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Partir, revenir, pourquoi ? (24) Partir en voiture Pouic Pouic » VADMC

Partir, revenir, pourquoi ? (24) Partir en voiture Pouic Pouic

Quand le mariage d’amour est la conséquence d’une voiture et d’un téléphone, et non du poulet domestique qui donne son nom au film de Jean Girault, Pouic-Pouic (1963), nous ne pouvons que rire et nous interroger sur ces curieux cheminements matrimoniaux.

Ces deux objets, vecteurs de la modernité des années 1960, permettent la rencontre entre Patricia Monestier (Mireille Darc), jeune fille de la bourgeoisie parisienne, et Simon Guilbaud (Philippe Nicaud), jeune homme qui, depuis le matin, est employé de garage. Simon entre dans l’univers de Patricia grâce au cadeau d’Antoine Brévin (Guy Tréjean), riche industriel d’âge mûr, amoureux de Patricia. Antoine a successivement offert à Patricia : des fleurs, un collier de perles, un dogue, une voiture. L’animal est compté au rang des objets, dans la société française des années 1960.

Pour ce faire, il utilise son téléphone, ici ancêtre des commandes en ligne. Antoine et Simon ne se sont pas rencontrés, Antoine ayant uniquement échangé avec le patron de Simon. Cet épisode fondateur du trio amoureux montre que la toute-puissance financière d’Antoine se heurte à l’imprévu des sentiments. Patricia et Simon tombent amoureux, même si Patricia s’en défend jusqu’à la fin du film, tout comme Loretta Castorini (Cher), dans Éclair de lune (Norman Jewison, Moonstruck, 1987).

Antoine se refuse à entendre les refus répétés de Patricia face à ses cadeaux, quand il l’assomme de coups de fil pour s’assurer que ses cadeaux lui plaisent et insister pour qu’elle l’épouse. Autant que ses cadeaux, le téléphone est un moyen de pression sur Patricia.

Là où Antoine pose en harceleur type de tous les temps, Patricia représente la jeune fille moderne : elle tire sur des palets ; elle nage ; elle conduit ; elle fume ; elle boit un peu ; elle apparaît en bikini ; elle refuse un mariage arrangé. Tout cela dessine une héroïne moderne, jamais ridicule, toujours intelligente et énergique.

En outre, comme elle le rappelle à Antoine, elle n’a pas besoin d’argent, donc elle n’est pas en son pouvoir de ce côté-ci non plus. Elle lui remémore également que le coup de la crampe dans l’eau lui a « déjà coûté un maillot ». C’est-à-dire qu’Antoine a dévêtu Patricia lors d’une baignade, sous prétexte d’être pris de crampe. Juste retour de son karma de masculinité aquatique, il se retrouve coincé au milieu de la rivière de la propriété des Monestier. Accroché à la rame de la barque qu’il a fait dériver, il appelle au secours. Il est secouru, mais cela n’altère pas sa morgue.

Remarquons que presque tous les types d’homme sont ridiculisés, surtout quand ils sont riches. Antoine apparaît comme archaïque. Paul, le fils Monestier (Roger Dumas) fait ce qu’il peut pour aider son père Léonard (Louis de Funès) à fourguer la soi-disant concession vénézuélienne bourrée de pétrole à Antoine, mais sans succès et en prenant des crises de jalousie intempestives. Léonard est totalement dépassé, quoique en survoltage perpétuel. Simon improvise sans cesse.

Quant à Droopy… pardon, Charles (Christian Marin), le maître d’hôtel, il aide la famille Monestier autant qu’il le peut, mais en se faisant constamment rabrouer. Il s’agit d’ailleurs d’un ressort comique très intéressant, puisque le personnage qui paraît le plus passif est, peut-être, celui qui possède la plus grande maîtrise de la situation. Cela crée un contraste magnifique avec Antoine. Brévin possède tant le pouvoir économique que les moyens matériels et technologiques que la possibilité de commander. Mais il manque de lucidité.

Le personnage de Charles a beaucoup moins de prestige social, mais il a le sens de l’observation, le sang-froid et la capacité de détourner les dispositifs technologiques des autres. Ainsi, son intervention avec Lulu la téléphoniste, « qui n’a rien à [lui] refuser », est particulièrement révélatrice. Antoine pense que le téléphone est un outil à son service, fait pour, dans cette scène, joindre son homme d’affaires en tout lieu à toute heure, afin de vérifier si la concession vénézuélienne est une bonne affaire.

Charles comprend les règles humaines qui se cachent derrière l’appareil. Il sait qu’un réseau de relations vaut parfois plus qu’un portefeuille. En outre, il utilise le poste de radio pour faire croire à Brévin et aux Monestier que la concession : 1) existe vraiment ; 2) qu’elle regorge de pétrole. Seul souci, il ne met dans le coup que Paul, qui omet de prévenir son père. Paul, mal-aimé, espère ainsi avoir enfin l’estime, sinon l’affection, parentale.

Charles/Droopy rejoint d’ailleurs une grande tradition de comédie, du personnage modeste qui voit plus clair que les puissants, tel Sganarelle chez Molière. Ce n’est pas un hasard si Pouic-Pouic vient du boulevard, puisque Jean Girault adapte sa pièce Sans cérémonie (1952), co-écrite avec Jacques Vilfrid, qui est aussi au scénario et aux dialogues de Pouic-Pouic. L’adaptation filmée conserve peu de lieux, une temporalité courte, beaucoup de dialogues, un rythme trépidant, plus adapté, nous semble-t-il, aux années 1960 qu’aux années de la reconstruction (années 1950). Le voyage est alors paradoxal.

L’ailleurs existe énormément… mais presque personne ne part. Léonard et son épouse Cynthia (Jacqueline Maillan) reviennent de Paris dans leur maison de campagne au début du film. Simon arrive du garage en voiture, puis fait un aller-retour au village pour chercher ses affaires et s’installer chez le Monestier en qualité de gendre/de fils/de grand voyageur. Paul, soi-disant parti au Brésil, n’a pas dépassé les cabarets de Pigalle, où il a trouvé Palma Diamantino (Maria-Riosa Rodriguez), entraîneuse, qu’il ramène chez ses parents comme « fille d’un général [brésilien] ». Seul l’escroc Pedro Caselli (Daniel Ceccaldi) a peut-être voyagé au Venezuela, où il aurait acheté la concession. Notons qu’il se signale à l’attention de tous, à la Bourse de Paris, par son large chapeau blanc, tout droit sorti de l’opérette Le Chanteur de Mexico (Francis Lopez, 1951 ; film de Richard Pottier, 1956) ou d’Ignace (Roger Dumas, 1935 ; film de Pierre Colombier, 1937). Autre appel exotique, cette fois vestimentaire…

Dans Pouic-Pouic, le véritable départ est réservé à la toute fin, et c’est précisément ce qui lui confère une valeur symbolique. Au début du film, Antoine croit que tout s’achète. La voiture, offerte à Patricia, constitue un paradoxe : conçue pour la posséder, elle devient le moyen de son émancipation. Elle change plusieurs fois de statut : objet de luxe, signe de richesse, instrument de séduction, moyen de circulation, espace du couple amoureux, véhicule du départ final. Autrement dit, la même automobile passe de la possession à la liberté. Antoine offre un moyen de transport pour enfermer Patricia. La jeune fille l’utilise pour partir avec celui qu’elle a librement choisi. Rappelons que la propre voiture de Brévin lui sert à venir chez les Monestier, puis à en partir, cette fois accompagné de Palma Diamantino, qui a trouvé l’homme rêvé, et… de la concession, qui se révèle finalement vraie. Brévin n’a pas tout perdu, finalement.

Dans Pouic-Pouic, le voyage est souvent raconté plutôt que vécu. Les faux voyages incluent : Paul au Brésil, Simon au Venezuela (encore que…), la soi-disant Brésilienne Palma Diamantino. Tous sont des exotismes de fabrication. L’Amérique du Sud fonctionne comme un immense décor imaginaire. Les clichés accumulés par Simon servent autant à tromper Antoine qu’à faire rire le public. Pigalle, où Palma Diamantino est entraîneuse, produit un Brésil imaginaire, un ailleurs qui n’existe que dans la tête des personnages. Palma, par son accent, par ses robes courtes et très décolletés, par ses gestes exubérants, participe à la construction du personnage fictif, mais son rôle est surtout celui d’accessoire narratif de l’exotisme, contribuant à crédibiliser l’illusion pour les Monestier et le spectateur.

Simon, lui, est un véritable aventurier, contrairement à Antoine, qui consomme le voyage comme un objet. En effet, Antoine offre une voiture et possède un yacht. Il promet une croisière sur son yacht à Patricia, en croyant donc que l’argent peut acheter le dépaysement et les sentiments.

Simon se déplace réellement. Il improvise, s’adapte, invente des histoires. Même lorsqu’il participe à la mystification de Palma Diamantino, en échange que celle-ci fasse acheter le terrain vénézuélien à Antoine, il agit avec intelligence et discernement, et non pour impressionner par sa richesse. Simon incarne la liberté vécue, et c’est naturellement avec lui que Patricia fait son premier départ en voiture du film.

Rappelons que dans Certains l’aiment chaud (Billy Wilder, Some Like It Hot, 1959), le yacht du véritable milliardaire rapproche les amoureux malgré les mensonges. Dans Pouic-Pouic, le yacht est une promesse, un instrument de séduction qui échoue. La richesse ne garantit pas la réussite sentimentale. Au contraire, elle peut devenir l’instrument involontaire de la liberté des héroïnes et héros (la voiture). L’eau est véritablement un élément négatif, au contraire.

Pouic-Pouic s’inscrit ainsi dans une tradition française plus ancienne de l’étranger fabriqué. Depuis le Brésilien de La Vie parisienne (Jacques Offenbach, 1866/1873), l’Amérique du Sud est moins un lieu réel qu’un réservoir de fantasmes mondains. Dans les deux cas, la le Brésilien·ne est une invention destinée à produire un effet sur les autres. Le public rit des personnages qui prennent ces signes extérieurs pour une vérité. Chez Girault comme chez Offenbach, le voyage est d’abord une performance : il s’agit moins de parcourir un territoire que de jouer un rôle social. Palma Diamantino est un costume, un masque, tandis que Simon est le voyageur authentique.

Pouic-Pouic montre que ce qui circule — objets, discours, apparences — n’est pas toujours ce qui produit le véritable voyage. Seule la liberté choisie par Patricia, celle de se marier par amour, ce qui réduit tout de même sa liberté financière, juridique et sociale, concrétise un départ authentique. La voiture et le téléphone, initialement outils de possession et de contrôle, deviennent des instruments de libération et d’action choisie.

Parfois, partir commence simplement par reconnaître ce qui est réel et ce qui n’est qu’un costume social.

Couverture générée par intelligence artificielle.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « « Partir, revenir, pourquoi ? (24) Partir en voiture Pouic Pouic », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32027

Echec à Pygmalionne Gigi VADMC.001

Échec à Pygmalionne ? Gigi, de Colette, Minnelli, Huppert 

Les femmes sont souvent représentées comme modelées par les hommes. L’inverse peut-il exister ? Gigi offre une réponse particulièrement retorse à cette question. Car celle qui entreprend de modeler la jeune héroïne est une femme : sa grand-tante Alicia. Elle veut absolument faire de sa petite-nièce une grande courtisane, conformément à la tradition familiale. Ou, pour le dire moins élégamment : elle veut qu’elle devienne à son tour une prostituée de luxe. Voilà donc une Pygmalionne. Mais une Pygmalionne qui façonne une jeune femme afin qu’elle corresponde précisément aux attentes des hommes.

La nouvelle de Colette, publiée en 1944, n’est peut-être pas, en elle-même, l’un de ses récits les plus extraordinaires. Mais sa postérité est remarquable. À travers le film en Technicolor de Vincente Minnelli, sorti en 1958, puis la très belle relecture télévisuelle de Caroline Huppert, en 2006, la même histoire change progressivement de sens. Colette observe un monde ; Minnelli l’enchante ; Huppert le réinterprète, notamment dans une perspective beaucoup plus nettement féministe.

Fabriquer Gigi

Alicia est la véritable Pygmalionne de Gigi. Elle entreprend méthodiquement l’éducation de sa petite-nièce, alors adolescente : maintien, vêtements, bijoux, manières de table, conversation, séduction, connaissance des hommes et, surtout, connaissance de ce qu’une femme doit exiger financièrement d’eux. Il ne s’agit pas seulement d’apprendre les bonnes manières. Il s’agit de fabriquer une féminité adaptée à une fonction sociale précise.

La jeune fille doit devenir désirable, mais pas naïve ; séduisante, mais capable de négocier ; suffisamment cultivée pour divertir un homme riche, mais formée avant tout à tirer de cette relation la sécurité matérielle nécessaire. L’éducation dispensée par Alicia est ainsi à la fois sexuelle, sociale et économique.

Chez Minnelli, il faut cependant distinguer Alicia (Isabel Jeans) de sa sœur, Mamita (Hermione Gingold), la grand-mère de Gigi (Leslie Caron). Celle-ci appartient au même monde et en accepte largement les usages, mais elle en subit aussi l’influence. Ce n’est pas elle qui conçoit véritablement le façonnage de Gigi : Alicia est la pédagogue et la stratège. Mamita est beaucoup plus affectueuse, chaleureuse et familiale.

Cette distinction importe : toutes les femmes ne participent pas de la même manière à la transmission des normes. Alicia les enseigne activement ; Mamita les a intégrées et ne songe guère à les contester ; Gigi, elle, finira par les mettre en question.

C’est peut-être pour cette raison que l’un des plus beaux moments du Gigi de Minnelli est aussi l’un des plus simples : « The Night They Invented Champagne », « Le jour où ils ont inventé le champagne ». Gigi, Mamita et Gaston (Louis Jourdan), jeune homme riche, vaguement oncle/parrain de Gigi, chantent et s’amusent ensemble. La scène est drôle, douce, énergique. Pendant quelques minutes, les apprentissages mondains, les négociations, les liaisons et les stratégies disparaissent. Gigi retrouve sa spontanéité. Gaston abandonne son ennui de riche héritier. Mamita est simplement une grand-mère heureuse. Tous trois forment déjà, d’une certaine manière, une famille avant de savoir qu’ils pourraient en devenir une. Le champagne, omniprésent dans l’univers mondain du film, change alors de fonction. Il ne signifie plus seulement le luxe : il devient le plaisir partagé. Cette scène permet aussi de comprendre pourquoi il serait injuste de confondre Mamita et Alicia. Mamita aime Gigi avant de vouloir assurer son avenir. Chez elle, la transmission des conventions passe par l’affection et par l’habitude davantage que par une volonté de modelage.

Petit télescopage cinéphile amusant : Hermione Gingold, qui interprète Mamita, joue également une sorcière dans L’Adorable Voisine (Richard Quine, Bell, Book and Candle, 1958). Dans les deux films, elle appartient donc à un univers féminin où les aînées sont dépositaires d’un savoir transmis aux plus jeunes — sorcellerie d’un côté, codes mondains de l’autre.

Le dispositif devient encore plus intéressant si l’on regarde Gaston. Car Gigi n’est pas la seule jeune personne que l’on entreprend d’éduquer. Face à Alicia se trouve Honoré, l’oncle de Gaston, interprété par Maurice Chevalier. Lui aussi possède une longue expérience du monde. Lui aussi transmet des règles à la génération suivante. Mais il enseigne à Gaston le versant masculin du système : comment être un séducteur, comment avoir une maîtresse, comment gérer ses infidélités, comment traiter les scandales amoureux avec le détachement attendu d’un homme fortuné.

Le champagne lui-même change de sens selon ceux qui le partagent. Chez Mamita, Gigi, Gaston et sa grand-mère célèbrent joyeusement « le jour où ils ont inventé le champagne » : le trio forme déjà, avant même de le savoir, une famille possible. Chez Honoré, une autre scène à trois réunit Gaston, son oncle et le domestique de celui-ci après la tentative de suicide de Liane d’Excelmans (Eva Gabor), sa maîtresse, et la rupture qui s’ensuit. Honoré s’exclame alors : « Ton premier suicide ! Victoire ! », avant que les hommes ne célèbrent l’événement au champagne. La souffrance de Liane devient ainsi une étape presque glorieuse dans l’apprentissage du séducteur : ce « premier » suicide suppose même une possible répétition, comme si Gaston venait de franchir un nouveau degré dans l’existence que son oncle lui enseigne. Aux deux trios correspondent donc deux usages du champagne : chez Mamita, il célèbre le bonheur d’être ensemble ; chez Honoré, la réussite du disciple dans le scénario masculin de la séduction.

Et au Palais de Glace, le verre de champagne est la boisson obligée de Gaston, de par son rang social élevé. Il commande à Gigi, par contre, un diabolo. Celle-ci le sirote vaguement, tout en ciblant Liane comme « commune ». On ne peut pas dire qu’elle soit étouffée par la sororité…

Alicia forme donc Gigi au métier de courtisane tandis qu’Honoré forme Gaston au métier d’homme du monde. Les deux apprentissages sont complémentaires. Ils produisent les deux personnages dont le système a besoin. Dès lors, Gigi ne raconte plus seulement la fabrication sociale d’une femme par une autre femme. Le récit montre la transmission parallèle de deux modèles de genre.

Et si le titre de notre article est Échec à Pygmalionne ?, peut-être faudrait-il finalement parler de l’échec conjoint de Pygmalionne et de Pygmalion.

Dans cette histoire de formation, les voyages ont également leur importance.

Chez Colette, Gaston se rend à Monte-Carlo et à Nice, où Mamita est allée, une fois, autant qu’à Cabourg – retrouver les jeunes filles en fleur de Marcel Proust ? Alicia semble s’être pâmée – contre monnaie sonnante et trébuchante – en Italie.

Chez Minnelli, les personnages n’ont pas tous le même horizon géographique.

Mamita n’est guère allée plus loin que la Riviera. Alicia, en revanche, a voyagé hors de France. Son expérience internationale participe de son autorité : elle connaît le monde, ses usages et les comportements qu’une femme doit adopter pour y réussir. Mais cette opposition réserve une surprise. Voyager ne signifie nullement s’émanciper. Alicia, la plus voyageuse des deux sœurs, est aussi celle qui défend le plus vigoureusement l’ordre social existant. Le déplacement géographique ne garantit donc aucune ouverture idéologique.

Chez Minnelli, Gigi voyage également avec Gaston et Mamita à Trouville. Le déplacement ouvre momentanément l’espace du récit. Loin de Paris et des leçons d’Alicia, les rapports entre les personnages peuvent se modifier. La Normandie possède d’ailleurs une seconde fonction dans le film. Gaston et Honoré se rendent à Honfleur à la recherche de la maîtresse infidèle de Gaston, Liane, qu’ils retrouvent dans une « auberge de charme », avec son professeur de patinage (Jacques Bergerac). Les deux déplacements normands semblent alors presque se répondre.

Honfleur est associé à la liaison clandestine, au mensonge et à la désillusion de Gaston. Trouville, au contraire, rapproche Gaston de Gigi et de Mamita et fait apparaître la possibilité d’un bonheur beaucoup plus simple et familial. Le voyage ne constitue donc pas seulement un décor : il redistribue les relations.

Caroline Huppert fait un choix tout différent. Dans sa version, Gigi (Juliette Lamboley) reste à Paris. Ce sont Gaston (Alexis Loret) et sa maîtresse Lola Courcelles (Shirley Bousquet) qui voyagent. Cette immobilité est en elle-même significative. Le voyage constitue un privilège dont Gigi ne dispose pas encore. Elle demeure dans l’espace où les autres cherchent à la former et à décider de son avenir. L’absence de voyage devient ainsi aussi importante que le voyage lui-même.

Le lieu choisi pour la demande en mariage prend dès lors une importance particulière. Chez Colette, celle-ci se déroule chez Mamita. Minnelli conserve ce cadre et le charge d’une mémoire affective supplémentaire : Gaston demande Gigi en mariage dans le salon où tous trois avaient notamment célébré « le jour où ils ont inventé le champagne ». L’espace familial avait ainsi précédé la famille à venir. Caroline Huppert déplace au contraire la demande dans un parc. Gigi ne voyage toujours pas, mais elle accède à un espace ouvert au moment de choisir son avenir : la décision qui engage sa vie ne se prend plus dans l’intérieur domestique où les femmes de sa famille ont entrepris de la façonner.

Et cette différence accentue encore le contraste entre Gaston et Gigi : l’homme possède une liberté géographique, sentimentale et sexuelle que la jeune fille n’a pas. Gigi doit conquérir autrement sa liberté, non en partant, mais en refusant le rôle qu’on lui assigne.

Elle fait suite à sa mère (Aurélie Bargème), en quelque sorte, qui a cédé à sa mère (Macha Méril) et à sa tante (Françoise Fabian) en refusant d’épouser l’homme pauvre qu’elle aimait, mais qui est devenue chanteuse de cabaret, donc, malgré un salaire de misère et du harcèlement sexuel au travail, un peu indépendante financièrement. C’est un des ajouts essentiels de Huppert, qui redonne tout son éclat au personnage de la mère de Gigi, présente chez Colette, mais qui n’est qu’une voix lointaine chez Minnelli.

Caroline Huppert ne se contente d’ailleurs pas d’adapter Gigi. Elle enrichit le récit avec d’autres éléments de l’univers colettien, en particulier de Claudine à Paris (1901). Ainsi apparaît Maugis (Bernard Dhéran), le journaliste directement importé de ce roman. Plus significative encore est la présence de Lydie (Lola Naymark), une amie de Gigi entretenue par un vieil homme particulièrement répugnant. Le personnage rappelle immédiatement Luce dans Claudine à Paris. Cette greffe intertextuelle est essentielle à la relecture féministe de Huppert. Elle donne à voir, à côté de Gigi, une trajectoire possible que le récit original et surtout la féerie hollywoodienne peuvent laisser dans l’ombre : qu’est-ce que cela signifie concrètement, pour une très jeune femme, d’être entretenue, c’est-à-dire soumise sexuellement et financièrement à un homme riche beaucoup plus âgé qu’elle ?

Ce qui pouvait encore être enveloppé chez Minnelli dans les robes, les bijoux, les restaurants, le champagne et les couleurs somptueuses acquiert alors une matérialité beaucoup plus dérangeante. Huppert construit ainsi son Gigi comme un palimpseste colettien. Elle ne réécrit pas Colette contre Colette : elle utilise une partie de l’œuvre de l’écrivaine pour en éclairer une autre.

Reste Gigi. Alicia a réussi à lui apprendre les règles. Elle n’a pourtant pas réussi à décider de l’usage qu’elle en ferait. Gigi comprend parfaitement ce qu’on attend d’elle. C’est précisément parce qu’elle le comprend qu’elle peut le refuser. Elle refuse de devenir simplement la maîtresse entretenue de Gaston et exige une autre reconnaissance de leur relation. Son choix final du mariage ne constitue évidemment pas une sortie radicale de l’ordre social : Gigi ne devient pas une aventurière indépendante parcourant seule le monde. Mais elle refuse néanmoins le destin précis auquel son éducation la préparait.

Gaston, de son côté, refuse lui aussi partiellement le modèle transmis par Honoré. Au lieu de poursuivre indéfiniment la succession des maîtresses, des infidélités, des tentatives de suicide, des ruptures élégantes qui constitue la vie de son oncle, il choisit Gigi, chez Minnelli. Mais il suit néanmoins l’un de ses préceptes : en délaissant définitivement Liane, très légèrement plus âgée que lui, pour épouser la toute jeune Gigi, il « reste près de la jeunesse ». L’âgisme est d’autant plus manifeste que le récit ne remet nullement en cause le modèle incarné par Honoré. Celui-ci, entouré de jeunes femmes tout au long du film, chante même « Vieillir a du bon » (I’m Glad I’m Not Young Anymore). Le vieillissement masculin est ainsi célébré tandis que le vieillissement féminin, même à peine amorcé, suffit déjà à rendre une femme remplaçable par une plus jeune.

Cet âgisme se double d’un imaginaire pédophilique : Honoré, homme vieillissant entouré de jeunes femmes tout au long du film, chante aussi bien « Merci au ciel pour les petites filles » que « Vieillir a du bon ». Le vieillissement masculin est ainsi célébré tandis que la jeunesse féminine est érotisée et que les femmes, elles, deviennent rapidement trop âgées. Si Gaston refuse donc pour lui-même le modèle du séducteur vieillissant incarné par son oncle, le récit de Minnelli, lui, ne le remet nullement en cause.

Le personnage d’Honoré peut même apparaître comme une revanche de celui qu’incarnait Maurice Chevalier onze ans auparavant dans Le Silence est d’or (René Clair, 1947), film d’une noire misogynie. Émile Clément, séducteur vieillissant qui enseignait lui aussi l’art de la conquête à un homme plus jeune (François Périer), finissait évincé par son élève auprès d’une jeune femme (Marcelle Derrien). Rien de tel pour Honoré : aucune rivalité amoureuse avec Gaston ne vient sanctionner son âge et, entouré de femmes plus jeunes, il peut au contraire chanter « Vieillir a du bon ».

Chez Huppert, c’est son domestique Lambert (Jean-Marie Galey), qui lui sert de confident et de petit Pygmalion bienveillant, en l’incitant à agir pour Gigi. Chez Colette, Minelli et Huppert, les deux élèves ont donc appris leurs leçons, avant de désobéir à leurs professeur·es. Voilà peut-être le véritable échec de Pygmalionne : non pas avoir mal façonné sa créature, mais lui avoir donné suffisamment d’outils pour qu’elle puisse finalement décider de ne pas devenir la statue prévue.

Le voyage fournit peut-être une dernière manière de le comprendre. Alicia a beaucoup voyagé sans remettre en cause le monde auquel elle appartient. Gigi, chez Huppert, ne quitte même pas Paris et accomplit pourtant le déplacement essentiel : celui qui consiste à passer d’un avenir décidé par les autres à une décision prise par elle-même.

On peut voyager très loin sans bouger intérieurement. Et parfois ne pas quitter Paris, mais commencer malgré tout à partir, c’est-à-dire à créer sa propre existence.

Et vogue le couple amoureux !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Échec à Pygmalionne ? Gigi, de Colette, Minnelli, Huppert », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33573

« Manger en capitaliste : côté riche, côté pauvre - Le Triangle d’or » VADMC

Manger en capitaliste, côté riche, côté pauvre : Le Triangle d’or

De ses très longs ongles délicatement manucurés et vernis, elle saisit un macaron. Elle en prend une bouchée, puis le repose sur le porte-gâteaux abondamment garni. Marie-Antoinette de Sofia Coppola ? Non, Le Triangle d’or, d’Hélène Rosselet-Ruiz (2026).

La comparaison avec le film de Sofia Coppola n’est pas seulement un jeu de mémoire cinéphilique. Comme dans Marie-Antoinette (2006), la nourriture apparaît ici comme un spectacle : couleurs, raffinement, abondance, beauté fragile des pâtisseries. Mais là où Coppola filmait une reine adolescente découvrant le vertige de la consommation aristocratique, Hélène Rosselet-Ruiz observe un monde contemporain où les objets semblent parfois perdre leur valeur dès qu’ils sont possédés.

Dans Le Triangle d’or, manger ne signifie pas seulement se nourrir. La nourriture révèle un rapport au monde, aux autres et aux choses. Le couple saoudien que sert Lora (Malou Khebizi) incarne une consommation détachée de l’usage. Un soir, Souria (Soundos Mosbah) et son amant (Kassem Al Khoja) demandent à Lora d’acheter tous les burgers d’un Burger King. Mais pendant qu’elle s’acquitte de cette tâche, ils font l’amour. Le lendemain matin, Lora découvre devant leur chambre les sacs remplis de burgers intacts. La scène pourrait sembler anecdotique ; elle est pourtant d’une grande violence symbolique. Le geste essentiel n’est pas d’avoir mangé : c’est d’avoir pu acheter en quantité, sans même se soucier de consommer.

La même logique apparaît avec les sushis. Les boîtes préparées restent presque intactes. Dans les deux cas, la nourriture devient moins un objet de plaisir qu’une preuve de pouvoir : pouvoir commander, pouvoir disposer, pouvoir abandonner.

Le gaspillage alimentaire rejoint alors une réflexion plus large sur la consommation capitaliste. Comme l’analyse Ashley Mears dans Very Important People (La Découverte, 2023), certains milieux privilégiés manifestent leur richesse moins par l’usage des objets que par la possibilité de les dépenser sans nécessité. La valeur sociale n’est plus seulement dans ce que l’on possède, mais dans ce que l’on peut se permettre de ne pas utiliser.

Pourtant, Lora n’est pas définie par le manque. C’est même toute la finesse du film : elle ne regarde pas le monde de Souria avec envie.

Lorsqu’un ancien camarade de collège devenu employé au Burger King lui offre un burger, ce même aliment change complètement de signification. Pour Souria et son amant, il était le signe d’une consommation anonyme et gaspillée. Pour Lora, il devient un geste d’attention, d’amitié.

Elle découvre également la cuisine saoudienne et l’apprécie. Le film refuse ainsi d’associer une culture culinaire à une classe sociale : ce n’est pas la cuisine saoudienne qui est interrogée, mais le rapport consumériste aux choses.

Cette différence apparaît encore davantage lors de l’anniversaire de la sœur de Lora. Elle offre un magnifique gâteau à étages, couvert de bougies, et du champagne à partager avec les invités. Lora aussi dépense pour quelque chose qui n’est pas nécessaire. Mais son argent produit autre chose : une fête, une relation, un souvenir commun.

À l’accumulation s’oppose donc la circulation. À la possession s’oppose le don.

Cette opposition dépasse rapidement la nourriture. Le dressing de Souria raconte la même histoire que ses repas abandonnés. Vêtements luxueux, chaussures innombrables, sacs à main précieux : la richesse se manifeste par la profusion. Ici encore, la référence à Sofia Coppola s’impose, cette fois avec The Bling Ring (2013).

Chez Coppola, les adolescent·es fasciné·es par les célébrités passent du regard au désir, puis du désir au vol. Chez Lora, le mouvement est tout autre. Elle touche les vêtements, les chaussures, prend un selfie avec une paire de chaussures et un sac à main. Puis, elle envoie les photos à sa sœur pour lui montrer l’univers extraordinaire dans lequel elle travaille. Elle ne cherche pas à devenir propriétaire de ces objets. Elle témoigne d’un monde auquel elle a accès sans vouloir s’y dissoudre.

Lora possède peu, mais elle possède un avenir : elle attend d’intégrer l’armée comme soldate. Souria, au contraire, vit dans une abondance extrême mais dans une position d’attente : installée dans un hôtel particulier grâce à son amant, un riche prince saoudien, elle espère encore accéder à une place reconnue auprès de lui, tout en demeurant enfermée dans une existence entièrement organisée autour de son désir à lui. Souria n’est donc pas simplement une incarnation du luxe. Elle est un personnage beaucoup plus complexe.

Le film révèle que Souria n’a pas toujours été cette femme entourée de marchandises. Elle raconte avoir été étudiante aux Beaux-Arts. Elle bénéficiait d’une bourse, mais ses frères l’ont faite supprimer et lui ont ordonné de rentrer en Arabie saoudite. C’est après cette interruption forcée qu’elle rencontre son amant.

Son histoire empêche donc toute caricature. Souria n’est pas une femme superficielle fascinée par les objets : elle est une femme dont un projet d’existence a été interrompu. Elle n’a pas pu devenir artiste ; elle vit désormais dans un univers où le beau existe surtout sous forme de marchandises.

Elle porte le luxe, manipule le luxe, consomme le luxe. Elle est aussi devenue, dans une certaine mesure, une marchandise de luxe.

Cette idée rejoint les réflexions de Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe (1949) sur la construction sociale de la féminité. Beauvoir écrit (Gallimard, 1987, p. 88-89) :

Être féminine, c’est se montrer impotente, futile, passive, docile. La jeune fille devra non seulement se parer, s’apprêter, mais réprimer sa spontanéité et lui substituer la grâce et le charme étudié que lui enseignent ses aînées. Toute affirmation d’elle-même diminue sa féminité et ses chances de séduction.

Cette analyse éclaire le personnage de Souria sans l’épuiser. Le film montre une femme dont le corps, les gestes et l’apparence semblent entièrement organisés autour d’une féminité spectaculaire : les gestes gracieusement étudiés, les vêtements, les bijoux, les sacs, les longs ongles soigneusement manucurés. Ces derniers sont à la fois des signes de beauté et des signes possibles d’empêchement : ils ornent la main autant qu’ils l’éloignent du travail manuel.

Mais le film ne transforme pas Souria en simple victime. Car si elle est dominée comme femme par un système patriarcal, elle exerce aussi une domination sociale sur Lora. Cette contradiction rappelle une autre réflexion de Beauvoir dans La Force de l’âge (1960), lorsqu’elle évoque le procès des sœurs Papin et les milieux bourgeois qui entouraient cette affaire (Folio, 1999, p. 151-152) :

À Rouen comme au Mans, et peut-être même parmi les mères de mes élèves, il y avait certainement de ces femmes qui retiennent sur les gages de leur bonne le prix d’une assiette cassée, qui enfilent des gants blancs pour déceler sur les meubles des grains de poussière oubliés : à nos yeux, elles méritaient cent fois la mort.

Sans faire de Souria une héritière directe des bourgeoises décrites par Beauvoir dans La Force de l’âge, malgré ses accès de mauvaise humeur, de colère et de caprices contre Lora, qu’elle humilie à plusieurs reprises, le film met en lumière une même structure sociale : le confort d’une femme peut reposer sur le travail invisible d’une autre femme. La question n’est donc pas de condamner Souria, mais d’observer la contradiction qui traverse son personnage : elle subit une domination masculine qui a interrompu son propre projet d’existence, tout en appartenant à une classe sociale qui lui permet d’exercer une domination sur Lora.

Cette domination n’est d’ailleurs pas seulement inscrite dans l’organisation du travail. Elle passe aussi par l’intimité. À plusieurs reprises, Souria humilie Lora et l’interroge sur sa vie personnelle. Elle la pousse notamment à évoquer sa grand-mère décédée, jusqu’à la faire pleurer. Le rapport de classe devient alors un rapport de pouvoir sur la parole et sur l’intime : celle qui emploie peut aussi imposer à celle qu’elle emploie ce qu’elle doit raconter, jusqu’à faire surgir une douleur qu’elle n’a pas choisie de partager.

Dominée et dominante, Souria échappe ainsi aux catégories trop simples.

La présence de la panthère domestique pousse encore plus loin cette réflexion. Souria possède un animal sauvage alors que cette pratique est interdite. La panthère est enfermée dans une cage, dans une pièce située en hauteur dans la maison parisienne. Emre (Ziad Bakri), l’homme de confiance de l’amant de Souria, explique à Lora qu’il drogue sa pâtée, sinon elle pleure toute la journée. Le générique de fin précise toutefois qu’aucun animal n’a subi de mauvais traitements pendant le tournage.

La scène est terrible : dans la fiction, même le luxe ne parvient pas à supprimer le cri du vivant. Il faut l’endormir pour rendre la captivité supportable. La panthère devient alors un miroir possible de Souria : deux êtres enfermés dans un univers d’exception, deux existences déplacées hors de leur liberté première. Mais la comparaison reste volontairement imparfaite : Souria, contrairement à l’animal, parle, désire, crée des liens et peut encore agir.

La relation entre les deux femmes connaît pourtant un basculement plus radical encore lorsque Souria tente de mettre fin à ses jours et que Lora la sauve. Lora ne la secourt d’ailleurs pas seule : elle appelle sa sœur, infirmière, au téléphone pour savoir comment intervenir. Le geste est important. Il ne relève pas d’un miracle romantique : Lora cherche un savoir, demande de l’aide, fait circuler ce qu’elle ne possède pas elle-même.

Que cherche alors à fuir Souria ? Son mariage ? La perspective d’une existence définitivement enfermée ? La solitude ? La perte ou l’impossibilité de vivre son amour ? Le film laisse peut-être ces motifs se mêler plutôt qu’il ne les réduit à une seule explication. Ce qui importe aussi est que celle qui possède presque tout se retrouve soudain confrontée à ce que l’argent ne peut acheter : la possibilité de vouloir encore vivre.

Et c’est Lora, celle qui possède le moins dans cet univers, qui la ramène du côté des vivants.

Lora ne vient pourtant pas la sauver au sens où elle viendrait la délivrer de son existence. Elle ne peut ni supprimer les contraintes familiales qui pèsent sur Souria, ni lui offrir un avenir qu’elle aurait choisi. Mais elle établit avec elle une véritable proximité, une amitié même. Elle parvient notamment à la faire sortir sur les quais de Paris pour une balade en trottinette électrique.

Pendant un instant, celle qui vit dans une maison remplie d’objets peut simplement circuler.

La boisson accompagne également cette sortie des rôles sociaux. Dans la cuisine, Lora et Emre trinquent ensemble. Laura s’étonne que l’homme de confiance, musulman, boive de l’alcool ; il lui explique alors ce qui, selon lui, relève de l’interdit et de l’excès. Plus tard, Souria, Lora et Emre partagent encore un verre. L’alcool devient alors moins un objet de luxe qu’un objet de sociabilité : il rapproche, crée une communauté provisoire.

Deux soirées se répondent ainsi dans le film. Celle de l’anniversaire de la sœur de Lora, où le gâteau et le champagne sont offerts et partagés ; celle de Souria, Lora et Emre, où le verre circule entre des personnes que tout sépare. Dans les deux cas, la nourriture et la boisson ont une valeur qui ne tient pas à leur possession, mais à ce qu’elles permettent de vivre ensemble.

Mais cette parenthèse se referme brutalement. Lora s’endort sous l’effet de l’alcool. Lorsqu’elle se réveille, Souria a disparu. Une voiture est venue la chercher et semble presque l’avaler, sans que l’on sache exactement où elle l’emmène ni qui se trouve derrière son enlèvement.

La métaphore nutritionnelle trouve ici un dernier prolongement, plus sombre : celle qui était entourée de choses à consommer est à son tour comme absorbée par une machine qui la dépasse.

Le film aura donc constamment opposé deux manières d’habiter le monde. D’un côté, l’abondance qui enferme : nourriture jetée, vêtements accumulés, animal captif, femme transformée en objet précieux. De l’autre, une pauvreté relative mais ouverte sur le mouvement, le partage et le désir d’avenir.

La seconde partie du film constitue ainsi un changement de régime. Après avoir observé les signes visibles de l’abondance — nourriture, vêtements, objets — Hélène Rosselet-Ruiz déplace progressivement son regard vers ce que cette abondance dissimule : les contraintes, les rapports de pouvoir et les existences empêchées. La mise en scène ne s’affaiblit pas ; elle se transforme. La surface brillante des marchandises laisse progressivement apparaître ce qu’elle recouvrait.

Manger en capitaliste ne signifie donc pas seulement manger beaucoup. Cela signifie peut-être perdre le lien entre les choses et leur valeur. Le film d’Hélène Rosselet-Ruiz pose alors une question simple et vertigineuse : dans un monde où tout peut être acheté, qu’est-ce qui conserve encore le prix véritable des choses ?

Peut-être que la réponse se trouve moins dans ce que l’on possède que dans ce que l’on partage. Même pour un soir.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Manger en capitaliste : côté riche, côté pauvre : Le Triangle d’or », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/34024

Antimilitarisme (2) Les Sunlights VADMC.001

Antimilitarisme (2) : Les Sunlights

Le groupe français Les Sunlights écrit ses propres chansons pacifistes tout en s’inscrivant dans une tradition antimilitariste française, en reprenant « Le Déserteur » de Boris Vian (1954). Ce trio a écrit et composé « Ne joue pas au soldat » (1967), « Pourquoi » (1968), « Plus jamais ça » (2002).

Dans ces trois compositions originales, le groupe franco-sarde dénonce la responsabilité des dirigeants politiques dans le déclenchement des conflits armés qui se succèdent après la Seconde Guerre mondiale. Pacifiste, il souligne la militarisation de la jeunesse et la répétition des hécatombes. Après nos analyses de Maxime Le Forestier et de Jean Ferrat sur les guerres coloniales françaises, place donc aux Sunlights. Il ne s’agit plus seulement de dénoncer une guerre particulière, dont celle du Vietnam, mais la logique guerrière elle-même. Les chansons en deviennent plus universelles.

Le refus de la guerre et le pacifisme sont de toutes les époques, comme le montre les dates des chansons antimilitaristes des Sunlights, avec un point de vue diffracté, qui compose un tout pour la solidarité et l’entente entre les peuples. Après la reprise du « Déserteur » et son refus individuel de participer à la guerre (d’Indochine, et de n’importe quel conflit), « Ne joue pas au soldat » montre un refus parental de fabriquer des soldats. « Pourquoi » est une interrogation sur les causes de la guerre, et « Plus jamais ça » exprime le souhait qu’elle ne recommence jamais.

Ces chansons soulignent également que les hommes, premiers en ligne dans les conflits, ne sont pas tous pour quitter les leurs, ni pour aller tuer d’autres hommes, voire des femmes et des enfants – pensons effectivement à la guerre d’Indochine, à celles en Afrique du Nord, puis à nouveau au Vietnam, puis… jusqu’à l’invasion de l’Afghanistan en 2001, sous couvert de l’attaque terroriste islamiste des Twins Towers, le onze septembre 2001. Et tant d’autres guerres.

Les Sunlights ne posent pas aux guerriers assoiffés de sang et de pouvoir colonial et autre. Au contraire, ces chansons mettent en scène des hommes qui refusent la virilité traditionnelle, tant française qu’italienne, tout en pestant contre l’éducation genrée, dans « Ne joue pas au soldat » : 

Faut-il que les parents

N’aient rien dans les méninges

Les soirs de carnaval

Pour déguiser encore

Leurs enfants en poilus

Comme des petits singes

Si l’imaginaire convoqué ici est celui de la Première Guerre mondiale, par la référence au « poilu », il est tout à fait possible d’universaliser cette dénonciation du militarisme éducatif. Non, l’espace festif n’est pas fait pour la gloriole sanglante ! Et les parents n’ont pas à éduquer leurs fils à devenir des brutes. Cette réflexion rejoint notre témoignage sur la Journée d’appel de préparation à la défense (J.A.P.D.), où nous analysions déjà la manière dont les institutions participent à la diffusion d’un imaginaire militaire.

Prolongeons ce fil antimilitariste en rappelant que la violence masculine ne s’exerce pas uniquement contre des personnes d’une autre nationalité ou de la même nationalité, mais également sur les êtres du quotidien : femme, fille, fils, animaux.

Si les Sunlights savent divertir leur public avec des chansons festives comme « Cassez la baraque » (1971), ils n’abandonnent jamais totalement leur regard critique sur le monde. Leur répertoire rappelle que la chanson populaire peut aussi devenir un outil de réflexion et de résistance.

Va bè… on entonne toutes ces chansons en chœur, en se donnant la main ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Antimilitarisme (2) : Les Sunlights », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32321

« Chanter, sculpter – Interview de Lorraine Grunstein » VADMC

Chanter, sculpter – Interview de Lorraine Grunstein

Tiphaine Martin– Est-ce qu’il y a des similarités de gestes entre ton travail de cantatrice et celui de sculptrice ?

Lorraine Grunstein – Il existe à l’origine des différences majeures. On utilise en effet des parties du corps assez différentes : les mains sont essentielles au sculpteur, quand le chanteur travaille avec l’ensemble de son corps. Le chanteur expose en outre son corps, s’offre au public, quand le sculpteur demeure dans l’ombre de son œuvre. Le chanteur d’opéra fait enfin partie d’une équipe et répond aux directives musicales et scéniques, quand le sculpteur travaille souvent en solitaire et bénéficie d’une plus grande liberté créatrice.

Je dirais toutefois qu’il y a une similitude fondamentale : dans les deux cas, il y a un geste créateur qui passe par le corps comme outil. C’est un corps qu’on entraîne, qu’on apprivoise et sur lequel on apprend à se reposer pour servir une intention artistique.

En chant lyrique, on réfléchit constamment à la technique, aux bons gestes du corps, car il n’y a pas de liberté sans technique. On ne peut pas interpréter magnifiquement sans avoir une bonne ligne de chant, sans travailler la couleur et les émotions par les nuances, sans trouver une manière de chanter saine et suffisamment facile pour pouvoir s’appuyer sur la technique au lieu de souffrir à chaque difficulté. Il faut donc avoir beaucoup travaillé sa technique en amont.

L’objectif est que la technique devienne la plus fluide possible pour pouvoir laisser place, une fois sur scène, à l’interprétation, pouvoir être pleinement dans le personnage, sans abîmer l’instrument vocal — en poussant exagérément le son, en étant dans le forçage ou serrage… — et sans que le stress de la scène n’ait un trop gros impact sur la voix. On doit apprendre à gérer son geste corporel pour se laisser la possibilité de savourer pleinement la scène sans être trop encombré par la technique.

Mais il reste nécessaire de garder un état de veille technique permanent une fois sur scène. Par exemple, un aigu se prépare physiquement plusieurs notes en avance : par sa position dans l’appareil phonatoire, sa couleur, son degré de couverture, la tenue de la cage et des muscles thoraciques, du diaphragme, la sollicitation des muscles du corps, jusqu’au fait d’être bien planté dans ses pieds, ouvert dans la gorge, relâché au niveau des cervicales et de la mâchoire. S’il n’est pas bien préparé, l’aigu est raté, moins beau, craque. Donc, même lorsque l’on est habité par le personnage, il faut laisser une partie de notre cerveau superviser la technique corporelle pour pouvoir prendre les bonnes décisions.

L’acte de sculpter est finalement assez similaire, même s’il se démarque par une finalité inversée. On ne peut en effet trouver de liberté interprétative si l’on ne maîtrise pas le geste technique. Il faut ainsi avoir apprivoisé le geste et dominé la matière qu’est l’argile pour qu’elle devienne le prolongement de l’intention du sculpteur. Il faut modeler l’argile pour qu’elle suive les intentions du sculpteur, savoir jouer avec la texture pour modeler de façon précise l’anatomie, pour pouvoir contrôler le mouvement, le rythme ou encore susciter une émotion.

Une forme créée avec le doigt, une râpe, une spatule en bois ou une éponge n’aura pas le même but ni le même effet. Une chevelure sculptée de façon très gestuelle, ou encore conceptuelle, n’aura pas le même impact sur la représentation finale qu’une chevelure sculptée de façon naturaliste et nuancée à l’aide d’outils de précision. Le geste est donc déjà porteur d’une intention.

Mais ce qui marque un tournant majeur avec le chant, c’est que le but ultime du maître de la sculpture réaliste est de parvenir à décider avant d’agir, alors que le chanteur décide en agissant.

En sculpture, on pose l’argile avec intention et, plus on progresse, plus chaque geste devient le produit d’une décision pensée en amont : le respect de la gestuelle, des proportions, de l’anatomie, par exemple. Il faut penser, puis sculpter. Il faut analyser chez le modèle qui pose sous nos yeux les diagonales des épaules et du bassin qui s’opposent dans le contrapposto, savoir où se trouve le centre de gravité du corps, plus à droite, à gauche, en avant ou en arrière. Et ensuite seulement sculpter.

Il est plus facile d’être additif et d’ajouter progressivement de la matière lorsque l’on sculpte l’argile que d’avoir pris trop de décisions hâtives et de devoir ensuite être trop soustractif.

En dernier lieu, en chant lyrique, on est centré sur son propre corps, alors qu’en sculpture réaliste on finit par être centré sur le corps du modèle, et notre propre corps se met au service de ce dernier.

Pour conclure, dans les deux disciplines, le corps est donc un outil, mais il n’est pas au service d’un même but : en chant, il est l’instrument même que l’on fait entendre, et lorsque le corps est malade, le son est abîmé, voire impossible ; en sculpture, le corps devient l’instrument qui permet de traduire ce que l’on observe et ce que l’on veut exprimer.

Un dénominateur commun conditionne cependant ces deux disciplines, celui de devoir travailler énormément pour que le geste devienne suffisamment maîtrisé et pour pouvoir ensuite s’en libérer. La technique n’est ainsi pas l’opposé de la liberté : elle en est la condition.

T.M.– Est-ce que tu sculptes en chantant ?

L.G.– Je peux chantonner ou siffler, mais ce sera davantage un acte de relaxation ou un acte automatique qu’un acte volontaire de production sonore chantée. Le chant lyrique suppose un acte physique qui n’est pas vraiment compatible avec certaines postures que l’on peut prendre spontanément lorsque l’on sculpte, comme des épaules fermées, un poitrail affaissé, un cou avancé, une compression abdominale plutôt qu’une expansion du diaphragme vers l’extérieur… Il faudrait donc pouvoir sculpter en conservant une organisation corporelle compatible avec le chant lyrique, ce qui n’est pas forcément naturel.

J’ai également un rapport à la musique très particulier. Je garde très facilement en mémoire les sons que j’entends et ils peuvent résonner dans ma tête pendant des heures, sans aucun contrôle possible. J’ai donc pris l’habitude de ne pas écouter de musique au quotidien, à la radio ou sur mon téléphone, et de dissocier musique et sculpture.

Idéalement, j’aime sculpter dans un silence presque religieux. Mais, comme il m’est difficile de contrôler mon rapport à la musique, j’ai énormément de musiques et de mélodies intérieures qui continuent à résonner dans ma tête et viennent m’accompagner dans mon travail. Elles m’inspirent ou, au contraire, me dérangent et m’irritent.

Elles ont cependant l’avantage d’être sincères et en lien avec qui je suis à l’instant T. Si j’écoute une musique provenant d’une source extérieure, je vais vivre une émotion amplifiée et je risque de croire artificiellement que mon travail est puissant, alors que c’est cette même musique qui a provoqué une vive émotion en moi, plus que mon travail ou mon état intérieur du moment. Je préfère donc savoir ce que mon travail me fait réellement ressentir, sans lui ajouter artificiellement une émotion venue d’ailleurs.

Il y a néanmoins une musicalité dans la sculpture : un rythme donné au geste, dans la poursuite d’une ligne, d’une recherche d’émotions et de couleurs. Et, comme à l’opéra, il y a une forme de théâtralité ; la volonté de provoquer des émotions chez le spectateur par le spectacle d’une sculpture dans un espace n’est pas si différente de la volonté du chanteur de se mettre au service de la musique et du compositeur pour raconter une histoire et nous faire vibrer.

Ainsi donc, je ne sculpte pas vraiment en chantant, mais je pense que je sculpte avec une forme de musicalité.

T.M. – Qui, qu’est-ce qui, t’a donné envie de chanter et de sculpter ?

L.G. – J’ai eu envie de chanter et de sculpter alors que je venais d’un univers non artistique. Mais j’ai toujours eu à cœur de faire fructifier les moments de grâce où je sentais que, peut-être, j’avais un potentiel. Comme j’avais une très faible estime de moi-même, je ne pouvais que m’émerveiller de ces étincelles qui m’ouvraient à une forme de transcendance.

À l’adolescence, entendre que j’arrivais à chanter des notes si hautes alors que je ne connaissais rien au monde de l’opéra m’a donné envie d’en explorer tous les secrets. Et, adulte, découvrir que je pouvais modeler à partir de mes seules mains quelque chose de tridimensionnel et de volumétrique, alors que je ne m’étais jamais intéressée à la sculpture et que je voulais simplement améliorer mes capacités en dessin la première fois que j’ai touché à l’argile, a produit le même effet.

Dans les deux cas, il y a eu la surprise de découvrir en moi une capacité insoupçonnée, laquelle m’offrait une porte d’entrée à des univers à la beauté extraordinaire.

Le passage dans la Vallée de l’humilité, pour reprendre l’effet Dunning-Kruger, fut cependant plus douloureux. Les débuts peuvent être plus faciles parce qu’on rêve et que l’on ne mesure pas encore toute la difficulté de ce que l’on entreprend. Mais, en progressant, en prenant davantage conscience de mes limites, ces deux disciplines incroyablement exigeantes n’ont cessé de m’apprendre l’humilité et le sens de l’effort : progresser techniquement en chant lyrique et en sculpture réaliste n’est pas l’affaire de quelques années, mais d’une vie !

Il m’a été difficile d’accepter de créer et de performer en étant consciente de mes nombreuses insuffisances. Il a fallu baisser les armes, car la sculpture réaliste met à nu la moindre erreur technique et il faut également pouvoir chanter sur scène même lorsque le corps répond moins bien et que la voix est dans un mauvais jour (maladie hivernale, fatigue, reflux, états émotionnels …).

On commence peut-être parce qu’on découvre une facilité ou une étincelle, mais on continue parce qu’on accepte ensuite de travailler en dépit de ce que l’on est, avec en tête le désespoir, mais aussi l’espoir de tout ce qu’on ne sait pas encore faire.

T.M. – Quel rôle préfères-tu chanter ?

L.G.– Ma voix me porte le plus vers les répertoires du bel canto, notamment des compositeurs comme Donizetti et Bellini, ainsi que vers le répertoire mozartien.

J’aime beaucoup chanter la Reine de la nuit dans La Flûte enchantée de Mozart, car c’est un répertoire très exigeant sur le plan technique, mais jubilatoire du point de vue dramaturgique et esthétique. L’écriture est magnifique et j’adore jouer des personnages à la fois doucereux et méchants.

J’aime aussi beaucoup le personnage de Mme Herz dans Der Schauspieldirektor de Mozart : celui d’une diva ridicule, jalouse et hautement imbue de sa personne. Il y a quelque chose de véritablement jouissif dans le fait de jouer des personnages très théâtraux, presque caricaturaux, mais d’essayer de le faire avec nuances pour apporter au jeu une certaine profondeur et densité qui sembleraient manquantes en surface.

J’adorerais également aborder sur scène le personnage de Marie dans La Fille du régiment de Donizetti pour son potentiel comique, ou celui de Juliette dans Roméo et Juliette de Gounod pour son intensité dramatique.

T. M. – Quel geste de sculptrice te donne le plus de plaisir ?

L.G. – Le processus de sculpter une pièce est très complexe et comprend une multitude d’étapes souvent ignorées du grand public, et donc une infinité de gestes qui s’éloignent du simple fait de sculpter l’argile. Le geste de sculpter est ainsi beaucoup plus vaste que le seul modelage de l’argile.

En amont, il y a la construction d’un support physique en bois et en tissu pour le modèle, afin de garantir la faisabilité de la pose ; la recherche d’idées, la réalisation de maquettes préparatoires en argile ou de croquis dessinés ; la préparation de l’armature et du support avec différents matériaux comme la mousse, la colle, des fils de fer, du film plastique, du bois, des tuyaux ; la préparation et le recyclage de l’argile ; et parfois même la fabrication des outils nécessaires au projet.

Pendant le modelage d’une sculpture, il y a bien sûr la démarche de sculpter elle-même, le plus authentiquement possible par rapport au modèle, mais aussi celle de réfléchir à une composition qui viendra ensuite élever le modelage initial. Il faut en outre entretenir l’argile tout au long de la durée du projet et prendre en compte, dès l’acte de sculpter, les contraintes techniques liées à la réalisation future d’un moule.

Après la sculpture même vient encore une partie non moins conséquente, voire cruciale : la réalisation d’un moule, puis le tirage de la sculpture. Le sculpteur réaliste qui n’est pas céramiste utilise très souvent des armatures métalliques, lesquelles empêchent généralement la sculpture d’être cuite dans un four et imposent donc la réalisation d’un moule pour assurer la pérennité de celle-ci.

À cette étape, il faut être capable de maîtriser des matières comme le plâtre ou le silicone presque comme un artisan du bâtiment, pouvoir tordre et scier des tuyaux et des armatures en métal, être capable de tailler ou de poncer du plâtre comme un sculpteur sur pierre. Enfin, il faut savoir peindre pour pouvoir réaliser une patine, travailler le bois pour créer un socle, jouer avec la lumière pour mettre en valeur la sculpture. Sans compter tout le travail de communication, de marketing, de comptabilité, de relations avec les clients…

Ainsi, une fois la sculpture terminée, le travail n’est qu’à moitié fini : la production d’un tirage de qualité et la réalisation d’une patine aboutie par exemple peuvent encore demander autant, voire davantage de temps que le modelage initial. Une sculpture comme produit fini va donc bien au-delà du seul modelage comme geste et compétence.

Il arrive souvent que des sculpteurs délèguent certaines de ces étapes, les plus pénibles, complexes ou chronophages, notamment la réalisation du moule et du tirage, voire la patine et la réalisation de la base. Mais la poursuite du travail de sculpteur réside souvent dans sa capacité à maîtriser la technique derrière chacune de ces étapes, qu’il choisisse ensuite de les réaliser seul ou non, afin que la sculpture finale soit la plus fidèle possible à la vision initiale du sculpteur.

Certaines de ces étapes demandent ainsi bien d’autres compétences que le seul talent artistique : un sculpteur se doit souvent d’être artisan du bâtiment. De nombreux gestes sculpturaux sont des gestes très physiques et épuisants pour le corps, liés au port de charges très lourdes, à l’usage de matériaux parfois toxiques ou agressifs et à des contraintes horaires importantes. Ces aspects expliquent en partie pourquoi la profession a longtemps été davantage réservée aux hommes.

Enfin, une autre particularité du geste réside dans le fait que la sculpture en argile peut être entièrement ruinée lors de la réalisation d’un moule de mauvaise qualité. Le moule à pièces perdues, par exemple, n’offre aucune seconde chance : la sculpture originale est détruite au cours du processus. Le sculpteur doit donc travailler dans l’idée qu’un seul geste peut parfois venir ruiner tous les gestes précédents.

J’aime ainsi cette diversité des gestes requis par la profession de sculpteur, depuis l’artisan du bâtiment jusqu’au peintre, même si le poids des responsabilités qui en découle et la multiplicité des casquettes à porter et compétences à acquérir sont à la fois fascinants et parfois lourds à porter.

Mais si je devais choisir un geste parmi tous, je dirais que j’aime celui de mesurer avec un pied à coulisse. En sculpture réaliste, nous prenons régulièrement des mesures pour pouvoir nous donner des points de repère spatiaux (de hauteur, largeur et profondeur) et pouvoir respecter les critères de ressemblance et de proportions, afin d’être en cela le plus naturaliste possible et au plus près de la beauté qui s’offre à nous. Pourtant, il est fascinant que dix sculpteurs utilisant les mêmes mesures puissent obtenir des résultats drastiquement différents, et que dix versions plus ou moins longues, larges ou étroites se déploient sous nos yeux comme une infinité de facettes interprétatives d’un même corps, d’un même visage ou d’une même pose. Car l’acte de sculpter demeure un acte d’interpréter plus qu’une science exacte !

Le pied à coulisse offre également toute une palette d’émotions : des moments de vulnérabilité quand il faut mesurer des éléments du corps très intimes comme la distance entre les mamelons ou entre les épines iliaques ; de gêne quand le pied à coulisse s’est enfoncé un peu trop dans la chair ou qu’il faut mesurer l’écart entre les deux coins internes des yeux sans risquer de crever un œil ! ; de rire quand il faut venir chatouiller une narine ou un lobe ; ou même d’étonnement pour le modèle qui découvre ses proportions pour la première fois, selon qu’elles s’écartent plus ou moins du canon ou qu’elles possèdent des récurrences troublantes entre les différents membres de son corps.

Concernant le modelage en lui-même, l’acte de sculpter l’argile offre une formidable diversité de gestes. Par exemple, la réalisation d’un portrait est, à mon sens, plus puissante si l’on combine plusieurs techniques : avoir des moments plus gestuels ou abstraits pour la chevelure, en utilisant davantage la main, un bâton en bois pour frapper ou une râpe de gros calibre ;  mais  aussi des zones plus précises, comme les traits du visage, en modelant avec des râpes au maillage fin ou des pinceaux ; élaborer des zones plus tactiles et actives, modelées avec les doigts, les ongles, une spatule en bois ou des outils laissant des marques apparentes ; ou, à l’inverse, laisser certaines zones unifiées et lissées avec des tampons de nettoyage plus ou moins rêches ; enfin, savoir juxtaposer des moments de travail additif et des moments de travail soustractif.

Ce n’est peut-être pas tant un geste en particulier que ce qu’un ensemble de gestes sculpturaux, ici gestes de modelage, peut produire, qui me fascine dans l’acte même de sculpter.

Enfin, je dirais que le geste n’est jamais pour moi une fin en soi : j’aime ce que tous ces gestes mentionnés rendent possible, la transmission.

J’aspire ainsi à provoquer une émotion dramatique chez les spectateurs à la vue d’une de mes sculptures, à réveiller en eux l’envie du beau et leur empathie.

Ce qui me donnerait le plus de plaisir, en toute fin de processus, serait que la sculpture dépasse la simple justesse anatomique ou technique pour aller vers une composition qui  — dans l’idéal — nous élèverait et, paradoxalement, nous rendrait bien plus humains.

T.M. – Quels sont tes projets ?

L.G. – J’ai pu chanter de nouveau l’un de mes rôles de prédilection, celui de la Reine de la nuit, avec Opera Carolina, en Caroline du Nord, cet été. Je viens également d’aborder en juillet le rôle d’Amina dans La Sonnambula de Bellini, que je vais prochainement rechanter au Théâtre de Jérusalem cet hiver.

Je continue parallèlement à explorer un répertoire de musique de chambre pour voix, piano et flûte.

Je poursuis enfin ma carrière de sculptrice, avec plusieurs projets de commandes privées à la rentrée.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Lorraine Grunstein, « Chanter, sculpter – Interview de Lorraine Grunstein », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33289