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Couverture de ma Maîtrise - mois Maîtrise VADMC

Naissance et écriture de ma Maîtrise : “Du Deuxième Sexe à La Femme rompue, une double écriture féministe”

Vingt-et-un ans après avoir écrit ma Maîtrise, vingt ans et six mois après l’avoir soutenue, en mars 2006, j’y reviens, dans le but de la mettre en ligne sur mon carnet de recherche Voyages autour de mon cerveau. Avant la mise en ligne définitive, j’y consacre une série d’articles :

  1. « Naissance et écriture de ma Maîtrise : “Du Deuxième Sexe à La Femme rompue, une double écriture féministe” »
  2. « Publication d’extraits de ma Maîtrise :  “Du Deuxième Sexe à La Femme rompue, une double écriture féministe” » : épigraphe, introduction générale, introduction de la première partie, conclusion de la première partie, introduction de la seconde partie, conclusion de la seconde partie, conclusion générale.
  3. « Les films de Monique : le cinéma comme élément de construction du personnage dans “La Femme rompue” de Simone de Beauvoir ».
  4. « Mise en perspective : de l’étude de La Femme rompue à la transmission d’une œuvre beauvoirienne ».

Commençons par le commencement, la naissance et l’écriture de ma Maîtrise :

L’idée de cette maîtrise n’est pas née au hasard ni tardivement. Après avoir découvert Simone de Beauvoir à l’été 1999, comme je l’ai raconté dans l’interview que m’a consacré Françoise Cesbron pour Humanit’Elles, j’ai poursuivi une scolarité littéraire au lycée Jacques Amyot d’Auxerre (Yonne, 1999-2002), puis enchaîné avec un DEUG et une Licence de Lettres Classiques à l’université de Dijon (Côte d’Or, 2002-2005).

Après avoir validé mon premier semestre de Licence, j’avais déjà choisi le sujet de ma future maîtrise : Le Deuxième Sexe et La Femme rompue, avec une problématique et un plan. J’ai alors écrit au Professeur Jacques Poirier, en lui demandant s’il accepterait d’être mon directeur de Maîtrise. J’ai déposé ma lettre dans son casier à l’université de Dijon. Deux jours plus tard, en rentrant chez mes parents à Auxerre, une réponse m’attendait déjà, positive. J’ai toujours conservé cette lettre.

Dès que Monsieur Poirier eut accepté de diriger ma maîtrise, je n’ai pas attendu la rentrée universitaire pour commencer. À la fin des partiels du second semestre de licence, j’ai commencé à prendre des notes sur La Femme rompue et Le Deuxième Sexe. J’ai ouvert plus largement le champ à l’ensemble de l’œuvre de Simone de Beauvoir, afin de repérer d’éventuels prolongements ou éléments susceptibles d’éclairer mon sujet. Ainsi, le premier septembre, sans attendre le début officiel de l’année universitaire, j’ai commencé à écrire mon mémoire de maîtrise.

Quant à la soutenance, elle a été plutôt particulière. Mon directeur m’avait proposé de nous installer dans son bureau de directeur des éditions universitaires, plus calme, disait-il. À peine avais-je commencé mon exposé qu’un enseignant-chercheur est entré. Malgré l’indication de Jacques Poirier précisant qu’une soutenance était en cours, un échange s’est engagé, qui a duré près de trois quarts d’heure. Je me suis alors retrouvée dans une situation assez singulière : attendre le début réel de ma propre soutenance.

Puisque l’échange entre les deux enseignants durait, j’ai sorti le livre que j’avais dans mon sac, la biographie de Colette par Brunet et Pichois, et j’ai continué à la lire. Pour autant, j’ai lu sans vraiment lire, puisque évidemment très stressée.

Quand enfin l’entretien a commencé, tout s’est bien passé. Monsieur Poirier m’a annoncé une bonne note, fait une remarque sur mon style, qu’il trouvait un peu lourd, puis a plaisanté à ce sujet, puisque c’était la première fois qu’il m’en parlait. Avec le recul, cette soutenance reste pour moi un épisode marquant de mes années universitaires. Elle révèle à la fois l’enthousiasme qui m’animait alors et certaines réalités institutionnelles auxquelles je ne m’attendais pas. Pourtant, ce n’est pas cet épisode qui a défini la suite.

Plusieurs mois après ma soutenance, qui s’était déroulée en mars, j’ai reçu un courrier de l’université m’annonçant que j’étais ajournée. Après un appel à la secrétaire de la Maîtrise, la situation a été rapidement régularisée (une erreur, d’après ce qui m’avait été dit au téléphone par la secrétaire du Master), et j’ai finalement reçu la confirmation de mon diplôme.

Il s’agissait de la première étape d’un parcours de recherche qui se poursuit encore aujourd’hui.

Pour la couverture de mon mémoire, j’avais demandé à une amie de mes parents, Bella Buch, si elle pouvait peindre un tableau (huile et acrylique sur toile) à partir du recueil La Femme rompue. Ce qu’elle a très gentiment fait, allant jusqu’à m’offrir ce tableau à la fin de mon année de  Maîtrise, ce qui m’a fait très très plaisir :

Couverture de ma Maîtrise - mois Maîtrise VADMC

Ce tableau représente une femme assise, La Femme rompue sur les genoux. Elle a les yeux fermés, se détachant sur un fond bleu. À gauche, un couple, femme et homme, dos à nous. Ils s’éloignent dans un halo.

Opération lire, relire et analyser Beauvoir, Le Deuxième Sexe et La Femme rompue, oui !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Naissance et écriture de ma Maîtrise : “Du Deuxième Sexe à La Femme rompue, une double écriture féministe” », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32391

Les Vaisseaux du cœur VADMC.001

Les marins sont toujours absents (1) : Les Vaisseaux du cœur

Oui, Bill (Grover Dale) et Étienne (Georges Chakiris) ont bien raison : « Amis, amants ou maris, les marins sont toujours absents. » (Jacques Demy, Les Demoiselles de Rochefort, 1967). Est-ce un bien, est-ce un mal ?

Dans le roman de Benoîte Groult Les Vaisseaux du cœur (1988), George, l’adolescente parisienne venant en Bretagne avec ses parents et sa sœur dans les années 1930, tombe sous le charme rude de Gauvain, adolescent breton, fils de fermiers, qui se destine à la navigation. Elle raconte la concrétisation de leur relation, puis leur histoire au long cours, embrassant la seconde moitié du vingtième siècle et les soubresauts de l’Histoire, entre Bretagne, Paris, États-Unis, Afrique de l’Ouest, Seychelles, Canada, Jamaïque, Bourgogne.

Benoîte Groult analyse ici les mécanismes de classe et de sexe à l’œuvre dans un couple qui n’en est officiellement pas un, un couple hétérosexuel, français, au vingtième siècle. Elle décrit avec précision les mécanismes historico-socio-culturels qui font obstacle à Gauvain-George. Elle analyse également un accord des corps qui n’empêche pas l’impossible quotidien :

Je restais muette car je n’avais à lui offrir en échange que ces choses pas sérieuses sur lesquelles on ne bâtit pas une vie : mon désir insensé pour lui et ma tendresse. (…) Je ne me sentais pas la force d’acclimater Gauvain dans mon milieu, de le mettre à tremper dans mon bouillon de culture. Et je ne voulais pas non plus me transplanter dans le sien sous peine de dépérir. Mais de même qu’il ne percevait pas la cruauté de ma famille et le sort qui eût été le sien si je l’avais épousé, il sous-estimait tout autant la solitude intellectuelle que je ne manquerais pas d’éprouver auprès de lui1.

Les barrières qui séparent les deux amants sont tout autant extérieures (la classe sociale) qu’intérieures (l’éducation à la culture, à l’intellect pour George, son absence pour Gauvain), les deux étant inextricablement liées. L’après-Seconde Guerre mondiale n’est pas tendre pour ce genre d’histoire, les boîtes sociales sont alors fermement verrouillées. Et ce sont toujours les classes possédantes, auxquelles appartient George, qui sont victorieuses et qui ont le pouvoir (social, politique, culturel).

Mais alors, pourquoi tout ce roman basé sur le sexe et, finalement, l’amour ? Et, donc, pourquoi cette attraction au long cours du marin et de l’historienne ? Groult s’interroge sur les mots pour la dire et l’écrire :

Comment émouvoir en disant “coït” ? Co-ire, aller ensemble, certes. Mais que devient le plaisir de deux corps qui vont ensemble précisément2 ?

L’autrice choisit un vocabulaire précis mais pas trop technique, peu aride donc, romanesque mais non dégoulinant, si l’on peut dire, pour décrire le jaillissement sexuel quand George et Gauvain se retrouvent loin de leur quotidien. Groult s’amuse d’ailleurs avec les clichés soi-disant érotiques :

En termes pseudo-poétiques, “tout alimentait notre brasier”, je tendais mes lèvres pulpeuses et il m’étreignait fiévreusement, ainsi qu’écrivent les romanciers qui ont peur de parler de ce qui se passe en dessous de la ceinture, voulant ignorer que le sexe est inextricablement lié au cerveau3 !

L’écrivaine souligne avec humour la gêne de certains de ses confrères à décrire les ébats humains, tout en rappelant que corps et esprit forment un tout, loin de la dichotomie dévalorisante imposée au corps par certain·es religieuses et religieux, au nom d’une béatitude extra-terrestre, et de leur propre gêne et hypocrisie.

L’humour groultien est également présent dans lesdites scènes de sexe, dont celle qui se déroule juste après l’argumentation linguistique pré-citée :

(…) dès qu’on effleure le contact, je m’envole si vite que nous nous accusons mutuellement d’avoir commencé.

Tu faisais semblant de dormir mais tu bandais dernière mon dos, je l’ai très bien senti, dégoûtant personnage !

– Quelle malhonnête ! C’est toi qui t’es mise à onduler des fesses, juste quand j’allais m’endormir4 !”

Au concours de la mauvaise foi, qui l’emportera ? Personne : « Dans ces interminables joutes, pas de gagnant, ni de vaincue5. » Groult décrit une relation qui, au corps à corps, serait égalitaire, loin du pouvoir d’un potentat mâle sur une faible femelle. Il n’y a pas de victime ni de bourreau, loin, très loin de la société patriarcale occidentale, qui reste stable malgré le nouvel essor des mouvements féministes à partir des années 1970.

Au final, que reste-t-il de leurs amours ? D’abord, il y a les lettres quand ils sont loin l’un de l’autre, c’est-à-dire la plupart du temps :

(…) je tiens à cet échange : les prestiges de l’écriture, de toute écriture pourvue que l’on possède un minimum de technique, agissent, même sur quelqu’un qui croyait encore il y a peu qu’écrire voulait dire “donner des nouvelles”. Je le dévergonde doucement, ne le choquant que juste assez pour l’éveiller à ce type de plaisir, puisque les autres nous sont pour l’instant refusés. (…) S’écrire d’amour est en soi une jouissance, un art raffiné. Chaque lettre, chacun de ses rares coups de téléphone, chaque je t’aime, me semblait une victoire sur les forces de vieillesse et de mort6.

Écrire pour ne pas mourir7, écrire pour être en vie, écrire pour aimer et être aimé·e. Et apprendre à celui qui n’a pas l’aisance scripturale qu’il peut franchir cette barrière sociale et devenir un correspondant tout à fait à l’aise avec les mots, et avec le style amoureux. George se fait la Pygmalionne de Gauvain, sans condescendance ni mépris social, au contraire. Pour que cet amour reste vivant avant d’être mis en récit, quoi de mieux, en cette seconde moitié du vingtième siècle, que de correspondre ?

Ensuite, il reste une histoire à raconter, avec des voyages. Ou, plutôt, un récit de voyage au long cours à écrire, d’abord peau à peau, puis dans un roman :

Il était une fois (…) un marin et une historienne que rien ne prédisposait à se retrouver ensemble, l’un et l’autre habités par un désir si physique qu’ils n’osaient le nommer amour ; l’un et l’autre incrédules devant cette attirance et s’attendant chaque matin à retrouver raison (…).

George, tu écriras notre histoire, un jour ?” lui demande Gauvain (…).

(…) – Mais qu’est-ce que tu veux que j’écrive ? Ils se couchent, ils se lèvent, ils se recouchent, il la baise et rebaise, il la comble, elle lui fait des yeux de merlan frit…

– Normal pour un marin ! (…)

Il faut expliquer comment ça peut arriver, une histoire pareille. Toi, tu saurais faire8.

Un conte peut-il être réel ? Visiblement oui. À l’historienne de trouver les mots pour l’écrire, le coucher sur le papier, pour qu’il ne tombe pas dans l’oubli. Notons également la mise en abyme de Groult, du roman écrit par George sur son histoire avec Gauvain, histoire se trouvant dans le roman de Groult.

Etre les différentes formes d’écrit au long cours, le voyage s’inscrit, classiquement, d’abord dans des lieux. Voyages de George avec sa famille, quand elle est adolescente, en Bretagne, territoires pittoresques pour ces Parisien·nes, qui ignorent la dureté de la vie paysanne et maritime. Puis, George et Gauvain se retrouvent à Paris, terra incognita pour le Breton. Elle le restera, puisque George refuse d’épouser Gauvain, donc qu’il s’installe avec elle dans la capitale. Plus tard, quand George fait le troisième pas vers Gauvain, en renouant le fil de leur passion, ils écument quelques ex-colonies anglaises et françaises : Canada, Jamaïque, Sénégal, Seychelles. Ils se rendent également aux États-Unis, en Floride, avec une halte au Disneyland local. Sans oublier la ville icaunaise de Vézelay, célèbre pour sa basilique.

George se gausse du colonialisme socio-économique anglo-saxon autant que de la pudibonderie des voyageur·ses français·es rencontré·es. Groult n’insiste pas sur le colonialisme français, voire le valorise par la bouche de George, lorsqu’elle raconte l’histoire française des Seychelles à Gauvain. George est pourtant historienne, et de l’histoire des femmes, donc plutôt de victimes, n’a aucune pensée ni analyse, même furtive, sur le poids de la présence française, tant passée que présente, puisque l’indépendance d’un pays ne signifie pas la fin du poids socio-économique de l’ancienne puissance coloniale, même ostensiblement remplacée par une autre puissance. Les peuples premiers, tant aux USA qu’au Canada qu’aux Seychelles, sont absents, sauf, très rapidement, par deux fois, aux États-Unis, et, très vaguement, aux Seychelles. Et si George note les ravages du colonialisme, c’est dans une ex-colonie anglaise, qui a été colonie française, à savoir, aux Seychelles, lorsqu’elle déplore la disparition à venir de l’ « authenticité » (nous soulignons) d’une danseuse noire, peut-être remplacée par un orchestre « typique »9. Nous sommes dans l’anti-anglo-saxonisme typiquement franco-français plus que dans la dénonciation des aspects quotidiens du colonialisme, toujours bien implanté.

Le récit de voyage devient trace du vécu, souvenir, à côté des objets-souvenirs de voyage, ceux offerts par Gauvain à George :

Le cadeau du jour s’avère le plus atroce de toute la série, qui en comporte pourtant de repoussants. Elle refrène un cri d’épouvante devant le coucher de soleil en nacres avec palmiers de corail teinté et indigènes en jupe de raphia fluorescent, agrémenté d’une ampoule électrique à l’arrière pour faire rougeoyer l’astreinte du jour. (…) Heureusement, Gauvain ne vient jamais chez elle et ne verra pas son tableau rejoindre le musée des horreurs au fond de sa penderie, où gisent déjà la danseuse sculptée dans une noix de coco, son premier présent, le sac à main en chameau doublé de satin rayonne orange ou le coussin marocain brodé à leurs signes du zodiaque, le Verseau et le Bélier10.

Là aussi, l’éducation sociale joue son rôle de juge, obstruant la portée amoureuse du geste de Gauvain. Outre la méconnaissance des codes du goût de la classe sociale de George, qui refuse l’artisanat industriel et les couleurs violentes, ces cadeaux signent le peu de connaissance qu’a Gauvain des goûts et dégoûts de George. Groult ne veut pas du misérabilisme, très en vogue à notre époque, qui voudrait que tous les goûts se valent, tout en se penchant avec maternalisme ou paternalisme sur les classes populaires et leurs habitus. Sous couvert d’absence de jugement, ledit misérabilisme permet de conserver intact l’étanchéité entre les classes sociales, ce que ne fait pas Groult, par cette folle histoire d’amour et de sexe inter-classe.

Groult refuse également de priver son Gauvain de parole et d’intelligence, par exemple quand il offre à George une « très longue chaîne d’or faite d’anneaux épais et réguliers comme ceux d’une chaîne d’ancre. Je sais déjà qu’elle me plaît11. » Gauvain analyse les réactions de George à ses cadeaux :

(…) comme je n’ai jamais rien compris à tes goûts, j’avais trop peur de me gourer. Et la seule idée de voir la tête que tu fais quand je t’apporte un truc que t’as envie de foutre au panier…

– Ooh ! Ça se voit tant que ça ?

– Tu rigoles ! T’as la bouche qui sourit, si on peut appeler ça sourire, et les yeux méprisants… à vous faire rentrer sous terre. On se sent un moins que rien et le pire c’est qu’on comprend pas pourquoi ! Le sac en cuir, par exemple, la dernière fois, il a pas dû te plaire, je l’ai jamais revu, çui-là12 !”

Hum… nous recommandons la lecture des Vaisseaux du cœur pour voir ce qu’est devenu le fameux sac en cuir…. Groult joue avec les clichés sociaux et historiques à ce sujet, aussi. L’autrice ne veut pas d’un marin sans paroles ni cerveau. Gauvain observe très bien le langage corporel, ici facial, de George, comme marque de sa classe sociale et de son individualité, le tout étant, logiquement, mêlé. Il est conscient du je(u) social que George exprime par son impolitesse voilée, tout en continuant à prendre du plaisir à lui faire des cadeaux. Avec la chaîne marinière, il a touché juste.

Ainsi, il reste le vécu de Gauvain et George au fil des années et des lieux, la construction d’une histoire commune, malgré ou à cause du métier de marin de Gauvain et de celui d’enseignante-chercheuse de George. Et le roman que nous tenons entre nos mains. Le voyage se déroule alors inlassablement, au fil des pages.

Plongeons-nous-y avec amours, délices et grandes orgues, celles de la haute mer existentielle.

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1 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, Paris, Le Livre de Poche, 1990, p. 50-51, 56.

2 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 11.

3 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 220-221.

4 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 222.

5 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 222.

6 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 121, 212.

7 Chanson d’Anne Sylvestre, 1985.

8 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 79, 142-143.

9 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 103-104.

10 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 132.

11 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 219.

12 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 219-220.

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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Les marins sont toujours absents (1) : Les Vaisseaux du cœur », Voyages autour de mon cerveau, mai 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30043

 

Sartre par Beauvoir, Beauvoir par Sartre

Publication de deux montages faits pour les réseaux sociaux : Sartre par Beauvoir, Beauvoir par Sartre.

Sartre par Beauvoir VADMC

Beauvoir par Sartre VADMC

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Sartre par Beauvoir, Beauvoir par Sartre », Voyages autour de mon cerveau, avril 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/24628

Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes VADMC

Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes (III)

Publication en trois parties de notre article « Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes ». Aujourd’hui, partie III.

III. Scintillements montagneux

Passons maintenant à notre dernière partie, à savoir les scintillements montagneux qui parsèment l’œuvre beauvoirienne, entre beauté des paysages, des sites touristiques et des refuges de montagne. Ainsi que Beauvoir l’écrit à son cher « crocodile » Algren en octobre 1949, alors qu’elle se trouve à Cagnes, où elle retrouve un vieil ami de Sartre devenue le sien, Pierre Guille :

Samedi ce fut superbe, dans les hautes montagnes de l’arrière-pays, malgré un brouillard qui troublait les points de vue, c’était fameux de se heurter à des sapins et des prairies hivernales si près de la mer bleue. La mer, la baie, la plage, les montagnes qui avancent au cœur de la ville, tout ça d’une admirable beauté. Guille s’est montré très agréable, j’ai bien aimé ses enfants – il avait amené les deux aînés, une fille et un garçon, jolis et plaisants à voir – toujours sidérée quand j’observe combien les enfants sont à la fois puérils et adultes1.

L’écrivaine se plaît à des contrastes de couleurs et de paysages qui rehaussent la magnificence d’un lieu.

Commençons notre exploration des scintillements montagneux par la Provence en septembre 1938, alors que Beauvoir randonne avec son amante Olga Kosakiewizcz :

Je restai quarante-huit heures à Marseille, et nous partîmes sac au dos, d’abord en car, puis à pied à travers les Basses-Alpes. Olga s’irritait parfois, quand nous grimpions sur une montagne, au point de la battre à coups de bâton ; mais elle aimait comme moi les grands paysages de rocaille blanche et de terre rouge, elle aimait, sur les chemins à l’odeur de maquis, cueillir des figues éclatées et escalader les rues en escaliers des vieux villages haut perchés. Le long des sentiers, elle ramassait des herbes aux parfums violents, avec lesquelles, le soir, dans l’auberge où nous avions échoué, elle confectionnait de curieux bouillons2.

Les couleurs font rage dans ce paysage méditerranéen, contrairement aux États-Unis en février 1947 : 

On m’emmène me promener en voiture. C’est la première fois que je baigne dans la campagne américaine. Elle est ici sauvage et belle : collines boisées, champs de tabac, terre rouge, c’est un midi sans violence ; un fleuve coule aux pieds des montagnes3

Il n’empêche que les couleurs sont contrastées, tout comme dans le midi de la France.

Le rouge et le blanc se retrouvent également au Maroc, où Beauvoir se rend en 1950, et que sa sœur et son beau-frère lui font visiter :

Depuis le mois de juin, ma sœur et son mari habitaient Casablanca ; j’y passai quelques jours avec eux ; nous fîmes un tour en auto à travers le Moyen Atlas et jusqu’à Marrakech d’où je vis scintiller, par-delà les remparts rouges, la neige des hautes crêtes4.

L’autrice se plaît à ces heurts, qui frappe l’imagination de son lectorat, tout en montrant son talent d’écrivaine, capable de trouvailles descriptives. C’est aussi le cas au début de La Longue Marche, en 1955 :

Six semaines plus tard, je traversai le désert de Gobi en sens inverse. Le soleil le dorait ; à l’entour, des montagnes neigeuses étincelaient. La Chine aussi avait changé. Aucune couleur symbolique ne lui convenait plus, ni noir, ni gris, ni rose : elle était devenue une réalité. La fausse richesse des images traduit leur radicale pauvreté : la vraie Chine avait infiniment débordé les concepts et les mots avec lesquels j’essayai de la prévoir. Elle n’était plus une Idée ; elle s’était incarnée. C’est cette incarnation que je vais raconter. (…) je respire l’aigre odeur végétale qui monte de la terre ; la moiteur de l’air, le rouge violent des parterres de fleurs m’étourdissent; je ne m’attendais pas àretrouver ici cette chaude impression d’exotisme que j’ai connue au Guatemala, en Afrique, et qui était restée liée pour moi à l’esclavage, à l’oppression5.

L’essayiste fait défiler une gamme de couleurs aquarelle avant d’en choisir de franches : jaune du soleil, blanc des montagnes, rouge des fleurs. Et odeurs qui lui en rappellent d’autres, de manière très proustienne et très politique. Beauvoir fait le lien entre les différents voyages où elle s’est sentie très loin de ses repères : Guatemala en 1948, Afrique du Nord avant-guerre, en 1946, 1948, 1949, 1950 et Afrique de l’Ouest en 1950.

De même, Beauvoir apprécie les oppositions entre terre, mer et montagne, comme vu précédemment. C’est aussi le cas au Japon en 1966, où elle se trouve avec Sartre et leur guide Tomiko Asabuki :

(…) par une route de montagne toute neuve qui au départ domine de très haut la mer nous sommes descendus sur Shima, au bord du Pacifique. Nous y sommes arrivés de nuit et ç’a été une surprise, le matin, de découvrir le paysage. Nous étions au fond d’une baie dont la côte déchiquetée était couverte d’une végétation foisonnante et sèche ; sur les étroites bandes d’eau qui coupaient les terrains boisésflottaient des claies de bois qui étaient des parcs à huîtres : une vaste armada toute plate. Par-delà cette espèce de fjord, on devinait au loin l’océan6.

La mémorialiste ménage le suspens de son public en dévoilant le paysage avec le lever du soleil, dans un mouvement de contre-plongée très cinématographique. Elle utilise une technique similaire lors de son récit de voyage à Yalta, en URSS, aujourd’hui en Ukraine, dans les années soixante, toujours en compagnie de Sartre :

Nous avons fait beaucoup d’autres excursions. Nous avons suivi toutes les routes de corniche, visité tous les petits ports. J’aimais beaucoup ces montagnes blanches et nues qui dégringolaient abruptement vers la mer. Sur ses bords, se dressaient, entourés de vastes jardins, des palais, des villas qui avaient appartenu à des nobles ou à de riches marchands : maintenant des ouvriers, des employésvenaient s’y reposer. A chacune de ces maisons était annexée une plage où souvent s’alignaient des rangées de lits : pendant cette saison si douce qu’on l’appelle la saison de velours, les pensionnaires passaient souvent la nuit à la belle étoile7.

Ce n’est pas l’aspect politique que retient la voyageuse, mais le côté social et démocratique, ainsi que la beauté des paysages et la douceur d’y vivre. Cette dolce vita se retrouve en Italie, bien entendu, comme ici à Capri avec Sartre aux étés 1957 et 1958 :

Je le décidai à se faire hisser par télésiège d’Anacapri en haut du Mont Solario ; il fut beaucoup moins sensible que moi aux charmes de cette glorieuse assomption, mais satisfait d’embrasser d’un coup d’œil l’île et ses formes savantes. (…) A Capri, cet été-là, les pierres étaient belles comme des statues, et les mots parfois scintillaient. (…) Peut-être aussi n’y avait-il pas grand-chose à dire sur Capri. Nous avions cette année des chambres ravissantes dans cet hôtel de la Pineta que j’avais repéré l’an dernier, quand je respirais les fumées des cuisines de la Palma. Il y avait une vaste pièce carrelée qui semblait fraîche, bien qu’elle ne le fût pas, une grande terrasse avec des transatlantiques, des chaises, des tables ; on voyait la mer, des pins, le mont Solario et pendant une semaine on a eu le plus beau des clairs de lune. J’aimais le chant des coqs, le matin. L’île avait une bonne odeur de maquis, mais par endroits rôdait un parfum trop sucré de fraises écrasées8.

Beauvoir nous fait voir la montagne d’en haut puis d’en bas, dans un mouvement de plongée puis de contre-plongée, mimant ses allers-retours dans l’île favorite de la jet-set, où sa meilleure amie Zaza était aussi venue au printemps 1922, lors de son tour familial en Italie.

Très loin des stars, des écrivaines et des écrivains venus se reposer sur l’île des chèvres, les montagnes israéliennes sont l’objet de l’attention de Beauvoir en mars 1967 :

Causant, discutant, nous informant, nous découvrions les paysages et les villes d’Israël. La Galilée, le mont Thabor, le Jourdain, la montagne des Béatitudes, le lac Tibériade : ces lieux sacrés dont avait rêvé avec ferveur mon enfance n’étaient plus que des endroits profanes et très différents de ce que j’en avais imaginé. Dans ces campagnes verdoyantes, je ne reconnaissais pas les sèches collines arides où Jésus empoussiérait ses pieds. Le Jourdain m’a paru étriqué. Seul le lac de Tibériade ressemblait à sa légende. Du balcon de notre hôtel, le regard l’embrassait tout entier. En face de nous, s’élevaient les collines de Syrie. Nous avons été voir à une de ses extrémités les ruines bien conservées du temple de Capharnaüm et les mosaïques byzantines de la petite église de Topha : les plus jolies représentaient des canards qui buvaient dans des fleurs. (…) De notre hôtel du lac Tibériade, Ely Ben-Gal nous avait montré, sur l’autre rive, l’étroite bande de terre israélienne qui s’étend au pied des montagnes de Syrie et qu’on appelle, à cause de sa forme, le « nez de De Gaulle »9.

Les mythes de la Bible s’incarnent peu ou prou selon l’humeur de la voyageuse, elle est plus ou moins heureuse de ce qu’elle visite. Son humour, par contre, est toujours vigilant, comme en témoigne sa notation sur la terre israélienne et le profil ô combien reconnaissable du chef de l’État français.

Par contre, elle n’est pas déçue par les Montagnes Rocheuses, qu’elle visite en voiture avec son ex-compagne Nathalie Sorokine, en février-mars 1947 :

En face de notre hôtel se dresse au milieu d’une chaîne neigeuse le mont Whitney qui est le plus haut sommet de l’Amérique ; à 20 miles de distance s’ouvre la « Death Valley », dont le niveau descend au-dessous de celui de la mer, si bien que nous voilà entre la cime la plus élevée et la plus basse dépression du nouveau monde ; il suffirait de quatre heures à dos de mulet pour toucher les glaces des Rocheuses ; en une heure de voiture, nous connaîtrons demain la chaleur salée du désert. Et nous sommes à 200 miles de Los Angeles. (…) Depuis longtemps nous n’avons plus rencontré de maison. Soudain, un écriteau : « 6.000 pieds. » Je regarde, incrédule : la route n’a pas monté depuis Sacramento. 7.000 pieds. On m’avait bien dit que les Montagnes Rocheuses s’élèvent en pente si douce qu’on les escalade sans s’en apercevoir ; mais on dit tant de choses… 8.000 pieds. Il faut se rendre à l’évidence. Le sol s’est peu à peu couvert de neige et le vent qui nous souffle au visage est froid. Nous découvrons de hautes montagnes autour de nous : on se croirait en Suisse. Je pense aussi aux neiges de la Ruée vers l’Or. Nous voilà à un col ; l’écriteau nous avertit : « Route glissante » ; en effet, elle est verglacée. Nous nous rappelons que le garagiste a haussé les épaules en nous regardant démarrer : la voiture tiendra ou ne tiendra pas, a-t-il dit ; et nous avons pensé que, naturellement, elle tiendrait ; cependant si elle tombait en panne, juste ici… Il faudrait au moins une journée de marche pour atteindre une habitation humaine et nous n’avons pas croisé une seule voiture. N. descend lentement. En bas, c’est toujours le froid et la neige10.

Le cinéma est toujours présent chez Beauvoir, ici celui de Chaplin. Si les deux voyageuses ne vivent pas une épopée aussi poignante que celle de Charlot, leur tour montagnard n’est pas exempt de danger ni de suspens. Tout se termine bien heureusement, l’écrivaine sait tenir en haleine son lectorat jusque’à la résolution finale.

Au contraire, ses randonnées de juillet 1938 avec son compagnon Jacques-Laurent Bost, de juillet 1939 seule, et son bel endormissement de décembre 1939 sont fastueux :

(…) mais on a eu une journée formidable, on a fait neuf heures et demie de pleine marche, coupées par une heure et demie seulement de repos et ce faisant on a monté et redescendu en deux temps 2300 mètres—je jouis d’avoir de gros souliers à clous et je n’ai pas senti une seconde de fatigue — on a remonté des gorges, franchi des cols, et vu des panoramas superbes — il y a beaucoup de neige, et du rocher (…) c’est même parfois un peu terrible; mais je suis aux anges, je n’ai jamais rien vu de plus beau. (…) Je suis montée dans la neige et les rochers et j’ai vu un des plus beaux paysages de ma vie, des lacs bleus glacés dans des montagnes déchiquetées aux couleurs de volcan, c’était fameux. Je suis rentrée sans aucune fatigue, j’ai bien dormi et je suis fraîche comme la fleur. Je vous écris du jardin de l’hôtel où quelques villégiaturants en robe de chambre prennent leur petit déjeuner; c’est plaisant, il fait soleil avec un petit vent et ça fait matin de loisir à la campagne. (…) La veillée a été courte, on tombait de fatigue ; j’ai lu encore Le Procès et je l’ai terminé au lit vers 9 h. 3/4 ; ma chambre était chaude comme tout, il y avait une bouillotte dans le lit, et par la fenêtre contre le lit, dont j’avais soulevé le rideau, je voyais toutes les montagnes éclairées comme en plein jour, sous un ciel clair et triste, sans étoiles, c’était beau au possible ce clair de lune sur la neige ; j’étais confortable et béate et dans la paix du cœur11.

Qu’il est bon et doux d’être en montagne, de marcher et de contempler de sublimes paysages ! Les couleurs claquent dans la correspondance et les pics se découpent avec netteté, de jour comme de nuit.

Mais attention à ne pas se mettre en danger, comme cela lui arrive au début de l’année 1957, comme le rapporte Claude Lanzmann :

Le Castor était à bout de forces, son cœur battait la chamade, elle ne réussirait jamais, même si nous ralentissions fortement notre allure, à atteindre le sommet. Nous tînmes tous deux un bref conseil d’urgence, je la fis allonger sur la neige, au plus près d’une roche encore chaude, et partis, moi-même en mauvais état, chercher du secours. Lorsque j’arrivai enfin, épuisé, la dernière benne italienne était déjàen bas et ne reviendrait plus, la nuit tombait et avec elle la froidure, les Suisses semblaient tous frappés de surdité et ce sont les bersaglieri italiens, auxquels je promis de payer tout ce qu’il faudrait, qui montrèrent leur humanité. Il fallait sauver le soldat Castor, je craignais pour son cœur, j’expliquai, en mauvais italien et m’aidant de dessins, à quel endroit je l’avais laissée, trois bersaglieri chaussèrent des skis, s’armèrent de lampes frontales et foncèrent dans l’obscurité, tirant un traîneau équipé de duvets et de couvertures. Ils étaient gais, sérieux, costauds, aguerris. En attendant leur retour, je parlementai et négociai avec leurs camarades et par téléphone avec leur supérieur, lui expliquant quelle lumière du monde était la signorina Simone de Beauvoir. Je dus être convaincant, car il consentit, fait rarissime, à déroger à la routine et à nous envoyer une benne qui parvint au sommet juste au moment où le charmant Castor, ragaillardie par la gentillesse des gaillards transalpins, la chaleur du traîneau et la régularité retrouvée des battements de son cœur, y touchait elle-même. Nous n’étions pourtant pas près de retrouver l’hôtel du Mont Rose12.

La gentillesse italienne prend le pas sur la rigueur administrative helvète, et Beauvoir est saine et sauve, après bien des aventures. La montagne n’est pas que luxe, calme et beauté.

Ce qui est agréable à Beauvoir dans la montagne, c’est aussi le ski, auquel elle se met à partir de 1934. Le passage du temps s’inscrit alors dans le paysage :

Lasse de languir à Paris, j’allai faire du ski à Megève ; je retournai au Chalet Idéal-Sport. Je fus émue lorsqu’en ouvrant les yeux le matin je retrouvai la blancheur des hautes neiges et des souvenirs d’un autre âge. Car ces temps, aujourd’hui tous anciens et que ce recul écrase, comme s’écrasent les reliefs quand on les survole de haut, ma mémoire y discernait d’inégales profondeurs ; le passé encore frais, déjà étranger, l’étonnait. (…) Il m’arrivait, tôt le matin, quand les téléfériques dormaient encore et que la montagne était déserte, de descendre solitairement sur Saint-Gervais, dans le silence et le froid. Mais en général je ne sortais que l’après-midi ; avant le déjeuner, je travaillais à Tous les hommes sont mortels, au cœur d’un vaste paysage étincelant. Jusqu’alors, j’avais été trop excessive pour mélanger labeur et jeu ; je trouvais beaucoup d’agrément à cet alliage13.

Les montagnes enneigées sont vues par en haut, comme depuis l’atlas dans l’enfance. La mémoire dessine sa propre cartographie, dans le même temps que Beauvoir profite du ski tout en travaillant.

Terminons par une large leçon de ski made in Beauvoir, en décembre 1939 :

(…) c’est ma 6e année de sports d’hiver, mon amour, la première sans vous — cinq ans nous avons remonté et descendu ensemble de petites pentes en nous aimant tout fort, et je vous revois avec la petite veste mastic à Montroc, à Chamonix avec votre vilain pull-over rouge, à Megève avec votre belle veste blanche; je suis noyée de tendresse pour vous, mon amour, et de désir de toucher votre petite personne de chair et d’os : dans quinze jours peut-être, ô mon petit je voudrais tant vous retrouver. 

C’est fameux d’être ici vous savez ; de n’avoir pas à redescendre en ville, de penser qu’on va s’endormir et se réveiller en plein dans la neige; j’ai une minuscule charmante petite chambre avec une immense vue sur les montagnes, j’ai déjà fait deux heures de ski : j’ai été jusqu’en haut du Montjoux, vous savez où nous sommes grimpés péniblement un jour où la neige tombait à gros flocons, et on est descendus dans la brume les yeux quasi fermés et un type a dit : « par là c’est penteux », eh bien ! le téléski marche maintenant et m’a grimpée en haut par deux fois, les deux fois j’ai fait une chute à la montée en prenant le départ, et j’ai descendu assez mal, mais enfin j’ai descendu cette grande pente longue et assez raide où la neige était moitié tôlée ; je pense que demain ça marchera bien. (…) On estrepartis à 1h.1/2 et on a travaillé jusqu’à 4h. au monte-pente du Montjoux ; quand la neige est croûteuse comme aujourd’hui, cette penteest drôlement vache. (…) je suis encore montée en téléski en haut de notre pente que j’ai prise au départ des « moyens » et qui m’a semblée enfantine : je la prendrai au départ des « grands », mais là il y aura de la casse. On est remontés à pied à travers prés et en skiant un peu au téléphérique et on est rentrés pour midi 1/4 — il y avait Dalio dans le téléphérique, tout pareil à ce qu’il est au théâtre et flanqué d’une superbe blonde ; ils sont montés à midi et ils sont redescendus en télé également à 4 h. — on se perd en conjectures (…). Les petits carreaux sont tout verglacés, et je sais que dehors il y a une épaisse couche de neige fraîche, en belles paillettes brillantes — c’est plaisant comme tout, on se sent bien au cœur de la montagne, au cœur de l’hiver. Je vis dans l’enchantement, j’ai eu une journée enchantée : il y a le ski, et mon travail qui marche si bien et qui est un plaisir que j’attends avec impatience au cours de la journée (…). Il neigeait à petits flocons serrés et mouillés, je devais être à 9 h. au monte-pente de Rochebrune pour ma leçon et ça m’amusait d’avoir à me servir de mes skis comme d’un vrai moyen de communication. Je suis partie à 8 h. moins 1/4, absolument seule, dans un monde tout feutré, sans personne de vivant, sans bruit, sans lumière; j’ai descendu sur Megève au milieu d’une brume blanche, sur de la neige douce qui fait un petit bruit si plaisant quand les skis la déchirent ; on ne voyait quasi rien, vous savez comme c’est, aussi je n’allais pas très vite et j’avais tout le temps de me réjouir de vivre ; une fois j’ai été soulevée par une énorme bosse invisible, je me suis sentie suspendue en l’air et je suis retombée sur le flanc, mais ç’a été ma seule chute14.

Beauvoir insiste sur la magie de la neige et du ski, tout en rendant compte de son emploi du temps avec sa précision habituelle. Et, ensuite, de décrire ses expériences à ses correspondantes et correspondants avec des odeurs, des bruits, des couleurs et des nuances de couleurs. Un véritable travail d’autrice, qui sait rendre vivant les mille et un détails de son existence de vacancière, avec en toile de fond l’angoisse de mourir d’autant plus présente que le bruit des canons allemands résonne en ces temps de guerre, même dans une station touristique.

Le cancan sur Marcel Dalio n’est pas non plus anodin, puisque l’acteur français est de confession juive. La jeune femme blonde évoquée par Beauvoir est sans doute sa seconde femme, l’actrice Madeleine Lebeau, avec laquelle Dalio fuit les Nazis en 1940, après leur mariage en 193915. Le couple parvient heureusement à trouver des rôles à Hollywood.

Pour Beauvoir, il reste qu’il est bon, doux et agréable de skier et de se régaler de la neige en montagne.

Conclusion

Simone de Beauvoir est une autrice fascinante du vingtième siècle. Elle vit par toutes les pores, mangeant et buvant l’ailleurs. Elle grimpe à (presque) tous les monts, (presque) partout, écrit,  partout, mange, boit, dort, respire… par et pour le voyage. Alors, tous et toutes au sommet avec Beauvoir !

 

 

1 Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 450.

3 Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, Paris, Gallimard, « Folio », 1997, p. 120.

4 Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 308.

6 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 373.

7 Simone de Beauvoir, Tout compte faitop. cit., p. 404-405.

9 Simone de Beauvoir, Tout compte faitop. cit., p. 536, 546.

10 Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jourop. cit., p. 162, 203-205.

12 Claude Lanzmann, Le Lièvre de Patagonie, Paris, Gallimard, 2008, p. 263-264.

13 Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., op. cit., p. 80, 81.

14 Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre. I.op. cit., p. 376, 382, 386, 391, 392.

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes (III) », Voyages autour de mon cerveau, mai 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/15223

Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes VADMC

Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes (II)

Publication en trois parties de notre article « Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes ». Aujourd’hui, partie II.

II. La montagne chez Beauvoir

Passons maintenant à la montagne, espace d’immensité qui ravit Beauvoir, comme elle l’écrit à Nelson Algren :

J’adore grimper sur les montagnes, et vous ? Souvent je prends un sac à dos et pars pour une, deux ou trois semaines, comme en Corse, et j’escalade des montagnes1.

Le plaisir total est de mise. Le pittoresque est souvent présent, comme ici, en septembre 1948, en Algérie :

Dans un hôtel de montagne, hier, des singes et autres animaux vivaient en liberté. Un singe m’a fait grand-peur : rapide et impertinent, il a volé tous les toasts du petit déjeuner. D’autres, minuscules, perchés sur mes épaules, égratignaient ma blouse et s’amusaient entre eux comme des fous2.

L’anecdote est d’autant plus amusante que Beauvoir n’apprécie guère les animaux non humains. Les laisser jouer auprès d’elle et sur elle est méritoire. Elle préfère les êtres humains et leur présence sur cette terre, et ce, depuis l’enfance et ses vagabondages dans son atlas :

Je menchantais aussi des planches de mon atlas. Je m’émouvais de la solitude des îles, de la hardiesse des caps, de la fragilité de cette langue de terre qui rattache les presqu’îles au continent () le monde était un album dimages aux couleurs brillantes que je feuilletais avec ravissement3.

De même, la montagne est d’abord un point sur une carte, avant de devenir, par la seule présence de Beauvoir, un lieu vivant :

Seule, je marchai dans les brouillards sur la crête de Sainte-Victoire, sur la chaîne du Pilon du Roi, contre la violence du vent qui précipita mon béret dans la plaine ; seule je me perdis dans un ravin du Lubéron : ces moments dans leur lumière, leur tendresse, leur fureur nappartenaient qu’à moi. Que jaimais, encore engourdie de sommeil, traverser la ville où s’attardait la nuit et voir naître laube au-dessus dune bourgade inconnue ! Je dormais à midi dans lodeur des genêts et des pins ; je m’accrochais aux flancs des collines, je me faufilais à travers les garrigues, et les choses venaient à ma rencontre, prévues, imprévisibles : jamais je ne me suis blasée sur le plaisir de voir un point, un trait inscrits sur une carte, ou trois lignes imprimées dans un Guide, qui se changeaient en pierres, en arbres, en ciel, en eau4.

Marcher en montagne, c’est parcourir l’atlas de géographie et le transformer en vivant, en mouvant, en émouvant, de par la grâce de la présence humaine. Beauvoir vit par toutes les pores de sa peau, elle s’accroche à la planète et la parcourt sans relâche :

(…) quand je vais à l’étranger je voyage la plupart du temps en avion. Voilà délongtemps que j’y suis montée pour la première fois : en 45 ; et je ne me lasse pas de contempler la terre du haut du ciel. J’aime en découvrir les montagnes, les lacs, les fleuves avec une précision géographique. Mais surtout je suis fascinée par les paysages que les nuages composent sous mes pieds. Ce sont de vastes plaines polaires, creusées de noires crevasses ; ce sont des banquises où moutonnent des congères et où foisonnent de blancs arbustes bourgeonnants. Des fils de la Vierge flottent entre les rochers qui les hérissent : aiguilles, pitons si solides que l’appareil, semble-t-il, va s’y fracasser. Quand il survole de près le plancher neigeux, il me paraît très lent, très lourd, et tout prêt à s’y écraser. Il plonge vers ce sol, il le traverse, des rafales de soleil battent ses ailes. J’aperçois par échappées une plaine dorée et le secret d’un château de bois épais, au bord d’un étang. Ces visions, tant d’autres, je n’aurais pas même été capable, jadis, de les imaginer. J’ai toujours autant de joie à explorercette planète que j’habite, et sur ce plan, le temps m’a apporté autant et plus peut-être qu’il ne m’a pris5.

En bref, le monde est gris, le monde est bleu, le monde est beau, particulièrement quand il est vu depuis un avion. Beauvoir retrouve ainsi sa vision enfantine d’une planète qu’elle contemple en surplomb.

Comme nous l’avons vu précédemment, Beauvoir n’hésite pas à se mettre en danger pour atteindre les sommets… ou leur équivalent, comme en 1947 aux États-Unis :

Il fait un beau soleil et je veux me promener le long de l’East River. Mais la drive, cette large chaussée surélevée qui longe la rivière, est réservée aux autos. J’essaie de tricher, et j’avance, collée au mur. Mais c’est difficile de tricher en Amérique ; les engrenages sont précis, ils servent l’homme à condition que celui-ci s’y emboîte docilement ; les voitures lancées à 60 miles sur cette espèce d’autostrade me frôlent dangereusement. Il y a un square au bord de l’eau, des passants s’y promènent, mais il semble impossible de le rejoindre. Je prends mon élan, j’atteins la ligne qui sépare les deux courants opposés, mais longtemps il me faut rester là, plantée comme un réverbère, attendant qu’une brève éclaircie me permette d’achever ma traversé; je dois encore sauter un grillage avant de me trouver en sécurité. Sous mon manteau d’hiver trop lourd pour ce soleil, je suis plus fatiguée qu’après une ascension en montagne. Quelques instants plus tard, j’apprends qu’il y a sous la drive des passages pour les piétons et que des ponts aussi l’enjambent6.

Le paysage urbain se transforme brièvement en véritable côte escarpée de montagne, comme celle que franchit en juillet 1938 Beauvoir avec son « petit Bost bien aimé », son compagnon du moment. Elle raconte son escalade en duo à Sartre :

(…) un car nous a conduits en haut dune vallée, en un lieu appelé la Chartreuse du Reposoir de là nous sommes montés vers un refuge, à 2 100 m. au pied dune montagne escarpée, et au milieu dun vrai cirque lunaire tout en rochers blancs et en névés. Bost sest foutu le cul parmi des éboulis et a dévalé un grand moment vers un névé en me faisant grand-peur et nous nous sommes aussi un peu perdus, (…) nous sommes quand même montés jusquen haut et nous sommes restés un bon moment à admirer la vue nous sommes redescendus avec aisance, et nous avons encore marché près de 5 h. jusquau village, La Clusaz, où nous nous sommes offert un déjeuner complet, avec risotto et bœuf béarnaise, le premier du voyage nous avons été digérer dans un pré et nous avons marché encore deux heures avant de poser la tente en tout 9 h. 1/2 de dure marche nous étions un peu fatigués, mais allègres et fiers comme des poux d’être grimpés à la Pointe Percée.

Le lendemain, mercredi, nous sommes montés sur une autre montagne, moins vertigineuse mais aussi dure, et nous avons trouvé la montée assez dure on sest un peu reposé, mais ensuite il y a eu une interminable descente sous un soleil de plomb, on a marché en tout 10h.1/2, j’avais un peu d’insolation et de fièvre, le système digestif sens dessus dessous parce que nous buvons trop deau glacée et nous avons cru ne jamais pouvoir atteindre la vallée7.

Marcher en montagne est un plaisir physique à tous points de vue : plaisir de sentir le sentier sous ses pieds, joie de contempler un beau paysage, sensualité d’accomplir cet effort en compagnie de son amant du moment, volupté d’un bon repas, amusement à camper, satisfaction d’avoir fait sienne cette hauteur.

Autre compagnie, celle de Sartre, son compagnon « nécessaire », qui la suit en France, en Grèce et au Japon, des années trente aux années soixante, pour ne citer que quelques-uns de leurs voyages. Commençons notre tour d’horizon par la terre hellène :

J’avais concerté un ingénieux circuit pour gagner Olympie à travers la montagne : par un chemin de fer à crémaillère nous atteignîmes le monastère du Mégas Pileon — célèbre, mais ruiné trois ans plus tôt par un incendie — puis une ville deaux lamentable où nous avons déjeuné ; une auto de louage nous emmena à quarante kilomètres de là et s’arrêta au bord dun torrent qui barrait la route. Nous la poursuivîmes à pied ; elle serpentait parmi les collines dont les couleurs hésitaient entre l’améthyste et le prune, et que veloutait une courte végétation vert sombre ; Sartre portait notre sac à dos, un vaste chapeau de paille, une canne ; moi je tenais sous le bras un carton. Nous ne rencontrâmes pas une âme, seulement de loin en loin des chiens jaunes que Sartre chassait en leur lançant des pierres : il avait peur des chiens. Après quatre heures de marche, je mavisai que, même en Grèce, pour dormir dehors la nuit, à plus de douze cents mètres, il aurait fallu un équipement ; je regardai avec inquiétude noircir le ciel. Soudain, un village brilla, à un tournant, et je lus à un balcon de bois : xenodokeion. Les draps rayonnaient de blancheur et je découvris, le matin, quun autobus descendait sur Olympie. Nous nous laissâmes porter à travers des champs couverts de claies où séchaient des raisins noirs8.

Rendons-nous ensuite au Japon en 1966, pays multi-confessionnel et très moderne :

J’ai vu à Nara d’antiques statues de Bouddha belles comme les Koraï grecques. (…) Nous avons quitté Kyoto. A travers de magnifiques paysages nous sommes montés en auto sur la montagne Koya. Elle est couverte d’une forêt de sapins : à leurs pieds s’étend sur des kilomètres un très ancien cimetière ; il est enveloppé de silence et d’une ombre épaisse où joue de temps en temps un rayon de soleil. Les monuments funéraires sont très simples : des stèles, des colonnes. Souvent ils figurent les cinq éléments : des sphères superposées symbolisent l’eau, la terre, le feu, l’air, le ciel. Ils sont tantôt isolés, tantôt groupés. De loin en loin, on aperçoit le petit dieu rieur qui veille sur l’enfance : il porte un bavoir blanc ou rouge et des fleurs rouges dans les bras ; c’est là la seule touche de couleur parmi les troncs sombres des arbres, et les pierres grises. (…) « Le mont Aso est un volcan à la croûte boursouflée, dont le vaste cratère crache des fumerolles et d’épaisses fumées ; ses parois plissées, crevassées, tourmentées ont des couleurs infernales : vert-de-gris, gris blanchâtre, gris noir. Il lui arrive souvent de vomir de la lave et des pierres. Ses alentours sont un désert de cendres. En descendant on voit naître peu à peu une végétation rabougrie, puis de l’herbe et de beaux chardons roses. (…) Le soir nous sommes arrivés à Nagasaki. (…) Nous sommes remontés vers les temples qui s’alignent au sommet de la colline, dans de beaux jardins. Et nous avons été voir le « parc du souvenir », situé dans un faubourg, à l’endroit où est tombée la bombe atomique. On y a dressé une statue géante et hideuse. A la fin de la journée nous avons pris un petit avion qui pendant vingt-cinq minutes a survolé un beau panorama de montagnes, de rizières et de villages : les vertes cultures recouvraient la plaine et montaient à l’assaut des vallées, se brisant tout au fond contre des rocailles infertiles. Nous avons atterri à Fukuoka, une ville industrielle très laide, mais que transfigurait la nuit le ruissellement du néon9.

Terminons par la Provence des années soixante :

Ces trois dernières années nous avons renoué avec une ancienne tradition : au printemps, nous avons passé une quinzaine de jours en Provence. La première fois ce fut à Antibes, les deux autres à Saint-Paul-de-Vence. De Saint-Tropez à San Remo, de la côte aux neiges de Valberg et du col de Turini, j’ai revu ce pays où se superposent pour moi tant de souvenirs. (…) des remparts d’Antibes et du haut des collines, j’ai retrouvé, semblables à eux-mêmes, les beaux paysages de montagnes descendant doucement vers le bleu de la mer : en cette saison, elles étincelaient de blancheur sous leur capiton de neige. Le chemin de crête qui mène de Gassin à Ramatuelle et que j’ai si souvent parcouru est à présent carrossable : mais il est encore silencieux et solitaire et le dessin de la presqu’île n’a pas bougé. J’ai retrouvé inchangées les gorges du Cians et du Daluis aux belles couleurs rouges, et cette « route aérienne » – selon l’expression du Guide bleu – que j’avais suivie à pied avec Olga : prolongeant la corniche du Var elle court à mille mètres d’altitude, et des deux côtés elle domine de magnifiques panoramas10.

Bien entendu, aucun trajet ne ressemble aux autres. Cependant, ils se répondent les uns aux autres, par la beauté des paysages, leur diversité, les couleurs qui flamboient et le rythme soutenu du récit de voyage, quelle que soit l’époque.

Beauvoir n’hésite pas à voyager seule, bravant les tabous français qui voudraient qu’une femme ne peut se déplacer sans protecteur, d’abord en contexte urbain – d’où les actions féministes des années soixante-dix pour « reprendre la nuit » et celles d’aujourd’hui contre le harcèlement sexuel, mais aussi hors de la ville. Or Beauvoir apprécie également la solitude en voyage, depuis ses longues promenades adolescentes dans les prairies en-dehors de La Grillère, la propriété limousine de son oncle paternel. Si son corps a été construit sur la retenue et le refus de se voir nue, il est aussi, dès l’enfance, libéré de la peur de marcher seule. Et la narration continue, comme en août 1935 en s’adressant à Camille/Simone Jollivet, une ancienne maîtresse de Sartre devenue une amie. Beauvoir est d’abord seule, puis avec Sartre :

(…) pour moi pendant quinze jours jai porté le sac par monts et par vaux, couchant dans des granges et abattant de nombreux kilomètres chaque jour. (…) nous venons de voir les gorges du Tarn et de reconnaître dans les rochers plusieurs figures humaines et animales11.

La voyageuse marche sans relâche, puis le jeune couple fait fonctionner son imagination.

La montagne, c’est aussi rejoindre la politique, que ce soit de manière métaphorique ou réelle. Ainsi, à New-York en 1947, dans Harlem :

Et sur la 125e Rue je retrouvais en effet les cinémas, les drug-stores, les magasins, les bars, les restaurants de la 42e ou de la 14e ; mais l’atmosphère était plus changée que si j’avais traversé une chaîne de montagnes, un bras de mer. C’était soudain un pullulement d’enfants noirs vêtus d’éclatantes chemises à carreaux rouges et verts, d’écolières aux cheveux crépus, aux jambes brunes, jacassant au bord des trottoirs ; des noirs rêvaient sur le pas des portes, et d’autres flânaient les mains dans les poches ; les visages détendus ne semblaient pas fixer un point invisible de l’avenir, mais refléter le monde tel qu’il était donné en cet instant, sous ce ciel12.

La ségrégation est spatiale et donne l’impression à la voyageuse européenne de se trouver, d’une rue à l’autre, dans un autre monde. Si cet extrait est finalement positif car décrivant des Noirs Américains allant bien, c’est que Beauvoir souhaite montrer que ce sont des êtres humains à part entière et égaux aux autres Américains, ce qui n’allait pas de soi à cette époque. Pas de béatitude ni de racisme de la part de la voyageuse, ses descriptions et analyses du racisme nord-américain et européen dans L’Amérique au jour le jour, Le Deuxième Sexe et dans ses mémoires le prouvent.

Plusieurs mois avant son premier séjour aux États-Unis, Simone de Beauvoir s’est rendue en Italie. Nous sommes en août 1946 :

Bolzano, ses coteaux couverts de vigne blonde, Vitipino, ses rues coloriées comme un dessin animé : j’ai découvert cette Italie autrichienne. Et puis de cime en cime, de refuge en refuge, à travers des alpages et des rochers, jai marché. J’ai retrouvé l’odeur de l’herbe, le bruit des cailloux au long des éboulis, leffort haletant de l’escalade, la volupté de la délivrance, quand le sac glisse des épaules qui se collent à la terre, les départs sous le ciel pâle, le plaisir d’épouser de l’aube à la nuit la courbe du jour.

Un soir, au cœur de la montagne, très loin de tous les chemins, dans une auberge-refuge, je demandai une chambre, un dîner ; on me servit, mais sans un mot, sans un sourire. Je remarquai au mur la photo dun jeune homme, endeuillée d’un morceau de crêpe. Comme je me levais de table, la patronne sarracha un mot : « Tedesca ? » Non ! dis-je, j’étais française. Les visages s’illuminèrent. Je parlais litalien, m’expliqua-t-on, avec une sécheresse allemande. Et le fils de la maison avait été tué dans le maquis13.

Beauvoir consigne cet épisode dans son carnet de voyage. Après Vipineto et sa joliesse, place à la montagne. La guerre est finie depuis peu pour l’Italie aussi et les partisans ont œuvré pour libérer leur patrie de l’occupation nazie, comme on le voit, par exemple, dans Nous nous sommes tant aimés d’Ettore Scola, film de 1974. Après le second conflit mondial, Beauvoir ne peut plus échapper à la politique, contrairement à l’avant-guerre, où elle refusait de prendre en compte les évènements mondiaux s’ils ne l’arrangeaient pas. En août 1953, elle fait une rencontre inattendue, d’un genre touristique particulier : « Je montai en téléphérique au sommet du Gran Sasso et je vis l’hôtel lugubre où on avait relégué Mussolini14. » Ce mont des Apennins, au centre de l’Italie, a effectivement abrité la prison de Benito Mussolini – prison confortable tout de même, puisque le dictateur était emprisonné dans l’hôtel Campo Imperatore – entre août et septembre 1943, avant qu’il ne soit récupéré par les Nazis et mis à la tête de la république de Salò, dans le Nord de l’Italie. Beauvoir ne fait pas de commentaire supplémentaire, le symbole est assez fort et assez sinistre par lui-même.

1 Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 96.

2 Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, op. cit., p. 345.

3 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 33.

4 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 107.

5 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 341-342.

6 Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, Paris, Gallimard, « Folio », 1997, p. 25.

7 Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre. I., Paris, Gallimard, 1990, p. 54, 55.

8 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, op. cit., p. 353-354.

9 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 372-373, 376, 377, 378.

10 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 326, 327.

11 Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre. I., op. cit., p. 27-28.

12 Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, op. cit., p. 51.

13 Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 148-149.

14 Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 11.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes (II) », Voyages autour de mon cerveau, avril 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/15129