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Jouer un rôle : Beauvoir en singe dans ses mémoires

Cet article est issu d’un extrait de notre thèse, que nous développons (Tiphaine Martin, « Les récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir ». sous la direction de la Professeure Julia Kristeva, Université Paris Diderot-Paris 7 et du Docteur Éric Levéel, Université de Stellenbosch (Afrique du Sud), p. 402).

L’écrivaine Simone de Beauvoir utilise l’image du singe dans ses mémoires pour se montrer, puis montrer d’autres personnes, jouant un rôle, ou refusant de s’y plier. Comme dans les singeries de Chardin, dont Le Singe antiquaire (1740), en couverture de cet article, le déplacement entre l’humain et l’animal produit un effet d’étrangeté qui fait apparaître autrement les comportements humains. Chez Beauvoir, l’animalisation permet en particulier de rendre sensible le malaise de l’adolescente sous le regard d’autrui.

Le singe apparaît dans les mémoires de Simone de Beauvoir comme une figure du rôle joué devant autrui. Il ne désigne pas seulement l’animal : il devient une image de l’être humain lorsqu’il imite, lorsqu’il se donne en spectacle, lorsqu’il accepte ou refuse le personnage que les autres veulent lui attribuer.

Dans Mémoires d’une jeune fille rangée, le singe apparaît d’abord dans le cadre familial et théâtral (Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999,  p. 36-37) :

Dans les réunions de famille, il tenait la vedette : il récitait des monologues, ou Le Singe de Zamacoïs et tout le monde applaudissait.

Le singe est ici lié au spectacle. Il existe sous le regard d’un public qui rit, écoute et applaudit. La référence au poème de Miguel Zamacoïs, extrait de L’Arche de Noé (1911), renforce cette dimension : l’animal devient un personnage dont les gestes sont observés et reproduits.

Mais Beauvoir déplace rapidement cette image vers l’expérience intime de l’enfant. Le singe n’est plus seulement celui qui amuse les autres : il devient celui qui risque d’être enfermé dans une représentation.

Elle écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée,  op. cit., p. 40) :

Il n’en faut pas beaucoup pour qu’un enfant se change en singe ; auparavant, je paradais volontiers ; mais je refusais d’entrer dans les comédies concertées par les adultes ; trop âgée à présent pour me faire caresser, câliner, cajoler par eux, j’avais de leur approbation un besoin de plus en plus aigu.

Le vocabulaire est révélateur : « se changer », « parade », « comédies ». L’enfant devient un personnage. Il ne s’agit pas seulement d’amuser les adultes, mais d’entrer dans un scénario préparé par eux.

Pourtant, Beauvoir insiste sur une contradiction essentielle : elle refuse cette comédie tout en désirant encore l’approbation de ceux qui la regardent. Le singe apparaît alors comme la figure d’une tension entre désir d’être reconnue et refus d’être réduite à un rôle.

Devenir « un petit singe »

L’image devient plus douloureuse lorsqu’elle quitte le domaine du jeu pour entrer dans celui du jugement.

Pendant des séances de gymnastique, Beauvoir se souvient d’un vêtement qui accentue son malaise (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 85) :

Pendant les séances de gymnastique dont j’ai parlé, j’étais vêtue d’un vilain maillot étriqué et une de mes tantes avait dit à maman : “Elle a l’air d’un petit singe.”

La remarque pourrait sembler anodine. Pourtant, elle produit une véritable blessure, car l’enfant finit par adopter ce regard extérieur (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 86) :

Je me sentis soudain gauche, poltronne, laide : un petit singe ; sans aucun doute, c’est ainsi que ces beaux enfants me voyaient ; ils me méprisaient : pire, ils m’ignoraient. Je contemplai, désemparée, leur triomphe et mon néant.

Le « petit singe » n’est donc plus un rôle amusant choisi par l’enfant. C’est une identité imposée par le regard des autres.

La comparaison animale révèle ici une expérience existentielle : Simone ne se voit plus seulement comme une enfant maladroite ; elle se voit comme un être qui ne correspond pas aux normes de beauté et d’aisance qu’elle observe chez les autres enfants.

Comme dans les singeries de Chardin, l’animalisation crée un effet d’étrangeté. Mais chez Beauvoir, cette étrangeté n’est pas seulement esthétique : elle devient une expérience de soi sous le regard d’autrui.

Singer pour rire, singer pour obéir

Le verbe « singer » n’a cependant pas toujours une valeur négative sous la plume de Beauvoir. L’imitation peut être un jeu, une manière d’observer les autres et de manifester son intelligence.

Ainsi, lorsqu’elle évoque Zaza, sa meilleure amie d’enfance, Beauvoir écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 125) :

Dans la semaine qui suivit, elle acheva de me séduire : elle singeait à merveille Mademoiselle Bodet ; tout ce qu’elle disait était intéressant ou drôle.

Dans ce cas, « singer » n’est pas une soumission. Zaza ne disparaît pas derrière le personnage qu’elle imite : elle révèle au contraire son esprit, son humour, sa capacité à transformer une imitation en création.

La question n’est donc pas l’imitation en elle-même, mais la liberté avec laquelle elle est pratiquée.

On peut jouer un rôle consciemment, avec distance et ironie. On peut aussi être enfermé dans un rôle que d’autres ont préparé.

Cette distinction permet de comprendre un autre passage essentiel de Mémoires d’une jeune fille rangée, consacré à la rupture avec la foi religieuse. Beauvoir reprend alors l’image du singe pour désigner le refus d’une existence entièrement déterminée par une volonté extérieure (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 316) :

Quand la condescendance amusée des adultes transformait autrefois ma vie en une puérile comédie, je me convulsais de rage : aujourd’hui, j’aurais refusé non moins furieusement de me faire le singe de Dieu.

Le « singe de Dieu » est celui qui accepterait de jouer une pièce dont il ne serait pas l’auteur. La formule prolonge le souvenir des « comédies concertées par les adultes » : dans les deux cas, Beauvoir refuse une existence définie par un scénario extérieur.

L’enfant ne veut pas être le personnage amusant préparé par les adultes ; l’adolescente qui part sur le chemin de l’athéisme ne veut pas être l’instrument docile d’un ordre transcendant.

Faire le singe toute une existence

Le motif réapparaît dans La Force de l’âge, où Beauvoir rapporte les paroles d’une femme qui refuse de continuer à exercer un métier dans lequel elle ne se reconnaît plus (La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 200) :

“Voyons ! j’ai envoyé ma démission ! Je ne vais pas continuer à faire le singe pendant le reste de mon existence.” Un singe, un bouffon, comme le père Karamazov, elle avait joué ce rôle, soit, mais c’était fini, elle voulait se régénérer, travailler de ses mains, balayer les rues peut-être, ou faire des ménages.

L’expression rapproche explicitement le singe du bouffon et du rôle : « elle avait joué ce rôle, soit, mais c’était fini ». « Faire le singe », c’est alors jouer un personnage devenu insupportable, continuer à représenter une identité sociale qui ne correspond plus au désir profond de l’individu. Surtout, Beauvoir insiste sur la possibilité de sortir de ce rôle : la femme dont elle rapporte les paroles démissionne et préfère envisager des activités socialement moins valorisées plutôt que de continuer à jouer un personnage dans lequel elle ne se reconnaît plus. Le singe devient donc une figure de l’aliénation : il désigne le moment où l’être humain n’habite plus son rôle, mais est habité par lui. Mais le rôle n’est pas nécessairement définitif : il est possible de quitter la scène.

« Il devient singe et comédien »

Cette analyse rejoint celle que Beauvoir développera dans Tout compte fait, lorsqu’elle réfléchit à la construction de l’enfant (Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 17) :

Si son personnage lui semble flatteur, il s’y conforme avec empressement : il devient singe et comédien. Sartre dans Les Mots décrit ses cabotinages.

Le vocabulaire est particulièrement révélateur. L’enfant ne subit pas toujours simplement le regard des autres : il peut aussi désirer l’image avantageuse que ce regard lui propose.

Mais cette adhésion comporte un risque : celui de confondre le personnage avec soi-même.

Le singe et le comédien sont associés parce qu’ils renvoient tous deux à la représentation. La difficulté n’est pas de jouer ; elle est de ne plus pouvoir quitter la scène.

Refuser le spectacle

Cette réflexion éclaire le refus par Sartre du prix Nobel, que Beauvoir rapporte dans Tout compte fait (Tout compte fait, op. cit., p. 64) :

Sartre avait pris sa décision. Il avait une orgueilleuse horreur des “honneurs” : il n’envisageait pas d’aller faire le singe à Stockholm. Qui étaient ces académiciens qui se permettaient de l’élire ?

« Faire le singe » retrouve ici le sens de parade publique. Il ne s’agit plus d’imiter un individu précis, mais d’accepter une mise en scène sociale.

L’écrivain consacré risque alors de devenir son propre personnage : celui du grand homme recevant les honneurs.

Le refus de Sartre prolonge ainsi une inquiétude très présente dans les mémoires de Beauvoir : comment rester un sujet lorsque les autres fabriquent autour de vous une image qui menace de vous enfermer ?

Beauvoir et Sartre, deux petits comédiens

Le rapprochement avec Les Mots est particulièrement fécond, puisque Sartre utilise lui-même abondamment le vocabulaire de la singerie pour raconter son enfance, six ans après sa compagne. Il se représente apprenant à écrire par imitation (Les Mots, Paris, Gallimard, « Folio », 1972, p. 120) :

(…) j’écrivais par singerie, par cérémonie, pour faire la grande personne.

L’écriture elle-même risque alors de n’être qu’une représentation (Les Mots, op. cit., p. 123) :

Tout destinait cette activité nouvelle à n’être qu’une singerie de plus.

Sa mère encourage le spectacle et conduit les visiteurs devant le jeune écrivain, qui fait semblant de ne pas les remarquer. L’enfant joue à l’écrivain devant les adultes qui jouent à le surprendre écrivant : la comédie est collective. Sartre résume ensuite brutalement cette existence (Les Mots, op. cit., p. 187) :

En famille, je continuai de singer l’homme.

Mais la sortie du cercle familial change tout. Avec ses camarades, il affirme être « homme parmi les hommes » et se « lave » de « la comédie familiale » (Les Mots, op. cit., p. 187). Il continue pourtant à imiter ses camarades, à reprendre leurs gestes et leurs mots, parce qu’il désire cette fois s’intégrer au groupe. La frontière entre imitation, apprentissage et aliénation demeure donc mouvante.

Beauvoir et Sartre racontent ainsi deux enfances traversées par la représentation. Les adultes leur proposent des personnages ; les enfants les jouent, les refusent ou s’y complaisent. Plus tard, les deux écrivain·es utilisent cette expérience pour penser les rôles sociaux.

Chez Beauvoir cependant, le « petit singe » possède une dimension particulièrement douloureuse : l’expression est une blessure reçue du regard d’autrui avant de devenir une image de soi.

D’autres singes : intelligence, solidarité et domination

Le singe n’est pas une figure nouvelle dans Voyages autour de mon cerveau. Il apparaît déjà dans plusieurs articles consacrés à la littérature jeunesse, mais avec une valeur presque opposée à celle que lui donne Beauvoir.

Dans « Une histoire de singe, sauver sa vie par l’intelligence » (Voyages autour de mon cerveau, février 2023, URL : https://vadmc.hypotheses.org/8405), nous avons étudié le personnage de Petit Singe, imaginé par May d’Alençon.

Petit Singe est curieux : il part découvrir son environnement, la jungle, mais sa volonté d’exploration le conduit au danger. Après avoir voulu attraper une noix de coco trop grosse pour lui, il tombe dans le fleuve et se retrouve dans la gueule d’un crocodile.

Pourtant, il n’est pas condamné par son erreur. Il utilise son intelligence pour s’en sortir : il comprend la gourmandise du saurien, lui promet un buffle bien gras et profite de son empressement pour s’enfuir. Le singe n’est donc pas ici une figure de l’imitation ou du spectacle : il est un être capable d’apprendre, de réfléchir et d’agir.

Son aventure rejoint une autre dimension importante : la nécessité de demander de l’aide. Petit Singe ne triomphe pas seul ; il accepte l’intervention de l’éléphant qui le ramène auprès des siens. L’intelligence ne signifie pas l’isolement, mais aussi la capacité à reconnaître ses limites et à entrer en relation avec d’autres êtres.

Cette représentation éclaire par contraste le singe beauvoirien. Chez May d’Alençon, le singe construit son autonomie par l’expérience du monde. Chez Beauvoir, le singe apparaît lorsque l’individu risque au contraire de perdre son autonomie en devenant un personnage aux yeux des autres.

Cette question de la liberté est également centrale dans « Solidarité singes et oiseaux : Les Deux Gredins » (Voyages autour de mon cerveau, février 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/?p=8529).

Dans le récit de Roald Dahl, les singes sont soumis par Compère et Commère Gredin à un spectacle cruel : anciens animaux de cirque, ils doivent vivre la tête en bas et apprendre à boire et manger dans cette position. Ils sont donc littéralement réduits à un rôle.

Mais, contrairement au « petit singe » beauvoirien qui intériorise un regard dévalorisant, les singes de Dahl refusent progressivement la place qui leur est assignée. Grâce à l’Oiseau Arc-en-Ciel et à la solidarité entre espèces, ils retrouvent leur liberté.

La vengeance finale inverse le rapport de domination : les animaux qui étaient objets du spectacle deviennent les acteurs de leur propre libération. Les singes de Dahl cessent ainsi de « faire les singes » pour leurs maîtres.

Cette solidarité inter-espèces apparaît également dans « Crocodile énorme, mais petit cerveau : L’Énorme Crocodile » (Voyages autour de mon cerveau, février 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/8440).

Dans ce récit de Roald Dahl, Jojo-la-Malice le singe participe avec Trompette l’éléphant et Dodu-de-la-Plume l’oiseau à la protection des enfants menacés par l’Énorme Crocodile.

Le contraste est particulièrement fort : le crocodile possède la puissance physique, mais une intelligence limitée ; les autres animaux disposent de la ruse, de l’entraide et de l’imagination.

Chez Dahl comme chez May d’Alençon, l’animal n’est donc jamais inférieur parce qu’il n’est pas humain. Au contraire, il permet de réfléchir autrement à l’intelligence, à la liberté et à la solidarité.

Le singe et l’animalisation de l’Autre

Cependant, la figure du singe possède également une histoire plus sombre. Dans notre article consacré à  « Pierre Loti, Suleïma et La Mosquée verte », l’animalisation de la jeune Algérienne Suleïma révèle un tout autre usage de la comparaison animale, Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28682)

Ici, le singe n’est pas une image choisie par le sujet pour réfléchir à sa propre situation. Il est imposé par un regard extérieur, dans un contexte colonial où la comparaison sert à réduire l’autre à une apparence animale. Le mécanisme est donc inverse de celui observé chez Beauvoir.

Chez Beauvoir, le « petit singe » révèle la violence du regard d’autrui, mais cette prise de conscience permet de penser l’émancipation : comment ne plus être seulement ce que les autres voient ? Dans le discours colonial, l’animalisation vise au contraire à enfermer l’autre dans une représentation et à lui retirer symboliquement sa pleine humanité.

Le même animal peut donc devenir une figure de liberté ou un instrument de domination selon celui qui regarde et selon la relation de pouvoir dans laquelle la comparaison est produite.

Conclusion : ne pas être le personnage des autres

Dans les mémoires de Simone de Beauvoir, le singe est donc une figure du rôle. Il apparaît lorsque l’enfant devient spectacle pour les adultes, lorsque l’adolescente intériorise le jugement d’autrui, lorsque l’être humain risque de confondre son existence avec l’image que les autres lui proposent.

Mais le singe révèle aussi une possibilité de résistance : refuser de continuer à jouer un personnage imposé. De la petite fille qui refuse « les comédies concertées par les adultes » (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 40) à l’intellectuel qui refuse de « faire le singe à Stockholm » (Tout compte fait, op. cit., p. 64), une même exigence traverse l’œuvre de Beauvoir : pouvoir devenir sujet de sa propre vie. On peut jouer un rôle, imiter, représenter. Mais il faut pouvoir quitter la scène.

Le singe beauvoirien est ainsi moins un animal qu’un révélateur : il montre l’écart entre être et paraître, entre choisir un rôle et être enfermé dans celui que les autres ont choisi.

On s’échappe avec les autres singes ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Jouer un rôle : Beauvoir en singe dans ses mémoires », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/34634

Texte Beauvoir à Joigny

Simone de Beauvoir à Joigny

Le jeudi 14 octobre 1965, Simone de Beauvoir revient de Milan et rentre à Paris. A Joigny, dans l’Yonne (89), dans la région Bourgogne, elle perd le contrôle de son automobile et percute un camion de plein fouet. Le journal local, L’Yonne républicaine, publie deux articles les 15 et 16 octobre. Nous en avons parlé dans notre thèse « Les récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir »1, avec les articles du journal, photographiés par nos soins aux Archives départementales de l’Yonne, que nous publions ci-dessous :

15-10-1965, p. 1.

15-10-1965, p. 3.

16-10-1965, p. 1.

Extrait de notre thèse, sur le rapport de Beauvoir à la voiture, qu’elle a pris à conduire à plus de quarante ans, après la Seconde Guerre mondiale :

« Si Simone semble manquer singulièrement de la prudence la plus élémentaire, rappelons qu’à cette époque le code de la route n’obligeait à aucune limitation de vitesse, ni même au port obligatoire de la ceinture de sécurité1. Son manque de précautions est d’autant plus étonnant qu’elle avait été frappée par la mort tragique de Camus en voiture2. Notons qu’elle a un accident en octobre 19653 dans le même département qu’Albert Camus et Michel Gallimard cinq ans plus tôt : “ À vingt-quatre kilomètres de Sens, sur la RN 5, entre Champigny-sur-Yonne et Villeneuve-la-Guyard (…). ”4 pour Camus, “ à l’entrée de Joigny” pour Beauvoir5. La folie de la vitesse touche tout le monde, puisque Sartre, qui ne conduit pas, exhorte sa compagne à gagner de vitesse les autres automobilistes, anecdote que l’autobiographe situe en 1952 sur les chemins de l’Italie du Nord6. La voyageuse prend toujours des risques. Cette insouciance est une constante de l’époque, puisque leurs amis Alberto Moravia et Carlo Levi parlent sans gêne des nombreux accidents de voiture qu’ils ont eus7. » (Op. cit., p. 416)

1 France, Le Code de la route, ordonnance et décret du 15 décembre 1958, décret du 9 janvier 1960 et arrêtés d’application au 15-8-60, Paris, Éditions S.O.S.P., 1960.

2 Simone de Beauvoir, La Force des choses II, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 276-278.

3 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 339.

4 Olivier Todd, Albert Camus : une vie, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 1036.

5 Anonyme, « Simone de Beauvoir échappe à la mort à l’entrée de Joigny », L’Yonne Républicaine, N°240, vendredi 15 octobre 1965, p. 1.

6 Simone de Beauvoir, La Force des choses II, op. cit.,  p. 11.

7 Simone de Beauvoir, La Force des choses II, op. cit.,  p. 209-210.

 

 

Comme indiqué dans l’article de L’Yonne républicaine du 16 octobre, Simone de Beauvoir a été hospitalisée à l’hôpital de Joigny. Nos recherches personnelles ont abouti à la demande de consultation des archives hospitalières, ce qui n’a pas été possible. En revanche, l’archiviste, Madame Yoanna Guffroy, nous a communiqué le scanner du registre médical – consultable par n’importe qui vingt-cinq ans après le décès de la personne hospitalisée. Beauvoir étant décédée le 14 avril 1986, en 2021 nous sommes à trente-cinq ans de sa mort :

Registre médical Beauvoir.

Voici ce qui est écrit :

« Dr M      14/10/65        Madame Simone de Beauvoir      clinique

                                            11bis rue Schœlcher

1°/ Suture et purge d’une plaie de la face antérieure du genou G[auche].

avec gr[os] décollement cutanée mais sans atteinte articulaire.

Biozage MOTS ILLISIBLES nylon sur la peau.

2°/ Suture d’une petite plaie de la paupière supérieure G[auche]. 1 fil.»

Interrogée sur l’identité du médecin, Madame Guffroy nous a répondu qu’il pouvait s’agir soit du docteur André Mercier, soit du docteur Charles Ménage.

 

 

Déchiffré, le registre médical se lit ainsi :

« Dr M      14/10/65        Madame Simone de Beauvoir      clinique

                                            11bis rue Schœlcher

1°/ Suture et purge d’une plaie de la face antérieure du genou G[auche].

avec gr[os] décollement cutanée mais sans atteinte articulaire.

Biozage   Pénisulfa. Nylon sur la peau.

2°/ Suture d’une petite plaie de la paupière supérieure G[auche]. 1 fil.»

La troisième phrase peut se développer comme suit :  brûlure due au frottement du bas nylon.

Nota bene : le Biogaze était une compresse imprégnée d’un produit gras et sert pour les brûlures. Le pénisulfa était une poudre blanche à mettre sur les plaies pour éviter les infections (anti-microbien) à base de pénicilline et de sulfamides. 

 

Nous tenons  à remercier Madame Guffroy, ainsi que Madame Bruleaux et Madame Cros, des Archives départementales de l’Yonne, pour leur aide précieuse et leurs indications juridiques. De vifs remerciements à Denis Martin et à Yvan Ségui pour leur aide dans le déchiffrement du registre médical et leurs précisions médicales.

 

 

1 Tiphaine Martin, « Les récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir», sous la direction de la Professeure Julia Kristeva, Université Paris Diderot-Paris 7 et du Docteur Éric Levéel, Université de Stellenbosch (Afrique du Sud), 2012.

 

 

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir à Joigny », Voyages autour de mon cerveau, mars 2021. URL : https://vadmc.hypotheses.org/1165

Texte nature Beauvoir

Simone de Beauvoir et la nature à Paris

Cette communication  du 16 juin 2010 a précédé de peu mon premier départ pour la Sardaigne, à destination du 18ème Colloque de la Simone de Beauvoir Society, organisé par les Docteurs Andrea Duranti et Matteo Tuveri. La directrice de la Maison de la Suède de la Cité Internationale Universitaire, Vivi-Anne Lennartsson, m’avait proposé ce duo beauvoirien, avec le Docteur Éric Levéel1, alors mon co-directeur de thèse. Un beau souvenir.

Simone de Beauvoir est née à Paris le 9 janvier 1908 et décédée à Paris le 14 avril 1986. Elle y a vécu entre le sixième et le quatorzième arrondissement. Elle peut être définie comme LA Parisienne type, c’est-à-dire comme une femme de Paris n’ayant pas beaucoup bougé de son quartier d’origine, et répugnant à en bouger pour aller en province, à l’instar de très nombreux Parisiens. Chaque séjour prolongé en province, lorsqu’elle est professeure de philosophie à Marseille puis à Rouen, est vécu comme un « exil »2, selon ses propres termes. Pourtant, cette « femme dans la ville », ainsi que l’a nommée Élène Cliche3, éprouve un grand amour pour la nature. Lors de ses voyages estivaux dans les deux propriétés familiales de Meyrignac et de La Grillère, elle apprend :

(…) le bouton-d’or et le trèfle, le phlox sucré, le bleu fluorescent des volubilis, le papillon, la bête à bon Dieu, le ver luisant, la rosée, les toiles d’araignée et les fils de la Vierge (…).4

Elle y goûte une liberté presque complète, à l’inverse de la surveillance sans relâche de ses parents à Paris5. Ce n’est que peu à peu qu’elle se libère de la tutelle de ses parents. Cette libération passe par la conquête d’un espace personnel, notamment naturel. Si les voyages hors de Paris sont l’expression même de cette libération, il ne faut pas oublier de prendre également en compte les voyages dans la nature parisienne. Nous opposerons l’espace naturel parisien à l’espace naturel hors Paris, tant dans l’enfance que dans la jeunesse et la vieillesse de Simone de Beauvoir. Nous verrons quels attributs possède la nature dans Paris.

I. Une nature circonscrite ?

Dans Paris, la nature est circonscrite à des lieux bien précis : les parcs et les jardins, mais aussi les bords de Seine. Nous ne nous attarderons pas sur les longues promenades de Simone de Beauvoir le long de la Seine, solitaires6 , ou en compagnie de Zaza7 , ou de sa sœur8. L’élément liquide n’est pas son favori, le fleuve n’est là que pour accompagner le mouvement méditatif de la promeneuse, que l’on peut assimiler a posteriori à une évocation intertextuelle du fameux poème d’Apollinaire « Le Pont Mirabeau » :

Sous le pont Mirabeau coule la Seine/ Et nos amours faut-il qu’il m’en souvienne/ La joie venait toujours après la peine (…).

Nous noterons que les promenades aquatiques de Simone de Beauvoir sont toujours situées dans des moments où la conscience du temps est forte, et où l’exaltation de la jeune fille est exacerbée. Dans Paris, il n’y a pas de vastes espaces naturels, comme à Meyrignac et à la Grillère. Simone de Beauvoir peut courir à l’intérieur des parc familiaux, voire, en faisant attention à l’heure des repas, franchir les barrières des parcs afin de s’évader dans la nature sauvage, tandis qu’à Paris elle doit rester dans un espace géographique précis, entouré d’interdits. Il s’agit alors d’une nature domestiquée par l’homme, une nature qui a perdu toute trace de son impétuosité première. L’évasion mystique est possible hors du parc de Meyrignac : « Quand la lune se levait au ciel, je communiais avec les lointaines cités, les déserts, les mers, les villages qui au même moment baignaient dans sa lumière. », mais elle est impossible dans le jardin du Luxembourg, avec ces « (…) massifs intouchables, [ses]  pelouses interdites (…)9.

Le jardin du Luxembourg est le centre giratoire de la nature parisienne de Simone de Beauvoir. Situé près du premier appartement rue de ses parents, ce jardin est le théâtre de nombreux épisodes-clés de l’enfance et de l’adolescence de Simone de Beauvoir: socialisation manquée avec les autres enfants10, violentes crises de colère11, ou voyage de noces avec son cousin Jacques à l’âge de huit ans12.

L’être en devenir Beauvoir est présent dans ces courtes scènes infantiles. Y sont exprimés son rapport au monde humain plus qu’au monde naturel : aucun nom d’arbres, aucune référence aux oiseaux ni aux insectes qui doivent pourtant être présents au Luxembourg, comme dans tout jardin, même public. Ce qui est important ici, ce sont les rapports aux autres, et le portrait de Simone de Beauvoir qui se dessine à travers eux. Nous verrons dans la seconde partie quelles conclusions tirer de l’humanisation de la nature parisienne, en opposition avec la nature déshumanisée de la campagne.

Le Luxembourg récupèrera brièvement les caractéristiques d’une nature « naturelle », avec oiseaux lors de la « Drôle de Guerre » : « Le soir on entendait derrière les grilles du Luxembourg des voix militaires et le ululement des hiboux13. » Il s’agit d’une situation historique particulière, où l’abandon d’une partie de la population (masculine) fait de Paris « presque un village14 ».

Le retour à la nature du jardin serait-il dû à la présence majoritaire de femmes, en un raccourci opposant la nature/présence des femmes en grand nombre / présence des hommes/nature socialisée? Ici, les hommes sont déshumanisés, réduits à des « voix » en parallèle avec les hiboux : deux types d’oiseaux nocturnes ? Dans la suite de ses mémoires, le Luxembourg n’est plus cité.

Les autres parcs et jardins de la capitale dont la mémorialiste fait état sont peu nombreux : le Bois de Boulogne15, les Tuileries16, les Buttes-Chaumont17, le jardin du Palais Royal18, avec d’infimes variations linguistiques, dans l’enfance et l’adolescence, puis dans son parcours biographique. Ce sont des points de verdure dans Paris, des haltes dans la conquête d’une libération personnelle.

Il est intéressant de constater que plus la jeune Simone de Beauvoir s’affranchit des contraintes parentales, plus elle étend son champ de promenades, du moins tel qu’elle le rapporte dans ses Mémoires d’une jeune fille rangée, non pas tant au niveau de la longueur du parcours que du choix des lieux et des personnes qui l’accompagnent ou la côtoie. La Simone de Beauvoir qui va se promener seule aux Buttes-Chaumont, à l’insu de ses parents19, n’est plus la Simone de Beauvoir qui reste à manger des glaces avec sa famille au Luxembourg20. Simone de Beauvoir s’arrache alors physiquement, quoique intra-muros, du quartier de son enfance, donc, au plan symbolique, elle se libère de la tutelle familiale.

II. La nature parisienne, espace de socialisation

Comme nous avons pu le constater, une des différences majeures entre la nature hors de Paris et dans Paris est l’absence ou la présence de ses contemporains. Il existe une réelle dichotomie entre l’image que donne Simone de Beauvoir de l’espace naturel dans le cadre de ses vacances familiales, et ce qu’elle fait voir à son lecteur de la nature parisienne, comme elle le déclare :

A la campagne peu m’importait d’être reléguée dans un ermitage : la nature me comblait ; à Paris, j’avais faim de présences humaines ; la vérité d’une ville, ce sont ses habitants ; à défaut de lien plus intime, il fallait au moins que je les voie21.

La nature à Meyrignac et à La Grillère est réservée aux découvertes du monde vivant, plantes et bêtes. La nature parisienne est l’occasion, quant à elle, de s’insérer dans un groupe social, familial et amical. Nous avons évoqué plus haut quelques scènes qui se déroulent au jardin du Luxembourg.

Nous allons nous pencher sur la première d’entre elles, qui, à notre avis, nous semble représentative du rapport de Simone de Beauvoir aux autres, dans un cadre naturel. Il s’agit de l’interdiction parentale de jouer avec les autres enfants :

Au Luxembourg on nous défendait de jouer avec des petites filles inconnues : c’était évidemment parce que nous étions faites d’une étoffe plus raffinée22.

Il s’agit d’une scène fondatrice de la personnalité beauvoirienne. La mémorialiste y revient souvent dans les Mémoires d’une jeune fille rangée, ainsi que dans les autres volumes autobiographiques. Sur le moment, la petite fille tire de ce refus de mélange social une certaine vanité et un sentiment de supériorité. Simone de Beauvoir, fidèle ici à sa méthode de focalisation interne, ne critique pas cette attitude. Elle montre sa propre évolution, dans le même ouvrage, lorsqu’elle a atteint l’adolescence, de blâmer cette attitude :

Quand je lisais au Luxembourg, si quelqu’un s’asseyait sur mon banc et engageait la conversation, je m’empressais de répondre. On me défendait autrefois de jouer avec les petites filles que je ne connaissais pas et je me plaisais à piétiner les vieux tabous23.

Un espace identique est le témoin des changements de mentalité de la jeune fille, de sa libération intérieure, en attendant sa libération spatiale. Elle se rapproche des autres, d’où l’impression de «piétiner les vieux tabous » mais elle n’est pas encore à lui parler, du moins d’égale à égal. Nous noterons au passage le champ lexical de l’enfance : la mémorialiste s’amuse à s’infantiliser une fois encore, par le verbe « piétiner » : Simone de Beauvoir a véritablement un caractère très affirmé…

Les cours qu’elle donne aux Équipes Sociales de Belleville n’instaurent pas un véritable échange entre Simone de Beauvoir et son public de jeunes filles de condition modeste, malgré l’enthousiasme dont Simone de Beauvoir fait preuve dans son article « La Princesse de Clèves à Belleville », où elle rapporte le cours qu’elle a fait sur le roman de Madame de La Fayette, et elle note la « justesse des observations24 » de son public.

Plus tard, elle ne manquera pas une occasion de se rapprocher des autres classes sociales, notamment en voyage. Ainsi, un soir de 15 août 1930, à Tours, elle accepte l’invitation d’un chauffeur de taxi et de sa femme, faute d’avoir pu trouver un hôtel  :

Ils m’offrirent un café au lait le lendemain matin et n’acceptèrent pas un sou. Leur gentillesse me toucha d’autant plus que je sortais d’un milieu où on se serait cru déshonoré en donnant rien pour rien25.

Il y a ici un véritable échange, et la mémorialiste s’éloigne de sa classe sociale. En ce qui concerne la socialisation intra-muros de Simone de Beauvoir, les lieux de la nature sont plutôt associés à une socialisation amicale et familiale.

Le Luxembourg est l’espace réservé aux sorties familiales, avec ses parents, sa sœur, voire parfois son cousin Jacques, comme nous l’avons constaté ci-dessus.

Le bois de Boulogne, le Palais-Royal, le Carrousel26, eux, sont réservés aux sorties entre amis : amie d’enfance comme Zaza27, mais surtout nouveaux amis de l’âge adulte : Pradelle28, Herbaud29, puis, bien plus tard, Sartre30. Il n’est pas anodin que Simone de Beauvoir situe la fameuse scène du pacte proposé par Sartre à sa nouvelle compagne au jardin du Carrousel, dans le lieu où ils ont l’habitude de se rencontrer. Le Luxembourg était le lieu dédié à l’enfance et à l’adolescence, au « vert paradis des amours enfantines », le Carrousel et le jardin des Tuileries (entre autres) sont devenus le lieu du « temps des copains », si l’on veut bien utiliser ce terme anachronique, et du « temps de l’amour ». Ainsi, Sartre, brièvement aperçu au Luxembourg en compagnie d’Herbaud30, est-il rattaché au Carrousel31. Le seul espace parisien à traverser les deux périodes est le bois de Boulogne, avec tout l’intertexte proustien et colettien qu’il suppose. En effet, on peut trouver des échos entre les visites de Simone de Beauvoir au Bois, Du côté de chez Swann, et Gigi, ce qui expliquerait la sensation d’intemporalité que ces voyages forestiers dégagent.

Ces visites forment des tableautins de l’amitié, faite de longues discussions et de promenades au fil de l’eau. C’est ici que se cristallise l’amour de Zaza et de Pradelle, c’est ici que Simone de Beauvoir s’enivre de la présence de son cousin. De fait, c’est également un lieu marqué par les sentiments fugitifs : Simone de Beauvoir se défera de son amour pour Jacques, Pradelle n’épousera pas Zaza. Et «Le soleil s’était caché. La nature recommençait à régner sur le Bois (…)l32.. » Les voyages dans la nature intra-muros sont clos pour le moment, il faut maintenant voyager à l’extérieur.

Ainsi, nous avons pu constater que les espaces naturels à Paris sont rares dans la géographie beauvoirienne. Rares, et peu étendus, contrairement à l’infini de la campagne. Que retenir, au final, de l’espace naturel parisien ?

Qu’il est primordial pour la compréhension de l’ouverture progressive aux autres de Simone de Beauvoir, qui, sans doute, n’aurait pas eu d’autres opportunités de se confronter à différentes classes sociales.

Dans Paris, les espaces naturels cités sont ciblés avec précision par la mémorialiste. Leur fonction est toujours utile à la narration, le portrait de Simone de Beauvoir se dégage plus nettement que dans d’autres lieux.

Les lieux se répondent et s’enchevêtrent, comme les différentes scènes qui rapprochent Simone de Beauvoir des autres. Ces haltes dans la nature sont autant d’occasions pour Simone de Beauvoir de se libérer de l’emprise familiale. Elle conquiert son espace à elle dans la ville, bien avant de pouvoir habiter seule. La nature, lieu indispensable ?

 

Voir aussi l’interview d’Eric Levéel dans « Beauvoir au masculin », ici. 

1Le texte d’Eric Levéel a été publié dans les French Studies in Southern Africa, No. 42 (2012), p. 107-121. Disponible au téléchargement ici :

https://www.academia.edu/16872607/Les_voyages_parisiens_de_Mlle_de_Beauvoir

2 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 105.

3 Élène Cliche, « L’Italie de Simone de Beauvoir : une femme dans la ville », Simone de Beauvoir Studies, 2002-2003, Volume 19, p. 24-34.

4 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 36.

5 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 35, 104.

6 Ibid., p. 440.

7 Ibid., p. 305.

8 Ibid., p. 456.

9 Ibid., p. 33, 173.

10 Ibid., p. 65-66.

11 Ibid., p. 18.

12 Ibid., p. 85.

13 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, op. cit., p. 484.

14 Ibid.

15 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 360.

16 Ibid., p. 305.

17 Ibid., p. 334.

18 Ibid., p. 395, 436, 451, 462.

19 Ibid., p. 334.

20 Ibid., p. 99.

21 Ibid., p. 76.

22 Ibid., p. 65-66.

23 Ibid., p. 273.

24 Simone de Beauvoir, « La Princesse de Clèves à Belleville », Les Equipes sociales, Bulletin de méthode, Année 1927, juin 1927, N°6, p. 163.

25 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, op. cit., p. 67-68.

26 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 200, 446, 458.

27 Ibid., p. 360, 458 (Bois de Boulogne) ; Ibid., p. 305.

28 Ibid., p. 436, 438, 451, 462 (Palais Royal).

29 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, op. cit., p. 30-31.

30 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 446.

31 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, op. cit., p. 30-31.

32 Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Paris, Gallimard, « Folio », 2005, p. 419.

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir et la nature à Paris », Voyages autour de mon cerveau, juin 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/428

Texte Beauvoir E. Levéel

Éric Levéel – Beauvoir au masculin

Éric Levéel est maître de conférences en langue et litterature francaises à l’Université de Stellenbosch (Afrique du Sud). Il est le premier à avoir écrit sa thèse sur les voyages dans l’œuvre de Simone de Beauvoir, dont il est spécialiste1.

Tiphaine Martin – Quand avez-vous rencontré Simone de Beauvoir ?

Éric Levéel – Ce ne fut pas une rencontre en vrai, même si Beauvoir était encore en vie à cette époque (le début des années quatre-vingts), mais une rencontre entre deux portes, au lycée Pierre-de-Coubertin de Meaux, dans le Lagarde et Michard, fameuse référence parmi les manuels de littérature française – en existaient-ils d’ailleurs d’autres, je n’en sais rien. Dans mon souvenir, il y avait uniquement une horrible photo de Beauvoir, pas souriante du tout, qui ne donnait pas du tout envie de la lire. Bien entendu, elle était désignée au masculin, comme « écrivain ». Je ne pense pas qu’il ya avait de texte, en tous cas cela ne m’a pas frappé. Elle n’était pas au programme du lycée, c’était un personnage controversé, tout comme Sartre, décédé depuis peu – je me rappelle ses funérailles gigantesques. Etaient-ils encore mal vus à cause de leurs erreurs politiques ? En outre, d’autres penseurs et penseuses avaient pris leur place.

T.M. – Quand est-ce que vous l’avez lue ?

E.L. – Je l’ai lue en anglais, lorsque j’étais assistant de langue en Ecosse, cela devait être en 1988 ou 1989. Un après-midi, à la bibliothèque du lycée où je travaillais, la tête un peu fatiguée, je me suis approché du rayon des œuvres françaises. J’ai lu les Mémoires d’une jeune fille rangée en anglais.

La deuxième fois, c’était en Afrique du Sud en 1992 ou 93 : assistant à l’Université du Natal et secrétaire de l’Alliance française de Piermaritzburg, la bibliothèque de l’Alliance se trouvait dans mon bureau. En novembre, il faisait une chaleur épouvantable et je n’avais pas l’air conditionné. Comme en Ecosse, je me suis approché d’un des rayons, et je suis tombé sur La Force des choses. Je l’ai parcourue, et le hasard a fait que je suis tombé sur ses voyages, d’où le début de mon grand intérêt pour Beauvoir. Les Mémoires d’une jeune fille rangée m’avaient intéressées, mais sans m’accrocher définitivement. Dans La Force des choses, j’avais l’impression qu’elle me parlait de ma vie et de ce que je voulais que ma vie soit. Et le récit de son voyage au Brésil et de la chaleur qui y régnait faisait écho à ma situation personnelle de Français habitant un pays étranger alors en pleine canicule.

T.M. – Avez-vous continué à la lire immédiatement ?

E.L. – Oui, j’ai recommencé les mémoires par La Force de l’âge. Puis les Mémoires d’une jeune fille rangée en français plus tard, au Zimbabwe. Puis, j’ai fait mon doctorat à l’université du Natal (Pietermaritzburg), là où j’enseignais auparavant, sur les récits de voyage chez Beauvoir. Pour moi, Beauvoir est liée au voyage, à l’étranger, à l’ailleurs. Pour elle comme pour moi, voyager, c’est le plaisir de manger comme dans le pays visité, pour être profondément dans le lieu, comme les locaux. Lorsque je voyage, je n’ai pas peur de me perdre dans une ville nouvelle, et à la fin de mon séjour je maîtrise la ville, comme Beauvoir. Le voyage n’est pas un dépaysement gratuit, mais une compréhension du pays, en faisant les choses comme dans le pays. Être dans le voyage avec les autres.

T.M. – Pour vous, en tant qu’homme, que représente-t-elle ?

E.L. – J’ai lu Le Deuxième Sexe pendant mon doctorat. Je l’avais acheté à libraire Gallimard à Paris, un dépaysement moindre donc que mes précédentes expériences de lectures de Beauvoir., mais tout de même très fortement relié à Beauvoir., puisqu’éditée par Gallimard. Le Deuxième Sexe n’est pas du tout rébarbatif, au contraire. Je suis intimement convaincu qu’un homme peut être féministe. L’essai de Beauvoir a pris quelques rides car il y a eu une évolution de la société. Mais le côté égalitariste reste fondamentalement vrai. Beauvoir ne nie pas les différences biologiques, mais elle démontre que les femmes ont les mêmes capacités et les mêmes possibilités que les hommes, quand on leur laisse l’opportunité de devenir ce qu’elles souhaitent. L’humanisme de Beauvoir est très important. C’est donc une bonne chose de lire Le Deuxième Sexe quand on est un homme, pour comprendre le conditionnement perpétuel des femmes, conditionnement auquel les hommes sont aussi confrontés, d’une manière autre. Je rappellerai cette citation Beauvoir dans L’Amérique au jour le jour, qui s’applique aux femmes : «  Il n’y a pas de problème noir, il n’y a qu’un problème blanc.  » Qu’un groupe dominant choisisse pour vous et vous définisse, sous prétexte que vous êtes minoritaires (en nombre, socialement parlant). Le Deuxième Sexe est un vrai contrat social et défend la possibilité de fonder son existence à sa guise. Ce n’est pas une philosophie théorique, mais une philosophie pratique. Le Deuxième Sexe est dense, mais parle toujours à un grand public. D’après mon expérience d’enseignant en université, Beauvoir est toujours une grande révélation pour les jeunes aujourd’hui. Elle a le don pour savoir communiquer pas seulement dans une chapelle, mais aussi en-dehors de la chapelle. Sa philosophie est applicable et prend en compte la complexité du monde, sans binarité. On retrouve cette complexité dans ses romans et ses amours viatiques : aimer le jazz et les nuits de Moscou, la vodka et le whisky, etc. Son parcours politique est une tentative d’espoir vers la réalisation d’un communisme qui apporterait la paix et le bonheur à toutes et à tous, y renoncer lui a coûté. N’oublions pas que Les Temps modernes ont accueilli les témoignages des dissidents soviétiques dans les années soixante-dix, par exemple. En outre, son soutien à Israël n’a pas été inconditionnel (voir les travaux de Denis Charbit).

T.M. – Avez-vous fantasmé sur Beauvoir ?

E.L. – Oui, il y a dans son existence des choses qui me font fantasmer : sa vie extrêmement libre, des passages formidables dans ses récits de voyage, ses voyages au bout du monde, ses fêtes, son existence, sa fréquentation de travestis à Berlin et de boîtes à matelots à Marseille, le bateau qui traverse la mer Egée, avec son énorme lune rousse et le bonheur aigu qui la traverse, sa vie à Paris, ses rencontres d’autres écrivains. Je la vois comme une personne amusante et pleine de vie, tout comme Sartre, bien loin des clichés de l’intellectuelle coincée – nous revenons à la photo du Lagarde et Michard. Une fois qu’elle s’est émancipée de son milieu familial, c’était une personne débordante de gaité et de vie, quelqu’un qui a eu une existence pleine, avec un amour de la vie formidable. Quelqu’un de libre et qui crée sa propre liberté, en toute occasion, même les pires (Occupation).

T.M. – Quelle a été, quelle est, l’influence de Beauvoir sur votre existence ?

E.L. – On a qu’une seule existence, donc ne pas la rater. Je comprends l’envie de Beauvoir de tout voir, de tout faire. Rater certaines choses, oui bien sûr, mais être soi-même, construire l’existence dont on rêvait quand on était enfant, jeune. Rester actif, curieux. La curiosité comme une qualité, apprendre une chose par jour, rester curieux de l’actualité, des autres. Rester en vie.

T.M. – Le symbole de Beauvoir pour vous ?

E.L. – Le turban : son côté élégant, avec de la couleur. Le turban et plus généralement son élégance comme se faire plaisir à elle-même, pas seulement plaire aux autres ou pour obéir à la mode. Ne pas oublier que Beauvoir a été mal attifée dans son adolescence et que le maquillage et les couleurs vives étaient connotés comme appartenant aux prostituées. Elle a rattrapé le temps perdu ainsi, en choisissant de se maquiller et de bien s’habiller. L’habitude de ramener des habits ethniques (blouses mexicaines par exemple) est aussi tout à fait singulier. Je vous laisse le soin de creuser cet aspect…

Éric Levéel

Pour contacter Éric Levéel :

eleveel@sun.ac.za

http://academic.sun.ac.za/forlang/s2main.htm

1 Eric Levéel, Simone de Beauvoir. Tout connaître du monde, Paris, Louis Vuitton, 2008 : https://www.fabula.org/actualites/s-de-beauvoir-tout-connaitre-du-monde_28278.php

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Éric Levéel, « Éric Levéel – Beauvoir au masculin », Voyages autour de mon cerveau, juin 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/310

Texte expo Beauvoir MUSEA M. Rouch

Beauvoir la voyageuse, une exposition en ligne à savourer

Marine Rouch, dont la réputation de grande Beauvoirienne n’est plus à faire, a bien voulu écrire le compte-rendu de notre exposition Beauvoir la voyageuse. Un grand merci à elle. Et n’hésitez pas à vous rendre sur son carnet, Chère Simone de Beauvoir

L’été approche et avec lui, l’envie de s’évader, de voyager. Parce que, pour des raisons qui sont propres à la situation de chacun et chacune, ce n’est pas toujours possible, pourquoi ne pas partir dans les pas de Simone de Beauvoir tout en restant confortablement installé·es dans notre canapé ? Si si, c’est possible ! Musea (Musée virtuel sur l’histoire des femmes et du genre) a mis en ligne il y a quelques mois une exposition, réalisée par Tiphaine Martin, consacrée à « Beauvoir la voyageuse », et c’est un vrai régal.

Tiphaine Martin est spécialiste des voyages de Simone de Beauvoir puisqu’elle a soutenu en 2012 une très belle thèse intitulée Les récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir, dont on attend la publication avec impatience, et a publié de nombreux articles sur le sujet. Elle participe, avec quelques autres (trop peu nombreux) (Cayron 1973, Levéel 2008 et 2012, plus récemment, Hamel 2020), à la mise en évidence de la place centrale de la nature et des voyages chez Simone de Beauvoir.

L’exposition est composée d’un volet « présentation », dans lequel Tiphaine Martin convainc son audience de l’importance d’aborder Beauvoir par le prisme viatique et lui fournit une bibliographie conséquente sur le sujet, suivi de 10 autres volets qui nous emmène du jardin du Luxembourg à Rome, avec des escales en Provence, aux États-Unis, dans le reste de l’Italie, en Chine, à Cuba, en Lituanie, au Japon, et à Gaza. De nombreuses photographies, analysées de façon tout à fait novatrice et intéressante, ponctuent notre excursion dans l’exposition. Tiphaine Martin fait aussi en sorte de nous faire évoluer au plus près de l’écriture et de l’expériences beauvoiriennes puisqu’elle a choisi de nombreux extraits des œuvres (correspondances, Mémoires, récits de voyages etc.) de l’écrivaine pour accompagner son propos. Les morceaux choisis comptent parmi les plus beaux et poétiques composés par Beauvoir, de quoi revoir certaines affirmations quant à la pauvreté du style beauvoirien…

Déjà toute petite, la jeune Simone a la bougeotte mais elle doit se contenter de ses lectures, véritables « invitation(s) au voyage ». « Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes, / L’univers est égal à son vaste appétit. » écrit Baudelaire (« Le Voyage », 1857). Devenue jeune adulte, elle part à l’assaut de son pays, notamment en Provence, et goûte à la liberté. Pour la première fois, rappelle Tiphaine Martin, la jeune femme se déplace sans chaperon, elle s’approprie le monde. Le voyage chez Beauvoir, c’est un langage, un moyen de communiquer (et de communier) avec le monde. Mais c’est aussi une façon de rendre ce dernier intelligible, d’où la prégnance des récits qu’elle en fait dans son œuvre (dans les Mémoires, ou dans des livres à part). On y lit la richesse des réflexions que ses déplacements lui inspirent : aux États-Unis, elle nourrit ses réflexions sur le racisme ; en Chine, au Japon, en Égypte, elle observe la condition des femmes et ajuste progressivement son féminisme ; à Cuba, à Gaza, elle se retrouve objet de propagande au service du régime en place et tente ensuite d’analyser la situation d’un point de vue critique ; en Lituanie, à Rome, en Provence… partout, en fait, elle se ménage un moment pour la contemplation.

L’exposition propose ce qui n’avait encore jamais été fait dans le champ des études beauvoiriennes : elle déroule le fil de l’existence de Simone de Beauvoir à partir des voyages qu’elle a effectués. Il devient ainsi possible, et surtout incontournable, de prendre en compte, aussi, ces nombreux voyages – d’agrément, politiques, féministes etc. – dans la trajectoire intellectuelle de Simone de Beauvoir.

Marine Rouch

Pour citer cet article : Marine Rouch, « Beauvoir la voyageuse, une exposition en ligne à savourer », Voyages autour de mon cerveau, juin 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/270

Publications de Tiphaine Martin :

Tiphaine est responsable d’une rubrique « Carnets de voyages » qui accueille les contributions extérieures : https://lirecrire.hypotheses.org/category/carnet-de-voyages

Une magnifique émission sur la philosophie marseillaise de Beauvoir : Invitation au voyage, Arte 2018. URL : https://www.arte.tv/fr/videos/084418-001-A/la-philosophie-marseillaise-de-simone-de-beauvoir/

Tiphaine Martin, Les récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir, Thèse de doctorat, Université de Paris-7 – Denis Diderot, 2012.

Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir : exploratrice, voyageuse ou touriste ? », dans Dominique Brechemier, Nicole Laval-Turpin (dirs.), Quelques parcours extraordinaires de femmes de l’entre-deux-guerres, Paris, L’Harmattan, 2016, p. 41-59.

Tiphaine Martin, « Revenir, se souvenir, écrire : Le Récit de voyage beauvoirien », Revue Astrolabe, n°45, 2014. URL : http://www.crlv.org/astrolabe/maijuin-2014

Tiphaine Martin, « Les Récits de voyage : représentation de l’intime chez Simone de Beauvoir autobiographe », dans Isabel Capeloa Gil et Manuel Cȃndido Pimentel (dirs.), Livro de Actas. Coloquio International Simone de Beauvoir, Lisbonne, 2010, p. 163-174.

Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir voyageuse ? », Chère Simone de Beauvoir, juillet 2019. URL : https://lirecrire.hypotheses.org/1652

Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, amours et voyages », Chère Simone de Beauvoir, juillet 2019. URL : https://lirecrire.hypotheses.org/1637 

Pour aller plus loin :

Yan Hamel, En randonnée avec Simone de Beauvoir, Montréal, Boréal, 2020.

Simone de Beauvoir, Éric Levéel, Tout connaître du monde, Paris, Quinzaine littéraire, 2008.

Éric Levéel, « Le tout voir beauvoirien, ou pour une philosophie des voyages », dans Julia Kristeva, Pascale Fautrier, Pierre-Louis Fort, et Anne Strasser (dirs.), (Re)découvrir l’œuvre de Simone de Beauvoir : du”Deuxième Sexe” à “La Cérémonie des adieux”, Lormont, Le Bord de l’eau, 2008, p. 202-207.

Claire Cayron, La Nature chez Simone de Beauvoir, Paris, Gallimard, coll. Les essais, 1973.