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En tente avec Beauvoir, l’art de voyager léger VADMC

En tente avec Beauvoir, l’art de voyager léger

Simone de Beauvoir a beaucoup voyagé : à pied, à bicyclette, en train, en voiture, en bateau ou en avion. Mais elle a aussi emporté, pendant quelques années, sa maison avec elle. Une maison de toile, assez légère pour disparaître chaque matin et renaître chaque soir ailleurs.

La tente occupe dans son œuvre une place discrète, mais singulièrement persistante. Souvenir émerveillé des voyages de jeunesse, instrument concret de liberté pendant l’Occupation, espace romanesque, pratique évoquée dans Le Deuxième Sexe, elle apparaît aussi au cours de ses voyages sous des formes très différentes, jusqu’à désigner des habitats que leurs occupant·es n’ont pas choisis. Et, en 1977 encore, Beauvoir confie qu’elle aimerait vivre dans les campings italiens si elle avait vingt ans de moins. Que raconte donc la tente des manières beauvoiriennes d’habiter le monde ?

Une maison ambulante

C’est dans La Force de l’âge que Beauvoir raconte sa découverte du camping, en Corse, avec son ami Pagniez, sa sœur et deux de ses cousines. L’expérience commence avant même qu’elle ait posé le pied sur l’île. Partie de Marseille, elle voyage sur le pont du bateau et découvre le plaisir de dormir à la belle étoile : elle entrouvre les yeux, et « le ciel [est] là » (Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », p. 227).

Puis vient le camping proprement dit. Beauvoir se dit toujours émue lorsqu’elle découvre, le soir, les tentes dressées dans un pré ou une châtaigneraie (La Force de l’âge, op. cit., p. 227) :

Je découvris les joies du camping. J’étais toujours émue, le soir, quand j’apercevais les tentes dressées sur l’herbe d’un pré ou sur la mousse d’une châtaigneraie, si légères, si précaires et, cependant, accueillantes et sûres.

Elle insiste sur un paradoxe : elles sont à la fois « légères », « précaires », « accueillantes et sûres ». Leur toile ne sépare presque pas les voyageur·euses de la terre et du ciel, tout en les protégeant des orages.

La tente réalise surtout un rêve d’enfance : celui d’une « maison ambulante », inspiré par les roulottes foraines et La Maison à vapeur de Jules Verne (La Force de l’âge, op. cit., p. 227) :

Dormir dans une maison ambulante : là aussi je réalisai un vieux rêve enfantin, inspiré par les roulottes foraines, par La Maison à vapeur de Jules Verne.

Mais elle est plus séduisante encore qu’une roulotte. Chaque matin, elle disparaît ; chaque soir, elle « renaît », ailleurs (La Force de l’âge, op. cit., p. 227) :

La tente avait quelque chose de plus charmant encore : au matin, on l’escamotait, elle renaissait le soir, ailleurs.

La formule contient peut-être toute une philosophie beauvoirienne du voyage. Habiter ne signifie plus nécessairement s’établir. La maison n’est plus ce qui fixe : elle accompagne le déplacement. Il suffit de quelques gestes pour effacer le lieu où l’on a dormi et en créer un autre quelques kilomètres plus loin. La légèreté matérielle permet ainsi la mobilité. On emporte sa maison avec soi, précisément parce qu’elle ne pèse presque rien.

Apprendre la liberté

Quelques années plus tard, pendant l’Occupation, la tente prend une autre dimension. Sartre et Beauvoir décident de passer leurs vacances en zone libre. Sartre souhaite s’y faire démobiliser, mais aussi établir des liaisons entre « Socialisme et Liberté » et des personnes vivant de l’autre côté de la ligne de démarcation. Bost leur prête une tente et un équipement sommaire (La Force de l’âge, op. cit., p. 561) :

Il n’était pas très difficile, si on s’amenait sans bagage, les mains dans les poches, de franchir la ligne de démarcation. Sartre décida que nous passerions nos vacances en zone libre ; il pourrait ainsi se faire démobiliser ; mais surtout, il souhaitait établir des liaisons entre “Socialisme et Liberté” et certaines gens de l’autre zone. (…) Bost nous prêta une tente et un équipement sommaire.

Ils franchissent donc la ligne de démarcation clandestinement. Sartre et Beauvoir gagnent Montceau-les-Mines en train, après avoir expédié leurs bicyclettes et leurs bagages à Roanne. Ils y trouvent une passeuse qui les conduit de nuit à travers prés et bois jusqu’au-delà de la ligne de démarcation. Leur itinéraire correspond très vraisemblablement à la filière clandestine attestée entre Montceau-les-Mines et Mont-Saint-Vincent, dans l’état actuel de nos recherches, empruntée notamment par Suzanne Werth quelques mois plus tôt, en janvier 1941 (voir le récit de son mari, Léon Werth, dans Déposition, paru en 1946). Ils passent la nuit dans une auberge d’un village de la zone libre, avant de gagner Roanne en train et d’y récupérer bicyclettes, bagages et matériel de camping.

L’expérience prend immédiatement la dimension d’un acte de liberté retrouvée (La Force de l’âge, op. cit., p. 562) :

Mais quelle allégresse, le lendemain matin, quand nous nous promenâmes sur la route, en attendant l’heure du train pour Roanne ! Parce que j’avais enfreint un interdit, il me semblait avoir reconquis la liberté.

Puis les deux voyageur·euses récupèrent leurs bagages et leurs bicyclettes. Beauvoir apprend en chemin à réparer elle-même son matériel (La Force de l’âge, op. cit., p. 562) :

Heureusement, un mécanicien se trouva là qui m’enseigna l’art de démonter un pneu et de coller des rustines.

Aux portes de Mâcon, ils plantent leur tente dans une prairie (La Force de l’âge, op. cit., p. 562) :

Nous repartîmes. Il y avait des années que Sartre n’avait pas fait de long trajet à bicyclette et, au bout de quarante kilomètres, il était très mal en point ; il roula plus gaillardement le lendemain et, au soir, nous plantâmes la tente dans une grande prairie, aux portes de Mâcon : cela non plus n’alla pas sans peine, car nous n’étions ni l’un ni l’autre bien adroits. Néanmoins, au bout de quelques jours, nous dressions, nous démontions la tente en un tournemain.

Le voyage léger n’a donc rien d’une abstraction romantique. Il faut savoir réparer un vélo, attacher ses bagages, planter une tente, supporter l’inconfort, improviser lorsque quelque chose ne fonctionne pas.

La liberté s’apprend. Et elle ne suppose d’ailleurs aucun purisme. Beauvoir et Sartre campent volontiers près des villes ou des villages : après une journée champêtre, Sartre éprouve le besoin de retrouver la fumée des bistrots. La tente ne signifie pas le rejet de la civilisation. Elle permet au contraire de circuler librement entre nature et ville.

Cette pratique marque durablement leurs voyages. Dans les entretiens avec Sartre, lorsqu’ils évoquent leur périple en Grèce avec Bost, ils se rappellent avoir très souvent couché dans la nature : « Sans tente, sans rien », précise Beauvoir (Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux, suivi de Entretiens avec Jean-Paul Sartre, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 333). À Délos, à Syra, dans la campagne grecque ou jusque dans une église byzantine, dormir dehors fait partie du voyage.

La tente dans la fiction

Cette expérience personnelle passe aussi dans la fiction. Dans L’Invitée, Françoise et son jeune ami Gerbert voyagent avec une tente. Mais les conditions météorologiques transforment leur projet (Simone de Beauvoir, L’Invitée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 446) :

On ne va pas pouvoir planter la tente, dit-elle. Le sol est tout mouillé.

Il leur faut chercher une grange et dormir dans le foin, ce qui les rapprochera dangereusement. Rappelons que Françoise est la compagne de Pierre et que Gerbert est sentimentalement engagé avec Xavière.

La tente possède cependant une autre fonction, beaucoup plus intime. Françoise, couchée près de Gerbert, s’y sent protégée par l’inconfort même du lieu et par le piquet de bois qui les sépare. L’abri extrêmement mince crée paradoxalement une frontière (L’Invitée, op. cit., p. 446). La tente rapproche et s’interpose entre eux.

L’espace minuscule exacerbe ainsi les rapports entre les personnages. L’objet issu des voyages réels de Beauvoir devient un dispositif romanesque permettant de mettre les corps à proximité tout en matérialisant ce qui les tient encore à distance. Jusqu’à ce que…

Camping à deux

Le camping apparaît également dans Le Deuxième Sexe. Dans le chapitre « La femme mariée », Beauvoir observe les transformations du mariage contemporain. Certains jeunes couples semblent vivre dans une plus grande égalité : ils partagent davantage les tâches, ont des distractions communes, et la femme ne passe plus nécessairement ses journées à attendre son mari. Parmi ces activités communes figurent : « camping, bicyclette, natation, etc. » (Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe II, Paris, Gallimard, 1987, p. 286). Le rapprochement est remarquable. Camping et bicyclette sont précisément deux pratiques auxquelles Beauvoir a associé sa propre liberté de mouvement.

Elle refuse de confondre cette évolution des mœurs avec une émancipation accomplie. Mais Beauvoir nuance immédiatement cette apparente égalité (Le Deuxième Sexe II, op. cit., p. 286-287) :

Beaucoup de jeunes ménages donnent l’impression d’une parfaite égalité. Mais tant que l’homme conserve la responsabilité économique du couple, ce n’est qu’une illusion.

Tant que l’homme conserve la responsabilité économique du couple, écrit-elle, l’égalité n’est qu’une illusion. Le camping peut donc manifester une liberté nouvelle du couple sans abolir les structures matérielles de sa dépendance.

Sous la tente des autres

Beauvoir ne rencontre évidemment pas seulement les tentes des campeurs et campeuses européen·nes. Au cours de ses voyages, elle observe des tentes qui constituent des habitats, des lieux collectifs, parfois des espaces rituels. À Marrakech, elle voit rôtir des quartiers de mouton à l’ombre des tentes tandis que cuisent de grands ragoûts et que la foule vend, achète, parle et se dispute. La tente appartient au bouillonnement de la ville (La Force de l’âge, op. cit., p. 378-379). À Tamanrasset, elle rend visite à l’Aménokal. Sa tente, tendue de tapis et meublée de coffres, est relativement luxueuse, quoique trop petite pour accueillir tout le monde (Simone de Beauvoir, La Force des choses I, Gallimard, « Folio », 1998, p. 291) :

Sa tente se dressait, entourée de quelques autres, à une quinzaine de kilomètres du bourg ; tendue de tapis, meublée de coffres, elle était assez luxueuse mais trop petite pour nous abriter tous ; nous nous assîmes dehors, autour d’un feu qui nous réchauffait mal : des couvertures jetées sur nos épaules, nous frissonnions en buvant notre thé ; mais je goûtai l’insolite de ma présence, sous ces étoiles neuves, dans ce campement que séparaient de moi tant d’espace et de temps.

Elle remarque surtout la femme de l’Aménokal, « mince, nerveuse », qui dirige la réception avec « courtoisie et autorité » (La Force des choses I, op. cit., p. 291) :

Affranchie des servitudes de l’opulence, mince, nerveuse, le visage dur et fier, la femme de l’Aménokal dirigeait la réception avec courtoisie et autorité : c’était elle, nous dit-on, le véritable chef.

Ailleurs encore apparaissent une tente estonienne au dessus d’un lac (Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Gallimard, « Folio », 1998, p. 427), les tentes des Bédouins et Bédouines, aperçues dans le désert entre le Liban et la zone de Gaza (Tout compte fait, op. cit., p. 520), de vastes tentes dans un village autochtone d’Amérique du Sud (Simone de Beauvoir, La Force des choses II, Gallimard, « Folio », 1999, p. 373), ou, au Caire, de grandes tentes rouges brodées servant de halls funéraires où sont accueillis le cercueil, la famille et les proches (Tout compte fait, op. cit., p. 502). Nous retrouvons ici le rouge que Beauvoir associe à la mort depuis sa plus tendre enfance.

La tente cesse alors d’être seulement l’espace mobile du voyageur occidental. Elle devient un lieu d’habitation collective, inscrit dans une organisation sociale et culturelle différente.

La tente qu’on ne peut pas quitter

Dans La Force des choses, évoquant la guerre d’Algérie, elle cite le reportage de Pierre Macaigne sur le camp de Bessombourg. Des familles y vivent entassées, parfois à quinze sous une tente, dans des conditions effroyables : sous-alimentation et manque d’hygiène (La Force des choses II, op. cit., p. 241-242) :

Entassés au petit malheur, à quinze personnes par tente depuis 1957, ces épaves vivent là dans un mélange humain indescriptible. À Bessombourg vivent 1 800 enfants… actuellement la population est uniquement nourrie de semoule. Chacun des regroupés reçoit environ 120 grammes de semoule par jour… Du lait est attribué deux fois par semaine : un demi-litre par enfant… Aucune distribution de matière grasse n’a été faite depuis huit mois. Aucune distribution de pois chiches depuis un an… Aucune distribution de savon depuis un an…

Quoique l’hygiène française laissât fortement à désirer à la même époque, il n’empêche que c’est là une situation infâme pour les Algérien·nes, forcé·es à quitter leurs habitations.

Plus tard, à la fin des années 1960, au Tribunal Russell, où siège Beauvoir comme jurée, ce n’est pas mieux pour les Vietnamien·nes :

Un journaliste français, Bardolini, a lui aussi dépeint l’enfer des “hameaux stratégiques” et il nous a montré un film en couleurs : d’immenses tentes rouges où étaient entassés des vieillards, des femmes, des enfants. On les voyait assis sur le seuil, les bras ballants, l’air perdus, éperdus. Vol, prostitution, toute cette population paysanne aux principes sévères, arrachée à ce qui avait été sa vie, perdait non seulement sa culture mais ses mœurs. C’était un véritable assassinat moral.

Beauvoir décrit sobrement, sans rien ajouter d’affect, ce qu’elle voit dans ce film. Et cela nous suffit à visualiser l’horreur quotidienne de ce peuple forcé de vivre autrement par l’occupant nord-américain.

La précarité choisie par la voyageuse dans ses propres voyages n’a évidemment rien à voir avec celle qui est imposée à des populations déplacées. Et c’est précisément cette différence qui empêche de transformer la légèreté en valeur absolue. Le même objet recouvre des réalités radicalement différentes.

La tente de 1977

En septembre 1977, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre rencontrent à Rome des militant·es de Lotta continua. Le journal italien présente Sartre en rappelant que, depuis de nombreuses années, il passe avec Beauvoir ses mois d’été dans un hôtel romain. Au cours de la conversation, Beauvoir s’intéresse notamment aux dissensions entre Lotta continua et les féministes, qui ont presque toutes quitté le groupe. Mais une autre de ses remarques retient ici notre attention. À propos des campings, elle s’exclame (Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, « Libertà e potere non vanno in coppia », Lotta continua, septembre 1977, p. 39) :

È appassionante. Se avessi vent’anni di meno, anche a me piacerebbe molto abitare in quei camping!

C’est-à-dire : « si j’avais vingt ans de moins, j’aimerais moi aussi vivre dans ces campings ! » Cette remarque enthousiaste n’est pas anecdotique quand on connaît l’importance capitale des voyages pour Beauvoir, telle qu’elle la transcrit dans l’intégralité de son œuvre. À près de soixante-dix ans, le camping continue de représenter pour elle quelque chose qu’elle avait passionnément aimé dans sa jeunesse : une façon de voyager avec peu, de dormir presque dehors, de se déplacer sans s’encombrer d’une maison. Soit l’art de voyager léger, pour reprendre le beau titre français d’un recueil de nouvelles de Tove Jansson paru en 2015. Mais, pour les femmes, habiter ainsi hors des murs du foyer ne signifie pas seulement voyager léger : c’est aussi revendiquer le droit d’occuper l’espace extérieur sans protection masculine. Or, au moment même où Beauvoir manifeste cet enthousiasme pour la vie dans les campings, ce droit est au cœur d’un combat féministe et judiciaire français.

La tente de 1978

Plus de trente ans après les vacances à bicyclette et sous la tente de Simone de Beauvoir, le camping féminin se trouve au cœur d’une affaire qui marque l’histoire du féminisme français. Dans la nuit du 21 au 22 août 1974, Anne Tonglet et Araceli Castellano, deux jeunes Belges qui campent dans la calanque de Morgiou, près de Marseille, sont agressées et violées par trois hommes. Elles portent plainte et se battent pour que les faits, d’abord menacés de correctionnalisation, soient jugés comme un crime. Défendues notamment par Gisèle Halimi, elles obtiennent en 1978 un procès devant la cour d’assises d’Aix-en-Provence et refusent le huis clos : il s’agit aussi de rendre public le mécanisme par lequel la victime d’un viol se trouve elle-même mise en accusation. La défense des trois hommes repose en effet sur l’affirmation que les jeunes femmes auraient été consentantes ; leur vie commune et leur homosexualité sont également exposées et commentées au cours du procès.

L’affaire éclaire ainsi rétrospectivement ce que peut signifier, pour des femmes, le geste apparemment anodin de planter une tente et de dormir hors du domicile. La tente permet d’emporter avec soi un espace privé et d’habiter provisoirement le monde ; mais ses parois de toile rendent en même temps cette appropriation particulièrement vulnérable. Anne Tonglet et Araceli Castellano ne sont pas agressées parce qu’elles campent : il importe évidemment de ne pas établir ce lien causal. Mais les discours suscités par l’affaire montrent combien la présence autonome de femmes dans un espace isolé peut encore être soumise au soupçon, comme si sortir sans protection masculine impliquait d’avoir accepté les risques encourus. Le procès d’Aix contribue précisément à retourner cette logique : ce n’est pas la liberté de circuler, de voyager ou de camper des femmes qui doit être jugée, mais la violence de ceux qui la leur contestent. Par son retentissement, le procès participe au mouvement qui aboutit à la loi du 23 décembre 1980 donnant au viol une définition légale précise et renforçant sa répression criminelle.

Par son retentissement, le procès participe au mouvement qui aboutit à la loi du 23 décembre 1980 donnant au viol une définition légale précise et renforçant sa répression criminelle. Le refus du huis clos participe lui aussi de cette transformation politique du procès : il s’agit de rendre publique la violence plutôt que de soustraire les victimes aux regards. Près d’un demi-siècle plus tard, lors du procès des viols de Mazan, Gisèle Pelicot fera à son tour le choix d’un procès public, afin que, selon la formule devenue emblématique, « la honte change de camp ».

L’art de voyager léger

La tente aura donc accompagné Beauvoir très longtemps : matériellement dans les voyages de sa jeunesse, littérairement dans ses romans et ses Mémoires, politiquement dans son regard sur le monde, puis affectivement dans ses souvenirs et ses désirs. De la Corse aux campings de Lotta continua, elle demeure associée à une manière d’habiter sans s’établir, de dormir presque dehors et de pouvoir repartir.

Mais le même objet aura aussi révélé son envers. Maison et presque absence de maison, protection et ouverture, la tente peut être un habitat choisi ou imposé, un instrument de mobilité ou le signe d’une assignation. Voyager léger suppose d’avoir le choix. La tente beauvoirienne est merveilleuse lorsque, le matin, on peut « l’escamoter » et décider de la faire renaître ailleurs ; elle cesse de l’être lorsque d’autres ont décidé où elle serait dressée et qui devrait y vivre.

À cette liberté de partir s’ajoute enfin, pour les femmes, celle de pouvoir habiter le dehors. Le procès d’Aix aura montré avec une violence particulière combien la présence de deux femmes seules sous une tente pouvait être retournée contre elles, comme si leur autonomie autorisait l’agression ou permettait de supposer leur consentement. De la tente rêvée par Beauvoir à celles qu’elle observe au cours de ses voyages, de la précarité choisie à la précarité imposée, une même question finit ainsi par traverser ces usages pourtant radicalement différents : qui peut habiter le monde, à quelles conditions, et avec quelle liberté ?

Voyager léger, dès lors, ne consiste pas seulement à posséder peu. C’est pouvoir choisir son abri et pouvoir le quitter. C’est apprendre les gestes qui permettent de repartir. C’est ne pas demander à la maison de nous immobiliser. C’est aussi pouvoir sortir de ses murs sans que cette liberté soit retournée contre soi.

Et peut-être est-ce pourquoi, en 1977 encore, près de quarante ans après ses premiers campements, Beauvoir entend parler de campings et pense aussitôt qu’elle aimerait y vivre si elle avait vingt ans de moins. La tente peut désormais rester pliée. Le désir de repartir, lui, est intact.

Alors, on campe ?

 

Couverture : https://www.reconstit.fr/materieldecamping1930/

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « En tente avec Beauvoir, l’art de voyager léger », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL :

Le Manifeste des 343 et la caricature de Cabu VADMC

Le Manifeste des 343 et la caricature de Cabu

Le Manifeste des 343 est né en 1970 dans l’esprit de la journaliste Nicole Muchnik, afin de continuer la bataille pour le droit à l’avortement en France. À lire à ce sujet, le témoignage de la militante féministe Claudine Monteil sur le site de l’Assemblée nationale : https://www2.assemblee-nationale.fr/15/evenements/2021/manifeste-des-343-c-etait-il-y-a-cinquante-ans

Le Manifeste prend le relais, entre autres, des luttes pour l’avortement de la fin du dix-neuvième siècle et de la première moitié du vingtième siècle, dont celles de la doctoresse Madeleine Pelletier. Les combats reprennent après la Seconde Guerre mondiale grâce aux militant·es, dont la doctoresse Lagroua Weil-Hallié. Son essai La Grand-peur d’aimer (1964), consacré à la détresse des femmes accablées de grossesses non désirées, alors souvent quittées par leur compagnon/mari, est préfacé par l’autrice féministe Simone de Beauvoir.

Le Manifeste des 343 paraît le cinq avril 1971 dans Le Nouvel Observateur, quotidien alors situé à gauche de l’échiquier politico-médiatique. Son nom est calqué sur celui d’autres manifestes, dont celui des 121, sur le droit à l’insoumission dans la Guerre d’Algérie. Paru le six septembre 1960, il est signé par de nombreuses personnalités, dont Simone de Beauvoir (Source : Larousse https://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/le_manifeste_des_121/181930).

En avril 1971, la couverture du Nouvel Observateur est explicite : « La liste des 343 Françaises qui ont le courage de signer le manifeste “Je me suis fait avorter” » Rien n’est laissé au hasard, ni dans la couverture, ni dans le manifeste, à lire ici, sur le site du Nouvel Observateur : https://www.nouvelobs.com/societe/20071127.OBS7018/le-manifeste-des-343-salopes-paru-dans-le-nouvel-obs-en-1971.html

Chaque mot est pesé, les phrases claquent contre l’hypocrisie de la société patriarcale, qui persiste notamment dans la loi du trente-et-un juillet 1920, qui interdit et l’avortement et la publicité pour les moyens contraceptifs (Source : Legifrance https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000683983).

Le retentissement du Manifeste des 343 est immense. Les journaux satiriques s’en emparent, dont Charlie Hebdo, dans le numéro 21 du douze avril 1971. Le dessinateur Cabu s’en donne à cœur joie en couverture, posant la question : « Qui a engrossé les 343 salopes du manifeste sur l’avortement ? » et dessinant une main giflant la tête baissée du ministre chargé de la Défense nationale, Michel Debré, qui répond : « C’était pour la France ». Cabu reprend le terme injurieux associé par la société patriarcale aux femmes qui ne dissimulent pas qu’elles ont une sexualité. L’hypocrisie sexuelle est encore de mise à cette époque.

Le directeur de publication, François Cavanna, dans son éditorial, ironise lui aussi sur ces « salopes », qui osent montrer qu’elles veulent prendre en main leur sexualité, elles qui ont, en fait, un corps sentant et désirant, et qui ne sont pas « une rose », « un mystère ». Cavanna n’a pas lu Beauvoir, de son propre aveu (cf. Les Yeux plus grands que le ventre, Paris, Le Livre de Poche, 1985, p. 39), mais il la rejoint dans ses analyses du Deuxième Sexe (1949) sur les mythes de la féminité, tous forgés par les hommes, dont certains collègues de Beauvoir.

Le terme « salope » est donc à prendre au second degré et en lien avec une autre une de Charlie Hebdo. Dessinée par Reiser pour le numéro 8 du onze janvier 1971, elle est intitulée « Les parents d’élèves : “Toutes des salopes !” ».

Une Charlie Hebdo Janv. 71 Reiser VADMC

©BnF ©Tiphaine Martin

Le dessin (cf. ci-dessus) représente une femme enceinte, vêtue d’une robe et d’escarpins roses, sur une estrade, le tableau noir scolaire à sa droite. En bas de l’estrade, dessiné en noir et blanc, un petit homme moustachu, en manteau et chapeau, sa canne à la main, colle son énorme nez contre le ventre de la femme. Cette une humoristique peut faire allusion à un scandale suscité par la directrice catholique d’une école privée bretonne (Source : INA https://fresques.ina.fr/ouest-en-memoire/fiche-media/Region00444/l-affaire-brunou.html) :

Une école catholique de Quimperlé dans le Finistère est confrontée à un affaire de mœurs. Une de leur enseignante, Mme Brunou, s’est mariée à un homme divorcé. Ce mariage a provoqué son licenciement pour des raisons de morale chrétienne.

Quant au second degré, il provient du journal lui-même, quotidien de gauche engagé depuis sa création contre toutes les bêtises et tous les obscurantismes. En avril 1971, Cabu se moque de l’hypocrisie de la société et des hommes politiques, qui font retomber la culpabilité des grossesses non désirées et évitées – à quel prix de honte et de douleur – uniquement sur les femmes. Le poids de la honte est également mis par la société et les hommes politiques sur une sexualité féminine libérée de la crainte de grossesses non désirées.

Par contre, notons que rien n’est dit par celle-là et par ceux-ci sur le droit des enfants à être désirés et aimés par que voulus, ce qui constitue une des revendications féministes dans les différentes luttes pour l’avortement et la contraception (féminine) libres. La une de Cabu se moque de la propagande nataliste, qui fait justement fi du bonheur des mères et des enfants, transformant les premières en ventres et les seconds en chairs à… usine, à… bureau…, alors que la société française de cette époque, dans le sillage de Mai 68 et de la Chronique d’un été (Jean Rouch, Edgar Morin, 1961), et en attendant L’An 01 (Gébé et al., 1973), souhaite de nouvelles normes de bonheur et plus d’égalité femmes-hommes.

La publication du Manifeste des 343 aboutit à l’autorisation de l’avortement, et ce, dans des conditions médicales décentes, par la loi Veil du vingt décembre 1974, avant la loi constitutionnelle du huit mars 2024 (Source : info.gouv.fr https://www.info.gouv.fr/actualite/ivg-la-conquete-dun-droit#:~:text=La%20loi%20relative%20%C3%A0%20l,sur%20demande%20%C3%A0%20un%20m%C3%A9decin ).

Si, désormais, le Manifeste des 343 est indissociable de la caricature de Cabu, les deux ne sauraient être confondus.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Le Manifeste des 343 et la caricature de Cabu », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL :  https://vadmc.hypotheses.org/18024

Simone de Beauvoir, Anne Franck les enfants algériens VADMC

Simone de Beauvoir, Anne Frank et les enfants algériens

L’écrivaine Simone de Beauvoir a été signataire du « Manifeste des 121 », paru en septembre 1960, sur le droit à l’insoumission pendant les guerres menées par l’État français de 1945 à 1962, et plus spécifiquement en Algérie1. Beauvoir n’étant plus professeure de philosophie, elle n’est pas suspendue, contrairement aux signataires enseignant·es, dont Pierre Vidal-Naquet2, ni interdite de télévision (d’État), de radio (d’État), de cinéma (subventionné) ou de théâtre (subventionné).

Beauvoir a consacré une très large partie du troisième tome de ses mémoires, La Force des choses (1963), à la Guerre d’Algérie, où elle s’est donc impliquée aux côtés des résistant·es algérienıes. La mémorialiste fait part de son exaspération de Parisienne face à ses concitoyen·nes :

Chaque soir, au théâtre Montparnasse, un public sensible pleurait sur les malheurs anciens de la petite Anne Frank ; mais tous ces enfants qui étaient en train d’agoniser, de mourir, de devenir fous sur une terre qu’on disait française, il n’en voulait rien connaître. Si on avait essayé de l’apitoyer sur eux, il vous aurait accusé de démoraliser la nation.

Je ne supportais plus cette hypocrisie, cette indifférence, ce pays, ma propre peau. Ces gens dans les rues, consentants ou étourdis, c’était des bourreaux d’Arabes : tous coupables. Et moi aussi. « Je suis française. » Ces mots m’écorchaient la gorge comme l’aveu d’une tare. Pour des millions d’hommes et de femmes, de vieillards et d’enfants, j’étais la sœur des tortionnaires, des incendiaires, des ratisseurs, des égorgeurs, des affameurs ; je méritais leur haine puisque je pouvais dormir, écrire, profiter d’une promenade ou d’un livre : les seuls moments dont je n’avais pas honte, c’était ceux où je ne le pouvais pas, ceux où on aimerait mieux être aveugle que de lire ce qu’on lit, sourde que d’entendre ce qu’on nous raconte, morte que de savoir ce qu’on sait3.

Elle met en avant la bonne conscience présente du public français face à un épisode dramatique du passé et leur aveuglement volontaire à une tragédie actuelle. Les enfants que l’on fait mourir lentement dans leur propre pays sont de nouveaux Anne Frank, une adolescente assassinée en terre étrangère. Beauvoir critique ici deux fois la mauvaise foi du public français. D’abord, explicitement, en notant que les Français·es préfèrent s’attendrir confortablement4 sur le passé plutôt que de compatir, voire de s’engager comme elle, au présent. Beauvoir ne verse pas pour autant dans « la hiérarchie des souffrances et la compétition victimaire. », selon les termes utilisés par l’autrice et journaliste Tania de Montaigne dans son article « Retour sur la lettre d’excuses de Susan Sarandon5 ».

Ensuite, de manière plus implicite : oui, les Français·es pleurent sur la déportation et la mort d’Anne Frank, mais elles et ils pleurent quinze ans après, une fois qu’Anne Frank est morte. Qu’ont-iels fait pendant l’Occupation pour sauver les Anne Frank de l’étoile jaune puis de la déportation ? Ont-iels pleuré quinze années plus tard, en 1975, dans un fauteuil de théâtre, sur le sort des enfants algériens ? Ou bien les spectateurs de la métropole pleurent-ils sur les enfants algériens, tunisiens et marocains sacrifiés à un jeu politique qui les dépasse, à travers les malheurs d’Anne Frank ? L’écrivaine questionne aussi l’engagement de ses compatriotes pendant le second conflit mondial, mais pas le sien. Elle se pose comme personne engagée dans le présent, en assumant d’être définie comme « anti-française6 », même si elle ne l’est que de l’avis des Français. Au regard de l’Histoire, elle a sauvé l’honneur de la France, en choisissant la résistance au colonialisme et au racisme.

Non aux souffrances, non aux guerres, non aux racismes, oui à l’engagement pour la vie en respect de chacun·e.

 

3 Simone de Beauvoir, La Force des choses II, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 145.

4 Au théâtre. Le texte du spectacle a été édité dans L’Avant-scène N°192 du 1er mars 1959, p. 11-37, lors de la reprise du spectacle, qui date lui, de septembre 1957, et qui a obtenu le « Grand prix de la mise en scène 1958 ». Cf. L’Avant-scène, op. cit., p. 5.

6 Simone de Beauvoir, La Force des choses II, op. cit., p. 124.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, Anne Frank et les enfants algériens », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/14503

Drôle de frimousse génération du rythme VADMC

 Drôle de frimousse : génération du rythme ou existentialisme graveleux ?

La comédie musicale Drôle de frimousse (Funny Face, Stanley Donen, 1957) se déroule en grande partie à Paris, après un début à New York. L’héroïne, Jo Stockton (en référence à l’écrivaine Jo March des Quatre Filles du Docteur March de Louisa May Alcott ? ; Audrey Hepburn) est employée dans une librairie de Greenwich Village, haut lieu du bouillonnement intellectuel et artistique de la « Beat Generation ». Notons pour l’amusement qu’ Alma (Thelma Ritter) traite avec humeur et humour de « Beatnik » le liftier, qui accélère la montée de l’ascenseur, dans Confidences sur l’oreiller (Pillow Talk, Michael Gordon, 1959). La nouvelle musique jazz ne plaît pas à tout le monde, visiblement.

Reconvertie dans le mannequinat pour la revue Quality, Jo fuit les essayages parisiens pour rencontrer le philosophe empathicalisme Émile Flostre (Michel Auclair). Mais le chef de file de cette philosophie non matérialiste est avant tout un être de chair et de sang, un homme qui profite de l’innocence de la jeune fille pour tenter de la violer, à l’étage de son appartement. Naïve mais pas sotte, Jo se défend avec le premier bibelot en bronze venu. Puis s’enfuit. Fin de son goût pour la philosophie, place au mariage, avec le photographe de la revue de mode, Dick Avery (Fred Astaire), de trente ans son aîné. Nous avons vu précédemment l’écart vertigineux entre ces deux protagonistes – alors qu’Auclair a seulement sept ans de plus qu’Hepburn. L’anti-intellectualisme se double, voire se triple, d’une bataille de coqs de deux générations, avec la victoire du plus âgé.

En effet, avant d’attaquer Jo, Émile a reçu un coup de poing de la part de Dick, déguisé en pseudo-beatnik tendance Russe blanc : fausse barbe et fausse moustache, col roulé noir, veste à petits carreaux gris et blanc, pantalon de velours noir, guitare. Une tenue bohème donc. Outre l’existentialisme, c’est bien la génération du rythme qui est ici caricaturée. Au rez-de-chaussée de chez Flostre, Avery se moque de la musique lancinante et du lamento de la chanteuse à longs cheveux noirs, sorte de Juliette Gréco du pauvre, tout comme de la mystérieuse fumée, du jazz et des danses syncopées de la cave où il a précédemment interrompu le rendez-vous d’Émile avec Jo. Tous ces stéréotypes appartiennent autant à la mode de l’existentialisme français qu’aux beatniks états-uniens.

Il s’agit dans les deux cas de conflit de générations. Les jeunes Français·es, privé·es d’adolescence par l’Occupation, puis de jeunesse par la menace atomique, la Guerre froide et les guerres d’Indochine et au Maghreb, se déchaînent à Saint-Germain-des-Prés (remplacé par Montmartre dans le film). Les jeunes Américain·es, ayant vu les pères et frères aînés partir au combat en Europe, puis en Corée, avant de partir eux-mêmes au Vietnam, refusent l’ultra-capitalisme, l’antisémitisme et les différents racismes. Leurs frères et sœurs cadettes seront hippies et arriveront enfin à faire changer, un peu, pour un temps, la société des USA.

Mais le réalisateur et son scénariste Leonard Gershe préfèrent axer leur film sur le refus de la réflexion et de la contestation de la société, et l’apologie de la futilité (élégante, certes), de la publicité et du couple de type incestueux et pygmalionnesque ô combien patriarcal. Car c’est Dick qui a découvert le potentiel de Jo comme mannequin, lui qui la convainc de partir à Paris avec l’équipe du magazine, lui qui lui court après lorsqu’elle refuse de faire son travail. Par ses indications lorsqu’il la prend en photographie, il la façonne, et c’est uniquement de cette manière qu’elle devient une professionnelle. Et il n’a guère confiance en ses initiatives, même lorsqu’elle souhaite se faire photographier comme elle l’entend, au Louvre. Et même si c’est une réussite, c’est la seule fois où Jo devient sujet de l’image, et non objet. Et quand l’objet refuse de suivre son créateur, comme chez Flostre, quand Jo reste avec son cher philosophe, dont pourtant le ton doucereux aurait dû l’avertir qu’il n’était qu’un vil satyre, Dick ne sait que partir à l’aéroport pour rentrer aux États-Unis. Pygmalion sans Galatée est un Reflex vide.

Heureusement, Galatée/Jo abandonne enfin ses prétentions de bas-bleu pour se ranger aux côtés de Pygmalion/Dick, laissant l’horrible Français aux prises avec un énorme pansement. Pas question de mixité raciale, même avec une héroïne jouée par une actrice d’origine européenne (anglo-belge). Car, comme dans, par exemple, Entrons dans la danse (The Barkleys of Broadway, Charles Walters, 1949), avec Fred Astaire en co-vedette, être Français c’est être plutôt jeune, ridicule et pernicieux, toujours prêt à voler la femme des autres et à couper les cheveux en quatre, soit par la philosophie, soit par la tragédie (Entrons dans la danse).

Il est vrai que le réalisateur doit plaire non seulement au public raffiné et justement, intellectuel, de la Côte Est, mais également aux spectateur·trices du Texas, de l’Oklahoma et de l’Utah. Côté français, imaginons que le public germanopratin a su prendre la charge à la légère (qu’en a pensé Sartre ?), tandis que les spectateur·trices du Cantal, de la Bourgogne et du Nord-Pas-de-Calais ont pu approuver les coups donnés à Flostre, plus parce qu’il est un intellectuel qu’un pervers sexuel.

Reste Paris, en quelques beaux clichés, que Donen filmera à nouveau avec Audrey Hepburn (et un nouveau partenaire bien plus âgé qu’elle, Cary Grant), dans Charade, en 1963.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Drôle de frimousse : génération du rythme ou existentialisme graveleux ? », Voyages autour de mon cerveau, mai 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/9740

Simone de Beauvoir

Simone de Beauvoir, un monde de voyages. Introduction

Coordination scientifique : Tiphaine Martin, Laboratoire Babel, Université de Toulon

Le but de ces articles est de présenter une Beauvoir en marche et non sur un rayon empoussiéré, telle une gentille féministe, une romancière existentialiste copieuse de Sartre et une mémorialiste attachée à son ego.

Le goût de Simone de Beauvoir pour les voyages est bien connu, l’ensemble de ses biographes l’évoque. Cependant, les études de fond sur ce sujet sont rares. Ce collectif entend contribuer à la diffusion d’une relecture de l’existence et de l’œuvre beauvoiriennes, à travers une approche centrée sur les (récits de) voyages. Ceux-ci sont des vecteurs de notre rapport au monde et de nos échanges avec nos contemporaines et contemporains.

Simone de Beauvoir vit son enfance dans un univers qui n’a que peu de points communs avec le nôtre. Il a plus à voir avec les romans de la Comtesse de Ségur – origine aristocratique incluse et dans le meilleur sens du terme – qu’avec le monde démocratique du vingt-et-unième siècle. Cependant, les expériences que la jeune fille fait lors de ses rares déplacements ont un fort impact sur le reste de son existence.

La jeune professeure, nommée à Marseille puis à Rouen, découvre les joies de la randonnée. La passion qu’elle met en toutes choses lui fait parcourir jusqu’à soixante kilomètres par jour. La guerre n’arrête pas les voyages, que Beauvoir accomplit en zone libre, à bicyclette. Se nourrir est une préoccupation aussi sérieuse et constante que celle de fonder un réseau de résistance – projet qui avorte en peu de temps.

La Libération signe le retour des départs à l’étranger, de plus en plus loin. Beauvoir fait partie d’une avant-garde privilégiée, qui parcourt le globe, jusqu’en Orient et au Moyen-Orient (Tiphaine Martin). Elle devient l’ambassadrice de la gauche française dans ce qu’elle a de moins sectaire, navigant tant bien que mal dans les flots agités de la Guerre froide. Compagne de route du Parti communiste français, elle s’engage pour les décolonisations, pour le droit à l’insoumission, puis pour la défense de la liberté de la presse, dans les années soixante-dix.

Ses romans, sa pièce de théâtre, ses essais et ses mémoires sont orientés par le voyage, donc par l’espace. Le lieu dit l’histoire du pays traversé, d’hier à aujourd’hui, saturé de références culturelles, politiques, sociales. Pensons à Ma vie sur la route (Gloria Steinem, 2015) et à Nomadland (Jessica Bruder, 2017) pour des références récentes. Les choix spatiaux de Beauvoir sont tout sauf anodins (Barbara Klaw).

La construction autobiographique dépend également de la primauté du voyage dans sa pratique existentielle. La circulation des idées beauvoiriennes est fluide, constante et importante, de génération en génération, de pays en pays (Heci Regina Candiani, Björn Larsson). Elle n’est pas figée dans une posture auctoriale statufiée. L’autrice met en actes son refus de l’œuvre d’art comme « statue qui s’ennuie dans le jardin d’une villa », comme elle le souligne dans le pacte autobiographique de la préface à La Force des choses (1963), troisième volume de ses mémoires[1].

N’oublions pas ses nombreux articles, parus ou non dans Les Temps modernes, la revue qu’elle a fondée avec son compagnon principal, l’écrivain Jean-Paul Sartre, en 1945. Pensons à son article bouleversant en faveur du film Shoah, de Claude Lanzmann, paru dans Le Monde en 1986. Son ouverture totale à la culture et au quotidien de personnes étrangères ressort dans ses nombreux récits de voyage, dont L’Amérique au jour le jour (1948) et La Longue Marche (1954). Beauvoir fait une large place à la ségrégation raciale dans L’Amérique au jour le jour, ainsi qu’à la condition féminine, deux fils qu’elle noue brièvement dans la préface du Deuxième Sexe, essai déjà commencé à écrire bien avant son départ pour les États-Unis[2]. S’ouvrir à l’autre, c’est aussi partager des moments avec des hommes, des femmes de son pays qui surgissent au cours de son existence et influencer les jeunes gens.

Le militantisme féministe, à partir des années soixante-dix, lui a apporté énormément de chaleur humaine et l’a fait – un peu – sortir de son milieu intellectuel, artiste et politique. La richesse de son existence, consacrée au voyage, n’a pas fini de nous étonner.

Notre article « Les Orientales de Beauvoir : des voyages uniquement politiques ? » porte sur le tour en Orient et au Moyen-Orient de l’écrivaine voyageuse. Nous récusons la mythologie médiatique qui voudrait que les voyages beauvoiriens des années cinquante et soixante ne soient que pure politique, avec ce que cela impliquerait de mauvais choix – être compagne de route du Parti communiste plutôt que du côté des États-Unis. Nous abordons ces tours dans une optique sensorielle plutôt que rationnelle.

Les couleurs chantent aux yeux de Beauvoir, qu’elle se trouve à Paris ou hors du sixième et du quatorzième arrondissements. Pour elle, depuis son enfance, la vue est le sens le plus important, et comme elle est élevée en bonne patriote par ses parents, la trilogie bleu-blanc-rouge, avec ses nuances et ses dérivés, domine dans ses descriptions viatiques. La politique fait logiquement son apparition dans ce trio, au vu de l’évolution politique de la jeune fille, puis de la femme engagée contre toutes les injustices. D’autres couleurs chatoient et virevoltent dans les récits de voyage orientaux, formant un arc-en-ciel vivant.

Les sons sont aussi très présents, mais plus contrastés. Les cris de faux enthousiasme en Palestine, les orchestres et les danses dirigées en Chine, le tohu-bohu des rues de Turquie, rien n’est véritablement agréable, d’autant qu’ils signifient le dirigisme, voire la dictature. Au contraire, quoique surprenants, combien sont agréables les bavardages des Japonais et des Japonaises dans les rues de Tokyo ! L’autrice est également touchée par l’accueil délirant que Sartre et elle reçoivent à leur arrivée à l’aéroport.

Simone de Beauvoir mémorialiste s’est plu à noter sa gourmandise enfantine dans les Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), tout en faisant un saut spatio-temporel par son envie de 1947 de dévorer les néons new-yorkais, qu’elle voit comme de gigantesques bonbons : « Adulte, j’aurais voulu brouter les amandiers en fleur, mordre dans les pralines du couchant. Contre le ciel de New York, les enseignes au néon semblaient des friandises géantes et je me suis sentie frustrée[3]. » Autant la Turquie est, encore une fois, déceptive à ce niveau, au vu du machisme qui y règne, autant la Chine et le Japon constituent des terres où coulent le lait et le miel. La voyageuse en profite pour décrire les endroits où elle mange et boit. Ces lieux communautaires disent la culture et l’histoire d’un pays, ainsi que l’état de la condition féminine, à l’instar des mets et des boissons.

L’être Beauvoir saisit les mouvances corporelles du monde dans ses moindres détails, sans pour autant verser dans le féminin tel qu’on le conçoit ordinairement, à savoir du délicat, du futile, du niais. Si la voyageuse est bien une femme, elle récuse les clichés essentialistes et fait de ses tours un fer de lance contre l’étroitesse patriarcale et contre des dirigeants politiques qui tentent de masquer les réalités de leur contrée. Mais les perceptions et les sensations sont les plus fortes. Malgré la bonne volonté de gauche de Beauvoir, son corps viatique dit les contraintes politiques, ou au contraire la liberté démocratique. La voyageuse ne part pas la tête vide, mais avec une orientation politique, sociale et artistique précise. Pas de snobisme chez la voyageuse et pas de prise en otage par ses guides non plus, contrairement à d’autres pays, dont la Palestine.

Beauvoir se positionne également par rapport à la situation politique française. La Guerre d’Algérie, conflit nié par l’État et les médias français qui préfèrent alors parler de « pacification » dans les « territoires français », pèse lourdement sur la voyageuse, engagée pour la décolonisation et contre la torture : signature du Manifeste des 121 en 1960, préface et endossement auctorial du recueil Djamila Boupacha (1962), participation à des manifestations pour la paix au Maghreb. Or, le grand gaulliste André Malraux a profité de sa tournée brésilienne en 1959 pour faire l’éloge de la politique française en Algérie et fustiger les (autres) intellectuels qui n’y font pas allégeance, ce qu’attaque Beauvoir dans son récit de voyage.

Heci Regina Candiani prolonge cette réflexion dans son article « Simone de Beauvoir au Brésil : dévoilements croisés ». Elle replace le séjour de Beauvoir et Sartre en 1960 dans la longue histoire des échanges intellectuels entre la France et le Brésil. En s’appuyant sur la notion de champ intellectuel de Pierre Bourdieu, elle montre comment le récit beauvoirien dépasse le simple récit de voyage : Beauvoir observe, échange et débat avec les intellectuelles et intellectuels brésiliens, tout en dévoilant les hiérarchies, les alliances et les oppositions qui structurent leurs relations. Le regard est également politique et social : la voyageuse s’intéresse au candomblé, aux inégalités de classe, à la condition des travailleuses et travailleurs, au racisme et à la ségrégation.

Heci Regina Candiani analyse également les deux conférences données par Beauvoir à Rio de Janeiro et São Paulo sur la condition des femmes et la réception parfois hostile de ses idées par la presse brésilienne. Le dévoilement est enfin croisé : aux souvenirs de Beauvoir répondent ceux des écrivaines Zélia Gattai et Lygia Fagundes Telles. La voyageuse devient à son tour celle que l’on regarde et dont on se souvient. À côté de l’intellectuelle engagée apparaît ainsi une Beauvoir curieuse du quotidien brésilien et de la situation des femmes, mais aussi l’amie de Zélia Gattai et de Jorge Amado. Voyager, c’est regarder l’autre, mais aussi accepter d’être regardée par lui.

L’article de Barbara Klaw, « Le Paris de L’Invitée de Simone de Beauvoir : du réel à l’imaginaire », propose des pistes d’analyse stimulantes quant à l’espace dans le premier roman publié de Simone de Beauvoir. En partant de cette – fausse – simple question, « pourquoi Paris et non Rouen ? », Barbara Klaw attire notre attention sur le choix spatial de l’autrice pour son trio amoureux.

En effet, Beauvoir reconnaît dans La Force de l’âge (1960), deuxième tome de ses mémoires, avoir déplacé de la ville normande à la capitale le triangle formé par son compagnon Jean-Paul Sartre, son élève Olga Kosakievicz et elle-même. L’écrivaine nie par contre que le personnage de Gerbert, véritablement inspiré de son amant Jacques-Laurent Bost et élève de Jean-Paul Sartre au Havre, soit une création tirée de la réalité. On passe du triangle rectangle au carré d’as, avec Françoise en marionnettiste/marionnette qui passe du statut de metteuse en scène à celle de personnage manipulé, avec une belle mise en abyme du ballet d’Igor Stravinski Petrouchka (vu par Beauvoir le mardi 11 juin 1929[4]).

Barbara Klaw souligne que Beauvoir a préféré Paris à Rouen d’abord pour des raisons auctoriales : Paris comme capitale des plaisirs, de la culture, du mouvement et des avant-gardes artistiques attire plus l’intérêt du lectorat qu’une ville de province, même proche de la capitale, et même auréolée du prestige flaubertien. La vie parisienne et son tourbillon sont essentiels dans la progression de Xavière, cette Invitée qui pèse sur le dess(e)in de Pierre et Françoise, couple d’artistes en mal de bonne action.

Ce sauvetage juvénile tourne au cauchemar pour le couple, surtout pour Françoise, qui ne peut ou ne veut pas se passer de Pierre et de l’amour de celui-ci. Le large espace parisien se réduit au fur et à mesure des pages du roman, la claustrophobie des personnages s’installe. Celle-ci est d’ailleurs redoublée par l’installation de la population française dans la « Drôle de guerre », où chacun et chacune est priée de se cloîtrer chez soi au maximum, jusqu’aux fenêtres, obstruées, et de respecter le couvre-feu.

La jalousie féminine peut alors se donner à plein, les hommes étant occupés aux nobles tâches guerrières, tandis que la bataille des femmes a lieu en intérieur, mais avec le même outil, à savoir le gaz. Quand les tensions belliqueuses sont exacerbées, la division des sexes en hommes à l’extérieur, au front, et en femmes à l’intérieur, dans les appartements et les maisons, est abolie.

Enfin, une entrevue avec l’écrivain voyageur Björn Larsson, spécialiste de Simone de Beauvoir, à laquelle il a consacré sa thèse « La Réception des Mandarins : Le roman de Simone de Beauvoir face à la critique littéraire en France » (Université de Lund, 1988). Parfaitement francophone et francophile, Björn Larsson a construit une œuvre multiple, avec pour fil conducteur un Besoin de liberté (titre de son ouvrage de 2006) qui brise le conformisme ambiant et fait éclater les faux-semblants de nos sociétés occidentales, qu’il s’agisse de la France du Mauvais Œil (1999) ou de la Suède de La Véritable Histoire d’Inga Andersson (2002), sans tomber dans la caricature.

La liberté est également un des moteurs existentiels de Simone de Beauvoir et de ses personnages romanesques, avec toujours cette question : la liberté, pour quoi faire ? L’écrivaine répond, entre autres : pour voir comment les autres vivent. C’est aussi un des buts de l’écrivain Björn Larsson que de faire exister des personnages confrontés à l’autre, sur leur sol natal ou dans un pays étranger. Le tout, afin de ne rentrer dans aucune des cases voulues par la société et d’être soi-même, en liberté, en retour.

L’influence de Beauvoir sur Larsson est subtile mais présente dans ses personnages féminins, qui refusent le statut d’objet, qui s’impliquent dans la politique. Ce sont aussi des femmes qui ont un goût de finitude et qui vont jusqu’au meurtre. Tout cela sans tomber dans la misogynie, ni pour Beauvoir, ni pour Larsson. Tous deux envisagent les femmes et les personnages féminins comme des êtres à part entière, à égal des hommes, même si leur situation dans le monde est inégalitaire. Côté hommes, Björn Larsson insiste sur la singularité de ses personnages masculins, qui tendent à exprimer une particularité de l’humanité, contrairement à ceux de Beauvoir, analysés par Larsson comme « trop réels ». Certains des personnages masculins de Björn Larsson sont aussi des rêveurs, qui changent les autres par leur puissance imaginative – une posture auctoriale, en somme.

L’importance de Simone de Beauvoir sur l’œuvre larssonienne est à l’ordre du jour, puis l’écrivain voyageur nous offre la primeur de son nouvel opus, The Story of the Human and not so Human being, où souffle l’esprit de l’existentialisme beauvoirien.

À lire :

Tiphaine Martin, « Les Orientales de Beauvoir : des voyages uniquement politiques ? » URL: https://vadmc.hypotheses.org/2510

Heci Regina Candiani, « Simone de Beauvoir au Brésil : dévoilements croisés » URL: https://vadmc.hypotheses.org/5656

Barbara Klaw, « Le Paris de L’Invitée de Simone de Beauvoir : du réel à l’imaginaire » URL: https://vadmc.hypotheses.org/2565

Tiphaine Martin, Björn Larsson, « Le Goût des autres. Interview de Björn Larsson » URL : https://vadmc.hypotheses.org/2626

Tiphaine Martin

[1] Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 8.

[2] Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 136.

[3] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 12.

[4] Simone de Beauvoir, Cahiers de jeunesse, Paris, Gallimard, 2008, p. 692.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, un monde de voyages. Introduction », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/2471