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Beauvoir athéisme VADMC.001

Simone de Beauvoir et l’athéisme

Il y a plusieurs années, j’avais été sollicitée pour rédiger la notice consacrée à Simone de Beauvoir dans un projet de dictionnaire de l’athéisme destiné aux Presses Universitaires de France. À ma connaissance, ce dictionnaire n’a finalement jamais paru.

La notice, elle, était restée dans mes archives. Je l’ai reprise aujourd’hui, considérablement revue, corrigée et augmentée à la lumière de mes recherches sur Beauvoir. De son enfance catholique à la perte de la foi, de Meyrignac à Lourdes et à Ávila, de la prière à l’écriture et du pèlerinage au voyage, il s’agit de suivre un déplacement essentiel : comment la petite fille qui cherchait le Paradis a appris à habiter la Terre.

I. Courte biographie

Simone de Beauvoir (Paris, 1908-1986) est une écrivaine, philosophe, dramaturge, journaliste, scénariste et militante féministe française.

Née dans un milieu grand bourgeois catholique, elle connaît, après la Première Guerre mondiale, un déclassement social lié aux difficultés financières de son père, Georges de Beauvoir, qui a spéculé sur les emprunts russes. La famille conserve cependant longtemps les valeurs morales, politiques et culturelles de son milieu d’origine.

Simone de Beauvoir commence sa scolarité au Cours Désir, institution privée catholique du sixième arrondissement parisien, de 1913 à 1925. Elle poursuit ensuite ses études à l’Institut catholique de Neuilly et à la Sorbonne, où elle étudie la philosophie. Elle obtient l’agrégation de philosophie en juillet 1929.

En 1931, elle commence sa carrière d’enseignante au lycée Montgrand de Marseille. Elle enseigne ensuite à Rouen, puis au lycée Molière à Paris. En 1943, elle est contrainte de quitter l’Éducation nationale, notamment en raison de son opposition à l’idéologie pétainiste et de son enseignement jugé contraire à la « rénovation nationale », comme l’a montré Ingrid Galster dans son Beauvoir dans tous ses états (Paris, Taillandier, 2007, p. 97-109).

Après la Libération, elle ne reprend pas l’enseignement. Elle se consacre alors pleinement à l’écriture et fonde, avec Jean-Paul Sartre et d’autres intellectuel·les, la revue Les Temps modernes.

Son œuvre est considérable : romans, essais philosophiques, essais féministes, récits de voyage, mémoires, théâtre, articles et correspondance. Elle publie notamment Le Deuxième Sexe (1949), Les Mandarins (1954), Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), La Force de l’âge (1960), La Force des choses (1963), Tout compte fait (1972) et La Cérémonie des adieux (1981).

Beauvoir mène également une existence profondément marquée par le voyage. Avant la Seconde Guerre mondiale, les déplacements permettent d’échapper à un quotidien encore largement déterminé par les normes familiales et sociales ; après 1945, ils deviennent une manière d’observer le monde, ses inégalités et ses rapports de domination.

Le voyage n’est donc jamais chez elle une simple distraction : il participe d’une connaissance du réel et d’un engagement intellectuel et politique.

II. Le chemin vers l’athéisme

A) Être une bonne petite fille pieuse

Simone de Beauvoir est née catholique : personne ne lui demande son avis.

Elle ne raconte pas son baptême dans Mémoires d’une jeune fille rangée, mais elle revient longuement sur l’univers religieux dans lequel elle grandit, notamment à travers le récit de sa communion solennelle, célébrée lorsqu’elle a douze ans.

La religion n’est cependant pas seulement une série de pratiques imposées. Elle constitue l’architecture symbolique de son enfance. Elle donne une cohérence au monde, distribue les places, distingue le bien du mal et protège l’enfant contre l’angoisse de la disparition.

Sa mère lui fait découvrir un univers peuplé de figures protectrices (Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 15) :

(…) maman m’avait conduite à l’église ; elle m’avait montré en cire, en plâtre, peints sur les murs, des portraits du petit Jésus, du bon Dieu, de la Vierge, des anges, dont l’un était, comme Louise, spécialement affecté à mon service. Mon ciel était étoilé d’une myriade d’yeux bienveillants.

L’enfant vit donc dans un monde surveillé et rassuré par une multitude de présences invisibles. Dieu n’est pas une notion abstraite : il est une présence quotidienne. Cette organisation du réel repose sur une opposition fondamentale (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 22) : « Les deux catégories majeures selon lesquelles s’ordonnait mon univers, c’était le Bien et le Mal. »

Simone appartient naturellement au royaume du Bien (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 22) : « J’habitais la région du Bien, où régnaient — indissolublement unis — le bonheur et la vertu. » Cette enfance religieuse explique également l’importance du Paradis dans l’imaginaire beauvoirien. Tant que la foi demeure intacte, la mort n’est pas une disparition définitive : elle ouvre sur un ailleurs promis, un espace où les anges recueillent l’enfant fidèle. La croyance protège donc contre la finitude.

Dans son récit autobiographique, Beauvoir raconte ainsi comment une histoire enfantine sur une larve transformée en papillon lui donne provisoirement une certitude sur l’au-delà (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 67) :

(…) contre la mort, la foi me défendait : je fermerais les yeux, et en un éclair, les mains neigeuses des anges me transporteraient au ciel.

Cette protection imaginaire disparaîtra avec la foi elle-même. L’athéisme beauvoirien n’est donc pas seulement une position intellectuelle : il est aussi l’expérience douloureuse d’une perte de garantie métaphysique.

Outre ces croyances, la petite Simone est formée par des lectures religieuses : Bible, Évangiles, vies de saints, ouvrages pieux. Les récits sacrés nourrissent son imagination et structurent son rapport au monde.

La religion est d’abord une histoire racontée par les adultes, et particulièrement par les femmes.

Chez les Beauvoir, la pratique religieuse est en effet principalement féminine. Les prières se font avec la mère, les lectures sont surveillées par elle. Le père, Georges de Beauvoir, est sceptique sur le plan religieux, même s’il demeure attaché aux valeurs sociales et politiques du catholicisme conservateur de son époque.

Cette situation diffère de celle de sa meilleure amie Élisabeth Lacoin, dite Zaza, issue d’une famille catholique où hommes et femmes participent davantage ensemble aux pratiques religieuses. Les deux jeunes filles appartiennent au même monde social, mais la religion ne joue pas exactement le même rôle dans leur famille.

Cette différence sera décisive : Zaza restera longtemps dans un horizon catholique où la foi peut devenir une forme d’action et de soin. Simone déplacera progressivement son besoin d’absolu vers d’autres objets, notamment la littérature et la pensée.

Le Cours Désir : apprendre un monde religieux

L’éducation catholique se poursuit hors de la famille, au Cours Désir.

Beauvoir insiste sur le fait que cette institution ne se présente pas seulement comme une école, mais comme un lieu de formation morale. Les enseignantes ne se nomment pas « institutrices » mais « éducatrices », terme qui marque leur ambition de former les consciences autant que les intelligences.

L’école fonctionne comme un univers presque religieux (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 33) :

Chaque mercredi, chaque samedi, je participai pendant une heure à une cérémonie sacrée, dont la pompe transfigurait toute ma semaine.

Les récompenses, les cérémonies, les figures d’autorité contribuent à produire une vision globale du monde où savoir, morale et religion demeurent inséparables.

La petite Simone participe elle-même à cette fiction sacrée lorsqu’elle incarne Jésus enfant lors d’une fête de Noël (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 32):

(…) on m’habilla d’une robe blanche bordée d’un galon doré et je figurai l’enfant Jésus : les autres petites filles s’agenouillaient devant moi.

Elle n’est donc pas seulement spectatrice du religieux : elle en devient un personnage. De même, l’Histoire sainte est d’abord reçue comme une histoire vraie (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 33) :

L’Histoire sainte me semblait encore plus amusante que les contes de Perrault puisque les prodiges qu’elle relatait étaient arrivés pour de vrai.

La future philosophe se souvient ainsi d’une enfance où le récit religieux n’était pas encore identifié comme une construction symbolique : il constituait la réalité même. C’est pourquoi elle pourra écrire rétrospectivement (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 177) :

On ne peut imaginer enseignement plus sectaire que celui que je reçus.

La formule de l’adulte Beauvoir ne signifie pas qu’elle nie les apprentissages intellectuels reçus, mais qu’elle analyse un système où une seule interprétation du monde se présentait comme vérité absolue. Cette éducation religieuse participe aussi d’un apprentissage plus large : celui d’une certaine définition du féminin.

Dans Le Deuxième Sexe, Beauvoir montrera que la féminité n’est pas une essence naturelle mais une construction historique et sociale. L’éducation reçue par les filles contribue à leur apprendre une place déjà définie : celle de l’être destiné à autrui, à la modestie, au dévouement et à la limitation de ses ambitions.

Ainsi, le catholicisme de l’enfance beauvoirienne ne transmet pas seulement une vision de Dieu. Il transmet également une vision du corps féminin, du désir, de la vertu et du rôle social des femmes.

Ce point permet de relire l’enfance de Simone à la lumière de son œuvre adulte : le passage à l’athéisme ne correspond pas seulement à l’abandon d’une croyance métaphysique. Il accompagne une remise en cause plus vaste des autorités qui prétendent définir à l’avance le sens d’une existence.

Le même geste critique traverse toute l’œuvre de Beauvoir :

  • comprendre comment une vérité devient une évidence ;
  • analyser comment une norme devient une nature ;
  • montrer comment un destin présenté comme nécessaire peut être transformé.

B) Perdre la foi, pourquoi ?

L’athéisme beauvoirien ne naît pas d’une décision brutale. Il se construit par une série de fissures successives. Ce ne sont pas d’abord les dogmes qui disparaissent : ce sont les évidences qui cessent progressivement d’aller de soi.

La rupture religieuse n’est donc pas un simple abandon intellectuel. Elle est une transformation profonde du rapport au monde : ce qui était reçu comme une vérité donnée doit désormais être interrogé.

La découverte des « certitudes fausses »

Une première rupture intervient avec l’épisode du père Noël.

Enfant, Simone adhère entièrement au monde construit par les adultes. La révélation de la supercherie provoque moins une tristesse qu’un bouleversement intellectuel (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 29) :

Ce qui me stupéfia, ce fut d’avoir cru si solidement une chose qui n’était pas vraie, c’est qu’il pût y avoir des certitudes fausses.

Cette phrase est capitale pour comprendre le futur athéisme beauvoirien. La question n’est pas encore celle de l’existence de Dieu, mais celle de la vérité : comment distinguer ce qui est réel de ce qui n’est qu’une croyance transmise ? Le doute entre ainsi dans un univers jusque-là organisé par des évidences. L’enfant découvre qu’une parole d’adulte peut être sincère tout en étant erronée. Cette découverte ouvre une brèche décisive : les vérités reçues doivent désormais pouvoir être examinées. Ce qui était auparavant garanti par l’autorité devient susceptible d’un jugement personnel.

Le confesseur : la faillibilité des représentants du sacré

La véritable crise religieuse se produit ensuite autour de la figure du confesseur. Vers douze ans, Simone découvre que celui qui reçoit ses confidences et semble représenter une autorité spirituelle n’est pas un intermédiaire transparent entre elle et Dieu, mais un homme soumis aux limites humaines. Elle raconte une expérience mystique intense durant laquelle elle cherche ensuite un accompagnateur religieux capable de comprendre ce qu’elle éprouve (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 188) :

J’errai sous les voûtes de Saint-Sulpice, à la recherche d’un confesseur qui n’altérât point, par d’impures paroles humaines, les messages venus d’en haut.

La phrase est extrêmement révélatrice. La jeune Simone ne veut pas encore renoncer à Dieu ; elle veut protéger Dieu contre les hommes qui prétendent parler en son nom. Mais cette volonté même révèle une contradiction : le divin ne lui parvient qu’à travers des médiations humaines, donc faillibles. La religion commence ainsi à perdre son caractère d’évidence absolue. Le problème n’est pas seulement l’existence de Dieu : c’est la difficulté d’accéder à une vérité divine qui passerait nécessairement par des institutions, des discours et des individus.

Saint-Sulpice : le sacré confronté au corps

Quelques années plus tard, d’autres expériences contribuent à désacraliser les représentants du religieux. Le libraire qui l’agresse travaille dans une : « (…) pieuse librairie proche de Saint-Sulpice » (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 224) Beauvoir ne réduit évidemment pas les violences sexuelles au seul univers religieux : elle rapporte également des agressions commises dans des espaces parfaitement laïques, notamment lors d’une projection à la salle Pleyel. Cependant, dans son récit, ces expériences participent d’un même mouvement : les figures censées incarner une autorité morale apparaissent comme des êtres humains, avec leurs contradictions et leurs fautes.

Le sacré descend dans le monde ordinaire. Cette découverte est essentielle dans le parcours athée de Beauvoir : l’ordre moral n’est plus garanti par la fonction sociale de ceux qui le représentent. Une soutane, une institution ou un discours religieux ne suffisent plus à produire la vérité.

La littérature contre les « textes sacrés »

Autre motif essentiel de détachement : les lectures. L’enfant Simone a d’abord été nourrie par des ouvrages religieux et par des récits où la souffrance, le sacrifice et la sainteté occupent une place centrale. Mais progressivement, la littérature profane devient plus forte. Elle raconte ainsi son exaspération devant certains romans chrétiens, notamment ceux de François Mauriac (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 405) : « Je fus exaspérée par Souffrance du chrétien de Mauriac. » Ce rejet n’est pas un rejet de la littérature. Au contraire : il montre que la littérature prend désormais une place centrale. Beauvoir ne quitte pas l’absolu, elle en déplace le lieu.

Les récits religieux cessent d’être les seuls textes capables d’éclairer l’existence. Les œuvres humaines deviennent des espaces de connaissance, de consolation et de découverte de soi. Elle formule explicitement ce déplacement (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 259) :

La littérature prit dans mon existence la place qu’y avait occupée la religion : elle l’envahit tout entière, et la transfigura.

Elle reprend même le vocabulaire religieux pour parler des livres (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 259) :

Les livres que j’aimais devinrent une Bible où je puisais des conseils et des secours.

L’expression est essentielle. L’athéisme beauvoirien ne supprime pas toute recherche de sens : il transforme le lieu où ce sens peut apparaître. Les textes révélés sont remplacés par les œuvres humaines.

La mère, le père et la fin d’un monde religieux

La croyance de Simone est également liée aux rapports familiaux. La religion est d’abord transmise par sa mère, Françoise de Beauvoir, qui surveille les lectures, la morale et la vie spirituelle de ses filles. Chez les Beauvoir, le catholicisme appartient ainsi principalement à l’univers féminin. La mère incarne la continuité d’une tradition religieuse où la foi structure la vie quotidienne, les pratiques, les devoirs et la définition du bien.

Mais Georges de Beauvoir joue un rôle paradoxal. Il n’est pas croyant, et son scepticisme contribue progressivement à fissurer l’univers religieux de Simone. La jeune fille découvre ainsi qu’une personne qu’elle admire intellectuellement peut ne pas adhérer aux vérités qui organisaient jusque-là son monde. La relation familiale participe donc au déplacement de l’autorité. Comme l’ont analysé Caroline Eliacheff et Nathalie Heinich dans Mères-Filles (2002), la relation mère-fille ne peut être pensée isolément : elle se construit dans un ensemble de relations où interviennent également les figures paternelles et sociales.

Chez Beauvoir, le mouvement est complexe :

  • la mère incarne l’ordre religieux et moral ;
  • le père transmet le goût de l’intelligence, de la culture et de la liberté critique ;
  • mais aucun des deux ne pourra finalement fournir une réponse existentielle durable.

L’adolescente cherche alors ailleurs. Elle ne quitte pas seulement une croyance : elle quitte une organisation du monde dans laquelle le sens venait d’une autorité extérieure.

Le corps féminin : quand la religion produit malgré elle un imaginaire corporel

La crise religieuse est également une crise du rapport au corps. L’éducation reçue apprend à Simone que le corps féminin doit être contrôlé, dissimulé, discipliné. Elle raconte avoir appris enfant à se laver sans se regarder ; adolescente, elle associe le maquillage aux femmes considérées comme moralement suspectes, actrices ou prostituées. Le corps apparaît ainsi comme un lieu de surveillance morale. Cette expérience personnelle trouvera plus tard une formulation philosophique dans Le Deuxième Sexe. Beauvoir y montre que le corps n’est jamais seulement une réalité biologique : il est toujours vécu dans une situation historique et sociale. La femme n’est pas enfermée par son corps en lui-même, mais par les significations que la société lui impose.

La célèbre formule (Le Deuxième Sexe. II., Gallimard, 1987, p. 13) : « On ne naît pas femme : on le devient. » exprime précisément cette idée : la féminité n’est pas une essence naturelle qui déterminerait à l’avance une existence ; elle est produite par une éducation, des normes, des représentations et des pratiques sociales.

L’enfance catholique de Simone participe donc à cette construction. La religion ne lui transmet pas seulement une conception de Dieu : elle lui apprend aussi une certaine manière de considérer le féminin, la pureté, la faute, le désir et la place sociale des femmes.

Le paradoxe des images religieuses du corps

Mais la relation de Beauvoir à l’imaginaire religieux est plus complexe qu’un simple rejet. Les récits de saintes, les vies de martyrs et les figures chrétiennes nourrissent profondément son imagination. Les vies de saintes, notamment celles issues de La Légende dorée de Jacques de Voragine, proposent des images où le corps féminin est exposé, souffrant, transformé et parfois glorifié. La petite Simone peut ainsi se rêver en sainte Blandine livrée aux lions.

Le christianisme destiné à détourner les jeunes filles du corps fournit donc paradoxalement des représentations puissantes du corps féminin : un corps qui endure, qui agit, qui témoigne, qui devient le lieu d’une expérience exceptionnelle. Cette contradiction sera analysée dans Le Deuxième Sexe à travers la question de la mystique féminine.

Certaines femmes ont pu trouver dans la relation à Dieu un espace d’affirmation personnelle. La mystique leur permet parfois d’accéder à une forme de transcendance dans un monde qui les enferme pourtant dans l’immanence.

Mais cette liberté demeure ambiguë : elle dépend encore d’un ordre religieux qui définit l’horizon ultime de leur existence. Le passage à l’athéisme transforme radicalement cette structure. La femme n’a plus besoin d’une reconnaissance divine pour être un sujet. Elle n’a plus à s’élever vers un ailleurs sacré : elle peut agir dans le monde humain.

C) Devenir athée : Meyrignac, l’anti-conversion

La scène décisive se déroule à l’été 1922, à Meyrignac, dans la propriété limousine du grand-père paternel de Simone de Beauvoir. La chercheuse Élaine Lecarme-Tabone, dans son analyse des Mémoires d’une jeune fille rangée (Paris, Gallimard, « Foliothèque », 2000, p. 76-82), a proposé de parler d’un « anti-récit de conversion » : au lieu de raconter une rencontre avec Dieu, Beauvoir raconte le moment où Dieu cesse d’être une évidence.

Le basculement passe par le corps, les sensations et la lecture. Avant cette rupture, Simone cherche encore à défendre les vérités religieuses. Elle connaît les arguments destinés à répondre aux objections contre la foi. Pourtant, elle constate progressivement que ces vérités reposent finalement sur une autorité reçue. Elle découvre que croire ne suffit pas à prouver. La scène de Meyrignac commence alors par une expérience très concrète (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 136) :

Un soir, à Meyrignac, je m’accoudai, comme tant d’autres soirs, à ma fenêtre ; une chaude odeur d’étable montait vers les glacis du ciel ; ma prière prit faiblement son essor, puis retomba.

Puis vient l’aveu décisif (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 136) :

J’avais passé ma journée à manger des pommes interdites et à lire, dans un Balzac prohibé, l’étrange idylle d’un homme et d’une panthère.

La rupture passe donc par deux transgressions :

  • le fruit défendu ;
  • la littérature interdite.

La pomme de Meyrignac : réécrire Ève, transformer la faute en liberté

La scène de Meyrignac peut être relue à la lumière de l’analyse des mythes féminins développée dans Le Deuxième Sexe. La pomme qui accompagne la rupture religieuse de Simone de Beauvoir n’est pas seulement une image de transgression individuelle : elle constitue une véritable réécriture du mythe biblique d’Ève.

Dans la tradition chrétienne occidentale, Ève est celle par qui la faute entre dans le monde. En mangeant le fruit défendu, elle introduit la désobéissance, la chute et la séparation d’avec Dieu. La femme devient ainsi associée à une faute originelle qui pèsera durablement sur les représentations du féminin.

Dans Le Deuxième Sexe, Beauvoir analyse précisément la manière dont les mythes ont contribué à construire des figures féminines destinées à expliquer et à justifier la place assignée aux femmes. Ève apparaît ainsi comme l’une des grandes figures symboliques par lesquelles la femme est représentée comme autre, dangereuse ou responsable d’un désordre premier.

Or, dans Mémoires d’une jeune fille rangée, Simone accomplit un geste inverse. Elle mange les « pommes interdites » non pour provoquer une chute, mais pour accéder à la connaissance. La transgression ne l’éloigne pas de la vérité : elle lui permet de découvrir que l’ancien système de croyances ne peut plus répondre à son expérience du monde. Elle écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 190) :

“Ce sont des péchés”, me dis-je. Impossible de tricher plus longtemps : la désobéissance soutenue et systématique, le mensonge, les rêveries impures n’étaient pas des conduites innocentes.

Mais cette reconnaissance de la faute marque paradoxalement le début de la liberté. La jeune fille comprend que l’ordre religieux existe, mais elle découvre aussi qu’elle peut désormais le juger de l’extérieur. La pomme cesse alors d’être le symbole d’une chute. Elle devient le symbole d’une naissance intellectuelle.

Là où Ève est traditionnellement présentée comme celle qui désobéit par faiblesse ou par tentation, Simone fait de la désobéissance une étape nécessaire vers l’autonomie. Cette réécriture rejoint directement la pensée du Deuxième Sexe : aucune existence humaine ne possède un destin fixé d’avance.

Ni la religion, ni les mythes, ni les représentations sociales ne peuvent décider définitivement de ce qu’une femme doit être. La pomme biblique séparait symboliquement l’être humain de Dieu. La pomme de Meyrignac sépare Simone d’un monde où son existence était définie par des vérités reçues. Elle n’entre pas dans le péché. Elle entre dans l’histoire.

La littérature remplace la religion

C’est ensuite la littérature qui occupe la place auparavant tenue par la religion. Beauvoir décrit explicitement ce déplacement (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 258-259) :

Je m’abîmai dans la lecture comme autrefois dans la prière. La littérature prit dans mon existence la place qu’y avait occupée la religion : elle l’envahit tout entière, et la transfigura.

Elle poursuit avec un vocabulaire volontairement religieux (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 259) :

Les livres que j’aimais devinrent une Bible où je puisais des conseils et des secours ; j’en copiai de longs extraits ; j’appris par cœur de nouveaux cantiques et de nouvelles litanies, des psaumes, des proverbes, des prophéties et je sanctifiai toutes les circonstances de ma vie en me récitant ces textes sacrés.

Cette reprise du vocabulaire religieux est essentielle. Beauvoir ne remplace pas simplement une croyance par une autre. Elle ne transforme pas la littérature en nouvelle religion. Elle déplace les fonctions autrefois assurées par la foi. La religion donnait une interprétation globale de l’existence ; la littérature donne désormais un espace de compréhension, d’exploration et de communion entre les consciences. Elle écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 259) :

(…) ils sauvaient du silence toutes ces intimes aventures dont je ne pouvais parler à personne ; entre moi et les âmes sœurs qui existaient quelque part, hors d’atteinte, ils créaient une sorte de communion.

La littérature devient ainsi une manière d’habiter le monde. Elle ne promet pas un salut après la mort. Elle permet une présence plus intense à l’existence présente.

Elle substitue l’écriture à Dieu

Cette formule doit donc être comprise avec précision. Elle ne signifie pas que Beauvoir remplace une transcendance religieuse par une transcendance littéraire. L’écriture n’est pas une nouvelle divinité. Elle est une activité humaine. Elle ne garantit aucune éternité ; elle permet seulement de comprendre, de transmettre et d’agir.

Là où la religion promettait une inscription dans un ordre supérieur, l’écriture propose une autre forme de durée : celle des œuvres, de la mémoire et de la rencontre entre les êtres humains. Ainsi, le salut n’est plus attendu d’un ailleurs céleste. Il se construit ici-bas, dans les livres, les lecteurs et les lectrices. Le mouvement commencé à Meyrignac trouve alors son accomplissement : Simone ne cherche plus une vérité descendue du ciel ; elle cherche une vérité produite par l’expérience humaine.

La Grillère (1919) : la dernière expérience mystique

Cette transformation est d’autant plus frappante qu’elle vient après une véritable expérience religieuse. Avant Meyrignac, avant la rupture, Beauvoir raconte une scène où le monde est encore entièrement habité par Dieu : celle de La Grillère, en 1919. La nature n’est pas alors une réalité autonome. Elle est une création divine offerte au regard humain. Beauvoir écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 175) :

Quand le matin je franchissais en courant les barrières blanches pour m’enfoncer dans les sous-bois, c’était lui-même qui m’appelait. Il me regardait avec complaisance regarder ce monde qu’il avait créé afin que je le voie.

Dans cette expérience enfantine, Dieu n’est pas seulement le créateur du monde : il est aussi celui qui donne une place particulière à Simone dans ce monde. Le regard humain est lui-même regardé. La nature n’est pas encore un paysage autonome : elle est un signe. Chaque beauté du monde renvoie à une présence supérieure qui l’a créée et offerte à la contemplation. La scène est placée sous le signe de François d’Assise (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 175) :

Un soir, je m’oubliai. C’était à La Grillère. J’avais lu longtemps, au bord d’un étang, une histoire de saint François d’Assise ; au crépuscule, j’avais fermé le livre ; couchée dans l’herbe, je regardais la lune.

Tous les éléments traditionnels de l’expérience mystique sont présents :

  • le retrait du monde ordinaire ;
  • la solitude ;
  • le contact avec la nature ;
  • la lecture spirituelle ;
  • la perte momentanée de soi ;
  • le sentiment d’une union avec une réalité supérieure.

Mais un élément annonce déjà la future écrivaine : Simone veut conserver cette expérience par les mots. La littérature est déjà présente au cœur même du religieux. Elle ne remplacera pas seulement Dieu plus tard : elle est déjà le moyen par lequel l’expérience devient durable.

Deux expériences limousines, deux rapports au monde

La Grillère et Meyrignac doivent donc être lues ensemble. Elles constituent deux moments symétriques de l’itinéraire beauvoirien.

À La Grillère :

  • la nature parle de Dieu ;
  • la beauté du monde est le signe d’une transcendance ;
  • François d’Assise offre un modèle spirituel ;
  • l’écriture cherche à retenir une révélation.

À Meyrignac :

  • la nature demeure belle sans garant divin ;
  • les pommes remplacent la prière ;
  • Balzac remplace les textes religieux ;
  • l’écriture conserve une expérience humaine.

Le geste fondamental reste pourtant le même : regarder, éprouver, écrire. Ce qui change, c’est l’interprétation. L’enfant croyante reçoit le monde comme une création. L’écrivaine athée l’habite comme une réalité. Cette évolution rejoint la réflexion du Deuxième Sexe sur le passage de l’immanence à la transcendance.

La croyance religieuse peut offrir une ouverture vers une réalité supérieure ; mais elle peut aussi détourner l’individu de la construction concrète de son existence.

Chez Beauvoir adulte, la transcendance ne disparaît pas : elle change de lieu. Elle n’est plus tournée vers Dieu. Elle devient capacité humaine de dépasser ce qui est donné par l’action, la pensée et la création. Ainsi, la petite fille qui cherchait dans la nature la présence divine devient une écrivaine qui cherche dans le monde lui-même une source d’émerveillement et de connaissance.

De La Grillère à Ávila : le déplacement du sacré vers le monde

Ce mouvement permet également de comprendre son rapport aux lieux religieux dans ses voyages. La croyante cherche derrière le monde la trace d’une présence divine. La voyageuse athée regarde le monde lui-même. Le sacré ne disparaît pas totalement : il devient humain. Une cathédrale, un sanctuaire, une ville mystique ne sont plus des preuves d’une vérité révélée. Ils deviennent des créations historiques, artistiques et culturelles. Cette transformation apparaît particulièrement à Ávila. La ville de sainte Thérèse pourrait être le lieu d’un retour à la mystique chrétienne. Elle devient au contraire le lieu d’une expérience de présence au monde.

III. Engagements viatiques athées

Voyager sans Dieu, habiter le monde

Comme nous avons pu le montrer dans nos travaux depuis 2007, le voyage est un moteur existentiel de Simone de Beauvoir. Il n’est pas seulement un déplacement géographique : il est une manière de rencontrer le réel, de sortir des cadres hérités et d’observer les conditions d’existence des femmes et des hommes.

L’athéisme beauvoirien ne conduit donc pas à un désenchantement du monde. Il transforme au contraire la manière de l’habiter. Le monde n’est plus un espace créé par Dieu et destiné à conduire l’être humain vers une vérité supérieure. Il devient un espace humain, historique, politique et sensible, qu’il faut parcourir, comprendre et raconter. Le pèlerinage devient voyage. La prière devient attention. La révélation devient découverte.

Lourdes : voir le religieux sans croire

Le cas de Lourdes est particulièrement révélateur. La ville appartient d’abord à l’univers religieux de l’enfance de Beauvoir. Dès ses jeunes années, elle connaît les récits de miracles liés au sanctuaire marial. Son père lui-même, pourtant incroyant, évoque les miracles de Lourdes avec distance (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 58) :

(…) papa n’allait pas à la messe, il souriait quand tante Marguerite commentait les miracles de Lourdes : il ne croyait pas.

Cette coexistence entre une mère croyante et un père sceptique constitue une première expérience de pluralité des rapports au religieux. La petite Simone accepte alors cette contradiction sans encore pouvoir véritablement la penser (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 58) : « Ce scepticisme ne m’atteignait pas, tant je me sentais investie par la présence de Dieu. » Mais plus tard, Lourdes devient précisément l’un des lieux où s’effondre l’idée d’un monde protégé par une harmonie divine. Lorsqu’elle y séjourne adolescente, Beauvoir ne reçoit pas une révélation religieuse. Elle découvre au contraire brutalement la réalité des corps souffrants.

Elle écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 286) :

Avant de regagner Meyrignac, nous nous arrêtâmes deux jours à Lourdes. Je reçus un choc. Moribonds, infirmes, goitreux : devant cette atroce parade, je pris brutalement conscience que le monde n’était pas un état d’âme.

Cette phrase est essentielle. Elle marque une sortie définitive d’un univers centré sur l’intériorité religieuse. Jusqu’alors, Simone vivait principalement dans son rapport à Dieu, à ses émotions, à son âme. À Lourdes, elle découvre que le monde existe indépendamment d’elle. Les humains ont des corps (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 286) :

Les hommes avaient des corps et souffraient dans leurs corps.

Lourdes : de la prière à la responsabilité humaine

Le déplacement est donc complet. La croyante cherche dans le sanctuaire une intervention surnaturelle. L’athée observe les souffrances humaines et comprend qu’elles exigent une réponse humaine. La compassion demeure, mais son fondement change. Elle n’est plus une charité inspirée par Dieu. Elle devient une responsabilité envers autrui. Cette évolution rejoint directement l’analyse du Deuxième Sexe : Beauvoir refuse les systèmes qui promettent aux êtres humains une justification extérieure de leur existence. L’éthique ne repose plus sur un commandement venu d’un ailleurs transcendant. Elle repose sur la reconnaissance concrète des autres existences. Le monde souffrant n’appelle pas une prière.

Il appelle une action.

Zaza : Lourdes comme action catholique

La comparaison avec Élisabeth Lacoin est ici particulièrement éclairante. Dans la famille Lacoin, la religion est collective et active. Le pèlerinage de Lourdes s’inscrit dans une pratique familiale (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 163) :

Chaque année, pendant le pèlerinage national, ils allaient à Lourdes ; les garçons servaient comme brancardiers ; les filles lavaient la vaisselle dans les cuisines des hospices.

Zaza appartient donc à un catholicisme qui associe croyance, engagement et service. Chez elle, la foi ne se limite pas à une relation intérieure : elle produit une manière d’agir dans le monde. Beauvoir, elle, suivra une autre voie. Elle conservera l’attention aux autres, mais elle la détachera de toute justification transcendante. La solidarité ne vient plus de Dieu. Elle vient de la conscience de partager une même condition humaine.

Les lieux religieux : patrimoine humain, non révélation divine

Cette évolution explique également le rapport de Beauvoir aux édifices religieux pendant ses voyages. Beauvoir visite les églises, les cathédrales, les sanctuaires et les monuments religieux, mais elle ne les considère plus comme des lieux où une vérité divine se manifesterait. Ils deviennent des œuvres humaines :

  • créations artistiques ;
  • témoignages historiques ;
  • productions culturelles ;
  • traces des sociétés qui les ont édifiés.

La croyante regarde un édifice religieux comme une ouverture vers Dieu. La voyageuse athée regarde ce même édifice comme une réalisation humaine. Le sacré devient patrimoine.

Ce déplacement est essentiel : il ne signifie pas une disparition de l’émerveillement. Au contraire, libéré d’une interprétation unique, le monde devient disponible dans toute sa richesse. Les pierres ne renvoient plus nécessairement à un au-delà. Elles témoignent de l’activité humaine qui les a façonnées.

Voyager sans Dieu, mais non sans émerveillement

L’athéisme beauvoirien n’est donc pas un désenchantement. Il est une nouvelle manière d’être au monde. L’enfant cherchait derrière les choses une présence divine. L’écrivaine cherche désormais dans les choses elles-mêmes leur richesse, leur complexité et leur histoire. Le voyage remplace le pèlerinage. Mais il ne supprime pas la quête. Il la transforme.

Le déplacement géographique devient un déplacement philosophique : il ne s’agit plus de retrouver un sens déjà donné, mais de rencontrer une réalité qui résiste aux images toutes faites. Cette démarche rejoint celle du Deuxième Sexe : refuser les essences figées, les définitions imposées, les mythes qui prétendent dire une fois pour toutes ce que sont les êtres humains.

Ávila : de la cité mystique au monde sensible

Ávila pourrait être, pour une catholique cultivée, un lieu privilégié de retour au religieux. La ville est associée à sainte Thérèse d’Ávila, grande figure de la mystique chrétienne. Or, lorsque Beauvoir découvre la ville en 1932 avec Sartre, ce n’est pas une révélation spirituelle qui se produit. Elle écrit (La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 102) :

De Madrid, nous fîmes plusieurs brefs voyages. L’Escurial, Ségovie, Avila, Tolède : certains lieux, par la suite, purent me paraître encore plus beaux, mais jamais la beauté n’eut pareille fraîcheur.

Le vocabulaire est révélateur. Beauvoir parle de beauté, non de sainteté. Elle décrit une expérience esthétique, non une expérience mystique. Le lieu religieux devient un lieu humain. L’ancienne croyante aurait pu chercher Dieu derrière les pierres d’Ávila. La voyageuse athée contemple les pierres elles-mêmes.

Le passage suivant est encore plus important (La Force de l’âge, op. cit., p. 103-104) :

A Avila, le matin, j’ai repoussé les volets de ma chambre ; j’ai vu, contre le bleu du ciel, des tours superbement dressées ; passé, avenir, tout s’est évanoui ; il n’y avait plus qu’une glorieuse présence : la mienne, celle de ces remparts, c’était la même et elle défiait le temps.

Cette phrase pourrait presque être qualifiée de mystique — mais il s’agit d’une mystique sans Dieu. La « glorieuse présence » n’est plus celle d’une divinité. Elle est celle du sujet humain et du monde matériel. La communion recherchée autrefois avec l’au-delà devient une communion immanente entre une conscience et une réalité terrestre. Beauvoir ne retrouve pas Dieu à Ávila. Elle se retrouve elle-même dans le monde.

Une mystique athée de l’existence

C’est ici que l’athéisme beauvoirien se distingue d’un simple rationalisme désenchanté. Elle ne remplace pas une croyance par un vide. Elle remplace une transcendance religieuse par une intensité de présence. Le monde n’est plus un signe renvoyant à une réalité supérieure. Il est la réalité. La pierre, la lumière, les paysages, les œuvres d’art n’ont pas besoin d’être créés par Dieu pour être admirables. Ils valent par leur existence même.

Cette conception rejoint le mouvement philosophique de toute son œuvre : l’être humain n’a pas à découvrir un sens préexistant ; il doit construire des significations à partir d’une situation concrète.

De Lourdes à Ávila : deux déplacements décisifs

Lourdes et Ávila encadrent ainsi deux moments essentiels de l’athéisme beauvoirien.

À Lourdes, adolescente, Beauvoir découvre que le monde n’est pas un état d’âme (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 286) : « Les hommes avaient des corps et souffraient dans leurs corps. » La souffrance humaine fait éclater l’univers religieux centré sur l’âme. À Ávila, adulte, elle découvre une présence intense au monde sans médiation divine. Le monde n’a pas besoin d’être garanti par Dieu pour être source d’émerveillement.

Entre ces deux expériences, un même mouvement apparaît :

  • le religieux cesse d’être une explication du monde ;
  • le monde devient lui-même l’objet d’une attention absolue.

Tout compte fait : affronter le néant sans refuge religieux

Cette position est confirmée plusieurs décennies plus tard dans Tout compte fait (1972). Beauvoir revient alors sur les arguments souvent opposés aux athées : l’angoisse devant le néant serait la preuve que l’être humain est destiné à une immortalité, et la religion offrirait une réponse nécessaire à cette inquiétude. Elle refuse cette interprétation.

Elle écrit (Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 632) :

Le néant me donne le vertige : donc nous sommes immortels. Étrange raisonnement qui dévoile le rôle joué par la religion dans la plupart des cas : une fuite, une désertion.

L’athée n’est donc pas celui qui aurait perdu une consolation indispensable. Il est celui qui accepte de regarder en face une réalité que la religion permet parfois d’éviter : la finitude humaine. Beauvoir poursuit (Tout compte fait, op. cit., p. 632) :

Les difficultés que l’athée affronte honnêtement, la foi permet de les éluder.

Cette affirmation rejoint tout son parcours. À l’enfant qui cherchait dans la religion une protection contre la mort, l’adulte répond que la condition humaine doit être assumée sans garantie extérieure.

L’existence n’a pas besoin d’être prolongée par une éternité pour avoir une valeur. Elle vaut par les projets, les relations et les actions que les êtres humains construisent dans le temps limité qui leur est donné.

C) Écrire un univers athée

1. Une œuvre débarrassée de toute Providence

Beauvoir ne construit pas une littérature « contre Dieu » au sens polémique du terme.

Elle écrit un monde où les individus doivent agir dans une histoire qui ne possède ni plan divin ni finalité préétablie. Ses personnages vivent dans un univers de liberté, de choix et de responsabilité. La disparition de Dieu ne crée pas un vide narratif. Elle modifie la structure même des récits : les êtres humains ne peuvent plus attendre une justification venue d’ailleurs. Ils doivent répondre eux-mêmes de leurs actes.

Dans Tous les hommes sont mortels (1946), la tentation d’échapper à la condition humaine par l’immortalité ne produit pas un salut, mais une forme d’enfermement. L’éternité rêvée ne donne pas automatiquement un sens à l’existence. Elle ne remplace pas la Providence religieuse. Elle montre au contraire que le sens ne peut être reçu d’une durée infinie : il doit être construit dans le temps concret d’une vie.

2. Une histoire humaine sans jugement dernier

Dans ses mémoires, Beauvoir refuse également toute lecture providentielle de son existence.

Dans La Force des choses, elle présente son projet autobiographique non comme une confession devant une instance supérieure, mais comme une tentative humaine de comprendre une trajectoire singulière. Elle écrit (La Force des choses. I.,  Paris, Gallimard, « Folio », 1998,  p. 7) :

J’ai voulu que dans ce récit mon sang circule ; j’ai voulu m’y jeter, vive encore, et m’y mettre en question…

La formule est essentielle. L’écriture n’est pas un examen de conscience devant Dieu. Elle n’est pas une préparation au salut. Elle est une enquête sur une existence située dans une époque, une société et une histoire. La vérité recherchée n’est pas révélée. Elle est construite par le travail de la mémoire et de l’analyse.

3. Le monde réel contre les images toutes faites

Cette dimension apparaît particulièrement dans La Longue Marche. Avant d’arriver en Chine, Beauvoir reconnaît qu’elle porte en elle des représentations préalables (La Longue Marche, Paris, Gallimard, « Folio », 2022, p. 15):

La terre où j’allais aborder m’apparaissait aussi irréelle que le Shangri-La des Horizons perdus

Puis le voyage transforme cette image (La Longue Marche, op. cit., p. 16) :

La vraie Chine avait infiniment débordé les concepts et les mots avec lesquels j’essayai de la prévoir. Elle n’était plus une Idée ; elle s’était incarnée.

Cette phrase pourrait presque résumer l’ensemble du parcours athée beauvoirien.

Sortir de la religion, c’est aussi sortir des représentations qui prétendent donner immédiatement un sens au monde. L’athéisme n’est pas seulement refus d’une croyance. Il est une exigence de confrontation avec le réel. Le monde n’est pas un symbole à déchiffrer. Il est une réalité à rencontrer.

4. Les religions comme constructions historiques

Dans ses essais et ses récits politiques, Beauvoir analyse les religions non comme des vérités révélées, mais comme des phénomènes humains inscrits dans l’histoire.

Dans Le Deuxième Sexe, cette démarche apparaît particulièrement clairement. Les mythes religieux ne sont pas seulement des récits du passé : ils continuent de structurer les représentations du féminin. Les figures d’Ève, de la Vierge ou de la sainte montrent comment une société peut transformer une construction historique en vérité supposée éternelle.

L’athéisme beauvoirien rejoint donc ici son féminisme. Déconstruire les mythes religieux et déconstruire les mythes de la féminité relèvent d’un même mouvement intellectuel :

  • retrouver l’histoire derrière ce qui semble naturel ;
  • retrouver les choix humains derrière ce qui semble nécessaire ;
  • rendre aux individus leur capacité d’agir.

Écrire après Dieu : la littérature comme présence au monde

À la fin de son parcours, Beauvoir ne remplace donc pas Dieu par une autre croyance. Elle ne substitue pas une transcendance littéraire à une transcendance religieuse. L’écriture ne sauve pas.

Elle ne promet aucune éternité. Elle permet seulement de comprendre, de transmettre et d’agir. La littérature devient une pratique humaine de connaissance et de partage. Elle conserve ce qui aurait pu disparaître : les expériences singulières, les émotions, les pensées, les luttes et les rencontres. Elle crée un espace où les consciences peuvent se rejoindre.

Cette fonction apparaît déjà dans Mémoires d’une jeune fille rangée, lorsque Beauvoir décrit la littérature comme une nouvelle forme de communion (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 124) :

(…) ils sauvaient du silence toutes ces intimes aventures dont je ne pouvais parler à personne ; entre moi et les âmes sœurs qui existaient quelque part, hors d’atteinte, ils créaient une sorte de communion.

La littérature ne remplace donc pas une vie après la mort. Elle permet une présence plus intense dans la vie présente. Elle ne promet pas un salut extérieur. Elle produit une relation entre des êtres humains.

Le Deuxième Sexe : écrire contre les destins imposés

Cette conception de l’écriture rejoint la démarche du Deuxième Sexe. Beauvoir y applique à la condition féminine le même geste critique que celui qui l’a conduite à l’athéisme. Elle refuse qu’une vérité présentée comme éternelle serve à enfermer les individus dans une place déterminée. Les mythes religieux, les discours philosophiques, les traditions sociales et les représentations culturelles ont souvent contribué à présenter la féminité comme une essence. Beauvoir montre au contraire que les êtres humains sont des existences situées, capables de dépasser ce qui leur est imposé. La formule (Le Deuxième Sexe. II., op. cit., p. 13) : « On ne naît pas femme : on le devient. » exprime cette rupture fondamentale. Comme l’existence humaine n’est pas déterminée par un ordre divin préétabli, l’existence féminine n’est pas déterminée par une prétendue nature féminine.

Dans les deux cas, il s’agit de libérer le devenir.

Une œuvre sans Providence

L’univers beauvoirien est donc un univers sans Providence. Mais il n’est pas un univers sans sens.

Le sens n’existe plus avant l’action humaine. Il naît de l’action humaine. Ses romans, ses mémoires, ses essais et ses récits de voyage montrent des individus confrontés à une liberté difficile : ils doivent choisir, agir, répondre de leurs actes, sans pouvoir se réfugier derrière une justification supérieure. Cette absence de garantie divine n’est pas seulement une perte. Elle est aussi une responsabilité. Parce qu’aucune justice n’est assurée dans un autre monde, les êtres humains doivent construire la justice ici. Parce qu’aucun salut n’est promis après la mort, chaque existence présente acquiert une valeur particulière. Parce qu’aucune vérité n’est révélée une fois pour toutes, il faut chercher, questionner, écrire.

Conclusion

L’athéisme de Simone de Beauvoir n’est pas seulement le refus d’une croyance religieuse : il est une transformation complète de son rapport au monde. L’enfant catholique qui grandit dans l’attente d’une protection divine, qui imagine les anges venant la conduire au Paradis et qui cherche dans les vies de saintes des modèles d’existence, devient une écrivaine qui refuse toute garantie transcendante.

Mais cette rupture ne signifie pas l’effacement de son passé religieux. Les images, les récits et les structures de pensée hérités du catholicisme demeurent présents dans son imaginaire et nourrissent son œuvre. L’athéisme beauvoirien est donc moins une disparition du religieux qu’une métamorphose de ses fonctions. Ce qui était autrefois assuré par Dieu — donner un sens à l’existence, inscrire l’individu dans une histoire plus vaste, protéger contre l’angoisse de la mort — est désormais confié aux humains eux-mêmes.

Le parcours de Beauvoir est ainsi celui d’un passage :

  • du ciel vers la Terre ;
  • de la révélation vers l’expérience ;
  • de la prière vers l’écriture ;
  • du salut promis vers l’action présente.

La littérature devient un lieu de compréhension et de transmission. Le voyage devient une manière de rencontrer le réel. L’engagement politique devient une réponse humaine aux injustices du monde. Sans Dieu, le monde ne perd pas son sens. Il change de centre.

Cette évolution explique pourquoi le voyage occupe une place essentielle dans son existence et son œuvre. Beauvoir ne voyage pas pour retrouver des traces du divin. Elle voyage pour découvrir des sociétés, des paysages, des histoires, des individus. À Lourdes, elle découvre moins la puissance miraculeuse d’un sanctuaire que la réalité des corps souffrants. À Ávila, elle ne retrouve pas la mystique de Thérèse : elle éprouve une présence intense au monde sensible. En Chine, elle abandonne les images préconstruites pour rencontrer une réalité historique et humaine. Partout, le même mouvement apparaît : le monde cesse d’être un signe renvoyant à une vérité supérieure ; il devient une réalité à observer, comprendre et transformer.

L’athéisme de Beauvoir n’est donc pas un désenchantement. Il est une autre forme d’attention au monde. Parce qu’il n’existe pas de salut extérieur, chaque existence humaine devient précieuse. Parce qu’il n’existe pas de justice garantie après la mort, les humains doivent construire eux-mêmes les conditions de la justice. Parce qu’il n’existe pas de vérité révélée, il faut chercher, questionner, écrire.

Elle substitue l’écriture à Dieu. Non pas une nouvelle transcendance à une ancienne transcendance, mais une pratique humaine à une garantie divine. L’écriture ne remplace pas Dieu comme une nouvelle divinité. Elle remplace l’attente d’une réponse venue d’ailleurs par une activité humaine : raconter, penser, transmettre. Le sens n’est plus reçu d’un ailleurs céleste. Il se construit ici-bas, dans les livres, les rencontres et les engagements.

L’itinéraire beauvoirien pourrait alors se résumer ainsi : La petite fille qui cherchait le Paradis apprend à habiter la Terre. L’adolescente qui perd Dieu découvre la liberté. L’écrivaine qui refuse toute transcendance construit, par son œuvre, une manière humaine d’affronter la finitude. Et c’est peut-être là que réside la force singulière de son athéisme : il ne ferme pas le monde.

Il l’ouvre.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir et l’athéisme », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/34471

Beauvoir chez Bardot VADMC.001

Beauvoir chez Bardot

Un an après la parution, aux États-Unis, de l’article de Simone de Beauvoir « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome » (Esquire, 1959), le film de Henri-Georges Clouzot, La Vérité (1960) sort sur les écrans français. L’héroïne en est Dominique Marceau, interprétée par Brigitte Bardot. Dominique, lors d’un procès à grand spectacle, est jugée plus pour sa conduite, jugée scandaleuse, que pour le meurtre de son compagnon, Gilbert Tellier (Sami Frey). Comme Meursault, le héros de L’Étranger (1942), d’Albert Camus, Dominique doit répondre de chaque instant de son existence. Cependant, Dominique est jaugée à l’aune de la misogynie et de l’âgisme de ses juges, ce qui n’est pas le cas de Meursault.

Parmi les accusations, celle d’avoir été expulsée de son collège de Rennes, parce que Dominique, jeune fille de la bourgeoisie locale, a fait lire Les Mandarins (1954), de Simone de Beauvoir, à ses camarades, qui, en retour, se le passaient. Le président de la cour d’assises (Louis Seigner), très âgé, fustige l’immoralité de cet ouvrage. Dominique déclare, moue boudeuse à l’appui, qu’elle l’a trouvé « plutôt barbant ». L’avocat de la partie civile, Maître Éparvier (Paul Meurisse), d’âge mur, en lit un court extrait, soigneusement choisi « au hasard » (sic) : la psychanalyste Anne fait l’amour avec l’écrivain Scriassine, dans un hôtel parisien. L’avocat de Dominique, Maître Guérin (Charles Vanel), très âgé, réplique à son confrère : c’est un livre qui a eu le prix Goncourt. Notons que la jeune avocate (Jacqueline Porel) de Dominique ne parle pas à ce moment-ci du film. Il s’agit d’un échange entre hommes, tous d’un âge certain. Ce sont des gens âgés qui jugent Dominique, et pas des plus ouverts d’esprit. Même son avocat fait preuve de cynisme facile après son suicide. Elle n’était qu’un cas parmi d’autres, et non une toute jeune femme amoureuse qui lutte pour sa vie.

Le terme « barbant », utilisé par la jeunesse de l’époque, montre que Dominique n’a pas noté l’érotisme brûlant (et finalement désenchanté) de cette page beauvoirienne. Elle n’a pas été intéressée, non plus, par les presque six cents autres pages, consacrées au petit monde parisien des années 1945-1954, avec des échappées d’Anne hors de Paris, en France, aux États-Unis et au Mexique. Le président de la cour d’assises et l’avocat de la partie civile ont donc sciemment choisi un des rares passages érotiques des Mandarins, dont nous avons brièvement parlé dans un article précédent.

L’écrivain Philippe Jaenada cite également ce moment du film dans son récit La Petite Femelle (2015), consacré à la criminelle Pauline Dubuisson, qui a fortement inspiré le personnage de Dominique Marceau (Philippe Jaenada, La Petite Femelle, Paris, Points, 2016, p. 667). Jaenada rappelle que le film de Clouzot a fait ressortir Dubuisson de l’anonymat où elle avait réussi à vivre, après sa sortie de prison (Op. cit., p. 666-676).

Ainsi, dans le film de Clouzot, ces deux hommes donnent l’impression que la jeune femme a des lectures à contenu sexuel, et qu’elle tente de pervertir ses camarades. Elle est donc hautement dépravée. Tout, soit un extrait de trois lignes d’un roman contemporain, concourt à condamner Dominique et à lui aliéner la sympathie des juré·es, tous et toutes âgé·es. Rien, bien entendu, n’est laissé au hasard.

Cependant, pourquoi citer cette page des Mandarins, et non un autre roman de l’époque ou ancien, avec des scènes de sexe ? Ce n’est pourtant pas ce qui manque dans la littérature française. Le choix des Mandarins, livre paru en 1954, est censé avoir été lu par Dominique au collège, sans précision d’âge. Elle en a vingt-deux au moment du procès, donc en 1961, soit un an après la sortie du film, puisqu’elle est censée être née en 1939.

Notons, tout d’abord, que Bardot, issue de la bourgeoisie parisienne, écrit dans le premier tome de ses mémoires, Initiales B.B. (Paris, Grasset, 1996, p. 88), qu’elle a lu, grâce à son premier mari, Roger Vadim, « les livres de Simone de Beauvoir et de Sartre. ». Cette citation se trouve dans l’année 1952, soit avant le tournage de La Vérité. Y aurait-il, comme souvent dans les films tournés par Bardot, confusion entre la vie privée de l’actrice, de ce qu’elle en écrit a posteriori, et le scénario qu’elle interprète ?

En outre, Henri-Georges Clouzot et ses scénaristes (Simone Drieu, Michèle Perrein, Jérôme Geronimi [Jean Clouzot], Christiane Rochefort, Véra Clouzot) ont-ils lu et Les Mandarins et l’article de Beauvoir sur Bardot ? Cela serait d’autant plus logique que le couple Clouzot a fréquenté le couple Beauvoir-Sartre dans l’après-Libération , comme l’indique Beauvoir dans La Force des choses (tome I, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 275, 320 ; tome II, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 209). Beauvoir cite également certains films de Clouzot au fil de ses mémoires, correspondances et dans son article « La pensée de droite aujourd’hui ». Notons que Christiane Rochefort deviendra une proche de Beauvoir dans les années soixante (La Force des choses II, op. cit., p. 253, 407). D’où, sans doute, le clin d’œil des Clouzot à leur amie.

Le choix des Mandarins peut également s’expliquer par le désir des scénaristes de montrer leur héroïne lire un roman, soi-disant pornographique, écrit par une femme. Double scandale. Mais un roman écrit non pas par une femme âgée, comme l’écrivaine Colette, qui s’est vue refuser des funérailles religieuses à son décès en 1954, sous prétexte de son ancienne activité de comédienne. Et de certains de ses romans, jugés contraires aux bonnes mœurs, comme Chéri (1920 ) et Le Blé en herbe (1923). Beauvoir, bien plus jeune que Colette, aurait-elle pris la suite de sa consœur, comme cible de ces « gens bien », qu’elle n’a cessé de conspuer dans ses romans, nouvelles, pièce de théâtre, mémoires, correspondances, récits, articles, et dont elle dénonce l’hypocrisie, dès son premier recueil de nouvelles, Quand prime le spirituel (1937, publié en 1979) ?

En effet, toujours selon Maître Guérin, dans la scène pré-citée : « Fait-on le procès de Madame de Beauvoir… ? » Nous sommes onze ans après la parution, accompagnée d’articles à charge (cf. Ingrid Galster,˝Le Deuxième Sexe” de Simone de Beauvoir, Presses de l’Université Paris- Sorbonne, 2004), du Deuxième Sexe (1949). Ne s’agirait-il pas, pour Clouzot et ses scénaristes, de montrer que Beauvoir l’athée, la femme de gauche, la non-mariée, la sans enfants, est toujours scandaleuse pour les bien-pensants, les bourgeois·es catholiques dont elle est issue ? Ce ne sont pas tant Les Mandarins qui seraient visés, mais plutôt Le Deuxième Sexe, sa liberté financière et sexuelle réclamées par Beauvoir pour toutes les femmes. Et ses analyses du patriarcat, plutôt ici celui de la bourgeoisie française, parisienne et provinciale.

Rappelons également que Beauvoir rapporte dans ses mémoires son effarement face aux bourgeois·es de Rouen, quand elle y était professeure de philosophie, de 1932 à 1936. Elle y avait retrouvé la même petite société, grouillant de préjugés, pieusement hypocrite, que celle de sa famille (voir La Force de l’âge, publiée en 1960). Entre la ville de Rennes de Dominique Marceau et le Rouen de Simone de Beauvoir, il n’y a que quelques lettres, un département à changer… et trois cents kilomètres de distance à parcourir.

De même, dans le volume précédent, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), Beauvoir fait le procès de cette même bourgeoisie parisienne et provinciale : celle de sa famille paternelle, du Limousin, celle de son amie Élisabeth Lacoin, dite Zaza, des Landes. Mais rien ne prouve que Beauvor ait parlé de tout cela aux Clouzot, ni que Clouzot et ses scénaristes se soient inspirés des Mémoires d’une jeune fille rangée.

Par contre, elles et ils utilisent la réputation sulfureuse de Beauvoir, chez celles et ceux qui ne sont pas sorti·es du pétainisme et du pire des années 1930, pour montrer leur hypocrisie. Elles et ils montrent également, en ce début de film et du procès de Dominique, son côté innocent, puisque la description érotique des Mandarins pré-citée ne l’a pas marquée, ni le reste du roman. Dominique n’est pas une intellectuelle, ce qui rejoint ce que Beauvoir analyse de la persona de Bardot (Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome », The New English Library, 1960, p. 52).

Dans ce moment de La Vérité, il y a donc un mélange de Bardot, de Dominique et de Beauvoir, soit trois femmes libres, qui luttent contre les bien-pensants de leur milieu et contre le poids des gens âgés, qui ne comprennent pas leur soif de liberté (Beauvoir aussi, en son temps). Bardot et Beauvoir ont survécu, Dominique y laisse sa vie.

Non à l’hypocrisie, oui à la liberté en tout consentement !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Beauvoir chez Bardot », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30734

 

40 ans et toujours fraîche : Simone de Beauvoir vivante – version bout à bout

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Christophe Marie, Antoine Sausverd, « 40 ans et toujours fraîche : Simone de Beauvoir vivante – version bout à bout », Voyages autour de mon cerveau, avril 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/29798

 

 

40 ans et toujours fraîche : Simone de Beauvoir vivante – version compacte

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Christophe Marie, Antoine Sausverd, « 40 ans et toujours fraîche : Simone de Beauvoir vivante – version compacte », Voyages autour de mon cerveau, avril 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/29660

Couverture article VADMC Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026.001

Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026

Nous remercions le Centre national du Livre d’avoir relayé nos lectures d’extraits d’œuvres de Simone de Beauvoir, dans le cadre du Quart d’heure national de lecture 2026. Vous trouverez ci-dessous les références des textes lus, ainsi que les liens des vidéos de lecture, qui se trouvent sur notre chaîne YouTube, Voyages autour de mon cerveauhttps://www.youtube.com/@tiphainemartin3811

I. Extraits des œuvres de Simone de Beauvoir

❃ Simone de Beauvoir, Cahiers de jeunesse, Paris, Gallimard, 2008.

P. 433 : « Cette ardente promenade hier dans les rues brillantes, où des musiques entraînantes se devinaient au bout d’un tapis rouge, où des éventails, des parfums dans des magasins mauves et harmonieux étaient des beautés qui voulaient être respirées avec mon âme de ce soir-là ; tableaux, robes soyeuses, objets de luxe ou d’art, enfants, fleurs des Galeries dormant autour d’un jeu d’eau rosé, j’étais chacune de ces choses par un don total et émerveillé. (…) Non recherche amusée de sensations neuves, aucun calcul, aucun jeu ; mais la vie vraiment qui porte sa réalité avec soi. »

P. 594 : « À six heures je sors, dans un soir frais, léger, secret ; je suis les Boulevards passionnément vivants, où les étalages, les cinémas, arrêtent à chaque pas mon attention offerte. (…) la Seine est lisse et profonde et les ponts noirs-bleutés contre le ciel bleu-noir font une eau-forte classique plus parfaite ce soir qu’on ne l’a jusqu’ici jamais vue. Que ce monde est beau (…). » 

❃ Simone de Beauvoir, Élisabeth Lacoin, Maurice Merleau-Ponty, Lettres d’amitié, Paris, Gallimard, 2022.

P. 299-300 : « Puis ceci : l’étrangeté du monde. Par exemple je me baisse pour cueillir une violette, et je reste un genou sur l’herbe mouillé, impuissante à me relever pendant un temps qui hier fut de quelques minutes mais qui peut durer une heure, et même si la pluie se mettait à tomber ou que la cloche du déjeuner me rappelait, je demeurerais ainsi. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Mandarins. II., Paris, Gallimard, « Folio », 2000.

P. 231 : « – Comme Chicago est loin ! dis-je. Et Paris. Comme  tout est loin ! 

– Oui, maintenant nous commençons vraiment à  voyager, dit Lewis d’une voix animée. 

Je serrai sa main. En cet instant, je savais très  bien ce qu’il y avait dans sa tête : le son de la guitare, le chœur des crapauds, et moi. J’entendais les crapauds, la guitare et j’étais toute à lui. Pour lui, pour moi, pour nous, rien n’existait que nous. »

❃ Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, Paris, Gallimard, « Folio », 1997.

P. 179-180 : « Nous mangeons le dîner que N. a préparé ; nous buvons des whiskies et nous écoutons des disques. (…) J’écoute. Et peut-être jamais l’Amérique ne m’a été si violemment présente que dans ces refrains de son passé. (…) Déjà mes souvenirs me donnent le vertige : l’Amérique n’est nulle part. Mais la musique échappe aux rigueurs de l’espace : elle peut enfermer ce qui n’est nulle part. Elle l’enferme, elle me la donne. Du moins c’est ce que je crois, ce soir. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 371, 373 : « VENDREDI [12 NOVEMBRE 1948] » « Très cher cher vous. Étrange temps, tous ces jours, un épais brouillard gris en permanence, si impénétrable le soir qu’il est dangereux de prendre un taxi. Ce coton dense parvient à s’insinuer dans les intérieurs, celui de la Nationale par exemple. Quand je quitte mon logis le matin et que le soleil perce sur les quais de la Seine, le spectacle me transporte. (…) Chéri, j’ai oublié de vous dire : un délice, votre gâteau au rhum ! Il m’a donné du fil à retordre ; d’abord je n’arrivais pas à ouvrir la boîte, et après, tout ceux qui en goûtaient voulaient le dévorer en entier, Sartre et mon amie russe se sont âprement battus à ce sujet. Quand même je me suis arrangée pour en arracher quelques morceaux à mon profit. Quant au scotch j’ai déjà vidé la bouteille à moi toute seule, bon dieu ça a coulé vite ! »

❃ Simone de Beauvoir, Jacques-Laurent Bost, Correspondance croisée, Paris, Gallimard, 2004.

P. 165 : « Samedi [24 décembre] » 1938

P. 168 : « Il y a un plaisant petit bar qui a poussé au pied du téléski ; c’est minuscule, c’est tenu apr un Indien en chapeau de cow-boy qui lit dans l’avenir ; nous y avons pris un café, entre deux montées, c’était tout vide et tout chaud. Vers 4 heures, le soleil s’est couché, c’était beau à voir, mais il s’est mis à faire du brouillard et un froid de porc et on est rentrés, à skis, par le chemin de l’an dernier. Il n’y a pas beaucoup de neige, on voit des herbes et des pierres, mais je crois qu’il neige un peu ce soir. »

❃ Simone de Beauvoir, Tous les hommes sont mortels, Paris, Gallimard, « Folio », 1974.

P. 274 : « Et soudain, un matin, comme je m’étais arrêté sur les bords du Tibre et que je regardais la silhouette massive du château Saint-Ange, par-delà ces décors sans vie, par-delà le vide de mon cœur, quelque chose se mit à vivre ; cela vivait hors de moi et au plus profond de moi : l’odeur noire des ifs, un pan de mur blanc sous le ciel bleu, mon passé. Je fermai les yeux et je vis les jardins de Carmona ; dans ces jardins, il y avait un homme qui brûlait de désir, de colère et de joie ; j’avais été cet homme, il était moi. Là-bas, au fond de l’horizon, j’existais avec un cœur vivant. Le jour même je pris congé du prince d’Orange, je quittai Rome, et je partis au galop sur les routes. »

❃ Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 383 : « C’est avec soulagement que le soir nous avons pris le train pour Kurashiki, une des rares villes du Japon qu’aient épargnées les guerres et les tremblements de terre. Toute la journée du lendemain nous nous y sommes promenés. Au milieu coule entre deux rangées de saules une étroite rivière qu’enjambent de petits ponts. Les vieilles rues sont bordées de maisons basses, aux toits de tuiles vertes ; dans les échoppes largement ouvertes on voyait des artisans fabriquer des ombrelles, des lanternes, des éventails ; de belles enseignes, en caractères noirs, décoraient les magasins plus importants. Un marchand de tissus nous a fait visiter sa maison : elle comprenait plusieurs cours intérieures et des jardins dans lesquels se dressaient des pavillons en bois. Nous avons été voir un village à quelques kilomètres de là ; la ferme où nous sommes entrés était remarquablement propre et confortable. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 103-104 : « A Avila, le matin, j’ai repoussé les volets de ma chambre ; j’ai vu, contre le bleu du ciel, des tours superbement dressées ; passé, avenir, tout s’est évanoui ; il n’y avait plus qu’une glorieuse présence : la mienne, celle de ces remparts, c’était la même et elle défiait le temps. Bien souvent, au cours de ces premiers voyages, de semblables bonheurs m’ont pétrifiée. »

Simone de Beauvoir, La Longue Marche, Paris, Gallimard, « Folio », 2022.

P. 33 : « D’ordinaire, pour rentrer, nous montions dans des cyclo-pousse ; n’étant pas sûrs de prononcer intelligiblement notre adresse, nous emportions avec nous un album sur lequel il y avait une photographie de l’hôtel. La première fois, incapables de demander aux conducteurs quel était le prix de la course, nous leur avons tendu au hasard un yen ; ils ont secoué la tête : c’était trop. Alors j’ai posé sur la paume de ma main de petites coupures : ils ont hésité, calculé, et pris seulement une partie de la somme. Ces scrupules m’ont donné une haute idée – que tout par la suite a confirmé – de l’honnêteté pékinoise. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre.I., Paris, Gallimard, 1990.

P. 120 : « En sortant de table, Toulouse m’a emmenée faire une grande promenade ; on a traversé des champs, on est descendues au bord d’une route, près d’une petite gare et on a bu un verre dans un bistro au bord de la route ; il y avait deux soldats qui gardaient la voie et il passait un tas d’autos pleines de militaires — ça sentait la guerre à plein nez, ça n’était pas comme Paris, mais ça faisait tout à fait campagne de France en temps de guerre. Cependant les villages étaient paisibles et tout beaux dans cette fin de jour. J’ai senti bien fort comme c’était vrai ce que vous m’aviez dit une fois, à Avignon je crois, sur le précieux que peut avoir un instant au sein du tragique ; je n’oubliais rien mais rien ne pouvait tuer la douceur de paysage. C’était tout à fait fort, cette promenade avec l’horizon barré et noir, et puis ce ciel, cette campagne qui n’entraient dans aucune histoire triste, qui n’entraient dans aucune histoire du tout, qui existaient avec leur sens propre dont j’étais pénétrée comme malgré moi. Ce sont les moments les plus vrais, les meilleurs ; c’est mieux que les minutes de pure distraction, et aussi que les moments d’horreur. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre. II., Paris, Gallimard, 1990.

P. 278 : « Je vous ai donc écrit hier de l’aérodrome de Terre-Neuve. On est reparti, et là j’ai trouvé le temps un peu long; il y avait du brouillard, il fallait lire ou dormir et la tête me faisait un peu mal. Mais premier effet de miracle au coucher du soleil quand le brouillard a fait place à un paysage de nuages, de mer et de terre, c’était la côte américaine, un ciel admirablement pur, des nuages extravagants troués d’eau bleue et de terre plate. J’ai dormi encore un peu et quand j’ai ouvert les yeux mon cœur a sauté. Avez-vous vu ça ? plus un nuage, une immense étoffe noire à perte de vue et sur ce fond des girandoles de lumière de toutes les couleurs, c’était extraordinaire cette découverte de l’Amérique à travers des étoiles et des chaînes de paillettes brillantes — on m’a dit que c’était Boston. »

❃ Simone de Beauvoir, Anne, ou quand prime le spirituel, Paris, Gallimard, « Folio », 2006.

P. 213 : « Ces pique-niques au bord de la Vézère représentaient pour les familles du pays une tradition sacrée ; les enfants s’installaient au bord de l’eau sous les peupliers, les parents s’asseyaient un peu en arrière, sur de gros blocs de pierre ; on posait à côté de soi une serviette de papier, un gobelet, des assiettes en carton, et les jeunes filles passaient à la ronde les immenses plats de pâté, de poisson froid, de bœuf en daube, de poulet à la gelée, qui composaient invariablement le repas. »

❃ Simone de Beauvoir, L’Invitée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 448 : « Elle s’approcha du feu ; elle savait bien ce qui manquait à cette soirée accueillante ; si seulement elle avait pu toucher la main de Gerbert, lui sourire avec une tendresse avouée, alors les flammes, l’odeur du dîner, les chats et les pierrots de velours noirs auraient gaiement comblé son cœur ; mais tout cela restait épars autour d’elle, sans la toucher, ça lui semblait presque absurde de se trouver là. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 332-333 : « La beauté de Copacabana est si simple que sur les cartes postales on ne la perçoit pas et qu’il a fallu quelque temps pour qu’elle me pénètre. J’ouvrais ma fenêtre, au sixième étage ; dans ma chambre entrait une chaude vapeur, avec une fraîche odeur d’iode et de sel, et le roulement des hautes vagues. La ligne des hauts buildings épouse, sur six kilomètres, la courbe douce de la vaste plage où meurt l’océan ; entre les deux, une avenue rigoureusement lisse : rien ne dérange la rencontre des façades verticales et du sable plat ; le dépouillement de l’architecture s’accorde à la nudité du sol et de l’eau. Une seule tache de couleur, sur la blancheur de la grève : des cerfs-volants de location, rouges et jaunes, tachetés de noir.  »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 42 : « Une amie m’avait donné l’adresse d’Espagnols antifranquistes. Sur leurs conseils, j’allai à Tetuan, à Vallecas. Tout au nord de Madrid, je vis, accroché à des collines, un quartier vaste comme un gros bourg et sordide comme une zone : des masures aux toits rouges, aux murs de pisé, remplies d’enfants nus, de chèvres et de poules ; pas d’égouts, pas d’eau : des fillettes allaient et venaient, courbées sous le poids des seaux ; les gens marchaient pieds nus ou en pantoufles, à peine vêtus ; parfois, un troupeau de moutons traversait une des ruelles, soulevant un nuage de poussière rouge. Vallecas était moins campagnard, on y respirait une odeur d’usine ; mais c’était le même dénuement ; les rues servaient de champ d’épandage ; des femmes lavaient des loques sur le seuil de leurs taudis ; toutes vêtues de noir, la misère durcissait leurs visages qui paraissaient presque méchants. »

❃ Simone de Beauvoir, Le Sang des autres, Paris, Gallimard, « Folio », 1973.

P. 299 : « Elle s’arrêta net. Sur la place de la Contrescarpe, quatre autobus étaient rangés contre les trottoirs ; il y en avait deux vides, à gauche du terre-plein ; ceux de droite étaient pleins d’enfants. Des agents montaient la garde sur les plates-formes. Une longue file de femmes débouchait de la rue Mouffetard, encadrée par d’autres agents. Elles marchaient deux par deux et tenaient es baluchons à la main. La petite place était silencieuse comme une place de village. A travers les vitres des grosses voitures, on apercevait de petits visages bruns et traqués. Tout autour de la place, immobiles, les gens regardaient. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Belles Images, Paris, Gallimard, « Folio », 1972.

P. 126 : « Laurence sort sur la terrasse qui domine la plaine. Au loin, la blancheur du Sacré-Cœur, les ardoises des toits de Paris brillent sous le ciel d’un bleu intense. C’est un de ces jours où la gaieté du printemps perce sous la froidure de décembre. Des oiseaux chantent dans les arbres nus. Sur l’autostrade, en contrebas, des autos filent, étincelantes. Laurence s’immobilise ; le temps soudain s’est arrêté. Derrière ce paysage concerté, avec ses routes, ses grands ensembles, ses lotissements, les voitures qui se hâtent, quelque chose transparaît, dont la rencontre est si émouvante qu’elle oublie les soucis, les intrigues, tout : elle n’est plus qu’une attente sans commencement ni fin. L’oiseau chante, invisible, annonçant le lointain renouveau.  »

❃ Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux ; suivi de Entretiens avec Jean-Paul Sartre, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

La Cérémonie des adieux

P. 121-122 : « Presque tout de suite, nous sommes partis en bateau pour la Crète, emmenant la voiture avec nous. J’avais retenu de confortables cabines et nous avons fait une excellente traversée. C’était poétique de nous retrouver à sept heures du matin, pendant que le soleil se levait, sur une route inconnue qui longeait la mer. L’hôtel d’Elounda Beach m’a semblé un vrai paradis, avec ses bungalows crépis de blanc, éparpillés au bord de l’eau, ou un peu en retrait, parmi des plantes odorantes et des fleurs aux couleurs vives.  »

Entretiens avec Jean-Paul Sartre

P. 343 : « S. de B. – On avait dit qu’on parlerait de la lune. »

❃ Simone de Beauvoir, La Femme rompue, Paris, Gallimard, « Folio », 1991.

« L’Âge de discrétion »

P. 76-77 : « Manette a levé les yeux de son journal :

– Je commence à croire que je verrai de mes yeux des hommes sur la lune !

– Des tes yeux ? Tu feras le voyage ? a demandé André d’une voix rieuse.

– Tu me comprends très bien. Je saurai qu’ils y sont. Et ça sera des Russes, mon petit. Les Amerlos, avec leur oxygène pur, ils ont fait chou blanc.

– Oui, maman, tu verras des Russes sur la lune, a dit André tendrement.

– Penser qu’on a commencé dans des cavernes, avec juste nos dix doigts à notre service, a repris rêveusement Manette. Et on est arrivés où on en est : avoue que ça encourage. »

« Monologue »

P. 87 : « Un cabriolet blanc avec des coussins noirs c’est chouette et les types sifflaient quand je passais des lunettes obliques sur le nez un foulard d’Hermès sur la tête alors qu’ils croient m’épater avec leurs tacots mal lavés et les gueulantes de leurs klaxons ! »

« La femme rompue »

P. 225 : « Pauvre Colette ! J’avais pris soin de lui téléphoner deux fois, d’une voix gaie, pour qu’elle ne s’inquiète pas. Mais ça l’a tout de même étonnée que je n’aille pas la voir, que je ne lui demande pas de venir. Elle a sonné et tambouriné avec tant de violence que je lui ai ouvert. Elle a eu un air si stupéfait que je me suis vue dans ses yeux. J’ai vu l’appartement, et j’ai été stupéfaite aussi. Elle m’a forcée à faire ma toilette et une valise, et à venir m’installer chez elle. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Mandarins. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 142 : « Henri riait lui aussi en serrant le bras de Nadine ; il tournait la tête à droite, à gauche, avec une joie incrédule : le passé était au rendez-vous. Une ville du Sud, une ville brûlante et fraîche avec à l’horizon la promesse de la mer et un vent salé battant ses promontoires : il la reconnaissait. Et pourtant elle l’étonnait plus qu’autrefois Marseille, Athènes, Naples, Barcelone, parce qu’aujourd’hui toute nouveauté touchait au prodige ; elle était belle cette capitale au cœur sage, aux collines désordonnées, avec ses maisons glacées de couleurs tendres et ses grands bateaux blancs. »

❃ Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 286 : « Avant de regagner Meyrignac, nous nous arrêtâmes deux jours à Lourdes. Je reçus un choc. Moribonds, infirmes, goitreux : devant cette atroce parade, je pris brutalement conscience que le monde n’était pas un état d’âme. Les hommes avaient des corps et souffraient dans leurs corps. Suivant une procession, insensible au braillement des cantiques et à l’odeur surie des dévotes en liesse, je me fis honte de ma complaisance à moi-même. Rien n’était vrai que cette opaque misère. J’enviai vaguement Zaza qui, pendant les pèlerinages, lavait la vaisselle des malades. Se dévouer. S’oublier. Mais comment ? Pour quoi ? Le malheur, travesti par de grotesques espoirs, était ici trop dénué de sens pour me dessiller les yeux. Je macérai quelques jours dans l’horreur ; puis je repris le fil de mes soucis. »

❃ Simone de Beauvoir, Une mort très douce, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 71 : « Elle respirait l’odeur de l’eau de Cologne, du talc : « Ça sent bon. » Elle a fait disposer sur la table roulante les bouquets et les pots de fleurs : « Les petites roses rouges viennent de Meyrignac. Il y a encore des roses à Meyrignac. » Elle nous a demandé de relever le rideau qui voilait la fenêtre, elle a regardé à travers la vitre le feuillage doré des arbres : « C’est joli : de chez moi je ne verrais pas ça ! » Elle souriait. Et nous avons eu, ma sœur et moi, la même pensée : nous retrouvions le sourire qui avait ébloui notre petite enfance, un radieux sourire de jeune femme. »

❃ Simone de Beauvoir, Malentendu à Moscou, Paris, L’Herne, 2013.

P. 78-79 : « L’hôtel où ils descendirent à Leningrad charmait André. De longs corridors, sur lesquels donnaient des portes gris perle, avec dans le haut une vitre ovale, encadrée de festons rococo et tendue d’un rideau de soie rose, verte ou bleue selon les étages. Dans la chambre, une alcôve que masquait un rideau et de vieux meubles attendrissants : un lourd bureau en faux marbre, un canapé de cuir noir, une table recouverte d’un tapis à franges. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Inséparables, Paris, L’Herne, 2020.

P. 128 : « De l’eau bleue, de vieux chênes, une herbe épaisse ; nous nous serions couchées dans l’herbe, nous aurions déjeuné d’un sandwich, nous aurions parlé jusqu’au soir : une après-midi de parfait bonheur, me dis-je avec mélancolie en aidant Andrée à déballer paniers et bourriches. Que de tracas ! Il fallait dresser les tables, disposer le buffet, étaler les nappes aux bons endroits. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 507-508 : « Au mieux, si on me lit, le lecteur pensera : elle en avait vu des choses ! Mais cet ensemble unique, mon expérience à moi, avec son ordre et ses hasards — l’Opéra de Pékin, les arènes d’Huelva, le candomblé de Bahia, les dunes d’El-Oued, Wabansia Avenue, les aubes de Provence, Tirynthe, Castro parlant à cinq cent mille Cubains, un ciel de soufre au-dessus d’une mer de nuages, le hêtre pourpre, les nuits blanches de Leningrad, les cloches de la libération, une lune orange au-dessus du Pirée, un soleil rouge montant au-dessus du désert, Torcello, Rome, toutes ces choses dont j’ai parlé, d’autres dont je n’ai rien dit — nulle part cela ne ressuscitera. Si du moins elle avait enrichi la terre ; si elle avait engendré… quoi ? une colline ? une fusée ? Mais non. Rien n’aura eu lieu. »

❃ Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 634 : « Cette fois, je ne donnerai pas de conclusion à mon livre. Je laisse au lecteur le soin d’en tirer celles qui lui plairont. »

II. Liens des vidéos

Vidéo 1 : https://youtu.be/XppiNeQDBoc

Vidéo 2 : https://youtu.be/JJ3Yko53K_U

Vidéo 3 : https://youtu.be/cj4mbOZRDIc

Vidéo 4 : https://youtu.be/Mk4TOFlyMwI

Vidéo 5 : https://youtu.be/_cafJNjnk44

Vidéo 6 : https://youtu.be/mCVlA6G_R-U

Vidéo complète : https://youtu.be/68FJ171Dfmg

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026 », mars 2026, Voyages autour de mon cerveau. URL : https://vadmc.hypotheses.org/29125