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Pas fraternel (2) : La Fleur du mal VADMC

Pas fraternel (2) : La Fleur du mal

Effectivement, comme elle le lui dit de manière ironico-gentille, cela l’arrangerait bien qu’ils ne soient pas cousins, et encore moins beau-fils de sa mère à elle (lui) et belle-fille de son père à lui (elle). Mais impossible d’échapper à la douce fatalité de leurs familles : les Charpin sont avec les Vasseur pour l’éternité et ensuite, dans La Fleur du mal (Claude Chabrol, 2003).

Lui, François Vasseur (Benoît Magimel), a pourtant tout fait pour faire barrage à son amour pour Micheline Charpin-Vasseur (Mélanie Doutey), quitte à partir trois longues années aux États-Unis. Mais le retour dans son foyer bourgeois, dans le bordelais, auprès de son père Gérard (Bernard Le Coq), de sa belle-mère Anne (Nathalie Baye) et de sa grande-tante Micheline dite Line (Suzanne Flon), lui est fatal.

Chabrol se souvient alors qu’il a co-écrit un ouvrage sur Alfred Hitchcock, avec Éric Rohmer, en 1957, imaginant un hommage à la célèbre scène du baiser des Enchaînés (Notorious, 1946). De même que Devlin (Cary Grant) embrasse par intermittence Alicia (Ingrid Bergman) dans la même scène chez Hitchcock, de même François embrasse Micheline tout en devisant avec elle.

Il n’y aurait cependant pas de quoi faire un film, s’il n’y avait l’intrigue principale, à savoir qu’Anne reçoit un tract anonyme pendant sa campagne pour les municipales, où elle se présente sans étiquette. Ledit message remue de vieilles histoires familiales, à savoir les quatre années de collaboration active de son grand-père, qui a dénoncé à la milice son fils François, résistant. François a été abattu. Sa sœur Micheline l’a vengé en tuant leur père à la Libération, mais a été acquittée faute de preuves. Plusieurs années après, sa sœur, mère d’Anne, a péri avec son mari dans un accident d’avion. Puis, dans les années 1980, c’est le mari d’Anne et l’épouse de Gérard qui ont eu, ensemble, un accident de voiture où ils ont trouvé la mort.

Les soupçons de Michèle, de François et de Line se portent rapidement sur Gérard, qui ne supporte pas qu’Anne fasse de la politique. Ses motifs semblent être de pure envie et de classisme patriarcal, puisque lui-même est pharmacien. Il ne trouverait pas bon que son épouse ne reste pas sagement à la maison, n’en sortant que pour ses bonnes œuvres paroissiales. Or, Anne a acquis une notoriété locale, faisant, entre autres, rénover un quartier HLM. Elle est en passe de devenir la prochaine maire de leur petite ville bordelaise.

Au fil du film, elle se détache de son époux, buveur, potentiellement l’auteur du tract anonyme, et qui passe un grand nombre de ses après-midi dans son officine pharmaceutique, à recevoir des clientes de la pharmacie qui ont besoin de ses services rapprochés. Il profite même d’une soirée électorale pour draguer une actrice (Dominique Pivain), venue tourner un téléfilm dans la région et lui proposer d’examiner ses maux de gorge. Notons que Chabrol s’amuse à faire une mise en abyme entre son propre tournage et celui qu’il invente, avec les scénaristes Caroline Eliacheff et Louise L. Lambrichs, pour les besoins de la narration.

Aucun des personnages, au final, ne semble aimer Gérard : ni sa femme, qui a son second de liste Matthieu (Thomas Chabrol, demi-frère du compositeur du film Matthieu Chabrol, autre mise en abyme amusée de Claude Chabrol) comme possible troisième époux, ni son fils François, parti aux USA également parce qu’il ne supportait plus son géniteur, ni sa belle-fille Michèle, qu’il tente de violer à la fin du film. Chabrol, comme régulièrement, arrache le masque de bienséance des bonnes familles françaises. Ici, ce sont les violences misogynes qui explosent : volonté de relégation des femmes au foyer, femmes considérées comme des objets sexuels, avec ou sans leur consentement.

La tendre échappée de François et Michèle pour un week-end en amoureux au Pilat, dans la maison de Line, n’en ressort que plus vivement (voir la photographie de couverture). Cependant, le sujet Gérard-anonyme y est longuement discuté, soit au restaurant entre deux coquillages et crustacés, soit avec Line, venue les visiter, autour de la vaisselle (faite par Line et Michèle, François ne faisant que tenir vaguement un torchon), puis autour d’une partie de Scrabble ô combien symbolique (voir les photographies, ©Tiphaine Martin, ci-dessous) :

Pas fraternel (2) : La Fleur du mal VADMC

Pas fraternel (2) : La Fleur du mal VADMC

Chabrol et ses scénaristes font état à la fois de l’actualité réelle (« kurde »), du cinéma d’antan (« outlaws », « iguane »), du sport (« goal ») et du sujet principal du film, à savoir le secret (« cachiez ») : secret(s) de famille et tract anonyme.

Tout finit bien, quoique parfois de manière immorale. Tout d’abord, Anne est élue maire. Au même moment mais pas au même endroit, Michèle tue Gérard qui veut la violer, mais c’est Line qui s’accuse du meurtre, trouvant alors l’occasion de payer pour le parricide qu’elle a commis à la Libération. François, mis au courant du meurtre de Michèle, la soutient. Anne n’est pas encore au courant, mais, comme le déclare Scarlett O’Hara à la fin d’Autant en emporte le vent (Gone with the Wind, Margaret Mitchell, 1936 ; Victor Fleming, 1939) : « Demain est un autre jour.»

Non aux secrets, vive la romance !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pas fraternel (2) : La Fleur du mal », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/26941

Véronique et Dorothée deux femmes sans Arsène VADMC

Véronique et Dorothée, deux femmes sans Arsène

Le célèbre gentleman-cambrioleur Arsène Lupin, créature de l’écrivain Maurice Leblanc, n’est pas que le tombeur de ces/ses dames. Il lui arrive de voler au secours de dames en détresse qui pourraient presque s’en sortir sans son aide, comme dans Le Triangle d’or (1918) et plus encore dans L’Ile aux trente cercueils (1919). Voire d’être absent d’un bout à l’autre de l’intrigue, comme dans Dorothée danseuse de corde (1923).

Dans Le Triangle d’or, Lupin intervient finalement plus pour sauver le couple Patrice, un militaire, et Coralie, que spécifiquement Coralie, jeune femme mal mariée à un sinistre sbire, louche trafiquant au service de puissances étrangères – nous sommes en 1915, la subtilité n’est alors pas de mise dans la société et la littérature françaises. L’intrigue amoureuse entre les deux jeunes gens valorise le patriotisme de Lupin et son habilité à faire rendre gorge audit trafiquant. Il y aurait un bon et un mauvais patriarcat, puisque Coralie, heureuse au final, passe d’un mari tout-puissant légalement à un autre mari tout-puissant légalement. L’amour masque son infériorité de non-citoyenne et de non indépendante financièrement.

Le cas de Véronique est plus complexe, car elle affronte seule des dangers terribles sur l’île bretonne de Sarek (île fictive), plaisamment surnommée « l’île aux Trente Cercueils ». Son parcours est un véritable chemin de croix, alors qu’elle n’est responsable que d’avoir cru, des années auparavant, aux discours enjôleurs d’un charmeur professionnel, le comte Vorski. Et d’avoir bravé par amour la loi de son père, un savant âgé et rigide. Père qui n’hésite pas à enlever l’enfant de Véronique et Vorski, François, puis à simuler leur double mort. Véronique n’a pas son mot à dire et pas de choix propre, pas plus que, quelques mois avant, lorsque Vorski, la sentant prête à se détacher de lui, la fait enlever et la retient prisonnière, et force ainsi le père de Véronique à accepter leur mariage.

Pourtant, Véronique arrive à se redresser et à prendre une certaine liberté, en fuyant Vorski, une fois persuadée de la mort de son fils et de son père. Elle devient modiste. Mais les hommes ne la laissent pas en paix. Elle doit affronter des assassinats en cascade, dont celui de son père, retrouvé à Sarek, par son fils. Elle doit également se dresser, presque en vain, contre Vorski, la première épouse de celui-ci, Elfride, et leurs complices. Notons que Véronique n’est donc pas mariée à Vorski, ce qui est un bien, même en ces temps pleins d’aigreur envers les filles-mères.

Son soulagement est peu de chose en comparaison au combat à mort auquel elle assiste, impuissante car ligotée (après s’être vaillamment débattue), entre son fils, finalement innocent des meurtres, et le fils de Vorski. Sans oublier la suite, puisqu’elle est censée être clouée en croix à côté de trois sœurs bretonnes déjà assassinées, dans la forêt de Sarek. Le patriarcat l’abat de toute sa force mortifère. Il faut bien qu’Arsène s’en mêle, en un final plein d’humour et d’ironie « à la Lupin », pour que Véronique soit enfin délivrée de son passé, retrouve définitivement son fils et accepte l’amour de Stéphane Maroux, le précepteur de François, un vaillant soldat de 14, réformé pour blessures et couvert de décorations.

Lupin joue le bon génie du couple, mais sa présence est si peu indispensable qu’il a été prié de disparaître dans l’adaptation télévisuelle de 1979, réalisée par Marcel Cravenne et scénarisée par Robert Scipion (ami, entre autres, du couple de philosophes Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre), avec Claude Jade dans le rôle de Véronique. Maroux (Yves Beneyton, plus positif que dans La Dentellière , mais toujours aussi lettré), François (Pascal Sellier) et le chien Aramis. 

Dans ce roman, Maurice Leblanc dissèque les folies meurtrières masculines, échos de celle de Verdun et autres « glorieux » champs de bataille de 14-18, conséquences directes du patriarcat. La violence est partout, et ce sont les plus faibles, civiquement parlant, qui sont directement touchés, à savoir les femmes et les enfants. Sans oublier les pêcheurs et leurs familles, à Sarek. La guerre est mondiale, spatialement et socialement. En laissant son héroïne seule face au démon humain qui ne lui a jamais pardonné de l’avoir quitté, Leblanc exalte la force de résilience et de résistance féminines, tout en montrant les rouages du patriarcat.

C’est également le cas dans son roman de 1923. En 1921, Dorothée, jeune artiste de cirque issue de la noblesse française par son père et du music-hall anglais par sa mère (un rappel des comédiennes entretenues par les aristocrates, comme dans Le Capitaine Fracasse de Théophile Gautier, 1863 ?), se retrouve en position de détective, donc comme Lupin, dans une course au trésor qui doit la mener à la fortune, ainsi que ses cousins français, anglais, américains, italiens et russes. L’auteur rend ainsi hommage aux alliés de la France dans le conflit mondial qui vient de s’achever, tout en réaffirmant la prédominance gauloise, puisque les étrangers sont de souche française, issus de Français partis chercher fortune autour du monde.

Dorothée est non seulement en butte aux manœuvres déloyales, voire franchement criminelles, du sinistre d’Estreicher, un de ses cousins français, mais elle doit également résister à sa tentative de viol. Maurice Leblanc n’érotise en rien cette scène, ce qui est méritoire. Comme dans la série des Arsène Lupin, la violence masculine est nette et sans excuses.

Dorothée a d’ailleurs beaucoup de points en commun avec Arsène : même gouaille, même énergie, même acuité, même intelligence, même sorte d’apprentissage de l’existence sur le tas, acquérant une culture solide et éparse, sans passer par une éducation scolaire, même malice qui ne les quitte pas, même dans les pires moments. Ou, plutôt, qui leur permet de garder leur lucidité et de pousser ainsi leurs ennemis à faire des erreurs, en les irritant par leur mordant et leur sang-froid. Sans oublier une force vitale qui leur fait rejeter un passé fait de tristesse et de crimes pour un avenir plus ensoleillé – sauf, pour Arsène, à la fin de L’Aiguille creuse (1909) et de La Comtesse de Cagliostro (1924), pour cause de mort des femmes qu’il aime, Raymonde et Clarisse.

Dorothée, quant à elle, préfère repartir sur les routes de France et de Navarre avec sa troupe d’enfants et d’adolescent adoptés quand elle était infirmière pendant la guerre, plutôt que de jouir de sa fortune. Soit le Capitaine Mautfaucon (quatre ans), Castor et Pollux (huit ans chacun) et Saint-Quentin (seize ans). C’est par ce biais que Leblanc tombe dans les clichés sexistes, Dorothée devenant une Vierge-mère, après avoir été un « ange blanc », mère et sœur de substitution pour les blessés du conflit mondial et pour les orphelins. La jeune fille laisse sa fortune à la bonne garde de ses cousins, seule l’intéresse l’aventure.

Véronique et Dorothée affrontent des hommes brutaux, prêts à tout pour assouvir leurs appétits (de gloire, de fortune, de sexe). L’aide que leur apportent parfois des hommes normaux n’est pas condescendante, mais correspond soit à la situation très inégalitaire des femmes dans le patriarcat du début du vingtième siècle, soit à un appui normal à une personne en danger.

Arsène n’est donc pas utile, car Véronique et Dorothée sont, finalement, bien entourées. Alors, on remise le « gentleman-cambrioleur » au placard et on court les routes en toute mixité ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Véronique et Dorothée, deux femmes sans Arsène », Voyages autour de mon cerveau, mars 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/15357