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Mon Palimpseste littéraire et expositions I

Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie I.

Je ne sais pas quel est le premier livre que mes parents m’ont lu. Je ne sais pas davantage quelle est la première exposition que j’ai vue. C’est peut-être mieux ainsi. Les livres et les images étaient là avant que ma mémoire ne commence à les classer.

Tous les soirs, mes parents me lisaient un album. Il y en avait d’autres le week-end, pendant les vacances. Je me souviens de L’Énorme Crocodile, des Deux Gredins, de Max et les Maximonstres, des Trois Brigands, du Chat ne sachant pas chasser, de Matilthe et le fantôme, de Cache-cache cochon, de William cochon, des Dessous du sable (livre sans texte, mais qui peut être parcouru à plusieurs). Je me souviens des animaux, surtout. Ils ont toujours beaucoup peuplé mes livres.

Il y a eu, aussi, L’Homme qui plantait des arbres. Je crois que mes parents m’ont d’abord montré le film d’animation de Frédéric Back. J’en ai conservé une image qui est encore un éblouissement : à la fin, cette mer d’arbres plantés par Elzéard Bouffier, tout ce vert et ce bleu qui bougent sous le vent. Plus tard, quand j’ai su lire, j’ai lu Giono. Je le relis toujours volontiers. Et je regarde toujours volontiers le film d’animation.

Mes parents, écologistes, m’ont également offert plusieurs livres consacrés à la protection de l’environnement : Ma planète, ça me regarde, 50 trucs faciles pour embellir la Terre, puis, quelques années plus tard, Déluge sur Monteyrac. Comme je l’ai raconté dans mon premier Palimpseste, ils m’ont sensibilisée à l’écologie dès mon enfance.

À l’école maternelle, il y avait des livres. Mes parents m’avaient abonnée à L’École des loisirs et, régulièrement, un album arrivait à l’école. Il y avait aussi les lectures mises en scène par les adultes,  dans l’émission jeunesse Les Badabocks. J’en parle déjà dans un autre Palimpseste : un album respecté, accompagné plutôt que transformé, ce qui est peut-être une des raisons pour lesquelles je supporte si mal certaines adaptations qui prétendent améliorer ce qui n’avait pas besoin de l’être. Et qui changent le sens du récit voulu par l’auteur ou l’autrice.

À la maison arrivaient aussi les revues. Popi, d’abord, dont il me reste surtout la peluche qui m’accompagnait toute petite. Pomme d’Api, Les Belles Histoires, avec à chaque fois une histoire et des univers graphiques différents. Puis J’aime lire, avec un graphisme plus vif, toujours agréable.

Je ne me rappelle pas non plus ma première visite au Musée en Herbe. D’après mes parents, j’étais toute petite. Le musée se trouvait alors dans le parc parisien où il y a des miroirs déformants. Aujourd’hui, le musée se trouve en plein cœur de Paris. Je n’en ai gardé aucune exposition précise, seulement l’idée, transmise par leur souvenir, d’un musée réellement conçu à hauteur d’enfant.

Mes parents me lisaient et me commentaient également des livres d’art. Bruegel est ainsi entré très tôt dans la maison. J’avais un livre pour enfants consacré aux Jeux d’enfants, que j’ai toujours. Mes parents avaient accroché une reproduction des Chasseurs dans la neige dans un des couloirs de la maison. J’aimais ce tableau : la neige, les personnages qui rentrent, les maisons au loin, le calme. Beaucoup plus tard, à Vienne, j’ai vu l’original. L’émotion était forte, puisque j’ai enfin rencontré en vrai un tableau que je connaissais depuis toujours.

Mais le véritable coup de foudre a eu lieu ailleurs. J’avais environ six ans. Nous étions à la Fondation Maeght, entre Saint-Paul et Saint-Paul-de-Vence, en Provence, loin de ma Yonne natale. Pas de collines ni de vignes, mais des pins parasols et du plat. Je me souviens… La pinède où nous garions la voiture, les quelques minutes à pied, puis le bâtiment apparaissant entre les arbres. Les poissons de Braque dans le petit couloir d’eau à l’entrée. Le sol en terre cuite rouge du Midi. Les sculptures de Giacometti (Le Chien, Le Chat) et celles de Miró, toutes délirantes, donc merveilleuses. Les mosaïques de Miró sur les murs extérieurs. Le jardin. Les expositions temporaires. Le Tigre de Jacques Monory à l’étage, un de ses Pique-nique bleu glacé, magnifique. Un grand Chagall, genre Les Mariés de la Tour Eiffel. Je continue d’ailleurs à trouver profondément regrettable que la Fondation Maeght ne soit pas une location de vacances : je m’y installerais très volontiers.

À six ans pourtant, je trouvais encore volontiers les musées ennuyeux. Puis je suis arrivée devant Le Carnaval d’Arlequin de Miró. Coup de foudre. Du coup, je ne me suis plus jamais ennuyée dans une exposition ni dans un musée, même lorsque je ne vibre pas à l’œuvre. Mes parents m’avaient appris à aller voir. À partir de ce moment-là, je crois que j’ai commencé à regarder.

Quand j’ai su lire, ou, plus exactement, quand j’ai commencé à savoir déchiffrer suffisamment pour essayer, j’ai naturellement voulu choisir moi-même mes livres, encouragée, comme mes ami·es et camarades, par mes instituteurs et institutrices, avant le dirigisme des professeurs du Secondaire et de l’université de Dijon, sauf en Maîtrise, où j’ai choisi mon sujet de recherche. Et j’ai continué à être libre de mes choix littéraires en Master 2 et en thèse à l’université Paris 7, et depuis. Au CP, dans la bibliothèque de l’école primaire, j’ai tenté un Oui-Oui. Peut-être Oui-Oui et le taxi jaune. J’ai dû tenir un paragraphe et demi. J’ai reposé le livre. Je trouvais ça vraiment trop crétin. En outre, l’illustration triade de la couverture, en mode Oui-Oui est un nain de jardin (je déteste les nains de jardin, même kitschs), ne m’a pas aidée à entrer dans le récit.

Cette expérience malheureuse ne m’a heureusement pas détournée d’Enid Blyton : j’ai adoré Le Club des Cinq, Le Clan des Sept et La Famille Tant-Mieux. Dans cette même bibliothèque, j’ai découvert l’adaptation illustrée du film Tintin et la Toison d’or. Je n’ai vu le film que beaucoup plus tard, vers vingt ans, comme Tintin et les Oranges bleues, mais pendant des années le livre m’a fait rêver. Il y avait aussi, en bibliothèque internationale Nathan, les Moomins, C’est la vie, mon vieux chat, Monsieur Ouiplala et d’autres livres, venus notamment du nord de l’Europe. J’en ai racheté certains bien plus tard.

Parmi ces premières lectures, il y a…. tellement de livres : Bulle ou la voix de l’océan, Treize à la douzaine, Le Fantôme de Thomas Kempe, Les Patins d’argent, Le Bon Gros Géant… Le Vent dans les saules reste un très, très, très bon souvenir. Lassie, chien fidèle me faisait pleurer. Il y avait aussi Au revoir Blaireau, petit livre d’une immense douceur malgré son sujet. Les animaux étaient décidément partout.

Chez mon ami C., je lisais aussi les livres de ses deux petites sœurs, M. et E. Martine ne m’intéressait guère. Je préférais Caroline, car il y avait les animaux. Et, comme j’adorais Mimi Cracra, les albums et le dessin animé, H., la mère de C., m’avait même fabriqué pour mon anniversaire un coussin Mimi Cracra, que j’ai toujours. Mimi Cracra est là, en robe rouge, bondissante, un tuyau d’arrosage à la main. Merci H.

En CE1, une entorse m’a ouvert un autre continent. Nous passions les vacances de février dans le Doubs, en location avec mes parents. J’avais fait une mauvaise chute à vélo et je devais garder le lit. Dans la location, il y avait une petite bibliothèque. Mes parents y ont repéré L’Auberge de l’Ange-Gardien de la Comtesse de Ségur et m’ont conseillé de le lire. J’ai adoré. Eux l’avaient lu bien avant moi et savaient qu’il existait une suite, Le Général Dourakine. Ils me l’ont acheté et me l’ont offert. Je l’ai dévoré aussitôt. Après cela, j’ai lu la Comtesse de Ségur. Puis relu. Puis rerelu. Puis rerelu encore. Tout.

Certains de ses livres m’ont davantage marquée que d’autres. Mémoires d’un âne, par exemple, n’est pas pour moi le gentil récit animalier auquel on pourrait le réduire : il raconte aussi la condition faite aux animaux, et particulièrement aux ânes.

François le Bossu m’a beaucoup touchée. Le livre montre ce que le regard des autres et leurs insultes peuvent faire à une personne handicapée, mais aussi comment l’affection et l’amour peuvent apaiser une partie de ces blessures. Christine, petite fille puis jeune fille, ne regarde pas François comme les autres le regardent. Elle-même est mal aimée dans sa propre famille. Son père est largement indifférent, tout entier dévoué à une épouse qui n’est pas piquée des hannetons : vulgaire, parlant fort, portant des toilettes voyantes et, surtout, refusant de voir grandir sa fille parce qu’elle tient elle-même à paraître éternellement jeune. Christine trouve donc refuge auprès de François et de son père, qui a perdu son épouse. Elle passe auprès d’eux une grande partie de son enfance puis de son adolescence. Cette famille presque choisie, substituée à une famille biologique défaillante, n’était pas tout à fait banale.

Peut-être étais-je particulièrement sensible à cette histoire parce que la question du handicap ne m’était pas étrangère. Ma mère, qui avait été mon institutrice en maternelle, avait monté un projet d’école avec un IME près d’Auxerre. Lorsque j’étais en grande section, si mon souvenir est bon, nous étions notamment allés pique-niquer avec les personnes accueillies dans cet établissement. Le handicap n’appartenait donc pas seulement pour moi aux livres.

Quel amour d’enfant ! me faisait, lui, beaucoup ricaner amèrement. Giselle n’est pas mal aimée : ses parents l’aiment, mais ils l’aiment en lui passant tous ses caprices. Elle fait ce qu’elle veut, comme elle veut, quand elle veut. Elle est odieuse avec les domestiques et avec à peu près tout le monde. Elle n’apprend rien, puisque ses préceptrices ne restent guère auprès d’elle. Les domestiques s’en vont régulièrement. Toute la maison vit dans l’instabilité. Jusqu’à ce que ses parents finissent, sur les conseils d’autres adultes, par modifier durablement leur manière de l’élever. Je n’avais évidemment pas le vocabulaire pédagogique pour analyser cela. J’avais en revanche parfaitement compris qu’aimer un enfant ne consiste pas à lui permettre absolument tout. Aujourd’hui, je pense parfois que certains parents qui, sous prétexte de suivre Maria Montessori, laissent leurs enfants faire tout ce qu’ils veulent (pour leur propre tranquillité, nous sommes bien d’accord), feraient bien de lire Quel amour d’enfant !

Et puis il y avait la fin d’Un bon petit diable, dont j’ai gardé une véritable philosophie de la suffisance. Une fortune arrive au héros à la fin du livre : elle pourrait bouleverser entièrement son existence. Mais pourquoi diable faudrait-il se mettre à consommer davantage ? On ne peut porter qu’un costume à la fois. On ne peut pas faire trente-six repas par jour, ni être dans quarante-six endroits en même temps. Il est donc possible de continuer à vivre simplement et d’utiliser l’argent autrement, notamment pour faire du bien autour de soi. Je n’appellerais certainement pas cela de l’épicurisme chez la très catholique Comtesse de Ségur. Aujourd’hui, je parlerais plutôt de sobriété volontaire : savoir ce qui suffit.

Dans Les Petites Filles modèles, j’aimais particulièrement toute l’histoire de la fête improvisée. Elle se déroule dans un univers entièrement féminin et tout le monde participe : les mères aristocrates et leurs filles, certes, mais aussi la bonne Élisa. Et Élisa n’est justement pas une figurante. C’est elle qui accomplit une bonne partie du travail, notamment lorsqu’elle évide des coquilles de noix pour les remplir de cire et y placer une mèche afin d’en faire de petits lampions. Cela me paraissait fantastique. Il y avait également un petit buffet, préparé sans doute par la cuisinière. Tout un travail féminin, habituellement invisible, devenait donc visible. Je ne crois pas que la Comtesse de Ségur le fasse avec maternalisme, même si cela peut évidemment se discuter. Et rien que le terme « croquettes de riz » me met(tait) l’eau à la bouche.

Dans Les Vacances, j’adorais toute l’histoire des cousins et des cousines qui construisent des cabanes. Les filles aussi construisent des cabanes, ça compte et ça ne va pas de soi, ni au dix-neuvième siècle, ni au vingtième. Et aujourd’hui ? Par contre, ce roman m’avait réservé une déception : Sophie n’épouse finalement pas Paul, son ami d’enfance, qu’elle retrouve après son incroyable réapparition. Paul a passé des années sur une île avec le père de Marguerite de Rosbourg et ceux que la Comtesse de Ségur appelle alors des « sauvages », lesquels ont bien entendu été « civilisés » par les Européens. Tout cela appartient à l’imaginaire colonial du XIXe siècle. Mais enfant, ce n’était pas cela qui m’avait déçue. Je voulais que Sophie épouse Paul, et non pas l’insignifiant Jean. Quelques années plus tard, à quinze ans, j’ai lu Mémoires d’une jeune fille rangée et découvert avec ravissement que Simone de Beauvoir avait éprouvé, à peu près au même âge que moi, la même déception devant le destin matrimonial de Sophie et Paul. Voilà qui me rassurait rétrospectivement. Je n’étais plus seule face à mes lectures d’enfance. En outre, adulte, j’ai pu constater que l’intérêt de Jean pour Sophie est inscrit dès le début des Vacances, et se poursuit tout au long du roman. Mouais.

J’avais éprouvé une déception très semblable avec Louisa May Alcott, tout comme, là aussi, Simone de Beauvoir. Après Les Quatre Filles du docteur March, j’avais lu la suite publiée en français sous le titre Les Quatre Filles du docteur March se marient. Bon, déjà, gros problème avec le titre, qui masque la mort tragique de la douce Beth – alors qu’Amy la pimbêche, elle, reste en vie. En outre, j’avais été très déçue que Jo n’épouse pas Laurie, son ami d’enfance. Mais cette déception-là n’a pas duré. À dix ans, j’ai vu au cinéma l’adaptation des Quatre Filles du docteur March avec Winona Ryder. Et tout à coup, quelque chose qui ne m’était pas apparu avec la même évidence à la lecture est devenu parfaitement logique : Jo aime beaucoup Laurie, mais elle ne l’aime pas d’amour. Elle a même tout à fait raison lorsqu’elle comprend que, s’ils étaient ensemble, ce serait l’enfer. Ce n’est pas ce qu’elle cherche chez un mari. Ce n’est pas parce qu’un garçon et une fille ont grandi ensemble, sont extrêmement proches et s’aiment profondément qu’ils doivent nécessairement former un couple. Et c’est précisément à ce moment-là que Jo décide de quitter la maison familiale. Elle part à New York, poursuit sa propre vie et y rencontre l’homme qu’elle aimera, le professeur Bhaer. Je dois ajouter, pour être tout à fait honnête, que la réalisatrice a magnifiquement choisi, aussi, ses interprètes masculins : l’acteur qui joue Laurie a des traits jolis, jeunes bien sûr, mais reste peu mature. Par contre, l’acteur aux cheveux noirs et yeux bleus qui joue le professeur Bhaer est très beau et viril. Ahem. Enfin bref.

Entre Sophie et Paul d’un côté, Jo et Laurie de l’autre, quelque chose avait donc déjà bougé dans ma manière de lire les histoires d’amour. Je pouvais souhaiter très fort qu’un couple se forme, puis changer d’avis si l’histoire me faisait comprendre que l’amitié et l’amour n’étaient pas interchangeables.

À l’école primaire, il y a eu une rencontre importante. Dans mon livre de lecture de CE1 figurait un extrait de La Chatte de Colette, sur le « Kashasaha de Saha ». Cela m’avait fascinée. En outre, Colette, pour moi, n’était pas d’abord « Colette, grande écrivaine française ». Elle était une écrivaine de l’Yonne. Une locale.

Vers neuf ou dix ans, je suis d’ailleurs allée avec mon père à la librairie Obliques, rue Joubert, à Auxerre. Le libraire de l’époque avait une grande barbe et m’impressionnait un peu. J’ai choisi La Chatte et Dialogues de bêtes. Un peu plus  tard, j’ai lu Claudine à l’école. Claudine disait « je » ; j’ai donc commencé par croire que tout cela était vrai. Il m’a fallu comprendre progressivement qu’une narratrice disant « je » n’était pas nécessairement l’autrice et que Claudine, malgré tout ce qu’elle avait d’apparemment vivant, n’existait pas.

La librairie Obliques, quant à elle, est devenue MA librairie. Quelques années plus tard, le premier propriétaire l’a cédé à son employée George. Je l’ai beaucoup connue ainsi. Quand nous nous croisons encore par hasard dans Auxerre, elle me salue comme l’une de ses plus anciennes clientes. Cela me fait toujours plaisir.

À neuf ans, mes grands-parents m’ont offert Quelle vie de chat ! J’étais chez eux pour une semaine de vacances, dans la ferme icaunaise héritée du père de ma grand-mère. Mon anniversaire tombe en avril. Parmi mes cadeaux se trouvait ce livre, sur le chat Jacob, qui raconte sa vie. C’est très amusant et très délicat.

Chez ma grand-mère maternelle, je lisais ce que je trouvais. Vers dix ans, j’ai lu Rebecca. Je l’ai adoré et je l’aime toujours. Bien plus tard, j’ai été heureuse de découvrir enfin le texte français intégral grâce à une nouvelle traduction, sans pour autant renier la traduction abrégée de mon enfance. J’ai aussi lu Autant en emporte le vent, dans l’édition Gallimard de 1939, dont j’ai hérité à la mort de ma grand-mère, en 2017. Là, j’ai éprouvé beaucoup moins d’enthousiasme que pour Rebecca. Je préférais le film, car, dans le roman, Scarlett est absolument insupportable.

Par contre, j’aimais beaucoup Stéphanette, de René Bazin. Je percevais déjà, sans employer évidemment le terme, son caractère contre-révolutionnaire : les révolutionnaires français y sont présentés comme des êtres assoiffés de sang. Cela ne m’empêchait pas d’aimer le style et la jolie histoire d’amour entre l’aristocrate et la jeune fille pauvre, malmenée par un ancien révolutionnaire, qui, ô stupeur, se trouve être une aristocrate. Comment ça, c’est cliché-ultra ?

J’ai lu aussi Une jeune fille voyagea, de Claude Farrère, que je recevais surtout comme un roman d’aventures et d’émancipation féminine. La fin, où l’héroïne finit par se ranger et épouser l’homme plus âgé dont elle ne voulait pas au départ, m’intéressait nettement moins. Toujours, d’ailleurs.

Ma grand-mère possédait quelques Astérix, que je lisais et relisais, et un très bel album de Sempé dont j’ai également hérité. Sempé à son plus haut point : tendresse, humour, délicatesse.

Chez sa sœur aînée, ma grand-tante, il y avait presque tout Pagnol. C’est là que j’ai découvert Pagnol écrit, en commençant par Marius, Fanny et César, que j’ai ensuite vus en films chez ma grand-mère. Lorsque ma grand-tante est entrée en maison de retraite et qu’il a fallu vider son appartement, ma grand-mère m’a autorisée à prendre quelques livres : des Pagnol, mais aussi Ces dames aux chapeaux verts, de Germaine Acremant, en m’assurant que ça allait me plaire. Oh que oui : gaieté, jeunesse, vieillesse, amours finalement heureuses, bref, les années 1920 telles qu’on se les imagine. En 2014, j’ ai même fait une communication sur ce roman.

Vers neuf ans, également, je suis entrée dans le roman policier. Il y a eu, probablement, d’abord, Une étude en rouge de Conan Doyle, auquel j’étais arrivée par une adaptation en bande dessinée dans Je bouquine. J’ai adoré, puis j’ai enchaîné avec tous les Sherlock Holmes, puis avec les Conan Doyle qui n’étaient pas des Sherlock Holmes. C’est resté l’un de mes grands amours policiers. Et j’ai versé ma petite larme d’émotion quand Sherlock Holmes surgit devant le docteur Watson, qui le croit mort. Et, avant, j’avais pleuré à gros bouillon quand Holmes est entraîné par l’infâme Moriarty dans je en sais plus quelles chutes d’eau. Mais non, IL n’est pas mort !!! Snif de soulagement.

J’ai lu aussi Le Mystère de la chambre jaune, puis Le Parfum de la dame en noir. Je les adore toujours. Et j’attends toujours une adaptation cinématographique qui soit fidèle à l’esprit de suspens et de mystère qui plane sur ces deux romans, sans oublier de tout adapter de chaque roman. À la limite, les deux films de L’Herbier sont corrects. Mais certainement pas ceux de Podalydès. Comme je fais généralement lorsque j’aime un auteur, j’ai poursuivi ma lecture des Gaston Leroux. Le Fantôme de l’Opéra m’a moins intéressée, mais m’a plu. Bon, bof. Par contre, j’ai adoré Chéri-Bibi, le garçon boucher devenu assassin par malheur, et pas parce qu’il veut venger sa sœur victime du viol d’un aristocrate local : « Fatalitas ! » Là aussi, j’attends toujours la série télé/internet qui rende justice à cette pentalogie excellente – sauf le dernier volume, grossièrement anti-anarchiste. La Poupée sanglante est affreuse et terrifiante, j’ai adoré. Quant au Fauteuil hanté, beaucoup plus drôle, avec ses académiciens assassinés les uns après les autres parce qu’un homme aimerait beaucoup devenir académicien à leur place. Un peu comme dans La Cité de la peur…

En CM2, ma mère m’a prêté ses P. D. James. J’ai lu et relu ces romans jusqu’au début du collège. Puis je suis passée à autre chose avant d’y revenir bien des années plus tard et de compléter tout ce que je n’avais pas lu, jusqu’à La Mort s’invite à Pemberley, sa suite d’Orgueil et Préjugés, que j’ai trouvée remarquablement respectueuse de Jane Austen, y compris de son ironie.

Je peux témoigner ici de l’homophobie, bête et méchante comme il se doit, de certain·es de mes camarades de CM2, qui ricanaient devant les initiales P.D. N’étant pas homophobe, comme je l’ai expliqué dans mon premier article palimpseste, il a fallu qu’elles et ils m’expliquent leurs ricanements. Sans commentaire autre.

À la bibliothèque municipale d’Auxerre, j’ai découvert La Nuit du renard de Mary Higgins Clark, en K7 audio, puis je l’ai lu. Les deux me faisaient atrocement peur. Des expériences géniales.

Pour La Mariée était en noir de William Irish, c’était pareil. Le roman m’est arrivée d’abord en K7 audio, empruntée à la bibliothèque. Puis j’ai lu le roman. Beaucoup plus tard, le film de Truffaut m’a déçue : le roman retourne finalement l’histoire contre son héroïne d’une manière, misogyne certes, mais tellement fabuleuse, que le film ne reproduit pas. C’est tout à l’honneur de Truffaut d’avoir fait de la mariée une héroïne un peu féministe, mais ça n’a rien à voir avec le roman.

Et puis Agatha Christie, pendant l’été 1997. Premier essai : son roman policier qui s’appelait alors Dix petits nègres. J’ai détesté. Trop noir, trop désespéré, trop désespérant. Je me suis dit que j’étais peut-être simplement tombée sur le mauvais. Deuxième essai, avec Le Meurtre de Roger Ackroyd. Le narrateur était le meurtrier. OK. Mais en fait non. Moi qui étais habituée à une distribution relativement stable entre enquêteur et coupable, j’ai trouvé cela très fort, mais je n’ai pas aimé du tout. Puisque c’était ainsi, j’arrêtais Agatha Christie.

Enfin… jusqu’au troisième essai. L’Homme au complet marron. Et là : l’aventure, l’exotisme colonial, l’amour, le danger et surtout l’humour, partout, y compris dans les passages les plus inattendus. Je ris encore lorsque je le relis. Par exemple, l’héroïne va chercher à la bibliothèque municipale de son petit village des romans d’amour qui lui mettent « la tête en ébullition ». Elle rentre chez elle et trouve une lettre menaçant de couper le gaz. Son père est un savant absorbé par la préhistoire. Le vocabulaire scientifique devient lui-même matière à plaisanterie jusque dans la dernière phrase du roman. Du grand art. Le roman se déroule dans un univers colonial sans remise en cause du système colonial. Cela existe et il ne faut pas censurer ce genre de roman, sous peine de ne plus pouvoir faire d’histoire ni d’analyse du passé et de ses représentations.

Après cela, j’ai lu tout Agatha Christie : les romans policiers, ses mémoires (La Romancière et l’Archéologue), puis les romans psychologiques publiés sous le nom de Mary Westmacott, que j’ai découverts grâce à leurs rééditions. Le rendez-vous avait simplement nécessité trois tentatives.

Il y a d’ailleurs un point commun entre ma lecture d’Agatha Christie et celle, quelques années auparavant, de la Comtesse de Ségur. En effet, j’ai lu et relu les deux suffisamment souvent pour être assez bien immunisée contre les discours sexistes tenus à leur sujet. Pendant longtemps, j’ai entendu dire de l’une comme de l’autre qu’elles étaient des autrices « gentillettes », sans grande profondeur ni grand intérêt littéraire. J’ai surtout entendu cela à l’adolescence puis à l’âge adulte, et généralement énoncé avec beaucoup d’assurance par des gens qui ne les avaient pas lues.

Or je les avais lues. Beaucoup. Il était donc assez difficile de me faire croire que la Comtesse de Ségur se résumait à de charmantes histoires pour petites filles lorsque j’y avais trouvé la maltraitance des enfants, le handicap et le regard porté sur lui, la condition animale, l’éducation, les rapports de classe, l’argent, la famille et ses défaillances ; tout comme il était difficile de me faire prendre Agatha Christie pour une aimable fabricante de petits meurtres anglais lorsque j’avais lu ses variations sur la violence, le couple, la famille, l’argent, le pouvoir, les rapports entre les sexes et les classes sociales, sans oublier son humour.

Toutes deux avaient en outre contre elles d’être des femmes qui écrivent. La Comtesse de Ségur écrivait pour les enfants, et notamment pour les petites filles. Agatha Christie écrivait des romans policiers, lus par un immense public et notamment par des femmes. À la hiérarchie des genres littéraires s’ajoutait donc celle des sexes : des œuvres écrites par des femmes, largement lues par des femmes et, dans le cas de Ségur, adressées aussi aux filles pouvaient être d’autant plus facilement renvoyées du côté du mineur, du léger, du « gentil ». Rien à voir avec la littérature « sérieuse », parce que masculine, par exemple celle du « pif paf boum » raciste et sexiste des romans noirs et des thrillers, sans oublier les resucées des romans médiévaux via la fantasy.

Ce discours sexiste commence heureusement à changer, notamment grâce aux travaux des chercheuses et des chercheurs qui prennent les œuvres, entre autres, de Ségur et de Christie, au sérieux. Mais, dans mon cas, je n’ai pas eu besoin d’attendre leur réhabilitation critique pour savoir qu’elles étaient beaucoup plus intéressantes que ce qu’on racontait sur elles.

J’avais lu les livres.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie I. », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL :  https://vadmc.hypotheses.org/36644

« Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie I. » VADMC

Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie I.

Moi, je préférais le jaune, plus sérieux et plus calme que le violet. Qui était très sympa, très drôle par sa mauvaise foi. Mais je préférais le jaune.

Voir, aimer, retenir

Vous aurez tous et toutes reconnu la fameuse émission Les Badaboks, diffusée sur FR3 de la fin des années 1980 au début des années 1990. Ma mère, qui était aussi mon institutrice de maternelle, nous la diffusait à l’école, le jeudi après-midi. Dans cette émission, il y avait, outre les chamailleries du Jaune et du Violet, une mise en images soignée d’un album jeunesse, une émission de jardinage. Plus tard, une peluche de Maki a agrandi la famille des marionnettes. Et leur fameux « arrête de me dire arrête », à dire en fronçant le nez. Et leur parler « schtroumpf », à base de « bidulbuk », à décliner sous forme de nom, de verbe… et, à la fin, depuis leur toit en fer-blanc, les Badabok lançaient leur jeu, à savoir trouver l’énigme de la semaine. On pouvait leur envoyer notre réponse sur papier, d’autant que : « On adore les cartes postales. » Dont acte.

Dans mon quotidien d’enfant née en 1984, il y avait aussi, côté émission télé, chez ma meilleure amie de primaire, F., Le Club Dorothée. Certes, j’étais d’accord avec Télérama et Télérama Junior, qui hurlaient à la vulgarité, mais j’aimais beaucoup les histoires tellement compliquées d’Hélène et les garçons. Et Cri-Cri d’amour, avec sa mèche romantique, sa boucle d’oreille et son côté rebelle. Daniel était fade, mais formait un beau couple avec Hélène.

Il y avait, aussi, mes parents qui m’ont réveillée à cinq ans, un beau soir d’été 1989, pour que je regarde avec eux La Flûte enchanté, en direct, sur FR3 – oui, c’était la chaîne culturelle de l’époque. Je renvoie ici à mon article à ce sujet : https://vadmc.hypotheses.org/19301

Il y avait, aussi, chez ma grand-mère maternelle, à partir de l’enfance, à ses côtés sur son canapé : les films du dimanche soir sur TF1 (Pagnol, Fernandel, Louis de Funès) ; la messe retransmise en direct sur Antenne 2, chaîne du service public, le dimanche matin ; les feuilletons d’été (je me souviens du Château des Oliviers, avec la solaire Brigitte Fossey) ; les Maigret avec Bruno Cremer ; les Nestor Burma avec Guy Marchand et son saxophone ; Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy ; Le Bal d’Ettore Scola. Et en VHS, enregistrées ou offertes à ma grand-mère : Pagnol, Fernandel, films et sélection de sketchs et de chansons, Louis de Funès ; Fernand Raynaud (sélection de sketchs) ; Le Canard à l’orange, version Michel Roux et Nadine Alari. Par contre, adolescente, j’ai fermement refusé de voir La Cage aux folles, n’étant pas homophobe.

Par contre, j’ai totalement adhéré à la leçon antispéciste, anti-corrida, d’Heureux qui comme Ulysse, le dernier film de Fernandel, avec la très belle chanson de Georges Brassens. Il faut dire que j’étais élevée ainsi par mes parents, depuis ma première écoute de l’Histoire de Babar et mon premier visionnage de Bambi, entre autres. D’où, aussi, un de mes jeux d’enfance, où mes poupées Corolle protégeaient mes peluches des méchants chasseurs.

Chez ma grand-mère, on regardait aussi, ensemble : Dallas et son super-méchant JR, La Roue de la fortune, Christian Marin et sa clarinette, Les Chiffres et les lettres, plutôt soporifique, Pyramide, avec Patrice Lafont que je n’avais pas relié à son rôle dans Le Gendarme de Saint-Tropez, Maguy et son héroïne énergique, drôle et survoltée, Questions pour un champion et l’impeccable Julien Lepers, Fa Si La Chanter et Pascal Bruner, L’École des fans, 30 Millions d’amis et sa mascotte Mabrouk, Alf, Le Bébête Show, Fort Boyard, ses énigmes sportives et ses tigres qui me faisaient mal à voir tourner en rond. Ma grand-mère avait toutes les réponses aux jeux culturels, sauf pour le sport et le fromage. En plus de son tricot, elle faisait beaucoup de parties de Scrabble et des mots croisés.

Comme très bons souvenirs d’enfance, un qui date de mes six ans. Ma meilleure amie de primaire, F., m’avait proposé de regarder soit La Petite Sirène, de Disney, soit Dirty Dancing. Comme j’avais lu le conte, et que je ne savais pas que Disney avait changé la fin, j’ai choisi Dirty Dancing. Et, là : Patrick Swayze dans toute sa splendeur, dans l’eau, juste en pantalon chez lui, sur un tronc d’arbre, rossant l’infect Robbie, protégeant son amie d’enfance Penny. Et Jennifer Grey/Frances qui s’énerve car elle se trompe dans ses pas, en répétant sur l’escalier extérieur de la pension de famille où elle passe l’été en famille, sur « Wipe Out ».

Trois ans après, j’ai commencé la danse contemporaine, à la MJC d’Auxerre. Et ce, jusqu’à mes dix-huit ans, date de mon départ en fac. Neuf ans de bonheur hebdomadaire, chaque mercredi après-midi, avec d’autres filles et notre prof, Noëlle. Sans oublier le spectacle de fin d’année, soit dans notre salle de danse à la MJC, soit devant la MJC, juste sur le parvis de l’église Saint-Pierre, attenante à la MJC, en mode groupe d’Esmeralda (non, je n’ai pas aimé cette expérience). Soit au théâtre d’une petite ville proche d’Auxerre, Héry, grâce à une autre prof de danse, Pascale, tuée en 2020 avec son mari, par un chauffard. Revenons à quelque chose de plus sympathique : soit, aussi, au théâtre d’Auxerre, comme pour le spectacle de la fin d’année de Moyenne section, sur le thème de l’album jeunesse Le Magicien des couleurs. En effet, ma mère, qui était mon institutrice, avait fait un projet d’école avec une de ses collègues d’une autre école : adapter en spectacle de danse contemporaine Le Magicien des couleurs. Pendant l’année scolaire, nous sommes allé·es répéter et travailler au CREPS de Dijon, avec des danseurs et des danseuses, et des musiciens, dont Pascal, le mari de Pascale la prof de danse contemporaine. Puis, spectacle au théâtre d’Auxerre à la fin de l’année. Des souvenirs flous mais agréables.

Un autre visionnage et re-visionnage, en VHS, grâce à mon meilleur ami de maternelle et de primaire, C. : Tintin et le lac aux requins. Même en connaissant l’histoire, j’avais toujours peur pour Tintin, Nico et Nouchka, enfermés dans une pièce où l’eau monte inexorablement, dans le repaire sous-marin de l’infâme Rastapopoulos. Depuis, je me méfie des personnages adipeux qui portent une bague au petit doigt, comme l’avocat de 120, rue de la Gare, de Léo Malet, lu à l’adolescence, d’abord en bande dessinée dans l’adaptation de Tardi, grâce à la bibliothèque de BD de mon père, puis en roman.

Outre plusieurs Disney, vus en VHS et/ou cinéma (La Belle au bois dormant, Cendrillon, Bambi, Merlin l’enchanteur, Mowgli, Robin des bois, Dumbo, Fantasia, Les Aristochats, Peter et Elliott le dragon, La Belle et la Bête, Bernard et Bianca, Bernard et Bianca au pays des kangourous, Toy Story, Aladin, Le Roi Lion….), il y avait, chez mes parents, ma VHS du Roi et l’Oiseau. Mon demi-frère, plus âgé que moi, se plaint encore d’avoir mal au pouce d’avoir dû lancer et relancer ce chef-d’œuvre cinématographique avec la télécommande du magnétoscope.

Comme pour Bambi et Babar, j’avais bien retenu le côté anti-chasse de ce film, même si je n’avais pas déchiffré le message sur la tombe de la femme de l’Oiseau (je cite de mémoire) : « à mon épouse regrettée, victime d’un accident de chasse ». Et j’ai applaudi, tout en ayant très peur pour eux, à l’histoire d’amour du « petit ramoneur de rien du tout » et de sa « charmante bergère ». Sans oublier la faconde de l’Oiseau : « Mesdames, Messieurs… » ; « (…) et pour qui les gardait-elle, ses bons gros moutons ?? Mais pour vous, mes amis les lions ! » ; « Et soudain : le Roi ! » ; « (…) échevelés, livides [les moutons]… au milieu des tempêtes ! » (merci Victor Hugo). Et d’autres phrases, d’autres personnages : « Mais… vous m’aviez dit qu’ils seraient libres ! » (la bergère au Roi) ; « le travail, c’est la liberté. » (le Roi à la bergère, merci Hitler et son humour au fronton des camps de la mort) ; « les oiseaux, les oiseaux, les voilà, ils arrivent ! » (un petit garçon de la ville basse aux autres habitant·es) ; « tiens, c’est drôle, je ne les voyais pas du tout comme ça. » (une vieille dame, à sa fenêtre, tout en essuyant une assiette). Il faut dire que les oiseaux, outre l’Oiseau, sont… des lionnes, des lions, un tigre, un petit chat tigré, sauvé par le tigre d’un dompteur, le ramoneur, un ours. Mais, chez Grimault et Prévert, il n’y a pas de barrières entre les espèces !

Merci à eux, merci à leur troupe d’animateurs et d’animatrices, merci aux voix des personnages. Dont Claude Piéplu, voix de l’obséquieux maire du palais, retrouvé bien plus tard dans un Maigret avec Bruno Crémer, puis dans la comédie légère Le Diable par la queue. Et Raymond Bussières, dont la voix était bien moins grave quand il était jeune, assis sur un réverbère, à se moquer des gendarmes, dans L’Assassin habite au 21 . Ou à dire « boulot boulot, menuise menuise » à Serge Reggiani dans Casque d’or. Jusqu’à le retrouver, quand j’étais jeune adulte, en voyou dans la comédie nord-américaine Deux têtes folles. C’est d’ailleurs à la voix grave qu’il y a que je l’ai reconnu et que j’ai fait le lien entre toutes les fois où je l’avais vu puis entendu.

Je garde précieusement de ce film, aussi, l’image immobile du couple du ramoneur et de la bergère regardant les étoiles scintillantes, assis sur un toit, avec la musique cristalline de W. Kilar.  De même, je garde quelques images de films que mes parents m’ont fait voir à la télévision, sur VHS enregistrée, ou en direct, dans les années 1990, et que j’ai vus et revus depuis – ou pas : Letal (Miguel Bosé), un travesti, écartant doucement un rideau de perles, sur les premières notes de « Un año de amor », dans Talons aiguilles ; Edward Ferras (Hugh Grant) jouant avec des ciseaux plutôt que de se jeter aux pieds de sa bien-aimée (Emma Thompson), dans Raison et Sentiments ; Nanni Moretti à Vespa dans Rome, dans Journal intime ; l’atmosphère moite de L’Odeur de la papaye verte ; l’énergie, la joie, l’intelligence, la peine, la sournoiserie, puis le bonheur double final, dans Beaucoup de bruit pour rien ; des souvenirs désagréables mais non identifiés de Raining Stone et de Ladybird de Ken Loach ; les courses-poursuites dans L’Année du dragon (celui-là… l’ai-je vu en entier, ou me suis-je faufilée dans le salon, avant d’être ramenée dans ma chambre ?). Et Resnais-Arditi-Azéma, avec Smoking/No Smoking : ma préférence va (toujours) à Smoking, plus drôle, avec quelques répliques cultes, passées dans le langage familial : « p’tites dalles brisées, Mâme Tisdel ? » ; « APPLEWICK ! Mais où il est, ce c… ? » ; « Et Carl Nielsen, vous connaissez, Carl Nielsen ? » ; « Non ! Monsieur Lapin ! » Mémorable. Et les films de Rohmer, à la fin de l’adolescence. À jamais, un de mes cinéastes favoris.

Il y a eu aussi la violence de Capitaine Conan, vu au cinéma lors de sa sortie, comme je l’ai raconté ailleurs . Très bon souvenir, par contre, dans le même cinéma haut-savoyard, à l’été 98, de la reprise de Grease, certes en VF (sauf pour les chansons, incompréhensibles du coup), toujours avec mes parents. J’avais cru, d’ailleurs, que les lycéens du film étaient des collégiens, au vu de leur peu de maturité, et qu’ils passaient leur brevet à la fin du film, et non leur bac.

Avec mes parents, au cinéma d’Auxerre (salut salut aux propriétaires de l’époque, les L.), il y a eu, entre autres, Sur la route de Madison : douceur, mélancolie, amour impossible. Et cette danse, lente, entre le héros et l’héroïne. Va savoir, de Rivette : intelligence, fluidité, humour, absurde. Et le Paris estival du tout début du vingt-et-unième siècle : chef-d’œuvre tranquille. La Parenthèse enchantée, de Michel Spinosa : la jeunesse de mes parents, leurs combats féministes.

Il y a eu, avant, L’Étrange Noël de M. Jack et Un Noël chez les Muppets, deux films que j’avais beaucoup aimés, mais où j’étais, aussi, bien contente d’être en sécurité entre mes parents, parce que, tout de même, le savant fou et Oogie de M. Jack font peur, de même que le fantôme des Noëls à venir dans les Muppets – et peut-être quand même le fantôme des Noëls passés, avec ses yeux fixes de droguée. Et les courts-métrages de Nick Park, avec et sans Wallace et Gromit. Puis les autres aventures du duo chien-homme. Et Les Quatre Filles du Docteur March, avec Winona Ryder et les yeux bleus, si bleus, de Gabriel Byrne, que je retrouvais quelques années après Le Cheval venu de la mer. Avec juste ma mère, à Paris, aux Sept Parnassiens, il y a eu Le Jardin secret. J’ai lu tout de suite ensuite le roman, offert par J., une amie de mes parents. Et Princes et Princesses, ressorti pendant le succès de Kirikou, au même cinéma, toujours avec ma mère. Et, à Auxerre, La Vie ne me fait pas peur, de Noémie Lvosky : je ne m’y suis pas retrouvée, mais j’ai beaucoup aimé le film et la dernière partie, celle du voyage en Italie, comme une promesse de voyages personnels à venir.

À la maison, il y avait, aussi, quelques vieux films, à partir de l’adolescence  – pas ceux avec Gabin en vieillard hurlant contre les jeunes, les femmes, les… , ni ceux avec Fernandel montrant sa dentition et rien d’autre, ceux-là, mes parents les avaient supportés étant enfants et adolescents -, plutôt La Dolce Vita, ma révélation du cinéma italien, avant les Moretti. Et, avec mon père, les James Bond version Sean Connery, Willow, les Indiana Jones, Les Tontons flingueurs et les westerns spaghettis : oh là là, Clint Eastwood !! Poncho, chapeau, barbe de trois jours, yeux verts fendus…. miaou miaou miaou. Ok, aussi, le talent de Sergio Leone et la musique d’Ennio Morricone. Ok. Certes.

Apprendre à regarder

De mon côté, côté films, émissions et documentaires vus à la télévision et au cinéma, enfant puis adolescente, il y a, d’abord, beaucoup de vieux films. Ceux du lundi et du mercredi après-midi, quand j’étais au début du collège, donc milieu des années 90 (que saint Patrick Brion soit remercié pour des siècles et des siècles) : La Belle et la Bête, cette fois version Cocteau, qui m’a fait autant peur, voire plus, que celle de Disney, à cause du noir et blanc et de l’apparition de la Bête ; les Sinbad ! : aventures, Technicolor, effets spéciaux qui m’impressionnaient, car pas soignés à l’ordinateur ; L’Assassin habite au 21 ; Jason et les Argonautes (idem que pour les Sinbad) ; Jason contre les Amazones – je suis flottante sur le titre exact : là, la misogynie du film m’a fait hurler (intérieurement) : non mais oh, c’est quoi ces filles qui se battent pour un type, même pas beau ni intelligent ? Et même, de toute façon, quand un garçon essaye de semer la zizanie dans un groupe de filles…. on le vire ! Bouge, abruti !

Merci papa-maman, maman-papa, de m’avoir créée féministe, en plus d’athée, d’écologiste, anti-raciste, pro-LGBTQIA+, anti-validiste, anti-spéciste, anti-âgiste.

Comme notre professeure d’anglais de Cinquième, Mme R., nous avait fait regarder un extrait de L’Inconnu du Nord -Express, d’Hitchcock, le père d’un de mes amis, A., lui avait offert la collection VHS d’Hitchcock. Ou du moins une bonne partie. A., très généreusement, m’avait prêté ses VHS. J’ai vu : Les Oiseaux (plus jamais jamais jamais. Jamais, même avec la lumière allumée) ; La Main au collet ; Le Procès Paradine ; Soupçons ; Rebecca ; La Maison du Dr Edwards ; Les Enchaînés.

Mme R., quant à elle, m’avait prêté L’Inconnu du Nord -Express. Heureusement, car quand elle a voulu nous le passer en entier à la fin de l’année, mes camarades ont protesté (« le noir et blanc, ça fait mal aux yeux »). Puis se sont jetés sur Independance Day, suite à l’invitation de la classe d’à côté. J’ai été soulagée d’entendre la sonnerie de la fin de l’heure de cours, même en n’ayant pas vu la fin de cette grosse machinerie hollywoodienne. Pendant l’année, Mme R. m’avait très gentiment prêté, aussi, Le Faucon maltais, qui m’a laissée perplexe, et Corinna, Corinna, beau et solide film antiraciste. Je l’ai aujourd’hui, en DVD. Thank you, Mrs R.!

Enfant, j’ai vu quelques vieux films de La Dernière Séance, animée par Eddy Mitchell. Je me souviens de Prince Valiant, celui qui coupe une plante pour arriver à respirer sous l’eau, qui poursuit en vain le Chevalier noir, qui tombe amoureux de la belle Aletha, promise à un autre… et qui a pour ami d’enfance un autre Viking, Voltar, qui a son franc-parler : « Un signe ne vaincra pas Sligon ! » Par contre, un bon coup d’épée dans le dos du traître en question, si. Et Les Vikings, justement, avec un conflit fraternel souterrain, Janeth Leigh à nouveau en prix du vainqueur, et, scène époustouflante, Kirk Douglas en prince viking, marchant sur les rames enflammées d’un drakkar mortuaire.

À l’adolescence, je me suis mise au Cinéma de minuit (saint Patrick Brion, etc., bis). Ma mère enregistrait le film le dimanche soir, puis je le regardais le samedi après-midi suivant. Parfois, mon père venait « lire le journal », pendant que je regardais le film. Et donc, mon père regardait le film avec moi. Parmi les dizaines de films, que retenir, quelles titres écrire ici, et sans me tromper d’époque de visionnage ? Tant pis, je me lance. Les westerns avant Leone : John Ford, Howard Hawks, Delmer Daves, le menton sexy de Kirk Douglas. Les films avec Errol Flynn : L’Aigle des mers, Capitaine Blood, Robin des bois (aussi bien que le Disney). Bette Davis dans Eve. Richard Burton et Elizabeth Taylor dans Cléopâtre. Gene Tierney dans Laura. Suzy Delair dans Quai des orfèvres (impossible de la relier à Madame Pivert des Aventures de Rabbi Jacob à l’époque). Les films de Carné, Duvivier, Grémillon, avec ou sans Gabin jeune (plutôt avec). Barbra Streisand dans son film Yentl. La même dans On s’fait la valise, doc ? Bernadette Lafont dans La Fiancée du pirate. Françoise Fabian, Dominique Blanc et ? et Pierre Arditi dans Plaisir d’amour. Marcello Mastroianni dans Les Nuits blanches. Gassman, Sordi, Tognazzi dans Les Nouveaux Monstres. Alain Delon dans Rocco et ses frères. Et le très beau Vittorio de Sica, si jeune alors, dans Il signor Max et Ces hommes, quels mufles ! Que j’ai retrouvé, plus tard, toujours aussi élégant, dans Madame de… Bon, je m’arrête ici, sur la valse de George van Parys dans ce joyau de film.

Passons aux émissions et documentaires. Oh ! Mais aussi… au duo anglais déjanté d’Ab’Fab’ ! Absolutely Fabulous, feuilleton anglais, diffusé le samedi en début de soirée sur cette nouvelle chaîne du service public, ARTE, que je suis depuis le premier mouton (les fans d’ARTE me comprendront, les autres chercheront ce générique fameux des débuts de la chaîne).

J’enchaînais avec Histoire parallèle, de et avec Marc Ferro. Et le dimanche après-midi, sur la Cinquième, j’ai un temps suivi l’émission historique de Laurent Joffrin : Chantons sous l’Occupation, La Délation sous l’Occupation, Le Voyage d’Automne.

Retour sur ARTE le dimanche soir, pour les dessins animés anciens. Quand j’étais petite, j’étais plutôt Ça Cartoon ! sur Canal +, en clair. Sur la même chaîne, enfant, je suivais, plus ou moins avec l’autorisation de mes parents, Les Nuls (« Mais où ai-je mis mon stylo ? »). Bon, en fait, j’avais le droit de regarder l’émission en famille (mes parents, mon demi-frère, ma demie-sœur, plus grands que moi) uniquement le samedi soir, mais j’arrivais parfois à regarder quelques bribes des émissions de la semaine. Puis, ce furent Les Guignols et Les Deschiens, autres éclats de rire quotidiens, heureusement pendant de longues années. J’ai parlé ailleurs des spectacles de danse contemporaine, et de marionnettes de Philippe Gentil, vus avec mes parents à Paris. J’ajoute ici les spectacles de la troupe Deschamps-Makeïeff, celle des Deschiens et d’autres intermittent·es du spectacle. Que de rires et d’émotions, là encore.

Au cinéma, je suis allée voir…. non, attendez, je vais tout de même parler des quelques séances ciné avec mes amies : certains Disney des années 90, vus avec ma meilleure amie F., sa sœur aînée, amie de collège de ma demie-sœur, et ma demie-sœur. Je garde un meilleur souvenir de ses séances de cinéma amicales que de quelques-uns des films vus : autant La Belle et la Bête m’avait enthousiasmée, et j’avais été stupéfaite de la nouveauté graphique de Toy Story, autant Le Roi Lion et Aladin ne correspondaient pas à mes images de l’Afrique et du Moyen-Orient. Et je trouvais leur dessin laid.

Quant à Titanic, je l’ai vu à sa quarante-sixième semaine d’exploitation à guichets fermés (au moins), une des seules fois où j’ai cédé à la mode et à l’invitation d’une amie, et où je m’en suis bien repentie. En effet, le groupe d’amies et de mères dont je faisais partie était dispersé dans la salle, au vu de l’abondance du public. Du coup, je n’étais pas à côté de l’amie qui m’avait invitée. Et, je me suis ennuyée, quelque chose de bien, à cet énorme chose croulante, et bien patriarcale. Oui, parce qu’à cette époque, j’avais lu et relu Le Deuxième Sexe, et lu La Drôle de guerre des sexes dans le cinéma français, mes deux piliers critiques du moment – qui sont toujours là aujourd’hui, d’ailleurs. Donc, la scène soi-disant ultra-romantique où machin soutient chose sur le pont arrière du bateau…. non merci. Quant au reste… quel ennui !

Par contre, j’ai été prise jusqu’aux larmes par La Vie est belle, celle de Benigni, film vu avec mon amie Sarah, ma meilleure amie du collège. Quelques années auparavant, nous avions vu Anastasia, de Don Bluth. À la sortie, j’avais dit mon agacement devant l’anti-communisme primaire de ce film. Sarah m’avait alors raconté qu’un de ses grands-pères avait dû fuir l’URSS, à cause de l’antisémitisme qui y régnait. Du coup, je me suis tue. Pour le film de Benigni, nous étions d’accord : très grand.

Pour les films vus seule, outre les films anciens vus seule et les films récents vus avec mes parents à Paris, dont j’ai parlé ailleurs , il y a quelques films récents, vus à Auxerre dans les années 90. En vrac : Matilda, James et la Pêche géante, Le Mariage de mon meilleur ami, Austin Powers, Mon beau-père et moi, Mafia Blues, les James Bond avec Pierce Brosnan, Chapeau melon et bottes de cuir. Et le premier Star Wars, repris en version restaurée en 99, si mes souvenirs sont bons. Mon demi-frère m’a alors prêté ses VHS de L’Empire contre-attaque et du Retour du Jedi. Je suis alors allée voir l’épisode un de Star Wars, La Menace fantôme, qui m’a déçue : beaucoup d’effets spéciaux, peu de scénario.

Quand les images deviennent une pensée

Au cinéma d’Auxerre, j’ai aussi vu mon premier Truffaut : Jules et Jim, suivi, la semaine suivante, des Deux Anglaises et le Continent. J’ai réussi, adolescente petite-bourgeoise gâtée que j’étais, à persuader mes parents de m’acheter les romans tout de suite. Et quelle merveilleuse soirée j’ai passé dans ce même cinéma, pendant mon année de Quatrième : Un Américain à Paris, sur le très grand écran de la plus grande salle, puis intervention de Leslie Caron en personne. Quelle émotion de la voir en vrai ! Puis, pour finir la soirée, mon premier Lubitsch : La Veuve joyeuse, Maurice Chevalier qui accentue son accent français, Jeannette MacDonald qui tourbillonne, Edward Everett Horton qui fait très bien le « oui oui, bien sûr… mais comment ?? », comme dans Top Hat et d’autres films sublimes.

Moins sublimes, parfois bien, ces quelques films vus pendant mes deux voyages scolaires en Italie (Quatrième et Première). Toujours en vrac, sans rappel chronologique : Le Grand Bleu (tellement ennuyeux que je ne suis pas arrivée à m’endormir devant) ; Sleepy Hollow (oui, j’ai bien dormi, merci) ; La Septième Porte (j’ai beaucoup aimé) ; euh… aucun autre souvenir.

Je terminerai cette partie par un hommage à mon professeur de français de Seconde, monsieur D.. Pendant cette année-là, 1999-2000, il nous a appris à regarder un film, grâce à Une partie de campagne, de Renoir. Nous avions déjà étudié la nouvelle de Maupassant. Monsieur D. nous a décomposé le film, par plan, si je me souviens bien. Merci, monsieur D.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie I. », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32675

Pays sans musique Escale à Hollywood Footloose VADMC

Les pays sans musique : Escale à Hollywood, Footloose

Si une forte diminution des bruits environnants est aujourd’hui perçue avec soulagement, à tel point que le sociologue Alain Corbin a pu écrire une Histoire du silence (2016), sujet d’histoire passée et présente, il n’empêche que seuls les dictateurs détestent la musique au point de la réduire à des martèlements militaires, ou de l’interdire. Dans ce dernier cas, la danse, corollaire de la musique, est également prohibée, puisque mouvement, puisque à potentiel sexuel.

Parfois, le tyran peut être facile à dérider, comme dans la comédie musicale Escale à Hollywood (Anchors Aweigh, George Sidney, 1945). Le marin Joseph Brady (Gene Kelly) raconte à un groupe d’enfants de maternelle d’Hollywood comment il aurait reçu la décoration qu’il arbore sur son costume bleu marine. Brady, en pull blanc rayé de bleu, pantalon blanc à pattes d’éléphant et bonnet blanc à pompon rouge, est alors projeté dans un monde en dessin animé, de type Disney, sans autre être humain que lui, où tous les animaux tremblent devant le roi, qui a interdit toute musique et toute danse.

Ce qui met fort en colère Brady, qui s’en va d’un pas décidé vers le sombre château qu’on aperçoit au sommet d’une étroite colline, tel celui de la Méchante Sorcière de l’Est dans la version filmée du Magicien d’Oz (The Wizard of Oz, Victor Fleming, 1939). Pénétrant dans le château par une fenêtre, il aperçoit dans la salle du trône le roi (la souris Jerry), qui refuse d’un air las le plateau de fromages que lui offre son valet (le chat Tom) et soupire. Une fois Tom parti, Brady se plante fièrement devant Jerry et lui demande ce qui ne va pas. Jerry boude et refuse de répondre. Brady finit par la convaincre de lui révéler son secret : Jerry ne sait ni chanter ni danser, elle a donc interdit musique et danse dans son royaume. Brady convainc Jerry d’essayer les deux sous sa direction, et de ne pas retourner bouder si elle n’y arrive pas dès la première fois.

Ce qui arrive, Jerry sautant sur les épaules de Brady, passant entre ses jambes, rebondissant sur ses bras, l’imitant quand il fait des mouvements de bras et de jambes pré-hip-hop, et souriant et chantonnant. Elle est tellement ravie qu’elle décore Brady. La séquence animée étant terminée, nous revenons à l’école maternelle.

Ce n’est pas à l’école maternelle mais au lycée qu’arrive Ren McCormack (Kevin Bacon), dans une petite ville de l’Ouest nord-américain, dans la comédie musicale Footloose (Herbert Ross, 1984). Il apprend rapidement que sa nouvelle cité est sous la coupe du pasteur, Shaw Moore (John Lithgow), qui a fait interdire la danse et la musique, sous prétexte de retour à la morale. Il lui faudra beaucoup de patience, d’endurance et l’aide de ses nouvelles et nouveaux ami·es, pour briser l’obscurantisme religieux et retourner à la normale des années quatre-vingts. Tout en organisant une fête pour le bal de fin d’année de lycée, qui se déroule normalement, et non comme l’orgie satanique prédite par les frustré·es de la ville qui sont d’accord avec le pasteur.

Rappelons qu’un thème similaire a été traité par le cinéaste anglais Ken Loach dans son long-métrage Jimmy’s Hall (2014), qui se déroule en Irlande du Nord dans les années 1930. Entre-temps, dans Footloose, Ron a appris à danser à son nouvel ami Willard (Chris Penn), qui peut ainsi finir de conquérir son amoureuse Rusty (Sarah Jessica Parker). Et Ren danse joyeusement avec Ariel (Lori Singer), la fille rebelle du pasteur, dont il est tombé amoureux depuis qu’il l’a vue les pieds sur deux voitures lancées à plein régime loin de la ville, cheveux au vent, telle un archange biblico-shakespearien.

Le conflit des générations ne peut se détendre que par la danse et le chant, lorsque le pasteur abandonne enfin son envie de tout régenter, de sa maison à la ville tout entière, en passant par sa femme Vi (Dianne West) et sa fille Ariel. Sans surprise, l’intégrisme religieux est au service du patriarcat et réciproquement, se nourrissant l’un l’autre. Il est à noter que les jeunes hommes, sauf Ren, se rebellent bien moins que les jeunes filles/femmes… il est vrai que la situation, pour contraignante qu’elle soit, leur donne un pouvoir traditionnel sur leurs amies.

Ces différents aspects de la fête se soldent par une victoire de la lumière et de la joie sur la tristesse et l’obscurantisme. Chantons et dansons donc, dans le respect de tous et toutes, pour nous, pour les autres, avec les autres !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Les pays sans musique : Escale à Hollywood, Footloose », Voyages autour de mon cerveau, avril 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/15602

VADMC Dis maman, y a pas de dames dans l'histoire

Dis Maman, y’a pas de dames dans l’histoire ? Maryse Wolinski

L’interrogation du titre de l’album jeunesse de la journaliste et écrivaine Maryse Wolinski (La Farandole, 1982) est récurrente dans l’histoire des mouvements féministes. La transmission des figures militantes féminines est compliquée par l’effacement volontaire des femmes dans les combats politiques, les luttes pour l’égalité femme-homme étant reléguées dans une niche communautaire, donc non-mixte. Ce qui est bien entendu faux, les hommes ayant toujours été présents dans les mouvements féministes.

Le point de départ de l’album est la déception d’Elsa Wolinski, fillette d’une dizaine d’années. Elle ne trouve aucune femme dans son livre d’histoire, sauf deux saintes, Geneviève et Jeanne d’Arc, et deux reines, Marie-Antoinette et Eugénie. L’école laïque et républicaine ne se démarque donc en rien d’un établissement confessionnel, près de quatre-vingts ans après la séparation de l’Église et de l’État. En outre, cette même école établit une discrimination fondée sur le sexe, ce qui est contraire à la Constitution, qui stipule l’égalité dans son préambule.

Maryse Wolinski, assistée de son mari Georges, fait le travail pédagogique non accompli par les enseignant·es d’histoire. Au fil des pages, des militantes apparaissent, à partir de la Révolution française : Olympe de Gouges, Flora Tristan, Jeanne Deroin, Louise Michel, Marguerite Durand, Marie Curie, Hélène Boucher, Cécile Brunschvicg. Toutes ces femmes sont mises en relation les unes par rapport aux autres, traçant le fil de l’histoire de France, une histoire enfin paritaire.

Elsa Wolinski relance sa mère par ses questions, qu’il s’agisse d’en savoir plus sur ces Grandes Dames, ou d’établir des parallèles avec le moment présent, ou de parfaire ses connaissances sur le manque de parité en politique en ce début des années quatre-vingts.

Un album indispensable, pour petit·es et grand·es.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Dis Maman, y’a pas de dames dans l’histoire ? Maryse Wolinski », Voyages autour de mon cerveau, mars 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/8720