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Traquer les nazis VADMC

Traquer les nazis : M. Brown, H. Calef, R. Deforges, M. Hazanavicius

Lors de la libération de l’Europe du joug nazi, les procès et les règlements de compte extrajudiciaires n’ont permis de juger qu’une partie des responsables des atrocités antisémites commises pendant la Shoah. Une zone grise demeure, faite de fuites, de changements d’identité, d’exils et d’impunités. Face à cette justice incomplète, certain·es citoyen·nes se sont constitué·es en « traqueurs et traqueuses de nazis », investissant dans la durée une mission de réparation, parfois informelle, parfois obsessionnelle, toujours fragile.

Ces œuvres ne relèvent pas d’un même genre ni d’un même régime narratif. Elles ont cependant en commun de mobiliser une même figure : celle de la traque, non seulement comme action, mais comme forme de récit. De la poursuite de criminels nazis aux intrigues contemporaines du secret et du dévoilement, se dessine un motif migratoire : celui d’une vérité toujours retardée, toujours recomposée.

Cette figure du traqueur, loin de se limiter à une réalité historique, a trouvé une large postérité fictionnelle. Elle traverse les genres, les époques et les continents, et devient un motif narratif à part entière : celui de la poursuite d’un mal qui, ayant survécu à la guerre, se dissimule dans les replis du monde d’après. Nous en proposons ici un parcours à travers quatre œuvres très différentes : Lilette, hôtesse parisienne (Mandy Brown, Danger Is My Escort, 1970), Noir tango (Régine Deforges, 1991), L’Heure de la vérité (Henri Calef, 1965) et OSS 117 : Rio ne répond plus (Michel Hazanavicius, 2009).

Dans ces récits, la traque s’inscrit dans des espaces géographiques déplacés : Europe de l’après-guerre, Israël comme lieu de recomposition identitaire, Amérique du Sud refuge de criminels nazis, ou espaces plus instables où circulent faux-semblants et identités usurpées. La fiction transforme ainsi la géographie historique en cartographie morale : où se loge la justice, où commence l’oubli, où persiste le retour du pire.

Dans L’Heure de la vérité, le travail d’un historien nord-américain, Fred Blynt (Brett Halsey), devient le point d’entrée d’une enquête sur la survivance de l’horreur. Cherchant à comprendre ce qu’était la vie dans un camp de concentration, il découvre moins un passé clos qu’un présent contaminé par ses restes. L’horreur n’est pas seulement ce qui a eu lieu, mais ce qui continue de circuler dans les récits, les silences et les identités recomposées. La question devient alors : comment vivre lorsque l’on soupçonne que les bourreaux ont pu se fondre parmi les survivants, adopter leurs noms, leurs vies, parfois jusqu’à leurs familles ?

Dans Noir tango, Régine Deforges déploie une autre variation de cette quête, mêlant mémoire de la Résistance, espionnage et circulations transatlantiques. La traque y devient collective, portée par des figures féminines qui refusent l’effacement des crimes passés. L’Europe et l’Amérique du Sud forment un même espace de circulation des anciens nazis et de ceux qui les poursuivent, dans une tension constante entre justice, vengeance et reconstruction.

Dans Lilette, hôtesse parisienne, la logique de la traque se déplace vers une intrigue fragmentaire où quiproquos, identités instables et violences latentes composent un récit proche du roman d’espionnage. La figure du nazi n’y est pas seulement un objet de poursuite : elle agit comme révélateur des illusions sociales et des masques que chacun peut endosser. La traque devient alors instable, presque accidentelle, surgissant au détour d’un scénario qui ne semblait pas la contenir.

Avec OSS 117 : Rio ne répond plus, Michel Hazanavicius propose un autre déplacement encore : celui de la satire. La traque des nazis devient un matériau comique et critique, pris dans les contradictions d’un personnage à la fois héritier de la Résistance et porteur de biais idéologiques persistants. Le film met en scène une mémoire historique traversée de décalages, où la condamnation du nazisme coexiste avec des aveuglements contemporains. La fiction ne stabilise pas la morale : elle en expose les fissures.

Ce motif de la traque et du dévoilement ne disparaît pas avec les récits de l’après-guerre. Il se prolonge, se déplace, et continue d’irriguer des œuvres plus contemporaines où la question de la mémoire se mêle à celle du pouvoir, du désir et de la mise en scène des relations humaines.

Dans Séduis-moi si tu peux ! (Long Shot, Jonathan Levine, 2019), une scène située lors d’un déplacement diplomatique en Amérique du Sud introduit, sur un mode incident, une réflexion sur la persistance des héritages historiques dans les espaces contemporains du pouvoir. Le journaliste Fred Flarsky (Seth Rogen) évoque la possibilité que les descendants de violences anciennes puissent aujourd’hui occuper des positions sociales ou politiques sans que ces filiations soient visibles ou identifiables. Il ne s’agit pas d’un thème central du film, mais d’une brève ouverture interprétative : celle d’un monde où l’histoire ne disparaît pas, mais se reconfigure dans l’anonymat des structures sociales.

Ce déplacement vers des récits contemporains peut sembler éloigné du corpus initial. Il prolonge pourtant une même logique : celle de la révélation retardée, du savoir partiel, et des identités construites dans l’écart entre visible et invisible.

De même, Pour une femme (Diane Kurys, 2012) prolonge cette réflexion en inscrivant la mémoire familiale et politique dans une narration où les secrets, les engagements passés et les zones d’ombre de l’histoire intime recomposent sans cesse le présent. Il ne s’agit plus seulement de reconstituer ce qui a eu lieu, mais de comprendre comment ce qui a eu lieu continue de produire des récits, des affects et des conflits dans le temps long.

De la traque des criminels nazis aux récits contemporains du désir, du pouvoir et du secret, ce qui se dessine n’est pas un thème, mais une forme persistante : celle d’une narration fondée sur le retard du dévoilement. La figure du nazi traqué, loin d’être un motif historique circonscrit, devient ainsi une matrice narrative plus large, où se rejoue sans cesse la tension entre ce qui est visible, ce qui est dissimulé et ce qui ne peut être pleinement dit.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Traquer les nazis : M. Brown, H. Calef, R. Deforges, M. Hazanavicius », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31339

 

Couverture de ma Maîtrise - mois Maîtrise VADMC

Les films de Monique : le cinéma comme élément de construction du personnage dans “La Femme rompue” de Simone de Beauvoir

Vingt-et-un ans après avoir écrit ma Maîtrise, vingt ans et six mois après l’avoir soutenue, en mars 2006, j’y reviens, dans le but de la mettre en ligne sur mon carnet de recherche Voyages autour de mon cerveau. Avant la mise en ligne définitive, j’y consacre une série d’articles :

  1. Naissance et écriture de ma Maîtrise.
  2. Publication d’extraits de ma Maîtrise : épigraphe, introduction générale, introduction de la première partie, conclusion de la première partie,  introduction de la seconde partie, conclusion de la seconde partie, conclusion générale.
  3. « Les films de Monique : le cinéma comme élément de construction du personnage dans “La Femme rompue” de Simone de Beauvoir ».
  4. « Mise en perspective : de l’étude de La Femme rompue à la transmission d’une œuvre beauvoirienne ».

Continuons l’exploration de ma Maîtrise par cet article, consacré à mes recherches cinématographiques dans « La Femme rompue ». C’est un joli souvenir, qui m’a formée sur le vif aux études cinématographiques :

Dans La Femme rompue, Simone de Beauvoir propose le portrait de trois femmes confrontées à des formes différentes d’échec, de dépendance et de solitude. Si Monique, héroïne de la nouvelle éponyme, est souvent étudiée à travers son rapport à son mari Maurice, à ses filles ou à son abandon progressif, certains détails de son portrait méritent également une attention particulière.

Parmi eux, ses références cinématographiques occupent une place discrète mais significative. Lorsque Monique évoque les films qu’elle regarde, Simone de Beauvoir ne cite pas simplement une activité de loisir : elle inscrit dans son personnage un rapport précis à la culture contemporaine.

Pourquoi Beauvoir mentionne-t-elle un réalisateur déterminé, et non une simple pratique générale du cinéma ? Pourquoi avoir choisi précisément Ingmar Bergman ? Les références cinématographiques contribuent-elles à construire Monique comme une femme cultivée, attentive aux productions artistiques de son époque ? Et surtout, les films auxquels elle fait référence sont-ils de simples éléments de caractérisation, ou peuvent-ils entrer en résonance avec sa propre histoire ?

L’analyse de ces références montre que le cinéma participe pleinement à la caractérisation du personnage. Il révèle une dimension intellectuelle et culturelle de Monique qui dépasse son seul statut d’épouse abandonnée. Mais l’enquête menée sur ces références ouvre également une autre piste : celle d’un possible jeu de miroirs entre les films cités, Monique et l’écriture même de Beauvoir.

I. Le cinéma comme indice de la vie culturelle de Monique

Monique est souvent enfermée, dans la lecture du récit, dans sa relation à Maurice. La crise conjugale occupe naturellement une place centrale : elle découvre progressivement l’infidélité de son mari et la fragilité d’un équilibre qu’elle croyait établi.

Cependant, réduire Monique à cette dimension reviendrait à oublier qu’elle possède une existence intellectuelle et culturelle.

Ses goûts cinématographiques participent de cette construction. Le cinéma apparaît comme un espace d’ouverture sur le monde contemporain. Monique n’est pas seulement une femme qui attend, qui souffre ou qui analyse son mariage : elle est aussi une spectatrice capable de recevoir des œuvres artistiques.

La référence à Ingmar Bergman lui donne donc une épaisseur supplémentaire. Beauvoir aurait pu se contenter de mentionner le cinéma comme une pratique culturelle générale. Le choix d’un réalisateur déterminé attire au contraire l’attention du lecteur sur la nature de ce que Monique regarde.

Le cinéma devient ainsi un marqueur de culture, mais aussi un élément susceptible de participer à la construction de son intériorité.

II. Pourquoi Bergman ? De la référence au réalisateur aux œuvres précises

Le choix de citer Ingmar Bergman n’est pas anodin.

Si Beauvoir avait voulu seulement signaler que Monique allait au cinéma, elle aurait pu mentionner une sortie quelconque ou une pratique culturelle générale. Le fait de donner le nom d’un réalisateur précis invite le lecteur à s’interroger sur sa fonction.

Il fallait donc se demander quelles œuvres de Bergman Monique pouvait effectivement avoir vues.

Cette question prend une importance particulière lorsque l’on replace l’écriture de La Femme rompue dans son contexte : Beauvoir écrit la nouvelle en 1965. Elle la publie à l’automne 1967. La recherche pouvait dès lors être menée non seulement à partir du texte publié, mais aussi à partir de la réalité cinématographique parisienne contemporaine de son écriture.

Une hypothèse s’est alors imposée : Beauvoir avait-elle choisi de véritables films, effectivement programmés à Paris en 1965 et 1966, dans de véritables salles, et éventuellement à des dates réelles ? Les références données à Monique pouvaient-elles ainsi renvoyer à une expérience cinématographique concrète, contemporaine de l’écriture de la nouvelle ?

Cette piste permettait également de poser une question supplémentaire : ces films correspondaient-ils à des œuvres que Beauvoir elle-même avait pu voir ?

Il ne s’agissait évidemment pas d’affirmer que Monique regarde nécessairement les mêmes films que Beauvoir, mais de rechercher les éventuels points de rencontre entre la fiction et le contexte culturel dans lequel elle est écrite.

III. Des Pariscope aux films : une enquête documentaire

Pour approfondir cette piste, il était nécessaire de dépasser la seule lecture du texte et de consulter les documents contemporains de son écriture.

Cette recherche m’a conduite à la Bibliothèque nationale de France, notamment aux Pariscope, en salle L. L’objectif était de retrouver les programmations cinématographiques parisiennes de septembre et d’octobre 1965 et 1966 (puisque Monique va au cinéma en septembre et en octobre, sans année précise) et de vérifier quels films de Bergman étaient effectivement accessibles au public à cette période.

Il s’agissait donc de rechercher les titres, les dates et les salles correspondant aux références cinématographiques de Monique.

Cette démarche ne relevait pas d’une simple curiosité documentaire. Elle permettait de tester une hypothèse littéraire : Beauvoir s’était-elle appuyée sur des références cinématographiques réelles et contemporaines de l’écriture de la nouvelle ?

La recherche s’est prolongée par le visionnage des deux films concernés, en salle P à la BnF.

Ce travail permet alors de revenir au texte avec une question plus précise. Que produisent ces références dans la construction de Monique ? Que disent-elles de sa sensibilité ? Et que peuvent-elles apporter à la compréhension de la nouvelle lorsqu’on connaît les œuvres auxquelles Beauvoir fait référence ?

IV. Les films de Bergman : une possible mise en abyme

L’intérêt de ces références ne réside donc pas uniquement dans leur fonction de marqueurs culturels.

Les films eux-mêmes peuvent entrer en résonance avec la situation de Monique. Le personnage regarde des œuvres qui mettent en jeu des relations humaines, des tensions intérieures, des rapports entre les individus et des formes de solitude. Leur présence dans son discours peut ainsi contribuer à éclairer sa propre sensibilité.

Il est alors possible d’envisager une hypothèse plus large : celle d’une mise en abyme.

Beauvoir fait regarder à Monique des films de Bergman, alors même qu’elle écrit cette nouvelle dans le contexte cinématographique contemporain de 1965 et 1966. Les œuvres évoquées dans la fiction peuvent ainsi fonctionner comme des miroirs à l’intérieur du récit : Monique regarde des histoires qui peuvent faire écho, directement ou indirectement, à ce qu’elle vit elle-même.

Cette hypothèse invite également à s’interroger sur la position de Beauvoir. Si les films auxquels Monique fait référence correspondent à des œuvres effectivement accessibles à Paris pendant l’écriture de la nouvelle, et si Beauvoir les avait elle-même vues ou connaissait leur contenu, la référence cinématographique pourrait prendre une dimension supplémentaire.

Le cinéma ne serait alors plus seulement un élément de caractérisation du personnage. Il deviendrait un espace de dialogue implicite entre l’autrice, son personnage et les œuvres regardées par celui-ci.

Il convient toutefois de distinguer ce qui peut être établi par les sources de ce qui relève de l’interprétation. La présence de références à Bergman dans le texte, la réalité des programmations cinématographiques et le contenu des films peuvent être documentés ; l’éventuelle intention de Beauvoir et la dimension de mise en abyme constituent, quant à elles, une hypothèse de lecture.

V. Du détail textuel à l’enquête littéraire

Cette recherche repose finalement sur un principe simple : dans une œuvre littéraire, un détail peut être porteur de sens.

Le nom d’Ingmar Bergman n’est pas nécessairement un élément secondaire ou décoratif. Il peut attirer l’attention sur la culture de Monique, mais aussi ouvrir une enquête sur les œuvres elles-mêmes et sur leur contexte d’apparition dans le récit.

C’est précisément ce qui m’a conduite à consulter les Pariscope de 1965 et 1966, puis à visionner les films concernés. Le travail ne consistait pas à transformer l’étude de La Femme rompue en étude sur Bergman ou sur Beauvoir cinéphile, mais à comprendre pourquoi Beauvoir fait entrer ces références dans la parole de Monique et ce qu’elles peuvent produire dans la construction du personnage.

La démarche était donc celle d’une analyse littéraire nourrie par une enquête documentaire et par la connaissance des œuvres auxquelles le texte fait référence.

Ainsi, l’étude des références cinématographiques dans La Femme rompue permet de porter un autre regard sur Monique.

Le cinéma révèle une femme cultivée, attentive aux productions artistiques de son époque, mais il peut aussi contribuer à éclairer sa sensibilité et son rapport au monde.

En intégrant des références à Bergman, Beauvoir rappelle que ses personnages féminins ne se réduisent jamais aux rôles sociaux qui leur sont assignés. Ils ont une relation au monde, aux idées et aux œuvres.

Le cinéma, bien que discret dans La Femme rompue, participe donc pleinement à la construction littéraire de Monique.

Et l’enquête menée à partir de ce simple nom de réalisateur montre comment, chez Beauvoir, un détail peut devenir une porte d’entrée vers plusieurs niveaux de lecture : la caractérisation d’un personnage, le contexte culturel de l’écriture et, peut-être, un jeu de miroirs entre l’œuvre regardée, le personnage qui la regarde et l’autrice qui les fait entrer dans le récit. J’ai appliqué la même méthode dans mon Master 2 puis en thèse, et toujours depuis, en lisant, visionnant et écoutant les œuvres citées par Beauvoir dans ses œuvres. Je fais de même dans mes autres recherches.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Les films de Monique : le cinéma comme élément de construction du personnage dans “La Femme rompue” de Simone de Beauvoir », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32410

« Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie I. » VADMC

Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie I.

Moi, je préférais le jaune, plus sérieux et plus calme que le violet. Qui était très sympa, très drôle par sa mauvaise foi. Mais je préférais le jaune.

Voir, aimer, retenir

Vous aurez tous et toutes reconnu la fameuse émission Les Badaboks, diffusée sur FR3 de la fin des années 1980 au début des années 1990. Ma mère, qui était aussi mon institutrice de maternelle, nous la diffusait à l’école, le jeudi après-midi. Dans cette émission, il y avait, outre les chamailleries du Jaune et du Violet, une mise en images soignée d’un album jeunesse, une émission de jardinage. Plus tard, une peluche de Maki a agrandi la famille des marionnettes. Et leur fameux « arrête de me dire arrête », à dire en fronçant le nez. Et leur parler « schtroumpf », à base de « bidulbuk », à décliner sous forme de nom, de verbe… et, à la fin, depuis leur toit en fer-blanc, les Badabok lançaient leur jeu, à savoir trouver l’énigme de la semaine. On pouvait leur envoyer notre réponse sur papier, d’autant que : « On adore les cartes postales. » Dont acte.

Dans mon quotidien d’enfant née en 1984, il y avait aussi, côté émission télé, chez ma meilleure amie de primaire, F., Le Club Dorothée. Certes, j’étais d’accord avec Télérama et Télérama Junior, qui hurlaient à la vulgarité, mais j’aimais beaucoup les histoires tellement compliquées d’Hélène et les garçons. Et Cri-Cri d’amour, avec sa mèche romantique, sa boucle d’oreille et son côté rebelle. Daniel était fade, mais formait un beau couple avec Hélène.

Il y avait, aussi, mes parents qui m’ont réveillée à cinq ans, un beau soir d’été 1989, pour que je regarde avec eux La Flûte enchanté, en direct, sur FR3 – oui, c’était la chaîne culturelle de l’époque. Je renvoie ici à mon article à ce sujet : https://vadmc.hypotheses.org/19301

Il y avait, aussi, chez ma grand-mère maternelle, à partir de l’enfance, à ses côtés sur son canapé : les films du dimanche soir sur TF1 (Pagnol, Fernandel, Louis de Funès) ; la messe retransmise en direct sur Antenne 2, chaîne du service public, le dimanche matin ; les feuilletons d’été (je me souviens du Château des Oliviers, avec la solaire Brigitte Fossey) ; les Maigret avec Bruno Cremer ; les Nestor Burma avec Guy Marchand et son saxophone ; Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy ; Le Bal d’Ettore Scola. Et en VHS, enregistrées ou offertes à ma grand-mère : Pagnol, Fernandel, films et sélection de sketchs et de chansons, Louis de Funès ; Fernand Raynaud (sélection de sketchs) ; Le Canard à l’orange, version Michel Roux et Nadine Alari. Par contre, adolescente, j’ai fermement refusé de voir La Cage aux folles, n’étant pas homophobe.

Par contre, j’ai totalement adhéré à la leçon antispéciste, anti-corrida, d’Heureux qui comme Ulysse, le dernier film de Fernandel, avec la très belle chanson de Georges Brassens. Il faut dire que j’étais élevée ainsi par mes parents, depuis ma première écoute de l’Histoire de Babar et mon premier visionnage de Bambi, entre autres. D’où, aussi, un de mes jeux d’enfance, où mes poupées Corolle protégeaient mes peluches des méchants chasseurs.

Chez ma grand-mère, on regardait aussi, ensemble : Dallas et son super-méchant JR, La Roue de la fortune, Christian Marin et sa clarinette, Les Chiffres et les lettres, plutôt soporifique, Pyramide, avec Patrice Lafont que je n’avais pas relié à son rôle dans Le Gendarme de Saint-Tropez, Maguy et son héroïne énergique, drôle et survoltée, Questions pour un champion et l’impeccable Julien Lepers, Fa Si La Chanter et Pascal Bruner, L’École des fans, 30 Millions d’amis et sa mascotte Mabrouk, Alf, Le Bébête Show, Fort Boyard, ses énigmes sportives et ses tigres qui me faisaient mal à voir tourner en rond. Ma grand-mère avait toutes les réponses aux jeux culturels, sauf pour le sport et le fromage. En plus de son tricot, elle faisait beaucoup de parties de Scrabble et des mots croisés.

Comme très bons souvenirs d’enfance, un qui date de mes six ans. Ma meilleure amie de primaire, F., m’avait proposé de regarder soit La Petite Sirène, de Disney, soit Dirty Dancing. Comme j’avais lu le conte, et que je ne savais pas que Disney avait changé la fin, j’ai choisi Dirty Dancing. Et, là : Patrick Swayze dans toute sa splendeur, dans l’eau, juste en pantalon chez lui, sur un tronc d’arbre, rossant l’infect Robbie, protégeant son amie d’enfance Penny. Et Jennifer Grey/Frances qui s’énerve car elle se trompe dans ses pas, en répétant sur l’escalier extérieur de la pension de famille où elle passe l’été en famille, sur « Wipe Out ».

Trois ans après, j’ai commencé la danse contemporaine, à la MJC d’Auxerre. Et ce, jusqu’à mes dix-huit ans, date de mon départ en fac. Neuf ans de bonheur hebdomadaire, chaque mercredi après-midi, avec d’autres filles et notre prof, Noëlle. Sans oublier le spectacle de fin d’année, soit dans notre salle de danse à la MJC, soit devant la MJC, juste sur le parvis de l’église Saint-Pierre, attenante à la MJC, en mode groupe d’Esmeralda (non, je n’ai pas aimé cette expérience). Soit au théâtre d’une petite ville proche d’Auxerre, Héry, grâce à une autre prof de danse, Pascale, tuée en 2020 avec son mari, par un chauffard. Revenons à quelque chose de plus sympathique : soit, aussi, au théâtre d’Auxerre, comme pour le spectacle de la fin d’année de Moyenne section, sur le thème de l’album jeunesse Le Magicien des couleurs. En effet, ma mère, qui était mon institutrice, avait fait un projet d’école avec une de ses collègues d’une autre école : adapter en spectacle de danse contemporaine Le Magicien des couleurs. Pendant l’année scolaire, nous sommes allé·es répéter et travailler au CREPS de Dijon, avec des danseurs et des danseuses, et des musiciens, dont Pascal, le mari de Pascale la prof de danse contemporaine. Puis, spectacle au théâtre d’Auxerre à la fin de l’année. Des souvenirs flous mais agréables.

Un autre visionnage et re-visionnage, en VHS, grâce à mon meilleur ami de maternelle et de primaire, C. : Tintin et le lac aux requins. Même en connaissant l’histoire, j’avais toujours peur pour Tintin, Nico et Nouchka, enfermés dans une pièce où l’eau monte inexorablement, dans le repaire sous-marin de l’infâme Rastapopoulos. Depuis, je me méfie des personnages adipeux qui portent une bague au petit doigt, comme l’avocat de 120, rue de la Gare, de Léo Malet, lu à l’adolescence, d’abord en bande dessinée dans l’adaptation de Tardi, grâce à la bibliothèque de BD de mon père, puis en roman.

Outre plusieurs Disney, vus en VHS et/ou cinéma (La Belle au bois dormant, Cendrillon, Bambi, Merlin l’enchanteur, Mowgli, Robin des bois, Dumbo, Fantasia, Les Aristochats, Peter et Elliott le dragon, La Belle et la Bête, Bernard et Bianca, Bernard et Bianca au pays des kangourous, Toy Story, Aladin, Le Roi Lion….), il y avait, chez mes parents, ma VHS du Roi et l’Oiseau. Mon demi-frère, plus âgé que moi, se plaint encore d’avoir mal au pouce d’avoir dû lancer et relancer ce chef-d’œuvre cinématographique avec la télécommande du magnétoscope.

Comme pour Bambi et Babar, j’avais bien retenu le côté anti-chasse de ce film, même si je n’avais pas déchiffré le message sur la tombe de la femme de l’Oiseau (je cite de mémoire) : « à mon épouse regrettée, victime d’un accident de chasse ». Et j’ai applaudi, tout en ayant très peur pour eux, à l’histoire d’amour du « petit ramoneur de rien du tout » et de sa « charmante bergère ». Sans oublier la faconde de l’Oiseau : « Mesdames, Messieurs… » ; « (…) et pour qui les gardait-elle, ses bons gros moutons ?? Mais pour vous, mes amis les lions ! » ; « Et soudain : le Roi ! » ; « (…) échevelés, livides [les moutons]… au milieu des tempêtes ! » (merci Victor Hugo). Et d’autres phrases, d’autres personnages : « Mais… vous m’aviez dit qu’ils seraient libres ! » (la bergère au Roi) ; « le travail, c’est la liberté. » (le Roi à la bergère, merci Hitler et son humour au fronton des camps de la mort) ; « les oiseaux, les oiseaux, les voilà, ils arrivent ! » (un petit garçon de la ville basse aux autres habitant·es) ; « tiens, c’est drôle, je ne les voyais pas du tout comme ça. » (une vieille dame, à sa fenêtre, tout en essuyant une assiette). Il faut dire que les oiseaux, outre l’Oiseau, sont… des lionnes, des lions, un tigre, un petit chat tigré, sauvé par le tigre d’un dompteur, le ramoneur, un ours. Mais, chez Grimault et Prévert, il n’y a pas de barrières entre les espèces !

Merci à eux, merci à leur troupe d’animateurs et d’animatrices, merci aux voix des personnages. Dont Claude Piéplu, voix de l’obséquieux maire du palais, retrouvé bien plus tard dans un Maigret avec Bruno Crémer, puis dans la comédie légère Le Diable par la queue. Et Raymond Bussières, dont la voix était bien moins grave quand il était jeune, assis sur un réverbère, à se moquer des gendarmes, dans L’Assassin habite au 21 . Ou à dire « boulot boulot, menuise menuise » à Serge Reggiani dans Casque d’or. Jusqu’à le retrouver, quand j’étais jeune adulte, en voyou dans la comédie nord-américaine Deux têtes folles. C’est d’ailleurs à la voix grave qu’il y a que je l’ai reconnu et que j’ai fait le lien entre toutes les fois où je l’avais vu puis entendu.

Je garde précieusement de ce film, aussi, l’image immobile du couple du ramoneur et de la bergère regardant les étoiles scintillantes, assis sur un toit, avec la musique cristalline de W. Kilar.  De même, je garde quelques images de films que mes parents m’ont fait voir à la télévision, sur VHS enregistrée, ou en direct, dans les années 1990, et que j’ai vus et revus depuis – ou pas : Letal (Miguel Bosé), un travesti, écartant doucement un rideau de perles, sur les premières notes de « Un año de amor », dans Talons aiguilles ; Edward Ferras (Hugh Grant) jouant avec des ciseaux plutôt que de se jeter aux pieds de sa bien-aimée (Emma Thompson), dans Raison et Sentiments ; Nanni Moretti à Vespa dans Rome, dans Journal intime ; l’atmosphère moite de L’Odeur de la papaye verte ; l’énergie, la joie, l’intelligence, la peine, la sournoiserie, puis le bonheur double final, dans Beaucoup de bruit pour rien ; des souvenirs désagréables mais non identifiés de Raining Stone et de Ladybird de Ken Loach ; les courses-poursuites dans L’Année du dragon (celui-là… l’ai-je vu en entier, ou me suis-je faufilée dans le salon, avant d’être ramenée dans ma chambre ?). Et Resnais-Arditi-Azéma, avec Smoking/No Smoking : ma préférence va (toujours) à Smoking, plus drôle, avec quelques répliques cultes, passées dans le langage familial : « p’tites dalles brisées, Mâme Tisdel ? » ; « APPLEWICK ! Mais où il est, ce c… ? » ; « Et Carl Nielsen, vous connaissez, Carl Nielsen ? » ; « Non ! Monsieur Lapin ! » Mémorable. Et les films de Rohmer, à la fin de l’adolescence. À jamais, un de mes cinéastes favoris.

Il y a eu aussi la violence de Capitaine Conan, vu au cinéma lors de sa sortie, comme je l’ai raconté ailleurs . Très bon souvenir, par contre, dans le même cinéma haut-savoyard, à l’été 98, de la reprise de Grease, certes en VF (sauf pour les chansons, incompréhensibles du coup), toujours avec mes parents. J’avais cru, d’ailleurs, que les lycéens du film étaient des collégiens, au vu de leur peu de maturité, et qu’ils passaient leur brevet à la fin du film, et non leur bac.

Avec mes parents, au cinéma d’Auxerre (salut salut aux propriétaires de l’époque, les L.), il y a eu, entre autres, Sur la route de Madison : douceur, mélancolie, amour impossible. Et cette danse, lente, entre le héros et l’héroïne. Va savoir, de Rivette : intelligence, fluidité, humour, absurde. Et le Paris estival du tout début du vingt-et-unième siècle : chef-d’œuvre tranquille. La Parenthèse enchantée, de Michel Spinosa : la jeunesse de mes parents, leurs combats féministes.

Il y a eu, avant, L’Étrange Noël de M. Jack et Un Noël chez les Muppets, deux films que j’avais beaucoup aimés, mais où j’étais, aussi, bien contente d’être en sécurité entre mes parents, parce que, tout de même, le savant fou et Oogie de M. Jack font peur, de même que le fantôme des Noëls à venir dans les Muppets – et peut-être quand même le fantôme des Noëls passés, avec ses yeux fixes de droguée. Et les courts-métrages de Nick Park, avec et sans Wallace et Gromit. Puis les autres aventures du duo chien-homme. Et Les Quatre Filles du Docteur March, avec Winona Ryder et les yeux bleus, si bleus, de Gabriel Byrne, que je retrouvais quelques années après Le Cheval venu de la mer. Avec juste ma mère, à Paris, aux Sept Parnassiens, il y a eu Le Jardin secret. J’ai lu tout de suite ensuite le roman, offert par J., une amie de mes parents. Et Princes et Princesses, ressorti pendant le succès de Kirikou, au même cinéma, toujours avec ma mère. Et, à Auxerre, La Vie ne me fait pas peur, de Noémie Lvosky : je ne m’y suis pas retrouvée, mais j’ai beaucoup aimé le film et la dernière partie, celle du voyage en Italie, comme une promesse de voyages personnels à venir.

À la maison, il y avait, aussi, quelques vieux films, à partir de l’adolescence  – pas ceux avec Gabin en vieillard hurlant contre les jeunes, les femmes, les… , ni ceux avec Fernandel montrant sa dentition et rien d’autre, ceux-là, mes parents les avaient supportés étant enfants et adolescents -, plutôt La Dolce Vita, ma révélation du cinéma italien, avant les Moretti. Et, avec mon père, les James Bond version Sean Connery, Willow, les Indiana Jones, Les Tontons flingueurs et les westerns spaghettis : oh là là, Clint Eastwood !! Poncho, chapeau, barbe de trois jours, yeux verts fendus…. miaou miaou miaou. Ok, aussi, le talent de Sergio Leone et la musique d’Ennio Morricone. Ok. Certes.

Apprendre à regarder

De mon côté, côté films, émissions et documentaires vus à la télévision et au cinéma, enfant puis adolescente, il y a, d’abord, beaucoup de vieux films. Ceux du lundi et du mercredi après-midi, quand j’étais au début du collège, donc milieu des années 90 (que saint Patrick Brion soit remercié pour des siècles et des siècles) : La Belle et la Bête, cette fois version Cocteau, qui m’a fait autant peur, voire plus, que celle de Disney, à cause du noir et blanc et de l’apparition de la Bête ; les Sinbad ! : aventures, Technicolor, effets spéciaux qui m’impressionnaient, car pas soignés à l’ordinateur ; L’Assassin habite au 21 ; Jason et les Argonautes (idem que pour les Sinbad) ; Jason contre les Amazones – je suis flottante sur le titre exact : là, la misogynie du film m’a fait hurler (intérieurement) : non mais oh, c’est quoi ces filles qui se battent pour un type, même pas beau ni intelligent ? Et même, de toute façon, quand un garçon essaye de semer la zizanie dans un groupe de filles…. on le vire ! Bouge, abruti !

Merci papa-maman, maman-papa, de m’avoir créée féministe, en plus d’athée, d’écologiste, anti-raciste, pro-LGBTQIA+, anti-validiste, anti-spéciste, anti-âgiste.

Comme notre professeure d’anglais de Cinquième, Mme R., nous avait fait regarder un extrait de L’Inconnu du Nord -Express, d’Hitchcock, le père d’un de mes amis, A., lui avait offert la collection VHS d’Hitchcock. Ou du moins une bonne partie. A., très généreusement, m’avait prêté ses VHS. J’ai vu : Les Oiseaux (plus jamais jamais jamais. Jamais, même avec la lumière allumée) ; La Main au collet ; Le Procès Paradine ; Soupçons ; Rebecca ; La Maison du Dr Edwards ; Les Enchaînés.

Mme R., quant à elle, m’avait prêté L’Inconnu du Nord -Express. Heureusement, car quand elle a voulu nous le passer en entier à la fin de l’année, mes camarades ont protesté (« le noir et blanc, ça fait mal aux yeux »). Puis se sont jetés sur Independance Day, suite à l’invitation de la classe d’à côté. J’ai été soulagée d’entendre la sonnerie de la fin de l’heure de cours, même en n’ayant pas vu la fin de cette grosse machinerie hollywoodienne. Pendant l’année, Mme R. m’avait très gentiment prêté, aussi, Le Faucon maltais, qui m’a laissée perplexe, et Corinna, Corinna, beau et solide film antiraciste. Je l’ai aujourd’hui, en DVD. Thank you, Mrs R.!

Enfant, j’ai vu quelques vieux films de La Dernière Séance, animée par Eddy Mitchell. Je me souviens de Prince Valiant, celui qui coupe une plante pour arriver à respirer sous l’eau, qui poursuit en vain le Chevalier noir, qui tombe amoureux de la belle Aletha, promise à un autre… et qui a pour ami d’enfance un autre Viking, Voltar, qui a son franc-parler : « Un signe ne vaincra pas Sligon ! » Par contre, un bon coup d’épée dans le dos du traître en question, si. Et Les Vikings, justement, avec un conflit fraternel souterrain, Janeth Leigh à nouveau en prix du vainqueur, et, scène époustouflante, Kirk Douglas en prince viking, marchant sur les rames enflammées d’un drakkar mortuaire.

À l’adolescence, je me suis mise au Cinéma de minuit (saint Patrick Brion, etc., bis). Ma mère enregistrait le film le dimanche soir, puis je le regardais le samedi après-midi suivant. Parfois, mon père venait « lire le journal », pendant que je regardais le film. Et donc, mon père regardait le film avec moi. Parmi les dizaines de films, que retenir, quelles titres écrire ici, et sans me tromper d’époque de visionnage ? Tant pis, je me lance. Les westerns avant Leone : John Ford, Howard Hawks, Delmer Daves, le menton sexy de Kirk Douglas. Les films avec Errol Flynn : L’Aigle des mers, Capitaine Blood, Robin des bois (aussi bien que le Disney). Bette Davis dans Eve. Richard Burton et Elizabeth Taylor dans Cléopâtre. Gene Tierney dans Laura. Suzy Delair dans Quai des orfèvres (impossible de la relier à Madame Pivert des Aventures de Rabbi Jacob à l’époque). Les films de Carné, Duvivier, Grémillon, avec ou sans Gabin jeune (plutôt avec). Barbra Streisand dans son film Yentl. La même dans On s’fait la valise, doc ? Bernadette Lafont dans La Fiancée du pirate. Françoise Fabian, Dominique Blanc et ? et Pierre Arditi dans Plaisir d’amour. Marcello Mastroianni dans Les Nuits blanches. Gassman, Sordi, Tognazzi dans Les Nouveaux Monstres. Alain Delon dans Rocco et ses frères. Et le très beau Vittorio de Sica, si jeune alors, dans Il signor Max et Ces hommes, quels mufles ! Que j’ai retrouvé, plus tard, toujours aussi élégant, dans Madame de… Bon, je m’arrête ici, sur la valse de George van Parys dans ce joyau de film.

Passons aux émissions et documentaires. Oh ! Mais aussi… au duo anglais déjanté d’Ab’Fab’ ! Absolutely Fabulous, feuilleton anglais, diffusé le samedi en début de soirée sur cette nouvelle chaîne du service public, ARTE, que je suis depuis le premier mouton (les fans d’ARTE me comprendront, les autres chercheront ce générique fameux des débuts de la chaîne).

J’enchaînais avec Histoire parallèle, de et avec Marc Ferro. Et le dimanche après-midi, sur la Cinquième, j’ai un temps suivi l’émission historique de Laurent Joffrin : Chantons sous l’Occupation, La Délation sous l’Occupation, Le Voyage d’Automne.

Retour sur ARTE le dimanche soir, pour les dessins animés anciens. Quand j’étais petite, j’étais plutôt Ça Cartoon ! sur Canal +, en clair. Sur la même chaîne, enfant, je suivais, plus ou moins avec l’autorisation de mes parents, Les Nuls (« Mais où ai-je mis mon stylo ? »). Bon, en fait, j’avais le droit de regarder l’émission en famille (mes parents, mon demi-frère, ma demie-sœur, plus grands que moi) uniquement le samedi soir, mais j’arrivais parfois à regarder quelques bribes des émissions de la semaine. Puis, ce furent Les Guignols et Les Deschiens, autres éclats de rire quotidiens, heureusement pendant de longues années. J’ai parlé ailleurs des spectacles de danse contemporaine, et de marionnettes de Philippe Gentil, vus avec mes parents à Paris. J’ajoute ici les spectacles de la troupe Deschamps-Makeïeff, celle des Deschiens et d’autres intermittent·es du spectacle. Que de rires et d’émotions, là encore.

Au cinéma, je suis allée voir…. non, attendez, je vais tout de même parler des quelques séances ciné avec mes amies : certains Disney des années 90, vus avec ma meilleure amie F., sa sœur aînée, amie de collège de ma demie-sœur, et ma demie-sœur. Je garde un meilleur souvenir de ses séances de cinéma amicales que de quelques-uns des films vus : autant La Belle et la Bête m’avait enthousiasmée, et j’avais été stupéfaite de la nouveauté graphique de Toy Story, autant Le Roi Lion et Aladin ne correspondaient pas à mes images de l’Afrique et du Moyen-Orient. Et je trouvais leur dessin laid.

Quant à Titanic, je l’ai vu à sa quarante-sixième semaine d’exploitation à guichets fermés (au moins), une des seules fois où j’ai cédé à la mode et à l’invitation d’une amie, et où je m’en suis bien repentie. En effet, le groupe d’amies et de mères dont je faisais partie était dispersé dans la salle, au vu de l’abondance du public. Du coup, je n’étais pas à côté de l’amie qui m’avait invitée. Et, je me suis ennuyée, quelque chose de bien, à cet énorme chose croulante, et bien patriarcale. Oui, parce qu’à cette époque, j’avais lu et relu Le Deuxième Sexe, et lu La Drôle de guerre des sexes dans le cinéma français, mes deux piliers critiques du moment – qui sont toujours là aujourd’hui, d’ailleurs. Donc, la scène soi-disant ultra-romantique où machin soutient chose sur le pont arrière du bateau…. non merci. Quant au reste… quel ennui !

Par contre, j’ai été prise jusqu’aux larmes par La Vie est belle, celle de Benigni, film vu avec mon amie Sarah, ma meilleure amie du collège. Quelques années auparavant, nous avions vu Anastasia, de Don Bluth. À la sortie, j’avais dit mon agacement devant l’anti-communisme primaire de ce film. Sarah m’avait alors raconté qu’un de ses grands-pères avait dû fuir l’URSS, à cause de l’antisémitisme qui y régnait. Du coup, je me suis tue. Pour le film de Benigni, nous étions d’accord : très grand.

Pour les films vus seule, outre les films anciens vus seule et les films récents vus avec mes parents à Paris, dont j’ai parlé ailleurs , il y a quelques films récents, vus à Auxerre dans les années 90. En vrac : Matilda, James et la Pêche géante, Le Mariage de mon meilleur ami, Austin Powers, Mon beau-père et moi, Mafia Blues, les James Bond avec Pierce Brosnan, Chapeau melon et bottes de cuir. Et le premier Star Wars, repris en version restaurée en 99, si mes souvenirs sont bons. Mon demi-frère m’a alors prêté ses VHS de L’Empire contre-attaque et du Retour du Jedi. Je suis alors allée voir l’épisode un de Star Wars, La Menace fantôme, qui m’a déçue : beaucoup d’effets spéciaux, peu de scénario.

Quand les images deviennent une pensée

Au cinéma d’Auxerre, j’ai aussi vu mon premier Truffaut : Jules et Jim, suivi, la semaine suivante, des Deux Anglaises et le Continent. J’ai réussi, adolescente petite-bourgeoise gâtée que j’étais, à persuader mes parents de m’acheter les romans tout de suite. Et quelle merveilleuse soirée j’ai passé dans ce même cinéma, pendant mon année de Quatrième : Un Américain à Paris, sur le très grand écran de la plus grande salle, puis intervention de Leslie Caron en personne. Quelle émotion de la voir en vrai ! Puis, pour finir la soirée, mon premier Lubitsch : La Veuve joyeuse, Maurice Chevalier qui accentue son accent français, Jeannette MacDonald qui tourbillonne, Edward Everett Horton qui fait très bien le « oui oui, bien sûr… mais comment ?? », comme dans Top Hat et d’autres films sublimes.

Moins sublimes, parfois bien, ces quelques films vus pendant mes deux voyages scolaires en Italie (Quatrième et Première). Toujours en vrac, sans rappel chronologique : Le Grand Bleu (tellement ennuyeux que je ne suis pas arrivée à m’endormir devant) ; Sleepy Hollow (oui, j’ai bien dormi, merci) ; La Septième Porte (j’ai beaucoup aimé) ; euh… aucun autre souvenir.

Je terminerai cette partie par un hommage à mon professeur de français de Seconde, monsieur D.. Pendant cette année-là, 1999-2000, il nous a appris à regarder un film, grâce à Une partie de campagne, de Renoir. Nous avions déjà étudié la nouvelle de Maupassant. Monsieur D. nous a décomposé le film, par plan, si je me souviens bien. Merci, monsieur D.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie I. », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32675

Giono Pagnol Eau VADMC

Le retour de l’eau : Giono, Pagnol

Les défis écologiques du vingtième siècle en France concernaient déjà l’eau, entre autres. Deux écrivains provençaux, Jean Giono et Marcel Pagnol, ont basé l’intrigue de deux de leurs ouvrages, L’Homme qui plantait les arbres (1953, film d’animation de Frédéric Back en 1987) et L’Eau des collines (film, 1952, romans, 1963), sur le manque d’eau dans le sud-est de la France. Chez Giono comme chez Pagnol, il s’agit de ressouder la communauté humaine, en faisant revenir l’eau.

Les motivations des héros et héroïnes sont cependant différentes : le berger Elzéard Bouffier souhaite faire revivre une région, non en prenant femme comme l’artisan de Regain (1930, filmé en 1937 par Pagnol), mais en plantant des graines et des glands, inlassablement, lustres après lustres. Jean de Florette, le fils de la paysanne Florette, reprend la ferme de son oncle Pique-Boufigue, mais ses plantations n’arrivent pas à éclore, car la source au bout de son champ a été bouchée par le sinistre Ugolin avant son arrivée. Jean de Florette meurt endetté, après son fils Paul, quinze ans (absent dans les romans). Sa femme devient folle de douleur et leur fille Manon jure de se venger. Ce qu’elle fait, à l’orée de l’âge adulte, en bouchant l’eau qui va ensuite au village et dans les champs, dont celui qui appartenait à son père, racheté par Ugolin. D’un côté, la longue patience pour faire resurgir les nappes phréatiques et les sources cachées, de l’autre l’attente souffrante pour toucher le criminel et ses complices passifs et passives, les villageois·es qui savent tout mais n’ont rien dit ni empêché.

Giono glorifie la figure du solitaire faisant le bien sans rien attendre en retour, Pagnol décrit des clans fermés sur eux-mêmes, dont seule la privation suprême ouvre, un peu, l’intelligence, grâce, aussi, aux actions de l’instituteur Maurice (film)/Bernard (roman), né hors du village. Pagnol, fils d’instituteur et professeur d’anglais à ses débuts, valorise la figure du savoir et de la connaissance, qui « expose le chiendent au soleil pour le faire mourir », selon la métaphore végétale employée dans le film. L’instituteur organise une catharsis publique, dans la cour de l’école, en confrontant Ugolin, son oncle le Papet, ancien amoureux de Florette, et les principales figures villageoises masculines (le maire, le boulanger, le boucher, le menuisier, plusieurs paysans…) à la fille du bossu Jean de Florette. Puis, il se rend chez Manon pour lui demander de déboucher la source, ce qu’ils font finalement tous deux.

La banalité du Bien contre celle du Mal, Giono contre Pagnol ? Non, un cheminement vers la réunion et l’entente, via l’eau, qui coule, source de vie et qui nourrit plantes, humain·es et animaux. De quoi faire attention à ne pas gaspiller le précieux liquide.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Le retour de l’eau : Giono, Pagnol », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/14015

Interview des Sœurs Barbault

“Le cinéma, ça vient de soi” – Interview des Sœurs Barbault

Émilie et Sarah Barbault sont sœurs et réalisatrices : clips, séries, film, rien ne leur résiste, tout les intéresse. Un grand merci à elles pour leurs réponses complètes et passionnantes.

Tiphaine Martin – Comment êtes-vous devenues réalisatrices ?

Émilie et Sarah Barbault – Nous inventons des histoires depuis que nous sommes petites. Notre père était producteur de films, nous avons ainsi baigné dans le milieu du cinéma. Sarah a commencé par faire l’École d’Art Saint-Luc à Bruxelles, elle est devenue graphiste et elle a travaillé dans le milieu de la presse. Émilie a toujours voulu devenir réalisatrice, mais elle a entrepris des études de droit et elle a passé le concours à l’université Paris-Assas. Parallèlement, nous avons hanté les tournages de films, en étant techniciennes, scripte pour Emilie, assistante réal et régisseuse pour Sarah. Et nous réalisions des courts-métrages pendant le week-end. En 2012, nous nous sommes consacrées uniquement à la réalisation, nous avons réalisé notre premier clip pour le groupe Minor Alps (co-fondé par Matthew Caws, fondateur du groupe Nada Surf) [en ligne sur notre site, cf. le lien à la fin de l’interview]. Nous avons ensuite enchaîné les clips, des publicités, continué à réaliser des courts métrages, puis nous avons réalisé les épisodes de la websérie C’est quoi ton nom, créée par le duo Blankass. C’est ainsi que nous sommes rentrées complétement dans la fiction, d’où la réalisation d’épisodes pour la série de France 2 Un si grand soleil.

T.M. – Voyez-vous des différences entre tourner des clips et réaliser des films pour la télévision ou le cinéma ?

E.S.B. – Techniquement, il n’y a aucune différence entre les différentes formats (clips, pubs, films pour la télévision, séries). Ceci dit, un clip, c’est la liberté narrative la plus totale, chacun possède son style, du plus abstrait au plus réaliste. Dans une quotidienne comme « Un si grand soleil », la, le réalisateur·trice n’intervient pas sur le scénario, on filme ce qui a été écrit en amont. Même si on essaie toujours d’aller un peu plus loin, et d’apporter un peu de poésie. Pour un unitaire pour la télé, on va pouvoir apporter notre point de vue sur l’ensemble du scénario, une collaboration avec le ou la scénariste est essentielle, on essaiera ensemble de renforcer certaines choses, par exemple si on veut que le héros existe encore plus, on pourra essayer d’ajouter des scènes du quotidien qui le montreront dans son intimité, pour nous il est essentiel que les personnages soient vivants, on aime montrer une certaine réalité… Et au cinéma, pour un film d’auteur comme le nôtre, on est très libre, car on choisit les comédiennes et comédiens, et c’est notre histoire que l’on réalise. Le cinéma, ça vient de toi.

De toute façon, nous abordons chaque projet avec la même passion, on trouve notre bonheur dans chaque format.

T.M. – Pourquoi venir tourner à Joigny ?

E.S.B. – Nous sommes tombées amoureuses de Joigny et nous y habitons maintenant toutes les deux, avec nos familles. Enfants, nous avions l’habitude de venir passer certaines de nos vacances à Sens. En 2008, nous avons visité des maisons dans l’Yonne, dont Joigny, diligentées par notre mère qui souhaitait s’installer dans le coin. Finalement, c’est nous qui y habitons. Et nous trouvons que ce sont des lieux inspirants, les côteaux, la vue spectaculaire, les maisons, la café de Laïd, les ciels, le pont… Un matin, on a eu une certitude, il fallait que notre film se passe à Joigny. La film évoque un retour aux sources, et, l’été dernier, en regardant le ciel rose, spectaculaire, qui se couchait, ces sources sont devenues Joigny. 

T.M. – Quand et comment est née l’idée de votre prochain film, Retour à Joigny ?

E.S.B. – C’est un projet assez autobiographique, l’héroïne a des choses de nous deux en elle, il y a le personnage du père (qui sera interprété par l’immense Jean-Pierre Darroussin) qui ressemble beaucoup au nôtre, le personnage de la mère a été victime d’inceste de la part de son beau-père, comme la nôtre… 

Nous avons écrit une première version du scénario il y a presque 6 ans maintenant. Notre ami, le très talentueux scénariste Jérôme Reybaud, nous a aidé à le retravailler en élaguant, en nous poussant à aller plus loin dans nos envies et dans notre imaginaire. Nous avons également fait un travail de réécriture pour adapter notre histoire à Joigny, qui se passait initialement en Belgique, et encore avant à Los Angeles. Le scénario a tellement évolué… La première version s’appelait Sasha In L.A., aujourd’hui nous avons  Retour à Joigny en tête, mais on l’appelera peut-être définitivement Sasha de Joigny. C’est le titre qui nous plaît le plus !

T.M. – Ce nouveau film a-t-il des liens avec vos autres productions ?

E.S.B. – Oui, il est un peu relié à notre court-métrage Pleurez des larmes d’enfance (2016). Le personnage de la mère de Sasha, Tessa, qui sera interprété par la magnifique actrice norvégienne Elisabeth Mortensen, est, comme on vous l’a dit, inspiré de notre maman, l’écrivaine et journaliste Tootsie Guéra. Pour le reste…. il faudra attendre la sortie du film en salles ! Ajoutons que maintenant, après toutes nos réalisations différentes, nous connaissons notre style, nous savons ce que nous aimons et ce que nous n’aimons pas. Quand nous faisons des repérages, nous visualisons tout de suite notre mise en scène.

T.M. – Quels sont les rôles principaux et qui les tiendra ?

E.S.B. – Donc…

Personnages, comédiennes et comédiens : Sasha (Sara Mortensen) ; David (Jean-Pierre Darroussin) ; Matthieu (Jean-Christophe Folly) ; Tessa (Elisabeth Mortensen) ; Philippe (Philippe Rebbot) ; Laurence (Maëlle Genet) ; la vétérinaire (Juliette Plumecocq-Mech) ; Vincent (Alban Aumard que nous avons rencontré et dirigé sur Un si grand soleil ), entre autres.

Résumé : Et s’il n’était finalement jamais trop tard pour changer de vie ?

Sasha, 38 ans, revient dans la maison de son enfance à Joigny en Bourgogne, après avoir tout envoyé balader : Londres, Philippe son conjoint, son métier de photographe plutôt bancal. 

Un peu perdue, comme ce chien qui la suit jour après jour, elle recherche calme et réconfort en attendant de pouvoir partir se réinventer ailleurs. Mais son entourage, Tessa sa mère, David son père, Laurence son amie de toujours, et Matthieu le nouveau patron du café de quartier, faisant face eux aussi à leurs propres difficultés, ne peuvent pas lui apporter l’apaisement qu’elle est venue chercher. Et ils ont du mal à comprendre son désarroi, qui pourrait peut-être cacher quelque chose de plus profond…

Émilie et Sarah Barbault

 

Site des réalisatrices, avec les clips, les pubs, les épisodes de websérie et de téléfilm – à consommer sans modération : https://www.emiliesarahbarbault.com/biofilmo

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Émilie et Sarah Barbault, « “Le cinéma, ça vient de soi” – Interview des Sœurs Barbault », Voyages autour de mon cerveau, mars 2021. URL : https://vadmc.hypotheses.org/1395