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Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie II.

Entendre, apprendre, transmettre

Je vais commencer cette seconde partie par un hommage à mon professeur de musique de collège, monsieur Martin – aucun lien de parenté, juste une fine plaisanterie de temps en temps : « Alors, mademoiselle Martin ? – Oui, monsieur Martin ? – Vous nous jouez quoi à la flûte ? – “Les Chariots de feu”, de Vangelis. » Non pas pour m’avoir obligée, comme toute la classe, à chanter seule depuis ma place chaque chanson apprise par cœur en Sixième puis en Cinquième, ni parce que j’ai eu des très bonnes notes en flûte à bec pendant quatre ans, au vu de mes entrainements quotidiens chez mes parents. Mais pour deux choses :

  1. avoir remis à sa place, pédagogiquement, une… hum… une camarade de Troisième, qui voulait qu’on apprenne une chanson des 2B3 (prononcer « tou bi threeeee »), un de ces horribles « boys band » qui ont fleuri (sic) à la fin des années 90, pile pendant mes années collège. Après avoir dû supporter les Pokémon en primaire, je n’étais pas prête pour une autre vague de médiocrité. Or donc, monsieur Martin nous a expliqué que les « boys band » et les « girls band » étaient fabriqués par type physique, afin de plaire à une pléthore de décérébré·es, de fans, pardon. Et que les chansons étaient calibrées pour plaire à la même foultitude. Mine dépitée de la camarade. Joie intense de moi. Qui, mais si mais si, avait fait l’effort d’écouter, sur le walkman d’amies, une chanson de chaque groupe en question. Je précise également que : a) le paysage musical des années 90 était particulièrement horrible, avec toutes ces chanteuses qui criaient au lieu d’articuler, tous ces groupes pré-fabriqués, d’un côté, et de l’autre, des chanteurs marmonnants leur envie de suicide en se regardant le nombril ; b) que lesdits groupes pré-fabriqués ont brisé des amitiés de maternelle, car il n’était pas question, si j’ai bien compris, d’aimer les trois groupes. Comme pendant la Première Guerre mondiale, il fallait être soit du côté de la Triple Entente, soit du côté de la Triple Alliance. La cour de récréation du collège s’est transformée en guerre des tranchées, jusqu’à ce que le mondial de football de 98 mette tout le monde d’accord.
  2. nous avoir appris, à la fin de la Troisième, à regarder une musique de film. Je m’explique : monsieur Martin avait fait un montage, sur une VHS, d’extraits d’Indiana Jones, de Star Wars et de Rambo. Il nous a projeté plusieurs fois ces extraits, sur la télévision roulante du collège, en nous faisant écouter l’arrivée du thème du héros, par exemple, qui précède/accompagne l’action. Ou comment le thème d’amour se mêle et remplace le thème du héros.
  3. oui je sais, ça fait trois choses, et alors ? Dans le picon-citron de Marius, il y a bien quatre tiers. Bon, je reprends : nous avoir/m’avoir fait découvrir, entre autres, le continent irlandais, grâce aux chansons des Cranberries : « Zombie », « Just my imagination », « In the Ghetto » ; et grâce à un des spectacles de River Dance, dont je ne suis toujours pas sortie, plus de trente ans après. Et pour m’avoir fait découvrir que John Lennon était aussi un chanteur tout seul, qui avait composé cet hymne pacifiste qu’est « Imagine ».

Merci, monsieur Martin !

Avant les chansons et les musiques au collège, il y a eu celles en Maternelle (sic et re-sic pour le sexisme de cette appellation) et en Primaire. Dans mes toutes premières années de scolarité, j’ai appris, dont je me souviens : « Hérisson », « Nage, nage », « Bel escalier », « Petit Sapin », « Flocon papillon », d’Anne Sylvestre ; « Par les prés, par les bois », « Toi mon petit âne », de Raymond Fau ; « Petrouchka » et « Une fleur m’a dit », de Mannick ; « Un petit hamster », de Jo Akepsimas. Puis, en Primaire (sic et re-sic pour le côté « primitif » de cette appellation) : en CE1, mon institutrice, Nelly, nous avait fait écouter Piccolo & Saxo. Je m’étais alors drapée dans un sentiment – secret, je l’espère a posteriori -, de supériorité, car je connaissais ce conte musical depuis toute petite, ainsi que deux de ses suites, Passeport pour Piccolo & Saxo (mon favori), Piccolo & Saxo et le cirque Jolibois (bof au niveau de l’histoire, et puis, le cirque qui maltraite les animaux, sans façon !). En CM1, Jean-Paul, décharge de mon instituteur Francis et mari de Nelly, nous avait fait apprendre : « Santiano » et « Le Petit Âne gris » (non, je ne pleure pas), d’Hugues Aufray ; « Fye-Faye » (un crapaud qui « jouait du banjo ») ; « Les filles de Redon ». En CM2, Claudine, décharge de Francis, nous avait fait apprendre « San Francisco », de Maxime Le Forestier. Que de très bons souvenirs.

Ce qui m’amène, naturellement, aux spectacles de l’école. J’ai parlé, dans ma première partie d’article, du spectacle de Moyenne Section, à partir du Magicien des couleurs.

Quand j’étais en primaire, en CP puis au CE2, mon institutrice (la même), Jo, nous avait fait écrire des poèmes en vers libres : 1) rêves d’escaliers et d’échelles ; 2) la violence. Puis, un comédien était venu à l’école pour nous faire travailler ces poèmes et on avait fait un spectacle à la fin de l’année, dans la salle de répétition, en bas de notre école.

En CM1-CM2, Jean-Paul, la décharge de Francis, nous a fait apprendre des poèmes (Prévert et autres) et on a fabriqué un spectacle de poésie, que l’on a fait devant nos parents dans une salle de l’École normale d’Auxerre, non loin de notre école primaire.

En CM2, Francis nous a fait adapter un conte sénégalais, « Bakari » : on a transformé le conte en pièce de théâtre, puis on a peint les décors sur de grands draps blancs, puis nos mères et grands-mères ont cousu nos costumes. Puis, on a répété et on a joué, dans la « salle de théâtre » de l’École normale d’Auxerre. J’incarnais une partie du héros, joué par trois d’entre nous : Justine, une élève de CM1 (classe double), moi, Noëllie, une amie de CM2. Je faisais la partie où Bakari, rejeté par les villageois·es, trop trouillard·es pour combattre le monstre à trois têtes qui terrorisent leur village, part rencontrer trois marabouts, qui vont lui donner un conseil ou une amulette. En échange, Bakari leur donne un lingot d’or. Ces fichus lingots étaient trois ballons de hand-ball, entourés de papier doré, que je portais dans un sac de jute. Certes, j’étais grande et j’avais quelques muscles, mais c’était lourd. Est-ce pour cela que j’ai vibré, très très longtemps après, au Train sifflera trois fois ?

Je tiens d’autant plus à raconter tous ces souvenirs de Primaire que Jo, Nelly et Francis sont aujourd’hui décédés. Ils me manquent.

Les musiques héritées

Passons maintenant à la maison, à la famille. Comme pour la télévision et les films, il y a ma grand-mère maternelle et mes parents. Chez ma grand-mère, il y a une France qui s’étend des années 1930 aux années 1960 :

  • Fernand Raynaud, un 45T et un 33T de sketchs ;
  • Les Compagnons de la chanson, en vinyle ;
  • Jacques Lantier, en vinyle  ;
  • Les Frères Jacques, en vinyle ;
  • la bande originale du Bal, d’Ettore Scola, en vinyle  ;
  • Gilbert Bécaud, en vinyle et en CD, sa Bécaulogie ;
  • La Valse des patineurs, d’Émile Waldteufel, en vinyle tout petit ;
  • Sur un marché persan, de Ketelbey, en vinyle ;
  • le coffret vinyle 33T Pleins feux sur Franck Pourcel.

De ce coffret, je me souviens de : « La chanson de Lara », Sibelius, « Chariot ». J’ai mis des années à trouver son interprète, Petula Clark, mais j’ai réussi, quand j’étais étudiante à Paris, grâce à l’émission de Pierre Lescure et Dominique Besnehard sur les années 60. J’étais très heureuse.

Il y a aussi le duo Stone et Charden, via « Le prix des allumettes », entendu à Fa Si La Chanter. Comme j’avais adoré cette chanson, ma grand-mère, me gâtant comme toujours (oui, et alors ? des jaloux dans la salle ?), m’a offert la K7 audio de tubes de Stone et Charden, que j’ai retrouvé il y a peu en CD, en une bouffé de bonheur. Marcel P., c’est toi là-bas dans le noir ?

Chez mes parents, le paysage change complètement. Il est beaucoup plus marqué par les années 1960-1990 et par une ouverture internationale, en CD et en vinyle :

  • Anne Sylvestre et son répertoire adulte ;
  • Bruce Springsteen, Born in the USA ;
  • Renaud ;
  • Yves Simon ;
  • Maxime Le Forestier ;
  • Françoise Hardy ;
  • Marie Laforêt ;
  • Cat Stevens ;
  • la bande originale du Lauréat, portée par Simon & Garfunkel ;
  • Gene Vincent ;
  • Eddie Cochran ;
  • Jacques Higelin, Tombé du ciel, surtout ;
  • Georges Brassens ;
  • Boby Lapointe ;
  • Vivaldi et son Concerto pour mandoline en ut majeur, RV 425, subi mis à chaque Noël.

Pour ce qui est de Cat Stevens, Gene Vincent et Eddy Cochran, en vinyle, je les ai écoutés et réécoutés à l’adolescence, en faisant des parties de solitaire sur le PC de mon père, ou en faisant du repassage, dans le bureau de mon père donc.

Ma musique à moi-je

Bon, maintenant, ma musique à moi-je, en vinyle, en K7, puis en CD :

  • Anne Sylvestre, côté Fabulettes ;
  • Imbert et Moreau ;
  • Mannick ;
  • Jo Akepsimas ;
  • Pierre Lozère (vu en concert à la bibliothèque musicale d’Auxerre, joie !) ;
  • Henri Dès ;
  • Raymond Fau ;
  • une K7 de La Flûte enchantée (le petit ménestrel) ;
  • un 45T de l’histoire de Peter et Elliot le dragon.
  • un coffret CD de La Flûte enchantée et celui des Nozze di Figaro, pour mes dix ans, en même temps qu’un poste radio-cd-k7, couleur bleu nuit, que j’ai gardé jusqu’en 2007, date de mon départ pour l’université Paris VII en Master 2, puis en thèse, pendant mes trois années à la Cité Internationale Universitaire, à la Maison de la Suède, puis trois mois au Kremlin-Bicêtre, puis six mois d’Erasmus à Bologne, puis retour au Kremlin-Bicêtre ;
  • coffret vinyle illustré de Pierre et le Loup, chez Duculot ;
  • Les Lettres de mon moulin, par Fernandel ;
  • Piccolo & Saxo, comme expliqué plus haut.

Bref, j’ai une enfance terrible (au sens Johnny Hallyday du terme), comme vous pouvez le constater.

Pendant mon adolescence, il y a eu les CD empruntés à la bibliothèque municipale d’Auxerre, la Jacques Lacarrière :

  • Claude François ;
  • Charles Trenet ;
  • Françoise Hardy 89 ;
  • Jane Birkin ;
  • Pierre Dac ;
  • Les Maîtres du mystère ;
  • les livres audio : La Mariée était en noir, La Nuit du renard ;
  • Fellag ;
  • Offenbach.

J’ai découvert Offenbach sur ARTE, par Orphée aux Enfers, version Marc Minkowski. Étudiant le latin depuis la Cinquième et attendant d’être en Troisième pour commencer enfin le grec ancien, j’ai évidemment adoré la parodie du mythe antique d’Offenbach et de ses librettistes. J’ai continué mon exploration du monde d’Offenbach par La Belle Hélène (youpi, l’opéra-bouffe a donné son nom à la glace !) et Les Contes d’Hoffman, puis par un CD regroupant Les Dames de la Halle, Pomme d’Api et Monsieur Choufleuri. Aujourd’hui encore, je continue à découvrir l’œuvre d’Offenbach avec ravissement, après avoir appris deux trois choses sur sa vie son œuvre sur France musique, au début des années 2000, dans l’émission du regretté Benoît Duteurtre, « Étonnez-moi Benoît ».

Il faut que j’ajoute aussi que mes débuts avec Charles Trenet ont été compliqué. En effet, monsieur Martin, mon professeur de musique de collège, quand j’étais en sixième, nous a fait apprendre comme première chanson « Je chante », soit l’histoire d’un suicide. Je m’étais dit, en mon for intérieur, que les cours de musique allaient être bien ennuyeux et bien sombres. Et que je n’allais certes pas écouter autre chose de Trenet. Comme je vous l’ai dit au début de cet article, j’ai adoré mes cours de musique. Quant à mon écoute de Trenet, elle est devenue virale pendant mon année de Cinquième (ou de Quatrième, je ne sais plus). En effet, à Fa Si La chanter, une des chansons à découvrir était « Boum ». Et là, j’ai tout de suite accroché, et je suis allée emprunter un CD de Trenet à la discothèque municipale. C’est là que mon long compagnonnage avec Trenet et ses chansons a commencé. Ceci étant dit, j’ai toujours du mal avec « Je chante ».

Par contre, sa naissance à Narbonne, où je suis allée pendant dix ans et plus avec mes parents en vacances, l’été ou à l’automne, a fortement plaidé en sa faveur. Ainsi, quand j’ai entendu « La Mer » pour la première fois, j’ai tout de suite visualisé ce dont il parlait. Parce que quand on est au-dessus de Narbonne-Plage, sur la colline, et qu’on voit la mer, c’est bien une mer avec « reflets d’argent/le long des golfes clairs », comme dans la chanson de Trenet. Ce n’est pas la mer pailletée d’or comme à Capri, quand j’y suis allée en 2011, quand j’étais en Erasmus à Bologne. Effectivement, tout autour de Narbonne, dans la campagne, il y a aussi ces étangs dont Trenet parle dans « La Mer ». Adolescente, je n’ai pas pris « La Mer » comme une chanson ultra célèbre, de toute façon, je ne le savais pas, mais vraiment comme une chanson locale, régionale, d’un coin aimé.

Sans surprise, Trenet est devenu mon chanteur favori, à partir de ce moment-là. Je n’ai jamais trouvé, dans la musique de mon adolescence, un·e artiste qui me convienne, puisque j’étais, sinon, coincée entre les artistes commerciaux fabriqués à la chaîne (voir plus haut), les chanteuses à la voix en sirène d’alarme et les dépressifs marmonnants, pompeux et nombrilistes adoubés par France Inter, Télérama et Les Inrockuptibles. Le côté fabrication commerciale d’artistes m’a, cependant, permis de ne pas être trop surprise par les émissions de télé-réalité du début des années 2000, puisque c’était une logique similaire.

Ce qui me rappelle une autre forme de souffrance sonore : la « musique » dans les supermarchés. J’ai entendu tous ces tubes en CD quand j’étais étudiante à Paris. Tout cela est dû à mon écoute, en 2008, d’une émission de France Inter sur la musique en Mai 68. Dans cette émission, j’avais retrouvé, heureusement pour moi, la chanson « California Dreamin’ » que j’avais entendue dans Three Times de Hou Hsiao-hsien et que je cherchais depuis. Après avoir écouté cette émission, j’ai emprunté un super coffret de musiques des années 60 à la Médiathèque musicale à Paris. Et je me suis dit que j’allais continuer mon exploration musicale des tubes de la musique populaire dans les années 70, 80, 90, 2000. Ce que j’ai fait. Quand j’en suis arrivée aux années 80, je me suis aperçue à ma grande horreur que je connaissais toutes les paroles de quasiment tous les tubes que j’entendais dans les coffrets que j’avais empruntés. Gloups. Vite, une cure de Maurice Chevalier ! (Autre découverte d’adolescence.)

Par contre, je ne me souviens aucunement des musiques qui passaient dans les boums auxquelles j’ai assisté, soit à la fin des voyages scolaires de primaire et de collège : en CM1 à Saint-Aignan, dans le Morvan ; en CM2 à Six-Fours ; en Sixième à Super-Besse ; en Cinquième à ? (classe de neige), soit chez une amie, M., à la fin de notre année de CM2. Juste le souvenir de mon incapacité à danser. Ceci dit : 1) en CM1, j’ai pris plaisir à observer mes ami·es et camarades danser ; 2) en CM2, à Six-Fours, j’ai finalement dansé, grâce à mes amies, qui se sont relayées pour m’encourager ; 3) en Sixième, je me suis vaguement dandiné cinq minutes ; 4) en Cinquième, j’ai dansé un slow (oui, je suis une dinosaure) avec un ami de maternelle, A. Pour ce qui est de la boum de fin de CM2, chez M., elle a été gâchée par les histoires d’amours contrariées des uns et des autres – sauf moi, au-dessus de la mêlée. Conclusion : ma danse à moi passait ailleurs, par la danse contemporaine.

Quittons le terrain de proximité pour partir, brièvement, à la radio : tant enfant qu’adolescente, je n’écoutais pas beaucoup la radio. Mes petits-déjeuners, en compagnie de mon père, étaient rythmés par les infos et la météo de Jacques Kessler, sur France Inter. C’est à ce moment-là que j’ai appris le décès de Roald Dahl, un de mes écrivains favoris, depuis que j’avais appris à lire avec Le Doigt magique. Mes céréales ont eu un drôle de goût, tout d’un coup. Bien plus amusante était l’écoute, chaque dimanche en fin de matinée, de l’émission humoristique « Rien à cirer ». Je me souviens, je l’écoutais avec mes parents dans le salon : Laurent Gerra, Anne Roumanoff, Virginie Lemoine, Patrick Font, Jean-Jacques Vannier, Jacques Ramade… et Laurent Ruquier en maître d’œuvre… et un des génériques de l’émission était signé…. Charles Trenet ! Autrement, je me suis mise à France Culture à partir du lycée, comme je l’ai raconté ailleurs , mais uniquement le week-end et pendant les vacances scolaires, bien entendu.

Les musiques imagées

Dernier aspect de mon rapport à la musique, l’écran. Soit la musique de film, écoutée pour retrouver un film, et/ou pour elle-même.

Par exemple : une musique ample, lyrique. Et je vois tout de suite une place italienne écrasée de soleil, avec une église au bout. Puis j’entends la voix de Jean Debucourt (de la Comédie française), parlant à son prêtre favori, Don Camillo (Fernandel), de ses démêlés éternels avec le maire communiste du village, Peppone (Gino Cervi). Un sifflement joyeux : des gendarmes du sud de la France. Une chanson joyeuse et énergique : la fille d’un des gendarmes, qui danse avec ses amies et ses amis, dans un bar de Saint-Tropez.

Le Concerto pour mandolines de Vivaldi dont j’ai parlé il y a quelques pages : L’Enfant sauvage, de Truffaut. Le Concerto pour flautino de Vivaldi : le même film, et sa citation, par cette musique classique, dans Le Pornographe, de Bonello. Des bruits de balles de tennis : Les Vacances de M. Hulot, de Tati. Comment ça, je triche ? Même pas vrai. « Le Grand Choral » de Georges Delerue pour La Nuit américaine, de Truffaut : la chair de poule, la gorge serrée par l’émotion. Le flamboyant Concerto flamand de Maurice Jaubert, ré-enregistré pour La Chambre verte, de Truffaut : idem.

Un groupe de voyous, leurs donzelles, un juge et son épouse, égarés là par la jalousie de leur chauffeur : « Comme de bien entendu », morceau d’anthologie dansé et chanté dans Circonstances atténuantes, de Jean Boyer. Autre comédie de Jean Boyer, Nous irons à Paris, avec « À la mi-août », entonnée par Ray Ventura et son orchestre dans une grange languedocienne, en compagnie de… chut, il ne faut pas le dire, nous sommes sur Radio X, radio clandestine.

Une place ensoleillée, dans l’ouest de la France. Où plutôt non, je préfère le début : un pont transbordeur, autre que celui, marseillais, de Pagnol. Sur ce pont glissant, des camions. La musique du début du film continue. Mais elle s’adapte subtilement aux mouvements des camionneurs, qui s’étirent et font sortir les femmes des camions. Puis, tous et toutes s’étirent encore, puis… se mettent à danser. Jacques Demy, Michel Legrand, les troupes nord-américaines de danseurs et danseuses : Les Demoiselles de Rochefort.

Une salle de bal, en France, à différentes époques, avec le glissement temporel grâce au sublime thème de Vladimir Cosma : Le Bal, d’Ettore Scola. Et toutes les autres musiques du film, sauf les allemandes (période de l’Occupation), et sauf « T’es Ok », à la fin, parce que c’est une chanson horriblement bête.

De là, je passe naturellement à « Parlami d’amore Mariù », citée dans Le Bal, qui est une scène forte en douceur de Ces hommes, quels mufles !, de Mario Camerini. Réalisé en 1932, sous le fascisme, ce film n’a rien d’un film de propagande. Il raconte une histoire sentimentale dans l’Italie populaire de son temps (voir notre article ici).

Terminons ce très bref tour d’horizon de mes listes musicales filmiques par quelque chose de plus rythmé, à savoir la reprise, en mode électro, de « A far l’amore comincia tu », de Raffaella Carrà, dans La Grande Bellezza, de Paolo Sorrentino. Pas besoin de dialogues pour faire ressortir le vide de ces gens riches, très riches, à Rome, dans la seconde décennie du vingt-et-unième siècle.

Hum… non, c’est trop triste. Alors, je conclus par un chant solidaire, entonné par des êtres qui ont envie de porter secours à leur prochain, sous l’égide… d’Euripide : je parle, comme de bien entendu, de « SOS Société » (en VF) au début de Bernard et Bianca, des Studios Disney. Les souris déléguées de chaque pays se lèvent et chantent, sous la photo du fondateur de la société en question, la souris Euripide. Je m’interroge encore sur ce beau, mais très étonnant, choix de patronnage – peut-être déjà présent dans le roman de Margery Sharp, The Rescuers (1959).

D’ici la prochaine étape de mon palimpseste personnel, je vous souhaite beaucoup de curiosité, de découvertes, d’enchantements, de réflexion. À vous les studios !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie II. », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32826

Partir revenir pourquoi (21) Fuir les violences conjugales Hélène de Troie VADMC.001

Partir, revenir, pourquoi ? (21) Fuir les violences conjugales : Hélène de Troie

Le film épique nord-américain Hélène de Troie (Robert Wise, Helen of Troy, 1956) va à l’encontre de la tradition antique, qui fait d’Hélène, reine de Sparte, un personnage néfaste aux Grecs. Son enlèvement, par le Troyen Pâris, déclenche la Guerre de Troie, qui va durer dix ans, et qui est narrée du point de vue des Grecs, par l’aède grec Homère, dans L’Iliade et L’Odyssée, vers le huitième siècle avant notre ère. Le dramaturge grec Euripide, au cinquième siècle avant notre ère, fait d’Hélène une épouse fidèle, au contraire d’Homère, qui n’a rien à voir avec le conflit, auquel elle n’assiste pas. Au dix-neuvième siècle, les librettistes français Henri Meilhac et Ludovic Halévy, avec la complicité de Jacques Offenbach à la musique, reviennent à Homère et forgent une Hélène qui s’ennuie auprès de son vieux mari. La « belle Hélène » de l’opéra-bouffe du même nom (1894) est ravie que la « fatalité » (ben tiens) l’oblige à partir avec le beau Pâris.

Le réalisateur états-unien, quant à lui, inscrit son péplum dans un contexte antique qui a de fortes ressemblances avec les États-Unis des années trente (côté politique) et des années cinquante (mœurs). Dans cette version étonnante du poème homérique, la curiosité du Troyen Pâris (Jacques Sernas) pour les autres peuples, surtout les peuples grecs, et sa volonté de briser l’isolationnisme troyen au profit d’une paix durable avec la Grèce, donnent aux Grecs l’occasion de déclencher la guerre avec Troie.

Et ce, d’autant plus facilement que Pâris s’enfuit de Sparte avec la reine, Hélène (Rossana Podesta), ravie de pouvoir enfin partir loin de son vieux mari jaloux, Ménélas (Niall MacGinis), qui l’étrangle un peu, beaucoup, lors d’une énième crise de colère. Si le voyage est déprécié, tout comme l’ouverture aux autres, côté troyen, car sources de malheur, Hélène montre qu’il n’en est rien, au moins côté amoureux. Elle tombe amoureuse d’un étranger, alors que son mari et ses compagnons d’armes ne penseront qu’à violer les villageoises et les captives troyennes. Les violences conjugales, psychologiques et physiques, sont montrées et ne sont aucunement justifiées.

Dès le début de la séquence en Grèce, après le début du film qui se déroule à Troie, sur la plage de Sparte (SIC), Hélène fait face à des soldats. Ils sont envoyés par Ménélas pour la ramener fissa au palais, sous couvert d’inquiétudes conjugales vis-à-vis de la présence possible d’étrangers dans le coin. Fièrement, la reine refuse cette privation de liberté, elle qui n’en a déjà pas beaucoup. Elle ne les suivra pas. 

Notons qu’elle apparaît pour la première fois sortant des flots en tunique légère, nouvelle Vénus de Botticelli. Et ce, bien avant Honeychile (Ursula Andress), en bikini, en Jamaïque, dans James Bond contre Dr No (Terence Young, Dr No, 1962). Hélène est un personnage érotisé, ce qui est logique au vu du sujet. Cette scène l’inscrit également dans l’espace maritime, annonce de son départ, plus tard, avec Pâris pour Troie.

Ménélas, lui, barbu et ventru, passe son temps, et la quasi totalité du film, à éructer et à menacer. Il est le seul Grec à avoir une épouse qui apparaisse sur l’écran, ce qui est logique, puisque la réunion hellène se déroule dans son palais. Pâris, à l’inverse, est musclé et imberbe. Et il a une absence de jeu d’acteur qui confine au génie marbré, scènes d’amour inclus.

Le réalisateur prend parti pour le jeune couple, contre le couple de type incestueux. Et pour l’amour partagé et respectueux de l’autre, contre les violences conjugales, la jalousie et le sentiment de propriété. Nous pouvons placer ce film dans la droite ligne de la remise en question de la société nord-américaine, et de la place qu’y occupent les épouses et les fiancées, dans certains longs-métrages de l’époque. Les violences d’hommes soi-disant amoureux envers les femmes y sont fréquentes.

Pensons, par exemple, au Violent (Nicholas Ray, In a Lonely Place, 1950), à Derrière le miroir (Nicholas Ray, Bigger Than Life, 1956), puis à La Fièvre dans le sang (Elia Kazan, Splendor in the Grass, 1961) et… à West Side Story, de Robert Wise (1961). En effet, dans Hélène de Troie et dans West Side Story, il y a une héroïne, amoureuse du héros, héros étranger à son pays d’origine, qui est tué par un mari/un amoureux jaloux. Soit le trio Hélène/Pâris/Ménélas, et le trio Maria (Nathalie Wood)/Tony (Richard Beymer)/Chino (Jose de Vega).

En outre, si nous ôtons le cadre antique à Hélène de Troie, nous aboutissons à l’histoire d’une femme au foyer, mariée, victime de violences conjugales, qui arrive à s’enfuir avec l’homme qu’elle aime, avant d’être violemment rattrapée par son mari, qui tue son amant et la ramène de force au domicile conjugal. Et cela est tout à fait d’actualité en 1956.

En outre, les jeunes filles et les femmes doivent se tenir au foyer la majeure partie du temps, tant dans l’Antiquité grecque que dans les USA des années 1950. Respirer l’air marin, se baigner, même accompagné d’une esclave (Brigitte Bardot), comme Hélène de Troie ? Certes non.

Remarquons également que le domicile est, traditionnellement, le choix du mari. Là aussi, le péplum innove, au moins pour un temps : Hélène propose à Pâris de s’installer sur l’île de Pélagos, pour cinquante années et plus d’une chaumine et deux cœurs. Serait-ce une lointaine, très lointaine, imitation de l’île égyptienne de Pharos, dans la tragédie Hélène d’Euripide ? Sachant que ladite île de Pélagos n’existe pas dans la réalité, antique ou moderne. Pâris refuse, puis accepte. Hélène préfère alors être courageuse et affronter la colère des Troyen·nes, quand elles et ils sauront que leur isolationnisme est terminé, à cause de l’attaque grecque.

Soit, en termes modernes, affronter l’ire états-unienne, quand ses habitant·es apprendront que le gouvernement japonais et/ou soviétique (dans l’optique de la Guerre froide) a déclaré la guerre, et que leur non intervention dans les conflits mondiaux ne les a pas protégé·es.

Pour Hélène, le voyage du retour sera pire cependant que la guerre, car Pâris a été tué par Ménélas, et elle doit retourner à Sparte avec son mari. Pour autant, elle ne perd rien de son calme ni de sa superbe. Ni de son amour pour Pâris. Une belle leçon de courage féminin.

Le voyage est ambigu : source de bonheur  pour Pâris et Hélène, source de malheur pour Pâris, sa famille et son peuple, et source de richesses pour les chefs grecs. Le voyage et l’ouverture aux autres sont-ils, pour autant, uniquement source de maux ? Dans Hélène de Troie, le bilan est mitigé, malgré la fin sombre. La toute dernière image nous montre Hélène à l’arrière du bateau de Ménélas, pensant à Pâris, en voix off. Derrière le deuil, vibre la passion, toujours vivante.

Dans ce film, les violences masculines et conjugales sont montrées comme des non preuves d’amour, ce sont des marques de possession sanguinaire. Dans tous les cas, l’héroïne est glorifiée par sa volonté de liberté, par ses choix amoureux, par son côté aventureux. Une belle leçon de vie en temps de guerre et de paix de cendres.

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Partir, revenir, pourquoi ? (21) Fuir les violences conjugales : Hélène de Troie », Voyages autour de mon cerveau, avril 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28969

 

Médée récompensée par le patriarcat ? Don Chaffey, Pasolini

La figure antique de la magicienne Médée a attiré l’attention des réalisateurs modernes, qui ont réinterprété le mythe à leur façon. Ainsi, dans les années soixante, le réalisateur nord-américain Don Chaffey, dans Jason et les Argonautes (Jason and the Argonauts, 1963) et le réalisateur italien Pier Paolo Pasolini, dans Médée (Medea, 1969) accordent une attention soutenue à cette héroïne, en la magnifiant.

Pasolini respecte la pièce du dramaturge grec Euripide (431 avant J.C.), centré sur le personnage de la magicienne colchidienne Médée (Maria Callas), qui a tué son petit frère pour sauver son amant thessalien Jason (Giuseppe Gentile), puis qui fait tuer Pélias (Paul Jabara), l’oncle usurpateur de Jason, par ses filles, sous couvert de baume rajeunissant. Médée  tue également la jeune corinthienne Créuse/Glaucé (Margareth Clémenti), épouse de Jason, lassé de Médée au bout de dix années de vie commune et de deux enfants engendrés. Médée assassine également ceux-ci, avant de s’enfuir, chez Euripide, ricanante et triomphante, sur un char ailé. Pasolini, comme Euripide, exonère Médée du châtiment pour l’ensemble de ses crimes multiples. Seule différence entre Euripide et Pasolini : le réalisateur consacre la première partie de son film à l’enfance et l’adolescence de Jason, entouré uniquement d’hommes.

Chaffey, de son côté, rejette tous les aspects meurtriers de Médée, d’une part parce que son film se termine au départ de Jason (Todd Armstrong) et de Médée (Nancy Kovack) de la Colchide (actuelle Géorgie), d’autre part parce qu’elle ne tue pas son petit frère, ni personne, laissant les violences diverses aux hommes. Notons que les femmes qui meurent dans ce film le sont à cause de l’envie guerrière des hommes, dont le roi Pélias (Douglas Wilmer), qui fait la guerre au roi Aristo, en Thessalie (Grèce centrale). Pélias n’hésite pas, au tout début du film, à tuer Briséis (Davina Taylor) qui s’est réfugiée avec son tout petit frère Jason dans le temps de la déesse Héra (Honor Blackman).

Héra va protéger Jason, qui refuse plus tard l’aide de Zeus (Niall MacGinnis), mari d’Héra, au motif qu’il ne croit pas aux dieux. L’attitude de Jason inquiète Zeus : où va-t-on si l’athéisme gagne du terrain ? Jason se fie plutôt à son intelligence et aux muscles de ses compagnons d’aventure, les Argonautes.

Vingt ans après le féminicide de Briséis et de tant d’autres femmes, Médée est victime des soldats de son père, le roi Aeëtes (Jack Gwillim), furieux que Jason ait volé la Toison d’or, peau de bélier magique. Une flèche empoisonnée atteint Médée, qui ne doit son salut qu’à l’application de la Toison d’or sur elle par Jason. Tous deux et les survivants des Argonautes prennent la mer et s’en vont. Il n’y a aucune misogynie chez Chaffey et ses scénaristes, deux hommes, Beverley Cross et Jan Read, qui mettent en valeur les personnages féminins.

Dans les deux films, la place de Médée est importante, que ce soit dans le long-métrage qui porte son nom, logiquement, ou dans celui qui porte le nom de son compagnon. Elle est toujours sympathique, quoiqu’à première vue mystérieuse et ayant des pouvoirs magiques puissants. Mais comme c’est également le cas de bien des personnages féminins du cinéma occidental, quel que soit leur statut social et leur éventuel métier, ce n’est pas une surprise ni un cas exceptionnel.

Elle conserve ses pouvoirs jusqu’à la fin du film. Les réalisateurs adoptent son point de vue : quand elle est punie d’aimer Jason, soit par flèche empoisonnée, soit en étant abandonnée au bout de dix ans pour une plus jeune qu’elle avec deux enfants à charge, le public ressent ces évènements comme immérités et injustes.

Et son triomphe final dans les deux films pourrait s’expliquer par la volonté de Chaffey et de Pasolini de montrer que le patriarcat sait, parfois, récompenser les femmes qui se rebellent contre les lois du système, patriarcal justement, et qui choisissent leur destin, au moins jusqu’à un certain point.

Chez Chaffey, classiquement, Médée trouve l’amour, forcément éternel, comme dans tous les films qui ne vont pas au-delà des premiers baisers ou du mariage. Le voyage à venir en compagnie de Jason et des Argonautes est synonyme de bonheur, ce qui n’est finalement pas le cas pour la Médée de Pasolini.

Chez Pasolini, Médée refuse à Jason le droit de dire adieu aux corps de leurs deux fils, avant qu’ils ne soient brûlés puis ensevelis. Jason tente de crier sa douleur et de lui prédire une vie malheureuse. Médée lui réplique que sa propre vieillesse sera affreuse, sans doute à cause du souvenir des différents meurtres dont il serait indirectement responsable. Jason n’est pas vainqueur, mais Médée ne l’est pas plus.

S’agit-il de récompense ou d’acceptation, à petites doses, de personnages féminins exceptionnels ? Chez Chaffey, Médée ne va-t-elle pas rentrer gentiment dans le rang et s’occuper de leur foyer (royal) ? Chez Pasolini, le public suit-il véritablement Médée jusqu’au bout de ses crimes ? Aucune des personnes qu’elle a assassinées n’avaient fait quoi que ce soit de mal, si l’on suit une logique de vengeance, argument classique des criminel·les. Le seul être qui lui ait causé du tort est Jason, non le frère de Médée, ni leurs deux fils, ni la jeune Glaucé, qui n’a pas l’air enchantée d’épouser Jason, et qu’on ne voit jamais faire le moindre mal à Médée ni à ses enfants. Certes, la torture du souvenir est une arme efficace et sur le long terme, mais cela vaut autant pour Jason que pour Médée, et les êtres qu’elle a froidement supprimés étaient innocents.

Si Médée est récompensée par le patriarcat, c’est, semble-t-il, parce qu’elle aide Jason à voler puis à s’échapper, ce dont il est incapable, même avec ses Argonautes, ce qui pose question dans des mondes (Grèce antique, Occident du vingtième siècle) où la virilité se doit d’être triomphante. Le reste de son histoire est plus complexe, et Pasolini ne tranche pas en sa faveur.

Il reste deux films avec des héroïnes fortes, dont on suit les aventures avec passion.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Médée récompensée par le patriarcat ? Don Chaffey, Pasolini », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/16983