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Beauvoir au masculin - Laurent Ben Kemoun VADMC.001

Un cadeau révolutionnaire – S. de Beauvoir par Laurent Ben Kemoun

Nous remercions chaleureusement Lauren Ben Kemoun, lecteur amateur, d’avoir écrit ce beau texte d’hommage à Beauvoir et à son importance actuelle :

Notre époque est au déboulonnage des statues, de toutes les statues… Pas seulement celles des esclavagistes et des phallocrates, car la révision générale des élégances morales n’épargne aucune idole, y compris féministe… Au risque de jeter le bébé avec l’eau du bain et de commettre le triste péché d’ingratitude…

Beauvoir, qui au demeurant ne prétendait certes pas être une petite sainte, n’échappe donc plus  à l’opprobre accompagnant la nouvelle bien-pensance ni aux critiques plus ou moins mesquines, plus ou moins avisées… Soit.

Cet iconoclasme tous azimuts devrait néanmoins veiller à ne pas emporter dans sa fièvre purificatrice ce magnifique, étourdissant et révolutionnaire cadeau de Beauvoir à l’humanité toute entière : Le Deuxième Sexe, son essai publié en 1949 !

Sur la forme, le style de Beauvoir se caractérise par sa précision, sa clarté, sa fluidité, mais là n’est pas l’essentiel, on s’en doute.

Sur le fond, au terme d’une démonstration aussi nourrie qu’implacable, Beauvoir a signé pour de bon l’acte de décès de l’essentialisation du deuxième sexe, qu’elle se pare d’atours charmants (à toute heure femme varie…) ou d’oripeaux abjects (les femmes, on les attrape par la chatte…). Il n’existe pas d’éternel féminin, un point c’est tout.

Comment  donc ne pas être reconnaissant à Beauvoir d’avoir jeté les bases des gender studies, d’avoir libéré tant les femmes que les hommes du carcan de l’assignation à un rôle social prédéterminé et contraint ?

Bientôt quatre-vingts ans après ce pavé jeté dans la mare des fausses évidences rassurantes, on ne naît toujours pas femme ni homme, mais on continue de le devenir en dépit d’indéniables et considérables progrès.

Il appartient ainsi plus que jamais aux enfants de Beauvoir de poursuivre la lutte contre la routine pensante et agissante, pour qu’il n’y ait plus de deuxième sexe, ni de premier, juste des humains unissant leurs forces pour répondre aux formidables défis de notre temps : climat, démographie, pollution, consommation…

Merci Beauvoir !

Laurent Ben Kemoun

Pour citer cet article : Laurent Ben Kemoun, « Un cadeau révolutionnaire – S. de Beauvoir par Laurent Ben Kemoun », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33267

Couverture de ma Maîtrise - mois Maîtrise VADMC

Publication d’extraits de ma Maîtrise :  “Du Deuxième Sexe à La Femme rompue, une double écriture féministe” »

Vingt-et-un ans après avoir écrit ma Maîtrise, vingt ans et six mois après l’avoir soutenue, en mars 2006, j’y reviens, dans le but de la mettre en ligne sur mon carnet de recherche Voyages autour de mon cerveau. Avant la mise en ligne définitive, j’y consacre une série d’articles :

  1. Naissance et écriture de ma Maîtrise.
  2. Publication d’extraits de ma Maîtrise : épigraphe, introduction générale, introduction de la première partie, conclusion de la première partie,  introduction de la seconde partie, conclusion de la seconde partie, conclusion générale.
  3. « Les films de Monique : le cinéma comme élément de construction du personnage dans “La Femme rompue” de Simone de Beauvoir ».
  4. « Mise en perspective : de l’étude de La Femme rompueà la transmission d’une œuvre beauvoirienne ».

Continuons l’exploration de ma Maîtrise par ces extraits :

Épigraphe

« L’autorité elle la sape

Ellle désespère même le Pape

Et pourtant elle se cramponne

Elle manifeste elle s’époumone

C’est la faute aux hormones Simone

C’est la faute aux hormones »

Anne Sylvestre, Les hormones Simone, Partage des eaux, EPM, 20001

Introduction générale

L’écrivaine2 et philosophe Simone de Beauvoir est la référence incontournable du féminisme français. La phrase prononcée par la philosophe Elizabeth Badinter à l’occasion des funérailles de Simone de Beauvoir, le dix-neuf avril 1986 : « Femmes, vous lui devez tout ! », résume la position qu’occupe Simone de Beauvoir dans le mouvement féministe français. En effet, son essai le plus connu, Le Deuxième Sexe3 qui est édité en deux volumes, Les faits et les mythes et L’expérience vécue, a permis à plusieurs générations de lectrices de découvrir l’oppression qu’elles subissaient en tant que femmes. Ainsi, la première génération de lectrices françaises s’enthousiasme  « Je lis le Deuxième Sexe. Je nage dans l’enthousiasme. Enfin une femme qui a compris ! (…) cet essai emporte tout sur son passage, fond tous mes doutes qui s’évanouissent dans le creuset ardent de ma fanatique gratitude. “Nous sommes toutes vengées!” porte mon journal. (…) »4:Il en est de même pour la deuxième génération de lectrices françaises : « Depuis mon enfance, ma mère me mentionnait à l’occasion- et elles étaient nombreuses- les œuvres de Simone de Beauvoir ainsi que les événements qui marquaient sa vie : « Pourquoi n’essayerais-tu pas de lire Le Deuxième Sexe ? » J’essayai, en effet, mais sans enthousiasme. Qu’est-ce que ce livre pouvait m’apporter de plus sur ce que ma mère m’avait appris sur la condition féminine ? Je le lus à petite dose et découvris que je ne savais pas tout. En particulier, je mesurai ce à quoi j’avais échappé de par mon éducation. Pas un instant depuis ma naissance je n’avais ressenti un quelconque complexe d’infériorité ou de culpabilité du fait d’être femme. »5) A l’étranger, les réactions lors de la parution de la traduction sont positives, comme Simone de Beauvoir l’écrit dans une lettre à son amant américain Nelson Algren : «  J’ai reçu une flopée de lettres aimables d’Amérique, de femmes et quelques-unes d’hommes, à propos du Deuxième Sexe. »6 De même, l’article7 qui évoque « La diffusion en Espagne » fait état de la prise de conscience féministe grâce au Deuxième Sexe8 chez deux femmes dans les années 1950, sous le franquisme. Ces deux femmes, Maria Campo Alange et Mercedes Formica, n’ont pourtant eu ni la même vie ni les mêmes opinions politiques, puisque la première était monarchiste et que la seconde a appartenu à la Phalange et a publié dans la Revista de Estudios Politicos, définie comme « l’instrument politique du régime ». Cette prise de conscience féministe « conduit, dans une ambiance pas du tout propice, des femmes d’idéologies différentes sur d’autres plans (monarchiste « par tradition » l’une, phalangiste l’autre) à reconnaître et à valoriser l’importance pour les femmes d’un livre comme Le deuxième sexe.  Il convient d’affirmer que, toutes deux, en même temps qu’elles diffusaient cet ouvrage, trouvaient en lui une caution pour les positions qu’elles commençaient à adopter.» (456). Les lectrices du Deuxième Sexe y trouvent de quoi réfléchir à leur condition.

Cependant, l’accueil de la critique française est totalement différent, non seulement pour le Deuxième Sexe, mais également pour la plupart de ses œuvres, qu’il s’agisse de romans, d’essais ou de mémoire. Il en est ainsi de deux cas particuliers, celui du Deuxième Sexe et celui de La Femme rompue. En 1949, des chapitres du Deuxième Sexe sont d’abord publiés dans les Temps Modernes, revue fondée par Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir en 1945, puis l’essai est publié en deux volumes chez Gallimard. Simone de Beauvoir décrit cette publication « Le premier tome du Deuxième Sexe fut publié en juin; en mai avait paru dans Les Temps modernes le chapitre sur “l’initiation sexuelle de la femme”, que suivirent en juin et juillet ceux qui traitaient de “la lesbienne” et de “la maternité”. En novembre le second volume sortit chez Gallimard.» 9: La réaction des critiques ne se fait pas attendre, malgré un succès en librairie, tant pour la revue : « Les numéros juin-juillet-août des Temps modernes s’enlevèrent comme des petits pains : mais on les lisait, si j’ose dire, en se voilant la face. »(260) que pour les deux volumes : « Le Deuxième Sexe vient au troisième rang dans la liste des best-sellers des derniers mois, Sartre n’est que septième, pas mal pour un essai, non ? » (Lettres à Nelson Algren, lettre du samedi 3 décembre 1949).

Cependant, quelle que soit leur appartenance politique, les critiques sont horrifiés par cet ouvrage, à tel point que l’écrivain catholique François Mauriac va ouvrir une enquête dans le Figaro du 6 juin 1949 au sujet de l’immoralité dans la littérature contemporaine : « Nous posons à la jeunesse intellectuelle cette question : Croyez-vous que le recours systématique, dans les Lettres, aux forces instinctives et à la démence, et l’exploitation de l’érotisme qu’il a favorisé constituent un danger pour l’individu, pour la nation, pour la littérature elle-même, et que certains hommes, certaines doctrines en portent la responsabilité ? »10. Sylvie Chaperon explique les réactions des catholiques, à droite, par le refus de l’individualisme et de l’hédonisme que prônerait Simone de Beauvoir : « Tous ces critiques de droite obéissent donc à un schéma assez simple : l’existentialisme et sa prêtresse Simone de Beauvoir prônent des valeurs individualistes et hédonistes qui compromettent la civilisation chrétienne, fondée sur le mariage, la famille et le travail. Ils sont aussi soupçonnés de salir la noblesse des sentiments, d’ignorer la pureté éthérée des aspirations spirituelles, d’adopter une vulgarité malsaine. »11

A l’opposé, c’est-à-dire chez les critiques communistes, le rejet du Deuxième Sexe s’exprime par une argumentation qui « repose sur la même conception [que celle de la droite] de la morale, de la décence et de la littérature française. De part et d’autre, on se dispute les faveurs des chrétiens progressistes, chacun cherchant à occuper le terrain en matière de culture. A ceci près que les communistes accusent en outre Le Deuxième Sexe d’être un produit de la décadence bourgeoise, car, disent-ils, seuls le luxe, l’oisiveté, l’ennui peuvent expliquer une telle attention portée au sexe. » (177). En effet, un article des Lettres françaises (dirigées par Louis Aragon) du 23 juin 1949, de Marie-Louise Barron, se conclut par cette idée :  « En admettant qu’une idée aussi singulière lui vienne jamais à l’esprit, j’imagine le franc succès de rigolade qu’obtiendrait Mme de Beauvoir dans un atelier de Billancourt, par exemple, en exposant son programme libérateur de “défrustration”. »12. Cette conclusion fera l’objet d’un paragraphe dans la réponse de la socialiste Colette Audry, collègue de Simone de Beauvoir au lycée de Rouen en 193213. Cette réponse est publiée le 22 décembre 1949 dans le journal Combat : « (…) C’est estimer bien peu les ouvrières de Billancourt que de penser qu’elles se moqueraient ainsi d’une œuvre qui, à la fois, insiste sur l’importance historique de l’entrée des femmes dans la production, sur le rôle du prolétariat féminin dans la conquête des droits acquis aujourd’hui par l’ensemble des femmes, et passe en revue tous les problèmes auxquels se heurtent concrètement, quotidiennement, les travailleuses, d’une façon plus poignante et bien plus lourde de conséquences que les bourgeoises. »14

Toutes ces critiques montrent l’importance du débat soulevé par Simone de Beauvoir. L’indignation provoquée pointe l’hypocrisie de la société de 1949, qui voudrait croire que l’obtention du droit de vote a résolu tous les problèmes des femmes.

L’attitude négative de la critique recommencera, entre autres, en janvier 1968, avec la parution de La Femme rompue, un recueil de trois nouvelles (L’Age de discrétion, Monologue, La Femme rompue) 15. Cependant, il y a une légère différence : les critiques ne lui ont pas reproché son immoralité mais son « obscénité ». Ainsi, la journaliste Jacqueline Piatier, dans un article paru dans Le Monde du 24 janvier 1968, parle des phrases qui « semblent aussi sortir tout armées de cette presse du cœur (…) », en ce qui concerne la nouvelle éponyme (FR). Ce dernier grief est repris par la presse dans son ensemble, selon Simone de Beauvoir elle-même : « La plupart des critiques ont prouvé par leurs comptes rendus qu’ils l’avaient très mal lu. Ayant seulement pris connaissance de la première livraison d’Elle, M. Bernard Pivot s’est hâté de déclarer dans Le Figaro littéraire que puisque La Femme rompue paraissait dans un journal féminin, c’était un roman pour midinettes, un roman à l’eau de rose. L’expression a été reprise dans de nombreux articles, alors que je n’ai rien écrit de plus sombre que cette histoire (…) »16. Simone de Beauvoir regrette alors que ces mauvaises critiques détournent les lecteurs de lire ce recueil de nouvelles17. Cependant, « Tiré à cinquante mille exemplaires, l’ouvrage est épuisé en moins de huit jours. », selon ses biographes Claude Francis et Fernande Gontier18.. Seule la critique ne semble pas avoir apprécié cette œuvre. Comme Simone de Beauvoir le montre, la plupart des critiques semble s’être arrêté à l’idée que la publication de la nouvelle éponyme, La Femme rompue, dans un journal dit « féminin » classait automatiquement l’œuvre dans la catégorie des romans dit « à l’eau de rose ». De plus, la critique porte sur ce qu’aurait dû être l’œuvre : « Le projet [du recueil] était périlleux mais il pouvait aboutir à d’intéressants exercices de style, à une typologie féminine édifiée à partir du verbe. L’ennui, c’est que Simone de Beauvoir ne s’intéresse pas assez au langage en tant que tel pour réussir des jeux pareils et que d’autres démons la travaillent. » (Jacqueline Piatier, article cité). En outre, la critique objecte que : « Ce n’est pas du Simone de Beauvoir ; ce n’est pas le monde de Simone de Beauvoir ; elle parle de gens qui ne nous intéressent pas. »19. C’est un reproche que Simone de Beauvoir a déjà dû subir lors de la parution, en 1966, de son roman précédent, Les Belles Images. Il montre seulement les préjugés des critiques envers le genre de la fiction et le style d’un auteur. Celui-ci devrait, selon ceux-là, ne jamais renouveler, non seulement son style, mais également les thèmes de son inspiration. L’auteur devrait donc rester attaché à la même forme et au même fond.

Un autre reproche a été formulé à l’encontre de Simone de Beauvoir, quoique totalement différent. En effet, dans les années suivantes, des féministes reprocheront à Simone de Beauvoir de n’avoir raconté que des échecs, ce qui indigne Françoise d’Eaubonne : «Des militantes féministes, prouvant par leur exemple que le stalinisme est de tout bord, ont par ailleurs parlé de “trahison” parce que- toujours la même rengaine !- l’histoire ne contient pas d’héroïne “positive”.»20. Ce reproche montre l’incompréhension des féministes vis-à-vis de cette œuvre qui peut apparaître comme féministe:« Rien n’interdit de tirer une conclusion féministe de La Femme rompue : son malheur vient de la dépendance à laquelle elle a consenti. »21.

Enfin, les critiques ont reproché à Simone de Beauvoir le côté autobiographique du recueil, surtout en ce qui concerne L’Age de discrétion. Après avoir résumé la situation sociale et politique de la narratrice, Jacqueline Piatier conclut ainsi son résumé (article cité) : «  La ressemblance est claire. Pourquoi faut-il que Simone de Beauvoir donne un fils à cette femme ? ». Puis elle termine son exposé sur L’Age de discrétion par : « Si l’on n’entendait pas ici trembler dans toute sa candeur la voix de Simone et peut-être celle de Jean-Paul, comment résisterait-on à cette insignifiance ? » (idem). Elle rejoint ainsi le journaliste Mathieu Galey, cité par Simone de Beauvoir : « Eh oui ! madame, c’est triste de vieillir »22. La confusion auteure/narratrice est fréquente chez les critiques, selon Simone de Beauvoir elle-même : « L’universitaire colérique de L’Age de discrétion, ce serait moi.“Mais tout le monde le pense, m’a dit une amie. C’est vous, c’est Sartre et la mère de Sartre. Pour le fils, on hésite entre quelques noms.” La Femme rompue bien entendu ne pouvait être que moi. “Pour écrire cette histoire, il faut en avoir passé par là. Alors dans ses Mémoires elle n’a pas tout raconté”, ont dit certains. »23. Cette confusion viendrait-elle du préjugé sexiste selon lequel une femme qui écrit ne peut parler que d’elle-même ?

Ainsi, « (…) les rapports de Simone de Beauvoir avec la critique demeuraient singuliers, il semblait que certains ne lui pardonnaient toujours pas Le Deuxième Sexe. »24. En effet, Simone de Beauvoir rapporte, à propos de La Femme rompue : «  Beaucoup ont déploré que ce dernier ouvrage fût si indigne des Mandarins et du Deuxième Sexe. Quelle hypocrisie ! A l’époque ils avaient malmené Les Mandarins et traîné Le Deuxième Sexe dans la boue. C’est même à cause des positions que j’y ai prises qu’aujourd’hui encore ils me détestent tant. »25.

Ces prises de position ne sont pourtant déclarées féministes par Simone de Beauvoir que tardivement, dans les années 1970. L’édition en volume du numéro 54-55 de la revue Partisans (juillet-octobre 1970), « Libération des femmes, année zéro », porte la trace de cette évolution. En effet, la rédactrice de l’article, Aline, critique la position de Simone de Beauvoir, puis rapporte son engagement en faveur du féminisme : « Elle se satisfait d’être le numéro 2 dans une société d’hommes, bien acceptée, bien honorée, plutôt que de courir les risques d’une remise en question totale de sa place, en tant que femme aliénée dans une société d’hommes. 26» La distance initiale prise par Simone de Beauvoir par rapport au féminisme est expliquée par Christine Bard par la mauvaise réputation dont le mouvement féministe des années 1945-1950 est victime27 : « En 1949, quand Simone de Beauvoir publie Le Deuxième Sexe, une vaste polémique éclate. Que celle qui deviendra la référence la plus citée du féminisme mondial dans les années 1970 ne se considère pas à cette époque comme féministe en dit long sur la disqualification du mouvement. » Cependant, Simone de Beauvoir prendra peu à peu conscience de la nécessité d’une lutte féministe plus active 28: « Au fil des années, on la voit affuter (sic) la lame de ses jugements, au point de dire qu’on ne la trahit jamais en la présentant comme une féministe radicale.(…) Elle fait passer la lutte collective des femmes avant l’affranchissement personnel.(…) Il ne faut rien laisser passer, même les petites choses : c’est pourquoi elle finit par donner son aval à cette réfection féministe du vocabulaire et de la grammaire qu’elle avait d’abord jugée si puérile et même si incongrue. » Cela la conduira à s’engager aux côtés du Mouvement de Libération des Femmes et à signer, par exemple, le « Manifeste des 343 », publié dans Le Nouvel Observateur du 5 avril 1971. La publication de ce manifeste conduit le journal satirique Charlie Hebdo à demander en couverture du numéro 343, le 12 avril 1971 : «  Qui a engrossé les 343 salopes du manifeste sur l’avortement ? »

Les prises de position féministes de Simone de Beauvoir conduisent à se demander si sa dernière œuvre de fiction, La Femme rompue, est féministe, et si oui, pour quelles raisons.

De plus, un rapprochement avec le tome deux du Deuxième Sexe (L’expérience vécue), peut-il être fait, et si oui, pour quelles raisons ?

En outre, si le rapprochement entre les deux œuvres est possible, comment définir le féminisme de Simone de Beauvoir ? Une telle définition est-elle possible ?

Ainsi, dans quelle mesure les thèses du tome deux du Deuxième Sexe (L’expérience vécue) sont-elles mises en pratique dans La Femme rompue ?

De plus, peut-on dire que La Femme rompue est une œuvre féministe, et si oui, pour quelles raisons ?

Dans une première partie, on montrera les ressemblances et les différences entre les trois nouvelles de La Femme rompue.Ces ressemblances et ces différences font référence au Deuxième Sexe. Ce ne sont pas les points communs et les différences par rapport au Deuxième Sexe, puisque La Femme rompue est un recueil de nouvelles et Le Deuxième Sexe un essai. Il s’agit de tenter, dans cette partie, un rapprochement possible entre les deux œuvres, le Deuxième Sexe éclairant La Femme rompue.

Dans une seconde partie, on montrera le féminisme de La Femme rompue, à partir d’une définition générale du féminisme proposée par Simone de Beauvoir. Il s’agit de tenter, dans cette partie, de définir pourquoi La Femme rompue peut être qualifiée d’œuvre féministe. Cette définition s’appuiera sur les propos tenus par Simone de Beauvoir, et sur les définitions proposées par plusieurs dictionnaires.

Introduction de la première partie

La Femme rompue est un recueil de trois nouvelles, avec des personnages différents, mais qui ont des points communs. En effet, les personnages principaux sont trois femmes confrontées à des situations difficiles et qui sont également les narratrices. Dans la première nouvelle, L’Age de discrétion, la narratrice découvre la vieillesse et doit faire face à son fils unique. Dans la deuxième nouvelle, Monologue, la narratrice affronte la solitude ainsi qu’un sentiment de culpabilité lié au suicide de sa fille. Dans la troisième nouvelle, La Femme rompue, le personnage principal découvre la trahison de son mari et remet en cause sa vie tout entière. Selon Simone de Beauvoir  « Il y a des thèmes qui se retrouvent dans ces trois histoires : la solitude et l’échec. »29: Ce sont donc trois destins de femmes que Simone de Beauvoir met en scène.

Cependant, un rapprochement avec le tome deux du Deuxième Sexe est-il possible ? En effet, La Femme rompue est une fiction, tandis que le Deuxième Sexe est un essai qui examine les différents aspects de la condition des femmes.

Dans le premier tome, Simone de Beauvoir se propose de définir ce qu’est une femme (page 13 de l’Introduction), comment son aliénation a commencé, et de quelle manière celle-ci se manifeste (pages 29 et 30 de l’Introduction). Simone de Beauvoir étudie donc Les Faits et les Mythes qui ont conduit à considérer que les femmes étaient inférieures. Simone de Beauvoir écrit : « (…)la femme se connaît et se choisit non en tant qu’elle existe pour soi mais telle que l’homme la définit. » ( page 228, chapitre V, Deuxième partie, Histoire).

Dans le second tome, L’expérience vécue, Simone de Beauvoir examine la situation concrète des femmes. Tout d’abord, elle décrit dans une première partie la Formation des femmes. Puis elle étudie la Situation des femmes, sous divers aspects. Elle examine ensuite les Justifications auxquelles les femmes peuvent avoir recours. Enfin, Vers la libérationdécrit la réalité de 1949 pour La femme indépendante et conclue par le souhait d’une « fraternité » entre les hommes et les femmes (page 577, Vers la libération).

Ainsi, un rapprochement thématique semble possible entre les deux œuvres.

Dans cette partie, on examinera en premier lieu les différences qui peuvent exister entre les trois nouvelles de La Femme rompue. En deuxième lieu, on examinera les ressemblances partielles qui peuvent exister entre les trois nouvelles de La Femme rompue. En troisième lieu, on examinera les ressemblances totales qui peuvent exister entre les trois nouvelles de La Femme rompue. Ces ressemblances et ces différences font références au tome deux du Deuxième Sexe.

Conclusion

Ainsi, La Femme rompue est une œuvre qui peut être rapprochée de manière thématique du tome deux du Deuxième Sexe. En effet, presque tous les chapitres du tome deux du Deuxième Sexe sont plus ou moins utilisés par Simone de Beauvoir dans La Femme rompue. Il n’est pas possible, à cause des thèmes abordés dans La Femme rompue, de faire référence aux chapitres quatre (La lesbienne), huit (Prostituées et hétaïres), et treize (La mystique).

De plus, il n’y a pas de référence à faire au chapitre trois (L’initiation sexuelle). Cette absence provient également des thèmes de La Femme rompue. En effet, les narratrices n’ont aucune raison, selon le choix de Simone de Beauvoir, d’évoquer leur initiation sexuelle. Il en est de même pour les autres différences totales étudiées entre les trois nouvelles. En effet, alors que Murielle et Monique se référent souvent à leur enfance, la narratrice de L’Age de discrétion ne s’y réfère que très peu. De même, la narratrice de L’Age de discrétion et Monique ne font pas spécialement référence à leur jeunesse. Quant à Murielle, les références à sa jeunesse ne sont pas nombreuses. De plus, la situation sociale de Murielle et Monique ne permet pas de faire référence au chapitre quatorze (La femme indépendante) ni à la Conclusion du tome deux du Deuxième Sexe. De même, les chapitres onze (La narcissiste) et douze (L’amoureuse) n’ont pas de correspondance avec l’attitude de la narratrice de L’Age de discrétion.

A l’opposé, les nouvelles contiennent de nombreuses indications sur l’inscription de La Femme rompue dans le chapitre six (La vie de société). De même, il existe de fortes ressemblances entre les trois narratrices en ce qui concerne les chapitres sept (La mère), neuf (De la maturité à la vieillesse), et dix (Situation et caractère de la femme).

Cependant, il ne faut pas oublier que toutes ces différences et toutes ces ressemblances entre les trois nouvelles font appel au tome deux du Deuxième Sexe. En effet, un rapprochement systématique entre La Femme rompue et le tome deux du Deuxième Sexe a permis de constater que La Femme rompue reprenait un grand nombre de thèses du tome deux du Deuxième Sexe. On peut affirmer que La Femme rompue est l’illustration presque parfaite des thèses émises par Simone de Beauvoir dans son essai. Un rapprochement thématique entre les deux œuvres est donc pertinent. On a même pu constater que Murielle semblait avoir lu le tome deux du Deuxième Sexe, car elle exprime des opinions qui se rapprochent sensiblement de cet essai. De plus, ce rapprochement tendrait à montrer que la situation sociale et psychologique des femmes n’a guère changé entre 1949 et 1968.

Cependant, peut-on affirmer que La Femme rompue est une œuvre féministe ? La seconde partie va permettre de s’interroger à ce sujet.

Introduction de la seconde partie

Simone de Beauvoir est, aujourd’hui, unanimement considérée comme une écrivaine féministe. Par exemple, le manuel de littérature du XXe siècle de la Collection Henri Mitterand considère que : « La pensée féministe de Beauvoir trouve son plein épanouissement dans Le Deuxième Sexe (1949), une magistrale étude sur les différents aspects de l’aliénation féminine.(…) Cette analyse devait fortement influencer et soutenir, dans la suite, le mouvement féministe (…) »30 Cela n’a pas été toujours le cas, comme en témoigne cette critique du Deuxième Sexe dans le manuel de littérature du XXe siècle de la collection Lagarde & Michard : « Elle [Simone de Beauvoir] consacre une volumineuse étude, Le Deuxième Sexe (1949), à la condition de la femme : à l’en croire, il n’est pas plus d’“éternel féminin” que de “nature humaine” ; les traits distinctifs de la psychologie féminine seraient dus à un long asservissement et non à des différences originelles et immuables ; mais la thèse se trouve compromise par la méconnaissance de l’instinct maternel. »31 Simone de Beauvoir se tromperait donc et ne serait pas féministe (et pas même « féminine », car elle ignore la maternité !).

Mais, que veut dire « féministe » ? Comment définir ce mot, non seulement en général, mais aussi en ce qui concerne Simone de Beauvoir ? On tentera de définir ce mot en utilisant tout d’abord Le Dictionnaire historique de la langue française32 . Puis, on se servira des définitions proposées par des dictionnaires tels que le Larousse et le Robert. Enfin, on proposera une étude du féminisme selon Simone de Beauvoir, à l’aide, entre autres, du recueil d’entretiens réalisés par Alice Schwarzer, Simone de Beauvoir aujourd’hui33.

A partir de la définition du féminisme selon Simone de Beauvoir, on étudiera la manière dont Simone de Beauvoir utilise sa vie et son oeuvre pour ancrer le recueil de nouvelles dans la réalité, en évitant, peut-être, d’être misogyne. Ensuite, on étudiera chaque nouvelle de La Femme rompue. On pourra ainsi constater si La Femme rompue est une œuvre féminise ou non.

Conclusion

Ainsi, il est possible d’affirmer que La Femme rompue est une œuvre féministe. L’auteure ne simplifie pas le réel, elle en montre la complexité. De plus, La Femme rompue n’est pas une œuvre misogyne. En effet, Simone de Beauvoir a ancré ce recueil de nouvelles dans la réalité, en utilisant des événements qu’elle a vécus et des personnes qu’elle a croisées, tout en les transformant, puisqu’il s’agit d’une fiction, et non pas de mémoires. On peut également établir un lien entre les narratrices de La Femme rompue et les personnages d’autres œuvres de fiction de l’écrivaine. Or, Simone de Beauvoir34 a toujours revendiqué une manière d’écrire qui visait à retranscrire la réalité : « Un essai doit provoquer le lecteur, sinon il ne suscite aucune réaction. Dans un roman, au contraire, on s’efforce de montrer. On doit rendre la vie, les gens, dans leur ambiguïté. Le roman ne doit pas conclure, il est fait pour rendre compte de ces incertitudes, de ces tâtonnements. » Cependant, comme toute retranscription, celle-ci est orientée. Par conséquent, Simone de Beauvoir aurait pu, en décrivant la situation des femmes modernes, insister sur leur passivité et leur dépendance par rapport aux hommes, ces défauts étant dus à leur nature intrinsèque, à leur essence, de même que les écrivains misogynes. Mais l’auteure, si elle décrit les femmes dépendantes des hommes et flouées par la société, met ainsi clairement en cause le système patriarcal. Comme le déclare Jacques Dubois35 : « (…) parce qu’elle privilégie, à l’origine au moins, l’individuel et le singulier, la fiction romanesque (ou théâtrale ou cinématographique) atteint au social par une voie oblique bien différente de celle, frontale, qu’empruntent les sociologues. Ce qui lui permet de mieux percevoir que le social avec toute sa part d’histoire héritée a son siège à même les individus et à même les relations dans lesquelles ils sont pris. »

Pour Simone de Beauvoir, le féminisme se définit donc comme une lutte contre le système patriarcal. La lutte féministe doit lier la lutte des sexes avec la lutte des classes, et elle doit montrer la manière dont les femmes sont dépendantes économiquement, affectivement et socialement des hommes, ainsi que la violence qui découle de ces conflits. De plus, pour que la lutte féministe soit efficace, il faut que les femmes communiquent entre elles, ce que ne font pas toujours les personnages féminins de La Femme rompue, qui sont dépendants à divers degrés des hommes qu’elles connaissent. Pour finir, les définitions des dictionnaires à propos du mot « féminisme » ont conduit à s’interroger sur une éventuelle participation des narratrices aux différents mouvements féministes qui ont émergé dans les années 1970. Si une réponse positive est possible pour la narratrice de L’Age de discrétion, les cas de Murielle et de Monique sont plus complexes, car leurs échanges avec le monde extérieur sont difficiles.

Conclusion générale

Ainsi, il est possible de rapprocher le tome deux du Deuxième Sexe (L’expérience vécue) de La Femme rompue. En effet, les deux œuvres, quoique appartenant à des genres littéraires différents, ont des thèmes proches : la vie des femmes. Le tome deux du Deuxième Sexe envisage la situation des femmes sous différents aspects (Formation, Situation,Justifications, Vers la libération), tout comme La Femme rompue. Ainsi, L’Age de discrétion évoque le passage à la vieillesse. Monologue raconte l’histoire d’une femme qui tente d’échapper aux remords, suite au suicide de sa fille. Quant à La Femme rompue, elle essaie de sauvegarder son couple, après la trahison de son mari.

Cependant, il existe des différences et des ressemblances entre les trois nouvelles, en rapport avec le tome deux du Deuxième Sexe. Tout d’abord, les narratrices évoquent de manière différente leur Enfance. La narratrice de L’Age de discrétion ne fait référence qu’à des femmes de sa famille, et très peu. A l’opposé, Murielle et Monique font souvent référence à leur père, de manière laudative. Par conséquent, Monique ne parle presque pas de sa mère, et lorsqu’elle l’évoque, c’est toujours en relation avec son père. Murielle, quant à elle, ne parle de sa mère que dans un contexte négatif. Il en est de même en ce qui concerne la fratrie, tant pour Monique que pour Murielle. Monique se souvient de sa sœur seulement pour la comparer à la maîtresse de son mari, ce qui n’est pas flatteur. Et Murielle avoue la haine qu’elle porte à son frère cadet, depuis qu’il est né, car il est l’enfant préféré de sa mère. Il n’y a pas de référence explicite d’une préférence du père pour son fils :il le porte sur ses épaules pendant le feu d’artifice du 14 Juillet, mais comme le frère de Murielle est petit, il est possible d’y trouver une explication logique. (Cf. M, 88). C’est l’explication que Murielle donne de cet épisode. Elle ajoute que c’est elle que son père préférait.

Après l’enfance, l’adolescence. La narratrice de L’Age de discrétion et Murielle ne s’appesantissent pas sur cette période de leur vie. L’une ne se soucie que de son métier et de sa carrière. Quant à l’autre, elle ne parle que du manque d’affection et de soins dont elle a été victime dans son enfance. Le cas de Monique est différent. En effet, les souvenirs qu’elle évoque et la description qu’elle donne de l’éducation de sa fille aînée permettent à Simone de Beauvoir de montrer la permanence d’une éducation féminine centrée sur le mariage et non sur la réussite personnelle.

Après l’adolescence, L’Initiation Sexuelle. Aucune des narratrices n’y fait référence, si ce n’est, pour Monique, de rappeler qu’un enfant est une charge pour un jeune couple, lorsque l’avortement est impossible.

Les différences entre les trois narratrices se retrouvent dans les attitudes qu’elles prennent par rapport à leur entourage proche (mari, enfants et ami(e)s). La narratrice de L’Age de discrétion entretient une relation d’échange avec son mari, ce qui n’est pas le cas des deux autres narratrices. En effet, Murielle se contente de monologuer et de dénigrer son entourage, dont elle a cependant besoin. Elle correspond exactement au portrait de la Narcissiste telle que Simone de Beauvoir la décrit. Elle possède également quelques traits de L’Amoureuse, puisqu’elle s’est laissée tenter par la sécurité du mariage. Il en est de même pour Monique, qui s’absorbe dans la vie conjugale. Elle est entièrement dépendante de son mari (et de ses filles), qu’elle considère comme un dieu. Cependant, cette déification ne l’empêche pas de s’associer à son mari dans un « nous » qui permet le partage de valeurs communes, mises en péril par la maîtresse du mari. Mais lorsque le « nous » est menacé, Monique n’arrive pas à le sauvegarder. Elle se met en colère, pleure. Et son mari l’abandonne peu à peu, ce qui provoque une crise d’identité. Elle ne comprend pas que son dévouement ne soit plus accepté avec gratitude.

Toutes les narratrices ont donc des Justifications différentes et tentent plus ou moins d’être indépendantes.

A côté de ces différences, il est possible de constater que les trois nouvelles possèdent des ressemblances partielles, si l’on se réfère aux chapitres du tome deux du Deuxième Sexe concernant La Vie de société et la Femme mariée. En effet, Monologue et la Femme rompue font état d’amitiés féminines exclusivement tournées vers le monde masculin. Cependant, les situations sont différentes. En ce qui concerne Murielle, l’intérêt pour les hommes implique la coquetterie et la lutte contre le temps qui passe, tandis que pour Monique, s’il y a coquetterie, il s’agit avant tout de reconquérir son mari. Cette reconquête passe aussi par une tentative d’infidélité, qui aboutit, comme ses efforts de toilette, à un échec. Le mari de Monique non seulement blâme tout effort de sa part pour le reconquérir, mais encore critique le système de valeurs auquel Monique adhère, alors qu’il a été le sien pendant longtemps. C’est une victoire éclatante pour la maîtresse.

Cependant, il n’en est pas de même pour la narratrice de L’Age de discrétion, qui ne semble pas attacher d’importance à la coquetterie. De plus, elle forme un couple uni avec son époux. Mais il faut noter que c’est l’épouse qui a en charge l’économie du couple, c’est elle qui s’occupe du fonctionnement interne du foyer (courses et entretien).

La propreté, un des soucis de Murielle. Elle se plaint de son second époux, qui n’y fait pas attention, ce qui rejoint partiellement la situation de la narratrice de L’Age de discrétion. Mais Murielle ne peut pas protester, à causes des avantages sociaux et économiques du mariage. En effet, divorcer est difficile car les lois ne sont pas adaptées à l’évolution de la société. Cependant, elle lutte contre son mari pour conserver son indépendance et elle tente en même temps de retrouver un statut social.

Monique, quant à elle, concentre un nombre important de caractéristiques de La Femme mariée. Elle se dévoue aux autres et en attend une gratitude totale en contrepartie. Elle abandonne ainsi toute vie personnelle au profit de ses enfants et de son mari, qui remplace son père. Cet abandon, et le bonheur qui en résulte peuvent expliquer, en partie, les efforts de Monique pour sauvegarder son couple. Cependant, ce bonheur n’est construit que sur la consécration totale de Monique à son mari et au partage des mêmes intérêts. Ainsi, lorsque les intérêts divergent, la rupture est dure pour Monique, qui s’insurge que son mari l’ait laissée dans l’ignorance. Mais Monique proclame qu’une femme peut être heureuse en restant au foyer : elle en retire sa justification sociale. Cependant, la routine ménagère ne sert pas de rempart au malheur, comme Monique en fait l’expérience.

Toutes les narratrices vivent donc des situations maritales différentes, malgré certaines ressemblances.

Lorsqu’on tente d’établir un rapprochement entre les trois nouvelles et les chapitres du tome deux du Deuxième Sexe consacrés au passage De la maturité à la vieillesse, aux caractéristiques de Situation et caractère de la femme, et à la fonction de La Mère, on peut s’apercevoir que ces trois chapitres établissent de fortes ressemblances entre les nouvelles. En effet, Murielle et Monique se tournent sans cesse vers leur passé, ce qui leur permet de re-estimer leur caractère. Pour Murielle, il s’agit également de combler sa solitude. En ce qui concerne Monique, se retourner vers son passé lui permet de nier le passage du temps. Cet aveuglement (plus ou moins volontaire) la conduit à attendre un comportement identique de ses proches, c’est-à-dire qu’ils acceptent son dévouement avec gratitude et amour. De là provient une partie du drame qu’elle vit : ayant laissé le temps s’écouler, elle se retrouve à quarante-quatre ans sans aucune qualification et sans aucun centre d’intérêt autre que son mari (qui la trompe) et ses filles (une mariée, l’autre aux Etas-Unis). Selon Kate Millet 36: « La terreur de l’être pris au piège, la femme rompue que Beauvoir évoquera des années plus tard dans son chef-d’œuvre sont déjà là, esquissées au titre de conditions générales. » Quant à la narratrice de L’Age de discrétion, elle ne se tourne pas beaucoup vers le passé et ne re-estime aucunement son caractère. Le temps ne semble pas, à première vue, sa préoccupation majeure. Cependant, le passage à la vieillesse constituant le thème principal de la nouvelle, le temps prend peu à peu de l’importance pour la narratrice. En effet, elle parvient finalement à concilier deux aspects d’elle-même : la professeure qu’elle a été et la professeure à la retraite qu’elle est maintenant. Cet apprentissage ne se fait pas facilement, car la narratrice vit une situation de crise avec son fils, puis avec son mari.

Les trois narratrices ont également des traits communs. En effet, elles prêtent attention aux paysages et aux objets qui les entourent. Seule Murielle, enfermée dans son appartement, ne se préoccupe pas des paysages, et se moque du pittoresque que les touristes vont chercher dans les pays étrangers. D’autres caractéristiques du Caractère de la femme sont repérables chez les trois narratrices. Ainsi, la narratrice de L’Age de discrétion s’emporte souvent. Cependant, elle est consciente qu’il s’agit d’un excès, et qu’il lui faut réprimer ses accès de colère. Murielle, quant à elle, se révolte contre le système patriarcal. Elle dénonce dans son Monologue l’hypocrisie d’une société qui n’est permissive que pour mieux durer. En outre, elle s’insurge contre les discours qui visent à satisfaire la vanité et l’importance de ceux qui les prononcent. En ce qui concerne Monique, elle fait l’expérience que la morale masculine la mystifie. En effet, celle-ci excuse l’infidélité masculine et la réduit à un épisode de peu d’importance. L’infidélité du mari de Monique est d’autant plus grave que, selon les propos de Monique, Maurice a proposé de lui-même un « pacte de fidélité », car il était marqué par les infidélités de sa mère. Malgré cela, Monique tente de garder son mari, plutôt que de partir. Elle use des pleurs, par exemple, comme arme, ce qui irrite son mari. Cependant, elle ne peut agir autrement, car les tentatives qu’elle fait pour découvrir de nouveaux centres d’intérêts sont dévalorisées par son mari, puis par elle-même. En outre, lorsqu’elle essaie de rompre, elle n’y arrive pas : elle est consciente qu’il s’agit d’un jeu, non d’une volonté réelle. Comme Murielle, Monique n’agit pas. Elle parle seulement.

Toutes les narratrices ont des enfants, ce qui permet de les rapprocher. Elles sont toutes trois possessives envers leurs enfants, qu’il s’agisse de filles ou de garçons. Cette possessivité provoque la jalousie des mères dès que leurs enfants s’intéressent aux autres (ami(e)s, professeure, belle-fille). Cependant, leurs réactions sont différentes selon le sexe de l’enfant. En effet, la narratrice de L’Age de discrétion ne cherche pas un double dans son fils. Il est un dieu pour elle, ce qui n’empêche pas sa mère de l’étouffer. De plus, il l’aide à ne pas se sentir vieillir. En ce qui concerne Murielle, elle cherche un double dans sa fille, et ne lui reconnaît aucune altérité. Quant à Monique, si elle déclare respecter la différence de ses filles, elle finit par avouer que ce n’est pas la réalité. En effet, sa fille aînée s’est calquée sur elle, et sa fille cadette s’est systématiquement démarquée d’elle. Mais les narratrices sont, malgré tout, légèrement différentes. En effet, ce que Murielle réclame, c’est surtout de retrouver son statut social de mère, et les avantages qu’elle en retire. Cependant, cette réclamation est limitée par le comportement de Murielle, puisque la frustration qu’elle ressent depuis la naissance de son frère l’empêche d’avoir de bons rapports avec ses enfants. Sa frustration « a irradié sur son entourage au point d’empoisonner pour toujours son aperception du monde. »37. Monique, quant à elle, trouve son épanouissement personnel dans la maternité, selon ses propos. Cependant, elle est obligée de remettre en cause son dévouement inconditionnel à ses filles, ce qui prouve la justesse de l’affirmation de Simone de Beauvoir, selon laquelle les femmes qui travaillent sont les meilleures mères. Cependant, Simone de Beauvoir, dans la première nouvelle du recueil (AD), semble montre le contraire puisque même si la narratrice a travaillé, ce ne l’a pas empêchée de dominer entièrement son fils. Mais l’écrivaine a pris soin de doter la narratrice d’un époux qui compte beaucoup pour elle, et dont l’éloignement moral la peine, jusqu’à leur réconciliation finale, qui va de pair avec l’acceptation de la vieillesse.

Il est donc possible de faire un rapprochement entre le tome deux du Deuxième Sexe et La Femme rompue.

Ainsi, non seulement La Femme rompue est l’application des théories émises par Simone de Beauvoir dans le tome deux du Deuxième Sexe, mais c’est aussi une œuvre féministe. Tout d’abord, Simone de Beauvoir a utilisé des éléments personnels pour inscrire La Femme rompue dans le réel, et non par manque d’imagination. En effet, si les personnages ont des traits communs à Simone de Beauvoir, la ressemblance est moins forte que certains journalistes l’ont écrit38. La ressemblance est plutôt à chercher dans ses œuvres antérieures, chez certains de ses personnages féminins.

Cependant, Simone de Beauvoir a été accusée de misogynie39, puisqu’elle ne semble montrer dans La Femme rompue que des femmes qui échouent à surmonter les situations de crise auxquelles elles sont confrontées, ce qui lui a été souvent reproché. Mais si les narratrices de Monologue et de La Femme rompue échouent à résoudre leur conflit, elles ont essayé, plus ou moins, par l’écrit et par la parole, de réussir. Quant à la narratrice de L’Age de discrétion, son conflit est résolu à la fin de la nouvelle. De plus, si les personnages féminins de ce recueil échouent, ce n’est pas à cause d’une soi-disant « nature féminine », mais parce qu’ils sont confrontés à une société qui les opprime, à l’aide des hommes de leur entourage40. A ce reproche s’ajoute la question de la dépendance féminine par rapport aux hommes. En effet, les narratrices sont totalement dépendantes des hommes et l’auteure démontrerait ainsi la faiblesse des femmes, qui auraient besoin de protection masculine. Or, Simone de Beauvoir montre, à travers les contradictions des narratrices, qu’elles ont été éduquées de manière à être dépendantes des hommes. Une fois de plus, l’écrivaine récuse l’argumentation naturaliste et propose une interprétation du monde non essentialiste. Grâce au choix du journal intime et du monologue, la/le lecteur(-trice) peut percevoir les justifications et la mauvaise foi des narratrices, et mettre au jour l’oppression qu’elles subissent.

Si La Femme rompue n’est une œuvre ni « positive », ni misogyne, en quoi peut donc résider son féminisme ? Les nouvelles qui composent ce recueil décrivent donc la situation de trois femmes qui ont des problèmes, et qui doivent faire face à leur entourage. Pour Simone de Beauvoir, le point de vue qu’elle adopte est un point de vue féministe41. En ce qui la concerne, être féministe signifie d’abord lier la lutte des sexes et la lutte des classes. Ces luttes mettent en lumière les différentes formes de dépendance des femmes ; dépendance économique, sociale et affective. Ces luttes pour trouver l’indépendance aboutit à de la violence. Mais les femmes doivent lutter, en se réunissant et en communiquant, car le repli sur soi aboutit à l’échec.

A partir de cette définition, on a pu étudier les trois nouvelles. Cette étude a donné des résultats contrastés, avec, malgré tout, quelques ressemblances entre les nouvelles. Ainsi, il existe dans les trois nouvelles des liens très étroits entre la lutte des sexes et la lutte des classes. Dans L’Age de discrétion, la narratrice ne lutte pas tant contre son mari que contre sa belle-fille, qui lui a volé son fils, selon elle. Le conflit classique entre la belle-mère et la belle-fille n’est virulent que parce que le fils a changé de classe sociale par son mariage. Il renie les idéaux que ses parents (et surtout sa mère) lui ont inculqués. En acceptant le travail que lui offre son beau-père, il échappe définitivement à l’emprise maternelle. La victoire revient à un homme (le beau-père), et à une classe (la bourgeoisie de l’après-guerre). La lutte des classes est également présente dans l’analyse que fait le mari de la narratrice au sujet de ses anciens camarades de classe devenus paysans, alors qu’il est un savant. Il découvre qu’il a une situation privilégiée, et qu’il n’a pas le droit de se plaindre de son âge. Il manque ici l’analyse de la situation des paysannes face à la vieillesse, puisque leur sort est forcément différent de celui des paysans (elles n’ont pas effectué tout à fait le même travail qu’eux). Cependant, la narratrice éprouve à son tour un sentiment de privilège lors d’une promenade dans Paris, en croisant une femme âgée, qui doit ramasser des restes pour se nourrir, par manque d’argent. Deux mondes différents sont ici présents : à la ville, symbolisée par des personnages féminins (la narratrice, une femme âgée) s’oppose la campagne, symbolisée par des personnages masculins (André, ses amis paysans).

Dans Monologue, la lutte des sexes est au premier plan, mais la lutte des classes est également présente. En effet, Murielle lutte contre son second mari pour retrouver sa place au foyer, mais aussi parce qu’elle désire reprendre la place sociale que la société lui a assignée, c’est-à-dire sa place d’épouse et de mère. Elle lutte aussi contre son propre sexe : ses amies et sa fille, ce qui n’est pas de bon augure pour une lutte féministe collective. La lutte des classes oppose essentiellement Murielle à son second époux. Auparavant, elle fait une rapide allusion à sa femme de ménage, ce qui prouve qu’elle possède assez d’argent pour en avoir une à son service. Les diatribes constantes de Murielle contre son second mari montre qu’elle subit une oppression de classe, car elle fait sans cesse référence au statut social élevé de son second mari. L’évocation de son premier époux lui permet d’évoquer des vacances communes, qui contraste par leur médiocrité avec celles qu’elle a passé avec son second mari. Cependant, selon Murielle, changer de classe sociale par son second mariage ne l’a pas impressionnée.

La Femme rompue offre l’exemple d’une imbrication complexe de la lutte des sexes avec la lutte des classes. En effet, si Monique lutte contre son mari afin de préserver leur couple, elle lutte aussi, à distance, contre Noëllie pour garder son mari. La lutte contre Noëllie prend la forme de la lutte des classes pour Monique. Elle doit effectivement lutter non seulement contre une femme plus jeune qu’elle42, mais encore contre une femme qui travaille et qui l’exact contraire moral et social d’elle. L’écrivaine a opposé une femme au foyer qui conserve le code moral et les habitudes culturelles de sa jeunesse à une femme qui travaille, qui n’hésite pas à avoir une relation amoureuse avec un homme marié, et qui connaît ce qui est à la mode dans la culture moderne. Cependant, ce schématisme est à infléchir légèrement. En effet, si Monique échoue à remettre en cause son code moral, elle sait apprécier les nouveautés littéraires, par exemple. De plus, elle sait, contrairement à sa rivale, s’affranchir des modes, et détecter ce qui est représentatif d’une époque. Cette modernité est représentée dans la nouvelle par le cas du cinéma, grâce au réalisateur suédois Ingmar Bergman, dont elle va voir à plusieurs reprises les films, seule ou accompagnée. En effet, Noëllie aurait convaincu, selon l’analyse de Monique, Maurice de ne pas considérer le réalisateur comme bon, ce qui voudrait dire qu’il n’est pas à la mode dans le milieu de Noëllie. Or, une grande partie de la critique cinématographique de cette époque reconnaît Ingmar Bergman comme un réalisateur de génie43, et il est aujourd’hui reconnu comme un réalisateur important de la deuxième moitié du vingtième siècle. Qui, ici, est à la pointe de la mode ? Dans cette nouvelle, la lutte des classes est également visible à travers deux personnages secondaires, la femme de ménage du couple, qui marque la richesse du couple, et Marguerite Drin, la protégée de Monique. L’attitude de Monique envers sa femme de ménage est un mélange de paternalisme bienveillant et de culpabilité de classe. Le cas de Marguerite Drin mêle la lutte des sexes et la lutte des classes. En effet, elle est opprimée à la fois en tant que jeune fille et en tant que représentante d’une classe sociale défavorisée.

Dans ce recueil, les deux luttes sont donc liées, et elles mettent en lumière différentes formes de dépendances féminines (économique, sociale, affective). La narratrice de L’Age de discrétion échappe à presque toutes les formes de dépendance. En effet, elle ne fait aucune allusion à l’argent, au contraire de sa belle-fille, qui est préoccupée de voir son époux lui maintenir sa place sociale grâce à son travail bien rémunéré. En effet, si la/le lecteur(-trice) apprend le métier de tous les personnages de la nouvelle, seule la belle-fille est précisément située socialement. En ce qui concerne la dépendance affective, la narratrice, malgré ses dénégations, aime encore beaucoup son mari et son fils. Elle est marquée par les conflits qui les opposent, d’où des sentiments très fortement exprimés de colère et de chagrin.

Murielle, quant à elle, est fortement dépendante, tant au plan économique que social. En effet, comme elle ne travaille pas, elle dépend totalement de son second mari quant à l’aspect monétaire de sa vie. De même, elle n’arrive pas à se libérer du stéréotype machiste qui veut qu’une femme seule n’ait pas sa place dans la société. Elle réclame, par conséquent, sa place d’épouse et de mère à son second mari. Sa dépendance affective est réduite. En effet, si elle aime profondément sa fille, ses rapports affectifs avec son fils sont plus lointains, et elle ne s’en préoccupe que lorsqu’il s’agit de faire pression sur son mari pour retrouver sa place au domicile conjugal. Les rapports qu’elle a avec ses deux maris sont lointains et aucun souvenir heureux n’est signalé par Murielle en ce qui les concerne.

Quant à Monique, elle est subordonnée à son mari économiquement et affectivement, mais non socialement. En effet, si Monique se préoccupe de l’opinion de son entourage, ce n’est que par intermittence, et non de manière obsessionnelle comme Murielle. De plus, il ne s’agit pas du statut social de son couple, mais de l’apparente solidité de son couple (ce qui concerne la lutte des sexes, et la lutte des classes). A l’inverse, Monique est entièrement dépendante de son mari économiquement, puisqu’elle ne travaille pas, ayant arrêtée ses études pour se marier. Par conséquent, lorsque son mari finit par la quitter, elle se retrouve à quarante-quatre ans sans aucune qualification. A l’abandon financier s’ajoute l’abandon affectif, puisque son mari la quitte pour une autre femme. Cet abandon révèle la dépendance affective de Monique, qui s’est réjouie au début de la nouvelle d’être à nouveau seule avec son mari, après le départ de leurs deux filles. Monique n’est pas Monika, l’héroïne éponyme du film d’Ingmar Bergman (1952), qui assume pleinement son autonomie44. La dépendance économique et affective de Monique se retrouve chez sa fille aînée, Colette, qui reproduit fidèlement le schéma traditionaliste de sa mère.

Ces différentes formes de dépendance aboutissent à une certaine forme de violence, c’est-à-dire que les narratrices rompent plus ou moins avec le monde masculin. En effet si la narratrice de L’Age de discrétion ne rompt pas avec celui-ci, Murielle et Monique prenne leurs distances avec un monde qui les opprime. Cependant, la rupture n’est pas volontaire, tant pour Murielle que pour Monique.

A cette rupture nécessaire avec le monde masculin s’ajoute une communication fondamentale entre les femmes, pour lutter efficacement contre le patriarcat. On a pu remarquer que la narratrice de L’Age de discrétion n’arrive à établir de véritable communication qu’avec son mari, puisqu’elle se fâche avec son fils et avec sa belle-fille, et n’échange que des banalités avec sa belle-mère. Quant à ses échanges avec sa jeune amie Martine, ils sont finis dès que celle-ci est en désaccord avec les propos de la narratrice. La communication n’existe donc qu’avec un homme, ce qui n’est pas pertinent dans une analyse des échanges entre femmes.

En ce qui concerne Murielle, elle est coupée de toute communication avec le monde extérieur. En effet, elle vit cloîtré dans son appartement, et ses différents coups de téléphone sont des échecs. Elle n’arrive pas à rétablir un échange avec son entourage (mère et mari). De plus, son monologue, qui ressemble à un monologue théâtral, est l’exemple même de son échec, puisque aucun personnage n’entre pour dialoguer avec elle lorsque Murielle l’a terminé, à l’opposé d’une pièce de théâtre. De plus, ce monologue ne pourra pas même servir à d’autres femmes, car rien n’indique qu’il est enregistré sur un magnétophone, comme, par exemple, le monologue de Franz, dans Les Séquestrés d’Altona45.

Le cas de Monique est assez semblable à celui de Murielle, quoique légèrement différent. En effet, elle arrive à établir des échanges avec ses consoeurs, mais non avec des hommes, qu’il s’agisse de son mari, d’un amant potentiel, ou du psychiatre qu’elle consulte pendant quelque temps. De plus, quel est le sujet de conversation de Monique, de ses amies et de ses filles ? Son mari, les problèmes qu’il lui pose, ainsi que les moyens de le retenir.

A cette communication défaillante s’ajoute la tentation de se replier sur soi. Monique, plus que Murielle, en est un exemple frappant. En effet, si Murielle se cloître, ce n’est pas aussi volontaire qu’elle veut le faire croire. Elle désire sortir de chez elle, afin de montrer à son entourage qu’elle va bien, qu’elle ne se sent absolument pas coupable du suicide de sa fille. Monique, quant à elle, finit par couper toute communication avec son mari ses filles et ses amies. Elle abandonne les tentatives qu’elle a commencées pour se cultiver. Elle se drogue (comprimés, alcool, tabac). Elle préfère la saleté à la propreté. Ses seuls liens avec l’extérieur sont le téléphone– comme Murielle – et la radio. Par ces attitudes, elle espère culpabiliser et émouvoir son mari, tout comme Murielle. Ce repli sur soi est l’occasion, pour Monique, de questionnements ininterrompus, qui n’aboutissent à aucun résultat. En outre, Monique abandonne tout souci des autres, et leur malheur ne la touche plus, à l’instar de Murielle, qui est totalement indifférente au sort du reste du monde. Ces deux narratrices, en se repliant sur elles-mêmes, abandonnent le monde à sa perte, et n’arrivent plus à communiquer avec personne.

Un tel repli sur soi conduit à s’interroger sur un engagement féministe de Murielle et Monique, ainsi que de la part de la narratrice de L’Age de discrétion, puisqu’on a pu voir que, pour Simone de Beauvoir, la communication est un facteur déterminant dans une prise de conscience féministe. Les définitions des dictionnaires permettent d’ajouter un élément déterminant à la tentative de définition du féminisme selon Simone de Beauvoir, à savoir que le féminisme est un engagement.

La narratrice de L’Age de discrétion est la seule dont il est possible de prévoir un engagement féministe dans un des mouvements des années 1970. En effet, outre sa facilité à communiquer, elle s’intéresse aux jeunes et elle est moins engagée politiquement que son mari. Or les mouvements féministes se caractérisaient par une forte présence de jeunes et par un rejet du militantisme politique traditionnel. Par conséquent, elle a de fortes chances de devenir militante féministe.

A l’opposé, Murielle ne deviendra pas féministe, parce que trop indifférente aux problèmes des autres et trop repliée sur elle-même. Seule la possibilité de s’exhiber en public pourrait la décider à être féministe, afin de pouvoir se plaindre, même s’il ne faut pas oublier qu’elle n’a pas totalement tort de se plaindre des hommes qui profitent du système patriarcal.

Le cas de Monique est plus complexe. En effet, si la nouvelle se termine sur un échec personnel, puisqu’elle n’est pas arrivée à garder son mari au foyer conjugal, il y a malgré tout de l’espoir. En effet, Monique est consciente des justifications qu’elle utilise pour se présenter comme une victime. De plus, elle cherche sincèrement à changer. A la fin de la nouvelle, elle refuse l’aide de sa fille, et elle affronte seule le domicile conjugal vide, son mari étant déjà parti. Ce courage permet de penser qu’elle arrivera, peut-être, à vivre seule et à se remettre de l’abandon de son mari. En outre, le souci constant qu’elle a des autres pourrait la pousser vers un engagement en faveur des femmes, comme elle l’a fait pour Marguerite Drin.

Ainsi, La Femme rompue est une œuvre féministe qui met en application des thèses émises par Simone de Beauvoir dans le tome deux du Deuxième Sexe.

1 Cf. le texte complet en annexe

2 Le choix d’une orthographe « féministe » s’impose à cause du sujet. Cf. en annexe la circulaire du 11 mars 1986

3 Le Deuxième Sexe, Gallimard,1949. Edition de référence : tome 1 :2000 Tome 2 :1987

4 Françoise d’Eaubonne, Une femme nommée Castor, Encre, 1986, page 18

5 Claudine Monteil, Simone de Beauvoir, Le Mouvement des femmes, Editions du Rocher, 1996, page 31

6 Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Folio, 1997, page 775, lettre du 2 au 16 mai 1953

7 Gloria Nielfa, « La diffusion en Espagne », in Cinquantenaire du Deuxième Sexe, Syllepse, 2002, pages 453 à 459

8 Qui sera noté DS I ou DS II

9Simone de Beauvoir, La force des choses, tome I, Folio, 1998, page 257

10 Article cité dans Ingrid Galster, Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, P.U. Paris-Sorbonne, 2004, page 26

11 Sylvie Chaperon, Les années Beauvoir, Fayard, 2000, page 173

12 Article cité dans Ingrid Galster, op. cit., page 130

13 Cf. Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Folio, 1999 page 140

14 Article cité dans Ingrid Galster, op. cit., page 236

15 Qui seront notés respectivement : AD ; ; FR. Simone de Beauvoir, La Femme rompue, Folio, 1999

16 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., page 178

17 Simone de Beauvoir, op. cit., page 179

18 Claude Francis et Fernande Gontier, Simone de Beauvoir, Perrin, 1985, page 351

19 Simone de Beauvoir, op. cit., page 180

20 Françoise d’Eaubonne, op. cit., page 278

21 Simone de Beauvoir, op. cit., page 179

22 Simone de Beauvoir, op. cit., page 179

23 Simone de Beauvoir, op. cit., page 180

24 Claude Francis et Fernande Gontier, op. cit., page 352

25 Simone de Beauvoir, op. cit., page 179

26 « Depuis, S. de Beauvoir s’est solidarisée avec le nouveau féminisme (Le Nouvel Observateur, 14 février 1972). Notre édition 1972. » In Libération des femmes, année zéro, Maspero, réédition 1972, pages 82 et 83, note page 83

27 Christine Bard (dir.), Un siècle d’antiféminisme, Fayard, 1999, page 170

28 Mona Ozouf, Les Mots des femmes, Fayard, 1995, pages 308 et 309

29 Simone de Beauvoir, op. cit., page 177.

30 Collection Henri MITTERAND, Littérature, XXe siècle, Nathan, 2001, page 498

31 Lagarde & Michard, Le XXe siècle, Bordas, 1966, page 605

32 Alain Rey (dir.), Le Dictionnaire historique de la langue française, tome 2 (F-PR), Le Robert, 2000

33 Alice Schwarzer, Simone de Beauvoir aujourd’hui, Mercure de France, 1984

34 « Simone de Beauvoir. Entretien avec Madeleine Chapsal », Les Ecrivains en personne (Paris, Julliard, 1960), page 34, in Jacques J. Zéphir, « Féminisme et littérature dans l’œuvre de Simone de Beauvoir », Simone de Beauvoir Studies, 1984, Volume 2, page 13 et note page 21

35 Jacques Dubois, « La Nausée : roman de l’individu, roman du social ? », Temps Modernes, juillet-octobre 2005, N°632-633-634, page 194

36 Kate Millet, in Ingrid Galster (dir.), Simone de Beauvoir : Le Deuxième Sexe. Le livre fondateur du féminisme en situation, Champion, 2004, page 398

37 Anne Ophir, op. cit., page 45

38 Cf. l’article de Jacqueline Piatier cité dans l’Introduction générale, et reproduit en annexe.

39 Jacques J. Zéphir, « Féminisme et littérature dans l’œuvre de Simone de Beauvoir », Simone de Beauvoir Studies, 1984, Volume 2, pages 18 à 20, notes pages 22 et 23

40 Même un personnage secondaire comme Quillan (FR) n’est pas une exception : c’est lui qui propose à Monique de monter chez elle : elle ne prend pas même cette initiative (FR, 169 et 170).

41 Cf. Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., page 179

42 Mais pas très jeune : Noëllie a 38 ans (FR, 196). L’auteure a évité de tomber dans le cliché romanesque de la maîtresse beaucoup plus jeune que l’épouse (et que l’époux).

43 Cf. Antoine de Baecque, op. cit.

44 Cf. Antoine de Baecque, op. cit., chapitreVIII, « Marilyn, Monika, Bardot : les mutations de l’érotomanie cinéphile », page 285

45 Pièce de Jean-Paul Sartre, jouée en 1959. Jean-Paul Sartre, Les Séquestrés d’Altona, Le Livre de Poche, 1967, pages 381 et 382

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Publication d’extraits de ma Maîtrise : “Du Deuxième Sexe à La Femme rompue, une double écriture féministe” », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32398

Chaussures rouges et musique Rivière sans retour Éclair de lune VADMC .001

Chaussures rouges et musique : Rivière sans retour, Éclair de lune

Le succès du film musical Le Magicien d’Oz (Victor Fleming, The Wizard of Oz, 1939), aurait-il lancé la mode des chaussures rouges féminines dans les longs-métrages ? En effet, dans Le Magicien d’Oz, la jeune héroïne Dorothy (Judy Garland) hérite de chaussures rouges pailletées magiques, qui lui permettent de rentrer chez elle.

Nous avons choisi deux autres films nord-américains où musique et chaussures rouges sont liées, à savoir Rivière sans retour (Otto Preminger, River of no Return, 1954) et Éclair de lune (Norman Jewison, Moonstruck, 1987).

Dans Rivière sans retour, les chaussures rouges sont celles, à talons et à paillettes, de Kay Weston (Marilyn Monroe), chanteuse de cabaret dans l’Ouest états-unien du dix-neuvième siècle. Elle les conservent tout au long de ses aventures mouvementées. Elles sont le symbole de sa profession, avec tout l’arrière-plan sexuel et ultra-sexué que connote la couleur rouge en Occident et ce travail salarié de chanteuse de cabaret. L’implicite prostitutionnel est présent, et devient explicite quand Kay s’emporte contre le fermier Matt Calder (Robert Mitchum), qui la traite comme une « traînée » (« tramp ») et non comme une « femme » (« woman »). Rappelons également que Matt arrache des baisers à Kay lors de leur trajet en radeau et en forêt. Plaquée au sol par Matt, elle a beau répéter « non » et le repousser de ses bras, il l’embrasse de force. Il faudra que Kay soit victime de tentative de viol, de la part de deux bûcherons, dans une scène suivante, pour lui faire comprendre que Kay doit être respectée comme n’importe quelle femme, et comme n’importe quel être humain.

Dans Éclair de lune, les chaussures à talons rouges apparaissent quand Loretta Castorini, veuve italo-américaine des années 1980, rejoint Ronny Cammareri (Nicolas Cage), également italo-américain, le frère de son fiancé Johnny (Danny Aiello), à l’opéra de New York. Elles sont le symbole de son amour pour Ronny et de sa résurrection sentimentale et sexuelle. Dans une scène suivante, après avoir passé la nuit avec Ronny, Loretta se promène dans le quartier de Ronny, avec comme musique extra-diégétique l’air de La Bohème de Giacomo Puccini (1896) entendue à l’opéra, puis chez Ronny juste auparavant. Cette musique d’opéra italien est le fil conducteur entre les deux amants.

Loretta est dehors, dans la rue. C’est le matin. Elle porte encore sa robe d’opéra sous son chaud manteau d’hiver, noir. De la pointe de ses chaussures rouges, elle shoote dans des boîtes de conserve, répandues ça et là sur la chaussée. Le contraste entre l’hyper-féminité de ses chaussures et l’hyper-masculinité de sa conduite aboutit à une scène iconique, où éclate le conflit entre son cœur (son amour pour Ronny) et sa raison (elle est fiancée au frère de Ronny) : que faire ? Le réalisateur et l’actrice ont créé un personnage féminin fort, sans outrance, donc tout à fait moderne.

Dans les deux longs-métrages, tout finit bien, mais pas forcément en rouge ni en musique, surtout dans Rivière sans retour. À la toute fin du film, Kay est récupérée par Matt et son fils Mark (Tommy Rettig), arrachée par eux à cette odieuse vie de stupre et de lucre où elle s’avilit – selon les clichés sexistes mis en scène dans ce film. Kay est alors forcée d’abandonner son métier de chanteuse de cabaret, où elle est, comme au début du film, objet de la convoitise brutale des clients du cabaret. Elle sera donc fermière, auprès de Matt et de Mark. Et Kay de laisser tomber ses chaussures rouges à paillettes sur le sol poussiéreux de la ville, dans le dernier plan du film. En route pour la vie de femme au foyer, dans la campagne, a priori sans voisin·es. Ce qui est présenté ici comme idyllique – un homme rendant à une femme sa dignité et sa place au sein de la société patriarcale traditionnelle, peut toutefois être interrogé : Kay a-t-elle véritablement gagné une vie heureuse ?

À la fin d’Éclair de lune, Johnny délie Loretta de sa promesse de mariage, car sinon sa mère va mourir (voir l’intégralité du film pour comprendre ce retournement inattendu et fort drôle). En outre, à l’instar de Patricia Monestier (Mireille Darc) dans Pouic-Pouic (Jean Girault, 1963), qui prétend vouloir faire, vers la fin du film, un mariage sans amour, mais qui finit, heureusement, par épouser l’homme qu’elle aime, Loretta comprend qu’elle a le droit de faire un mariage d’amour. Loretta coupe ainsi avec ce que sa mère lui a asséné depuis toujours, à savoir qu’un bon mariage est un mariage de raison. Toute la famille Castorini et Johnny trinquent alors au bonheur de Loretta et Ronny. Retentit à nouveau l’air de La Bohème, conclusion triomphante et musicale de cette très jolie comédie romantique, à portée féministe.

Alors, on se réjouit ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Chaussures rouges et musique : Rivière sans retour, Éclair de lune », Voyages autour de mon cerveau, mai 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30016

40 ans et toujours fraîche : Simone de Beauvoir vivante – version bout à bout

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Christophe Marie, Antoine Sausverd, « 40 ans et toujours fraîche : Simone de Beauvoir vivante – version bout à bout », Voyages autour de mon cerveau, avril 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/29798

 

 

40 ans et toujours fraîche : Simone de Beauvoir vivante – version compacte

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Christophe Marie, Antoine Sausverd, « 40 ans et toujours fraîche : Simone de Beauvoir vivante – version compacte », Voyages autour de mon cerveau, avril 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/29660