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« La musique du cœur : Mohabbatein » VADMC

La musique du cœur : Mohabbatein

L’un regarde le soleil en face pour le défier. L’autre se laisse baigner par la chaleur de l’astre. L’un a perdu sa femme, puis sa fille, suicidée. L’autre a perdu sa fiancée, l’unique amour de sa vie, suicidée. Tous deux ont connu le deuil. Mais l’un transforme sa douleur en règle, en interdiction, en contrôle. L’autre transforme la sienne en musique et en transmission.

Dans Mohabbatein (Aditya Chopra, 2000), l’un, Narayan Shankar (Amitabh Bachchan), est le sévère directeur de l’université Gurukul. L’autre, Raj Aryan Malhotra (Shahrukh Khan), est le professeur de musique. Ancien étudiant de Gurukul, il en a été chassé pour avoir osé tomber amoureux et vouloir épouser Megha (Aishwarya Rai Bachchan), fille du directeur. Cette dernière, déchirée entre son affection filiale et son amour pour Raj, a préféré se donner la mort plutôt que de désobéir à son père.

Shankar perd ainsi non seulement sa fille, mais aussi celle qui assurait le fonctionnement de son espace domestique. Après la disparition de son épouse, Megha avait pris en charge la maison et les besoins quotidiens de son père, sans que ce travail soit véritablement nommé ni valorisé.

Comme le père de L’Héritière (William Wyler, The Heiress, 1949), Shankar dirige son existence et celles des autres d’une main de fer. Veuf, privé de sa fille, et directeur d’une université non mixte, il refuse que les autres puissent choisir une vie différente de celle qu’il a imposée à lui-même. Sa souffrance ne devient pas une ouverture aux autres, mais une justification du contrôle. Il préfère régner en maître, par la contrainte et la peur, tout en demandant à Megha, de son vivant, de lui dire qu’il est un bon père et quelqu’un de bien. Shankar exige l’amour filial de Megha tout en lui refusant la liberté qui permettrait un véritable amour entre eux. Il veut être aimé comme père, mais refuse qu’elle existe comme femme. Le suicide de Megha ne le fait pas changer de comportement ni d’avis. Son monde intime s’effondre, mais il répond à cette disparition en renforçant encore son besoin de maîtrise sur les autres.

Il accepte difficilement d’engager, pour la première fois dans l’histoire de Gurukul, un enseignant en musique. Car la musique est, dans ce film, envisagée comme le langage du cœur. Raj va bouleverser bien plus qu’une tradition : il va permettre aux étudiants, au moins à trois d’entre eux, d’exprimer leurs sentiments aux jeunes filles qu’ils aiment. Raj va bouleverser bien plus qu’une tradition : il va permettre aux étudiants de vivre ce que lui-même n’a pas pu vivre avec Megha, c’est-à-dire un amour choisi et partagé.

Quant aux autres étudiants, ils vont partager un magnifique moment de fête mixte avec les étudiantes de l’université féminine non mixte, située non loin de Gurukul. Le féminin n’est plus une caste séparée du masculin, mais une composante très agréable de leur univers d’étude. Et qui ne les empêche pas d’étudier. Et réciproquement. On pourrait presque imaginer un Mohabbatein 2, avec comme objectif de rendre Gurukul mixte.

Quant aux trois jeunes hommes, tous en première année et partageant la même chambre, leur trajectoire existentielle est accompagnée de la musique de leur professeur, Raj. Son violon, son accordéon et son tambour les encouragent à aller de l’avant. Vikram (Uday Chopra), très sportif, s’éprend d’Ishika (Shamita Shetty), étudiante qui répète durement pour gagner le concours de danse de son école. Leurs disputes et joutes corps à corps finissent par adoucir la distance d’Ishika vis-à-vis de Vikram. Après la musique de Raj, c’est la danse qui permet à Ishika et Vikram de transformer l’affrontement en rapprochement.

Le romantique Karan (Jimmy Shergill) a le coup de foudre pour Kiran (Preeti Jhangiani), jeune veuve de son âge. Kiran, comme Megha, doit obéir aux ordres d’un homme qui prétend savoir ce qui est bon pour elle : son beau-père, un général plus que rigide (Amrish Puri), qui refuse d’envisager la mort de son fils au combat, sans doute lors du conflit de Kargil, au vu de la date du film. Comme Shankar avec Megha, le général enferme une jeune femme vivante dans le souvenir d’un homme disparu. Son refus du deuil transforme Kiran en gardienne d’une absence. Sa souffrance ne lui donne pourtant pas le droit de décider de la vie d’une autre personne.

Le général réagit violemment quand son autre belle-fille (Shefali Shetty) l’exhorte à cesser d’enfermer Kiran dans une existence étouffante. Comme Shankar avec Megha, le général confond protection et possession. Kiran réussit, grâce à Raj, à s’infiltrer dans la famille du général, en donnant des leçons de piano à Ayush (Parzun Dastur), puis à Karan.

Kiran retrouve ainsi goût à la vie, en se remettant à danser, d’abord chez son beau-père, puis en public, lors de la fête générale hors université de la seconde partie du film. La sororité de sa belle-sœur et l’amour en musique de Kiran payent. Le général, malgré son immense douleur, accepte de commencer à faire le deuil de son fils décédé.

Et, quand Karan avoue son amour à Kiran le jour de la Saint-Valentin, sur une feuille morte, elle ne part pas en excursion organisée avec d’autres femmes. Karan et Kiran s’embrassent alors en pleine rue, au milieu des camions militaires. Les soldats applaudissent ce bel amour qui vient de s’épanouir. Le lieu du baiser devient une sorte de réparation. La mort n’a pas le dernier mot, puisque le souvenir du mari disparu n’interdit pas la vie. Ainsi, aimer à nouveau n’est pas trahir celui qui est mort, et que Karan n’a jamais aimé.

Le sérieux Sameer (Jugal Hansraj) est amoureux depuis leur enfance commune de Sanjana (Kim Sharma). Il la retrouve dans la ville attenante à l’université, mais… elle a un petit ami, Deepak (Raman Lamba). Deepak est riche, qui plus est, alors que Sameer et Sanjana sont d’origine bien plus modeste, sans être pauvres. Sanjana, pépiante jeune personne, est absolument ravie de retrouver son ami Sameer. Mais l’amitié n’est pas l’amour.

Si ce n’est que Deepak se conduit comme un goujat lors d’une fête dans sa somptueuse demeure familiale, en jetant Sanjana dans l’eau de la piscine. Humiliée, elle pleure. Il s’excuse, tout en ordonnant à Sameer, engagé comme serveur à cette fête, de la faire sortir de l’eau. Il n’est pas question que lui, Deepak, se mouille, ni un·e de ses riches ami·es. Sameer s’exécute. Il revêt Sanjana de sa veste, car elle est trempée. Il la protège, sans machisme, en lui restituant sa dignité. Ils partent, laissant Deepak avec ses amis et amies. Une fois remise, Sanjana écoute Sameer lui dire son amour. Elle aussi l’aime. Ils s’enlacent puis dansent, radieux.

Les trois histoires d’amour racontent ainsi trois victoires différentes contre l’enfermement : le rapprochement par le jeu, la renaissance après le deuil, et la restauration de la dignité après l’humiliation.

Mais… tout cela contrevient aux règles de Gurukul. Shankar, ravi, ordonne à Raj de reconnaître publiquement sa mauvaise influence sur les étudiants.

Vaincu, Raj accepte, puis se rebiffe.

Devant l’ensemble des étudiants, il parle d’amour, de tendresse, de musique et de cœur. Il défend l’idée d’un être humain sensible et intelligent, et non d’une machine destinée à obtenir les places les plus prestigieuses dans la société. Il rappelle son vœu fait à Megha : transformer Gurukul en un lieu vivant, et non plus en un endroit sans âme. En introduisant la musique dans cet espace qui en était privé, il tente de rendre à cette institution ce qu’elle avait perdu : la capacité de faire vibrer les êtres humains. Il espère même parvenir à toucher, au plus profond de sa dureté, celui qui rejoint les parages des anti-héros occidentaux Dark Vador et Voldemort.

Et il y arrive, par ce discours. Shankar revient à la vie, c’est-à-dire à la sensibilité, qui n’est pas sensiblerie, mais intelligence du cœur. Il accepte Raj comme gendre, comme si Megha l’avait véritablement épousé. Il lui confie la direction de Gurukul. Tous deux pourront se laisser réchauffer par la soleil matinal. Megha viendra se glisser entre eux, souriante, heureuse enfin.

Place à la musique ensoleillée.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « La musique du cœur : Mohabbatein », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32346

Musique, couleurs, création – Interview de Claire Marin, artiste contemporaine

Nous remercions chaleureusement Claire Marin d’avoir répondu à nos questions. 

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La photographie de couverture est de ©Linda Aldeano.

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Tiphaine Martin – Comment en es-tu venue à te spécialiser en calligraphie ?

Claire Marin – C’est une belle histoire, qui s’est tissée très lentement.

Quand j’étais enfant, j’écrivais sur mes tableaux. Mais je ne savais même pas que la calligraphie existait et j’ai pratiqué d’autres métiers sans lien avec la création pendant longtemps. Même si, dès le début, je voulais peindre et écrire.

Puis à la trentaine, j’ai décidé de me consacrer à ces passions. Toujours sans rien connaître de la calligraphie… que j’ai découverte lors d’un voyage au Japon en 2018.

À ce moment, ce ne furent pas tant les formes qui m’ont parlé. Ce fut l’encre noire et toute la spiritualité qu’elle véhiculait. Jusqu’alors, je ne parvenais jamais à mettre de noir dans mes tableaux. Cela générait de la lourdeur et de la tristesse en moi. C’est le Japon qui m’a offert de voir la lumière du noir. Et c’est ce noir qui m’a ouvert aux lettres hébraïques que j’allais rencontrer quelques mois plus tard.

Dès le début, il s’est passé quelque chose de très fort avec ces lettres. Comme si je les avais déjà dans ma main. Et ma main aimait cet outil qui n’était pas un pinceau comme en Asie, mais un calame. C’est à dire une plume carrée. Immédiatement, j’ai eu la sensation de faire corps avec cette plume.

Je ne voulais pas forcément devenir calligraphe, mais j’ai contacté Frank Lalou car je m’amusais avec ses cahiers d’exercices. Et lui, il ne voulait plus enseigner.

Mais avec sa femme, ils animaient un stage sur la danse des lettres (La Tehima) et j’y suis donc allée. Pour le plaisir de mieux connaître cet univers.

Et là, il y a eu ce que l’on peut appeler une rencontre : Frank a eu à nouveau le désir de transmettre et moi, celui de recevoir.

C’était en 2021. Et c’est à cette même période que j’ai lu Passagère du silence de Fabienne Verdier. J’ai su alors que je voulais devenir calligraphe… ou plutôt, que je l’étais déjà sans le savoir!

À partir de là, tout est allé très vite. Je calligraphiais tous les jours, au minimum quatre ou cinq heures. J’avais soif d’apprendre. Y compris la langue hébraïque que je ne connaissais pas. J’ai donc commencé des cours d’hébreu biblique à l’Institut Universitaire Européen Rachi de Troyes, qui était le lieu d’étude le plus proche de chez moi puisque j’habitais dans l’Yonne à cette époque.

Puis j’ai commencé à exposer mes tableaux de calligraphie en différents lieux. Et en 2022, il y a eu la sortie de mon premier livre sur ce sujet Tu seras une lettre… publié aux Éditions l’Andriague.

Je suis retournée au Japon et aussi en Corée en 2024 pour y présenter deux expositions. Ce fut une expérience extraordinaire. D’autant que je venais de recevoir mon diplôme de calligraphe. Jamais aucun diplôme n’avait eu autant de valeur à mes yeux.

Et très vite ensuite, moi qui me croyais trop jeune pour transmettre à mon tour, le fait d’enseigner s’est imposé naturellement. Je me souviens avoir dit alors à mon maître de calligraphie que je n’étais pas prête pour ça. Sa réponse est gravée dans ma mémoire :

 Ce n’est pas toi qui décides si tu es prête.

Peut-être est-ce à cet instant que j’ai ressenti l’âme de cet art : se laisser traverser par le Souffle.

T.M.Pourquoi utilises-tu de la couleur dans tes calligraphies ?

C.M. – En calligraphie, l’usage de la couleur est un cheminement. Car la tradition, c’est « Feu noir sur Feu blanc ». C’est à dire le noir de l’encre sur le blanc du papier.

Auquel le rouge vient s’ajouter quand l’œuvre est achevée. Le rouge, c’est la signature, l’identité.

Tant et si bien que c’est plutôt la couleur qui semble s’inviter au moment qu’elle choisit.

Et son apparition, je l’ai vécu comme une naissance. L’incarnation d’un esprit dans une matière.

Peut-être parce que j’ai été d’abord peintre avec un goût très fort pour les couleurs, dans lesquelles je sentais une véritable puissance alchimique. Et aussi probablement parce que même quand j’écrivais des textes, j’associais toujours des couleurs aux personnages, aux événements, aux situations.

Il est d’ailleurs intéressant de savoir que scientifiquement, nos yeux voient uniquement le noir et blanc. C’est notre cerveau qui perçoit les couleurs. Cela rejoint l’idée maîtresse de la calligraphie qui exprime cette différence entre le Réel et la réalité : le réel, c’est le vide ; et la réalité, notre perception.

Or, effectivement, chacun a sa propre vision des couleurs. Et sur ce sujet, je pense toujours à ma mère. Avec laquelle on ne voit jamais les mêmes couleurs. Et pourtant, ni elle ni moi ne sommes daltoniennes ! Elle voit bleu quand je vois vert, je vois rose quand elle voit rouge etc. Au début, par excès de jeunesse, je pensais bien sûr qu’elle avait tort et que j’avais raison. Puis avec l’expérience artistique, l’apprentissage – parfois douloureux – des expositions où ce que l’on présente est rarement vu comme on l’a créé, je me suis ouverte à l’altérité.

Une altérité parfaitement à l’image de la multitude de couleurs qui éclairent nos vies. Comme si quelque part, le chemin vers la couleur était un chemin d’humanité.

T.M. – Qu’est-ce que le fait de mêler de la musique, entendue ou non, dans tes œuvres, ajoute à celles-ci ?

C.M. – C’est une joie profonde de faire vivre la musique à travers la calligraphie. Il y a plein de métiers que j’aurais aimé explorer plus profondément, et notamment celui de chanteuse. Je chante mais ce n’est pas mon métier principal. Et je ne suis pas compositrice, je ne joue d’aucun instrument. En revanche, je suis un vrai juke box ! Je connais des milliers de chansons par cœur.

C’est certainement cet amour du chant qui a orienté ma démarche. Elle porte sur une calligraphie picturale fondée sur le son et la musicalité des lettres. Et ce sont les racines des lettres hébraïques qui m’ont permis de le faire.

C.M. – Historiquement, ces lettres qui se trouvent être à l’origine des nôtres, sont issues des hiéroglyphes égyptiens. Car le monde, tout comme nous, pour pouvoir communiquer par écrit, a d’abord dessiné. Puis au fil des siècles, des progrès techniques et des besoins, ces dessins se sont simplifiés. Jusqu’à devenir des signes. Puis des lettres. Puis nos alphabets.

Le premier fut créé par les Phéniciens, puis réinterprétés par les Hébreux, qui avec 22 lettres, ont écrit La Bible. La Bible qui était faite pour être chantée. Mais comme il n’y avait aucune indication écrite sur ce chant et que cet alphabet était consonantique, des scribes juifs du Moyen Âge, les Massorètes ont inventé des signes autour des lettres pour matérialiser les sons : les « cantillations » pour les intonations du chant et les « nikoud » pour la prononciation des voyelles.

C’est ainsi que, dans mes explorations, est née l’idée d’associer le son des voyelles à des couleurs et d’intégrer celui des cantillations à la calligraphie. Ce qui génère progressivement un paysage tissé de lettres. Des lettres qui sont un corps au-delà des mots. Des lettres en tant que vibrations. Des lettres dont le son fait œuvre de création.

T.M. – Tu te lèves le matin : en chantant, en dessinant, en dansant… liste non exhaustive ?

C.M. – En calligraphiant ! Avec un mug de café et un carré de chocolat… noirs pour les deux bien entendu !

Le matin est mon plus grand bonheur depuis toujours. C’est un moment sacré qui m’appartient pleinement. Et depuis toujours, je me lève naturellement très tôt. Cela m’offre le temps de commencer chaque jour par faire quelque chose que j’aime. C’est comme un capital énergie afin d’accueillir au mieux ce qui se présentera au fil de la journée… dont on ne sait jamais de quoi elle sera faite !

T.M. – Tu peins, tu es musicienne, tu écris : est-ce que tu as d’autres amours artistiques ?

C.M. – Je crois que cela constitue tous mes amours. Je mettrais simplement l’écriture en premier, que ce soit pour calligraphier ou rédiger des textes, c’est ce qui m’anime le plus profondément. Les lettres sont mes compagnes. Et pour le lien à la musique, j’ai plutôt tendance à me voir en conteuse qui chante plutôt qu’en musicienne. Mais ça me touche d’être associée à ce mot car c’est l’un des métiers pour lequel j’ai le plus d’admiration.

T.M. – Dans quel(s) lieu(x) exposes-tu actuellement ?

C.M.J’ai la chance d’avoir rencontré une merveilleuse galeriste, Maïlyn Bruniquel, avec laquelle nous nous sommes immédiatement senties en harmonie. Mon travail est donc toujours exposé, avec celui d’autres artistes, dans sa galerie du même nom qui est située à Sète, la ville où je réside.

Puis du 21 août au 27 septembre prochain, je présenterai une exposition personnelle au Musée-Galerie Carnot à Villeneuve-sur-Yonne. Elle sera consacrée à « La Bible musicale » que je suis en train de calligraphier et dont ce sera la première restitution. D’autres suivront en 2027 à Montpellier et à Troyes notamment.

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Sites

Claire Marin : https://www.clairemarin.net/

Galerie Maïlyn Bruniquel, Sète : https://galeriemailynbruniquel.fr/

Musée-Galerie Carnot, Troyes (via celui de la ville) : https://www.villeneuve-yonne.fr/culture-tourisme/expositions-musees/
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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Claire Marin, « Musique, couleurs, création – Interview de Claire Marin, artiste contemporaine », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30999

Affiche Simone de Beauvoir-Parcours d’une intellectuelle VADMC

Simone de Beauvoir, parcours d’une intellectuelle – La noce de l’entre-deux-guerres – 1929-1939

Diplôme d’agrégation de philosophie en poche, Beauvoir souffle deux années à Paris, avec ou sans Jean-Paul Sartre. Elle se remet tant bien que mal du décès brutal de Zaza, due à une encéphalite aiguë. Elle habite seule, dans une pension. Elle donne quelques cours particuliers de philosophie. Surtout, elle voyage : en France (à Lyon, en Bretagne…) et en Espagne.

Elle poursuit sa conquête du monde lorsqu’elle est nommée professeure à Marseille en 1931, puis à Rouen de 1932 à 1936. Elle parcourt volontiers les calanques et les pics provençaux, à raison de cinquante kilomètres par jour.  Elle trompe alors et son ennui de Parisienne « exilée » (selon ses propres termes) et le manque physique de Sartre, nommé professeur de philosophie dans un lycée du Havre. Quand elle enseigne à Rouen, si la Normandie ne l’attire guère, elle profite des trains pour se rendre régulièrement à Paris, avant d’y être nommée, à partir de 1936.

Les vacances scolaires sont l’occasion d’aller en Allemagne, en Italie, en Grèce, au Maroc, et à nouveau en Espagne. Elle entame une liaison avec Jacques-Laurent Bost, élève de Sartre, qui a huit ans de moins qu’elle.

Elle s’astreint à l’écriture. Après des brouillons infructueux, elle parvient à façonner un recueil de nouvelles. Refusé, il sera publié en 1979, sous le titre Quand prime le spirituel.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, parcours d’une intellectuelle – La noce de l’entre-deux-guerres – 1929-1939 », Voyages autour de mon cerveau, juin 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/25756

 

Un drôle de Pygmalion : M. Rochester VADMC

Un drôle de Pygmalion : Edward Rochester

Bien entendu, ils n’auraient jamais dû se rencontrer. Elle la glace (semble-t-il), lui le feu. Il est de taille moyenne et large d’épaules, elle est petite et maigre. Il est propriétaire terrien, elle est préceptrice. Il a beaucoup vécu, elle sort d’un orphelinat. Il est tourmenté, elle est introvertie. Ils ont une vingtaine d’années de différence. Ah si, ils ont en commun un caractère bien trempé, et ni l’un ni l’autre ne sont beaux.

L’orphelinat, où l’Anglaise Jane a vécu depuis l’âge de dix ans, placée par sa tante par alliance, est devenu un lieu tranquille depuis que l’infâme Brocklehurst, le gestionnaire, a été remercié par le comité de gestion de l’orphelinat, suite aux nombreuses morts, consécutives d’une épidémie de typhus, due à la malnutrition et au manque d’hygiène. Elle, Jane, aurait d’ailleurs pu y rester toute sa vie, d’élève devenue professeure, y coulant une vie paisible de célibataire indépendante financièrement.

Mais… mais son ancienne professeure et désormais directrice de l’orphelinat, Miss Temple, se marie, et part au-delà des collines avec son mari. Et Jane Eyre a envie, elle aussi, de découvrir le vaste monde. À dix-huit ans, elle postule pour un emploi de préceptrice. Elle en obtient un au manoir de Thornfield, loin, très loin de l’orphelinat, et non loin d’une petite ville de province. Enfin, du changement !

Elle tombe bien. La gouvernante du manoir, Madame Fairfax, est une douce veuve âgée. Son élève, Adèle, est une Française d’une dizaine d’années. Elle est la fille naturelle du propriétaire du manoir, Monsieur Rochester, absent depuis de longues semaines, et d’une danseuse française, Céline Warens, décédée. Jane vit alors dans une communauté presque exclusivement féminine, à part quelques domestiques mâles, ce qui ne la change guère de l’orphelinat. Cependant, elle a plus de liberté de mouvement, elle voit un peu plus de monde, elle peut contempler l’horizon depuis le toit du manoir, et peut se rendre de temps à autre en ville.

La pulsion viatique est forte chez Jane, à rebours de ce qui est alors enseigné aux filles, en pleine ère victorienne. Rappelons tout de même qu’en Angleterre, les voyageuses solitaires sont déjà plus nombreuses que leurs consœurs françaises (cf. Sylvain Venayre, « Au-delà du baobab de Mme Livingstone. Réflexions sur le genre du voyage dans la France du XIXe siècle. », Voyageuses, Clio, n°28, 2008, p. 99-120, p. 104-105).

L’autrice du roman Jane Eyre, paru en 1847, Charlotte Brontë, renverse alors le cliché de la rencontre romantique de type Willoughby-Marianne dans Raison et Sentiments (Jane Austen, Sense and Sensibility, 1811). Ce n’est pas Jane qui tombe à la renverse presqu’aux pieds d’un bel et sombre inconnu, comme Marianne devant le très charmant (mais finalement infâme) Willoughby (Jane Austen, Raison et sentiments, Paris, 10/18, 1995, p. 45. Traduction Jean Privat). C’est au contraire un cavalier qui tombe de son cheval, qui lui-même a glissé sur le verglas hivernal de la route (Charlotte Brontë, Jane Eyre, New York, Bantam Book, 1981, p. 104-107).

Brontë inverse ici les normes de genre. Pilot, le chien du cavalier, heureusement, n’a rien, tout comme le cheval, qui se rétablit rapidement sur ses pattes. Jane aide le cavalier, maugréant, à se relever et à remonter à cheval. La timidité de Jane reçoit très bien la rudesse du cavalier, plus que s’il avait été gracieux et poli, voire tenté de flirter. Il s’éloigne, elle repart. Fin de l’épisode. Fin du roman ?

Non, bien sûr, car ledit cavalier n’est autre que Monsieur Rochester, Edward de son prénom. Il va jouer au Pygmalion avec Jane, pendant et après la convalescence de sa cheville foulée, ce dont elle est ravie – Jane, pas la cheville (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 136-137 ; 146) :

(…) he liked to open to a mind unacquainted with the world glimpses of its scenes and ways (I do not mean its corrupt scenes and wicked ways, but such as derived their interest from the great scale on which they were acted, the strange novelty by which they were characterised); and I had a keen delight in receiving the new ideas he offered, in imagining the new pictures he portrayed, and following him in thought through the new regions he disclosed, never startled or troubled by one noxious allusion.

The ease of his manner freed me from painful restraint: the friendly frankness, as correct as cordial, with which he treated me, drew me to him. I felt at times as if he were my relation rather than my master: yet he was imperious sometimes still; but I did not mind that; I saw it was his way. So happy, so gratified did I become with this new interest added to life, that I ceased to pine after kindred: my thin crescent-destiny seemed to enlarge; the blanks of existence were filled up; my bodily health improved; I gathered flesh and strength. (…) I had more colour and more flesh, more life, more vivacity, because I had brighter hopes and keener enjoyments.

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Jane Eyre, Librairie Hachette et Cie,, 1854, p. 172-173. Traduction de Mme Lesbazeilles-Souvestre) :

(…) il aimait à montrer quelques scènes du monde à un esprit qui ne connaissait rien de la vie, il ne me mettait pas sous les yeux des actes mauvais et corrompus ; mais il me parlait de choses pleines d’intérêt pour moi, parce qu’elles avaient lieu sur une échelle immense et qu’elles étaient racontées avec une singulière originalité. J’étais heureuse lorsqu’il m’initiait à tant d’idées neuves, qu’il faisait voir de nouvelles peintures à mon imagination, et qu’il révélait à mon esprit des régions inconnues ; il ne me troublait plus jamais par de désagréables allusions.

Ses manières aisées me délivrèrent bientôt de toute espace de contrainte ; je fus attirée à lui par la franchise amicale avec laquelle il me traita. Il y avait des moments où je le considérais plutôt comme un ami que comme un maître ; cependant quelquefois encore il était impérieux, mais je voyais bien que c’était sans intention. Ce nouvel intérêt ajouté à ma vie me rendit si heureuse, si reconnaissante, que je cessai de désirer une famille ; ma destinée sembla s’élargir ; les vides de mon existence se remplirent ; ma santé s’en ressentit, mes forces augmentèrent.

Le corps suit l’épanouissement du mental. Jane a cependant été un peu effarouchée par l’abrupt cordialité de Rochester, elle si habituée à être foulée aux pieds de plus puissant qu’elle, sans oublier son éducation rigidement genrée à l’orphelinat. Rochester la rassure (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 129) :

(…) but, in time, I think you will learn to be natural with me, as I find it impossible to be conventional with you; and then your looks and movements will have more vivacity and variety than they dare offer now. I see at intervals the glance of a curious sort of bird through the close-set bars of a cage: a vivid, restless, resolute captive is there; were it but free, it would soar cloud-high.

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 165) :

Mais bientôt, je l’espère, vous apprendrez à être naturelle avec moi, parce qu’il m’est impossible de ne pas l’être avec vous ; alors vos mouvements et vos regards seront plus vifs et plus variés. Quelquefois, vous jetez autour de vous un coup d’œil curieux comme celui de l’oiseau qui regarde à travers les barreaux de sa cage ; vous ressemblez à un captif remuant, résolu, qui, s’il était libre, volerait jusqu’aux nuages (…).

Les propos de Rochester sont programmatiques, comme souvent dans les fictions. Nous retrouverons l’image de l’oiseau Jane plus tard dans le récit, après avoir lu en rêvant avec Jane, dans la scène inaugurale du roman, L’Histoire des oiseaux britanniques, de Bewick.

Donc, me direz-vous, tout va bien ? Rochester forme intellectuellement son employée, qu’il considère de plus en plus comme une amie. Il lui raconte ainsi comment il a recueilli Adèle. Jane, de son côté, sans oublier leur différence sociale, ne se gêne pas pour taquiner son maître, ni pour le contredire, tout en appréciant le mouvement et l’animation que la présence de Rochester met dans le manoir (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 101), puisque :

It is in vain to say human beings ought to be satisfied with tranquillity: they must have action; and they will make it if they cannot find it. Millions are condemned to a stiller doom than mine, and millions are in silent revolt against their lot. Nobody knows how many rebellions besides political rebellions ferment in the masses of life which people earth. Women are supposed to be very calm generally: but women feel just as men feel; they need exercise for their faculties, and a field for their efforts, as much as their brothers do; they suffer from too rigid a restraint, too absolute a stagnation, precisely as men would suffer; and it is narrow-minded in their more privileged fellow-creatures to say that they ought to confine themselves to making puddings and knitting stockings, to playing on the piano and embroidering bags. It is thoughtless to condemn them, or laugh at them, if they seek to do more or learn more than custom has pronounced necessary for their sex.

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 130) :

Il est vain de dire que les hommes doivent être heureux dans le repos : il leur faut de l’action, et s’il n’y en a pas autour d’eux, ils en créeront ; des millions sont condamnés à une vie plus tranquille que la mienne et des millions sont dans une silencieuse révolte contre leur sort. Personne ne se doute combien de rébellions en dehors des rébellions politiques fermentent dans la masse d’êtres vivants qui peuplent la terre. On suppose les femmes généralement calmes : mais les femmes sentent comme les hommes; elles ont besoin d’exercer leurs facultés, et comme à leurs frères, il leur faut un)hamp pour leurs efforts. De même que les hommes elles souffrent d’une contrainte trop sévère, d’une immobilité trop absolue. C’est de l’aveuglement à leurs frères plus heureux de déclarer qu’elles doivent se borner à faire des puddings, à fricoter des bas, à jouer du piano et à broder des sacs.

Jane/Charlotte Brontë souligne l’égalité des êtres humains (human beings) et l’injustice d’une éducation genrée qui restreint la moitié de l’humanité à des actions minuscules. Elle, Jane Eyre, n’a pas envie d’une existence morne.

À Thornfield, depuis l’arrivée de Rochester, elle est exaucée amplement. Jane sauve Edward, une fois de plus, de l’incendie de sa chambre. Puis, elle soigne volontiers un de ses invité·es quand, croit-elle, il est attaqué par une servante du manoir, Grace Poole. Que, dans sa grande bonté, Rochester ne renvoie pas. Là, un lecteur et une lectrice modernes froncent leurs sourcils et regardent Rochester, blâme interrogateur fiché au fond des yeux, un peu plus violemment  que Jane, qui médite sur ce mystère : que s’est-il donc passé entre Poole et lui pour que des tentatives de meurtre, sur lui, puis sur son invité, ne soient pas suffisantes pour un renvoi et/ou un appel à la police locale ? Les torts seraient-ils partagés ? Que s’est-il vraiment passé ?

Mais tout cela est vite effacé, car une gitane rassure Jane : Poole est inoffensive. Par contre, hum… est-ce que Jane ne serait pas un peu trop rationnelle, avec des principes un brin rigides, comme l’indiquent ses yeux et les traits de son visage ? La physiognomonie de la devineresse semble bien poussée à Jane, toujours méfiante vis-à-vis des nouvelles connaissances, ayant été à trop dure école dans son enfance, d’abord chez la veuve de son oncle, puis dans ses premières années à l’orphelinat. C’est alors que la gitane interrompt sa tirade, importunée par le regard pénétrant de Jane. Stupeur ô surprise, le maître de maison s’amuse aux dépends de ses invité·es. Et d’une de ses employé·es, qu’il a prié d’assister aux réceptions qu’il donne alors. Et, donc, à la cour qu’il fait à une belle jeune fille de son rang, Miss Blanche Ingram.

Belle, certes, elle l’est. Grande, fine, élégante, oui, en effet. Mais… non mariée à vingt-cinq ans, malgré toutes ces qualités ? Il est vrai qu’elle n’est pas riche. Et qu’elle est hautaine. Et méprisante avec Jane. Blanche profite d’ailleurs de sa présence pour régler ses comptes avec ses anciennes préceptrices, toutes des incapables selon elle. Blanche est également peu sensible. Et mesquine avec ses pairs. Et… bref, Charlotte Brontë peint Blanche Ingram petit à petit, par ses actions et ses discussions, de telle façon que la lectrice et le lecteur soient ulcérés, une fois de plus, par les mauvaises rencontres et les mauvais traitements auxquels Jane est confrontée, de part sa position sociale subalterne. En outre, un nouveau lien avec Raison et Sentiments s’impose : comme l’héroïne Elinor, Jane souffre aussi de voir son aimé amoureux d’une jeune fille qui lui est moralement et intellectuellement inférieure. Et qui ne l’aime pas tant que cela.

Décidément, Rochester est vraiment un type bizarre, lui qui dit que Jane est son amie, de la laisser exposée aux moqueries blessantes de sa future épouse. Car oui, Jane ne s’y trompe pas : Rochester est amoureux de Blanche. Qui, d’après les déductions de Jane, est flattée, pas mécontente de mettre la main sur un beau parti, ce qui est logique selon les normes genrées en vigueur à cette époque, mais certainement pas amoureuse.

Amoureuse, Jane l’est. Pas tant, ou pas seulement, parce que Rochester lui a ouvert l’esprit sur bien des sujets, parce que ses traits rudes ne lui déplaisent pas, parce qu’elle apprécie leurs discussions et leurs moqueries réciproques. Elle le plaisante sur sa beauté moindre que celles d’autres hommes et son caractère fort peu amène, lui l’appelle « elfe » (elfish), « fée » (fairy), « feu follet » (blue ignis fatuus light), « Petite railleuse ! Enfant des fées et des hommes » (mocking changeling — fairy-born and human-bred). Il l’accuse dès le début de l’avoir fait tomber de cheval, avec ses amis les « hommes en vert » (men in green), les lutins. Tout cela est dans le ton des comédies shakespeariennes, surtout Le Songe d’une nuit d’été (Midsummer Night’s Dream, 1600), dans une malice et une vivacité stylistique qui se retrouvent dans les comédies hollywoodiennes des années 1930. Jane aime aussi Rochester parce qu’il la traite en égale, malgré leur différence de situation (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 239) :

I grieve to leave Thornfield: I love Thornfield:- I love it, because I have lived in it a full and delightful life, — momentarily at least. I have not been trampled on. I have not been petrified. I have not been buried with inferior minds, and excluded from every glimpse of communion with what is bright and energetic and high. I have talked, face to face, with what I reverence, with what I delight in, — with an original, a vigorous, an expanded mind. I have known you, Mr. Rochester; and it strikes me with terror and anguish to feel I absolutely must be torn from you for ever. I see the necessity of departure; and it is like looking on the necessity of death. (…) Do you think, because I am poor, obscure, plain, and little, I am soulless and heartless? You think wrong! — I have as much soul as you, — and full as much heart! And if Godhad gifted me with some beauty and much  wealth, I should have made it as hard for you to leave me, as it is now for me to leave you. I am not talking to you now through the medium of custom, conventionalities, nor even of mortal flesh; — it is my spirit that addresses your spirit; just as if both had passed through the grave, and we stood at God’s feet, equal, — as we are!

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 59-60) :

Oui, je suis triste de quitter Thornfield, m’écriai-je ; j’aime Thornfield ; je l’aime, parce que, pendant quelque temps, j’y ai vécu d’une vie délicieuse ; je n’ai pas été foulée aux pieds et humiliée ; je n’ai pas été ensevelie avec des esprits inférieurs ; on ne m’a pas éloignée de ce qui est beau, fort et élevé ; j’ai vécu face à face avec ce que je révère et ce qui me réjouit ; j’ai causé avec un esprit original, vigoureux et étendu; je vous ai connu, monsieur Rochester; et je suis frappée de terreur et d’angoisse en pensant qu’il faut m’éloigner de vous pour toujours ; je vois la nécessité du départ, et c’est comme si je me voyais forcée de mourir. (…) croyez-vous que parce que je suis pauvre, obscure, laide et petite, je n’aie ni âme ni cœur ? et si Dieu m’avait faite belle et riche, j’aurais rendu la séparation aussi rude pour vous qu’elle l’est aujourd’hui pour moi ! ce n’est plus la convention, la coutume, ni même la chair mortelle qui vous parle ; c’est mon esprit qui s’adresse à votre esprit, comme si tous deux, après avoir passé par la tombe, nous étions aux pieds de Dieu dans notre véritable égalité !

Jane a trouvé un foyer à Thornfield, d’abord avec madame Fairfax et Adèle, puis avec son employeur, et quitter brusquement tout cela lui est insupportable. Elle laisse s’épancher son désespoir, tout en rappelant à Rochester que seules les conventions sociales les séparent. La citation ci-dessus provient de l’acmé émotionnelle du séjour de Jane à Thornfield, alors que, se promenant dans la soirée dans le jardin du manoir, elle croise Rochester, qui la convie à une amicale promenade, occasion pour lui de parler de son prochain mariage avec Blanche.

C’est-à-dire pour pousser son employée/sa Galatée à bout, afin qu’elle lui avoue son amour (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 249) :

“Well, I feigned courtship of Miss Ingram, because I wished to render you as madly in love with me as I was with you; and I knew jealousy would be the best ally I could call in for the furtherance of that end.”

“Excellent! Now you are small — not one whit bigger than the end of my little finger. It was a burning shame and a scandalous disgrace to act in that way. Did you think nothing of Miss Ingram’s feelings, sir?”

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit. t.2, p. 71) :

— Eh bien ! j’ai fait la cour à Mlle Ingram pour vous rendre aussi follement amoureuse de moi que je l’étais de vous ; je savais que le meilleur moyen d’arriver à mon but était d’exciter votre jalousie.

— Très-bien ; comme cela vous rapetisse ! vous n’êtes pas plus grand que le bout de mon petit doigt. C’était une honte et un scandale d’agir ainsi ; les sentiments de Mlle Ingram n’étaient donc rien à vos yeux ?

Rochester/Pygmalion s’arroge le droit de jouer avec les sentiments de Jane/Galatée, afin que la froide statue (cf. plus haut) se réchauffe, via le serpent de la jalousie, ce qui n’est absolument pas gentil, comme le lui rétorque Jane. Ni féministe. Cependant… le sentiment amoureux est-il uniquement composé de pâquerettes jolies et de doux papillons ? Jane, par ailleurs, lui rend la monnaie de sa pièce à la fin du roman, sous couvert de le sortir de sa mélancolie. Un point partout, pourrait-on dire.

Rappelons également les propos d’Alexandra Destais (« L’érographie littéraire féminine : la frénésie sexuelle maîtrisée ? », dans J. Delorme et Cl. Labrosse (dir.), « Écriture du corps, corps de l’écriture : la dialectique du corps-écriture dans le roman francophone au XXe siècle », @nalyses, hiver 2008, p. 3-19, p. 5). Ce qu’elle écrit à propos d’Anna Karénine convient parfaitement au cas Jane Eyre :

Dans un schéma romanesque classique, comme celui d’Anna Karénine, le corps est un foyer vital de tension amoureuse vers lequel converge tout ce que la parole pétrifiée propre à une société conventionnelle soucieuse de bienséance est incapable de prendre en charge. Il est le lieu qui cache et dévoile dans un même mouvement l’appel téméraire de l’amour passionnel et les clivages internes qui retardent son aveu ainsi que sa pleine expansion. Il accueille, concentre et problématise ce que le corps libertin décomplexé extériorise bruyamment.

L’abandon corporel de Jane dans les bras de Rochester, puis sa révolte, puis son acceptation, de l’amour partagé, disent bien la profondeur de ses sentiments, ainsi que l’inflexibilité d’une éducation féminine genrée, qui cadenasse les corps. Notons qu’il en est de même à la fin de Raison et Sentiments, lorsqu’Elinor éclate en sanglots bruyants, tout à fait indignes d’une dame bien née, car elle vient d’apprendre que celui qu’elle aime est libre de tout lien matrimonial, au final (Jane Austen, Op. cit., p. 355).

Jane est également sorore. En effet, outre sa stupéfaction contrariée d’avoir été ainsi manœuvrée, elle n’est pas très contente de l’attitude de Rochester vis-à-vis de Blanche Ingram, extrêmement blessante pour les sentiments de la jeune fille. Il la rassure : ayant fait courir le bruit que sa fortune n’était pas si importante qu’il le semblait, il a vu Blanche se transformer en personne dédaigneuse de ses hommages. La description de Blanche par Rochester rejoint ainsi les observations de Jane. Rochester se met également à la place d’un juge des sentiments et de la conduite humaines (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 249-250) :

“Her feelings are concentrated in one — pride; and that needs humbling. Were you jealous, Jane?”

“Never mind, Mr. Rochester: it is in no way interesting to you to know that. Answer me truly once more. Do you think Miss Ingram will not suffer from your dishonest coquetry? Won’t she feel forsaken and deserted?”

“Impossible! — when I told you how she, on the contrary, deserted me: the idea of my insolvency cooled, or rather extinguished, her flame in a moment.”

“You have a curious, designing mind, Mr. Rochester. I am afraid your principles on some points are eccentric.”

“My principles were never trained, Jane: they may have grown a little awry for want of attention.”

“Once again, seriously; may I enjoy the great good that has been vouchsafed to me, without fearing that any one else is suffering the bitter pain I myself felt a while ago?”

“That you may, my good little girl: there is not another being in the world has the same pure love for me as yourself — for I lay that pleasant unction to my soul, Jane, a belief in your affection.”

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 71-72) :

— Tous ses sentiments se réduisent à un seul : l’orgueil; il est bon qu’elle soit humiliée. Étiez-vous jalouse, Jeanne ?

— Peu importe, monsieur; il n’est point intéressant pour vous de le savoir. Répondez-moi encore une fois franchement : croyez-vous que Mlle Ingram ne souffrira pas de votre galanterie déloyale ? Ne se sentira-t-elle pas bien abandonnée ?

— C’est impossible, puisque je vous ai dit, au contraire, que c’était elle qui m’avait abandonné ; la pensée que je n’étais pas riche a refroidi ou plutôt a éteint sa flamme en un moment.

— Vous formez de curieux projets, monsieur Rochester ; je crains que vos principes ne soient quelquefois bizarres.

— Jamais personne ne leur a donné une bonne direction, Jeanne, et ils ont bien pu s’égarer souvent.

— Eh bien ! sérieusement, dites-moi si je puis accepter le grand bonheur que vous me proposez, sans crainte de voir une autre souffrir les douleurs amères que j’endurais il y a quelque temps ?

— Oui, vous le pouvez, ma chère et bonne enfant ; personne au monde n’a pour moi un amour pur comme le vôtre ; la croyance à votre affection, Jeanne, est un baume bien doux pour mon âme.

Jane, très chrétiennement, et très sororalement, blâme Rochester, tout en esquivant malicieusement sa question sur sa possible souffrance jalouse, dans un premier temps, avant de lui donner la satisfaction de l’avoir échaudée. Leur relation officielle débute donc sous le signe de la souffrance, ce qui n’augure rien de totalement bon pour la suite.

Nous sommes un peu loin de ce que propose le philosophe Michel Onfray dans sa Théorie du corps amoureux : pour une érotique solaire (Paris, Le Livre de Poche, 2009, p. 210, 212) :

En matière d’intersubjectivité sexuée, le contrat vise les modalités de la relation qui propose de jouir et de faire jouir, sans qu’aucune douleur apparaisse, ni pour l’un ni pour l’autre. Personne n’est obligé de convenir du pacte, mais quiconque a souscrit doit impérativement tenir parole. (…) Ni souffrir, ni faire souffrir ; ne pas faire de tort, ne pas en subir ; ne pas empiéter sur la liberté d’autrui, son autonomie, son indépendance et ne pas tolérer qu’il déborde sur notre propre terrain.

Il est vrai que notre époque est très distante de celle de Victoria, outre la différence ethnique. Dans Jane Eyre, l’autrice insiste au contraire sur les souffrances à subir afin d’atteindre une véritable félicité durable, placée sous le signe de la croix chrétienne.

À cet instant, Jane a beaucoup de mal à croire 1) à la sincérité de Rochester ; 2) à leur prochain mariage ; 3) à leur bonheur futur. Il faut que Rochester proteste de son amour profond pour qu’elle le croit, entre deux pluies de baisers – pas plus, mais pas moins. Nous sommes loin des chastes baise-mains austiniens, quand il y en a. Edward reprend les termes employés par Jane, en les retournant à son avantage (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 241-242, 247) :

(…) my equal is here, and my likeness. Jane (…) you strange, you almost unearthly thing! — I love as my own flesh. You — poor and obscure, and small and plain as you are (…). Distasteful! and like you again! I think I shall like you again, and yet again: and I will make you confess I do not only like, but love you — with truth, fervour, constancy.

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit. t. 2, p. 61, 68) :

(…) mon égale et ma semblable ; Jeanne (…) Vous, créature étrange, qui n’êtes presque pas de la terre, je vous aime comme ma chair ; vous, pauvre, petite, obscure et laide (…). Ne plus vous aimer, puis vous aimer encore ! moi je sais que je vous aimerai toujours, et je vous forcerai à confesser que ce n’est pas seulement de l’affection, mais de l’amour, et un amour véritable, fervent et sûr.

Rochester explicite ses sentiments, il les réitère, afin de convaincre et de persuader Jane, qui manque cruellement de confiance en elle. Il est vrai qu’elle n’a jamais eu l’occasion de la développer, même après que l’orphelinat soit devenu tranquille, sans Brocklehurst. Cette œuvre est également un roman d’apprentissage, mais qui ne dépend pas uniquement d’une rencontre amoureuse, puisque Jane traverse la plupart de ses épreuves sans Rochester à ses côtés. Rappelons que Jane Eyre a la confirmation indirecte de l’amour qu’Edward Rochester lui a rapidement porté par un ancien domestique de Thornfield, qui a recueilli les confidences de ses collègues encore en service.

Jane refuse ensuite les présents somptueux (vêtements, bijoux) dont Rochester veut la couvrir. Elle le moque, le comparant à un sultan recouvrant son esclave favorite de joyaux. Elle se dit prête à fomenter la révolte dans son harem, au besoin, dans un élan de sororité trans-ethnique, et fortement teintée de colonialisme maternaliste (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 256) :

Il be preparing myself to go out as a missionary to preach liberty to them that are enslaved — your harem inmates amongst the rest. I’ll get admitted there, and I’ll stir up mutiny; and you, three-tailed bashaw as you are, sir, shall in a trice find yourself fettered amongst our hands: nor will I, for one, consent to cut your bonds till you have signed a charter, the most liberal that despot ever yet conferred.

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit. t. 2, p. 80) :

Je me préparerai à partir comme missionnaire pour prêcher la liberté aux esclaves, ceux de votre harem y compris ; je m’y introduirai et j’exciterai la révolte ; et vous, pacha, en un instant vous serez enchaîné, et je ne briserai vos liens que lorsque vous aurez signé la charte la plus libérale qui ait jamais été imposée à un despote.

Jane se voit en chargée de mission féministe, sans que les autochtones aient demandé son aide. Rochester en rit d’abord, puis demande à Jane quelles sont ses conditions. Ils repartent alors dans une de leurs chamailleries habituelles, car elle veut être traitée comme d’habitude, sans être ensevelie sous des cadeaux. Les moqueries de Jane continuent pendant le mois précédant leur mariage. Elle a peur de céder à Rochester, très ardent, avant leurs noces. Elle préfère entretenir son mauvais caractère, dont elle n’a cure.

Cependant, deux signes matériels viennent appuyer ce qu’elle analyse ensuite, aussi, comme une peur du bonheur, après tant de maux : a) l’arbre le plus majestueux du domaine est fracassé en deux par un orage violent ; b) son voile de mariée est déchiré par une mystérieuse apparition, quelques jours avant la cérémonie. Car, oui, elle l’apprend au pied de l’autel, Rochester est déjà marié, à une femme folle, qu’il a préféré enfermer à Thornfield sous la garde de Grace Poole, plutôt que de l’exiler dans un asile, où elle n’aurait pas forcément été mieux soignée, au vu du peu de compassion médicale de cette époque pour les folles et fous (cf. Nicole Edelman, « David Wright, Mental disability in Victorian England. The Earlswood asylum 1847-1901, Oxford, Oxford University Press, 2001. 244 p. », Revue d’histoire du XIXe siècle, 29 | 2004, 213-216). Il n’empêche que son épouse a attaqué son invité (son frère), puis a mis le feu au voile de mariée de Jane. Qu’a donc Bertha Rochester contre son frère, puis contre son mari, et contre le mariage ? Et/ou contre la société patriarcale ?…

Rochester se décharge également de la responsabilité de la folie de sa femme, qu’il a épousé, très jeune, à Madère, alors sous protection anglaise (tiens, l’ailleurs est désagréable, avant la France de Céline Warens), parce qu’il ne s’est pas aperçu de l’hérédité qui pesait sur elle, la faisant définitivement sombrer dans la folie après son mariage. Notons que Brontë sera rejointe plus tard par le romancier français Émile Zola sur la pesanteur génétique, dans sa série des Rougon-Macquart. Rochester souligne ainsi la manipulation dont il a été victime, de la part de son père et de son frère aîné, soucieux de le caser à n’importe quel prix avec une jeune fille riche, afin qu’il ne réclame pas sa part du domaine. Si ce n’est que père et frère décèdent, laissant leurs héritages à Edward.

Rochester agit avec son épouse comme avec sa fille naturelle Adèle, en les protégeant de l’abandon patriarcal, qui dans un asile sans possibilité de divorce (interdiction de divorcer qui protège la folle ou le fou, mais qui interdit les remariages), qui dans un orphelinat ou une lointaine pension. De même, il préfère prendre le risque de la bigamie plutôt que de faire sa maîtresse de Jane – pour autant qu’elle y ait consentie -, avec tous les risques d’opprobre social, d’abandon et de grossesse hors mariage pour Jane. C’est-à-dire ce qu’a subi Céline Warens.

Jane s’enfuit donc, avec le peu d’argent qu’elle a, une fois la vérité révélée. Une fois ses derniers pennies dépensés, elle erre, affamée, de villes en villages, avant de s’étendre dans un fossé pour y mourir. Comme dans son enfance chez sa tante puis sous le règne de Brocklehurst, elle est punie d’une faute non commise, due aux lois rigides de la société de son époque. Ce n’est plus un élan viatique vers la découverte, mais un voyage contraint et fort amer. Finalement, elle est recueillie par un trio frère-sœurs : Saint-John, Mary et Diana. Jane devient d’abord institutrice dans une école villageoise, ne voulant pas rester à la charge de ses bienfaitrices et bienfaiteur. Puis, ayant hérité d’un lointain parent, qui est également celui de Saint-John, Mary et Diana, elle partage son héritage entre ses cousines, son cousin, et elle-même.

Tentée un instant par un mariage avec Saint-John, et à nouveau, par la perspective de découverte de terres inconnues, elle découvre que celui-ci attend d’elle des épousailles blanches, fondée sur son esclavage mental et corporel à elle, au service de sa cause de missionnaire à lui. Brontë ne critique pas tant le colonialisme que l’intégrisme religieux et la misogynie. Préparant sa demande, Saint-John avait lui aussi, joué au Pygmalion avec elle, en lui prescrivant d’apprendre l’hindoustani avec lui plutôt que l’allemand avec Mary et Diana. Bref, après avoir échappé, enfant, aux griffes de Brocklehurst, Jane refuse la servitude glaciale de son cousin, même si elle est sans nouvelles de Rochester, donc sans espoir. Saint-John part alors en mission, non sans avoir culpabilisé Jane de son refus, ce dont s’irritent Mary et Diana.

Jane, indépendante financièrement et à son aise, se décide alors à voyager, afin d’aller en personne aux nouvelles de Rochester. Couronné de succès, après une belle frayeur supplémentaire (elle croit Rochester mort), son voyage s’achève par la vision de son Edward devenu aveugle, la main mutilée, portant au cou le collier de perles qu’il lui avait offert pendant leurs fiançailles. C’est à présent le corps masculin qui souffre sur le long terme. Est-ce une punition (divine) pour avoir tenté d’entraîner Jane dans la bigamie ? Ou une trace sévère de sa bonté, puisqu’il est devenu mal-voyant en voulant sauver Bertha de l’incendie de Thornfield, qu’elle avait provoqué une nuit, dans sa folle fureur. Bertha est morte, lui a reçu une poutre enflammée sur le visage. Rochester paierait donc, une fois encore, le bien qu’il a voulu faire.

Brontë ménage ainsi le suspens des retrouvailles Jane-Rochester, tout en bouclant la cercle vertueux de leur amour : ils se sont rencontrés parce qu’il était tombé, un soir d’hiver ; ils se retrouvent un soir d’hiver, alors qu’il est aveugle. Et, une fois encore, Rochester se relève grâce à Jane, qui le soigne d’abord de sa dépression, en le forçant à prendre soin de lui (hygiène corporelle et nourriture régulière). En outre, elle en le pique dans son amour-propre en lui parlant des hautes qualités de Saint-John, et de sa proposition en mariage. La colère de Rochester creuse un trou dans sa mélancolie, en réveillant son fort caractère. Puis Jane temporise, disant qu’elle l’aime toujours autant, au ravissement d’Edward.

Jane reprend alors le rôle d’infirmière qu’elle a brièvement tenu, enfant, auprès de sa meilleure amie Helen Burns, atteinte du typhus. C’est également, auprès de Rochester, une mission genrée, tout comme est genrée la naissance d’un fils après leur mariage. Rochester finit son calvaire en recouvrant presque totalement la vue. Pygmalion et Galatée peuvent enfin vivre en harmonie.

Adèle est dans une bonne pension, heureuse. Mary et Diana se marient à leur goût, Saint-John suit avec une ferveur extatique son parcours de croisé religieux en terres hostiles – puisqu’elles ne supportent aucun colonialisme, étrangement…

Dans ce roman, toutes les terres extra-anglaises sont forcément mauvaises : île de Madère, France, Italie, Autriche-Hongrie, Irlande, Indes. Elles le resteront jusqu’à la fin du roman.

De même, rares sont les voyages agréables en Angleterre, et même lorsqu’ils le sont, un sentiment d’inquiétude les tempère, tant pour Rochester, peu désireux de se retrouver à Thornfield avec Bertha enfermée mais dangereuse, que pour Jane, sans cesse inquiète de son avenir. Pourtant, les habitats fixes ne sont pas plus sûrs, que ce soit la demeure familiale de Jane, où elle subit mépris, haine et coups, que l’orphelinat période Brocklehurst, que Thornfield, finalement détruit par un incendie.

Notons que l’épisode de l’incendie d’une demeure malfaisante par une femme folle est repris par la romancière anglaise Daphné du Maurier dans son Rebecca (1938), autre forte histoire, racontée elle aussi à la première personne du singulier féminin, de première épouse empêchant le bonheur du couple principal, sur fond de caste sociale et d’héritage empoisonné.

Rochester a su insuffler de la vie dans la statue tranquillement froide qu’était devenue Jane au cours de ses années d’orphelinat, après une enfance sans amour ni tendresse. Il a agi d’abord par leurs longues conversations en soirée, puis par le jeu (sa transformation en gitane, sa fausse cour à Blanche Ingram, son faux souci de caser Jane chez une dame irlandaise à cause de son mariage avec Ingram). Pour autant, il ne la modèle pas totalement, il la laisse libre de rester aussi droite et malicieuse qu’elle est. Il se laisse influencer par elle, trouvant enfin la paix. Il lui donne l’amour qu’elle n’a pas eu, sans qu’elle soit dépendante de lui.

Tout finit bien pour Jane et Rochester, après tant de tourments. Elle a montré sa force de caractère et son indépendance, morale et financière, ainsi que la persistance de son amour pour un homme, en-dehors des canons de la bienséance et des conventions sociales. Il a montré la véritable bonté de son caractère, sous des dehors abrupts et une trajectoire tout aussi tourmentée que celle de Jane, ainsi que la persistance de son amour pour une femme, en-dehors des canons de la bienséance et des conventions sociales.

Pour toutes ces raisons, il serait de mauvais goût de rester sur une note négative. Réjouissons-nous avec Jane de leur bonheur, et souhaitons-leur une longue route heureuse.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Un drôle de Pygmalion : Edward Rochester », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/20466