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Pas fraternel 5 Les Bernstein VADMC.001

Pas fraternel (5) : Les Bernstein

Ils sont américains. Ils sont compositeurs. Ils s’appellent Bernstein. Ils sont nés à quatre ans d’intervalle. L’un a composé West Side Story (1957), l’autre la musique des Sept Mercenaires (John Sturges, The Magnificent Seven, 1960). Leonard Bernstein (1918-1990) et Elmer Bernstein (1922-2004) avaient donc tout pour être frères. Sauf qu’ils ne l’étaient pas. Aucun lien de parenté entre eux. Voilà qui méritait bien un nouvel épisode de « Pas fraternel ».

D’autant que tous deux ont travaillé pour le cinéma et le spectacle, même si leurs carrières ont emprunté des chemins fort différents. Leonard Bernstein est avant tout chef d’orchestre, pianiste et compositeur de musique symphonique et de théâtre musical. Broadway lui doit notamment On The Town (1944), porté cinq ans plus tard à l’écran par Stanley Donen et Gene Kelly sous le titre français Un Jour à New York (1949), avec Gene Kelly et Frank Sinatra — et un dinosaure dont nous avons déjà déploré le triste sort sur VADMC. Puis viennent Wonderful Town (1953), Candide (1956) et, bien entendu, West Side Story, créé en 1957 avec Stephen Sondheim aux paroles et Arthur Laurents au livret. Hollywood s’en empare en 1961, sous la direction de Robert Wise et Jerome Robbins.

Leonard Bernstein n’est d’ailleurs pas un inconnu dans ces pages. Nous avons déjà croisé sa musique au détour du dinosaure malmené d’Un Jour à New York, puis des Jets de West Side Story, chantant leur peu de considération pour l’« officier Krupke » et, plus largement, pour les différentes autorités chargées de les remettre dans le droit chemin. West Side Story est revenu ensuite par d’autres chemins : à propos des escaliers de secours de Tous en scène (Vincente Minnelli, The Band Wagon, 1953), des violences masculines et de la jalousie dans Hélène de Troie (Robert Wise, Helen of Troy, 1956), ou encore des bandes de jeunes dans West Side Story, Grease (Randal Kleiser, 1978) et Dirty Dancing (Emile Ardolino, 1987). À force, Leonard Bernstein avait fini par avoir ses habitudes sur Voyages autour de mon cerveau.

Elmer Bernstein, lui, n’avait encore rien demandé.

Et c’est justement Les Sept Mercenaires qui nous a conduits jusqu’à lui. Quelques trompettes héroïques, des chevaux lancés au galop, et hop : « Leonard Bernstein ! » Eh bien non. Elmer. Il faut dire que la confusion est tentante : deux Bernstein, deux compositeurs américains du vingtième siècle, deux hommes liés, quoique de manière très différente, au cinéma, et deux œuvres immédiatement reconnaissables dès leurs premières mesures.

Elmer Bernstein est en effet l’un des grands compositeurs de musique de films hollywoodiens. Sa filmographie traverse les genres : le drame avec L’Homme au bras d’or (Otto Preminger, The Man with the Golden Arm, 1955), le western avec Les Sept Mercenaires, le drame judiciaire avec Du silence et des ombres (Robert Mulligan, To Kill a Mockingbird, 1962), le film de guerre avec La Grande Évasion (John Sturges, The Great Escape, 1963), avant une carrière qui se poursuit pendant plusieurs décennies.

Et nous voici repartis en voyage. La musique d’Elmer Bernstein accompagne volontiers des personnages qui partent, reviennent ou tentent de s’échapper. Frankie Machine (Frank Sinatra) revient dans son quartier de Chicago au début de L’Homme au bras d’or, après un séjour en prison et une cure de désintoxication, avec l’espoir de changer d’existence. Le film est adapté du roman homonyme de Nelson Algren. Nelson Algren, compagnon américain de… Simone de Beauvoir. Nous étions partis à cheval avec Les Sept Mercenaires ; quelques mesures d’Elmer Bernstein plus tard, nous voici revenus chez Beauvoir. On ne sort décidément jamais tout à fait de chez soi.

Dans Les Sept Mercenaires, justement, le déplacement est au cœur du récit : des hommes sont recrutés pour aller défendre un village mexicain contre les attaques de bandits. Ils franchissent une frontière, arrivent dans un lieu qui n’est pas le leur et doivent décider, au terme de l’aventure, s’ils repartent, restent ou, pour certains, ne repartiront jamais. Le voyage permet ici la rencontre avec un autre monde, tandis que le western transforme le déplacement des cavaliers en spectacle. Le célèbre thème d’Elmer Bernstein semble presque faire surgir à lui seul les chevaux, la poussière et les grands espaces.

Dans La Grande Évasion, le déplacement devient au contraire un objectif vital. Les prisonniers alliés enfermés dans un camp allemand creusent des tunnels pour sortir de l’espace qui leur est imposé, puis se dispersent, prennent la route, le train, la moto, tentent de franchir des frontières. Voyager signifie alors reconquérir sa liberté.

Quant à Du silence et des ombres, il est beaucoup plus sédentaire : Scout (Mary Badham) et Jem (Phillip Alford) parcourent surtout leur petite ville de Maycomb et découvrent, en se déplaçant d’un lieu à l’autre, les frontières sociales et raciales qui la structurent. Pas besoin de parcourir des milliers de kilomètres pour changer de monde. Simone de Beauvoir fait une remarque similaire dans L’Amérique au jour le jour 1947 à propos de Harlem : quelques rues new-yorkaises peuvent suffire pour passer d’un univers social à un autre, tant la ségrégation transforme l’espace urbain en territoire compartimenté. Et nous voici donc revenus une seconde fois à Beauvoir.

Chez Leonard, les groupes occupent volontiers la rue en chantant et en dansant ; chez Elmer, des hommes traversent les grands espaces, reviennent chez eux, cherchent à s’évader, tandis que des enfants découvrent les frontières invisibles de leur propre ville. Dans les deux cas, difficile de rester immobile. Ce qui tombe plutôt bien pour Voyages autour de mon cerveau.

Les deux Bernstein n’en sont pas moins très différents. Chez Leonard, West Side Story fait entrer dans Broadway le jazz, les rythmes latino-américains et les tensions de la ville moderne. Chez Elmer, le thème des Sept Mercenaires est devenu presque indissociable de l’imaginaire du western. Même patronyme, même pays, même siècle, même métier de compositeur : tout semblait conspirer pour fabriquer une fraternité là où la généalogie s’obstinait à ne pas en fournir.

Ce qui nous arrange fort bien.

Après les frères et sœurs qui craignent de l’être dans La Colline aux coquelicots et Ôtez-moi d’un doute, les familles très peu recommandables de La Fleur du mal et du Château des Oliviers, puis le docteur Kennedy, frère incestueux et meurtrier de La Dernière Énigme, voici donc deux hommes que l’on pourrait aisément prendre pour des frères et qui ne le sont pas.

Mais il nous reste un Elmer.

Il n’est ni compositeur, ni chef d’orchestre, ni même humain. C’est un éléphant. Elmer, le pachyderme bariolé créé par l’auteur et illustrateur britannique David McKee, fait son apparition dans la littérature jeunesse en 1968. Il n’a, à notre connaissance, aucun lien de parenté avec Leonard ou Elmer Bernstein. Mais puisque la littérature jeunesse a également droit de cité dans ces pages, il aurait été regrettable de l’abandonner au bord du chemin.

Ainsi s’achève notre enquête généalogique : Leonard Bernstein et Elmer Bernstein ne sont pas frères ; Elmer l’éléphant ne l’est ni de l’un ni de l’autre.

Leonard peut retourner à West Side Story. Elmer peut récupérer son cheval.

Et l’autre Elmer sa trompe.

Pas fraternel, donc. Mais sacrément musical. Et un peu pachydermique.

YIIIIHAAAAA !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pas fraternel (5) : Les Bernstein », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33940

« Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie I. » VADMC

Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie I.

Moi, je préférais le jaune, plus sérieux et plus calme que le violet. Qui était très sympa, très drôle par sa mauvaise foi. Mais je préférais le jaune.

Voir, aimer, retenir

Vous aurez tous et toutes reconnu la fameuse émission Les Badaboks, diffusée sur FR3 de la fin des années 1980 au début des années 1990. Ma mère, qui était aussi mon institutrice de maternelle, nous la diffusait à l’école, le jeudi après-midi. Dans cette émission, il y avait, outre les chamailleries du Jaune et du Violet, une mise en images soignée d’un album jeunesse, une émission de jardinage. Plus tard, une peluche de Maki a agrandi la famille des marionnettes. Et leur fameux « arrête de me dire arrête », à dire en fronçant le nez. Et leur parler « schtroumpf », à base de « bidulbuk », à décliner sous forme de nom, de verbe… et, à la fin, depuis leur toit en fer-blanc, les Badabok lançaient leur jeu, à savoir trouver l’énigme de la semaine. On pouvait leur envoyer notre réponse sur papier, d’autant que : « On adore les cartes postales. » Dont acte.

Dans mon quotidien d’enfant née en 1984, il y avait aussi, côté émission télé, chez ma meilleure amie de primaire, F., Le Club Dorothée. Certes, j’étais d’accord avec Télérama et Télérama Junior, qui hurlaient à la vulgarité, mais j’aimais beaucoup les histoires tellement compliquées d’Hélène et les garçons. Et Cri-Cri d’amour, avec sa mèche romantique, sa boucle d’oreille et son côté rebelle. Daniel était fade, mais formait un beau couple avec Hélène.

Il y avait, aussi, mes parents qui m’ont réveillée à cinq ans, un beau soir d’été 1989, pour que je regarde avec eux La Flûte enchanté, en direct, sur FR3 – oui, c’était la chaîne culturelle de l’époque. Je renvoie ici à mon article à ce sujet : https://vadmc.hypotheses.org/19301

Il y avait, aussi, chez ma grand-mère maternelle, à partir de l’enfance, à ses côtés sur son canapé : les films du dimanche soir sur TF1 (Pagnol, Fernandel, Louis de Funès) ; la messe retransmise en direct sur Antenne 2, chaîne du service public, le dimanche matin ; les feuilletons d’été (je me souviens du Château des Oliviers, avec la solaire Brigitte Fossey) ; les Maigret avec Bruno Cremer ; les Nestor Burma avec Guy Marchand et son saxophone ; Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy ; Le Bal d’Ettore Scola. Et en VHS, enregistrées ou offertes à ma grand-mère : Pagnol, Fernandel, films et sélection de sketchs et de chansons, Louis de Funès ; Fernand Raynaud (sélection de sketchs) ; Le Canard à l’orange, version Michel Roux et Nadine Alari. Par contre, adolescente, j’ai fermement refusé de voir La Cage aux folles, n’étant pas homophobe.

Par contre, j’ai totalement adhéré à la leçon antispéciste, anti-corrida, d’Heureux qui comme Ulysse, le dernier film de Fernandel, avec la très belle chanson de Georges Brassens. Il faut dire que j’étais élevée ainsi par mes parents, depuis ma première écoute de l’Histoire de Babar et mon premier visionnage de Bambi, entre autres. D’où, aussi, un de mes jeux d’enfance, où mes poupées Corolle protégeaient mes peluches des méchants chasseurs.

Chez ma grand-mère, on regardait aussi, ensemble : Dallas et son super-méchant JR, La Roue de la fortune, Christian Marin et sa clarinette, Les Chiffres et les lettres, plutôt soporifique, Pyramide, avec Patrice Lafont que je n’avais pas relié à son rôle dans Le Gendarme de Saint-Tropez, Maguy et son héroïne énergique, drôle et survoltée, Questions pour un champion et l’impeccable Julien Lepers, Fa Si La Chanter et Pascal Bruner, L’École des fans, 30 Millions d’amis et sa mascotte Mabrouk, Alf, Le Bébête Show, Fort Boyard, ses énigmes sportives et ses tigres qui me faisaient mal à voir tourner en rond. Ma grand-mère avait toutes les réponses aux jeux culturels, sauf pour le sport et le fromage. En plus de son tricot, elle faisait beaucoup de parties de Scrabble et des mots croisés.

Comme très bons souvenirs d’enfance, un qui date de mes six ans. Ma meilleure amie de primaire, F., m’avait proposé de regarder soit La Petite Sirène, de Disney, soit Dirty Dancing. Comme j’avais lu le conte, et que je ne savais pas que Disney avait changé la fin, j’ai choisi Dirty Dancing. Et, là : Patrick Swayze dans toute sa splendeur, dans l’eau, juste en pantalon chez lui, sur un tronc d’arbre, rossant l’infect Robbie, protégeant son amie d’enfance Penny. Et Jennifer Grey/Frances qui s’énerve car elle se trompe dans ses pas, en répétant sur l’escalier extérieur de la pension de famille où elle passe l’été en famille, sur « Wipe Out ».

Trois ans après, j’ai commencé la danse contemporaine, à la MJC d’Auxerre. Et ce, jusqu’à mes dix-huit ans, date de mon départ en fac. Neuf ans de bonheur hebdomadaire, chaque mercredi après-midi, avec d’autres filles et notre prof, Noëlle. Sans oublier le spectacle de fin d’année, soit dans notre salle de danse à la MJC, soit devant la MJC, juste sur le parvis de l’église Saint-Pierre, attenante à la MJC, en mode groupe d’Esmeralda (non, je n’ai pas aimé cette expérience). Soit au théâtre d’une petite ville proche d’Auxerre, Héry, grâce à une autre prof de danse, Pascale, tuée en 2020 avec son mari, par un chauffard. Revenons à quelque chose de plus sympathique : soit, aussi, au théâtre d’Auxerre, comme pour le spectacle de la fin d’année de Moyenne section, sur le thème de l’album jeunesse Le Magicien des couleurs. En effet, ma mère, qui était mon institutrice, avait fait un projet d’école avec une de ses collègues d’une autre école : adapter en spectacle de danse contemporaine Le Magicien des couleurs. Pendant l’année scolaire, nous sommes allé·es répéter et travailler au CREPS de Dijon, avec des danseurs et des danseuses, et des musiciens, dont Pascal, le mari de Pascale la prof de danse contemporaine. Puis, spectacle au théâtre d’Auxerre à la fin de l’année. Des souvenirs flous mais agréables.

Un autre visionnage et re-visionnage, en VHS, grâce à mon meilleur ami de maternelle et de primaire, C. : Tintin et le lac aux requins. Même en connaissant l’histoire, j’avais toujours peur pour Tintin, Nico et Nouchka, enfermés dans une pièce où l’eau monte inexorablement, dans le repaire sous-marin de l’infâme Rastapopoulos. Depuis, je me méfie des personnages adipeux qui portent une bague au petit doigt, comme l’avocat de 120, rue de la Gare, de Léo Malet, lu à l’adolescence, d’abord en bande dessinée dans l’adaptation de Tardi, grâce à la bibliothèque de BD de mon père, puis en roman.

Outre plusieurs Disney, vus en VHS et/ou cinéma (La Belle au bois dormant, Cendrillon, Bambi, Merlin l’enchanteur, Mowgli, Robin des bois, Dumbo, Fantasia, Les Aristochats, Peter et Elliott le dragon, La Belle et la Bête, Bernard et Bianca, Bernard et Bianca au pays des kangourous, Toy Story, Aladin, Le Roi Lion….), il y avait, chez mes parents, ma VHS du Roi et l’Oiseau. Mon demi-frère, plus âgé que moi, se plaint encore d’avoir mal au pouce d’avoir dû lancer et relancer ce chef-d’œuvre cinématographique avec la télécommande du magnétoscope.

Comme pour Bambi et Babar, j’avais bien retenu le côté anti-chasse de ce film, même si je n’avais pas déchiffré le message sur la tombe de la femme de l’Oiseau (je cite de mémoire) : « à mon épouse regrettée, victime d’un accident de chasse ». Et j’ai applaudi, tout en ayant très peur pour eux, à l’histoire d’amour du « petit ramoneur de rien du tout » et de sa « charmante bergère ». Sans oublier la faconde de l’Oiseau : « Mesdames, Messieurs… » ; « (…) et pour qui les gardait-elle, ses bons gros moutons ?? Mais pour vous, mes amis les lions ! » ; « Et soudain : le Roi ! » ; « (…) échevelés, livides [les moutons]… au milieu des tempêtes ! » (merci Victor Hugo). Et d’autres phrases, d’autres personnages : « Mais… vous m’aviez dit qu’ils seraient libres ! » (la bergère au Roi) ; « le travail, c’est la liberté. » (le Roi à la bergère, merci Hitler et son humour au fronton des camps de la mort) ; « les oiseaux, les oiseaux, les voilà, ils arrivent ! » (un petit garçon de la ville basse aux autres habitant·es) ; « tiens, c’est drôle, je ne les voyais pas du tout comme ça. » (une vieille dame, à sa fenêtre, tout en essuyant une assiette). Il faut dire que les oiseaux, outre l’Oiseau, sont… des lionnes, des lions, un tigre, un petit chat tigré, sauvé par le tigre d’un dompteur, le ramoneur, un ours. Mais, chez Grimault et Prévert, il n’y a pas de barrières entre les espèces !

Merci à eux, merci à leur troupe d’animateurs et d’animatrices, merci aux voix des personnages. Dont Claude Piéplu, voix de l’obséquieux maire du palais, retrouvé bien plus tard dans un Maigret avec Bruno Crémer, puis dans la comédie légère Le Diable par la queue. Et Raymond Bussières, dont la voix était bien moins grave quand il était jeune, assis sur un réverbère, à se moquer des gendarmes, dans L’Assassin habite au 21 . Ou à dire « boulot boulot, menuise menuise » à Serge Reggiani dans Casque d’or. Jusqu’à le retrouver, quand j’étais jeune adulte, en voyou dans la comédie nord-américaine Deux têtes folles. C’est d’ailleurs à la voix grave qu’il y a que je l’ai reconnu et que j’ai fait le lien entre toutes les fois où je l’avais vu puis entendu.

Je garde précieusement de ce film, aussi, l’image immobile du couple du ramoneur et de la bergère regardant les étoiles scintillantes, assis sur un toit, avec la musique cristalline de W. Kilar.  De même, je garde quelques images de films que mes parents m’ont fait voir à la télévision, sur VHS enregistrée, ou en direct, dans les années 1990, et que j’ai vus et revus depuis – ou pas : Letal (Miguel Bosé), un travesti, écartant doucement un rideau de perles, sur les premières notes de « Un año de amor », dans Talons aiguilles ; Edward Ferras (Hugh Grant) jouant avec des ciseaux plutôt que de se jeter aux pieds de sa bien-aimée (Emma Thompson), dans Raison et Sentiments ; Nanni Moretti à Vespa dans Rome, dans Journal intime ; l’atmosphère moite de L’Odeur de la papaye verte ; l’énergie, la joie, l’intelligence, la peine, la sournoiserie, puis le bonheur double final, dans Beaucoup de bruit pour rien ; des souvenirs désagréables mais non identifiés de Raining Stone et de Ladybird de Ken Loach ; les courses-poursuites dans L’Année du dragon (celui-là… l’ai-je vu en entier, ou me suis-je faufilée dans le salon, avant d’être ramenée dans ma chambre ?). Et Resnais-Arditi-Azéma, avec Smoking/No Smoking : ma préférence va (toujours) à Smoking, plus drôle, avec quelques répliques cultes, passées dans le langage familial : « p’tites dalles brisées, Mâme Tisdel ? » ; « APPLEWICK ! Mais où il est, ce c… ? » ; « Et Carl Nielsen, vous connaissez, Carl Nielsen ? » ; « Non ! Monsieur Lapin ! » Mémorable. Et les films de Rohmer, à la fin de l’adolescence. À jamais, un de mes cinéastes favoris.

Il y a eu aussi la violence de Capitaine Conan, vu au cinéma lors de sa sortie, comme je l’ai raconté ailleurs . Très bon souvenir, par contre, dans le même cinéma haut-savoyard, à l’été 98, de la reprise de Grease, certes en VF (sauf pour les chansons, incompréhensibles du coup), toujours avec mes parents. J’avais cru, d’ailleurs, que les lycéens du film étaient des collégiens, au vu de leur peu de maturité, et qu’ils passaient leur brevet à la fin du film, et non leur bac.

Avec mes parents, au cinéma d’Auxerre (salut salut aux propriétaires de l’époque, les L.), il y a eu, entre autres, Sur la route de Madison : douceur, mélancolie, amour impossible. Et cette danse, lente, entre le héros et l’héroïne. Va savoir, de Rivette : intelligence, fluidité, humour, absurde. Et le Paris estival du tout début du vingt-et-unième siècle : chef-d’œuvre tranquille. La Parenthèse enchantée, de Michel Spinosa : la jeunesse de mes parents, leurs combats féministes.

Il y a eu, avant, L’Étrange Noël de M. Jack et Un Noël chez les Muppets, deux films que j’avais beaucoup aimés, mais où j’étais, aussi, bien contente d’être en sécurité entre mes parents, parce que, tout de même, le savant fou et Oogie de M. Jack font peur, de même que le fantôme des Noëls à venir dans les Muppets – et peut-être quand même le fantôme des Noëls passés, avec ses yeux fixes de droguée. Et les courts-métrages de Nick Park, avec et sans Wallace et Gromit. Puis les autres aventures du duo chien-homme. Et Les Quatre Filles du Docteur March, avec Winona Ryder et les yeux bleus, si bleus, de Gabriel Byrne, que je retrouvais quelques années après Le Cheval venu de la mer. Avec juste ma mère, à Paris, aux Sept Parnassiens, il y a eu Le Jardin secret. J’ai lu tout de suite ensuite le roman, offert par J., une amie de mes parents. Et Princes et Princesses, ressorti pendant le succès de Kirikou, au même cinéma, toujours avec ma mère. Et, à Auxerre, La Vie ne me fait pas peur, de Noémie Lvosky : je ne m’y suis pas retrouvée, mais j’ai beaucoup aimé le film et la dernière partie, celle du voyage en Italie, comme une promesse de voyages personnels à venir.

À la maison, il y avait, aussi, quelques vieux films, à partir de l’adolescence  – pas ceux avec Gabin en vieillard hurlant contre les jeunes, les femmes, les… , ni ceux avec Fernandel montrant sa dentition et rien d’autre, ceux-là, mes parents les avaient supportés étant enfants et adolescents -, plutôt La Dolce Vita, ma révélation du cinéma italien, avant les Moretti. Et, avec mon père, les James Bond version Sean Connery, Willow, les Indiana Jones, Les Tontons flingueurs et les westerns spaghettis : oh là là, Clint Eastwood !! Poncho, chapeau, barbe de trois jours, yeux verts fendus…. miaou miaou miaou. Ok, aussi, le talent de Sergio Leone et la musique d’Ennio Morricone. Ok. Certes.

Apprendre à regarder

De mon côté, côté films, émissions et documentaires vus à la télévision et au cinéma, enfant puis adolescente, il y a, d’abord, beaucoup de vieux films. Ceux du lundi et du mercredi après-midi, quand j’étais au début du collège, donc milieu des années 90 (que saint Patrick Brion soit remercié pour des siècles et des siècles) : La Belle et la Bête, cette fois version Cocteau, qui m’a fait autant peur, voire plus, que celle de Disney, à cause du noir et blanc et de l’apparition de la Bête ; les Sinbad ! : aventures, Technicolor, effets spéciaux qui m’impressionnaient, car pas soignés à l’ordinateur ; L’Assassin habite au 21 ; Jason et les Argonautes (idem que pour les Sinbad) ; Jason contre les Amazones – je suis flottante sur le titre exact : là, la misogynie du film m’a fait hurler (intérieurement) : non mais oh, c’est quoi ces filles qui se battent pour un type, même pas beau ni intelligent ? Et même, de toute façon, quand un garçon essaye de semer la zizanie dans un groupe de filles…. on le vire ! Bouge, abruti !

Merci papa-maman, maman-papa, de m’avoir créée féministe, en plus d’athée, d’écologiste, anti-raciste, pro-LGBTQIA+, anti-validiste, anti-spéciste, anti-âgiste.

Comme notre professeure d’anglais de Cinquième, Mme R., nous avait fait regarder un extrait de L’Inconnu du Nord -Express, d’Hitchcock, le père d’un de mes amis, A., lui avait offert la collection VHS d’Hitchcock. Ou du moins une bonne partie. A., très généreusement, m’avait prêté ses VHS. J’ai vu : Les Oiseaux (plus jamais jamais jamais. Jamais, même avec la lumière allumée) ; La Main au collet ; Le Procès Paradine ; Soupçons ; Rebecca ; La Maison du Dr Edwards ; Les Enchaînés.

Mme R., quant à elle, m’avait prêté L’Inconnu du Nord -Express. Heureusement, car quand elle a voulu nous le passer en entier à la fin de l’année, mes camarades ont protesté (« le noir et blanc, ça fait mal aux yeux »). Puis se sont jetés sur Independance Day, suite à l’invitation de la classe d’à côté. J’ai été soulagée d’entendre la sonnerie de la fin de l’heure de cours, même en n’ayant pas vu la fin de cette grosse machinerie hollywoodienne. Pendant l’année, Mme R. m’avait très gentiment prêté, aussi, Le Faucon maltais, qui m’a laissée perplexe, et Corinna, Corinna, beau et solide film antiraciste. Je l’ai aujourd’hui, en DVD. Thank you, Mrs R.!

Enfant, j’ai vu quelques vieux films de La Dernière Séance, animée par Eddy Mitchell. Je me souviens de Prince Valiant, celui qui coupe une plante pour arriver à respirer sous l’eau, qui poursuit en vain le Chevalier noir, qui tombe amoureux de la belle Aletha, promise à un autre… et qui a pour ami d’enfance un autre Viking, Voltar, qui a son franc-parler : « Un signe ne vaincra pas Sligon ! » Par contre, un bon coup d’épée dans le dos du traître en question, si. Et Les Vikings, justement, avec un conflit fraternel souterrain, Janeth Leigh à nouveau en prix du vainqueur, et, scène époustouflante, Kirk Douglas en prince viking, marchant sur les rames enflammées d’un drakkar mortuaire.

À l’adolescence, je me suis mise au Cinéma de minuit (saint Patrick Brion, etc., bis). Ma mère enregistrait le film le dimanche soir, puis je le regardais le samedi après-midi suivant. Parfois, mon père venait « lire le journal », pendant que je regardais le film. Et donc, mon père regardait le film avec moi. Parmi les dizaines de films, que retenir, quelles titres écrire ici, et sans me tromper d’époque de visionnage ? Tant pis, je me lance. Les westerns avant Leone : John Ford, Howard Hawks, Delmer Daves, le menton sexy de Kirk Douglas. Les films avec Errol Flynn : L’Aigle des mers, Capitaine Blood, Robin des bois (aussi bien que le Disney). Bette Davis dans Eve. Richard Burton et Elizabeth Taylor dans Cléopâtre. Gene Tierney dans Laura. Suzy Delair dans Quai des orfèvres (impossible de la relier à Madame Pivert des Aventures de Rabbi Jacob à l’époque). Les films de Carné, Duvivier, Grémillon, avec ou sans Gabin jeune (plutôt avec). Barbra Streisand dans son film Yentl. La même dans On s’fait la valise, doc ? Bernadette Lafont dans La Fiancée du pirate. Françoise Fabian, Dominique Blanc et ? et Pierre Arditi dans Plaisir d’amour. Marcello Mastroianni dans Les Nuits blanches. Gassman, Sordi, Tognazzi dans Les Nouveaux Monstres. Alain Delon dans Rocco et ses frères. Et le très beau Vittorio de Sica, si jeune alors, dans Il signor Max et Ces hommes, quels mufles ! Que j’ai retrouvé, plus tard, toujours aussi élégant, dans Madame de… Bon, je m’arrête ici, sur la valse de George van Parys dans ce joyau de film.

Passons aux émissions et documentaires. Oh ! Mais aussi… au duo anglais déjanté d’Ab’Fab’ ! Absolutely Fabulous, feuilleton anglais, diffusé le samedi en début de soirée sur cette nouvelle chaîne du service public, ARTE, que je suis depuis le premier mouton (les fans d’ARTE me comprendront, les autres chercheront ce générique fameux des débuts de la chaîne).

J’enchaînais avec Histoire parallèle, de et avec Marc Ferro. Et le dimanche après-midi, sur la Cinquième, j’ai un temps suivi l’émission historique de Laurent Joffrin : Chantons sous l’Occupation, La Délation sous l’Occupation, Le Voyage d’Automne.

Retour sur ARTE le dimanche soir, pour les dessins animés anciens. Quand j’étais petite, j’étais plutôt Ça Cartoon ! sur Canal +, en clair. Sur la même chaîne, enfant, je suivais, plus ou moins avec l’autorisation de mes parents, Les Nuls (« Mais où ai-je mis mon stylo ? »). Bon, en fait, j’avais le droit de regarder l’émission en famille (mes parents, mon demi-frère, ma demie-sœur, plus grands que moi) uniquement le samedi soir, mais j’arrivais parfois à regarder quelques bribes des émissions de la semaine. Puis, ce furent Les Guignols et Les Deschiens, autres éclats de rire quotidiens, heureusement pendant de longues années. J’ai parlé ailleurs des spectacles de danse contemporaine, et de marionnettes de Philippe Gentil, vus avec mes parents à Paris. J’ajoute ici les spectacles de la troupe Deschamps-Makeïeff, celle des Deschiens et d’autres intermittent·es du spectacle. Que de rires et d’émotions, là encore.

Au cinéma, je suis allée voir…. non, attendez, je vais tout de même parler des quelques séances ciné avec mes amies : certains Disney des années 90, vus avec ma meilleure amie F., sa sœur aînée, amie de collège de ma demie-sœur, et ma demie-sœur. Je garde un meilleur souvenir de ses séances de cinéma amicales que de quelques-uns des films vus : autant La Belle et la Bête m’avait enthousiasmée, et j’avais été stupéfaite de la nouveauté graphique de Toy Story, autant Le Roi Lion et Aladin ne correspondaient pas à mes images de l’Afrique et du Moyen-Orient. Et je trouvais leur dessin laid.

Quant à Titanic, je l’ai vu à sa quarante-sixième semaine d’exploitation à guichets fermés (au moins), une des seules fois où j’ai cédé à la mode et à l’invitation d’une amie, et où je m’en suis bien repentie. En effet, le groupe d’amies et de mères dont je faisais partie était dispersé dans la salle, au vu de l’abondance du public. Du coup, je n’étais pas à côté de l’amie qui m’avait invitée. Et, je me suis ennuyée, quelque chose de bien, à cet énorme chose croulante, et bien patriarcale. Oui, parce qu’à cette époque, j’avais lu et relu Le Deuxième Sexe, et lu La Drôle de guerre des sexes dans le cinéma français, mes deux piliers critiques du moment – qui sont toujours là aujourd’hui, d’ailleurs. Donc, la scène soi-disant ultra-romantique où machin soutient chose sur le pont arrière du bateau…. non merci. Quant au reste… quel ennui !

Par contre, j’ai été prise jusqu’aux larmes par La Vie est belle, celle de Benigni, film vu avec mon amie Sarah, ma meilleure amie du collège. Quelques années auparavant, nous avions vu Anastasia, de Don Bluth. À la sortie, j’avais dit mon agacement devant l’anti-communisme primaire de ce film. Sarah m’avait alors raconté qu’un de ses grands-pères avait dû fuir l’URSS, à cause de l’antisémitisme qui y régnait. Du coup, je me suis tue. Pour le film de Benigni, nous étions d’accord : très grand.

Pour les films vus seule, outre les films anciens vus seule et les films récents vus avec mes parents à Paris, dont j’ai parlé ailleurs , il y a quelques films récents, vus à Auxerre dans les années 90. En vrac : Matilda, James et la Pêche géante, Le Mariage de mon meilleur ami, Austin Powers, Mon beau-père et moi, Mafia Blues, les James Bond avec Pierce Brosnan, Chapeau melon et bottes de cuir. Et le premier Star Wars, repris en version restaurée en 99, si mes souvenirs sont bons. Mon demi-frère m’a alors prêté ses VHS de L’Empire contre-attaque et du Retour du Jedi. Je suis alors allée voir l’épisode un de Star Wars, La Menace fantôme, qui m’a déçue : beaucoup d’effets spéciaux, peu de scénario.

Quand les images deviennent une pensée

Au cinéma d’Auxerre, j’ai aussi vu mon premier Truffaut : Jules et Jim, suivi, la semaine suivante, des Deux Anglaises et le Continent. J’ai réussi, adolescente petite-bourgeoise gâtée que j’étais, à persuader mes parents de m’acheter les romans tout de suite. Et quelle merveilleuse soirée j’ai passé dans ce même cinéma, pendant mon année de Quatrième : Un Américain à Paris, sur le très grand écran de la plus grande salle, puis intervention de Leslie Caron en personne. Quelle émotion de la voir en vrai ! Puis, pour finir la soirée, mon premier Lubitsch : La Veuve joyeuse, Maurice Chevalier qui accentue son accent français, Jeannette MacDonald qui tourbillonne, Edward Everett Horton qui fait très bien le « oui oui, bien sûr… mais comment ?? », comme dans Top Hat et d’autres films sublimes.

Moins sublimes, parfois bien, ces quelques films vus pendant mes deux voyages scolaires en Italie (Quatrième et Première). Toujours en vrac, sans rappel chronologique : Le Grand Bleu (tellement ennuyeux que je ne suis pas arrivée à m’endormir devant) ; Sleepy Hollow (oui, j’ai bien dormi, merci) ; La Septième Porte (j’ai beaucoup aimé) ; euh… aucun autre souvenir.

Je terminerai cette partie par un hommage à mon professeur de français de Seconde, monsieur D.. Pendant cette année-là, 1999-2000, il nous a appris à regarder un film, grâce à Une partie de campagne, de Renoir. Nous avions déjà étudié la nouvelle de Maupassant. Monsieur D. nous a décomposé le film, par plan, si je me souviens bien. Merci, monsieur D.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie I. », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32675

Modèles féminins et masculins “On a besoin d’un idéal”, Grease VADMC

Modèles féminins et masculins : “On a besoin d’un idéal”, Grease

Les années 1977 et 1978 sont riches en propositions de modèles d’adultes célèbres à imiter, tant dans la chanson de Louis Amade et Gilbert Bécaud « On a besoin d’un idéal » (L’Indifférence, On a besoin d’un idéal) que dans le film musical Grease (Randal Kleiser). Si la chanson française ne s’adresse, au quatrième couplet, qu’aux « collégiens », avec des modèles uniquement masculins (Jean Moulin, Arthur Rimbaud, saint Vincent), le film états-unien propose aux lycéennes deux modèles féminins (Eleanor Roosevelt, Rosemary Clooney) et aux lycéens trois modèles masculins (Joe DiMaggio, Dwight Eisenhower, Richard Nixon).

Si les sexes restent séparés dans le film, ou ignorés pour moitié dans la chanson, il n’en reste pas moins que l’invitation des adultes à s’inspirer de célébrités ne peut que donner de l’élan aux plus jeunes. En effet, il ne s’agit pas d’artistes à la gloire éphémère, faisant du bruit et attirant l’attention des médias et du public par le clinquant de leur costume ou par des déclarations tapageuses, mais de personnalités, du vingtième siècle et du dix-septième siècle, ayant œuvré pour le bien et le divertissement communs.

En 1958, époque où se déroule l’action de Grease, la proviseure du lycée Rydell High, Madame McGee (Eve Arden), cite dans son discours de fin d’année scolaire un joueur de baseball, Jo DiMaggio, très célèbre, tant dans les années cinquante que dans les années soixante-dix. Hors domaine récréatif, Bécaud mentionne une personnalité religieuse (Vincent de Paul), qui a travaillé à diminuer la pauvreté et l’illettrisme de son temps.

Dans les artistes cité·es, il y a un poète (Rimbaud) et une chanteuse et actrice (Clooney). Rimbaud est connu pour avoir renouvelé la prosodie française, Clooney pour ses talents de chanteuse de jazz et d’interprète, surtout, du film musical Noël blanc (Michael Curtiz, White Christmas, 1954).

Quant aux politicien·nes, elle et ils sont quatre, trois hommes et une femme. Eleanor Roosevelt est une militante féministe et antiraciste, co-créatrice de l’ONU, première dame des États-Unis par son mari Franklin Delano Roosevelt, président démocrate de 1933 à 1945. Autre figure de gauche, le préfet puis résistant français Jean Moulin, créateur du Conseil national de la Résistance, arrêté et torturé par le Français Klaus Barbie, de la Gestapo, puis par la Gestapo allemande. Il est panthéonisé en 1964. Côté droite, Madame McGee cite le président, républicain, Eisenhower et son vice-président, républicain, Nixon, dans son discours, puisqu’ils sont tous deux en fonction en 1958. Il n’est pas impossible d’y voir également une pique ironique des scénaristes, puisqu’il n’y a aucun besoin de citer le vice-président en plus du président. En effet, dans les années soixante-dix, Nixon est surtout connu et profondément détesté, non seulement à cause du scandale du Watergate, mais également par son intensification de la guerre au Vietnam.

L’ensemble, quoique marqué de sexisme dans la distribution ou l’absence de modèles, permet l’acculturation du public, adolescent ou non, de Bécaud et des spectateurs spectatrices de Grease. En outre, il est possible de dépasser ledit sexisme en s’identifiant à des figures célèbres, quel que soit leur sexe. Et leur classe sociale, leur ethnie, etc.

Alors, chantons, regardons et agissons !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Modèles féminins et masculins : “On a besoin d’un idéal”, Grease », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/27922

Silence masculin en chanson C. Trenet, M. Le Forestier, Bénabar VADMC

Silence masculin en chanson : C. Trenet, M. Le Forestier, Bénabar

La masculinité hétérosexuelle française traditionnelle du vingtième siècle et du début du vingt-et-unième siècle fait la part belle à la vantardise. Dans le domaine amoureux et sexuel notamment, le corps féminin de leur partenaire est un sujet de commentaires infinis, comme le rappelle sans ménagement le chanteur Bénabar dans « Je suis de celles » (Les Risques du métier, 2003), prenant la parole d’une femme, Nathalie, qui a eu des aventures nombreuses au lycée :

Et gonflé de l’avoir fait

Vous donniez conférence

Une souris qu’on dissèque

Mon corps pour la science

Je nourrissais

Vos blagues de casernes

Que vous pensiez viriles

Petits hommes de cavernes

Face à un de ses anciens petits amis, Nathalie lui renvoie son dégoût et son écœurement. Lui et ses amis sont sans dignité, de vrais petits machos pour lesquels les femmes ne sont que des objets. La comparaison avec la souris, référence aux victimes des expérimentations « scientifiques » spécistes, dont celles en cours de sciences naturelles dans les établissements scolaires, souligne la posture de cible sans défense de Nathalie.

Cette attitude misogyne rappelle celle de la bande de lycéens du Péril jeune, film de Cédric Klapisch (1994), qui bavent sur une de leurs camarades de classe, Christine (Hélène de Fougerolles). Ils prétendent qu’elle est « facile », c’est-à-dire que ce n’est pas une « maman », mais une « putain », selon l’habituelle dichotomie sexiste.

De même, dans la comédie musicale Grease (Randal Kleiser, 1978), la deuxième chanson du film, « Summer Night » est un récit ultra-genré d’amours de vacances. D’un côté, la lycéenne Sandy Olson (Olivia Newton-John) raconte à ses nouvelles amies un été passé main dans la main avec son petit ami. De l’autre, Danny Zuko (John Travolta) rapporte à ses amis un été passé en exploits sexuels,  gestes du bassin et des mains explicites à l’appui : « Well, she got friendly down in the sand (…). Well, she was good, you know what I mean. » (« Eh bien, elle s’est laissée aller amicalement sur le sable (…). Eh bien, elle était bonne, vous voyez ce que je veux dire. » Traduction personnelle). À la hâblerie s’ajoute le mépris pour la jeune fille qu’il a courtisée, renforcé par l’effet de groupe.

Dans cette chanson qui fait partie des féministes de Bénabar, le chanteur insiste également sur, a contrario mais de manière complémentaire, le plaisir masculin éprouvé quand ils ont embrassé Nathalie, mais discrètement, et quand ils sont passés à l’acte. Car, surtout :

D’avoir pour moi

Un seul mot de tendresse

Vous apparaissez

Comme la pire des faiblesses

Vous, les fier-à-bras

Vous parliez en experts

Oubliant qu’dans mes bras

Vous faisiez moins les fiers

(…)

Vous veniez chez moi

Mais dès le lendemain

Vous r’fusiez en public

De me tenir la main

Se vanter auprès des copains oui, sortir en public avec une camarade, non. Ce n’est pas tant la peur de la différence de classe et de situation au sein du lycée comme dans Normal People (Sally Rooney, 2018), que le mépris pour une jeune femme qui a une sexualité.

Bénabar n’oublie pas, hélas, que ce mépris est également partagé par certaines lycéennes :

Et les autres filles

Perfides petites saintes

M’auraient tondu les ch’veux

À une autre époque

Celles qui ont l’habitude

Qu’on les cajole

Ignorent la solitude

Que rien ne console

L’absence de sororité est certes un effet du patriarcat, comme l’a aussi décrit Annie Ernaux dans Mémoire de fille (2016), mais n’empêche pas la responsabilité individuelle, comme pour les garçons. La référence historique aux femmes tondues à la Libération met l’accent sur la férocité des jeunes filles entre elles, ainsi que sur leur absence d’empathie. Manques d’autant plus douloureux que Nathalie a intégré les stéréotypes sexistes plaqués sur son manque d’amour et son envie de sexe : « Et j’aimais les garçons/Peut-être un peu trop ». Malgré le modalisateur, la honte est bien présente. La sexualité féminine est totalement fantasmée par les garçons. Elle est exagérée par les filles (pas d’envies sexuelles et on est dans la norme) comme par les garçons (trop d’envies sexuelles chez une fille en fait une proie).

Heureusement, d’autres chanteurs-compositeurs ont écrit sur une autre forme de masculinité hétérosexuelle, qui prend en compte la discrétion par rapport aux histoires d’amour. Ainsi, Charles Trenet, dans « Giovanni » (1959), imagine un adolescent qui invente une histoire d’amour avec une belle inconnue. Il raconte cette histoire à des « marins naïfs » pendant des années. Jusqu’à ce que, à ses vingt ans, son fantasme prenne corps :

Il voit soudain, dans la clarté,

Une femme aux yeux de ciel éblouis,

Une femme si nue, si belle, tout près de lui,

Qui lui murmure tout bas :

“J’attendais ton bel âge

Pour devenir ta réalité…”

Que s’est-il passé ce jour-là ?

Trenet met au goût du jour le mythe de Pygmalion, si ce n’est que Galatée a sa propre volonté. Ce n’est plus Aphrodite/Vénus qui lui insuffle vie, c’est Galatée qui va au-devant de Giovanni. Bien entendu, l’apparition est exceptionnelle, et déjà dévêtue, les fantasmes masculins n’étant pas originaux. Il n’en reste pas moins que le chanteur, qui s’interroge sur le déroulement de l’entrevue, déçoit notre attente : « Que s’est-il passé, je n’sais pas (…). » Il en est de même pour le public habituel de Giovanni :

“Giovanni, qu’as-tu vu tout à l’heure”,

Demandaient le soir marins et pêcheurs

Mais lui, ne songeant plus à la belle du rivage,

Répond : “Amis, ce jour fut perdu.

Aucun visage d’amour n’est venu.

La plage était déserte, j’n’ai rien vu,

Rien vu…”

Le jeune homme choisit la discrétion, tout en se faisant plaindre. Une bonne combinaison gagnante, et pleine d’humour – celle du personnage et celle du chanteur.

En 1972, dans l’album Mon frère, Maxime Le Forestier chante et joue une « Éducation sentimentale », sur des paroles de Jean-Pierre Kernoa, heureusement à mille lieues de celle à héros machiste écrite par Gustave Flaubert en 1869. Le Forestier chantonne une ballade amoureuse. Au début de la chanson, au premier couplet, il invite son aimée à le suivre dans les collines :

Ce soir, à la brune, nous irons, ma brune cueillir des serments

Cette fleur sauvage qui fait des ravages dans les cœurs d’enfants

Pour toi, ma princesse, j’en ferai des tresses et dans tes cheveux

Ces serments, ma belle, te rendront cruelle pour tes amoureux

Le narrateur lui offre fleurs et serments mêlés, tout en s’adjoignant la préférence de sa belle. Il n’entre en compétition avec ses autres amoureux qu’indirectement, et dans l’ombre, laissant la manœuvre à sa douce. La chanson mime l’évolution des rapports amoureux, selon l’évolution du soleil :

Demain, à l’aurore, nous irons encore glaner dans les champs

Cueillir des promesses, des fleurs de tendresse et de sentiments

(…)

Dans mes bras, ma brune, éclairée de lune, tu te donneras

C’est au crépuscule, quand la libellule s’endort au marais

Qu’il faudra, voisine, quitter la colline et vite rentrer

(…)

Ce soir, à la brune, nous irons, ma brune cueillir des serments

(…)

La progression amoureuse est tranquille, la sexualité n’intervient qu’après du temps passé ensemble dans une atmosphère d’affection et de rêve, sans besoin de « Doudou d’métal » (Tiphaine Martin, 2022). 

Et le rêve reste présent après l’amour. Et le couple reste ensemble après le retour loin des collines enchantées. Les serments restent également. Le Forestier proposerait-il une nouvelle galanterie post-Mai 68, pendant les années de luttes des mouvements féministes de la deuxième vague du vingtième siècle ? Songeons à ce que la chercheuse Jennifer Tamas analyse dans son manifeste Peut-on encore être galant ? (Seuil, 2024, p. 54) :

Au XVIIe siècle s’est jouée une lutte de pouvoir que les précieuses ont perdue mais qui demeure actuelle : un droit au sexe, l’égalité et la fin des violences, la recherche de rapports fluides et non d’emprise. (…) Au lieu de sexualiser la galanterie, il faut galantiser le sexe pour le rendre plus ludique, plus respectueux et plus joyeux en se fondant sur un régime d’égards et de plaisir que les précieuses établirent.

Le respect est bien ce que le narrateur d’« Éducation sentimentale » prodigue à sa compagne, en plus des sentiments et du sexe :

Ne dis rien, ma brune, pas même à la lune et moi dans mon coin

J’irai solitaire, je saurai me taire, je ne dirai rien (…)

Le silence est double voire triple, mais le chanteur insiste sur la discrétion masculine, puisqu’elle ne va pas de soi. Tout concorde donc à un plaisir partagé, et, peut-être, à la formation d’un couple réussi.

Oui Messieurs, silence sur vos ébats !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Silence masculin en chanson : C. Trenet, M. Le Forestier, Bénabar », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/17917

Imiter Charlot VADMC

Imiter Charlot : Un Américain à Paris, Mary Poppins, Grease

Le vagabond créé et immortalisé par Charlie Chaplin a inspiré de nombreux avatars et de nombreux hommages, par exemple dans les comédies musicales. Nous en avons sélectionné trois, dans l’après-Seconde Guerre mondiale, avant et juste après le décès de son créateur en 1977. Dans ces trois longs-métrages, l’imitation de Charlot est faite par un homme pour amuser les autres personnages. Le mime est reconnaissable à son pantalon baissé, à sa démarché saccadée, à la petite moustache qu’il se fabrique, les doigts devant sa bouche, à la canne ou à son fac-similé.

Dans Un Américain à Paris (An American In Paris, Vincente Minelli, 1951), c’est l’ex-soldat nord-américain et peintre Jerry Mulligan (Gene Kelly) qui démontre sa faconde aux enfants français de Montmartre, où il habite. Il leur fait deviner ce qu’il dit en anglais et celui qu’il copie, donc Charlot.

Un Américain à Paris VADMC 1

©Tiphaine Martin

Filles et garçons le reconnaissent bien, puisque ses aventures avaient traversé l’océan avant-guerre. C’est une manière de se cultiver en riant.

Dans le Mary Poppins (Robert Stevenson, 1964) des studios Disney, le dessinateur des rues de Londres Bert (Dick Van Dyke) emmène Mary Poppins (Julie Andrews) et les deux enfants dont elle a la garde, dans un dessin animé. Bert se retrouve seul avec Mary. Après lui avoir offert un bouquet de fleurs bleues qui se transforment en papillons, il la conduit dans un estaminet en plein air. Afin de la séduire un peu plus, tout en restant dans les bornes du divertissent familial disneyien, il danse avec les pingouins-serveurs animés, tout comme Gene Kelly avait dansé avec la souris Jerry dans Escale à Hollywood (Anchors Aweigh, George Sidney, 1945).

Mary Poppins VADMC 3

©Tiphaine Martin

Cette parade humain-oiseaux marins a tout l’air d’une imitation de Charlot par son côté saccadé et burlesque.

Dans le final de Grease (Randal Kleiser, 1978), le réalisateur a fait la part belle aux groupes d’élèves du lycée où se déroule la majeure partie du film. Un élève, vêtu d’un pantalon clair et d’une chemise vert pomme, se détache de la ligne de danseurs et de danseuses pour occuper le centre de l’écran et imiter Charlot, doigt devant la bouche en petite moustache, démarche saccadée et pantalon un peu baissé.

Grease VAMDC 6

©Tiphaine Martin

Chaplin est toujours bien présent dans l’imaginaire collectif état-unien, malgré son exil forcé en Europe.

Trois films, trois hommages à revoir.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Imiter Charlot : Un Américain à Paris, Mary Poppins, Grease », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/14156