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« Pas fraternel (3) : Le Château des Oliviers » VADMC

Pas fraternel (3) : Le Château des Oliviers

Détruire, dit-il. Détruire un lieu, le Château des Oliviers. Donc, détruire une famille, les Laborie, et particulièrement son amie d’enfance Estelle. Cette destruction est non seulement humaine, mais également écologique. Elle intervient dans le feuilleton Le Château des Oliviers, réalisé en 1993 par Nicolas Gessner, sur un scénario de Frédérique Hébrard et de son époux Louis Velle.

Le complexe Cigaland du promoteur Pierre Séverin (Jacques Perrin) engloutirait le Château des Oliviers dans un lac artificiel. Son terrain de golf réclamerait énormément d’eau, dans une région agricole peu réputée pour l’abondance de ses ressources en eau. Mais, foin des vignes et des champs. Ajoutons, quoique non mentionnée dans le téléfilm, la pollution aggravée du flux routier, des clients, des employés et des commerçant·es.

Le projet d’Estelle Laborie (Brigitte Fossey), un musée sur le patrimoine local, avec une forte dimension antiquisante, coûterait effectivement moins cher à la planète et ne détruirait pas le paysage. Humainement parlant, si le musée ne créait pas les plus de mille emplois, finalement estimés à environ cinq cents, de Cigaland, l’attractivité locale augmenterait un peu.

L’enseignant-chercheur Raphaël Fauconnier (Georges Corraface), spécialiste de la période de l’Antiquité tardive, tombe amoureux d’Estelle et la soutient dans sa lutte contre Cigaland. D’autant qu’il est probable que des vestiges romains dorment sous le terrain des Oliviers. Malheureusement, le soutien des écologistes locaux, contactés par Fauconnier, est court-circuité par Séverin, qui a des appuis dans les ministères et au niveau local.

Séverin est déterminé à acheter le terrain de son malheur familial, où son père travaillait la vigne, pour le compte des Laborie. Il est hanté par son passé. Jean Dupastre a trafiqué le vin de son patron et ami de la Résistance, Paul Laborie, avant de tuer son épouse et sa fillette puis de se suicider, au lieu de commencer par se tuer. Notons qu’il est enterré avec ses victimes, ce qui est pour le moins problématique. Marceau, recueilli par les Séverin, préfère ourdir une dure vengeance contre les Laborie plutôt que de faire le deuil des siens.

Il est aidé par ses appuis politiques, dont l’un n’ignore rien de son passé. La maire de Châteauneuf-du-Pape, Mireille (Eva Darlan), jalouse d’Estelle depuis la maternelle, soutient absolument le projet Cigaland. En outre, quand Estelle s’installe aux Oliviers en plein été, Mireille n’a de cesse de lui chercher noise. On pourrait presque parler de harcèlement : elle lui coupe l’eau pour la journée (« zone 5 »), elle l’empêche de vendre des objets anciens (mais à la petite brocante ?), elle pousse les conseillers municipaux à voter pour Cigaland. Compagne secrète de Séverin, qu’elle aime depuis toujours, elle craint que Séverin/Dupastre ne soit toujours amoureux d’Estelle. Estelle qui a épousé Rémy (Louis Velle), homme d’affaires, ex-petit ami de Mireille, puis en a divorcé.

Fille du pharmacien local, cette dernière a pourtant fait un beau mariage en épousant un sénateur âgé. Elle gère sa mairie avec brio, à l’instar de n’importe quel maire masculin. Mais l’anti-sororité l’emporte. Mireille préfère, elle aussi, se perdre dans la vengeance, la compétition sociale et la jalousie. Comme Séverin, elle le paie de sa vie, mais sans avoir choisi sa mort. Là où Séverin/Dupastre se suicide, Mireille est tuée par le demi-frère de Séverin, Robert (Bernard Rosselli). Marceau et Mireille forment un beau duo dans le mal. Mireille s’acharne, Séverin aussi.

Séverin sait également manipuler la jeune arriviste Colombe Mautausier (Anaïs Jeanneret), qui connaît Raphaël depuis toute petite. Journaliste aux ordres de Séverin, qui est aussi patron de presse, elle feint d’être du côté de Raphaël, donc du côté d’Estelle. Ainsi, elle peut mieux lui soutirer des informations sur leur combat pour les Oliviers. En outre, quand Séverin salit Raphaël, qui a aidé sa première épouse à mourir dans la dignité, elle joue double jeu : elle écrit, dans un des journaux de Séverin, anonymement, des articles vipérins contre Fauconnier, et, dans un autre journal, elle prend sa défense. Nous retrouvons ce double jeu de campagne de presse dans Le Mari de l’Ambassadeur (1990), là aussi visant un scientifique, le professeur Pierre-Baptiste Lambert (Louis Velle).

Cependant, au fil des épisodes, Estelle voit surgir à ses côtés les différents membres de sa famille et ceux de sa « famille ». Nous reprenons ici la distinction opérée par l’autrice Simone de Beauvoir, dans La Force de l’âge (1960), entre la famille biologique et celles et ceux qui composent sa « famille » de cœur. Le feuilleton alterne les personnages adjuvants et les personnages opposants à Estelle, au sein de sa famille comme parmi celles et ceux qui y sont rattachés : Sophie (Pascale Rocard), la jeune avocate, Jules (Riccardo Cucciolla), le curé et Samuel (François Perrot), le rabbin. Tous trois sont du côté d’Estelle, de son combat pour les Oliviers.

Jules et Samuel forment un duo œcuménique, parrains spirituels d’Estelle, auquel il faut ajouter Blaïd (Abder El Kebir), le gardien des Oliviers, de confession musulmane. Sophie est une sorte de fille adoptive pour Estelle. Quoique amoureuse d’Antoine (Stanislas Carré de Malberg), le fils cadet d’Estelle et de Rémy, Sophie, du même âge que sa sœur aînée Philippine, attend de guérir de son cancer pour être avec lui.

Antoine choisit d’abord de fuir la lutte d’Estelle. Il a mal vécu le divorce de ses parents et Séverin l’embauche de son côté et lui trouve des contrats pour sa bande dessinée, Raoul Cool. Il est jaloux, aussi, d’Estelle, car Sophie l’assiste et la soutient. Rémy, fuyant les problèmes et désireux de débarrasser Estelle de lourds problèmes financiers, la pousse à vendre les Oliviers. Séverin lui obtient des contrats pour son entreprise de « consulting ».

Mais Carla (Yvonne Sciò), sa très jeune fiancée italienne, actrice, ne l’entend pas de cette oreille et rompt avec lui. Elle obtient un beau contrat de location des Oliviers pour une équipe de tournage italienne. Rappelons que l’aspect italophile du couple Hébrard-Velle est développé dans leur feuilleton précédent, Le Mari de l’Ambassadeur.

Nous avons déjà parlé de Raphaël Fauconnier. Sa profession de scientifique le place dans la lignée de plusieurs des feuilletons de Frédérique Hébrard : Comment ne pas épouser un milliardaire, La Demoiselle d’Avignon, Le Mari de l’Ambassadeur, Les Châtaigniers du désert. Et, particulièrement, d’un de ses prédécesseurs, le diplomate-archéologue François Fonsalette (Louis Velle), dans La Demoiselle d’Avignon (1970). Raphaël Fauconnier est le professeur de Luc (Cédric Spilthooren), le benjamin, qui prend le parti de sa mère. Il reste aux Oliviers, ce qu’il paie cher. En effet, il est gravement brûlé dans l’incendie criminel qui détruit une partie de la propriété. Une fois rétabli, il forme un couple avec la jeune Isabelle (Vanessa Lhoste), elle aussi étudiante en archéologie.

Seule la fille aînée, Philippine (Marie Adam), est contre sa mère, jusqu’à ce que Sophie lui dévoile toute l’histoire de Séverin/Marceau. Séverin a engagé Philippine dans son antenne russe, et il fait tremper Jean-Edmond (François Domange), presque à son insu, dans ses combines politiques pour Cigaland.

Mais Séverin, enfermé dans sa tour de glace, ignore tout de l’amour familial qui dure, et de l’amour tout court. Même par rapport à Estelle, on peut se demander s’il l’aime vraiment, ou si c’est  son goût habituel de la possession qui surgit ici. Est-il capable d’un sentiment sincère ? Quand Jules lui révèle, en présence d’Estelle, qu’il est le fils adultérin de Laborie, il refuse que sa vengeance s’arrête.

Une fois de plus, il préfère la haine à la construction de son existence loin de celui qui, finalement, n’est coupable que d’adultère avec sa mère. C’est bien Dupastre qui a choisi de trafiquer le vin des Laborie, puis qui a tué son épouse et leur petite fille. Pas fraternel, Séverin/Marceau est implacable.

Ce choc frontal entre Estelle et Marceau peut davantage choquer le public d’aujourd’hui que celui de 1993, puisque Jacques Perrin et Brigitte Fossey ont joué un couple d’amour fou en 1988, dans la version longue de Cinema Paradiso de Giuseppe Tornatore (Nuovo Cinema Paradiso).

C’est tout de même l’amour, la pulsion de vie, qui vaincra la haine absolue de Marceau/Séverin. Un des bulldozers envoyés par Séverin pour détruire les Oliviers cale contre quelque chose et s’embourbe. Et la villa antique de la « Belle Romaine », ancêtre d’Estelle, surgit d’entre les morts. Cette découverte archéologique arrête net la destruction. Marceau/Séverin a perdu. Il refuse alors la main tendue d’Estelle, une dernière fois. Il s’enfuit quand la police vient l’arrêter pour l’incendie criminel des Oliviers, le vol d’objets antiques et la complicité dans les meurtres de Mireille et de Jules. Il part se suicider, en se jetant d’une falaise dans le Rhône.

Le Château des Oliviers rappelle qu’une famille ne tient ni à un nom, ni à un héritage, ni à une propriété. Elle tient à celles et ceux qui choisissent, malgré les blessures, de protéger ensemble un paysage, une mémoire et un avenir. Face à la logique de destruction incarnée par Pierre Séverin, Estelle Laborie répond par une autre force : la fidélité aux êtres, à la terre et à la possibilité toujours renouvelée de refaire famille.

Estelle retrouve sa famille et sa « famille », agrandie, réunie, Jules toujours présent à son cœur. Et les Oliviers se chauffent au soleil. Avec nous ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pas fraternel (3) : Le Château des Oliviers », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33392

Beauvoir au masculin - Laurent Ben Kemoun VADMC.001

Un cadeau révolutionnaire – S. de Beauvoir par Laurent Ben Kemoun

Nous remercions chaleureusement Lauren Ben Kemoun, lecteur amateur, d’avoir écrit ce beau texte d’hommage à Beauvoir et à son importance actuelle :

Notre époque est au déboulonnage des statues, de toutes les statues… Pas seulement celles des esclavagistes et des phallocrates, car la révision générale des élégances morales n’épargne aucune idole, y compris féministe… Au risque de jeter le bébé avec l’eau du bain et de commettre le triste péché d’ingratitude…

Beauvoir, qui au demeurant ne prétendait certes pas être une petite sainte, n’échappe donc plus  à l’opprobre accompagnant la nouvelle bien-pensance ni aux critiques plus ou moins mesquines, plus ou moins avisées… Soit.

Cet iconoclasme tous azimuts devrait néanmoins veiller à ne pas emporter dans sa fièvre purificatrice ce magnifique, étourdissant et révolutionnaire cadeau de Beauvoir à l’humanité toute entière : Le Deuxième Sexe, son essai publié en 1949 !

Sur la forme, le style de Beauvoir se caractérise par sa précision, sa clarté, sa fluidité, mais là n’est pas l’essentiel, on s’en doute.

Sur le fond, au terme d’une démonstration aussi nourrie qu’implacable, Beauvoir a signé pour de bon l’acte de décès de l’essentialisation du deuxième sexe, qu’elle se pare d’atours charmants (à toute heure femme varie…) ou d’oripeaux abjects (les femmes, on les attrape par la chatte…). Il n’existe pas d’éternel féminin, un point c’est tout.

Comment  donc ne pas être reconnaissant à Beauvoir d’avoir jeté les bases des gender studies, d’avoir libéré tant les femmes que les hommes du carcan de l’assignation à un rôle social prédéterminé et contraint ?

Bientôt quatre-vingts ans après ce pavé jeté dans la mare des fausses évidences rassurantes, on ne naît toujours pas femme ni homme, mais on continue de le devenir en dépit d’indéniables et considérables progrès.

Il appartient ainsi plus que jamais aux enfants de Beauvoir de poursuivre la lutte contre la routine pensante et agissante, pour qu’il n’y ait plus de deuxième sexe, ni de premier, juste des humains unissant leurs forces pour répondre aux formidables défis de notre temps : climat, démographie, pollution, consommation…

Merci Beauvoir !

Laurent Ben Kemoun

Pour citer cet article : Laurent Ben Kemoun, « Un cadeau révolutionnaire – S. de Beauvoir par Laurent Ben Kemoun », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33267

Halte au béton VADMC

Halte au béton en chanson, années 1960-1970

Les Trente Glorieuses ont été l’époque, entre autres, de la construction à tout crin et presque sans frein, en tout cas sans souci d’offrir un véritable confort pérenne aux classes populaires. Les artistes s’en sont insurgé·es, du moins certain·es. Pensons par exemple au roman de Christiane Rochefort, Les Petits Enfants du siècle (1961) et à sa triste banlieue pleine de HLM, à l’adaptation du Chat de Simenon (1967) par Pierre Granier-Deferre (1971), avec ses démolitions de vieux quartiers (certes en mauvais état, mais possiblement réfectibles) pour les remplacer par des tours d’immeubles sans âme.

Les chanteurs, leurs musiciens et leurs paroliers (parfois ce sont les mêmes) se sont également emparés du sujet. Ainsi, Henri Gougaud, avec « Béton armé » (Béton armé, 1967), Maxime Le Forestier, « Comme un arbre » (Mon frère, 1972), Jacques Dutronc, « Le petit jardin » (Le Petit Jardin, 1972) et Yves Simon, « Les promoteurs » (Au pays des merveilles de Juliet, 1973). L’ensemble de ces chansons fait état d’une industrialisation à outrance, bruyante, polluante, donc très agressive :

Du ciment à l’horizontale, du ciment à la verticale, et puis le vacarme têtu (…)

Dieu faites-moi changer d’adresse, et faites que le vent caresse encore une fois mes mains nues

Du vent, du vrai, pas cette crasse qui nous fait le cœur dégueulasse en ramonant les avenues

🎶

Entre béton et bitume

Pour pousser je me débats

Mais mes branches volent bas

Si près des autos qui fument

(…)

J’ai la fumée des usines

Pour prison (…)

On m’arrachera des rues

Pour bâtir où j’ai vécu

Des parkings d’honneur posthume

🎶

A la place du joli petit jardin

Il y a l’entrée d’un souterrain

Où sont rangées comme des parpaings

Les automobiles du centre urbain

🎶

Ils arrivent loin derrière

Leurs armées de buldozers

Depuis leurs grues miradors

Ils veillent si le peuple dort

C’est Yves Simon qui va le plus loin dans la politisation, en assimilant les promoteurs aux Nazis des camps de la mort, qui surveillaient les déporté·es du haut de leurs miradors. Chez Simon, c’est le peuple français tout entier, cinq ans après Mai 68, qu’il s’agit de contrôler. Surtout que les Français·es ne se révoltent plus ! Les séparer en les mettant dans des cases de béton, type immeubles/tours, comme montré, par exemple, dans le Play Time de Jacques Tati (1967), y aiderait-il ? Sans oublier, qu’elles et ils consomment consomment consomment.

Jacques Dutronc passe, quant à lui, par la nostalgie d’une banlieue parisienne paisible, avec son bout de nature humanisée tranquille, le fameux petit jardin, pour montrer le contraste avec l’implacable ordre de la consommation capitaliste : les voitures bien alignées dans le parking souterrain d’un centre commercial, et, en creux, les client·es compacté·es dans le centre, puis les voiture prêtes à vrombir pour en repartir. Rappelons que, dans le même ordre d’idées, l’écrivain René Fallet grince des dents dans son roman Paris au mois d’août (1964) contre le tout-voiture qui envahit également la capitale.

Maxime Le Forestier se met dans le bois d’un arbre d’une rue, sans distinction particulière, un arbre « coincé entre deux maisons », né hors de la forêt, loin de son milieu naturel et des autres arbres. Le chanteur-arbre décrit son quotidien, pris entre le béton des constructions et le goudron du trottoir où, solitaire, il est d’autant plus prisonnier que « mes racines/On les recouvre de grilles ». La nature urbaine n’est tolérée que parcimonieusement, et encagée. Et provisoire, puisque l’arbre et ses rares autres confrères seront bientôt remplacés, comme le petit jardin de Dutronc, par des parkings, que Le Forestier décrit ironiquement comme une marque d’hommage aux arbres.

Pourtant, l’arbre dans la ville est un poète : « J’ai des chansons sur mes feuilles ». Mais, lesdites paroles « s’envoleront sous l’œil/De vos fenêtres serviles ». Comme chez Yves Simon, le peuple dort, ou, du moins, est indifférent à la poésie, tout en étant un bon serviteur du système en place.

Henri Gougaud décrit avec rapidité et netteté les violences des nouveaux habitats, à savoir le coupant des architectures des bâtiments, associé au bruit assourdissant et aux malpropretés dans l’air. L’auteur-compositeur souligne que la pollution est tout autant sonore qu’atmosphérique. Les Trente Glorieuses ne se déroulent donc pas si bien que l’Histoire l’a écrit a posteriori.

Contre l’étouffement, que faire ? Dutronc ne propose rien, il conclue sa chanson sur le refrain, rappel du bon vieux temps des « petits jardins ». Par contre, voici, toujours dans l’ordre Gougaud-Le Forestier-Simon, des propositions d’action :

Avant de payer l’échéance

Je voudrais encore la chance d’une chanson sans hystérie

Et s’il n’y a plus rien à faire, mettez-moi sous un peu de terre

Si vous en trouvez à Paris…

🎶

Ami, fais après ma mort

Barricade de mon corps

Et du feu de mes brindilles

🎶

Tous les arbres de Paris

Viennent de prendre un fusil

Pour percer des trous au cœur

Aux armées de promoteurs

(…)

Deux cents arbres de rasés

Deux cents promoteurs tués

Plus question de sentiment

Arbre pour arbre, dent pour dent

Gougaud profite de sa chanson pour se moquer des chansons de la vague yé-yé, dont la musique, importée/imitée plus ou moins légalement des États-Unis, est effectivement bien plus vive que celle des chansons à texte de la Rive Gauche. Sans oublier les paroles, dont le niveau intellectuel est peu élevé, voire inexistant, comme, à toutes les époques, les chansons à but purement commerciales. Mais il y a aussi sa volonté, en écrivant « Béton armé » d’écrire cette fameuse « chanson sans hystérie ». Sera-ce suffisant ? Le dernier couplet laisse planer le doute, dans son pessimisme. La mort semble être la solution à l’horreur moderne, mais même elle peut être problématique, puisque soumise aux diktats de l’absence de nature à Paris,  même dans les cimetières.

Le Forestier, qui porte d’autant mieux son nom de famille dans cette chanson, demande, au nom de l’arbre, de le transformer post-mortem en arme, c’est-à-dire en barricade et en feu. Mai 68 pas mort ! Larzac vaincra !

Il en est de même chez Simon, mais en encore plus offensivement joyeux, comme le soulignent la musique et le ton allègre du chanteur. Dès le début de sa chanson, Yves Simon imagine une réaction des arbres en colère, en armes contre les promoteurs qui les tuent. Plus loin, il chante une nouvelle version de l’expression devenue proverbiale, « œil pour œil, dent pour dent ». Les arbres répliquent sans concession (immobilière) à leurs ennemis. Simon clôt sa chanson par la répétition des arbres en armes. Vaincront-ils, comme les paysan·nes  au Larzac ? Le mouvement écologiste est en route, rien ne l’arrêtera, semble-t-il.

Quatre chansons, quatre protestations contre la bétonnisation massive de la France des Trente Glorieuses. À chanter encore en notre début de vingt-et-unième siècle ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Halte au béton en chanson, années 1960-1970 », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/19798

 

Giono Pagnol Eau VADMC

Le retour de l’eau : Giono, Pagnol

Les défis écologiques du vingtième siècle en France concernaient déjà l’eau, entre autres. Deux écrivains provençaux, Jean Giono et Marcel Pagnol, ont basé l’intrigue de deux de leurs ouvrages, L’Homme qui plantait les arbres (1953, film d’animation de Frédéric Back en 1987) et L’Eau des collines (film, 1952, romans, 1963), sur le manque d’eau dans le sud-est de la France. Chez Giono comme chez Pagnol, il s’agit de ressouder la communauté humaine, en faisant revenir l’eau.

Les motivations des héros et héroïnes sont cependant différentes : le berger Elzéard Bouffier souhaite faire revivre une région, non en prenant femme comme l’artisan de Regain (1930, filmé en 1937 par Pagnol), mais en plantant des graines et des glands, inlassablement, lustres après lustres. Jean de Florette, le fils de la paysanne Florette, reprend la ferme de son oncle Pique-Boufigue, mais ses plantations n’arrivent pas à éclore, car la source au bout de son champ a été bouchée par le sinistre Ugolin avant son arrivée. Jean de Florette meurt endetté, après son fils Paul, quinze ans (absent dans les romans). Sa femme devient folle de douleur et leur fille Manon jure de se venger. Ce qu’elle fait, à l’orée de l’âge adulte, en bouchant l’eau qui va ensuite au village et dans les champs, dont celui qui appartenait à son père, racheté par Ugolin. D’un côté, la longue patience pour faire resurgir les nappes phréatiques et les sources cachées, de l’autre l’attente souffrante pour toucher le criminel et ses complices passifs et passives, les villageois·es qui savent tout mais n’ont rien dit ni empêché.

Giono glorifie la figure du solitaire faisant le bien sans rien attendre en retour, Pagnol décrit des clans fermés sur eux-mêmes, dont seule la privation suprême ouvre, un peu, l’intelligence, grâce, aussi, aux actions de l’instituteur Maurice (film)/Bernard (roman), né hors du village. Pagnol, fils d’instituteur et professeur d’anglais à ses débuts, valorise la figure du savoir et de la connaissance, qui « expose le chiendent au soleil pour le faire mourir », selon la métaphore végétale employée dans le film. L’instituteur organise une catharsis publique, dans la cour de l’école, en confrontant Ugolin, son oncle le Papet, ancien amoureux de Florette, et les principales figures villageoises masculines (le maire, le boulanger, le boucher, le menuisier, plusieurs paysans…) à la fille du bossu Jean de Florette. Puis, il se rend chez Manon pour lui demander de déboucher la source, ce qu’ils font finalement tous deux.

La banalité du Bien contre celle du Mal, Giono contre Pagnol ? Non, un cheminement vers la réunion et l’entente, via l’eau, qui coule, source de vie et qui nourrit plantes, humain·es et animaux. De quoi faire attention à ne pas gaspiller le précieux liquide.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Le retour de l’eau : Giono, Pagnol », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/14015

Un destin exceptionnel : L’Histoire du Suppositoire qui visait la lune

Comment devenir un héros ? Luc choisit, en toute simplicité, de viser la lune. Pour accomplir sa destinée, il lui faut cependant un coup de pouce. Gentil suppositoire de pharmacie, il est choisi, avec ses camarades Imo, Jeff et Elon, pour faire partie du voyage spatial d’Ariane et de Thomas vers la l’astre lunaire, dans l’album jeunesse L’Histoire du Suppositoire qui visait la lune (Alex Vizorek, Caroline Allan, Karo Pauwels, aux éditions Michel Lafon, 2023).

Après quelques bouffées de fierté à l’idée de ce grand départ et un cauchemar où il croise une fusée-suppo-Dark Vador (s.p.), Luc part pour l’objectif lune, comme certains Belges avant lui : le fameux Tintin, le Capitaine Haddock, Milou, le Professeur Tournesol, les Dupond et Dupont, ainsi que les méchants de rigueur (Objectif Lune, Hergé, éditions Casterman, 1953 ; On a marché sur la lune, Hergé, éditions Casterman, 1954).

Comme son alter ego terrestre Paul, dans L’Histoire du suppositoire qui voulait échapper à sa destinée (Alex Vizorek, Caroline Allan, Karo Pauwels, aux Michel Lafon, 2022), Luc le malin glisse hors de portée humaine et part à la découverte d’un nouvel univers. Il fait la rencontre d’une sympathique balle de golf, oubliée là par des humains doublement peu soucieux de l’écologie. Tel un pauvre suppositoire solitaire, il continue son chemin dans la lune tombante. Et tombe dans le l’estomac d’un non moins sympathique extraterrestre. Qui l’a gagné de haute lutte avec un autre non moins sympathique extraterrestre.

Ayant évité de servir à déboucher les intestins d’Ariane ou de Thomas suite à leur consommation de nourriture américaine, anglaise, française, indienne, italienne, Luc finit tout de même comme digestif. Après avoir parcouru des milliers de kilomètres, vu un nouveau monde et ses habitants, avoir pris son destin en… mains, Luc termine son voyage camusien (« Un destin n’est pas une punition. », s.p.) en beauté.

Quelle vie exaltante et quelles aventures ébouriffantes pour un voyage tout en couleurs !

 

Voir aussi notre interview et notre article du L’Histoire du suppositoire qui voulait échapper à sa destinée :

 Tiphaine Martin, Alex Vizorek, Caroline Allan, Karo Pauwels, « Notre héros le Suppo – Interview d’A. Vizorek, C. Allan, K. Pauwels », Voyages autour de mon cerveau, mars 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/9359

Tiphaine Martin, « À la recherche de la rose perdue », Voyages autour de mon cerveau, mars 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/9344

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Un destin exceptionnel : L’Histoire du Suppositoire qui visait la lune », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/13594