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Pas fraternel 5 Les Bernstein VADMC.001

Pas fraternel (5) : Les Bernstein

Ils sont américains. Ils sont compositeurs. Ils s’appellent Bernstein. Ils sont nés à quatre ans d’intervalle. L’un a composé West Side Story (1957), l’autre la musique des Sept Mercenaires (John Sturges, The Magnificent Seven, 1960). Leonard Bernstein (1918-1990) et Elmer Bernstein (1922-2004) avaient donc tout pour être frères. Sauf qu’ils ne l’étaient pas. Aucun lien de parenté entre eux. Voilà qui méritait bien un nouvel épisode de « Pas fraternel ».

D’autant que tous deux ont travaillé pour le cinéma et le spectacle, même si leurs carrières ont emprunté des chemins fort différents. Leonard Bernstein est avant tout chef d’orchestre, pianiste et compositeur de musique symphonique et de théâtre musical. Broadway lui doit notamment On The Town (1944), porté cinq ans plus tard à l’écran par Stanley Donen et Gene Kelly sous le titre français Un Jour à New York (1949), avec Gene Kelly et Frank Sinatra — et un dinosaure dont nous avons déjà déploré le triste sort sur VADMC. Puis viennent Wonderful Town (1953), Candide (1956) et, bien entendu, West Side Story, créé en 1957 avec Stephen Sondheim aux paroles et Arthur Laurents au livret. Hollywood s’en empare en 1961, sous la direction de Robert Wise et Jerome Robbins.

Leonard Bernstein n’est d’ailleurs pas un inconnu dans ces pages. Nous avons déjà croisé sa musique au détour du dinosaure malmené d’Un Jour à New York, puis des Jets de West Side Story, chantant leur peu de considération pour l’« officier Krupke » et, plus largement, pour les différentes autorités chargées de les remettre dans le droit chemin. West Side Story est revenu ensuite par d’autres chemins : à propos des escaliers de secours de Tous en scène (Vincente Minnelli, The Band Wagon, 1953), des violences masculines et de la jalousie dans Hélène de Troie (Robert Wise, Helen of Troy, 1956), ou encore des bandes de jeunes dans West Side Story, Grease (Randal Kleiser, 1978) et Dirty Dancing (Emile Ardolino, 1987). À force, Leonard Bernstein avait fini par avoir ses habitudes sur Voyages autour de mon cerveau.

Elmer Bernstein, lui, n’avait encore rien demandé.

Et c’est justement Les Sept Mercenaires qui nous a conduits jusqu’à lui. Quelques trompettes héroïques, des chevaux lancés au galop, et hop : « Leonard Bernstein ! » Eh bien non. Elmer. Il faut dire que la confusion est tentante : deux Bernstein, deux compositeurs américains du vingtième siècle, deux hommes liés, quoique de manière très différente, au cinéma, et deux œuvres immédiatement reconnaissables dès leurs premières mesures.

Elmer Bernstein est en effet l’un des grands compositeurs de musique de films hollywoodiens. Sa filmographie traverse les genres : le drame avec L’Homme au bras d’or (Otto Preminger, The Man with the Golden Arm, 1955), le western avec Les Sept Mercenaires, le drame judiciaire avec Du silence et des ombres (Robert Mulligan, To Kill a Mockingbird, 1962), le film de guerre avec La Grande Évasion (John Sturges, The Great Escape, 1963), avant une carrière qui se poursuit pendant plusieurs décennies.

Et nous voici repartis en voyage. La musique d’Elmer Bernstein accompagne volontiers des personnages qui partent, reviennent ou tentent de s’échapper. Frankie Machine (Frank Sinatra) revient dans son quartier de Chicago au début de L’Homme au bras d’or, après un séjour en prison et une cure de désintoxication, avec l’espoir de changer d’existence. Le film est adapté du roman homonyme de Nelson Algren. Nelson Algren, compagnon américain de… Simone de Beauvoir. Nous étions partis à cheval avec Les Sept Mercenaires ; quelques mesures d’Elmer Bernstein plus tard, nous voici revenus chez Beauvoir. On ne sort décidément jamais tout à fait de chez soi.

Dans Les Sept Mercenaires, justement, le déplacement est au cœur du récit : des hommes sont recrutés pour aller défendre un village mexicain contre les attaques de bandits. Ils franchissent une frontière, arrivent dans un lieu qui n’est pas le leur et doivent décider, au terme de l’aventure, s’ils repartent, restent ou, pour certains, ne repartiront jamais. Le voyage permet ici la rencontre avec un autre monde, tandis que le western transforme le déplacement des cavaliers en spectacle. Le célèbre thème d’Elmer Bernstein semble presque faire surgir à lui seul les chevaux, la poussière et les grands espaces.

Dans La Grande Évasion, le déplacement devient au contraire un objectif vital. Les prisonniers alliés enfermés dans un camp allemand creusent des tunnels pour sortir de l’espace qui leur est imposé, puis se dispersent, prennent la route, le train, la moto, tentent de franchir des frontières. Voyager signifie alors reconquérir sa liberté.

Quant à Du silence et des ombres, il est beaucoup plus sédentaire : Scout (Mary Badham) et Jem (Phillip Alford) parcourent surtout leur petite ville de Maycomb et découvrent, en se déplaçant d’un lieu à l’autre, les frontières sociales et raciales qui la structurent. Pas besoin de parcourir des milliers de kilomètres pour changer de monde. Simone de Beauvoir fait une remarque similaire dans L’Amérique au jour le jour 1947 à propos de Harlem : quelques rues new-yorkaises peuvent suffire pour passer d’un univers social à un autre, tant la ségrégation transforme l’espace urbain en territoire compartimenté. Et nous voici donc revenus une seconde fois à Beauvoir.

Chez Leonard, les groupes occupent volontiers la rue en chantant et en dansant ; chez Elmer, des hommes traversent les grands espaces, reviennent chez eux, cherchent à s’évader, tandis que des enfants découvrent les frontières invisibles de leur propre ville. Dans les deux cas, difficile de rester immobile. Ce qui tombe plutôt bien pour Voyages autour de mon cerveau.

Les deux Bernstein n’en sont pas moins très différents. Chez Leonard, West Side Story fait entrer dans Broadway le jazz, les rythmes latino-américains et les tensions de la ville moderne. Chez Elmer, le thème des Sept Mercenaires est devenu presque indissociable de l’imaginaire du western. Même patronyme, même pays, même siècle, même métier de compositeur : tout semblait conspirer pour fabriquer une fraternité là où la généalogie s’obstinait à ne pas en fournir.

Ce qui nous arrange fort bien.

Après les frères et sœurs qui craignent de l’être dans La Colline aux coquelicots et Ôtez-moi d’un doute, les familles très peu recommandables de La Fleur du mal et du Château des Oliviers, puis le docteur Kennedy, frère incestueux et meurtrier de La Dernière Énigme, voici donc deux hommes que l’on pourrait aisément prendre pour des frères et qui ne le sont pas.

Mais il nous reste un Elmer.

Il n’est ni compositeur, ni chef d’orchestre, ni même humain. C’est un éléphant. Elmer, le pachyderme bariolé créé par l’auteur et illustrateur britannique David McKee, fait son apparition dans la littérature jeunesse en 1968. Il n’a, à notre connaissance, aucun lien de parenté avec Leonard ou Elmer Bernstein. Mais puisque la littérature jeunesse a également droit de cité dans ces pages, il aurait été regrettable de l’abandonner au bord du chemin.

Ainsi s’achève notre enquête généalogique : Leonard Bernstein et Elmer Bernstein ne sont pas frères ; Elmer l’éléphant ne l’est ni de l’un ni de l’autre.

Leonard peut retourner à West Side Story. Elmer peut récupérer son cheval.

Et l’autre Elmer sa trompe.

Pas fraternel, donc. Mais sacrément musical. Et un peu pachydermique.

YIIIIHAAAAA !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pas fraternel (5) : Les Bernstein », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33940

L'Enorme Crocodile VADMC

Crocodile énorme, mais petit cerveau : L’Énorme Crocodile

Être un énorme crocodile permet de faire peur à ses proies et d’en déguster un certain nombre sans être dérangé par la concurrence, mais cela n’empêche pas la gentillesse ni l’intelligence. Ou devrait.

Le héros éponyme de Roald Dahl (1978) va en faire l’amère expérience et payer, in fine, ses méchancetés, gratuites ou préméditées. Après avoir mordu Trompette l’éléphant, l’arbre où Jojo-la-Malice le singe se reposait et les plumes de la queue de Dodu-de-la-Plume, l’oiseau multicolore, l’Énorme Crocodile sort de la jungle. Las de manger des poissons, il souhaite diversifier son alimentation.

Cependant, il préfère s’attaquer de manière sournoise aux enfants plutôt que d’attraper des proies près de son domicile marécageux. L’Énorme Crocodile met toute son énergie affamée au service de l’anthropophagie, devenant cocotier, balançoire, crocodile de manège en bois, banc de pique-nique. Sa courte intelligence n’avait pas prévue que ses confrères animaliers porteraient secours aux enfants et qu’il ne pourrait rien faire contre ces actions de solidarité. Ses « plans secrets et ruses habiles » et autres « pièges subtiles » échouent.

De prédateur il devient proie et finit très mal. Dans la collection Folio Benjamin, édition de 1987, son châtiment s’étale sur sept pages. Les illustrations de Quentin Blake, dessinateur favori de Dahl, montre le rétrécissement du saurien, sa courte élongation, puis son écrabouillement dans le soleil, grâce à Trompette.

Ainsi, il est prouvé : 1) que le régime piscivore est meilleur pour la santé que le carnivore ;  2) que la solidarité inter-espèce existe ; 3) que la mauvaiseté est toujours punie.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Crocodile énorme, mais petit cerveau : L’Énorme Crocodile », Voyages autour de mon cerveau, février 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/8440

Petit Singe VADMC

Une histoire de singe, sauver sa vie par l’intelligence

Petit Singe est curieux, donc Petit Singe part à la découverte de son environnement, la jungle. Las, il tombe dans le fleuve, car il a voulu prendre une noix de coco trop grosse pour lui en haut d’un arbre. Et tombe dans la gueule d’un crocodile.

La dramatisation est rapide dans ce récit d’après May d’Alençon (Père Castor-Flammarion, 1968). L’envie d’ailleurs du héros serait-elle un vilain défaut, condamnée par la narration ? C’est plutôt sa gourmandise qui cause sa perte – provisoire.

Car Petit Singe va savoir se tirer d’affaire. Gourmand lui-même, il table sur l’avidité du crocodile. Et promet au saurien « un buffle bien gras ». Alléché, le croco laisse faire. Et laisse partir Petit Singe. Funeste erreur, puisque celui-ci se sauve et demande l’aide de l’éléphant qu’il rencontre sur la terre ferme.

Petit Singe n’est pas un héros, mais il sait se sortir d’une situation difficile, et demander de l’aide à plus puissant que lui (un adulte) quand il le faut. Il se sert de son intelligence pour rectifier son erreur (la noix de coco trop grosse pour lui qui l’entraîne au bord de la mort), tout en continuant son exploration, cette fois sur la terre ferme.

L’amitié est au bout de la liane, ainsi que le retour chez soi. L’éléphant, après avoir tancé le crocodile, ramène Petit Singe auprès de sa famille. Qui se moque de lui. Il faut la parole de l’éléphant (de l’adulte) pour que le récit de voyage de Petit Singe soit accrédité. Et c’est la fête, avant un repos bien mérité après toutes ces aventures, dans les bras rassurants de sa maman.

L’aventure, c’est bien joli, mais encore faut-il avoir quelque’un·e à qui la raconter, et auprès de qui se reposer, avec son consentement.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Une histoire de singe, sauver sa vie par l’intelligence », Voyages autour de mon cerveau, février 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/8405