Archives par étiquette : Guerres coloniales

Antimilitarisme (2) Les Sunlights VADMC.001

Antimilitarisme (2) : Les Sunlights

Le groupe français Les Sunlights écrit ses propres chansons pacifistes tout en s’inscrivant dans une tradition antimilitariste française, en reprenant « Le Déserteur » de Boris Vian (1954). Ce trio a écrit et composé « Ne joue pas au soldat » (1967), « Pourquoi » (1968), « Plus jamais ça » (2002).

Dans ces trois compositions originales, le groupe franco-sarde dénonce la responsabilité des dirigeants politiques dans le déclenchement des conflits armés qui se succèdent après la Seconde Guerre mondiale. Pacifiste, il souligne la militarisation de la jeunesse et la répétition des hécatombes. Après nos analyses de Maxime Le Forestier et de Jean Ferrat sur les guerres coloniales françaises, place donc aux Sunlights. Il ne s’agit plus seulement de dénoncer une guerre particulière, dont celle du Vietnam, mais la logique guerrière elle-même. Les chansons en deviennent plus universelles.

Le refus de la guerre et le pacifisme sont de toutes les époques, comme le montre les dates des chansons antimilitaristes des Sunlights, avec un point de vue diffracté, qui compose un tout pour la solidarité et l’entente entre les peuples. Après la reprise du « Déserteur » et son refus individuel de participer à la guerre (d’Indochine, et de n’importe quel conflit), « Ne joue pas au soldat » montre un refus parental de fabriquer des soldats. « Pourquoi » est une interrogation sur les causes de la guerre, et « Plus jamais ça » exprime le souhait qu’elle ne recommence jamais.

Ces chansons soulignent également que les hommes, premiers en ligne dans les conflits, ne sont pas tous pour quitter les leurs, ni pour aller tuer d’autres hommes, voire des femmes et des enfants – pensons effectivement à la guerre d’Indochine, à celles en Afrique du Nord, puis à nouveau au Vietnam, puis… jusqu’à l’invasion de l’Afghanistan en 2001, sous couvert de l’attaque terroriste islamiste des Twins Towers, le onze septembre 2001. Et tant d’autres guerres.

Les Sunlights ne posent pas aux guerriers assoiffés de sang et de pouvoir colonial et autre. Au contraire, ces chansons mettent en scène des hommes qui refusent la virilité traditionnelle, tant française qu’italienne, tout en pestant contre l’éducation genrée, dans « Ne joue pas au soldat » : 

Faut-il que les parents

N’aient rien dans les méninges

Les soirs de carnaval

Pour déguiser encore

Leurs enfants en poilus

Comme des petits singes

Si l’imaginaire convoqué ici est celui de la Première Guerre mondiale, par la référence au « poilu », il est tout à fait possible d’universaliser cette dénonciation du militarisme éducatif. Non, l’espace festif n’est pas fait pour la gloriole sanglante ! Et les parents n’ont pas à éduquer leurs fils à devenir des brutes. Cette réflexion rejoint notre témoignage sur la Journée d’appel de préparation à la défense (J.A.P.D.), où nous analysions déjà la manière dont les institutions participent à la diffusion d’un imaginaire militaire.

Prolongeons ce fil antimilitariste en rappelant que la violence masculine ne s’exerce pas uniquement contre des personnes d’une autre nationalité ou de la même nationalité, mais également sur les êtres du quotidien : femme, fille, fils, animaux.

Si les Sunlights savent divertir leur public avec des chansons festives comme « Cassez la baraque » (1971), ils n’abandonnent jamais totalement leur regard critique sur le monde. Leur répertoire rappelle que la chanson populaire peut aussi devenir un outil de réflexion et de résistance.

Va bè… on entonne toutes ces chansons en chœur, en se donnant la main ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Antimilitarisme (2) : Les Sunlights », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32321

Le Jeune Homme Annie Ernaux

Désir pas mort, Le Jeune Homme d’Annie Ernaux

Loin, très loin d’un chant du cygne et d’un adieu à la sexualité, Le Jeune Homme d’Annie Ernaux irradie de désir. Alors que dans Mémoire de fille (2016) l’autrice rendait implicitement hommage à Simone de Beauvoir et à ses Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), nous sommes ici très loin – et c’est tant mieux – de la conclusion désenchantée de La Force des choses (1963) : « Jamais plus un homme. Maintenant, autant que mon corps mon imagination en a pris son parti. » Ce n’est heureusement pas le cas d’Annie Ernaux.

Il est vrai que Beauvoir, en écrivant La Force des choses, enterre à la fois plus de quinze ans de guerres coloniales (Madagascar, Indochine, Afrique de l’Ouest, Afrique du Nord), sa relation tourmentée et passionnée avec l’écrivain Nelson Algren, son « crocodile » de Chicago, et son compagnonnage de sept ans avec le journaliste et futur cinéaste Claude Lanzmann, son cadet de dix-sept ans.

Annie Ernaux, elle, n’enterre rien, elle écrit. Car, comme chez Proust, l’écrit fixe le vécu et le transforme en récit, lui donnant alors son plein sens.

Sens de la saveur des jours avec ce lecteur devenu amant, telle une nouvelle Marguerite Duras avec un nouvel Yann Andréa Steiner, mais sans le côté sadomasochiste de cette relation. Annie Ernaux, elle, fait référence à Théorème de Pasolini (1968) et à son « ange révélateur ».

Sens de la musique qu’on n’entend plus dans le studio du jeune homme, car le désir est à son point d’incandescence.

Sens de la gêne retrouvée, celle, passée, de l’enfance d’Annie Ernaux et celle, présente, du jeune homme. D’où les sacs de nourriture apportées par l’amante à son étudiant, à son « ouvreur du temps ». L’écrivaine précise qu’elle n’envisage pas d’avenir à cette relation, sexe et nourriture se lient alors pour attacher le couple dans un présent répété, celui des visites régulières d’Annie Ernaux à Rouen.

L’alimentation devient aussi une manière d’afficher leur désir réciproque. La sortie au restaurant, scène type des comédies romantiques – avec des clichés de clichés de clichés (bougies et nappe blanche ou nappe à carreaux, selon le standing du couple) – devient l’occasion pour Annie Ernaux de se moquer physiquement, avec son corps plus âgé que celui de son petit ami, des diktats sexistes. Elle souligne que les couples incestueux homme âgé-jeune femme passent inaperçus et ne sont pas remis en question par des regards fielleux, contrairement au sien.

Mêler sexe et nourriture ne va pas de soi, il dépend de l’avis des autres, de celui de la société. Le patriarcat ne supporte toujours pas qu’une femme soit plus âgée que son compagnon, et les jeunes générations ne sont hélas pas en reste, elles qui draguent ce jeune homme-là sous le nez d’Annie Ernaux. Mais l’effet est contraire à celui attendu : le couple ne se défait pas, et Annie Ernaux éprouve un « sentiment de victoire » à défier les conventions mortifères, que ce soit au restaurant ou à l’extérieur de l’extérieur, sur la jetée de Fécamp.  Sens du désir encore plus fort après de telles épreuves, parfum de jouer avec les non-dits et les interdits.

Il est aussi possible de rester en vie, bien portante, désirante, écrivaine, après un tel amour. Pas de torrents de larmes de son côté , pas d’amertume ni de mort (Harold et Maude, de Colin Higgins, pourtant pionnier, se termine par le suicide volontaire de l’héroïne). Désir d’écrire, de vivre sa vie, encore et toujours.

Écrire pour (re)vivre et faire vivre cette relation, superbe pied-de-nez aux conventions patriarcales.

 

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Désir pas mort, Le Jeune Homme d’Annie Ernaux  », Voyages autour de mon cerveau, mai 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/5386