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« Manger en capitaliste : côté riche, côté pauvre - Le Triangle d’or » VADMC

Manger en capitaliste, côté riche, côté pauvre : Le Triangle d’or

De ses très longs ongles délicatement manucurés et vernis, elle saisit un macaron. Elle en prend une bouchée, puis le repose sur le porte-gâteaux abondamment garni. Marie-Antoinette de Sofia Coppola ? Non, Le Triangle d’or, d’Hélène Rosselet-Ruiz (2026).

La comparaison avec le film de Sofia Coppola n’est pas seulement un jeu de mémoire cinéphilique. Comme dans Marie-Antoinette (2006), la nourriture apparaît ici comme un spectacle : couleurs, raffinement, abondance, beauté fragile des pâtisseries. Mais là où Coppola filmait une reine adolescente découvrant le vertige de la consommation aristocratique, Hélène Rosselet-Ruiz observe un monde contemporain où les objets semblent parfois perdre leur valeur dès qu’ils sont possédés.

Dans Le Triangle d’or, manger ne signifie pas seulement se nourrir. La nourriture révèle un rapport au monde, aux autres et aux choses. Le couple saoudien que sert Lora (Malou Khebizi) incarne une consommation détachée de l’usage. Un soir, Souria (Soundos Mosbah) et son amant (Kassem Al Khoja) demandent à Lora d’acheter tous les burgers d’un Burger King. Mais pendant qu’elle s’acquitte de cette tâche, ils font l’amour. Le lendemain matin, Lora découvre devant leur chambre les sacs remplis de burgers intacts. La scène pourrait sembler anecdotique ; elle est pourtant d’une grande violence symbolique. Le geste essentiel n’est pas d’avoir mangé : c’est d’avoir pu acheter en quantité, sans même se soucier de consommer.

La même logique apparaît avec les sushis. Les boîtes préparées restent presque intactes. Dans les deux cas, la nourriture devient moins un objet de plaisir qu’une preuve de pouvoir : pouvoir commander, pouvoir disposer, pouvoir abandonner.

Le gaspillage alimentaire rejoint alors une réflexion plus large sur la consommation capitaliste. Comme l’analyse Ashley Mears dans Very Important People (La Découverte, 2023), certains milieux privilégiés manifestent leur richesse moins par l’usage des objets que par la possibilité de les dépenser sans nécessité. La valeur sociale n’est plus seulement dans ce que l’on possède, mais dans ce que l’on peut se permettre de ne pas utiliser.

Pourtant, Lora n’est pas définie par le manque. C’est même toute la finesse du film : elle ne regarde pas le monde de Souria avec envie.

Lorsqu’un ancien camarade de collège devenu employé au Burger King lui offre un burger, ce même aliment change complètement de signification. Pour Souria et son amant, il était le signe d’une consommation anonyme et gaspillée. Pour Lora, il devient un geste d’attention, d’amitié.

Elle découvre également la cuisine saoudienne et l’apprécie. Le film refuse ainsi d’associer une culture culinaire à une classe sociale : ce n’est pas la cuisine saoudienne qui est interrogée, mais le rapport consumériste aux choses.

Cette différence apparaît encore davantage lors de l’anniversaire de la sœur de Lora. Elle offre un magnifique gâteau à étages, couvert de bougies, et du champagne à partager avec les invités. Lora aussi dépense pour quelque chose qui n’est pas nécessaire. Mais son argent produit autre chose : une fête, une relation, un souvenir commun.

À l’accumulation s’oppose donc la circulation. À la possession s’oppose le don.

Cette opposition dépasse rapidement la nourriture. Le dressing de Souria raconte la même histoire que ses repas abandonnés. Vêtements luxueux, chaussures innombrables, sacs à main précieux : la richesse se manifeste par la profusion. Ici encore, la référence à Sofia Coppola s’impose, cette fois avec The Bling Ring (2013).

Chez Coppola, les adolescent·es fasciné·es par les célébrités passent du regard au désir, puis du désir au vol. Chez Lora, le mouvement est tout autre. Elle touche les vêtements, les chaussures, prend un selfie avec une paire de chaussures et un sac à main. Puis, elle envoie les photos à sa sœur pour lui montrer l’univers extraordinaire dans lequel elle travaille. Elle ne cherche pas à devenir propriétaire de ces objets. Elle témoigne d’un monde auquel elle a accès sans vouloir s’y dissoudre.

Lora possède peu, mais elle possède un avenir : elle attend d’intégrer l’armée comme soldate. Souria, au contraire, vit dans une abondance extrême mais dans une position d’attente : installée dans un hôtel particulier grâce à son amant, un riche prince saoudien, elle espère encore accéder à une place reconnue auprès de lui, tout en demeurant enfermée dans une existence entièrement organisée autour de son désir à lui. Souria n’est donc pas simplement une incarnation du luxe. Elle est un personnage beaucoup plus complexe.

Le film révèle que Souria n’a pas toujours été cette femme entourée de marchandises. Elle raconte avoir été étudiante aux Beaux-Arts. Elle bénéficiait d’une bourse, mais ses frères l’ont faite supprimer et lui ont ordonné de rentrer en Arabie saoudite. C’est après cette interruption forcée qu’elle rencontre son amant.

Son histoire empêche donc toute caricature. Souria n’est pas une femme superficielle fascinée par les objets : elle est une femme dont un projet d’existence a été interrompu. Elle n’a pas pu devenir artiste ; elle vit désormais dans un univers où le beau existe surtout sous forme de marchandises.

Elle porte le luxe, manipule le luxe, consomme le luxe. Elle est aussi devenue, dans une certaine mesure, une marchandise de luxe.

Cette idée rejoint les réflexions de Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe (1949) sur la construction sociale de la féminité. Beauvoir écrit (Gallimard, 1987, p. 88-89) :

Être féminine, c’est se montrer impotente, futile, passive, docile. La jeune fille devra non seulement se parer, s’apprêter, mais réprimer sa spontanéité et lui substituer la grâce et le charme étudié que lui enseignent ses aînées. Toute affirmation d’elle-même diminue sa féminité et ses chances de séduction.

Cette analyse éclaire le personnage de Souria sans l’épuiser. Le film montre une femme dont le corps, les gestes et l’apparence semblent entièrement organisés autour d’une féminité spectaculaire : les gestes gracieusement étudiés, les vêtements, les bijoux, les sacs, les longs ongles soigneusement manucurés. Ces derniers sont à la fois des signes de beauté et des signes possibles d’empêchement : ils ornent la main autant qu’ils l’éloignent du travail manuel.

Mais le film ne transforme pas Souria en simple victime. Car si elle est dominée comme femme par un système patriarcal, elle exerce aussi une domination sociale sur Lora. Cette contradiction rappelle une autre réflexion de Beauvoir dans La Force de l’âge (1960), lorsqu’elle évoque le procès des sœurs Papin et les milieux bourgeois qui entouraient cette affaire (Folio, 1999, p. 151-152) :

À Rouen comme au Mans, et peut-être même parmi les mères de mes élèves, il y avait certainement de ces femmes qui retiennent sur les gages de leur bonne le prix d’une assiette cassée, qui enfilent des gants blancs pour déceler sur les meubles des grains de poussière oubliés : à nos yeux, elles méritaient cent fois la mort.

Sans faire de Souria une héritière directe des bourgeoises décrites par Beauvoir dans La Force de l’âge, malgré ses accès de mauvaise humeur, de colère et de caprices contre Lora, qu’elle humilie à plusieurs reprises, le film met en lumière une même structure sociale : le confort d’une femme peut reposer sur le travail invisible d’une autre femme. La question n’est donc pas de condamner Souria, mais d’observer la contradiction qui traverse son personnage : elle subit une domination masculine qui a interrompu son propre projet d’existence, tout en appartenant à une classe sociale qui lui permet d’exercer une domination sur Lora.

Cette domination n’est d’ailleurs pas seulement inscrite dans l’organisation du travail. Elle passe aussi par l’intimité. À plusieurs reprises, Souria humilie Lora et l’interroge sur sa vie personnelle. Elle la pousse notamment à évoquer sa grand-mère décédée, jusqu’à la faire pleurer. Le rapport de classe devient alors un rapport de pouvoir sur la parole et sur l’intime : celle qui emploie peut aussi imposer à celle qu’elle emploie ce qu’elle doit raconter, jusqu’à faire surgir une douleur qu’elle n’a pas choisie de partager.

Dominée et dominante, Souria échappe ainsi aux catégories trop simples.

La présence de la panthère domestique pousse encore plus loin cette réflexion. Souria possède un animal sauvage alors que cette pratique est interdite. La panthère est enfermée dans une cage, dans une pièce située en hauteur dans la maison parisienne. Emre (Ziad Bakri), l’homme de confiance de l’amant de Souria, explique à Lora qu’il drogue sa pâtée, sinon elle pleure toute la journée. Le générique de fin précise toutefois qu’aucun animal n’a subi de mauvais traitements pendant le tournage.

La scène est terrible : dans la fiction, même le luxe ne parvient pas à supprimer le cri du vivant. Il faut l’endormir pour rendre la captivité supportable. La panthère devient alors un miroir possible de Souria : deux êtres enfermés dans un univers d’exception, deux existences déplacées hors de leur liberté première. Mais la comparaison reste volontairement imparfaite : Souria, contrairement à l’animal, parle, désire, crée des liens et peut encore agir.

La relation entre les deux femmes connaît pourtant un basculement plus radical encore lorsque Souria tente de mettre fin à ses jours et que Lora la sauve. Lora ne la secourt d’ailleurs pas seule : elle appelle sa sœur, infirmière, au téléphone pour savoir comment intervenir. Le geste est important. Il ne relève pas d’un miracle romantique : Lora cherche un savoir, demande de l’aide, fait circuler ce qu’elle ne possède pas elle-même.

Que cherche alors à fuir Souria ? Son mariage ? La perspective d’une existence définitivement enfermée ? La solitude ? La perte ou l’impossibilité de vivre son amour ? Le film laisse peut-être ces motifs se mêler plutôt qu’il ne les réduit à une seule explication. Ce qui importe aussi est que celle qui possède presque tout se retrouve soudain confrontée à ce que l’argent ne peut acheter : la possibilité de vouloir encore vivre.

Et c’est Lora, celle qui possède le moins dans cet univers, qui la ramène du côté des vivants.

Lora ne vient pourtant pas la sauver au sens où elle viendrait la délivrer de son existence. Elle ne peut ni supprimer les contraintes familiales qui pèsent sur Souria, ni lui offrir un avenir qu’elle aurait choisi. Mais elle établit avec elle une véritable proximité, une amitié même. Elle parvient notamment à la faire sortir sur les quais de Paris pour une balade en trottinette électrique.

Pendant un instant, celle qui vit dans une maison remplie d’objets peut simplement circuler.

La boisson accompagne également cette sortie des rôles sociaux. Dans la cuisine, Lora et Emre trinquent ensemble. Laura s’étonne que l’homme de confiance, musulman, boive de l’alcool ; il lui explique alors ce qui, selon lui, relève de l’interdit et de l’excès. Plus tard, Souria, Lora et Emre partagent encore un verre. L’alcool devient alors moins un objet de luxe qu’un objet de sociabilité : il rapproche, crée une communauté provisoire.

Deux soirées se répondent ainsi dans le film. Celle de l’anniversaire de la sœur de Lora, où le gâteau et le champagne sont offerts et partagés ; celle de Souria, Lora et Emre, où le verre circule entre des personnes que tout sépare. Dans les deux cas, la nourriture et la boisson ont une valeur qui ne tient pas à leur possession, mais à ce qu’elles permettent de vivre ensemble.

Mais cette parenthèse se referme brutalement. Lora s’endort sous l’effet de l’alcool. Lorsqu’elle se réveille, Souria a disparu. Une voiture est venue la chercher et semble presque l’avaler, sans que l’on sache exactement où elle l’emmène ni qui se trouve derrière son enlèvement.

La métaphore nutritionnelle trouve ici un dernier prolongement, plus sombre : celle qui était entourée de choses à consommer est à son tour comme absorbée par une machine qui la dépasse.

Le film aura donc constamment opposé deux manières d’habiter le monde. D’un côté, l’abondance qui enferme : nourriture jetée, vêtements accumulés, animal captif, femme transformée en objet précieux. De l’autre, une pauvreté relative mais ouverte sur le mouvement, le partage et le désir d’avenir.

La seconde partie du film constitue ainsi un changement de régime. Après avoir observé les signes visibles de l’abondance — nourriture, vêtements, objets — Hélène Rosselet-Ruiz déplace progressivement son regard vers ce que cette abondance dissimule : les contraintes, les rapports de pouvoir et les existences empêchées. La mise en scène ne s’affaiblit pas ; elle se transforme. La surface brillante des marchandises laisse progressivement apparaître ce qu’elle recouvrait.

Manger en capitaliste ne signifie donc pas seulement manger beaucoup. Cela signifie peut-être perdre le lien entre les choses et leur valeur. Le film d’Hélène Rosselet-Ruiz pose alors une question simple et vertigineuse : dans un monde où tout peut être acheté, qu’est-ce qui conserve encore le prix véritable des choses ?

Peut-être que la réponse se trouve moins dans ce que l’on possède que dans ce que l’on partage. Même pour un soir.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Manger en capitaliste : côté riche, côté pauvre : Le Triangle d’or », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/34024

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Simone de Beauvoir, entre marijuana et fromage blanc

Écrivaine majeure du XXe siècle, Simone de Beauvoir (1908-1986) fut également une philosophe, dramaturge, journaliste et essayiste. Pour la comprendre, la clef du voyage (avant, après, pendant) est essentielle. Ainsi, sa découverte des USA en janvier 1947 a été longuement préparée par l’écoute du jazz, par l’apprentissage de l’anglais dans son enfance, et par les multiples visions contrastées du cinéma nord-américain : les buildings et les pistolets des films de gangsters, les grands espaces et les troupeaux de chevaux des westerns, les demeures immenses et policées des comédies (policières et romantiques), la neige de La Ruée vers l’or et le soleil de Je suis un évadé. Tout cela concourt à l’envie mordante d’aller voir ce qu’il en est sur place.

Ce sera une passion, avec ses moments féériques et heureux – l’amour du « crocodile » Nelson Algren n’y est pas pour rien -, et ses désillusions cruelles – la ségrégation, du Nord au Sud, la dureté de la vie américaine sous les larges sourires. La marque de ces voyages (1947 et années suivantes) dans son œuvre est essentielle. Outre un récit de voyage (L’Amérique au jour le jour, 1948), Beauvoir en rapporte des clés de compréhension du monde qui ne la lâcheront plus. Elle transpose ensuite cette réflexion sur les mécanismes de la ségrégation raciale à la condition des femmes, quelles que soient leur origine ou leur nationalité. En sortent Le Deuxième Sexe, ses mémoires, ses romans ultérieurs et ses multiples engagements.

Mais les grands bouleversements intellectuels naissent aussi de détails infimes. Au fil des pages de L’Amérique au jour le jour, une cigarette de marijuana, un repas, un fromage blanc ou une conversation deviennent autant de révélateurs d’une civilisation. C’est souvent dans ces instants apparemment anecdotiques que Beauvoir construit sa compréhension des États-Unis. Comme elle le rapporte dans La Force des choses (1963 ; édition « Folio », 1998, p. 174) :

(…) je ne fréquentai guère que des intellectuels ; mais quelle distance entre les salades au fromage blanc de Vassar et la marihuana que je fumai dans une chambre du Plaza avec des bohèmes de Greenwich ! Une des chances de ce voyage c’est que, tout en étant orienté par le programme de mes conférences, il laissait une énorme place au hasard et à l’invention (…).

Le contraste entre les « salades au fromage blanc » et la « marijuana » ne renvoie pas simplement à deux aliments ou à deux consommations. Il symbolise deux Amériques. Ainsi, l’université de Vassar représente l’Amérique institutionnelle, universitaire, policée, féminine et fortement normative. Beauvoir y donne des conférences dans un prestigieux collège pour jeunes femmes. Greenwich Village représente l’Amérique bohème, artistique, expérimentale, celle des marges où les conventions sociales sont mises à distance, le tout dans un espace new-yorkais (Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, Paris, Gallimard, « Folio », 1997, p. 460-463). Le contraste est social et culturel, mais aussi géographique : Vassar College se trouve à Poughkeepsie, dans la vallée de l’Hudson, à quelque cent trente kilomètres de Greenwich Village et du chic Plaza Hotel. Lorsque Beauvoir écrit, des années plus tard, « quelle distance entre » les deux expériences, la distance métaphorique se double ainsi d’une distance bien réelle.

Entre ces deux pôles, Beauvoir découvre une société extraordinairement diverse, impossible à réduire à un seul visage. C’est précisément cette diversité qui nourrit son regard d’écrivaine-voyageuse. Ce n’est pas la marijuana qui est importante en elle-même, mais ce qu’elle révèle, à savoir la disponibilité de Beauvoir à accepter le hasard, les rencontres et les expériences nouvelles. Sa curiosité insatiable est toujours à l’affût de la rencontre avec les autres, rencontre toujours incarnée. Ici, elle oscille entre un laitage (met dont elle a horreur, comme elle le déclare dans ses Mémoires d’une jeune fille rangée, publiées en 1958), et une plante transformée, dont elle rapporte dans L’Amérique au jour le jour la moindre nocivité que l’alcool (p. 461), selon ce que les drogué·es de l’époque en disaient.

Beauvoir veut moins éprouver la drogue pour elle-même qu’assister à une réunion où l’on en fume. Donc, dès le départ, sa curiosité est moins toxicologique qu’humaine et sociale. Puis viennent le contraste entre le Plaza respectable et la chambre des bohèmes, la diversité des personnes présentes, diversité des comportements et des apparences de genre, diversité de couleur de peau, les renseignements qu’elle recueille sur les effets et la dangerosité de la marijuana, mise en doute par les consommateurs et consommatrices. Finalement, arrive l’expérience personnelle, avec son délicieux caractère d’anti-aventure : elle fume, attend… mais « aucun ange » ne vient l’emporter. Pas de « flap flap » à la F’Murr, pas d’extase au pied de l’autel comme dans son enfance (en attendant son chocolat chaud), pas de « myriade d’yeux bienveillants » non plus (Mémoires d’une jeune fille rangée), pas d’éléphants roses comme dans la parade infernale, parce que fortement alcoolisée, de Dumbo (Studios Disney, 1941). Non, rien de rien. Ou alors, son ange gardien enfantin n’a pas réussi à passer le barrage d’Ellis Island. Mais elle ne regrette rien.

À Greenwich, Beauvoir entre dans un milieu pour voir, interroge, expérimente et observe. À Vassar, elle mange, interroge, observe et réfléchit. Dans les deux cas, elle ne demeure pas extérieure à la situation. Nous relierons cet épisode à celui où, à Wellesley College, en avril, elle écoute le témoignage d’une enseignante d’origine française sur « les mœurs sexuelles des étudiantes » (p. 390). Son interlocutrice est identifiée comme « Mlle T. » (p. 391), une Française âgée travaillant dans ce milieu universitaire américain. Beauvoir compare les deux institutions, Vassar et Wellesley (p. 387). Wellesley, avec son lac, ses arbres et ses « donjons moyenâgeux », lui apparaît comme plus splendide encore que Vassar, tandis que les études y sont tout aussi sérieuses.

Lorsque Beauvoir recueille le témoignage de Mlle T., elle ne se contente pas de le transcrire. Très sociologiquement, elle questionne la statistique (« Mais comment établit-on les statistiques ? »), puis formule ses propres hypothèses : « Le problème qui me semble le plus intéressant… », « j’imagine que… ». Nous voyons alors la pensée se fabriquer dans le récit de voyage. Ouvrons Le Deuxième Sexe , publié un an après L’Amérique au jour le jour, Beauvoir menant de front l’écriture de son essai féministe et de son essai de voyage : « Un professeur de collège américain me disait que ses élèves cessaient d’être vierges bien avant de devenir femmes… » (tome II, Gallimard, 1987, p. 155).

La proximité lexicale entre les deux récits est spectaculaire :

L’Amérique au jour le jour :

« devenir femme ne les change pas, ne les mûrit pas » (p. 391)

Le Deuxième Sexe :

« Ces pucelles déflorées demeurent des jeunes filles » (p. 155)

L’Amérique au jour le jour :

« ne représentent-elles pas une véritable initiation sexuelle » (p. 391)

Le Deuxième Sexe :

« Il n’y a de véritable maturité sexuelle que… » (p. 155)

L’Amérique au jour le jour :

« certains jeux équivoques de l’enfance » (p. 391)

Le Deuxième Sexe :

« elles regardent l’amour physique comme un jeu » (p. 155)

Beauvoir développe et théorise dans l’essai de 1949 une réflexion élaborée dans le récit. Dans L’Amérique au jour le jour, les voix restent visibles. Nous passons de Beauvoir à Mlle T. aux étudiantes, puis aux jeunes Français, à la statistique. Ensuite, de Beauvoir qui doute à Beauvoir qui interprète. Le savoir est situé, comme dans une description romanesque, théâtrale ou mémorielle. Nous savons qui parle, dans quelles circonstances, et même ce que Beauvoir ne sait pas.

Dans Le Deuxième Sexe, tout cela se resserre. L’anecdote disparaît, les vacances françaises disparaissent, les jeunes Français disparaissent, Mlle T. perd presque son individualité. En outre, l’analyse devient partie intégrante d’une réflexion générale sur la sexualité féminine. Nous avons ici un cas d’école de transformation d’un matériau viatique en matériau philosophique.

Rappelons également la lecture (« Folio », 1999, p. 153), par la jeune Simone, des Demi-Vierges de Marcel Prévost (1894). L’écriture et la publication des Mémoires d’une jeune fille rangée étant postérieure à celles de L’Amérique au jour le jour et du Deuxième Sexe, il est possible de voir dans cette notation, au-delà de la réalité de cette lecture à l’adolescence, un écho à cette conversation nord-américaine. Et la construction ancienne d’un fil d’intérêt beauvoirien. Ce que Beauvoir observe aux États-Unis ne surgit pas ex-nihilo. La conversation américaine réactive ainsi une interrogation plus ancienne chez Beauvoir : celle du passage de la jeune fille à la femme, déjà présente dans ses lectures adolescentes.

Le fromage blanc cache une matière autrement plus substantielle. À Vassar, dans l’État de New York, Beauvoir ne se contente pas d’observer le quotidien des étudiantes. Elle les interroge sur leurs aspirations professionnelles et matrimoniales, sur les dates et sur les normes qui organisent leur vie sociale. À Wellesley, dans le Massachusetts, Beauvoir recueille également le témoignage d’une enseignante française sur leurs pratiques sexuelles. Plusieurs de ces observations et conversations réapparaîtront, transformées et généralisées, deux ans plus tard dans Le Deuxième Sexe. Le voyage devient ainsi laboratoire : ce que Beauvoir mange, voit, entend et demande sur place nourrit ensuite sa réflexion sur la construction sociale de la féminité.

Chez Beauvoir, le récit de voyage peut constituer un état antérieur de la pensée philosophique publiée ensuite sous une autre forme, comme nous l’avons démontré dans notre Master 2, puis dans notre thèse. Le sensible n’est pas seulement le point de départ de la pensée chez Beauvoir, il lui survit.

Beauvoir discute avec ces jeunes femmes, des étudiantes, et découvre que « le plus essentiel est de trouver un mari » (p. 117) ; que certaines veulent également un métier, mais que la plupart pourraient s’en passer ; que le célibat est considéré comme une tare ; que le dimanche devient « le jour de la chasse au mari » (p. 118) ; et même que le prestige d’une college-girl dépend du nombre de dates qu’elle cumule (p. 118). La voyageuse Beauvoir observe une fabrique sociale de la féminité.

À Vassar, Beauvoir a sous les yeux un mécanisme concret de reproduction sociale de la féminité : ces jeunes femmes vivent dans un établissement féminin prestigieux, peuvent avoir un job pour manifester leur indépendance, mais restent prises dans un système où le mariage constitue « la seule destinée honorable » (118), où le célibat est stigmatisé et où la valeur sociale passe notamment par l’accumulation des dates. Puis, dans Le Deuxième Sexe, elle théorise précisément le mécanisme par lequel les femmes elles-mêmes participent à la transmission de cette destinée féminine (p. 28) :

On verra, plus loin, combien les rapports de la mère à la fille sont complexes : la fille est pour la mère à la fois son double et une autre, à la fois la mère la chérit impérieusement et elle lui est hostile ; elle impose à l’enfant sa propre destinée : c’est une manière de revendiquer orgueilleusement sa féminité, et une manière aussi de s’en venger. On trouve le même processus chez les pédérastes, les joueurs, les drogués, chez tous ceux qui à la fois se flattent d’appartenir à une certaine confrérie et en sont humiliés : ils essaient avec un ardent prosélytisme de gagner des adeptes. Ainsi, les femmes, quand une enfant leur est confiée, s’attachent, avec un zèle où l’arrogance se mélange à la rancune, à la transformer en une femme semblable à elles.

Le vocabulaire comparatif utilisé par Beauvoir — notamment sa référence aux homosexuels masculins avec le terme d’époque « pédérastes », ainsi qu’aux « joueurs » et aux « drogués » — mérite d’être historicisé. Ce passage porte aussi les catégories et certaines conceptions de son temps. Beauvoir peut écrire théoriquement « les drogués » comme catégorie dans Le Deuxième Sexe et, deux ans auparavant, dans L’Amérique au jour le jour, entrer dans une chambre, observer les consommateurs et les consommatrices, discuter avec eux, essayer elle-même la marijuana et raconter tout cela sans condamnation morale spectaculaire.

L’Amérique fournit à Beauvoir un laboratoire de situations, de témoignages et de conversations à partir desquels elle pense la fabrication sociale de la féminité.

Vassar, février 1947. Un fromage blanc. Greenwich Village, mai 1947. Des cigarettes de marijuana. Deux éléments spatiaux, viatiques et goûteux (ou non) qui vont donner lieu à : un essai de voyage (L’Amérique au jour le jour, 1948), à un essai féministe (Le Deuxième Sexe, 1949), à un  souvenir condensé dans La Force des choses, 1963. La mémoire autobiographique ne conserve pas nécessairement le concept, mais elle conserve la sensation et l’image, ce qui est absolument beauvoirien. En 1947, l’écrivaine-voyageuse vit et observe. En 1948, elle raconte. En 1949, elle conceptualise. En 1963, elle se souvient.

Chez Beauvoir, le voyage n’est pas à côté de la pensée, il participe à sa fabrication. Ici, nous oscillons grâce à elle entre la norme et la marge, l’assignation et l’expérimentation, la respectabilité et la bohème (dorée), les identités codifiées et les identités brouillées, l’avenir matrimonial programmé et des destins beaucoup moins prévisibles.

Comme régulièrement chez Beauvoir, le voyage est une manière de confronter les idées aux corps, aux paroles, aux lieux et aux existences réelles. Le désir beauvoirien de ne pas rester enfermée dans le lieu où elle vient d’apprendre quelque chose. Voir, comprendre… puis repartir. Son Grand Tour des États-Unis 1947 n’est pas terminé.

En route !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, entre marijuana et fromage blanc », Voyages autour de mon cerveau, 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32468

 

 Joyeux cochons : Cache-cache cochons, William Cochon

Il se regarde dans la glace de la salle de bain, sourit largement, lève la patte droite et déclare :

« Salut, patate pourrie. »

Puis, il entame une série très réussie de grimaces.

Du rez-de-chaussée à l’étage et dans le jardin, il les cherche. Dépité, il s’exclame :

« Et s’ils étaient tous partis au lieu de se cacher ? »

Heureusement, il a une idée.

Tant dans William Cochon (William Pig, 1985, traduction française 1986) que dans Cache-cache cochons (Pigs in hiding, 1983, traduction française 1984), l’autrice jeunesse Arlene Dubanevich laisse éclater son imagination. Ses sympathiques cochons anthropomorphisés jouent la carte de l’amitié. Soit d’une amitié très large, comme dans Cache-cache cochons, album quasiment sans texte, où un cochon à nœud papillon orange compte jusqu’à cent avant de chercher ses ami·es, elles et eux non genrés. Soit une amitié plus restreinte, comme dans William Cochon, où un jeune cochon, William, rate de peu, ou fait en sorte de rater, le bus scolaire qui doit l’emmener avec ses trois frères/sœurs (casquette jaune, casquette rouge, casquette bleue, les cochons sont non genrés autrement) un peu plus âgé·es que lui, au pique-nique de l’école.

Le but de Cache-cache cochons est de nous faire chercher et découvrir chaque cochon dans chaque image, aiguisant ainsi notre sens de l’observation, que l’on soit adulte ou enfant. C’est également un appel à la gourmandise, puisque l’idée du cochon chercheur est de disposer un grand plateau de bonnes choses à manger sur la table de l’entrée : tartines, sirop, beignets, chocolat, fraises, cacahuètes. Son stratagème fonctionne, tous les cochons se ruent en masse sur le plateau. Mais où est le chercheur ?

William, de son côté, une fois terminé ses grimaces, doit prendre un bain, car il a dormi avec de larges taches de peinture, rouge, jaune, vert, bleu, sur lui. Il faut dire que celles-ci s’harmonisent très bien avec son pyjama rose à motifs spatiaux bleu, vert et jaune. Il prend ensuite un bon et long bain, contrairement à ce qu’un de ses frères lui a demandé, car le bus va bientôt arriver. Puis il va farfouiller dans le bac à linge sale pour retrouver son t-shirt favori, jaune à motifs spatiaux vert et rouge. Ensuite, il va tranquillement donner ses daphnies à son poisson rose Rosy, auquel il raconte ensuite une histoire, sous forme de poème. Pris par la patte par un de ses frères, il n’a pas le temps de prendre son petit-déjeuner, juste celui de poser sa toque de trappeur arc-en-ciel sur sa tête et de courir vers le car.

Mais le papillon des premières pages surgit sous son groin… tant pis pour le pique-nique, tant pis pour ses frères, tant pis pour ses camarades de classe. William aurait pourtant voulu montrer que le beau papillon s’était finalement posé sur sa toque. Bon, puisque les crêpes du petit-déjeuner sont froides, autant se faire un vrai pique-nique : olives, concombre, fraises, beurre de cacahuètes. N’oublions pas les ballons, le poste de radio, Rosy et son aquarium.

Pendant ce temps, ses frères s’amusent bien, tout en répondant à leurs camarades, qui s’inquiètent de l’absence de William. Mais il pleut, le pique-nique scolaire est annulé. Et que fait Wiliam ?

William, lui, joue à la balle avec Rosy, tous deux perchés sur la table de jardin, à l’abri de la pluie grâce au parasol. Tout finit bien, la famille cochon-poisson est recomposée, et danse en musique sur fond de l’arc-en-ciel qui a succédé à la pluie.

De son côté, le cochon chercheur surgit à côté du plateau : il s’était caché sous un parapluie jaune. Il va festoyer avec les autres, tout en ayant gagné la partie de cache-cache.

Dans ces deux albums, la bonne humeur règne, les conflits sont microscopiques et vite résolus. Notre sens de l’observation est, par contre, vivement sollicité, soit en cherchant les cochons cachés, soit en étant attentif et attentive aux détails de chaque image. Ainsi, l’affiche au-dessus de l’aquarium de Rosy représente une famille poisson, deux poisson adultes, un bleu, un jaune, et trois petits poissons roses, à tête de cochon (oreilles pointues et groin). De quoi rire et s’interroger sur l’ascendance de Rosy… et de William et de ses trois frères. Dans ces deux albums, également, c’est l’individu qui est plus intelligent que le groupe, tout en s’y intégrant. De quoi réfléchir sur sa place au sein de la collectivité.

Tous et toutes avec les cochons !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Joyeux cochons : Cache-cache cochons, William Cochon », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/19539

 

Banane Colette Beauvoir VADMC

Le goût de la banane : Colette, S. de Beauvoir

Les deux écrivaines françaises Colette et Simone de Beauvoir ont de nombreux points communs, dont celui de la gourmandise, transposée dans leur œuvre. La chair est présente chez elles dans tous ses aspects. Rappelons également  l’admiration de Beauvoir pour son aînée et les lectures assidues de ses romans et autobiographies (voir par exemple Frédéric Maget, Notre Colette, Paris, Flammarion, 2023, p. 18-36).

Ainsi, dans le roman Claudine à Paris (1901), l’héroïne Claudine, adolescente de dix-sept ans qui a de nombreuses ressemblances avec sa créatrice, avoue aimer « les bananes pourries » à son parent par alliance le beau Renaud (Colette, Claudine à Paris, Paris, Le Livre de Poche, 1979, p. 90) :

– (…) qu’est-ce que vous aimez ?

Je m’illumine.

– Tant de choses ! Les bananes pourries, les bonbons en chocolat, les bourgeons de tilleul, l’intérieur des queues d’artichaut, le coucou (…) des arbres fruitiers, les livres nouveaux et les couteaux à beaucoup de lames, et…

Essoufflée, j’éclate de rire, parce que mon cousin l’Oncle a tiré gravement un carnet de sa poche et note :

– Une seconde de répit, je vous supplie, chère enfant ! Les bonbons en chocolat, les bananes pourries – horreur ! – et l’intérieur d’artichaut c’est un jeu d’enfant, mais, pour les bourgeons de tilleul, et le coucou qui perche sur les arbres fruitiers, exclusivement, je ne connais pas de maisons de dépôt à Paris. Est-ce qu’on peut s’adresser en fabrique ?

A la bonne heure ! Voilà un monsieur qui sait bien amuser les enfants !

Le joyeux mélange sucré-salé, nourriture-objets et campagnard-urbain de Claudine rencontre l’approbation malicieuse de Renaud, au cours d’un échange amicalo-parental. Seules les bananes pourries (pourtant un met de choix) font réagir Renaud avec force. S’agit-il d’un décalage Province/Paris, un conflit de générations et de sexe, ou des goûts différents ? Claudine n’hésite d’ailleurs pas à manger, bien plus loin dans la narration, à table avec son père, de la « marmelade d’oranges et de[s] frites » (Idem, p. 230), dans cet ordre sucré-salé, et seulement.

De son côté, dans le deuxième tome de ses mémoires La Force de l’âge (1960), Simone de Beauvoir raconte comment elle s’est mise à randonner aux alentours de Marseille, quand elle y a été nommée professeure de philosophie au lycée Montgrand, pendant l’année scolaire 19311932. Outre un habillement non conforme au confort d’une randonneuse – elle n’aime ni les jupes ni les chaussures de randonnée -, Beauvoir se sustente de sucré (Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 106) :

Je ne m’attardais pas aux préliminaires ; jamais je ne me procurai le classique attirail : sac à dos, souliers ferrés, jupe et cape de Loden ; j’enfilais une vieille robe, des espadrilles, et j’emportais dans un cabas quelques bananes et des brioches : plus d’une fois, me croisant sur une cime, mes collègues sourirent avec dédain.

Certes, l’allitération en « b » est heureuse, et rebondit tout aussi joyeusement que Beauvoir dans la garrigue marseillaise, mais l’anticonformisme beauvoirien va au-delà de sa sécurité et de son appétit de jeune femme, tout en respectant sa bourse de nouvelle professeure (voir aussi Lettres à Sartre I, Paris, Gallimard, 1990, p. 42).

Outre différentes apparitions en contexte viatique, mémoriel et romanesque, la citation bananière qui nous intéresse ici est extraite du premier roman publié de Beauvoir, en 1943, L’Invitée (Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 283-284) :

– Quand je m’amuse, je ne suis jamais fatiguée, dit Xavière. Elle avait posé devant elle un sac plein de crevettes roses, deux énormes bananes et trois artichauts crus.

Xavière est la jeune femme que le couple Françoise-Pierre, deux des trois personnages principaux, deux adultes, ont recueillie à Paris. Elle est l’invitée du titre. Sa récolte au petit matin dans les Halles parisiennes, le « ventre de Paris » d’Émile Zola (1873), ressemble fortement aux goûts de Claudine, crustacés inclus. En effet, Claudine dévore des « écrevisses au poivre » (Idem, p. 216), toujours en compagnie de Renaud, dans une brasserie parisienne. Et si Xavière était un avatar de Claudine ?

En effet, toutes deux sont des jeunes filles gâtées, sauf du côté familial, qui n’en font qu’à leur tête, devant l’existence et par rapport aux autres. Elles sont les héroïnes de leurs créatrices. Elles viennent toutes deux de la province française, toutes deux bourgeoises. Et elles ont des goûts en commun. Et de même que Colette a puisé en elle pour composer Claudine, Beauvoir a puisé dans sa compagne Olga Kosakiewcz pour composer Xavière (La Force de l’âge, op. cit., p. 277).

De bananes en crustacés, d’artichauts en artichauts, nous ouvrons une nouvelle voie d’exploration commune de l’œuvre des deux écrivaines. À suivre.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Le goût de la banane : Colette, S. de Beauvoir », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/18292

Chère Martha VADMC

Amour, cuisine et voyages : Chère Martha

L’immigration est un sujet politique et social sensible en Europe, au moins depuis la seconde moitié du vingtième siècle. En faire un sujet de comédie romantique ne va donc pas de soi. C’est pourtant le cas du long-métrage allemand Chère Martha (Sandra Nettelbeck, Bella Martha, 2001).

L’un des deux fils narratifs du film est masculin, concernant les rapports épineux de Martha (Martina Gedeck), cheffe cuisinière trentenaire dans un grand restaurant hambourgeois tenue par une restauratrice, célibataire, et de Mario (Sergio Castellitto), cuisiner italien quadragénaire, célibataire, qui vient remplacer Lea (Katja Studt), partie en congé maternité.

L’autre fil est féminin, concernant l’adoption temporaire de Lina (Maxime Foerste), huit ans, par Martha. Lina a eu un accident de voiture avec sa mère Christin, sœur aînée de Martha. Christin est décédée, Giuseppe (Diego Ribon), le père italien de Lina n’a pas donné de nouvelles depuis son retour chez lui des années auparavant. Martha accepte de recueillir sa nièce traumatisée chez elle.

Poids du double deuil (sœur pour l’une, mère pour l’autre), adaptation à une nouvelle vie (avec enfant pour Martha, dans un nouvel environnement sans sa mère pour Lina), relations tendues avec Mario, qui préfère travailler dans une ambiance sereine plutôt que ultra-sérieuse voire angoissée et angoissante (Martha va calmer ses colères dans la chambre froide), tentative avortée de drague culinaire de son nouveau voisin, père célibataire avec enfants en bas âge, tout prédispose Martha à l’explosion psycho-somatique.

Son monde très ordonné vole en éclats, même son psychanalyste (August Zirner) refuse, pour la première fois, de goûter au plat succulent qu’elle lui a apporté, comme elle le fait pourtant à chacune de ses séances. Elle doit revoir toute son organisation en fonction de Lina et des horaires scolaires de celle-ci, alors que Martha, travaillant le soir, a l’habitude de dormir tard le matin. Et que faire de Lina pendant qu’elle travaille ? D’autant que les différentes baby-sitter n’ont pas fait sérieusement leur travail. Et comment entrer en communication avec sa nièce ? Et ce, alors qu’elles ne se connaissent que peu. Elles n’ont partagé que des moments de loisir, à trois avec Christin. Bref, tout va mal entre elles, Lina refusant même de manger ce que lui prépare sa tante.

Heureusement, la sainte spaghetti, préparée par Mario, vainc la résistance somatique de Lina. De même, la sympathie du cuisinier lui redonne le sourire. Son travail de deuil peut commencer. Elle peut également commencer à accepter Martha comme parente de référence temporaire, en attendant que son père, prévenu par Martha, grâce à une lettre écrite en italien par Mario, vienne la chercher. Bien sûr, la séparation avec Martha ne se passe pas comme prévu, un lien d’affection profonde s’étant tissé au fil des semaines entre elles deux. Mais, au moins, Lina a maintenant une véritable famille, traditionnelle, avec un père, une belle-mère prête à l’accueillir, des demi-frères à peine plus jeunes qu’elle. De quoi devenir une petite Italienne comme une autre, après avoir été une petite Allemande comme une autre.

Côté cœur, les sympathiques tentatives d’approche de Mario, d’abord avec des spaghettis, plat de base de l’alimentation italienne, se heurtent d’abord à la froideur de Martha. Elle considère en effet Mario comme un rival potentiel dans sa cuisine. Rassurée sur ce point, elle peut s’ouvrir à la chaleur d’un nouvel amour, devenant un peu moins tendue et angoissée à ce niveau-ci également. D’où une très belle scène sensuelle, où Mario fait goûter sa nouvelle préparation à Martha, qui a les yeux bandés. La dégustation est suivie d’un long baiser…

Si ce n’est que le retour à la solitude, après le départ de Lina, n’est pas le point de départ d’une relation avec Mario, mais le recommencement de son existence passée, uniquement centrée sur le travail. Martha finit rapidement par exploser, elle est licenciée. Elle décide de partir en Italie voir sa nièce. Malgré la froideur de leur relation, elle demande à Mario de l’accompagner, puisqu’elle ne parle pas italien.

Et tout finit bien : l’amour familial (Lina vient vivre avec Martha), l’amour conjugal (Martha épouse Mario et tombe enceinte), l’amour du métier (Martha ouvre un restaurant avec Mario), le tout loin des brumes hambourgeoises, au soleil italien.

Aucun stéréotype raciste dans ce film, au contraire, de très belles ouvertures aux autres, au soleil. De quoi nous donner des envies de cuisine comparative…

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Amour, cuisine et voyages : Chère Martha », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/17555