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Traquer les nazis VADMC

Traquer les nazis : M. Brown, H. Calef, R. Deforges, M. Hazanavicius

Lors de la libération de l’Europe du joug nazi, les procès et les règlements de compte extrajudiciaires n’ont permis de juger qu’une partie des responsables des atrocités antisémites commises pendant la Shoah. Une zone grise demeure, faite de fuites, de changements d’identité, d’exils et d’impunités. Face à cette justice incomplète, certain·es citoyen·nes se sont constitué·es en « traqueurs et traqueuses de nazis », investissant dans la durée une mission de réparation, parfois informelle, parfois obsessionnelle, toujours fragile.

Ces œuvres ne relèvent pas d’un même genre ni d’un même régime narratif. Elles ont cependant en commun de mobiliser une même figure : celle de la traque, non seulement comme action, mais comme forme de récit. De la poursuite de criminels nazis aux intrigues contemporaines du secret et du dévoilement, se dessine un motif migratoire : celui d’une vérité toujours retardée, toujours recomposée.

Cette figure du traqueur, loin de se limiter à une réalité historique, a trouvé une large postérité fictionnelle. Elle traverse les genres, les époques et les continents, et devient un motif narratif à part entière : celui de la poursuite d’un mal qui, ayant survécu à la guerre, se dissimule dans les replis du monde d’après. Nous en proposons ici un parcours à travers quatre œuvres très différentes : Lilette, hôtesse parisienne (Mandy Brown, Danger Is My Escort, 1970), Noir tango (Régine Deforges, 1991), L’Heure de la vérité (Henri Calef, 1965) et OSS 117 : Rio ne répond plus (Michel Hazanavicius, 2009).

Dans ces récits, la traque s’inscrit dans des espaces géographiques déplacés : Europe de l’après-guerre, Israël comme lieu de recomposition identitaire, Amérique du Sud refuge de criminels nazis, ou espaces plus instables où circulent faux-semblants et identités usurpées. La fiction transforme ainsi la géographie historique en cartographie morale : où se loge la justice, où commence l’oubli, où persiste le retour du pire.

Dans L’Heure de la vérité, le travail d’un historien nord-américain, Fred Blynt (Brett Halsey), devient le point d’entrée d’une enquête sur la survivance de l’horreur. Cherchant à comprendre ce qu’était la vie dans un camp de concentration, il découvre moins un passé clos qu’un présent contaminé par ses restes. L’horreur n’est pas seulement ce qui a eu lieu, mais ce qui continue de circuler dans les récits, les silences et les identités recomposées. La question devient alors : comment vivre lorsque l’on soupçonne que les bourreaux ont pu se fondre parmi les survivants, adopter leurs noms, leurs vies, parfois jusqu’à leurs familles ?

Dans Noir tango, Régine Deforges déploie une autre variation de cette quête, mêlant mémoire de la Résistance, espionnage et circulations transatlantiques. La traque y devient collective, portée par des figures féminines qui refusent l’effacement des crimes passés. L’Europe et l’Amérique du Sud forment un même espace de circulation des anciens nazis et de ceux qui les poursuivent, dans une tension constante entre justice, vengeance et reconstruction.

Dans Lilette, hôtesse parisienne, la logique de la traque se déplace vers une intrigue fragmentaire où quiproquos, identités instables et violences latentes composent un récit proche du roman d’espionnage. La figure du nazi n’y est pas seulement un objet de poursuite : elle agit comme révélateur des illusions sociales et des masques que chacun peut endosser. La traque devient alors instable, presque accidentelle, surgissant au détour d’un scénario qui ne semblait pas la contenir.

Avec OSS 117 : Rio ne répond plus, Michel Hazanavicius propose un autre déplacement encore : celui de la satire. La traque des nazis devient un matériau comique et critique, pris dans les contradictions d’un personnage à la fois héritier de la Résistance et porteur de biais idéologiques persistants. Le film met en scène une mémoire historique traversée de décalages, où la condamnation du nazisme coexiste avec des aveuglements contemporains. La fiction ne stabilise pas la morale : elle en expose les fissures.

Ce motif de la traque et du dévoilement ne disparaît pas avec les récits de l’après-guerre. Il se prolonge, se déplace, et continue d’irriguer des œuvres plus contemporaines où la question de la mémoire se mêle à celle du pouvoir, du désir et de la mise en scène des relations humaines.

Dans Séduis-moi si tu peux ! (Long Shot, Jonathan Levine, 2019), une scène située lors d’un déplacement diplomatique en Amérique du Sud introduit, sur un mode incident, une réflexion sur la persistance des héritages historiques dans les espaces contemporains du pouvoir. Le journaliste Fred Flarsky (Seth Rogen) évoque la possibilité que les descendants de violences anciennes puissent aujourd’hui occuper des positions sociales ou politiques sans que ces filiations soient visibles ou identifiables. Il ne s’agit pas d’un thème central du film, mais d’une brève ouverture interprétative : celle d’un monde où l’histoire ne disparaît pas, mais se reconfigure dans l’anonymat des structures sociales.

Ce déplacement vers des récits contemporains peut sembler éloigné du corpus initial. Il prolonge pourtant une même logique : celle de la révélation retardée, du savoir partiel, et des identités construites dans l’écart entre visible et invisible.

De même, Pour une femme (Diane Kurys, 2012) prolonge cette réflexion en inscrivant la mémoire familiale et politique dans une narration où les secrets, les engagements passés et les zones d’ombre de l’histoire intime recomposent sans cesse le présent. Il ne s’agit plus seulement de reconstituer ce qui a eu lieu, mais de comprendre comment ce qui a eu lieu continue de produire des récits, des affects et des conflits dans le temps long.

De la traque des criminels nazis aux récits contemporains du désir, du pouvoir et du secret, ce qui se dessine n’est pas un thème, mais une forme persistante : celle d’une narration fondée sur le retard du dévoilement. La figure du nazi traqué, loin d’être un motif historique circonscrit, devient ainsi une matrice narrative plus large, où se rejoue sans cesse la tension entre ce qui est visible, ce qui est dissimulé et ce qui ne peut être pleinement dit.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Traquer les nazis : M. Brown, H. Calef, R. Deforges, M. Hazanavicius », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31339

 

« Appelez-moi Nelson : de l’amiral à Mandela, en passant par Algren » VADMC

Appelez-moi Nelson : de l’amiral à Mandela, en passant par Algren

Il suffit parfois d’un prénom pour traverser deux siècles d’histoire. Nelson : d’abord un nom qui sent la mer, les batailles navales et l’Empire britannique. Horatio Nelson, vainqueur de Trafalgar en 1805, mort au combat et aussitôt transformé en héros national, domine encore Londres du haut de sa colonne. Son nom appartient à l’imaginaire de la puissance britannique, à cette histoire maritime qui est aussi celle de l’expansion impériale.

Un siècle et demi plus tard, le prénom a traversé l’Atlantique. Nelson Algren n’est ni amiral ni conquérant. Écrivain de Chicago, il regarde plutôt du côté de celles et ceux que la puissance laisse sur le bord du chemin : pauvres, joueurs, prostituées, délinquants, marginaux. Avec lui, le prénom change de camp — ou, du moins, de point de vue. Il ne s’agit plus de célébrer la grandeur d’un empire, mais d’observer les existences qui cadrent mal avec les récits triomphants d’une nation.

Et, pour qui travaille sur Simone de Beauvoir, impossible évidemment de croiser Algren sans voir apparaître derrière lui une certaine voyageuse française et anticolonialiste. De l’Indochine à l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie au Vietnam, Beauvoir s’oppose, au fil des décennies, aux guerres coloniales et aux systèmes de domination qui les produisent. Algren fait ainsi surgir, presque clandestinement, au milieu de nos trois Nelson, celle qui permet de faire pivoter encore davantage le parcours : de l’imaginaire impérial attaché à l’amiral Nelson vers les luttes anticoloniales dont Mandela deviendra l’une des figures mondiales.

Puis le prénom traverse encore un océan et arrive en Afrique australe. Nelson Mandela fait basculer définitivement le parcours du côté de la lutte contre un ordre de domination. Emprisonné pendant vingt-sept ans par le régime d’apartheid, libéré en 1990, il devient en 1994 le premier président noir d’Afrique du Sud. Entre-temps, son prénom est devenu lui-même refrain : « Free Nelson Mandela », des Quilapayún. On ne chante plus les victoires d’un amiral ; on chante pour qu’un prisonnier politique retrouve sa liberté.

De Nelson à Nelson, quelque chose s’est donc renversé. Le prénom nous conduit d’un héros de la puissance impériale britannique à l’une des grandes figures de la lutte contre l’apartheid : par le hasard des associations, nous avons parcouru un chemin du colonial à l’anticolonial. Algren, au milieu, fait un étrange passeur : écrivain des marges, mais aussi homme aimé de Beauvoir, il ouvre une porte par laquelle l’anticolonialisme s’introduit dans ce voyage entre trois Nelson.

Couverture : « Horatio Nelson, portrait par Lemuel Francis Abbott, domaine public, Wikimedia Commons » ; « Nelson Algren, photographie de Walter Albertin, New York World-Telegram and Sun / Library of Congress, domaine public, Wikimedia Commons » ; « Nelson Mandela, 1993, National Archives and Records Administration, domaine public, Wikimedia Commons » ; « Turban féminin décoré, 1950-1970, Museum Rotterdam, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons ».

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Appelez-moi Nelson : de l’amiral à Mandela, en passant par Algren », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/35094

Pas fraternel 5 Les Bernstein VADMC.001

Pas fraternel (5) : Les Bernstein

Ils sont américains. Ils sont compositeurs. Ils s’appellent Bernstein. Ils sont nés à quatre ans d’intervalle. L’un a composé West Side Story (1957), l’autre la musique des Sept Mercenaires (John Sturges, The Magnificent Seven, 1960). Leonard Bernstein (1918-1990) et Elmer Bernstein (1922-2004) avaient donc tout pour être frères. Sauf qu’ils ne l’étaient pas. Aucun lien de parenté entre eux. Voilà qui méritait bien un nouvel épisode de « Pas fraternel ».

D’autant que tous deux ont travaillé pour le cinéma et le spectacle, même si leurs carrières ont emprunté des chemins fort différents. Leonard Bernstein est avant tout chef d’orchestre, pianiste et compositeur de musique symphonique et de théâtre musical. Broadway lui doit notamment On The Town (1944), porté cinq ans plus tard à l’écran par Stanley Donen et Gene Kelly sous le titre français Un Jour à New York (1949), avec Gene Kelly et Frank Sinatra — et un dinosaure dont nous avons déjà déploré le triste sort sur VADMC. Puis viennent Wonderful Town (1953), Candide (1956) et, bien entendu, West Side Story, créé en 1957 avec Stephen Sondheim aux paroles et Arthur Laurents au livret. Hollywood s’en empare en 1961, sous la direction de Robert Wise et Jerome Robbins.

Leonard Bernstein n’est d’ailleurs pas un inconnu dans ces pages. Nous avons déjà croisé sa musique au détour du dinosaure malmené d’Un Jour à New York, puis des Jets de West Side Story, chantant leur peu de considération pour l’« officier Krupke » et, plus largement, pour les différentes autorités chargées de les remettre dans le droit chemin. West Side Story est revenu ensuite par d’autres chemins : à propos des escaliers de secours de Tous en scène (Vincente Minnelli, The Band Wagon, 1953), des violences masculines et de la jalousie dans Hélène de Troie (Robert Wise, Helen of Troy, 1956), ou encore des bandes de jeunes dans West Side Story, Grease (Randal Kleiser, 1978) et Dirty Dancing (Emile Ardolino, 1987). À force, Leonard Bernstein avait fini par avoir ses habitudes sur Voyages autour de mon cerveau.

Elmer Bernstein, lui, n’avait encore rien demandé.

Et c’est justement Les Sept Mercenaires qui nous a conduits jusqu’à lui. Quelques trompettes héroïques, des chevaux lancés au galop, et hop : « Leonard Bernstein ! » Eh bien non. Elmer. Il faut dire que la confusion est tentante : deux Bernstein, deux compositeurs américains du vingtième siècle, deux hommes liés, quoique de manière très différente, au cinéma, et deux œuvres immédiatement reconnaissables dès leurs premières mesures.

Elmer Bernstein est en effet l’un des grands compositeurs de musique de films hollywoodiens. Sa filmographie traverse les genres : le drame avec L’Homme au bras d’or (Otto Preminger, The Man with the Golden Arm, 1955), le western avec Les Sept Mercenaires, le drame judiciaire avec Du silence et des ombres (Robert Mulligan, To Kill a Mockingbird, 1962), le film de guerre avec La Grande Évasion (John Sturges, The Great Escape, 1963), avant une carrière qui se poursuit pendant plusieurs décennies.

Et nous voici repartis en voyage. La musique d’Elmer Bernstein accompagne volontiers des personnages qui partent, reviennent ou tentent de s’échapper. Frankie Machine (Frank Sinatra) revient dans son quartier de Chicago au début de L’Homme au bras d’or, après un séjour en prison et une cure de désintoxication, avec l’espoir de changer d’existence. Le film est adapté du roman homonyme de Nelson Algren. Nelson Algren, compagnon américain de… Simone de Beauvoir. Nous étions partis à cheval avec Les Sept Mercenaires ; quelques mesures d’Elmer Bernstein plus tard, nous voici revenus chez Beauvoir. On ne sort décidément jamais tout à fait de chez soi.

Dans Les Sept Mercenaires, justement, le déplacement est au cœur du récit : des hommes sont recrutés pour aller défendre un village mexicain contre les attaques de bandits. Ils franchissent une frontière, arrivent dans un lieu qui n’est pas le leur et doivent décider, au terme de l’aventure, s’ils repartent, restent ou, pour certains, ne repartiront jamais. Le voyage permet ici la rencontre avec un autre monde, tandis que le western transforme le déplacement des cavaliers en spectacle. Le célèbre thème d’Elmer Bernstein semble presque faire surgir à lui seul les chevaux, la poussière et les grands espaces.

Dans La Grande Évasion, le déplacement devient au contraire un objectif vital. Les prisonniers alliés enfermés dans un camp allemand creusent des tunnels pour sortir de l’espace qui leur est imposé, puis se dispersent, prennent la route, le train, la moto, tentent de franchir des frontières. Voyager signifie alors reconquérir sa liberté.

Quant à Du silence et des ombres, il est beaucoup plus sédentaire : Scout (Mary Badham) et Jem (Phillip Alford) parcourent surtout leur petite ville de Maycomb et découvrent, en se déplaçant d’un lieu à l’autre, les frontières sociales et raciales qui la structurent. Pas besoin de parcourir des milliers de kilomètres pour changer de monde. Simone de Beauvoir fait une remarque similaire dans L’Amérique au jour le jour 1947 à propos de Harlem : quelques rues new-yorkaises peuvent suffire pour passer d’un univers social à un autre, tant la ségrégation transforme l’espace urbain en territoire compartimenté. Et nous voici donc revenus une seconde fois à Beauvoir.

Chez Leonard, les groupes occupent volontiers la rue en chantant et en dansant ; chez Elmer, des hommes traversent les grands espaces, reviennent chez eux, cherchent à s’évader, tandis que des enfants découvrent les frontières invisibles de leur propre ville. Dans les deux cas, difficile de rester immobile. Ce qui tombe plutôt bien pour Voyages autour de mon cerveau.

Les deux Bernstein n’en sont pas moins très différents. Chez Leonard, West Side Story fait entrer dans Broadway le jazz, les rythmes latino-américains et les tensions de la ville moderne. Chez Elmer, le thème des Sept Mercenaires est devenu presque indissociable de l’imaginaire du western. Même patronyme, même pays, même siècle, même métier de compositeur : tout semblait conspirer pour fabriquer une fraternité là où la généalogie s’obstinait à ne pas en fournir.

Ce qui nous arrange fort bien.

Après les frères et sœurs qui craignent de l’être dans La Colline aux coquelicots et Ôtez-moi d’un doute, les familles très peu recommandables de La Fleur du mal et du Château des Oliviers, puis le docteur Kennedy, frère incestueux et meurtrier de La Dernière Énigme, voici donc deux hommes que l’on pourrait aisément prendre pour des frères et qui ne le sont pas.

Mais il nous reste un Elmer.

Il n’est ni compositeur, ni chef d’orchestre, ni même humain. C’est un éléphant. Elmer, le pachyderme bariolé créé par l’auteur et illustrateur britannique David McKee, fait son apparition dans la littérature jeunesse en 1968. Il n’a, à notre connaissance, aucun lien de parenté avec Leonard ou Elmer Bernstein. Mais puisque la littérature jeunesse a également droit de cité dans ces pages, il aurait été regrettable de l’abandonner au bord du chemin.

Ainsi s’achève notre enquête généalogique : Leonard Bernstein et Elmer Bernstein ne sont pas frères ; Elmer l’éléphant ne l’est ni de l’un ni de l’autre.

Leonard peut retourner à West Side Story. Elmer peut récupérer son cheval.

Et l’autre Elmer sa trompe.

Pas fraternel, donc. Mais sacrément musical. Et un peu pachydermique.

YIIIIHAAAAA !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pas fraternel (5) : Les Bernstein », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33940

Musique, couleurs, création – Interview de Claire Marin, artiste contemporaine

Nous remercions chaleureusement Claire Marin d’avoir répondu à nos questions. 

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La photographie de couverture est de ©Linda Aldeano.

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Tiphaine Martin – Comment en es-tu venue à te spécialiser en calligraphie ?

Claire Marin – C’est une belle histoire, qui s’est tissée très lentement.

Quand j’étais enfant, j’écrivais sur mes tableaux. Mais je ne savais même pas que la calligraphie existait et j’ai pratiqué d’autres métiers sans lien avec la création pendant longtemps. Même si, dès le début, je voulais peindre et écrire.

Puis à la trentaine, j’ai décidé de me consacrer à ces passions. Toujours sans rien connaître de la calligraphie… que j’ai découverte lors d’un voyage au Japon en 2018.

À ce moment, ce ne furent pas tant les formes qui m’ont parlé. Ce fut l’encre noire et toute la spiritualité qu’elle véhiculait. Jusqu’alors, je ne parvenais jamais à mettre de noir dans mes tableaux. Cela générait de la lourdeur et de la tristesse en moi. C’est le Japon qui m’a offert de voir la lumière du noir. Et c’est ce noir qui m’a ouvert aux lettres hébraïques que j’allais rencontrer quelques mois plus tard.

Dès le début, il s’est passé quelque chose de très fort avec ces lettres. Comme si je les avais déjà dans ma main. Et ma main aimait cet outil qui n’était pas un pinceau comme en Asie, mais un calame. C’est à dire une plume carrée. Immédiatement, j’ai eu la sensation de faire corps avec cette plume.

Je ne voulais pas forcément devenir calligraphe, mais j’ai contacté Frank Lalou car je m’amusais avec ses cahiers d’exercices. Et lui, il ne voulait plus enseigner.

Mais avec sa femme, ils animaient un stage sur la danse des lettres (La Tehima) et j’y suis donc allée. Pour le plaisir de mieux connaître cet univers.

Et là, il y a eu ce que l’on peut appeler une rencontre : Frank a eu à nouveau le désir de transmettre et moi, celui de recevoir.

C’était en 2021. Et c’est à cette même période que j’ai lu Passagère du silence de Fabienne Verdier. J’ai su alors que je voulais devenir calligraphe… ou plutôt, que je l’étais déjà sans le savoir!

À partir de là, tout est allé très vite. Je calligraphiais tous les jours, au minimum quatre ou cinq heures. J’avais soif d’apprendre. Y compris la langue hébraïque que je ne connaissais pas. J’ai donc commencé des cours d’hébreu biblique à l’Institut Universitaire Européen Rachi de Troyes, qui était le lieu d’étude le plus proche de chez moi puisque j’habitais dans l’Yonne à cette époque.

Puis j’ai commencé à exposer mes tableaux de calligraphie en différents lieux. Et en 2022, il y a eu la sortie de mon premier livre sur ce sujet Tu seras une lettre… publié aux Éditions l’Andriague.

Je suis retournée au Japon et aussi en Corée en 2024 pour y présenter deux expositions. Ce fut une expérience extraordinaire. D’autant que je venais de recevoir mon diplôme de calligraphe. Jamais aucun diplôme n’avait eu autant de valeur à mes yeux.

Et très vite ensuite, moi qui me croyais trop jeune pour transmettre à mon tour, le fait d’enseigner s’est imposé naturellement. Je me souviens avoir dit alors à mon maître de calligraphie que je n’étais pas prête pour ça. Sa réponse est gravée dans ma mémoire :

 Ce n’est pas toi qui décides si tu es prête.

Peut-être est-ce à cet instant que j’ai ressenti l’âme de cet art : se laisser traverser par le Souffle.

T.M. – Pourquoi utilises-tu de la couleur dans tes calligraphies ?

C.M. – En calligraphie, l’usage de la couleur est un cheminement. Car la tradition, c’est « Feu noir sur Feu blanc ». C’est à dire le noir de l’encre sur le blanc du papier.

Auquel le rouge vient s’ajouter quand l’œuvre est achevée. Le rouge, c’est la signature, l’identité.

Tant et si bien que c’est plutôt la couleur qui semble s’inviter au moment qu’elle choisit.

Et son apparition, je l’ai vécu comme une naissance. L’incarnation d’un esprit dans une matière.

Peut-être parce que j’ai été d’abord peintre avec un goût très fort pour les couleurs, dans lesquelles je sentais une véritable puissance alchimique. Et aussi probablement parce que même quand j’écrivais des textes, j’associais toujours des couleurs aux personnages, aux événements, aux situations.

Il est d’ailleurs intéressant de savoir que scientifiquement, nos yeux voient uniquement le noir et blanc. C’est notre cerveau qui perçoit les couleurs. Cela rejoint l’idée maîtresse de la calligraphie qui exprime cette différence entre le Réel et la réalité : le réel, c’est le vide ; et la réalité, notre perception.

Or, effectivement, chacun a sa propre vision des couleurs. Et sur ce sujet, je pense toujours à ma mère. Avec laquelle on ne voit jamais les mêmes couleurs. Et pourtant, ni elle ni moi ne sommes daltoniennes ! Elle voit bleu quand je vois vert, je vois rose quand elle voit rouge etc. Au début, par excès de jeunesse, je pensais bien sûr qu’elle avait tort et que j’avais raison. Puis avec l’expérience artistique, l’apprentissage – parfois douloureux – des expositions où ce que l’on présente est rarement vu comme on l’a créé, je me suis ouverte à l’altérité.

Une altérité parfaitement à l’image de la multitude de couleurs qui éclairent nos vies. Comme si quelque part, le chemin vers la couleur était un chemin d’humanité.

T.M. – Qu’est-ce que le fait de mêler de la musique, entendue ou non, dans tes œuvres, ajoute à celles-ci ?

C.M. – C’est une joie profonde de faire vivre la musique à travers la calligraphie. Il y a plein de métiers que j’aurais aimé explorer plus profondément, et notamment celui de chanteuse. Je chante mais ce n’est pas mon métier principal. Et je ne suis pas compositrice, je ne joue d’aucun instrument. En revanche, je suis un vrai juke box ! Je connais des milliers de chansons par cœur.

C’est certainement cet amour du chant qui a orienté ma démarche. Elle porte sur une calligraphie picturale fondée sur le son et la musicalité des lettres. Et ce sont les racines des lettres hébraïques qui m’ont permis de le faire.

C.M. – Historiquement, ces lettres qui se trouvent être à l’origine des nôtres, sont issues des hiéroglyphes égyptiens. Car le monde, tout comme nous, pour pouvoir communiquer par écrit, a d’abord dessiné. Puis au fil des siècles, des progrès techniques et des besoins, ces dessins se sont simplifiés. Jusqu’à devenir des signes. Puis des lettres. Puis nos alphabets.

Le premier fut créé par les Phéniciens, puis réinterprétés par les Hébreux, qui avec 22 lettres, ont écrit La Bible. La Bible qui était faite pour être chantée. Mais comme il n’y avait aucune indication écrite sur ce chant et que cet alphabet était consonantique, des scribes juifs du Moyen Âge, les Massorètes ont inventé des signes autour des lettres pour matérialiser les sons : les « cantillations » pour les intonations du chant et les « nikoud » pour la prononciation des voyelles.

C’est ainsi que, dans mes explorations, est née l’idée d’associer le son des voyelles à des couleurs et d’intégrer celui des cantillations à la calligraphie. Ce qui génère progressivement un paysage tissé de lettres. Des lettres qui sont un corps au-delà des mots. Des lettres en tant que vibrations. Des lettres dont le son fait œuvre de création.

T.M. – Tu te lèves le matin : en chantant, en dessinant, en dansant… liste non exhaustive ?

C.M. – En calligraphiant ! Avec un mug de café et un carré de chocolat… noirs pour les deux bien entendu !

Le matin est mon plus grand bonheur depuis toujours. C’est un moment sacré qui m’appartient pleinement. Et depuis toujours, je me lève naturellement très tôt. Cela m’offre le temps de commencer chaque jour par faire quelque chose que j’aime. C’est comme un capital énergie afin d’accueillir au mieux ce qui se présentera au fil de la journée… dont on ne sait jamais de quoi elle sera faite !

T.M. – Tu peins, tu es musicienne, tu écris : est-ce que tu as d’autres amours artistiques ?

C.M. – Je crois que cela constitue tous mes amours. Je mettrais simplement l’écriture en premier, que ce soit pour calligraphier ou rédiger des textes, c’est ce qui m’anime le plus profondément. Les lettres sont mes compagnes. Et pour le lien à la musique, j’ai plutôt tendance à me voir en conteuse qui chante plutôt qu’en musicienne. Mais ça me touche d’être associée à ce mot car c’est l’un des métiers pour lequel j’ai le plus d’admiration.

T.M. – Dans quel(s) lieu(x) exposes-tu actuellement ?

C.M. – J’ai la chance d’avoir rencontré une merveilleuse galeriste, Maïlyn Bruniquel, avec laquelle nous nous sommes immédiatement senties en harmonie. Mon travail est donc toujours exposé, avec celui d’autres artistes, dans sa galerie du même nom qui est située à Sète, la ville où je réside.

Puis du 21 août au 27 septembre prochain, je présenterai une exposition personnelle au Musée-Galerie Carnot à Villeneuve-sur-Yonne. Elle sera consacrée à « La Bible musicale » que je suis en train de calligraphier et dont ce sera la première restitution. D’autres suivront en 2027 à Montpellier et à Troyes notamment.

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Sites

Claire Marin : https://www.clairemarin.net/

Galerie Maïlyn Bruniquel, Sète : https://galeriemailynbruniquel.fr/

Musée-Galerie Carnot, Troyes (via celui de la ville) : https://www.villeneuve-yonne.fr/culture-tourisme/expositions-musees/
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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Claire Marin, « Musique, couleurs, création – Interview de Claire Marin, artiste contemporaine », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30999

Une histoire formidable - Interview de Laurent Koessler VADMC

Une histoire formidable – Interview de Laurent Koessler

Nous remercions chaleureusement Laurent Koessler d’avoir répondu à nos questions, pour son  roman Les Éclaireuses, paru en 2025 aux Éditions du Félin.

Tiphaine Martin – Comment vous êtes-vous intéressés à l’histoire des footballeuses françaises ?

Laurent Koessler – Mon dernier ouvrage, Maginot. Les rescapés (Geste éditions, 2024) était un hommage à l’épopée de l’équipe de football dite du hameau, un groupe d’exilés lorrains surdoués, parvenus à contourner l’enrôlement dans l’armée allemande grâce au ballon rond. C’est dans le cadre de recherches inhérentes à ce projet que j’ai découvert l’histoire du premier club omnisports féminin français, le Femina Sports.

Mon désir de travailler sur l’épopée des footballeuses françaises s’est décidé quand j’ai appris que le premier match officiel opposant deux formations féminines s’est déroulé le 30 septembre 1917. Le fait qu’un tel événement ait trouvé sa genèse, son articulation, dans un moment aussi sensible, en pleine Grande Guerre, cela m’a convaincu de vouloir explorer et comprendre les combats de ces femmes.

T.M. – Pourquoi avoir choisi la forme romanesque pour raconter leur histoire ?

L.K. – Le roman est mon terrain d’expression  ! N’étant pas historien de formation, je me positionne dans la veine des auteurs polyvalents, soucieux d’apporter des angles nouveaux aux thèmes abordés. La liberté du roman historique, son ton, l’intériorité de ses acteurs constituent des fenêtres complémentaires, permettant au lecteur d’établir ses propres réflexions vis-à-vis d’une thématique, d’un personnage, ou d’un événement particulier.

Le roman a cette force d’aller puiser, de générer des émotions, de se centrer sur l’humain, sans pour autant se départir des lignes historiographiques existantes. L’exercice est passionnant, comme dans le cas des Éclaireuses, l’un des tout premiers du genre, dixit Béatrice Barbusse, sociologue et rédactrice de la préface. Cet aspect inédit est particulièrement excitant.

T.M. – Est-ce que les footballeuses françaises étaient traitées comme leurs homologues anglaises, allemandes, italiennes… ?

L.K. – Les études montrent que, de tout temps, en tout pays et en toutes circonstances, les femmes désireuses de s’émanciper derrière un ballon rond ou sur une piste d’athlétisme, ont dû jouer des coudes et abattre un grand nombre de barrières pour parvenir à leurs fins. Voilà en quoi l’histoire du football féminin est un parfait exemple des difficultés rencontrées par toutes ces femmes pour se hisser au niveau de leurs homologues masculins. En termes de précocité, comme pour beaucoup d’activités sportives, tout commence en Angleterre dans la très conservatrice Angleterre victorienne. Un premier match opposant deux formations anglaises et écossaises est organisé dès 1881. Des opposants vont se dresser, mais rien qui puisse empêcher ces pionnières courageuses de se structurer.

C’est d’ailleurs fort de cette influence anglo-saxonne, après plusieurs années vécues outre-Manche, qu’Alice Milliat a importé le football féminin en France. Les pionnières françaises ont « bénéficié » d’une forme de relâchement de l’étau masculin durant la Première Guerre mondiale. Les hommes mobilisés sur les fronts, la dynamique d’union sacrée appelant les femmes à tenir l’économie du pays, sont autant d’éléments auxquels on pourrait ajouter celui du désir de se divertir pour oublier la peur d’une défaite contre les Allemands. Cette conjoncture favorable a permis l’émergence du premier match féminin à Paris en 1917, les années 1920 constituant l’acmé des footballeuses françaises avec l’organisation d’un championnat, de rencontres internationales et une structuration d’instances omnisports. Pour revenir à votre question, on peut dire que le football féminin, d’un point de vue européen, a connu de nombreuses similitudes en termes de difficultés à éclore.

Allemandes et Italiennes n’ont pu accéder officiellement au ballon rond qu’au début des années 70, toujours en devant contourner de nombreuses réticences, notamment masculines. Quant aux Françaises, après l’âge d’or des années 20, la décennie suivante et la montée des nationalismes, va constituer un coup d’arrêt brutal. La Deuxième Guerre mondiale, le désintérêt des autorités pour le sport en général, va être rédhibitoire. Ce n’est qu’à l’aune des années 70 que des femmes vont refaire leur apparition sur des terrains de football.

T.M. – Peut-on résumer très schématiquement l’histoire du sport français au début du vingtième siècle ainsi : Pierre de Coubertin 0 – Alice Milliat et ses consœurs sportives 1 ?

L.K. – L’image est séduisante, mais ne refléterait que partiellement la vérité, même si elle s’en rapproche. Alice Milliat a clairement été le pendant féminin de Pierre de Coubertin. Ses combats menés contre les positions fermes et rigoristes de l’inventeur des Jeux olympiques modernes ont été ceux d’une dirigeante pétrie de courage et surtout désireuse d’accessibiliser un maximum de pratiques sportives à une poignée de femmes avides de liberté. J’ai tendance à penser qu’en dépit de ses réussites incontestables, Pierre de Coubertin était un homme du 19e siècle, représentant d’un courant de pensée à rebours des aspirations de cette masse de frondeuses qui avaient un temps d’avance sur leur époque.

Lorsque Alice Milliat devient présidente du Femina Sports, de la FSFSF (fédération des sociétés féminines sportives de France), puis organise les premiers Jeux mondiaux féminins en 1922, on peut clairement dire qu’elle remporte un combat à distance sur Pierre de Coubertin. Donc oui, si on se limite à la première partie du vingtième siècle, jusqu’au début des années 30, Alice Milliat n’a eu de cesse de gagner du terrain sur le chantre du sport olympique moderne associé à l’homme triomphant et tout puissant Pierre de Coubertin n’était pas contre le sport féminin, mais uniquement dans un cadre privé, conventionnel et « esthétique ». En revanche, il disait « Les Jeux olympiques constituent l’exaltation périodique et solennelle de l’athlétisme mâle avec… l’applaudissement féminin pour récompense ».

T.M. – En quoi l’histoire du sport féminin français est-il lié à l’histoire des féministes français ? Et, peut-être, à l’histoire des féminismes européens et mondiaux ?

L.K. – Dans mon ouvrage consacré aux « Éclaireuses », un passage est consacré à la rencontre entre Alice Milliat et Hélène Brion, grande figure féministe de cette époque, dont je vous invite à découvrir le parcours pour le moins engagé. Cette rencontre pose symboliquement les bases des liens à étirer entre des femmes désireuses de disposer librement de leur corps et d’autres décidées à se battre pour voter.

Dans ses fondements initiaux, le combat principal du féminisme a toujours été celui du droit de vote. Pour autant, si on se penche sur les leitmotivs des pionnières du sport en France et à l’échelle internationale, on peut imaginer que courir librement, s’affronter derrière un ballon ou sur une piste d’athlétisme, sont autant de terrains conquis par et pour les femmes sur des bases communes à celles du droit citoyen.

T.M. – Quels sont vos projets ?

L.K. – Mes dernières publications sur le terrain du sport dans son histoire et ses acteurs inspirants regorgent de destinées méconnues. Mon prochain ouvrage devrait placer le curseur sur l’histoire improbable d’un facteur cubain sans le sou qui s’est présenté en pantalon sur la ligne de départ du marathon olympique de Saint-Louis en 1908.

Ce marathon dit, le plus fou de l’histoire, sera l’occasion de retracer le parcours de cet athlète et de cet homme incroyable, qui a su montrer qu’en partant de rien on peut parfois atteindre les sommets les plus vertigineux. Une destinée dans la même veine que celles de nos chères Éclaireuses…

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Laurent Koessler, « Une histoire formidable – Interview de Laurent Koessler », Voyages autour de mon cerveau, juin 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/26324