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Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie II.

Entendre, apprendre, transmettre

Je vais commencer cette seconde partie par un hommage à mon professeur de musique de collège, monsieur Martin – aucun lien de parenté, juste une fine plaisanterie de temps en temps : « Alors, mademoiselle Martin ? – Oui, monsieur Martin ? – Vous nous jouez quoi à la flûte ? – “Les Chariots de feu”, de Vangelis. » Non pas pour m’avoir obligée, comme toute la classe, à chanter seule depuis ma place chaque chanson apprise par cœur en Sixième puis en Cinquième, ni parce que j’ai eu des très bonnes notes en flûte à bec pendant quatre ans, au vu de mes entrainements quotidiens chez mes parents. Mais pour deux choses :

  1. avoir remis à sa place, pédagogiquement, une… hum… une camarade de Troisième, qui voulait qu’on apprenne une chanson des 2B3 (prononcer « tou bi threeeee »), un de ces horribles « boys band » qui ont fleuri (sic) à la fin des années 90, pile pendant mes années collège. Après avoir dû supporter les Pokémon en primaire, je n’étais pas prête pour une autre vague de médiocrité. Or donc, monsieur Martin nous a expliqué que les « boys band » et les « girls band » étaient fabriqués par type physique, afin de plaire à une pléthore de décérébré·es, de fans, pardon. Et que les chansons étaient calibrées pour plaire à la même foultitude. Mine dépitée de la camarade. Joie intense de moi. Qui, mais si mais si, avait fait l’effort d’écouter, sur le walkman d’amies, une chanson de chaque groupe en question. Je précise également que : a) le paysage musical des années 90 était particulièrement horrible, avec toutes ces chanteuses qui criaient au lieu d’articuler, tous ces groupes pré-fabriqués, d’un côté, et de l’autre, des chanteurs marmonnants leur envie de suicide en se regardant le nombril ; b) que lesdits groupes pré-fabriqués ont brisé des amitiés de maternelle, car il n’était pas question, si j’ai bien compris, d’aimer les trois groupes. Comme pendant la Première Guerre mondiale, il fallait être soit du côté de la Triple Entente, soit du côté de la Triple Alliance. La cour de récréation du collège s’est transformée en guerre des tranchées, jusqu’à ce que le mondial de football de 98 mette tout le monde d’accord.
  2. nous avoir appris, à la fin de la Troisième, à regarder une musique de film. Je m’explique : monsieur Martin avait fait un montage, sur une VHS, d’extraits d’Indiana Jones, de Star Wars et de Rambo. Il nous a projeté plusieurs fois ces extraits, sur la télévision roulante du collège, en nous faisant écouter l’arrivée du thème du héros, par exemple, qui précède/accompagne l’action. Ou comment le thème d’amour se mêle et remplace le thème du héros.
  3. oui je sais, ça fait trois choses, et alors ? Dans le picon-citron de Marius, il y a bien quatre tiers. Bon, je reprends : nous avoir/m’avoir fait découvrir, entre autres, le continent irlandais, grâce aux chansons des Cranberries : « Zombie », « Just my imagination », « In the Ghetto » ; et grâce à un des spectacles de River Dance, dont je ne suis toujours pas sortie, plus de trente ans après. Et pour m’avoir fait découvrir que John Lennon était aussi un chanteur tout seul, qui avait composé cet hymne pacifiste qu’est « Imagine ».

Merci, monsieur Martin !

Avant les chansons et les musiques au collège, il y a eu celles en Maternelle (sic et re-sic pour le sexisme de cette appellation) et en Primaire. Dans mes toutes premières années de scolarité, j’ai appris, dont je me souviens : « Hérisson », « Nage, nage », « Bel escalier », « Petit Sapin », « Flocon papillon », d’Anne Sylvestre ; « Par les prés, par les bois », « Toi mon petit âne », de Raymond Fau ; « Petrouchka » et « Une fleur m’a dit », de Mannick ; « Un petit hamster », de Jo Akepsimas. Puis, en Primaire (sic et re-sic pour le côté « primitif » de cette appellation) : en CE1, mon institutrice, Nelly, nous avait fait écouter Piccolo & Saxo. Je m’étais alors drapée dans un sentiment – secret, je l’espère a posteriori -, de supériorité, car je connaissais ce conte musical depuis toute petite, ainsi que deux de ses suites, Passeport pour Piccolo & Saxo (mon favori), Piccolo & Saxo et le cirque Jolibois (bof au niveau de l’histoire, et puis, le cirque qui maltraite les animaux, sans façon !). En CM1, Jean-Paul, décharge de mon instituteur Francis et mari de Nelly, nous avait fait apprendre : « Santiano » et « Le Petit Âne gris » (non, je ne pleure pas), d’Hugues Aufray ; « Fye-Faye » (un crapaud qui « jouait du banjo ») ; « Les filles de Redon ». En CM2, Claudine, décharge de Francis, nous avait fait apprendre « San Francisco », de Maxime Le Forestier. Que de très bons souvenirs.

Ce qui m’amène, naturellement, aux spectacles de l’école. J’ai parlé, dans ma première partie d’article, du spectacle de Moyenne Section, à partir du Magicien des couleurs.

Quand j’étais en primaire, en CP puis au CE2, mon institutrice (la même), Jo, nous avait fait écrire des poèmes en vers libres : 1) rêves d’escaliers et d’échelles ; 2) la violence. Puis, un comédien était venu à l’école pour nous faire travailler ces poèmes et on avait fait un spectacle à la fin de l’année, dans la salle de répétition, en bas de notre école.

En CM1-CM2, Jean-Paul, la décharge de Francis, nous a fait apprendre des poèmes (Prévert et autres) et on a fabriqué un spectacle de poésie, que l’on a fait devant nos parents dans une salle de l’École normale d’Auxerre, non loin de notre école primaire.

En CM2, Francis nous a fait adapter un conte sénégalais, « Bakari » : on a transformé le conte en pièce de théâtre, puis on a peint les décors sur de grands draps blancs, puis nos mères et grands-mères ont cousu nos costumes. Puis, on a répété et on a joué, dans la « salle de théâtre » de l’École normale d’Auxerre. J’incarnais une partie du héros, joué par trois d’entre nous : Justine, une élève de CM1 (classe double), moi, Noëllie, une amie de CM2. Je faisais la partie où Bakari, rejeté par les villageois·es, trop trouillard·es pour combattre le monstre à trois têtes qui terrorisent leur village, part rencontrer trois marabouts, qui vont lui donner un conseil ou une amulette. En échange, Bakari leur donne un lingot d’or. Ces fichus lingots étaient trois ballons de hand-ball, entourés de papier doré, que je portais dans un sac de jute. Certes, j’étais grande et j’avais quelques muscles, mais c’était lourd. Est-ce pour cela que j’ai vibré, très très longtemps après, au Train sifflera trois fois ?

Je tiens d’autant plus à raconter tous ces souvenirs de Primaire que Jo, Nelly et Francis sont aujourd’hui décédés. Ils me manquent.

Les musiques héritées

Passons maintenant à la maison, à la famille. Comme pour la télévision et les films, il y a ma grand-mère maternelle et mes parents. Chez ma grand-mère, il y a une France qui s’étend des années 1930 aux années 1960 :

  • Fernand Raynaud, un 45T et un 33T de sketchs ;
  • Les Compagnons de la chanson, en vinyle ;
  • Jacques Lantier, en vinyle  ;
  • Les Frères Jacques, en vinyle ;
  • la bande originale du Bal, d’Ettore Scola, en vinyle  ;
  • Gilbert Bécaud, en vinyle et en CD, sa Bécaulogie ;
  • La Valse des patineurs, d’Émile Waldteufel, en vinyle tout petit ;
  • Sur un marché persan, de Ketelbey, en vinyle ;
  • le coffret vinyle 33T Pleins feux sur Franck Pourcel.

De ce coffret, je me souviens de : « La chanson de Lara », Sibelius, « Chariot ». J’ai mis des années à trouver son interprète, Petula Clark, mais j’ai réussi, quand j’étais étudiante à Paris, grâce à l’émission de Pierre Lescure et Dominique Besnehard sur les années 60. J’étais très heureuse.

Il y a aussi le duo Stone et Charden, via « Le prix des allumettes », entendu à Fa Si La Chanter. Comme j’avais adoré cette chanson, ma grand-mère, me gâtant comme toujours (oui, et alors ? des jaloux dans la salle ?), m’a offert la K7 audio de tubes de Stone et Charden, que j’ai retrouvé il y a peu en CD, en une bouffé de bonheur. Marcel P., c’est toi là-bas dans le noir ?

Chez mes parents, le paysage change complètement. Il est beaucoup plus marqué par les années 1960-1990 et par une ouverture internationale, en CD et en vinyle :

  • Anne Sylvestre et son répertoire adulte ;
  • Bruce Springsteen, Born in the USA ;
  • Renaud ;
  • Yves Simon ;
  • Maxime Le Forestier ;
  • Françoise Hardy ;
  • Marie Laforêt ;
  • Cat Stevens ;
  • la bande originale du Lauréat, portée par Simon & Garfunkel ;
  • Gene Vincent ;
  • Eddie Cochran ;
  • Jacques Higelin, Tombé du ciel, surtout ;
  • Georges Brassens ;
  • Boby Lapointe ;
  • Vivaldi et son Concerto pour mandoline en ut majeur, RV 425, subi mis à chaque Noël.

Pour ce qui est de Cat Stevens, Gene Vincent et Eddy Cochran, en vinyle, je les ai écoutés et réécoutés à l’adolescence, en faisant des parties de solitaire sur le PC de mon père, ou en faisant du repassage, dans le bureau de mon père donc.

Ma musique à moi-je

Bon, maintenant, ma musique à moi-je, en vinyle, en K7, puis en CD :

  • Anne Sylvestre, côté Fabulettes ;
  • Imbert et Moreau ;
  • Mannick ;
  • Jo Akepsimas ;
  • Pierre Lozère (vu en concert à la bibliothèque musicale d’Auxerre, joie !) ;
  • Henri Dès ;
  • Raymond Fau ;
  • une K7 de La Flûte enchantée (le petit ménestrel) ;
  • un 45T de l’histoire de Peter et Elliot le dragon.
  • un coffret CD de La Flûte enchantée et celui des Nozze di Figaro, pour mes dix ans, en même temps qu’un poste radio-cd-k7, couleur bleu nuit, que j’ai gardé jusqu’en 2007, date de mon départ pour l’université Paris VII en Master 2, puis en thèse, pendant mes trois années à la Cité Internationale Universitaire, à la Maison de la Suède, puis trois mois au Kremlin-Bicêtre, puis six mois d’Erasmus à Bologne, puis retour au Kremlin-Bicêtre ;
  • coffret vinyle illustré de Pierre et le Loup, chez Duculot ;
  • Les Lettres de mon moulin, par Fernandel ;
  • Piccolo & Saxo, comme expliqué plus haut.

Bref, j’ai une enfance terrible (au sens Johnny Hallyday du terme), comme vous pouvez le constater.

Pendant mon adolescence, il y a eu les CD empruntés à la bibliothèque municipale d’Auxerre, la Jacques Lacarrière :

  • Claude François ;
  • Charles Trenet ;
  • Françoise Hardy 89 ;
  • Jane Birkin ;
  • Pierre Dac ;
  • Les Maîtres du mystère ;
  • les livres audio : La Mariée était en noir, La Nuit du renard ;
  • Fellag ;
  • Offenbach.

J’ai découvert Offenbach sur ARTE, par Orphée aux Enfers, version Marc Minkowski. Étudiant le latin depuis la Cinquième et attendant d’être en Troisième pour commencer enfin le grec ancien, j’ai évidemment adoré la parodie du mythe antique d’Offenbach et de ses librettistes. J’ai continué mon exploration du monde d’Offenbach par La Belle Hélène (youpi, l’opéra-bouffe a donné son nom à la glace !) et Les Contes d’Hoffman, puis par un CD regroupant Les Dames de la Halle, Pomme d’Api et Monsieur Choufleuri. Aujourd’hui encore, je continue à découvrir l’œuvre d’Offenbach avec ravissement, après avoir appris deux trois choses sur sa vie son œuvre sur France musique, au début des années 2000, dans l’émission du regretté Benoît Duteurtre, « Étonnez-moi Benoît ».

Il faut que j’ajoute aussi que mes débuts avec Charles Trenet ont été compliqué. En effet, monsieur Martin, mon professeur de musique de collège, quand j’étais en sixième, nous a fait apprendre comme première chanson « Je chante », soit l’histoire d’un suicide. Je m’étais dit, en mon for intérieur, que les cours de musique allaient être bien ennuyeux et bien sombres. Et que je n’allais certes pas écouter autre chose de Trenet. Comme je vous l’ai dit au début de cet article, j’ai adoré mes cours de musique. Quant à mon écoute de Trenet, elle est devenue virale pendant mon année de Cinquième (ou de Quatrième, je ne sais plus). En effet, à Fa Si La chanter, une des chansons à découvrir était « Boum ». Et là, j’ai tout de suite accroché, et je suis allée emprunter un CD de Trenet à la discothèque municipale. C’est là que mon long compagnonnage avec Trenet et ses chansons a commencé. Ceci étant dit, j’ai toujours du mal avec « Je chante ».

Par contre, sa naissance à Narbonne, où je suis allée pendant dix ans et plus avec mes parents en vacances, l’été ou à l’automne, a fortement plaidé en sa faveur. Ainsi, quand j’ai entendu « La Mer » pour la première fois, j’ai tout de suite visualisé ce dont il parlait. Parce que quand on est au-dessus de Narbonne-Plage, sur la colline, et qu’on voit la mer, c’est bien une mer avec « reflets d’argent/le long des golfes clairs », comme dans la chanson de Trenet. Ce n’est pas la mer pailletée d’or comme à Capri, quand j’y suis allée en 2011, quand j’étais en Erasmus à Bologne. Effectivement, tout autour de Narbonne, dans la campagne, il y a aussi ces étangs dont Trenet parle dans « La Mer ». Adolescente, je n’ai pas pris « La Mer » comme une chanson ultra célèbre, de toute façon, je ne le savais pas, mais vraiment comme une chanson locale, régionale, d’un coin aimé.

Sans surprise, Trenet est devenu mon chanteur favori, à partir de ce moment-là. Je n’ai jamais trouvé, dans la musique de mon adolescence, un·e artiste qui me convienne, puisque j’étais, sinon, coincée entre les artistes commerciaux fabriqués à la chaîne (voir plus haut), les chanteuses à la voix en sirène d’alarme et les dépressifs marmonnants, pompeux et nombrilistes adoubés par France Inter, Télérama et Les Inrockuptibles. Le côté fabrication commerciale d’artistes m’a, cependant, permis de ne pas être trop surprise par les émissions de télé-réalité du début des années 2000, puisque c’était une logique similaire.

Ce qui me rappelle une autre forme de souffrance sonore : la « musique » dans les supermarchés. J’ai entendu tous ces tubes en CD quand j’étais étudiante à Paris. Tout cela est dû à mon écoute, en 2008, d’une émission de France Inter sur la musique en Mai 68. Dans cette émission, j’avais retrouvé, heureusement pour moi, la chanson « California Dreamin’ » que j’avais entendue dans Three Times de Hou Hsiao-hsien et que je cherchais depuis. Après avoir écouté cette émission, j’ai emprunté un super coffret de musiques des années 60 à la Médiathèque musicale à Paris. Et je me suis dit que j’allais continuer mon exploration musicale des tubes de la musique populaire dans les années 70, 80, 90, 2000. Ce que j’ai fait. Quand j’en suis arrivée aux années 80, je me suis aperçue à ma grande horreur que je connaissais toutes les paroles de quasiment tous les tubes que j’entendais dans les coffrets que j’avais empruntés. Gloups. Vite, une cure de Maurice Chevalier ! (Autre découverte d’adolescence.)

Par contre, je ne me souviens aucunement des musiques qui passaient dans les boums auxquelles j’ai assisté, soit à la fin des voyages scolaires de primaire et de collège : en CM1 à Saint-Aignan, dans le Morvan ; en CM2 à Six-Fours ; en Sixième à Super-Besse ; en Cinquième à ? (classe de neige), soit chez une amie, M., à la fin de notre année de CM2. Juste le souvenir de mon incapacité à danser. Ceci dit : 1) en CM1, j’ai pris plaisir à observer mes ami·es et camarades danser ; 2) en CM2, à Six-Fours, j’ai finalement dansé, grâce à mes amies, qui se sont relayées pour m’encourager ; 3) en Sixième, je me suis vaguement dandiné cinq minutes ; 4) en Cinquième, j’ai dansé un slow (oui, je suis une dinosaure) avec un ami de maternelle, A. Pour ce qui est de la boum de fin de CM2, chez M., elle a été gâchée par les histoires d’amours contrariées des uns et des autres – sauf moi, au-dessus de la mêlée. Conclusion : ma danse à moi passait ailleurs, par la danse contemporaine.

Quittons le terrain de proximité pour partir, brièvement, à la radio : tant enfant qu’adolescente, je n’écoutais pas beaucoup la radio. Mes petits-déjeuners, en compagnie de mon père, étaient rythmés par les infos et la météo de Jacques Kessler, sur France Inter. C’est à ce moment-là que j’ai appris le décès de Roald Dahl, un de mes écrivains favoris, depuis que j’avais appris à lire avec Le Doigt magique. Mes céréales ont eu un drôle de goût, tout d’un coup. Bien plus amusante était l’écoute, chaque dimanche en fin de matinée, de l’émission humoristique « Rien à cirer ». Je me souviens, je l’écoutais avec mes parents dans le salon : Laurent Gerra, Anne Roumanoff, Virginie Lemoine, Patrick Font, Jean-Jacques Vannier, Jacques Ramade… et Laurent Ruquier en maître d’œuvre… et un des génériques de l’émission était signé…. Charles Trenet ! Autrement, je me suis mise à France Culture à partir du lycée, comme je l’ai raconté ailleurs , mais uniquement le week-end et pendant les vacances scolaires, bien entendu.

Les musiques imagées

Dernier aspect de mon rapport à la musique, l’écran. Soit la musique de film, écoutée pour retrouver un film, et/ou pour elle-même.

Par exemple : une musique ample, lyrique. Et je vois tout de suite une place italienne écrasée de soleil, avec une église au bout. Puis j’entends la voix de Jean Debucourt (de la Comédie française), parlant à son prêtre favori, Don Camillo (Fernandel), de ses démêlés éternels avec le maire communiste du village, Peppone (Gino Cervi). Un sifflement joyeux : des gendarmes du sud de la France. Une chanson joyeuse et énergique : la fille d’un des gendarmes, qui danse avec ses amies et ses amis, dans un bar de Saint-Tropez.

Le Concerto pour mandolines de Vivaldi dont j’ai parlé il y a quelques pages : L’Enfant sauvage, de Truffaut. Le Concerto pour flautino de Vivaldi : le même film, et sa citation, par cette musique classique, dans Le Pornographe, de Bonello. Des bruits de balles de tennis : Les Vacances de M. Hulot, de Tati. Comment ça, je triche ? Même pas vrai. « Le Grand Choral » de Georges Delerue pour La Nuit américaine, de Truffaut : la chair de poule, la gorge serrée par l’émotion. Le flamboyant Concerto flamand de Maurice Jaubert, ré-enregistré pour La Chambre verte, de Truffaut : idem.

Un groupe de voyous, leurs donzelles, un juge et son épouse, égarés là par la jalousie de leur chauffeur : « Comme de bien entendu », morceau d’anthologie dansé et chanté dans Circonstances atténuantes, de Jean Boyer. Autre comédie de Jean Boyer, Nous irons à Paris, avec « À la mi-août », entonnée par Ray Ventura et son orchestre dans une grange languedocienne, en compagnie de… chut, il ne faut pas le dire, nous sommes sur Radio X, radio clandestine.

Une place ensoleillée, dans l’ouest de la France. Où plutôt non, je préfère le début : un pont transbordeur, autre que celui, marseillais, de Pagnol. Sur ce pont glissant, des camions. La musique du début du film continue. Mais elle s’adapte subtilement aux mouvements des camionneurs, qui s’étirent et font sortir les femmes des camions. Puis, tous et toutes s’étirent encore, puis… se mettent à danser. Jacques Demy, Michel Legrand, les troupes nord-américaines de danseurs et danseuses : Les Demoiselles de Rochefort.

Une salle de bal, en France, à différentes époques, avec le glissement temporel grâce au sublime thème de Vladimir Cosma : Le Bal, d’Ettore Scola. Et toutes les autres musiques du film, sauf les allemandes (période de l’Occupation), et sauf « T’es Ok », à la fin, parce que c’est une chanson horriblement bête.

De là, je passe naturellement à « Parlami d’amore Mariù », citée dans Le Bal, qui est une scène forte en douceur de Ces hommes, quels mufles !, de Mario Camerini. Réalisé en 1932, sous le fascisme, ce film n’a rien d’un film de propagande. Il raconte une histoire sentimentale dans l’Italie populaire de son temps (voir notre article ici).

Terminons ce très bref tour d’horizon de mes listes musicales filmiques par quelque chose de plus rythmé, à savoir la reprise, en mode électro, de « A far l’amore comincia tu », de Raffaella Carrà, dans La Grande Bellezza, de Paolo Sorrentino. Pas besoin de dialogues pour faire ressortir le vide de ces gens riches, très riches, à Rome, dans la seconde décennie du vingt-et-unième siècle.

Hum… non, c’est trop triste. Alors, je conclus par un chant solidaire, entonné par des êtres qui ont envie de porter secours à leur prochain, sous l’égide… d’Euripide : je parle, comme de bien entendu, de « SOS Société » (en VF) au début de Bernard et Bianca, des Studios Disney. Les souris déléguées de chaque pays se lèvent et chantent, sous la photo du fondateur de la société en question, la souris Euripide. Je m’interroge encore sur ce beau, mais très étonnant, choix de patronnage – peut-être déjà présent dans le roman de Margery Sharp, The Rescuers (1959).

D’ici la prochaine étape de mon palimpseste personnel, je vous souhaite beaucoup de curiosité, de découvertes, d’enchantements, de réflexion. À vous les studios !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie II. », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32826

Modèles féminins et masculins “On a besoin d’un idéal”, Grease VADMC

Modèles féminins et masculins : “On a besoin d’un idéal”, Grease

Les années 1977 et 1978 sont riches en propositions de modèles d’adultes célèbres à imiter, tant dans la chanson de Louis Amade et Gilbert Bécaud « On a besoin d’un idéal » (L’Indifférence, On a besoin d’un idéal) que dans le film musical Grease (Randal Kleiser). Si la chanson française ne s’adresse, au quatrième couplet, qu’aux « collégiens », avec des modèles uniquement masculins (Jean Moulin, Arthur Rimbaud, saint Vincent), le film états-unien propose aux lycéennes deux modèles féminins (Eleanor Roosevelt, Rosemary Clooney) et aux lycéens trois modèles masculins (Joe DiMaggio, Dwight Eisenhower, Richard Nixon).

Si les sexes restent séparés dans le film, ou ignorés pour moitié dans la chanson, il n’en reste pas moins que l’invitation des adultes à s’inspirer de célébrités ne peut que donner de l’élan aux plus jeunes. En effet, il ne s’agit pas d’artistes à la gloire éphémère, faisant du bruit et attirant l’attention des médias et du public par le clinquant de leur costume ou par des déclarations tapageuses, mais de personnalités, du vingtième siècle et du dix-septième siècle, ayant œuvré pour le bien et le divertissement communs.

En 1958, époque où se déroule l’action de Grease, la proviseure du lycée Rydell High, Madame McGee (Eve Arden), cite dans son discours de fin d’année scolaire un joueur de baseball, Jo DiMaggio, très célèbre, tant dans les années cinquante que dans les années soixante-dix. Hors domaine récréatif, Bécaud mentionne une personnalité religieuse (Vincent de Paul), qui a travaillé à diminuer la pauvreté et l’illettrisme de son temps.

Dans les artistes cité·es, il y a un poète (Rimbaud) et une chanteuse et actrice (Clooney). Rimbaud est connu pour avoir renouvelé la prosodie française, Clooney pour ses talents de chanteuse de jazz et d’interprète, surtout, du film musical Noël blanc (Michael Curtiz, White Christmas, 1954).

Quant aux politicien·nes, elle et ils sont quatre, trois hommes et une femme. Eleanor Roosevelt est une militante féministe et antiraciste, co-créatrice de l’ONU, première dame des États-Unis par son mari Franklin Delano Roosevelt, président démocrate de 1933 à 1945. Autre figure de gauche, le préfet puis résistant français Jean Moulin, créateur du Conseil national de la Résistance, arrêté et torturé par le Français Klaus Barbie, de la Gestapo, puis par la Gestapo allemande. Il est panthéonisé en 1964. Côté droite, Madame McGee cite le président, républicain, Eisenhower et son vice-président, républicain, Nixon, dans son discours, puisqu’ils sont tous deux en fonction en 1958. Il n’est pas impossible d’y voir également une pique ironique des scénaristes, puisqu’il n’y a aucun besoin de citer le vice-président en plus du président. En effet, dans les années soixante-dix, Nixon est surtout connu et profondément détesté, non seulement à cause du scandale du Watergate, mais également par son intensification de la guerre au Vietnam.

L’ensemble, quoique marqué de sexisme dans la distribution ou l’absence de modèles, permet l’acculturation du public, adolescent ou non, de Bécaud et des spectateurs spectatrices de Grease. En outre, il est possible de dépasser ledit sexisme en s’identifiant à des figures célèbres, quel que soit leur sexe. Et leur classe sociale, leur ethnie, etc.

Alors, chantons, regardons et agissons !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Modèles féminins et masculins : “On a besoin d’un idéal”, Grease », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/27922

Double Julien Marcel Carné, Christian-Jaque VADMC

Double Julien : Marcel Carné, Christian-Jaque

Au cinéma, faire jouer deux personnages masculins par un même acteur permettrait d’exprimer deux facettes de la masculinité, l’une traditionnelle, l’autre moins. C’est le cas dans Le Pays d’où je viens (Marcel Carné, 1956) et La Tulipe noire (Christian-Jaque, 1964), où les personnages qui ont pour prénom Julien sont doux et plutôt timides, contrairement à leurs doubles Éric et Guillaume, plus durs et violents. Les durs doivent se cacher et se servent des doux pour survivre.

En effet, dans les deux films, l’utilisation du sosie est due à une situation d’urgence. Éric (Gilbert Bécaud) est un héritier du monde moderne qui fuit son oncle Ludovic (Jean Toulout), son tuteur prêt à tout pour capter sa fortune. Guillaume (Alain Delon), bandit masqué d’origine noble (où va-t-on grands dieux où va-t-on) du dix-huitième siècle dans le sud-ouest, a été marqué à la joue par le sinistre, fourbe et sournois, La Mouche (Adolfo Marsillach), lieutenant-général de police.

Éric se réfugie dans une petite ville du côté de Grenoble, où il est pris pour le pianiste du café principal Julien (Gilbert Bécaud), auquel il ressemble fortement. Guillaume a besoin de son petit frère Julien (Alain Delon), qui habite à Paris et qui est tout acquis aux Idées des Lumières.

Éric découvre rapidement que Julien est épris sans le lui dire de la serveuse Marinette (Françoise Arnoul), sœur célibataire d’un petit garçon et d’une petite fille. Éric défend Marinette contre une bande ricanante de jeunes bourgeois, des lycéens, dont le chef Roland (Claude Brasseur) n’a de cesse de harceler Marinette. Celle-ci, quoique sachant répliquer, est entravée par sa position subalterne. L’analyse de classe est rapide, mais explicite.

Les patrons de Marinette sont aux ordres des possédants. Les lycéennes, elles ne font preuve ni de solidarité féminine, ni de sympathie trans-classe. Elles ricanent sans intervenir. S’agit-il d’un trait sexiste ou d’une réalité d’époque ? Songeons à la description que fait Annie Ernaux, dans Mémoire de fille (2016), de l’absence de sororité dans les années soixante. Si l’héroïne Caroline est un véritable sujet dans La Tulipe noire, qui n’a besoin de personne pour la défendre, et si l’aristocrate Catherine est épargnée lorsque la Révolution éclate, il n’y a aucune amitié féminine inter-classe ou trans-classe dans ce film.

L’histoire d’amour entre Caroline Plantin et Julien de Saint-Preux est, elle, révolutionnaire, et se termine bien, contrairement à celle entre lady Oscar (Catriona MacColl) et son ami d’enfance André (Barry Stokes), dans le film éponyme de Jacques Demy (1979). L’amour entre Julien et Marinette est conforme à la vision classiste habituelle. Éric le bourgeois réunit les classes populaires Julien et Marinette. Dans le même ordre d’idées, Éric passe la nuit de Noël avec la pharmacienne (Madeleine Lebeau), tandis que Guillaume est l’amant en titre de la marquise Catherine.

Chez Carné comme chez Christian-Jaque, c’est l’histoire d’un homme doux et jeune qui devient un homme mature et brut, si nous filons la métaphore cidresque, orthographe comprise. Les deux Julien se dédoublent donc aussi, le temps de devenir un homme-un vrai, c’est-à-dire d’acquérir la virilité traditionnelle, faite d’assurance et de protection des plus faibles, tout en conservant un côté gentil-tranquille, créant alors une masculinité nouvelle. Les durs à l’ancienne peuvent alors s’effacer. Éric, après avoir corrigé Roland et les autres lycéens, et rapproché Julien de Marinette, est rattrapé un temps par les sbires de son oncle et par son oncle. Il se sauve à nouveau. Julien et Marinette sont ensemble. Guillaume, grièvement blessé, meurt pendu à la place de Julien. Julien retrouve Caroline, qui le prend pour Guillaume ressuscité. Mais tout va bien, Julien garde une partie de sa douceur, et la Révolution a eu lieu.

Être un homme, vous savez, ce n’est pas si facile…

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Double Julien : Marcel Carné, Christian-Jaque », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/19485

Au firmament : Monsieur Aznavour VADMC

Au firmament : Monsieur Aznavour

La biographie filmée Monsieur Aznavour (Mehdi Idir et Grand Corps Malade, 2024) nous offre un beau parcours existentiel, celui du chanteur français d’origine arménienne Charles Aznavour. Un film tranquille mais non pépère, un film sans pathos ni victimisation, sur le fil des sentiments et de l’Histoire. Celle du vingtième siècle, riche en génocides. À commencer par celui des Arménien·nes, en 1915, auquel les parents Aznavourian et sa sœur aînée Aïda (Camille Moutawakil) échappent heureusement.

Plus ou moins bien accueillis en France, ils vivotent à Paris. Charles y nait en 1924. Leur intégration passe par la chanson – le père est fou de Charles Trenet et de son tube « Y’a d’la joie » -, et par le chant – Aïda devient chanteuse dans les cabarets, seule femme habillée parmi les danseuses, comme elle en rit. Elle fait se rencontrer son frère Charles (Tahar Rahim) et le parolier et chanteur Pierre Roche (Bastien Bouillon), avec lequel il finit par former un duo, malgré un physique et une voix loin des sourires gominés tout en roucoulades, alors appréciés. Aznavour reprend également les tubes de Trenet (interprété par ?), son idole, qu’il finit par rencontrer et qui est heureux de son triomphe.

Rappelons que le Narbonnais cite Aznavour dans son « Moi, j’aime le music-hall » (1955) : « J’aime à tous les échos/Charles Aznavour, Gilbert Bécaud », aux côtés de : Patachou, Georges Brassens, Léo Ferré, Ulmer, Les Frères Jacques, Juliette Gréco, Les Compagnons de la Chanson, Yves Montand, et de ses contemporains ou aînés Félix Mayol, Maurice Chevalier, Édith Piaf et Tino Rossi. Trenet mêle Rive Droite et Rive Gauche.

Dans la biographie filmée, Aznavour échange avec Bécaud (Lionel Cecilio). Ce qui donnera, hors écran, la chanson antiraciste « Mé qué-Mé qué », paroles d’Aznavour, musique de Bécaud, sortie en 1953, interprétée par Aznavour et par Bécaud. Les deux paroliers-compositeurs-interprètes se retrouvent dans Le Bal d’Ettore Scola (1983), Bécaud avec la musique de son « Et maintenant » qui salue l’arrivée des danseurs, Aznavour avec son « Les plaisirs démodés », qui ouvre la danse dans la toute première séquence du film.

Dans la biographie filmée, lors des débuts d’Aznavour, la guerre est là, avec ses humiliations quotidiennes, quand les soldats allemands tiquent sur le patronyme d’Aznavour et lui demandent de montrer en public, en baissant son pantalon, qu’il n’est pas circoncis, donc pas juif, donc non déportable. La famille Aznavour cache des Juifs et des Juives, et participe à des actions de résistance avec, notamment, Melina et Missak Manouchian. Tristesse affreuse d’apprendre un pue plus tard par l’Affiche rouge que Missak a été fusillé avec ses camarades arméniens, espagnols, français, hongrois, italiens, polonais. Soulagement d’échapper à une perquisition et à l’arrestation. Grande joie de savoir que la France est libérée et de voir les soldats américains défiler dans les rues de Paris.

La rencontre d’Aznavour et Roche avec Édith Piaf (Marie-Julie Baup) va marquer une étape importante dans la montée vers la gloire d’Aznavour. L’immense interprète leur trouve des cabarets canadiens où chanter, afin qu’ils puissent travailler et gagner sa vie, tout en avertissant Aznavour que Paris reste le centre culturel où faire carrière quand on chante, seul, en français. Aznavour devient ensuite son secrétaire et un de ses paroliers. Il fait ainsi répéter sa chanson « Jézebel » à Piaf, qui a refusé son « Je hais les dimanches », dont Gréco fait un triomphe…

Il décide finalement de faire carrière en solo, sans le soutien de Piaf. Pierre Roche retourne au Canada, où il s’installe. Les réalisateurs et scénaristes, eux-mêmes paroliers et musiciens, ont choisi de montrer régulièrement la difficulté à écrire des chansons. L’inspiration n’y joue qu’un rôle secondaire, seul compte vraiment le travail, acharné, année après année, dix-sept heures par jour, sur les éternels mêmes cahiers rouges à spirale, qui donnent le rythme au film, chapitre après chapitre, qui ont pour nom certaines de ses chansons : « Les deux guitares », « Sa jeunesse », « La Bohème », « Je m’voyais déjà », « Emmenez-moi ».

Aznavour travaille également sur son physique : Piaf lui offre l’opération pour qu’il fasse refaire son nez ; il change de coiffure et de costume et il travaille son langage corporel après son premier passage télévisuel. Il demande également à ses proches de l’aider à se cultiver, lui issu d’un milieu populaire et étranger. La culture française n’est pas vue comme oppressive ni condamnable, mais comme un moyen d’intégration supplémentaire, en vainquant  également la honte sociale.

Et, malgré le travail énorme, et malgré les années, qu’elle est longue à avoir, la célébrité ! Et que les journalistes sont dur·es et racistes : « métèque », « Quasimodo », « sale juif », « aucun talent », « voix affreuse »… coucou Gainsbourg, Moustaki (?), vous n’êtes pas seuls…

Aznavour s’acharne, fait des disques vinyles, projette une tournée en province avec ses économies, téléphone à sa sœur pour lui confier ses doutes, réserve une semaine à Paris, à l’Alhambra… et arrive au firmament après sa première chanson, « J’me voyais déjà ». Il se maintient au sommet au prix de travaux acharnés, toujours et encore. Il n’oublie pas les jeunes, dont Johnny Hallyday (Victor Meutelet), mais si mais si, on ne ricane pas, pour lequel il écrit « Retiens la nuit », musique de Georges Garvarentz (interprété par ?), son beau-frère.

Les cinéastes et scénaristes ont choisi, par contre, de passer rapidement sur Aznavour comédien – mais il leur fallait faire des choix, comme dans toute biographie filmée. Leur préférence s’est portée sur Tirez sur le pianiste (François Truffaut, 1960, d’après David Goodis, Down There, 1956), plutôt que sur Paris au mois d’août (Pierre Granier-Deferre, 1966) ou sur Les Fantômes du chapelier (Claude Chabrol, 1982), deux autres adaptations romanesques, respectivement de René Fallet (1964) et de Georges Simenon (1948).

François Truffaut (interprété par ?) devient personnage de fiction, après avoir été réalisateur et acteur, dans la reconstitution d’une des premières scènes de Tirez sur le pianiste. Aznavour y est Édouard Saroyan, ex-pianiste de concert, reconverti en pianiste de bastringue après avoir provoqué le suicide de sa femme Thérésa (Nicole Berger). Saroyan cause d’ailleurs une deuxième mort féminine, celle de la serveuse Hélène (Marie Dubois), amoureuse de lui, qu’il entraîne malgré lui dans les aventures glauques dans lesquelles l’a plongé son frère Chico (Albert Rémy), un voyou.

Le parcours privé d’Aznavour, outre sa famille, est montré en filigrane, dans ses deux mariages et ses enfants, dont l’un se suicide jeune. Là encore, pas de pathos ni de victimisation. Le chanteur s’abrutit de travail, et part en tournée autour du monde. La fin du film nous montre l’engagement d’Aznavour pour l’Arménie et les Arménien·nes, dont l’histoire reste tourmentée. Il s’engage également pour les droits homosexuels, en chantant « Comme ils disent » en 1972.

Ainsi, c’est un beau film pour tous et toutes, à voir et à revoir, sur l’histoire d’une célébrité française, fils d’immigré·es, qui a combattu le racisme dont il était victime en portant au pinacle la langue française et le lyrisme.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Au firmament : Monsieur Aznavour », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/18924

 

Mai 68 en chansons VADMC

Souvenirs de Mai 68 en chanson

Une fois les évènements historiques passés, vient le temps du souvenir, donc de la reconstitution. Reconstitution orientée selon l’âge, la classe sociale, le sexe, l’orientation politique. Les chansons sur Mai 68 que nous avons choisies sont toutes chantées par des hommes, blancs, installés dans le confort bourgeois, quelle que soit leur origine sociale.

Le chanteur et acteur Philippe Clay se produit en 1971 avec « Mes universités » (vinyle Mes universités), soit trois ans après la révolution étudiante. Sans surprise, l’orientation de la chanson est à droite, avec un mépris générationnel et viriliste pour les étudiants qui contestent le pouvoir :

Mes universités

C’était pas la peine d’être bachelier

Pour pouvoir y entrer

Mes universités

T’avais pas d’diplômes

Mais t’étais un homme

Car, pour le chanteur, il est bien entendu que seuls les jeunes hommes ont manifesté – il est vrai que les médias de l’époque et d’après ont mis en avant uniquement les étudiants, idem pour la résistance à l’occupation nazie et au régime vichyste. Il n’empêche que Clay insiste lourdement sur la transformation en vrai mâle qui se serait opérée en lui lors de ses actes de résistance, ce qui ne serait pas le cas pour les étudiants en Mai 68 – pourquoi ? Sans oublier l’anti-intellectualisme de base, avec le mépris pour l’institution universitaire et la culture et la pensée qu’elle fournit. Clay se moque également du groupe au succès planétaire – contrairement à lui ? -, à savoir Les Beatles, qui auraient remplacé « la voix, drôle de voix, profonde et saccadée » (Gilbert Bécaud, « Tu le regretteras », Tu le regretteras, 1965) de Londres, celle de De Gaulle. La voix politique franco-française contre la pop musique anglaise. Si ce n’est que Les Beatles contestent la société avachie et ennuyeuse de leur époque dans leurs chansons et leur musique, même sans courir de danger.

Le chanteur, compositeur et écrivain Yves Simon, ancré à gauche de l’échiquier politique, appartenant à la génération contestataire, fait entendre un autre son, tant sur le fond que sur la forme, dans « Mass Media Song » (Au pays des merveilles de Juliet, 1973), cinq années après Mai 68 :

Sur l’écran de télé y’avait des images pour les p’tits enfants

Des vieux marchands de sable à la barbe rose qui endorment les gens

Dans la rue y’avait le tonnerre ;

Le monde était en guerre

Sur les écrans bleus on voyait Molière

Son ton et la musique qui le soutient sont tout aussi décidées que celui de Clay, mais l’idée est exactement à l’opposé. Simon souligne la main-mise étatique sur la télévision, donc les médias et la censure qui y règne. À cette époque, la radio et la télévision étaient en effet sous le contrôle direct du ministère de l’information ( https://francearchives.gouv.fr/findingaid/15ececd34f79bef1d0525929fbf7a4fcf646126e), avec la censure qui en découlait. Simon ironise sur le contraste entre la violence des combats de rue (qui, rappelons-le, n’étaient pas que parisiens) et les programmes télévisuels, qui montrent une culture desséchée, infantilisante et vieillie. Et qui ne donnent donc aucune information sur ce qui se passe dans le pays, à savoir la révolte des jeunes contre les vieux, pour schématiser. Vieux et un peu moins vieux qui n’ont pas forcément été impeccables pendant l’Occupation puis pendant les guerres d’indépendance en Indochine et en Afrique du Nord.

Le chanteur, compositeur et acteur Gilbert Bécaud joue la carte de la fausse nostalgie dans  « Mai 68 » (Mai 68, 1980), avec un refrain explicitement orienté à droite de l’échiquier politique : « Et Mai 68, c’est une chanson d’un autre âge ». Il est vrai que les « années fric » commencent quand Bécaud créé cette chanson. Il n’est plus question de contester la société, mais de s’y faire une place au soleil, avec une confortable valise de « stock-options », des vêtements et un train de vie clinquants, et en revenant, doucement mais sûrement, sur les acquis égalitaires arrachés par les militant·es féministes dans les années soixante-dix, tout en continuant à se vautrer dans la LGBTQUIA+ – phobie. Bécaud joue la carte de la chanson d’amour, amour sanctifié par la naissance d’un fils, on n’est pas né en Provence (à Toulon) pour rien. La virilité du sud de la France s’étale, bien machiste. Le couple – non marié, oh là là quelle audace ! – de la chanson suit son chemin à travers les années, de non contestataire à… non contestataire. Il est vrai que toute la France ne s’est pas révoltée en Mai 68 et dans les années qui ont suivi, et que Bécaud fait partie de la génération âgée qui n’a certes pas soutenu les demandes des étudiant·es et des ouvrier·es.

Le chanteur et compositeur Pierre Bachelet, tout au contraire, se souvient avec une belle nostalgie et un bel élan de ses « Vingt ans » (Vingt ans, 1987) révolutionnaires et amoureux – amoureux parce que révolutionnaires, révolutionnaires parce qu’amoureux, à gauche toute :

Et puis y avait le mois d’mai qui préparait ses pavés

C’est là qu’on s’est rencontré, mouchoir sur le nez

Le monde était à refaire et dans ta chambre à Nanterre

C’est justement c’qu’on a fait

En ce temps-là j’avais vingt ans

Et toi t’en avais presque autant

T’avais un parfum de verveine

Et de grenade lacrymogène

Le couple formé grâce à la manifestation est celui de deux étudiant·es, les fameux diplômés conspués par Clay. Quand ils font l’amour, c’est à la fameuse cité universitaire de Nanterre, là où tout a démarré, en mars 1968, par la demande de mixité des dortoirs. Et ils continuent à manifester :

L’amour chantait sa carmagnole

En descendant Rue des Ecoles

Affiche d’une main, de l’autre le pot d’colle

La passion se dit en chanson révolutionnaire (« La Carmagnole » de la Révolution française) et en outils révolutionnaires (pot de colle et affiche, les fameuses qui laissent « l’imagination au pouvoir »), dans une déambulation poétique dans la rue où se situe la Sorbonne, autre lieu mythique de la contestation étudiante de Mai 68.

Allez, on chante debout, debout, pour la société nouvelle et libre, avec Simon et Bachelet ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Souvenirs de Mai 68 en chanson », Voyages autour de mon cerveau, mars 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/15439