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Couverture de ma Maîtrise - mois Maîtrise VADMC

Mise en perspective : de l’étude de La Femme rompue  à la transmission d’une œuvre beauvoirienne

Vingt-et-un ans après avoir écrit ma Maîtrise, vingt ans et six mois après l’avoir soutenue, en mars 2006, j’y reviens, dans le but de la mettre en ligne sur mon carnet de recherche Voyages autour de mon cerveau. Avant la mise en ligne définitive, j’y consacre une série d’articles :

  1. Naissance et écriture de ma Maîtrise.
  2. Publication d’extraits de ma Maîtrise : épigraphe, introduction générale, introduction de la première partie, conclusion de la première partie,  introduction de la seconde partie, conclusion de la seconde partie, conclusion générale.
  3. « Les films de Monique : le cinéma comme élément de construction du personnage dans “La Femme rompue” de Simone de Beauvoir ».
  4. « Mise en perspective : de l’étude de La Femme rompue à la transmission d’une œuvre beauvoirienne ».

Clôturons l’exploration de ma Maîtrise par cet article, consacré à mes recherches post-Maîtrise, du moins en date d’août 2026 :

Mon mémoire de Maîtrise consacré au rapport entre Le Deuxième Sexe (1949) et le recueil La Femme rompue (1968) n’a pas constitué un travail isolé, clos avec ma soutenance. Il a ouvert une trajectoire de recherche progressivement élargie.

Partie d’un corpus précis, l’essai ultra-célèbre et un des recueils de nouvelles de Simone de Beauvoir, ma réflexion s’est déplacée au fil des années vers plusieurs dimensions complémentaires : les relations entre les différentes écritures beauvoiriennes, les filiations littéraires, les réceptions et représentations de l’œuvre, puis la transmission d’une pensée et d’un héritage féministe. La Femme rompue n’a pas seulement été un objet d’analyse littéraire : le recueil est devenu un point d’entrée vers l’ensemble de l’œuvre beauvoirienne et vers les questions de circulation des textes, des idées et des lectures.

I. 2005-2006 : le point de départ : Le Deuxième Sexe et La Femme rompue

Mon travail de Maîtrise portait sur le dialogue entre deux œuvres majeures de Simone de Beauvoir : l’essai féministe Le Deuxième Sexe et le recueil de nouvelles La Femme rompue.

L’enjeu était d’étudier comment les analyses théoriques développées dans l’essai de 1949 trouvaient une forme fictionnelle dans l’œuvre publiée près de vingt ans plus tard.

Le recueil était donc envisagé comme une œuvre autonome, mais aussi comme une reprise littéraire de problématiques centrales de la pensée beauvoirienne :

  1. la condition féminine ;
  2. la dépendance affective et matérielle ;
  3. les rapports de pouvoir dans le couple ;
  4. les possibilités d’émancipation.

Ma recherche attentive menée sur le texte conduisit également à analyser certains éléments précis de construction littéraire, notamment les références culturelles présentes dans la parole des personnages. L’étude du cinéma chez Monique s’inscrivait ainsi dans cette démarche générale : comprendre pourquoi Beauvoir choisit certains détails et quelle fonction ils occupent dans l’économie du texte.

II. 2008 : deux écritures beauvoiriennes en parallèle

Mon article « Deuxième Sexe et Femme rompue : une écriture parallèle ? » marque une première reprise scientifique du travail engagé en maîtrise.

Ma réflexion se déplace : il ne s’agit plus seulement d’étudier comment La Femme rompue reprend les analyses du Deuxième Sexe, mais d’interroger la relation entre deux formes d’écriture.

L’essai philosophique et la fiction ne sont pas envisagés comme théorie et illustration, mais comme deux modalités différentes d’une même interrogation sur la condition féminine.

Mon travail initial devient ainsi une réflexion sur les moyens littéraires et intellectuels par lesquels Beauvoir construit sa pensée.

III. 2010 : inscrire La Femme rompue dans une histoire littéraire

Mon article « La Femme rompue de Simone de Beauvoir : réécriture ou dépassement de Princesses de science de Colette Yver ? » élargit encore la perspective.

Le recueil n’est plus seulement étudié dans son rapport à une autre œuvre de Beauvoir : il est replacé dans une histoire plus longue des représentations féminines.

La question devient celle de la filiation littéraire :

  1. que reprend Beauvoir d’une tradition antérieure ?
  2. que transforme-t-elle ?
  3. que dépasse-t-elle ?

La Femme rompue apparaît alors comme une œuvre qui dialogue avec des représentations préexistantes des femmes pour les déplacer et les questionner.

IV. 2019 : du texte aux représentations

Avec « Du texte à la représentation : réceptions de La Femme rompue », ma recherche change encore d’échelle.

Après l’étude de la construction interne du recueil et de ses filiations littéraires, mon attention se porte sur la vie de l’œuvre après sa publication.

Le texte devient un objet de réception :

  1. comment est-il lu ?
  2. comment est-il interprété ?
  3. comment est-il représenté ?

Cette étape ouvre la question de la circulation d’une œuvre littéraire au-delà de son contexte initial.

V. 2020 : dialogues autour de La Femme rompue et adaptation télévisuelle

L’année 2020 constitue une étape importante dans ma transmission de l’œuvre. Les dialogues que j’ai proposés à la chercheuse Marine Rouch, sur son carnet de recherche Chère Simone de Beauvoir, et qu’elle a acceptés, prolongent la réflexion sous une forme différente, celle de l’échange :

  1. « En chemin avec “La femme rompue” » ;
  2. « Dialogue autour de La Femme rompue ».

Ou comment travailler en temps de pandémie.

L’œuvre n’est plus seulement analysée ; elle devient un objet de discussion et de partage. L’adaptation télévisuelle réalisée par Josée Dayan à partir de la nouvelle « La Femme rompue » pose une autre question que celle de mes autres articles et travail de recherche : celle du passage du texte littéraire à une représentation audiovisuelle. Le recueil entre ainsi dans une nouvelle phase de son existence : celle de la réinterprétation.

Cette réflexion autour de la circulation de La Femme rompue s’est également prolongée par un dialogue entre recherche, lecture et création artistique. Dans l’article « Femme rompue, voyages et sculptures », publié en octobre 2020, toujours sur Chère Simone de Beauvoir, j’ai présenté les œuvres plastiques réalisées par Bella Buch à partir de mes recherches sur Simone de Beauvoir. Sa peinture consacrée à la nouvelle « La Femme rompue » et ses deux sculptures inspirées de l’œuvre beauvoirienne montrent alors une autre manière de faire vivre un texte littéraire : non plus seulement par l’analyse universitaire, mais par sa transformation en images et en objets. Le livre devient lui-même un objet artistique, porté par Monique dans le tableau ou ouvert dans les sculptures consacrées à La Femme rompue et à Mémoires d’une jeune fille rangée.

Cette expérience rappelle que les œuvres littéraires ne vivent pas uniquement dans les espaces académiques : elles circulent entre lecteurs et lectrices, artistes et chercheurs, et peuvent susciter de nouvelles formes de création. Elle rejoint ainsi l’une des constantes de mon travail sur Simone de Beauvoir : suivre les chemins par lesquels une œuvre rencontre ses lecteurs, ses lectrices et ses héritiers.

VI. À partir de 2020 : Voyages autour de mon cerveau : Beauvoir comme œuvre transmise

Les articles publiés sur Chère Simone de Beauvoir, puis sur mon carnet de recherche Voyages autour de mon cerveau, montrent une nouvelle étape : celle de la transmission.

Simone de Beauvoir y apparaît non seulement comme un objet d’étude universitaire, mais comme une œuvre vivante, destinée à circuler auprès de nouveaux lecteurs et lectrices.

Les textes consacrés à Beauvoir replacent La Femme rompue dans l’ensemble de sa production :

  1. mémoires ;
  2. romans ;
  3. essais ;
  4. correspondances.

Le recueil n’est plus isolé : il retrouve sa place dans un parcours intellectuel global.

VII. Mai 2020 : Beauvoir reçue dans la sphère familiale : Denis Martin

L’entretien « Denis Martin – Beauvoir, marquer l’Histoire », dans la catégorie « Beauvoir au masculin », montre une autre forme de réception. La découverte de Beauvoir par un lecteur qui n’était pas spécialiste passe par la recherche menée par sa fille, moi.

Cette transmission familiale rappelle que les œuvres vivent aussi en dehors des espaces universitaires.

Beauvoir devient alors une figure historique majeure, notamment à travers la force de la formule : « On ne naît pas femme : on le devient. »

VIII. Juillet 2020 : La recherche comme transmission : Claudine Monteil

La rencontre avec Claudine Monteil, le neuf décembre 2013, à la Maison Paul Bert, salle Anna, à Auxerre, constitue une dimension essentielle de cette trajectoire. Au moment où le mémoire de maîtrise s’achevait, l’échange avec cette proche de Simone de Beauvoir a ouvert des perspectives concrètes pour la poursuite des recherches à Paris.

Cette rencontre au Cercle Condorcet d’Auxerre rappelle que l’héritage beauvoirien ne passe pas uniquement par les textes : il passe aussi par des rencontres, des réseaux intellectuels et des transmissions entre générations.

IX. Décembre 2020 : Judith Coffin : l’œuvre et ses lectrices

Mon entretien avec Judith Coffin sur Voyages autour de mon cerveau apporte un éclairage essentiel sur la réception de La Femme rompue.

La chercheuse nord-américaine rappelle que Beauvoir s’est inspirée des confidences reçues de femmes confrontées à des ruptures conjugales. L’œuvre naît donc d’une écoute du réel.

Mais son histoire ne s’arrête pas à son intention d’autrice.

Les nombreuses lettres reçues par Beauvoir après la publication montrent que les lectrices se sont reconnues dans Monique, parfois en contradiction avec la distance critique que Beauvoir souhaitait maintenir envers son personnage.

Cette tension entre intention d’écriture et réception constitue l’une des richesses majeures de l’histoire du recueil.

X. Avril 2021 : Beauvoir comme héritage : les « héritières »

Mon article « Y a-t-il des héritières Beauvoir ? Pour une arborescence des femmes écrivaines féministes » déplace encore la perspective.

La question n’est plus seulement : comment Beauvoir écrit-elle les femmes ?, mais : comment son œuvre continue-t-elle d’agir dans les écritures féminines qui lui succèdent ? Beauvoir devient alors une figure de transmission intellectuelle et féministe.

XI. Juin 2021 : Beauvoir et les autres écrivaines : Lucie Delarue-Mardrus

Avec « Amanit et Fosca, l’aventure de la traversée des siècles », en compagnie de la chercheuse Irina Durnea, l’étude compare deux œuvres, Amanit (1929) et Tous les hommes sont mortels (1946) autour d’un même motif littéraire : l’immortalité.

Ces recherches prolongent une méthode déjà présente dans la maîtrise : mettre les textes en dialogue afin de comprendre ce qu’ils révèlent des représentations féminines et des conceptions du monde.

XII. Octobre 2022 : « Bim Bam Boum… » : La Femme rompue dans une réflexion contemporaine sur les violences faites aux femmes

Dans « Bim Bam Boum : femmes debout contre les coups », La Femme rompue réapparaît dans une réflexion plus large sur les violences faites aux femmes et les chemins de reconstruction.

L’œuvre beauvoirienne dialogue alors avec d’autres écritures contemporaines, celles de Katherine Pancol et de Typhaine D.

Il ne s’agit plus d’une étude monographique du recueil, mais d’un retour de certaines problématiques beauvoiriennes :

  1. autonomie ;
  2. domination ;
  3. violence ;
  4. possibilité de se reconstruire.

XIII. Mars 2024 : Beauvoir et sa consœur : Françoise Sagan

Mon article « Beauvoir-Sagan, l’admiration tendue », ma réflexion porte sur les relations entre deux écrivaines majeures du XXe siècle, leurs proximités et leurs différences.

XIV. Août 2026 : le Moi(s) Maîtrise

La mise en ligne intégrale de ma Maîtrise sur Voyages autour de mon cerveau constitue une nouvelle étape dans cette trajectoire de transmission. Après avoir étudié la circulation de l’œuvre beauvoirienne, ses réceptions et ses héritages, je choisis désormais de rendre accessible le travail universitaire qui a constitué le point de départ de ces recherches.

Cette publication permet ainsi à ce mémoire, écrit en 2005-2006 et soutenu en mars 2006, de poursuivre son existence auprès de nouveaux lecteurs et lectrices, non comme un travail figé dans le passé, mais comme la première étape d’un parcours intellectuel toujours en mouvement.

XV. Conclusion provisoire : de la maîtrise à la vie d’une œuvre

Mon parcours commencé avec l’étude de La Femme rompue montre finalement moins une succession de sujets qu’un élargissement progressif d’une même interrogation.

Partie d’un recueil de fiction, ma recherche a conduit à explorer :

  1. la pensée féministe de Beauvoir ;
  2. ses choix d’écriture ;
  3. ses filiations littéraires ;
  4. ses réceptions ;
  5. ses représentations ;
  6. ses héritages.

Ma maîtrise apparaît ainsi non comme un travail achevé, mais comme le point de départ d’une relation durable avec une œuvre.

La jeune chercheuse que j’étais en 2005-2006, qui s’interrogeait sur la fonction d’un détail dans un texte (pourquoi Beauvoir fait-elle citer tel film ? pourquoi tel élément apparaît-il ?) a conservé le même geste intellectuel : écouter les œuvres, suivre leurs traces et comprendre comment elles continuent à vivre. Des travaux à continuer, sur une longue route pavée de belles découvertes et échanges.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Mise en perspective : de l’étude de La Femme rompue  à la transmission d’une œuvre beauvoirienne »,  Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32424

Droit à l’avortement et antimilitarisme le cas S. de Beauvoir VADMC.001

Droit à l’avortement et antimilitarisme : le cas S. de Beauvoir

L’autrice-philosophe-dramaturge-scénariste Simone de Beauvoir a publié en 1949 son essai sur la condition féminine au sein du patriarcat occidental, Le Deuxième Sexe. Entre autres sujets, elle aborde la libéralisation de l’avortement, alors interdit en France, dans de nombreux pays occidentaux, et dans les territoires colonisés par l’Occident. Beauvoir relie le droit à l’avortement pour toutes les classes sociales à son antimilitarisme, affiché dans ses mémoires (Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 37), au besoin d’une éducation mixte sans tabous ni hypocrisie, et à la contraception féminine, notamment dans sa conclusion générale (Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. Tome II, Paris, Gallimard, 1987, p. 569, 571-572) :

(…) la maternité serait libre, c’est-à-dire qu’on autoriserait le birth-control et l’avortement et qu’en revanche on donnerait à toutes les  mères et à leurs enfants exactement les mêmes droits, qu’elles soient mariées ou non ; les congés de grossesse seraient payés par la collectivité qui assumerait la charge des enfants, ce qui ne veut pas dire qu’on retirerait ceux-ci à leurs parents mais qu’on ne les leur abandonnerait pas. (…) Et grâce à l’éducation mixte, le mystère auguste de l’Homme n’aurait pas l’occasion de naître : il serait tué par la familiarité quotidienne et les franches compétitions. Les objections qu’on oppose à ce système impliquent toujours le respect des tabous sexuels ; mais il est vain de prétendre inhiber chez l’enfant la curiosité et le plaisir ; on n’aboutit qu’à créer des refoulements, des obsessions, des névroses ; la sentimentalité exaltée, les  ferveurs homosexuelles, les passions platoniques des adolescentes avec tout leur cortège de niaiserie et de dissipation sont bien plus néfastes que quelques jeux enfantins et quelques précises expériences. Ce qui serait surtout profitable à la jeune fille, c’est que ne cherchant pas dans le mâle un demi-dieu – mais seulement un camarade, un ami, un partenaire – elle ne serait pas détournée d’assumer elle-même son existence ; l’érotisme, l’amour prendraient le caractère d’un libre dépassement et non celui d’une démission ; elle pourrait les vivre comme un rapport d’égal à égal. Bien entendu, il n’est pas question de supprimer d’un trait  de plume toutes les difficultés que l’enfant a à surmonter pour se changer en un adulte ; l’éducation la plus intelligente, la plus tolérante, ne saurait le dispenser de faire à ses frais sa propre expérience ; ce qu’on peut demander, c’est qu’on n’accumule pas gratuitement des obstacles sur son chemin.

Beauvoir défend l’éducation et la clarté scientifique, dans un mélange filles-garçons qui tue les mythes traditionnels mortifères de la féminité et de la masculinité, ainsi que les dangereuses poussées de fantasmes, que nous avons synthétisées sous l’appellation « syndrome de Grand Meaulnes ». L’autrice souligne également le besoin d’une participation des pouvoirs publics dans les droits des mères et dans l’existence des enfants – par contre, où est le père et quel est son rôle dans cette nouvelle famille, Beauvoir ne le dit pas. Il est pieusement englobé dans le terme « parents », ce qui, en partie, en 1949, établit une nouvelle égalité dans la famille, loin du « chef de famille » définit par la loi de cette époque. L’écrivaine est lucide et n’attend pas d’une société non patriarcale qu’elle soit idyllique, mais qu’elle ne brise pas l’élan vital des enfants.

Cette partie de la conclusion du Deuxième Sexe est à mettre en rapport, entre autres, avec deux autres passages du Deuxième Sexe, sa lettre du neuf février 1949 à son compagnon nord-américain Nelson Algren, donc juste avant la publication du Deuxième Sexe en volume, et un passage de Tout compte fait, le dernier volume de ses mémoires (1972).

Dans le tome un du Deuxième Sexe, Beauvoir analyse les « obstacles », pour reprendre le terme qu’elle utilise notamment dans sa conclusion, qui entravent la liberté des femmes (Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. Tome I, Paris, Gallimard, 2000, p. 103) :

On ne saurait obliger directement la femme à enfanter : tout ce qu’on peut faire c’est l’enfermer dans des situations où la maternité est pour elle la seule issue : la loi ou les mœurs lui imposent le mariage, on interdit les mesures anticonceptionnelles et l’avortement, on défend le divorce.

Les hommes pensent la société comme un espace violemment clos pour les femmes, forcées à n’être que des pondeuses, soumises à un homme, sans le choix de partir, et, corrélativement, d’être indépendantes économiquement, surtout dans les hautes classes sociales.

L’essayiste revient sur ces interdits légaux et leurs conséquences (Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. Tome II, op. cit., p. 291-292) :

La maternité forcée aboutit à jeter dans le monde des enfants chétifs, que leurs parents seront incapables de nourrir, qui deviendront les victimes de l’Assistance publique ou des « enfants martyrs ». Il faut remarquer d’ailleurs que la société si acharnée à défendre les droits de l’embryon se désintéressedes enfants dès qu’ils sont nés ; on poursuit les avorteuses au lieu de s’appliquer à réformer cette scandaleuse institution nommée Assistance publique ; on laisse en liberté les responsables qui en livrent les pupilles à des tortionnaires ; on ferme les yeux sur l’horrible tyrannie qu’exercent dans des « maisons d’éducation » ou dans des demeures privées les bourreaux d’enfants ; et si on refuse d’admettre que le fœtus appartient à la femme qui le porte, en revanche onconsent que l’enfant soit la chose de ses parents ; dans la même semaine, on vient de voir un chirurgien se suiciderparce qu’il était convaincu de manœuvres abortives et un père qui avait battu son fils presque à mort condamné à troismois de prison avec sursis. Récemment un père a laissé mourir son fils du croup, faute de soins ; une mère a refusé d’appeler un médecin auprès de sa fille, au nom de son abandon inconditionné à la volonté divine : au cimetière, des enfants lui ont jeté des pierres ; mais quelques journalistes s’étant indignés, une cohorte d’honnêtes gens ont protesté que les enfants appartenaient aux parents, que tout contrôle étranger serait inacceptable. Il y a aujourd’hui « un million d’enfants en péril », dit le journal Ce soir ; et France-Soir imprime que : « Cinq cent mille enfants sont signalés comme se trouvant en danger physique ou moral. » En Afrique du Nord, la femme arabe n’a pas la possibilité de se faire avorter : sur dix enfants qu’elle engendre, il en meurt sept ou huit et personne ne s’en soucie parce que les pénibles et absurdes maternités ont tué le sentiment maternel. Si la morale y trouve son compte, que penser d’une tellemorale ? Il faut ajouter que les hommes les plus respectueux de la vie embryonnaire sont aussi ceux qui se montrent lesplus empressés quand il s’agit de condamner des adultes à une mort militaire.

Les raisons pratiques invoquées contre l’avortement légal sont sans aucun poids ; quant aux raisons morales, elles se réduisent au vieil argument catholique : le fœtus a une âme à qui on ferme le paradis en le supprimant sans baptême. Il est remarquable que l’Église autorise à l’occasion le meurtre des hommes faits : dans les guerres, ou quand il s’agit de condamnés à mort ; elle réserve pour le fœtus un humanitarisme intransigeant Il n’est pas racheté par le baptême : mais au temps des guerres saintes contre les Infidèles, ceux-ci ne l’étaient pas non plus et le massacre en était hautement encouragé. Les victimes de l’Inquisition n’étaient sans doute pas toutes en état de grâce, non plus qu’aujourd’hui le criminel qu’on guillotine et les soldats morts sur le champ de bataille.

Dans tous ces cas, l’Église s’en remet à la grâce de Dieu ; elle admet que l’homme n’est dans sa main qu’un instrument et que le salut d’une âme se joue entre elle et Dieu. Pourquoi donc défendre à Dieu d’accueillir l’âme embryonnaire dans son ciel ? Si un concile l’y autorisait, il ne protesterait pas plus qu’à la belle époque du pieux massacre des Indiens. En vérité, on bute ici contre une vieille tradition têtue qui n’a rien à voir avec la morale. Il faut compter aussi avec ce sadisme masculin dont j’ai déjà eu l’occasion de parler.

Cette longue citation montre à quel point Beauvoir envisage l’ensemble des implications humaines d’enfants non désirés, en France et dans les colonies françaises en Afrique du Nord. L’autrice analyse la situation des femmes mères sans l’avoir désiré, se vengeant sur leurs enfants de leurs nombreuses frustrations ; le sort misérables des enfants non désirés, devenus choses de leurs parents, et non individus avec le droit à une existence d’amour et de soins. Et le destin, voulu par les hommes adultes, religieux ou non, des enfants devenus adultes. Tiens, tiens, la femme sans enfants qu’a été Beauvoir serait-elle donc capable de compatir au sort misérable de ceux-ci ?

Les enfants sont déshumanisés, réduits à des pions servant au commerce des armes et à tuer d’autres innocent·es, par exemple dans des guerres coloniales, par exemple en Indochine, conflit qui a sévi de 1945 à 1954, soit pendant l’écriture du Deuxième Sexe, où Beauvoir s’est impliquée du côté des pacifistes et des anti-coloniales et anti-coloniaux (Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 40). N’oublions pas l’expérience traumatisante de la Seconde Guerre mondiale, son compagnon principal Jean-Paul Sartre et son autre compagnon Jacques-Laurent Bost, entre autres, étant mobilisés en 1939, donc en mesure de tuer et de se faire tuer.

L’exemple du génocide des peuples autochtones d’Amérique centrale et du Sud (cf. par exemple l’essai de Marcel Grondin et Moema Viezzer, Le Génocide des Amériques, Paris, écosociété, 2022) est à prendre en miroir de l’écriture et de la publication du roman historique de Beauvoir Tous les hommes sont mortels (1947). Le héros, Fosca, y est confronté à sa grande horreur, dans sa trajectoire d’homme immortel. Beauvoir rappelle à cette occasion l’implication des religieux (et des religieuses) catholiques, tant en Espagne que sur place, dans le massacre d’innocent·es, pieusement considéré·es comme des non-êtres humains, puisque non catholiques. Et, une fois que leur statut humain leur sera concédé par les religieux catholiques, quand elles et ils ont été quasi exterminés, les bon·nes catholiques espagnol·es se tournent vers les habitant·es des côtes africaines et leur esclavage, enclenchant le commerce triangulaire de sinistre mémoire.

Rappelons également que Beauvoir « désapprouve la peine de mort » (Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 329), sans pour autant éprouver de la pitié pour les collaborateurs condamnés à mort à la Libération, dont son confrère, l’écrivain et journaliste Robert Brasillach, dont les diatribes ont eu une conséquence mortifère sur l’existence de centaines de Français·es (Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 36-38). Dans la citation ci-dessus, Beauvoir se réfère aux assassins des « faits divers », à leur tour assassinés légalement, avec la bénédiction des religieuses et religieux catholiques, l’abolition de la peine de mort n’intervenant en France, au niveau étatique, qu’en 1981.

Beauvoir revient sur le tout (répression féroce de l’avortement et des avorteurs, et, implicitement, poids des catholiques dans ladite répression, éducation des enfants mâles pour un futur charnier, violences parentales) dans l’extrait ci-dessous, une lettre à son compagnon, l’écrivain nord-américain Nelson Algren (Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 414) :

En ce moment il y a en France beaucoup d’affaires d’avortement, j’en suis indignée. Chez nous il n’existe aucune espèce de contrôle des naissances, c’est illégal. En conséquence chaque année il y a autant d’avortements que de naissances, à peu près un million, mais l’avortement reste formellement interdit. On vient d’arrêter un médecin que je connaissais très bien et à qui j’ai adressé quantité de femmes dans l’embarras, il les a aidées, les pauvres comme les riches. Un autre chirurgien s’est jeté par la fenêtre la semaine dernière parce qu’on l’avait impliqué dans une sale affaire de ce genre. En revanche un père qui battait son jeune fils presque à mort n’a été que légèrement réprimandé par le tribunal, sans même récolter une peine de prison. Une fois l’enfant né, apparemment, vous pouvez le tuer si ça vous amuse, et s’il meurt à la guerre, c’est pour ça qu’on l’a fabriqué, mais tant qu’il est dans le ventre de sa mère, c’est un meurtre de tenter quoi que ce soit contre lui. Je porte plainte devant vous : ne pouvez-vous rien faire contre cet état de choses ?

La correspondance d’Algren à Beauvoir n’ayant pas encore été publiée, nous ne savons pas aujourd’hui s’il lui a répondu sur ce point. Sous l’humour de la question, qui anticipe par son appel à l’aide, sans le savoir, la présence de l’armée états-unienne en France de 1950 à 1967 dans le contexte de la Guerre froide et de l’OTAN (https://www.persee.fr/doc/rharm_0035-3299_1999_num_215_2_4829), pointe l’angoisse beauvoirienne, sa colère contre ces violences et son impression d’inutilité, même en ayant publié Le Deuxième Sexe.

L’écrivaine reprend ce lien entre ses positions pour l’avortement et antimilitaristes dans le dernier volume de ses mémoires, Tout compte fait (Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 608-609), alors qu’elle décrit son engagement auprès des jeunes militantes féministes de ce début des années soixante-dix, dont sa participation à la manifestation du vingt novembre 1971. Nous ne résistons pas au plaisir de citer l’intégralité de ce passage, très enlevé et malicieux, tant sur le fond que sur la forme, malgré la gravité des sujets abordés :

Pour poursuivre cette campagne, le M.L.F. a organisé le 20 novembre, en liaison avec des manifestations féministes qui se sont déroulées ce jour-là un peu partout dans le monde, un défilé, à travers Paris, de femmes qui réclamaient la liberté de la maternité, de la contraception et de l’avortement. J’y ai pris part. Nous avons marché de la République à la Nation, occupant toute la chaussée (…), portant des pancartes où étaient inscrits des slogans ; des militantes brandissaient des torchons, des fils de fer auxquels était suspendu du linge sale, des poupées en papier, des baudruches ; l’une d’elles distribuait du persil – symbole de l’avortement clandestin – dont certaines plantaient des branches dans leurs cheveux. Nous étions environ quatre mille, en majorité des femmes, mais il y avait aussi des hommes, pour la plupart chevelus et barbus. On a lâché des ballons, chanté, scandé des mots d’ordre : « Enfant désiré, enfant aimé. Maternité libre. » Des parents avaient amené leurs enfants et on voyait des gosses de six ans crier avec les adultes : « Nous aurons les enfants que nous voudrons. » C’était, sous un beau ciel froid, très vivant, très gai et plein de fantaisie. Ce qui était intéressant, c’est que la plupart des femmes que les manifestantes abordaient sur les trottoirs se déclaraient de cœur avec nous et nous applaudissaient. Quand nous avons passé devant l’église Saint-Antoine, une mariée vêtue de blanc était en train de monter l’escalier. Nous avons crié : « La mariée avec nous ! Libérez la mariée ! » et l’avant-garde du cortège a quitté la chaussée pour entrer dans l’église. Le curé a discuté un moment avec les militantes et nous sommes reparties vers la Nation.

Un peu avant d’y arriver nous avons rencontré des objecteurs de conscience qui portaient des pancartes antimilitaristes. Leur manifestation avait été interdite et certains avaient eu l’idée de se joindre à nous. Alors notre cortège s’est mis à crier : « Pas d’enfants pour le casse-pipe. – Debré, salaud, les femmes auront ta peau », et tous ensemble nous avons chanté L’Internationale. A la Nation, des femmes se sont hissées sur le socle d’une des statues et elles ont brûlé des torchons, symboles de la condition féminine. Il y a eu de nouveaux chants, des farandoles : c’était une fête joyeuse et fraternelle.

Militantisme féministe, au féminin et au masculin, et antimilitariste finissent par se rejoindre, pour les droits des femmes, pour ceux des hommes, et pour ceux des enfants. L’ensemble de la société est enfin unie, pour partie, contre les violences qui lui sont faites. La poche de résistance patriarcale est ici symbolisée par le mariage religieux, que les manifestantes conspuent joyeusement. Notons que, comme souvent (la spécialiste de Beauvoir que nous sommes peut amplement en témoigner), Beauvoir n’a pas vérifié les noms de lieux, puisqu’il s’agit de l’église Saint-Ambroise et non Saint-Antoine, comme en témoigne cette précieuse archive, filmée pour le journal télévisé : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/caf90010438/manifestation-de-femmes-a-paris Notons également que le slogan que l’on entend près de l’église est : « Mariage piège à cons ! » Beauvoir l’a-t-elle également entonné ?

Ce rapide parcours au sein du monde beauvoirien nous a permis de relier deux droits au choix et à une existence heureuse, sans tuerie ni misère sociale ni misère humaine. Simone de Beauvoir apparaît comme soucieuse du bien-être commun, tant féminin que masculin, pour la vie. À imiter ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Droit à l’avortement et antimilitarisme : le cas S. de Beauvoir », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/21284