Archives par étiquette : Grèce

« Passeuses de Grèce : Marguerite Yourcenar, Nathalie Prokhoris » VADMC.001

Passeuses de Grèce : Marguerite Yourcenar et Nathalie Prokhoris

Il suffit parfois d’une conversation pour rouvrir un livre. Après avoir publié sur Voyages autour de mon cerveau mon entretien avec la conteuse et comédienne Nathalie Prokhoris, j’ai repris La Couronne et la Lyre (1979) de Marguerite Yourcenar. Aucun programme de lecture ne m’y conduisait. Nathalie Prokhoris m’avait simplement parlé de ses racines grecques, de son rapport à la Grèce et de son travail autour des mythes grecs anciens. Quelques heures plus tard, Yourcenar était sur mon plateau, entre une pêche et un gâteau au chocolat. La transmission culturelle emprunte parfois de curieux chemins.

Nathalie Prokhoris et Marguerite Yourcenar ne font évidemment pas le même travail. La première est une femme de scène : le récit passe par sa voix, son corps, sa présence devant un public. La seconde, dans La Couronne et la Lyre, rassemble et traduit des poètes grecs de l’Antiquité. Pourtant, leurs gestes se rencontrent en un point essentiel : toutes deux font passer jusqu’à nous des paroles très anciennes.

Car transmettre n’est pas conserver sous verre. Un mythe que personne ne raconte plus, un poème que personne ne lit plus ne disparaissent peut-être pas matériellement, mais ils cessent peu à peu de faire partie de notre présent. Pour qu’ils continuent à vivre, il faut les remettre en circulation. Traduire est déjà une manière de les déplacer : une langue en accueille une autre, plusieurs siècles plus tard. Raconter un mythe sur une scène produit un autre déplacement encore : ce qui appartenait au texte redevient parole, souffle, geste, regard.

Dans La Couronne et la Lyre, Yourcenar se fait donc passeuse. Elle choisit, organise et traduit. Son anthologie ne nous invite pas seulement à admirer de loin une « grande civilisation » disparue. Elle cherche à nous rendre des voix. C’est peut-être là que traduction et art du récit se rejoignent : il ne suffit pas de transporter une histoire ou un poème d’un point à un autre ; encore faut-il trouver sous quelle forme ils pourront être entendus aujourd’hui.

C’est également ce qui m’intéresse dans le travail de Nathalie Prokhoris sur les mythes. Ceux-ci nous arrivent chargés de siècles de commentaires, de tableaux, de livres scolaires, d’opéras, de films et d’expressions devenues courantes. On pourrait croire que nous les connaissons déjà. Mais raconter de nouveau, c’est précisément leur retirer cette fausse évidence. Arachnée, mais aussi Médée, Ulysse, Antigone, Orphée ou Ariane peuvent alors redevenir non des entrées de dictionnaire, mais des personnages dont quelqu’un raconte l’histoire à quelqu’un d’autre.

La culture fonctionne peut-être beaucoup ainsi : par passages. Quelqu’un traduit un poème. Quelqu’un raconte un mythe. Quelqu’un écoute cette personne et, rentré chez lui, reprend un livre qu’il n’avait nullement prévu de lire. Une œuvre en appelle une autre ; une voix contemporaine réveille une voix ancienne. De passage en passage, la transmission culturelle se fait et s’élargit.

C’est ainsi que Nathalie Prokhoris m’a ramenée à Marguerite Yourcenar. Et que, par un après-midi de septembre, la Grèce ancienne s’est retrouvée en France, posée sur un plateau couvert d’oranges et de feuillages, accompagnée d’une pêche et de chocolat.

Il existe des voyages plus compliqués.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Passeuses de Grèce : Marguerite Yourcenar et Nathalie Prokhoris », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/35158

Faire entendre les voix des femmes - Interview de Nathalie Prokhoris VADMC

Faire entendre les voix des femmes – Interview de Nathalie Prokhoris 

Nous remercions chaleureusement Nathalie Prokhoris d’avoir répondu à nos questions, douze ans après notre première rencontre, lors d’un colloque féministe à Orléans.

Tiphaine Martin — Ton parcours est celui d’une comédienne et d’une conteuse. Comment ces deux pratiques se sont-elles rencontrées et nourries au fil de ton parcours ?

Nathalie Prokhoris – Un jour, sans crier gare, le conte a déboulé dans ma vie de comédienne. La rencontre a été fortuite, mais c’est comme si elle s’était préparée de longue date, à mon insu, au fil des projets théâtraux auxquels j’ai participé, où par exemple j’endossais le manteau de “conteuse” ou d’un personnage de conte sans que j’y accorde aucune attention particulière. Et puis, cela s’est cristallisé autour de ma rencontre avec la conteuse Catherine Zarcate. Une amie m’a emmenée l’écouter, je suis sortie de son spectacle totalement chamboulée, éblouie, et avec l’intime conviction que quelque chose m’appelait. J’ai saisi un flyer parmi ceux à disposition à la sortie de la représentation – pour des stages de contes – et quasi dans la foulée, poussée par un vent malin, je l’ai contactée. Que je sois comédienne l’a tout d’abord un peu fait tiquer – ce n’est pas du tout la même posture – puis, dans le courant de la longue conversation que nous avons eue, j’ai parlé de mon lien ancien au conte.

Très vite, une porte s’est ouverte, celle qui était souvent absente des maisons que je dessinais, enfant, mais où la fumée grimpant haut depuis le toit témoignait d’une intense activité derrière les rideaux aux couleurs sucrées comme ceux des maisons en bonbons et pains d’épice des Contes que je dévorais.
Avant de savoir lire moi-même, le voyage entamé à l’écoute de l’histoire se poursuivait dans la contemplation des illustrations fascinantes, et effrayantes parfois, qui me plongeaient à nouveau et autant de fois que j’ouvrais l’album dans l’univers de mes contes favoris. Puis, les contes qui avaient bercé mon enfance se sont éloignés dans l’oubli, pour ressurgir des décennies plus tard !

J’ai commencé comme une débutante que j’étais, en faisant des stages, courts, puis longs avec Catherine Zarcate essentiellement, même si je suis allée me frotter à d’autres enseignements notamment de Michel Hindenoch ou Evelyne Cevin.

J’ai continué à me former, commencé à construire un répertoire, puis à conter et à créer des spectacles, tout en menant parallèlement mes activités théâtrales. La comédienne a offert une place à la conteuse, qui s’est sentie accueillie. Pour autant, la bascule entre les deux ne s’est pas faite du jour au lendemain. J’ai peu à peu construit un pont entre l’espace – intérieur et extérieur – investi par la comédienne et celui investi par la conteuse. Il m’a fallu du temps pour accepter cet aller-retour, passer d’une rive à l’autre sans trop de peur, et accepter surtout de ne pas “choisir”, de ne pas répondre à ce que je ressentais parfois comme une injonction à choisir ma place : comédienne ? conteuse ? Finalement je me suis aperçue qu’elles se nourrissaient l’une l’autre, que chacune apprenait de l’autre, elles ont commencé à se prêter leurs “outils” pour approfondir/améliorer leur pratique.

T.M. — Tu as consacré des spectacles à Virginia Woolf, Colette et Alexandra David-Neel. Qu’est-ce qui t’attire dans ces trois femmes et te donne envie de faire entendre leur vie et leur œuvre sur scène ?

N.P. – À chaque fois, ce furent des rencontres. Colette, eh bien je suis tombée dans son œuvre comme on tombe amoureux, pendant des mois je n’ai lu que Colette avec une espèce de boulimie, portée par l’unique plaisir de la lecture et de la découverte – car je ne connaissais alors de l’écriture de Colette que les dictées de l’école primaire ! –  puis, tout naturellement, le désir de partager ma passion depuis une scène de théâtre m’a animée. Pour Virginia Woolf, ce fut aussi une histoire de rencontre : une première version, abandonnée de mon fait, puis j’ai rencontré la metteuse en scène Marie-Paule Ramo, avec qui le projet a été relancé. Elle a adapté (j’y ai un peu participé), traduit et mis en scène Une chambre à soi, je précise “traduit” car la seule version française disponible à l’époque était celle de Clara Malraux que nous trouvions trop “lourde” du point de vue de la langue quand l’anglais est si fluide, et traduire pour le spectacle vivant est un exercice particulier dont M.-P. Ramo s’était fait une spécialité !

Quant à Alexandra David-Neel, là aussi c’est une histoire de rencontre. Un coup de cœur ancien qui date de la lecture, toute jeune, de Voyage d’une parisienne à Lhassa, mais cela a infusé longtemps avant de voir le jour sous la forme de ce que j’appelle une racontée. Car pour ce dernier spectacle – créé en 2025 – j’adopte la posture de conteuse, je n’incarne pas Alexandra comme pour Colette ou Virginia, je ne parle pas à la 1ère personne, mais je raconte, à la 3e personne.

Donc, pour revenir à la question de ce qui m’a attirée et donné envie de les mettre à l’honneur, c’est l’incroyable liberté de ces femmes, leur formidable créativité et audace. Elles sont du reste toutes les trois contemporaines, de la fin du XIXe siècle : Colette née en 1873, Virginia Woolf en 1882 et Alexandra David-Neel en 1868. J’ai nourri pour chacune une admiration teintée de reconnaissance, oui, je me sens reconnaissante pour le chemin qu’elles ont tracé et montré, à une époque où le destin d’une femme ne dépassait généralement pas les limites de la condition d’épouse et de mère.

Quelque chose, chez chacune, me parlait de façon intimement profonde. J’aime leur énergie, leur force, leurs fragilités non dissimulées, leur regard sagace sur les méandres insoupçonnés de l’être, leur regard affuté sur le monde qui les entoure, leur esprit critique et souvent avant-gardiste. Je me suis nourrie et continue de le faire au contact de leur œuvre immense. Les avoir côtoyées me rend plus forte moi-même. Il n’est pas rare que ma main attrape dans la bibliothèque un livre déjà lu et relu pour m’y replonger et m’y ressourcer, trouver des réponses à mes questionnements personnels.

Et puis leur voix – voie – me semble trouver une résonance forte dans notre monde contemporain.

Enfin, je ne pouvais m’en faire la remarque qu’avec le recul et la succession de ces trois figures : j’aime totalement, inconditionnellement, l’humour qui jaillit si souvent sous leur plume. Ce n’est pas le même humour chez Colette, Virginia Woolf ou Alexandra David-Neel, mais le trait d’humour – parfois mordant et inattendu – m’a tant de fois mise en joie !

T.M. — Comment passe-t-on d’une œuvre littéraire ou d’une trajectoire biographique à un spectacle ? Comment choisis-tu ce que tu vas conserver, transformer ou faire entendre directement ?

N.P. – Le processus est souvent lent, très lent même. Je me laisse imprégner par l’œuvre, car j’ai besoin de lire tout, enfin, je ne prétends pas avoir tout lu, mais presque tout, à chaque fois. J’ai besoin aussi de lire des biographies, des études, essais, tout ce qui peut me tomber sous la main et qui traite de l’écrivaine sur laquelle je travaille. Les photos aussi livrent des informations que les mots ne savent pas toujours nommer, et je les regarde comme on feuillette un album de famille, je me laisse toucher, émouvoir, surprendre. Et rêver. La rêverie autour d’un spectacle en gestation est une période cruciale et fascinante. Je me laisser porter, je laisse mijoter, je laisse surgir ce qui demande à surgir et je récolte puis mets en forme ou, pour le dire autrement, j’attrape les différents fils et je tisse sous l’effet d’une impulsion secrète.

Pour Colette, comme il s’agit d’un montage de textes issus de plusieurs œuvres, je me suis laissée guider par mon fil conducteur – le lien de Colette à l’écriture à travers la figure de son père, le Capitaine Colette – et l’agencement a obéi à une logique interne que je serais bien incapable de décrire. Le fil s’est déroulé et j’ai, en quelque sorte, suivi le mouvement, tout en étant vigilante au rythme, aux enchaînements. Le passage d’un texte non théâtral à un texte pour la scène m’a conduite à le redistribuer par exemple autrement, intervertir ou introduire parfois une répétition pour ne pas perdre le spectateur ou pour préciser son regard. Mais c’était d’autant plus aisé et plaisant à orchestrer que Colette a été mime, comédienne, et que son écriture en garde la trace, par son sens de la dramaturgie, son sens du rythme, ses silences.

Pour Virginia Woolf, le travail s’est fait sur une seule œuvre, Une chambre à soi (hormis un insert infiniment petit d’une nouvelle !). Il s’est agi d’adapter et le choix s’est porté sur les passages qui nous semblaient intéressants du point de vue de leur incroyable contemporanéité, de leur saisissante efficacité, de leur théâtralité, car certains passages sont davantage propres à être portés à la scène que d’autres. Quant à l’humour drôle, plein d’esprit, féroce parfois, très anglais, si présent chez Virginia Woolf et qui emportait notre totale adhésion, nous avons tenu absolument à le mettre en avant. Ce qui a pu en étonner plus d’un d’ailleurs. Nombre de spectateurs nous ont dit découvrir une Virginia Woolf loin du cliché de la romancière “triste”, “sombre” qu’ils imaginaient.  
Nous souhaitions aussi approcher au plus près d’un portrait aussi “juste”, aussi ressemblant que possible de ce grand esprit. Quant au choix de certains passages à l’intérieur d’Une chambre à soi, il a aussi répondu à notre souci de rendre le propos accessible aisément à un public peu familier avec la littérature anglaise, c’est pourquoi, parmi les autrices dont Virginia Woolf parle par exemple, nous avons privilégié celles qui étaient connues en France, comme Jane Austen ou les Sœurs Brontë.

S’agissant maintenant d’Alexandra David-Neel, comme je l’indiquais précédemment, c’est avec la “casquette” de conteuse que je me suis attelée avec bonheur à la tâche. J’avais envie de raconter son incroyable – et improbable ! – périple au cœur du Tibet interdit jusqu’à Lhassa. Le point de départ a été bien sûr Voyage d’une parisienne à Lhassa, que j’ai lu, relu, annoté, transporté dans ma poche. Et puis j’ai abandonné le livre et me suis, encore une fois, laissée rêver, et ai offert à ma propre parole conteuse un espace pour dire, raconter, voyager. Car ce que le public entend, ce ne sont pas des extraits de son best-seller – Voyage d’une parisienne à Lhassa fut un best-seller ! –, ce ne sont pas les mots d’Alexandra, ce sont mes mots de conteuse au service d’une formidable histoire, celle d’une exploratrice hors du commun, et se sont ajoutés, surgis de mes pérégrinations rêveuses, contes ou légendes du Tibet.

Pour chacune, en tout cas, l’envie était de faire entendre une voix, une pensée, une expérience de vie. Les mots de Colette, ceux de Virginia Woolf, ou l’expérience d’Alexandra David-Neel portée par la conteuse, trouvent un chemin pour aller toucher le public, à un endroit qui n’appartient qu’à lui. Il me semble que ces figures majeures du XXe siècle n’ont pas dit leur dernier mot et qu’elles transmettent, au-delà du temps, quelque chose d’universel qui peut toucher ou réveiller ce qui nous relie tous à notre humanité. N’est-ce pas d’ailleurs une des missions du spectacle vivant ? N’est-ce pas pour cela qu’il faut à toutes forces le défendre, quand tout, dans l’époque que nous traversons, est mis en œuvre pour le museler ?

T.M. — Tu travailles également sur les mythes grecs anciens. Y a-t-il, pour toi, une continuité entre raconter les grandes figures mythologiques et raconter des femmes qui ont réellement vécu ?

N.P. – Bien sûr il y a une continuité, puisque le canal de transmission est mon propre corps, ma propre sensibilité. Et je ne porte à la scène que les personnages – pour le théâtre – ou contes et mythes, avec lesquels j’ai un lien très fort. J’ai par exemple pour Arachné, puisque tu me lances sur les mythes grecs anciens, qui me relient au passage à mes origines, ce qui n’est pas rien, un attachement tout particulier. À travers elle, à travers la métaphore du tissage – et de la toile d’araignée – j’ai vu se préciser le dessin – le dessein peut-être ?! – de mon parcours d’artiste.

Un parcours, comme tout parcours de vie au fond, fait de choix, de rencontres, de blessures, de tournants, d’avancées, autant de fils assemblés et articulés dans un enchaînement obéissant à une logique interne.
C’est le conte, le travail sur les contes populaires grecs, sur la mythologie grecque qui m’a fait prendre conscience réellement de ma double culture, grecque et française. J’appartiens aux deux, que je le veuille ou non (!) ; les contes populaires, ou les mythes grecs où je me suis aventurée tardivement, m’ont clairement amenée à plonger dans mes racines, à les reconnaître et les aimer davantage. Je me plais aussi à passer par instants d’une langue à l’autre pour (re)donner à ces histoires un peu de leur couleur d’origine, et les chansons, quand il y en a, sont des chansons traditionnelles chantées en grec, ce qui a le don de me rendre particulièrement heureuse !
C’est drôle, en disant cela, je me surprends à songer qu’au fond, finalement, je suis peut-être davantage grecque lorsque je conte (que ce soit les contes grecs ou ceux d’autres cultures), et davantage française quand je joue !

T.M. — Quelle différence fais-tu entre jouer un personnage et raconter une histoire ? La conteuse entretient-elle avec le public un rapport différent de celui de la comédienne ?

N.P. – Je serais tentée de dire qu’il n’y a pas de différence, dans le sens où je suis investie dans l’une ou l’autre forme autant totalement, mais en réalité, si, c’est très différent. La comédienne ne parle pas du même “endroit” que la conteuse. Parfois cependant, je l’ai senti avec Colette, la conteuse s’invite ! Je m’explique : au fil des 3 saisons d’exploitation de Colette, l’incorrigible… besoin d’écrire A La Folie Théâtre à Paris, j’ai nettement senti que la conteuse voulait mettre son grain de sel, et je l’ai laissée faire. Cela s’est traduit par une plus grande liberté dans mon jeu, et parfois même, elle (la conteuse) osait modifier le texte de Colette, parce que cela venait comme ça. Si, si ! Jamais je ne me serais autorisée cela auparavant, j’aurais eu l’impression de commettre un “crime de lèse-majesté” !

La particularité avec Colette ou Virginia Woolf réside dans le fait que ce ne sont pas des “personnages” de théâtre au même titre que des personnages de fiction, elles ont réellement existé. Curieusement d’ailleurs, dans mon parcours de comédienne, j’ai été amenée à incarner aussi Elsa Triolet, une autre grande figure de la littérature ! A croire que quelque chose me pousse ou m’attire comme un aimant vers ce type d’“incarnation” et vers les femmes de lettres. Pour autant, chercher une ressemblance physique ou vouloir me grimer pour coller à leur image n’a jamais été une préoccupation – cela m’aurait donné l’impression de me déguiser et de perdre en authenticité. Par moments, il est arrivé cependant que l’on me trouve une ressemblance, mais c’est alors purement fortuit.

Pour ce qui est de l’adresse au public, il se trouve que dans les spectacles de théâtre dont nous parlons ici – Colette et Virginia Woolf –, il n’y a pas réellement de 4e mur. Le public est “inclus”, parfois avec une adresse directe. J’ai souvent exprimé qu’il est pour moi un partenaire de jeu sur lequel je peux m’appuyer, dont je sais qu’il écoute et répond par des silences émus ou souriants ou par des rires. Mais il reste néanmoins que je parle à la 1ère personne, je suis Colette ou Virginia Woolf.
Dans le cas d’Alexandra David-Neel comme lorsque je raconte la mythologie ou des contes populaires, ma posture de conteuse est de facto différente puisque je me présente au public sans le “masque” d’un “personnage”, je suis, moi, Nathalie la conteuse, qui vient vous raconter une histoire, ce qui n’empêche pas, par courts instants bien sûr, que je sois soudain un des personnages de l’histoire, mais cela ne s’installe jamais.

T.M. — Entre Virginia Woolf, Colette et Alexandra David-Neel, as-tu tout de même une petite préférée ?

N.P. – Non, aucune préférée. Ou plutôt, si, au moment où je suis avec l’une des trois, elle est alors ma préférée, elle emplit tout l’espace ! J’entretiens avec chacune une relation privilégiée, différente et unique. Tout comme j’ai des relations d’amitié, uniques.  Colette disait :

Sinon à la rareté d’un joyau, comment mesurerait-il l’amitié ?

Mais ne me fais pas dire qu’elle est ma préférée ! Elle a simplement sur les autres le privilège de m’avoir accompagnée plus longtemps, c’est tout.

T.M. — Après Virginia Woolf, Colette, Alexandra David-Neel et les mythes grecs, quels récits ou quelles figures aimerais-tu aujourd’hui porter à la scène ?

N.P. – Honnêtement, je n’en ai aucune idée, mais je reste l’esprit aux aguets, les antennes déployées, à l’écoute simplement. Il est vrai aussi que mon énergie du moment est davantage orientée vers la diffusion des spectacles existants, en particulier, mon incorrigible Colette  même si le spectacle a déjà bien tourné, mon indomptable Arachné et mon intrépide Alexandra, qui ne demandent qu’à rencontrer de nouveaux publics. Et puis, si l’opportunité m’était offerte de rejoindre une équipe sur un projet que je n’aurais pas initié, ma foi, pourquoi pas ?  Là aussi, ce sera une question de rencontres.

Il reste que mon répertoire de contes et récits mythologiques demande aussi à être enrichi, je poursuis donc mon cheminement parmi eux avec la sensation vertigineuse qu’il me faudrait décidément plusieurs vies.

Le spectacle sur Alexandra David-Neel étant le plus récent, j’aurais envie, pour répondre autrement à ta question, de reprendre à mon compte sa belle devise :

Marche où ton cœur te mène et selon le regard de tes yeux.

Site de la Compagnie Trois Six Neuf : https://cietroisixneuf.fr

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Nathalie Prokhoris, « Faire entendre les voix des femmes – Interview de Nathalie Prokhoris », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/34913

 

Partir revenir pourquoi (21) Fuir les violences conjugales Hélène de Troie VADMC.001

Partir, revenir, pourquoi ? (21) Fuir les violences conjugales : Hélène de Troie

Le film épique nord-américain Hélène de Troie (Robert Wise, Helen of Troy, 1956) va à l’encontre de la tradition antique, qui fait d’Hélène, reine de Sparte, un personnage néfaste aux Grecs. Son enlèvement, par le Troyen Pâris, déclenche la Guerre de Troie, qui va durer dix ans, et qui est narrée du point de vue des Grecs, par l’aède grec Homère, dans L’Iliade et L’Odyssée, vers le huitième siècle avant notre ère. Le dramaturge grec Euripide, au cinquième siècle avant notre ère, fait d’Hélène une épouse fidèle, au contraire d’Homère, qui n’a rien à voir avec le conflit, auquel elle n’assiste pas. Au dix-neuvième siècle, les librettistes français Henri Meilhac et Ludovic Halévy, avec la complicité de Jacques Offenbach à la musique, reviennent à Homère et forgent une Hélène qui s’ennuie auprès de son vieux mari. La « belle Hélène » de l’opéra-bouffe du même nom (1894) est ravie que la « fatalité » (ben tiens) l’oblige à partir avec le beau Pâris.

Le réalisateur états-unien, quant à lui, inscrit son péplum dans un contexte antique qui a de fortes ressemblances avec les États-Unis des années trente (côté politique) et des années cinquante (mœurs). Dans cette version étonnante du poème homérique, la curiosité du Troyen Pâris (Jacques Sernas) pour les autres peuples, surtout les peuples grecs, et sa volonté de briser l’isolationnisme troyen au profit d’une paix durable avec la Grèce, donnent aux Grecs l’occasion de déclencher la guerre avec Troie.

Et ce, d’autant plus facilement que Pâris s’enfuit de Sparte avec la reine, Hélène (Rossana Podesta), ravie de pouvoir enfin partir loin de son vieux mari jaloux, Ménélas (Niall MacGinis), qui l’étrangle un peu, beaucoup, lors d’une énième crise de colère. Si le voyage est déprécié, tout comme l’ouverture aux autres, côté troyen, car sources de malheur, Hélène montre qu’il n’en est rien, au moins côté amoureux. Elle tombe amoureuse d’un étranger, alors que son mari et ses compagnons d’armes ne penseront qu’à violer les villageoises et les captives troyennes. Les violences conjugales, psychologiques et physiques, sont montrées et ne sont aucunement justifiées.

Dès le début de la séquence en Grèce, après le début du film qui se déroule à Troie, sur la plage de Sparte (SIC), Hélène fait face à des soldats. Ils sont envoyés par Ménélas pour la ramener fissa au palais, sous couvert d’inquiétudes conjugales vis-à-vis de la présence possible d’étrangers dans le coin. Fièrement, la reine refuse cette privation de liberté, elle qui n’en a déjà pas beaucoup. Elle ne les suivra pas. 

Notons qu’elle apparaît pour la première fois sortant des flots en tunique légère, nouvelle Vénus de Botticelli. Et ce, bien avant Honeychile (Ursula Andress), en bikini, en Jamaïque, dans James Bond contre Dr No (Terence Young, Dr No, 1962). Hélène est un personnage érotisé, ce qui est logique au vu du sujet. Cette scène l’inscrit également dans l’espace maritime, annonce de son départ, plus tard, avec Pâris pour Troie.

Ménélas, lui, barbu et ventru, passe son temps, et la quasi totalité du film, à éructer et à menacer. Il est le seul Grec à avoir une épouse qui apparaisse sur l’écran, ce qui est logique, puisque la réunion hellène se déroule dans son palais. Pâris, à l’inverse, est musclé et imberbe. Et il a une absence de jeu d’acteur qui confine au génie marbré, scènes d’amour inclus.

Le réalisateur prend parti pour le jeune couple, contre le couple de type incestueux. Et pour l’amour partagé et respectueux de l’autre, contre les violences conjugales, la jalousie et le sentiment de propriété. Nous pouvons placer ce film dans la droite ligne de la remise en question de la société nord-américaine, et de la place qu’y occupent les épouses et les fiancées, dans certains longs-métrages de l’époque. Les violences d’hommes soi-disant amoureux envers les femmes y sont fréquentes.

Pensons, par exemple, au Violent (Nicholas Ray, In a Lonely Place, 1950), à Derrière le miroir (Nicholas Ray, Bigger Than Life, 1956), puis à La Fièvre dans le sang (Elia Kazan, Splendor in the Grass, 1961) et… à West Side Story, de Robert Wise (1961). En effet, dans Hélène de Troie et dans West Side Story, il y a une héroïne, amoureuse du héros, héros étranger à son pays d’origine, qui est tué par un mari/un amoureux jaloux. Soit le trio Hélène/Pâris/Ménélas, et le trio Maria (Nathalie Wood)/Tony (Richard Beymer)/Chino (Jose de Vega).

En outre, si nous ôtons le cadre antique à Hélène de Troie, nous aboutissons à l’histoire d’une femme au foyer, mariée, victime de violences conjugales, qui arrive à s’enfuir avec l’homme qu’elle aime, avant d’être violemment rattrapée par son mari, qui tue son amant et la ramène de force au domicile conjugal. Et cela est tout à fait d’actualité en 1956.

En outre, les jeunes filles et les femmes doivent se tenir au foyer la majeure partie du temps, tant dans l’Antiquité grecque que dans les USA des années 1950. Respirer l’air marin, se baigner, même accompagné d’une esclave (Brigitte Bardot), comme Hélène de Troie ? Certes non.

Remarquons également que le domicile est, traditionnellement, le choix du mari. Là aussi, le péplum innove, au moins pour un temps : Hélène propose à Pâris de s’installer sur l’île de Pélagos, pour cinquante années et plus d’une chaumine et deux cœurs. Serait-ce une lointaine, très lointaine, imitation de l’île égyptienne de Pharos, dans la tragédie Hélène d’Euripide ? Sachant que ladite île de Pélagos n’existe pas dans la réalité, antique ou moderne. Pâris refuse, puis accepte. Hélène préfère alors être courageuse et affronter la colère des Troyen·nes, quand elles et ils sauront que leur isolationnisme est terminé, à cause de l’attaque grecque.

Soit, en termes modernes, affronter l’ire états-unienne, quand ses habitant·es apprendront que le gouvernement japonais et/ou soviétique (dans l’optique de la Guerre froide) a déclaré la guerre, et que leur non intervention dans les conflits mondiaux ne les a pas protégé·es.

Pour Hélène, le voyage du retour sera pire cependant que la guerre, car Pâris a été tué par Ménélas, et elle doit retourner à Sparte avec son mari. Pour autant, elle ne perd rien de son calme ni de sa superbe. Ni de son amour pour Pâris. Une belle leçon de courage féminin.

Le voyage est ambigu : source de bonheur  pour Pâris et Hélène, source de malheur pour Pâris, sa famille et son peuple, et source de richesses pour les chefs grecs. Le voyage et l’ouverture aux autres sont-ils, pour autant, uniquement source de maux ? Dans Hélène de Troie, le bilan est mitigé, malgré la fin sombre. La toute dernière image nous montre Hélène à l’arrière du bateau de Ménélas, pensant à Pâris, en voix off. Derrière le deuil, vibre la passion, toujours vivante.

Dans ce film, les violences masculines et conjugales sont montrées comme des non preuves d’amour, ce sont des marques de possession sanguinaire. Dans tous les cas, l’héroïne est glorifiée par sa volonté de liberté, par ses choix amoureux, par son côté aventureux. Une belle leçon de vie en temps de guerre et de paix de cendres.

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Partir, revenir, pourquoi ? (21) Fuir les violences conjugales : Hélène de Troie », Voyages autour de mon cerveau, avril 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28969

 

Couverture article VADMC Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026.001

Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026

Nous remercions le Centre national du Livre d’avoir relayé nos lectures d’extraits d’œuvres de Simone de Beauvoir, dans le cadre du Quart d’heure national de lecture 2026. Vous trouverez ci-dessous les références des textes lus, ainsi que les liens des vidéos de lecture, qui se trouvent sur notre chaîne YouTube, Voyages autour de mon cerveau : https://www.youtube.com/@tiphainemartin3811

I. Extraits des œuvres de Simone de Beauvoir

❃ Simone de Beauvoir, Cahiers de jeunesse, Paris, Gallimard, 2008.

P. 433 : « Cette ardente promenade hier dans les rues brillantes, où des musiques entraînantes se devinaient au bout d’un tapis rouge, où des éventails, des parfums dans des magasins mauves et harmonieux étaient des beautés qui voulaient être respirées avec mon âme de ce soir-là ; tableaux, robes soyeuses, objets de luxe ou d’art, enfants, fleurs des Galeries dormant autour d’un jeu d’eau rosé, j’étais chacune de ces choses par un don total et émerveillé. (…) Non recherche amusée de sensations neuves, aucun calcul, aucun jeu ; mais la vie vraiment qui porte sa réalité avec soi. »

P. 594 : « À six heures je sors, dans un soir frais, léger, secret ; je suis les Boulevards passionnément vivants, où les étalages, les cinémas, arrêtent à chaque pas mon attention offerte. (…) la Seine est lisse et profonde et les ponts noirs-bleutés contre le ciel bleu-noir font une eau-forte classique plus parfaite ce soir qu’on ne l’a jusqu’ici jamais vue. Que ce monde est beau (…). » 

❃ Simone de Beauvoir, Élisabeth Lacoin, Maurice Merleau-Ponty, Lettres d’amitié, Paris, Gallimard, 2022.

P. 299-300 : « Puis ceci : l’étrangeté du monde. Par exemple je me baisse pour cueillir une violette, et je reste un genou sur l’herbe mouillé, impuissante à me relever pendant un temps qui hier fut de quelques minutes mais qui peut durer une heure, et même si la pluie se mettait à tomber ou que la cloche du déjeuner me rappelait, je demeurerais ainsi. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Mandarins. II., Paris, Gallimard, « Folio », 2000.

P. 231 : « – Comme Chicago est loin ! dis-je. Et Paris. Comme  tout est loin ! 

– Oui, maintenant nous commençons vraiment à  voyager, dit Lewis d’une voix animée. 

Je serrai sa main. En cet instant, je savais très  bien ce qu’il y avait dans sa tête : le son de la guitare, le chœur des crapauds, et moi. J’entendais les crapauds, la guitare et j’étais toute à lui. Pour lui, pour moi, pour nous, rien n’existait que nous. »

❃ Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, Paris, Gallimard, « Folio », 1997.

P. 179-180 : « Nous mangeons le dîner que N. a préparé ; nous buvons des whiskies et nous écoutons des disques. (…) J’écoute. Et peut-être jamais l’Amérique ne m’a été si violemment présente que dans ces refrains de son passé. (…) Déjà mes souvenirs me donnent le vertige : l’Amérique n’est nulle part. Mais la musique échappe aux rigueurs de l’espace : elle peut enfermer ce qui n’est nulle part. Elle l’enferme, elle me la donne. Du moins c’est ce que je crois, ce soir. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 371, 373 : « VENDREDI [12 NOVEMBRE 1948] » « Très cher cher vous. Étrange temps, tous ces jours, un épais brouillard gris en permanence, si impénétrable le soir qu’il est dangereux de prendre un taxi. Ce coton dense parvient à s’insinuer dans les intérieurs, celui de la Nationale par exemple. Quand je quitte mon logis le matin et que le soleil perce sur les quais de la Seine, le spectacle me transporte. (…) Chéri, j’ai oublié de vous dire : un délice, votre gâteau au rhum ! Il m’a donné du fil à retordre ; d’abord je n’arrivais pas à ouvrir la boîte, et après, tout ceux qui en goûtaient voulaient le dévorer en entier, Sartre et mon amie russe se sont âprement battus à ce sujet. Quand même je me suis arrangée pour en arracher quelques morceaux à mon profit. Quant au scotch j’ai déjà vidé la bouteille à moi toute seule, bon dieu ça a coulé vite ! »

❃ Simone de Beauvoir, Jacques-Laurent Bost, Correspondance croisée, Paris, Gallimard, 2004.

P. 165 : « Samedi [24 décembre] » 1938

P. 168 : « Il y a un plaisant petit bar qui a poussé au pied du téléski ; c’est minuscule, c’est tenu apr un Indien en chapeau de cow-boy qui lit dans l’avenir ; nous y avons pris un café, entre deux montées, c’était tout vide et tout chaud. Vers 4 heures, le soleil s’est couché, c’était beau à voir, mais il s’est mis à faire du brouillard et un froid de porc et on est rentrés, à skis, par le chemin de l’an dernier. Il n’y a pas beaucoup de neige, on voit des herbes et des pierres, mais je crois qu’il neige un peu ce soir. »

❃ Simone de Beauvoir, Tous les hommes sont mortels, Paris, Gallimard, « Folio », 1974.

P. 274 : « Et soudain, un matin, comme je m’étais arrêté sur les bords du Tibre et que je regardais la silhouette massive du château Saint-Ange, par-delà ces décors sans vie, par-delà le vide de mon cœur, quelque chose se mit à vivre ; cela vivait hors de moi et au plus profond de moi : l’odeur noire des ifs, un pan de mur blanc sous le ciel bleu, mon passé. Je fermai les yeux et je vis les jardins de Carmona ; dans ces jardins, il y avait un homme qui brûlait de désir, de colère et de joie ; j’avais été cet homme, il était moi. Là-bas, au fond de l’horizon, j’existais avec un cœur vivant. Le jour même je pris congé du prince d’Orange, je quittai Rome, et je partis au galop sur les routes. »

❃ Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 383 : « C’est avec soulagement que le soir nous avons pris le train pour Kurashiki, une des rares villes du Japon qu’aient épargnées les guerres et les tremblements de terre. Toute la journée du lendemain nous nous y sommes promenés. Au milieu coule entre deux rangées de saules une étroite rivière qu’enjambent de petits ponts. Les vieilles rues sont bordées de maisons basses, aux toits de tuiles vertes ; dans les échoppes largement ouvertes on voyait des artisans fabriquer des ombrelles, des lanternes, des éventails ; de belles enseignes, en caractères noirs, décoraient les magasins plus importants. Un marchand de tissus nous a fait visiter sa maison : elle comprenait plusieurs cours intérieures et des jardins dans lesquels se dressaient des pavillons en bois. Nous avons été voir un village à quelques kilomètres de là ; la ferme où nous sommes entrés était remarquablement propre et confortable. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 103-104 : « A Avila, le matin, j’ai repoussé les volets de ma chambre ; j’ai vu, contre le bleu du ciel, des tours superbement dressées ; passé, avenir, tout s’est évanoui ; il n’y avait plus qu’une glorieuse présence : la mienne, celle de ces remparts, c’était la même et elle défiait le temps. Bien souvent, au cours de ces premiers voyages, de semblables bonheurs m’ont pétrifiée. »

Simone de Beauvoir, La Longue Marche, Paris, Gallimard, « Folio », 2022.

P. 33 : « D’ordinaire, pour rentrer, nous montions dans des cyclo-pousse ; n’étant pas sûrs de prononcer intelligiblement notre adresse, nous emportions avec nous un album sur lequel il y avait une photographie de l’hôtel. La première fois, incapables de demander aux conducteurs quel était le prix de la course, nous leur avons tendu au hasard un yen ; ils ont secoué la tête : c’était trop. Alors j’ai posé sur la paume de ma main de petites coupures : ils ont hésité, calculé, et pris seulement une partie de la somme. Ces scrupules m’ont donné une haute idée – que tout par la suite a confirmé – de l’honnêteté pékinoise. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre.I., Paris, Gallimard, 1990.

P. 120 : « En sortant de table, Toulouse m’a emmenée faire une grande promenade ; on a traversé des champs, on est descendues au bord d’une route, près d’une petite gare et on a bu un verre dans un bistro au bord de la route ; il y avait deux soldats qui gardaient la voie et il passait un tas d’autos pleines de militaires — ça sentait la guerre à plein nez, ça n’était pas comme Paris, mais ça faisait tout à fait campagne de France en temps de guerre. Cependant les villages étaient paisibles et tout beaux dans cette fin de jour. J’ai senti bien fort comme c’était vrai ce que vous m’aviez dit une fois, à Avignon je crois, sur le précieux que peut avoir un instant au sein du tragique ; je n’oubliais rien mais rien ne pouvait tuer la douceur de paysage. C’était tout à fait fort, cette promenade avec l’horizon barré et noir, et puis ce ciel, cette campagne qui n’entraient dans aucune histoire triste, qui n’entraient dans aucune histoire du tout, qui existaient avec leur sens propre dont j’étais pénétrée comme malgré moi. Ce sont les moments les plus vrais, les meilleurs ; c’est mieux que les minutes de pure distraction, et aussi que les moments d’horreur. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre. II., Paris, Gallimard, 1990.

P. 278 : « Je vous ai donc écrit hier de l’aérodrome de Terre-Neuve. On est reparti, et là j’ai trouvé le temps un peu long; il y avait du brouillard, il fallait lire ou dormir et la tête me faisait un peu mal. Mais premier effet de miracle au coucher du soleil quand le brouillard a fait place à un paysage de nuages, de mer et de terre, c’était la côte américaine, un ciel admirablement pur, des nuages extravagants troués d’eau bleue et de terre plate. J’ai dormi encore un peu et quand j’ai ouvert les yeux mon cœur a sauté. Avez-vous vu ça ? plus un nuage, une immense étoffe noire à perte de vue et sur ce fond des girandoles de lumière de toutes les couleurs, c’était extraordinaire cette découverte de l’Amérique à travers des étoiles et des chaînes de paillettes brillantes — on m’a dit que c’était Boston. »

❃ Simone de Beauvoir, Anne, ou quand prime le spirituel, Paris, Gallimard, « Folio », 2006.

P. 213 : « Ces pique-niques au bord de la Vézère représentaient pour les familles du pays une tradition sacrée ; les enfants s’installaient au bord de l’eau sous les peupliers, les parents s’asseyaient un peu en arrière, sur de gros blocs de pierre ; on posait à côté de soi une serviette de papier, un gobelet, des assiettes en carton, et les jeunes filles passaient à la ronde les immenses plats de pâté, de poisson froid, de bœuf en daube, de poulet à la gelée, qui composaient invariablement le repas. »

❃ Simone de Beauvoir, L’Invitée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 448 : « Elle s’approcha du feu ; elle savait bien ce qui manquait à cette soirée accueillante ; si seulement elle avait pu toucher la main de Gerbert, lui sourire avec une tendresse avouée, alors les flammes, l’odeur du dîner, les chats et les pierrots de velours noirs auraient gaiement comblé son cœur ; mais tout cela restait épars autour d’elle, sans la toucher, ça lui semblait presque absurde de se trouver là. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 332-333 : « La beauté de Copacabana est si simple que sur les cartes postales on ne la perçoit pas et qu’il a fallu quelque temps pour qu’elle me pénètre. J’ouvrais ma fenêtre, au sixième étage ; dans ma chambre entrait une chaude vapeur, avec une fraîche odeur d’iode et de sel, et le roulement des hautes vagues. La ligne des hauts buildings épouse, sur six kilomètres, la courbe douce de la vaste plage où meurt l’océan ; entre les deux, une avenue rigoureusement lisse : rien ne dérange la rencontre des façades verticales et du sable plat ; le dépouillement de l’architecture s’accorde à la nudité du sol et de l’eau. Une seule tache de couleur, sur la blancheur de la grève : des cerfs-volants de location, rouges et jaunes, tachetés de noir.  »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 42 : « Une amie m’avait donné l’adresse d’Espagnols antifranquistes. Sur leurs conseils, j’allai à Tetuan, à Vallecas. Tout au nord de Madrid, je vis, accroché à des collines, un quartier vaste comme un gros bourg et sordide comme une zone : des masures aux toits rouges, aux murs de pisé, remplies d’enfants nus, de chèvres et de poules ; pas d’égouts, pas d’eau : des fillettes allaient et venaient, courbées sous le poids des seaux ; les gens marchaient pieds nus ou en pantoufles, à peine vêtus ; parfois, un troupeau de moutons traversait une des ruelles, soulevant un nuage de poussière rouge. Vallecas était moins campagnard, on y respirait une odeur d’usine ; mais c’était le même dénuement ; les rues servaient de champ d’épandage ; des femmes lavaient des loques sur le seuil de leurs taudis ; toutes vêtues de noir, la misère durcissait leurs visages qui paraissaient presque méchants. »

❃ Simone de Beauvoir, Le Sang des autres, Paris, Gallimard, « Folio », 1973.

P. 299 : « Elle s’arrêta net. Sur la place de la Contrescarpe, quatre autobus étaient rangés contre les trottoirs ; il y en avait deux vides, à gauche du terre-plein ; ceux de droite étaient pleins d’enfants. Des agents montaient la garde sur les plates-formes. Une longue file de femmes débouchait de la rue Mouffetard, encadrée par d’autres agents. Elles marchaient deux par deux et tenaient es baluchons à la main. La petite place était silencieuse comme une place de village. A travers les vitres des grosses voitures, on apercevait de petits visages bruns et traqués. Tout autour de la place, immobiles, les gens regardaient. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Belles Images, Paris, Gallimard, « Folio », 1972.

P. 126 : « Laurence sort sur la terrasse qui domine la plaine. Au loin, la blancheur du Sacré-Cœur, les ardoises des toits de Paris brillent sous le ciel d’un bleu intense. C’est un de ces jours où la gaieté du printemps perce sous la froidure de décembre. Des oiseaux chantent dans les arbres nus. Sur l’autostrade, en contrebas, des autos filent, étincelantes. Laurence s’immobilise ; le temps soudain s’est arrêté. Derrière ce paysage concerté, avec ses routes, ses grands ensembles, ses lotissements, les voitures qui se hâtent, quelque chose transparaît, dont la rencontre est si émouvante qu’elle oublie les soucis, les intrigues, tout : elle n’est plus qu’une attente sans commencement ni fin. L’oiseau chante, invisible, annonçant le lointain renouveau.  »

❃ Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux ; suivi de Entretiens avec Jean-Paul Sartre, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

La Cérémonie des adieux

P. 121-122 : « Presque tout de suite, nous sommes partis en bateau pour la Crète, emmenant la voiture avec nous. J’avais retenu de confortables cabines et nous avons fait une excellente traversée. C’était poétique de nous retrouver à sept heures du matin, pendant que le soleil se levait, sur une route inconnue qui longeait la mer. L’hôtel d’Elounda Beach m’a semblé un vrai paradis, avec ses bungalows crépis de blanc, éparpillés au bord de l’eau, ou un peu en retrait, parmi des plantes odorantes et des fleurs aux couleurs vives.  »

Entretiens avec Jean-Paul Sartre

P. 343 : « S. de B. – On avait dit qu’on parlerait de la lune. »

❃ Simone de Beauvoir, La Femme rompue, Paris, Gallimard, « Folio », 1991.

« L’Âge de discrétion »

P. 76-77 : « Manette a levé les yeux de son journal :

– Je commence à croire que je verrai de mes yeux des hommes sur la lune !

– Des tes yeux ? Tu feras le voyage ? a demandé André d’une voix rieuse.

– Tu me comprends très bien. Je saurai qu’ils y sont. Et ça sera des Russes, mon petit. Les Amerlos, avec leur oxygène pur, ils ont fait chou blanc.

– Oui, maman, tu verras des Russes sur la lune, a dit André tendrement.

– Penser qu’on a commencé dans des cavernes, avec juste nos dix doigts à notre service, a repris rêveusement Manette. Et on est arrivés où on en est : avoue que ça encourage. »

« Monologue »

P. 87 : « Un cabriolet blanc avec des coussins noirs c’est chouette et les types sifflaient quand je passais des lunettes obliques sur le nez un foulard d’Hermès sur la tête alors qu’ils croient m’épater avec leurs tacots mal lavés et les gueulantes de leurs klaxons ! »

« La femme rompue »

P. 225 : « Pauvre Colette ! J’avais pris soin de lui téléphoner deux fois, d’une voix gaie, pour qu’elle ne s’inquiète pas. Mais ça l’a tout de même étonnée que je n’aille pas la voir, que je ne lui demande pas de venir. Elle a sonné et tambouriné avec tant de violence que je lui ai ouvert. Elle a eu un air si stupéfait que je me suis vue dans ses yeux. J’ai vu l’appartement, et j’ai été stupéfaite aussi. Elle m’a forcée à faire ma toilette et une valise, et à venir m’installer chez elle. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Mandarins. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 142 : « Henri riait lui aussi en serrant le bras de Nadine ; il tournait la tête à droite, à gauche, avec une joie incrédule : le passé était au rendez-vous. Une ville du Sud, une ville brûlante et fraîche avec à l’horizon la promesse de la mer et un vent salé battant ses promontoires : il la reconnaissait. Et pourtant elle l’étonnait plus qu’autrefois Marseille, Athènes, Naples, Barcelone, parce qu’aujourd’hui toute nouveauté touchait au prodige ; elle était belle cette capitale au cœur sage, aux collines désordonnées, avec ses maisons glacées de couleurs tendres et ses grands bateaux blancs. »

❃ Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 286 : « Avant de regagner Meyrignac, nous nous arrêtâmes deux jours à Lourdes. Je reçus un choc. Moribonds, infirmes, goitreux : devant cette atroce parade, je pris brutalement conscience que le monde n’était pas un état d’âme. Les hommes avaient des corps et souffraient dans leurs corps. Suivant une procession, insensible au braillement des cantiques et à l’odeur surie des dévotes en liesse, je me fis honte de ma complaisance à moi-même. Rien n’était vrai que cette opaque misère. J’enviai vaguement Zaza qui, pendant les pèlerinages, lavait la vaisselle des malades. Se dévouer. S’oublier. Mais comment ? Pour quoi ? Le malheur, travesti par de grotesques espoirs, était ici trop dénué de sens pour me dessiller les yeux. Je macérai quelques jours dans l’horreur ; puis je repris le fil de mes soucis. »

❃ Simone de Beauvoir, Une mort très douce, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 71 : « Elle respirait l’odeur de l’eau de Cologne, du talc : « Ça sent bon. » Elle a fait disposer sur la table roulante les bouquets et les pots de fleurs : « Les petites roses rouges viennent de Meyrignac. Il y a encore des roses à Meyrignac. » Elle nous a demandé de relever le rideau qui voilait la fenêtre, elle a regardé à travers la vitre le feuillage doré des arbres : « C’est joli : de chez moi je ne verrais pas ça ! » Elle souriait. Et nous avons eu, ma sœur et moi, la même pensée : nous retrouvions le sourire qui avait ébloui notre petite enfance, un radieux sourire de jeune femme. »

❃ Simone de Beauvoir, Malentendu à Moscou, Paris, L’Herne, 2013.

P. 78-79 : « L’hôtel où ils descendirent à Leningrad charmait André. De longs corridors, sur lesquels donnaient des portes gris perle, avec dans le haut une vitre ovale, encadrée de festons rococo et tendue d’un rideau de soie rose, verte ou bleue selon les étages. Dans la chambre, une alcôve que masquait un rideau et de vieux meubles attendrissants : un lourd bureau en faux marbre, un canapé de cuir noir, une table recouverte d’un tapis à franges. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Inséparables, Paris, L’Herne, 2020.

P. 128 : « De l’eau bleue, de vieux chênes, une herbe épaisse ; nous nous serions couchées dans l’herbe, nous aurions déjeuné d’un sandwich, nous aurions parlé jusqu’au soir : une après-midi de parfait bonheur, me dis-je avec mélancolie en aidant Andrée à déballer paniers et bourriches. Que de tracas ! Il fallait dresser les tables, disposer le buffet, étaler les nappes aux bons endroits. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 507-508 : « Au mieux, si on me lit, le lecteur pensera : elle en avait vu des choses ! Mais cet ensemble unique, mon expérience à moi, avec son ordre et ses hasards — l’Opéra de Pékin, les arènes d’Huelva, le candomblé de Bahia, les dunes d’El-Oued, Wabansia Avenue, les aubes de Provence, Tirynthe, Castro parlant à cinq cent mille Cubains, un ciel de soufre au-dessus d’une mer de nuages, le hêtre pourpre, les nuits blanches de Leningrad, les cloches de la libération, une lune orange au-dessus du Pirée, un soleil rouge montant au-dessus du désert, Torcello, Rome, toutes ces choses dont j’ai parlé, d’autres dont je n’ai rien dit — nulle part cela ne ressuscitera. Si du moins elle avait enrichi la terre ; si elle avait engendré… quoi ? une colline ? une fusée ? Mais non. Rien n’aura eu lieu. »

❃ Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 634 : « Cette fois, je ne donnerai pas de conclusion à mon livre. Je laisse au lecteur le soin d’en tirer celles qui lui plairont. »

II. Liens des vidéos

Vidéo 1 : https://youtu.be/XppiNeQDBoc

Vidéo 2 : https://youtu.be/JJ3Yko53K_U

Vidéo 3 : https://youtu.be/cj4mbOZRDIc

Vidéo 4 : https://youtu.be/Mk4TOFlyMwI

Vidéo 5 : https://youtu.be/_cafJNjnk44

Vidéo 6 : https://youtu.be/mCVlA6G_R-U

Vidéo complète : https://youtu.be/68FJ171Dfmg

❃

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026 », mars 2026, Voyages autour de mon cerveau. URL : https://vadmc.hypotheses.org/29125

Affiche Simone de Beauvoir-Parcours d’une intellectuelle VADMC

Simone de Beauvoir, parcours d’une intellectuelle – La noce de l’entre-deux-guerres – 1929-1939

Diplôme d’agrégation de philosophie en poche, Beauvoir souffle deux années à Paris, avec ou sans Jean-Paul Sartre. Elle se remet tant bien que mal du décès brutal de Zaza, due à une encéphalite aiguë. Elle habite seule, dans une pension. Elle donne quelques cours particuliers de philosophie. Surtout, elle voyage : en France (à Lyon, en Bretagne…) et en Espagne.

Elle poursuit sa conquête du monde lorsqu’elle est nommée professeure à Marseille en 1931, puis à Rouen de 1932 à 1936. Elle parcourt volontiers les calanques et les pics provençaux, à raison de cinquante kilomètres par jour.  Elle trompe alors et son ennui de Parisienne « exilée » (selon ses propres termes) et le manque physique de Sartre, nommé professeur de philosophie dans un lycée du Havre. Quand elle enseigne à Rouen, si la Normandie ne l’attire guère, elle profite des trains pour se rendre régulièrement à Paris, avant d’y être nommée, à partir de 1936.

Les vacances scolaires sont l’occasion d’aller en Allemagne, en Italie, en Grèce, au Maroc, et à nouveau en Espagne. Elle entame une liaison avec Jacques-Laurent Bost, élève de Sartre, qui a huit ans de moins qu’elle.

Elle s’astreint à l’écriture. Après des brouillons infructueux, elle parvient à façonner un recueil de nouvelles. Refusé, il sera publié en 1979, sous le titre Quand prime le spirituel.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, parcours d’une intellectuelle – La noce de l’entre-deux-guerres – 1929-1939 », Voyages autour de mon cerveau, juin 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/25756