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Les mouches du remords Gustave Lerouge, Jean-Paul Sartre VADMC

Les mouches du remords : Gustave Le Rouge, Jean-Paul Sartre

Quand on est criminel ou complice d’un criminel, parfois le remords affleure. Si c’est le cas, ledit remords peut se manifester sous la forme de mouches bourdonnantes. C’est le cas dans le roman Le Mystérieux Docteur Cornélius (Gustave Le Rouge, 1913) et dans la pièce de théâtre Les Mouches (Jean-Paul Sartre, 1943). Nous sommes loin de la belle mouche Jupiter, dans l’opéra-bouffe de Jacques Offenbach, Hector Crémieux et Ludovic Halévy, Orphée aux Enfers (1858).

L’assassin récidiviste Baruch Jordell, enfin capturé à la fin du roman de Le Rouge, se sent gagné par des hallucinations (Gustave Le Rouge, Le Mystérieux Docteur Cornélius, Paris, Bouquins, 1986, p. 749, 750) :

Dans ce silence profond, dans ces épaisses ténèbres, il entendait les battements de son cœur sonner à grands coups sourds dans sa poitrine. Il lui sembla ensuite que des voix chuchotaient à son oreille. En même temps, l’obscurité s’animait de toutes sortes de figures grimaçantes dont l’aspect se modifiait sans cesse et qui voletaient, en tourbillonnant, tout autour de lui.

C’était, à certains instants, comme des milliers de mouches de feu douées d’un rapide mouvement de vibration ; puis ces points lumineux se réunirent pour former d’innombrables mains sanglantes, qui toutes se tendaient vers son visage et le désignaient l’index tendu, comme pour dire : “C’est lui !”

– La Main Rouge ! bégaya-t-il éperdu de terreur.

Il lui semblait que ces mains, de minute en minute plus nombreuses et plus menaçantes, lui sautaient sur les épaules, lui tiraient les cheveux, se suspendaient aux basques de son habit ou se promenaient lentement sur son visage, en lui procurant la même sensation que s’il eût été frôlé par l’aile d’une chauve-souris. (…)

Aux mains sanglantes qui tournoyaient autour de lui comme des oiseaux de mauvais augure, avaient succédé des faces grimaçantes, qui le regardaient avec des hideux sourires, et parmi lesquelles il reconnaissait les physionomies de quelques-unes de ses victimes.

Étonnement, ses divagations prennent surtout la forme de la société secrète dont il fait partie, la Main Rouge. C’est seulement dans un second temps qu’il aperçoit certaines de ses victimes. Baruch l’Amerloque est un dur à cuire, ancêtre des gangsters des romans noirs et des films noirs nord-américains des années trente à cinquante. Par conséquent, Baruch a du mal à éprouver du remords, qui l’envahit progressivement. Ça commence par ses oreilles, avant de gagner ses yeux. Il est ainsi physiquement encerclé, à l’instar de l’homme dessiné par le peintre espagnol Francisco de Goya, dans sa fameuse gravure « Le sommeil de la raison produit des monstres » (« El sueño de la razón produce monstruos », 1797/1799, série Los Caprichos).

Baruch est doublement encerclé, d’abord par les murs de sa geôle, puis par lesdites « figures grimaçantes (…) volet[ant], en tourbillonnant, tout autour de lui. » Il ne peut plus échapper à ses pensées désagréables. Le bruit s’intensifie, l’image se précise. Les mouches deviennent visibles et plus bruyantes, tout comme l’affiliation de Baruch à la Main Rouge a intensifié ses meurtres et l’a fait plonger à jamais dans le Mal. C’est pour cette raison, peut-être, que ces mains bourdonnantes s’agrippent à lui, comme dans un conte fantastique de Guy de Maupassant (songeons à « La Main », 1883, au « Horla », 1887). Symboles sanglants de ses meurtres, elles ne le lâchent pas.

Telles aussi les mouches qui vivent grassement dans la ville d’Argos, en Grèce, depuis quinze ans que le roi Agamemnon a été assassiné à son retour de Troie, par sa femme Clytemnestre et son amant Égisthe. Les mouches ne s’attaquent pas qu’aux meurtriers, elles s’intéressent également à l’ensemble de la population argienne. La cité entière est confite dans la repentance, pour le crime royal et pour ses propres délits individuels. Les mouches sont les servantes zélées de Jupiter, le roi des dieux, qui entend ainsi maintenir son pouvoir sur Argos et les Argien·nes. Plongé·es dans le remords, les habitant·es ne pensent pas à se débarrasser des dieux, dont Jupiter. Vautré·es dans le repentir, elles et ils n’ont pas, non plus, à penser et à vivre par eux-mêmes, ce qui leur offre la sécurité de la médiocrité existentielle.

Rappelons que cette pièce a été créée au plus sombre de l’Occupation, avec un maréchal Pétain (Égisthe) collaborant avec Hitler (Jupiter), fustigeant, entre autres, « l’esprit de jouissance » d’avant-guerre, demandant aux Français·es de courber l’échine devant les Nazis et de ne pas écouter les résistant·es (Oreste) qui les veulent, et se veulent, libres.

Si Oreste libère sa ville natale d’Égisthe et de Clytemnestre, il ne sauve pas sa sœur Électre, qui préfère finalement plonger dans le remords, elle qui en était jusqu’alors exempte (acte III, scène  III) :

(…) mais tu m’as plongée dans le sang, je suis rouge comme un bœuf écorché ; toutes les mouches sont après moi, les voraces, et mon cœur est une ruche horrible ! (…) Tu ne m’offres que le malheur et le dégoût. (…) Au secours ! Jupiter, roi des Dieux et des hommes, mon roi, prends-moi dans tes bras, emporte-moi, protège-moi. Je suivrai ta loi, je serai ton esclave et ta chose (…). Défends-moi contre les mouches, contre mon frère, contre moi-même, ne me laisse pas seule, je consacrerai ma vie entière à l’expiation. Je me repens, Jupiter, je me repens.

Électre se réfugie dans la facilité de l’obéissance, alors qu’elle n’a plus rien à craindre et qu’elle n’a commis aucun meurtre. Est-ce une chute définitive, ou un mauvais moment qui passera ? La pièce ne le dit pas. Sartre fait entrer ses personnages dans un schéma sexiste classique, avec un homme valeureux et une femme faible.

Rappelons cependant que la compagne de Sartre, l’autrice Simone de Beauvoir, analyse ainsi la condition féminine, dans son essai de 1949, Le Deuxième Sexe (édition utilisée : Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. Tome I, Paris, Gallimard, 2000, p. 395) :

Ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui il est très difficile aux femmes d’assumer à la fois leur condition d’individu autonome et leur destin féminin ; c’est là la source de ces maladresses, de ces malaises qui les font parfois considérer comme « un sexe perdu ». Et sans doute il est plus confortable de subir un aveugle esclavage que de travailler à s’affranchir : les morts aussi sont mieux adaptés à la terre que les vivants.

Selon l’essayiste, la position des femmes est très inconfortable, elles sont tiraillées entre des aspirations différentes : leur besoin de liberté et l’éducation genrée qu’elles reçoivent, qui les incitent à la passivité. La fin de la citation, tranchante, rappelle que nous sommes très près des horreurs de l’Occupation, notamment celles de la Shoah et des résistant·es fusillé·es. Si nous suivons Beauvoir, le personnage d’Électre ne serait pas tant sexiste que réaliste.

Leur confère Anouilh préfère, quant à lui, un an après Les Mouches, valoriser Antigone, autre héroïne antique, dans sa pièce éponyme (1944). Électre éprouve, comme Baruch Jordell, des sensations physiques précises. Non seulement les mouches sont autour d’Électre, mais encore elles entrent dans son corps, dans son cœur – où elles se transforment en abeilles (voir la fin de la scène VIII de l’acte II et la scène première de l’acte III).

Les mouches, servantes zélées de Jupiter, poussent Électre dans les bras de roi des dieux, c’est-à-dire qu’elle abandonne ses tentatives de résistance pour devenir une bonne collaboratrice (des dieux, de la religion quelle qu’elle soit, de la société la plus passive et la plus morne, des nazis). Alors oui, Goya a bien raison : « Le sommeil de la raison produit des monstres ». Où est-il, le chemin de la raison, donc de la liberté ? Est-ce celui proposé par Oreste dans sa tirade finale, celui qu’il veut faire emprunter aux Argien·nes ? Ou y en a-t-il autant que d’habitant·es ?

Ainsi, criminel et complice de meurtre se rejoignent dans leur aptitude à laisser entrer les mouches en eux, si les motifs qui les poussent au remords diffèrent. Le sens que leurs auteurs donnent au remords est également différent : justice immanente chez Le Rouge, faiblesse de la raison chez Sartre.

Fredonnons plutôt un air d’Offenbach…

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Les mouches du remords : Gustave Le Rouge, Jean-Paul Sartre », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/27308

Interview Jean-Yves Loriot VADMC

 Alphonse Allais, l’homme au musée – Interview du Conservateur-guide-homme d’entretien du Petit musée d’Alphonse à Honfleur, Jean-Yves Loriot

Nous remercions l’humoriste Alphonse Allais de nous avoir reçues en son domaine Le Petit Musée d’Alphonse, sis à Honfleur, dans le Calva-d’os (site en fin d’article) – le plus petit musée de France.

Crédit photographique : ©Isabelle Scotta

Lors de ce moment hors du temps, entre début du vingtième siècle et vingt-cinquième année du vingt-et-unième siècle, Alphonse Allais est venu à notre rencontre, vêtu d’un seyant costume gris perle, cravate noire, moustache et cheveux lissés. Courtoisement, il nous offre une absinthe, que nous refusons poliment, préférant notre gourde eau gazeuse-citron yuzu. Après avoir satisfait sa curiosité sur la société française du vingt-et-unième siècle, et lui avoir proposé de goûter notre mélange gourdé, ce qu’il refuse, étant membre du Club des Hydropathes (trolleurs d’eau), nous entrons dans le vif du sujet :

Tiphaine Martin – Monsieur Allais, nos lecteurs et lectrices voudraient savoir qui vous êtes, en quelques lignes.

Alphonse Allais – C’est entendu, Mademoiselle Séverine…

T.M. – … Madame Martin…

A.A. – Madame Martin, je suis un personnage dont on n’a pas pu discerner le caractère. Même mes amis avaient du mal à faire la part entre la vérité vraie et la fausse, la menterie, les mystifications. Comme la plupart des humoristes, je suis taciturne, assez mal dans mon être intérieur, d’une grande sensibilité.

Je passe beaucoup de temps aux terrasses des cafés, je suis donc un grand observateur. J’écris des chroniques quotidiennes dans les journaux, en ces temps sans radio, sans télévision et sans Internet. Je considère que mes meilleures chroniques sont celles que j’ai écrites au temps du Chat noir. Toutes mes chroniques ne sont pas humoristiques. Je suis un grand admirateur et lecteur de Guy de Maupassant, d’Edgar Allan Poe et de Marc Twain.

T.M. – Je vous remercie infiniment. Maintenant, que souhaitez-vous que nous retenions de votre œuvre au vingt-et-unième siècle ?

A.A. – À mon époque, la fin du dix-neuvième siècle, cette « Belle Époque » dont mon successeur Pierre Dac a écrit qu’« on a toujours omis de dire pour qui [elle était belle] », c’est l’explosion des grandes et petites inventions. Je me plais à mystifier les autres par mes inventions, qui ne riment à rien la majeure partie du temps. Ceci dit, je suis également un précurseur, par exemple dans les débuts de l’automobile, j’ai imaginé un grand viaduc, ancêtre de vos autoroutes, pour le passage unique des voitures. Donc, mes inventions qui ne riment à rien : les boulettes de miel et de bismuth pour constiper les mouches, évitant ainsi de mauvaises salissures au plafond, les timbres-poste pharmaceutiques imprégnés de solutions balsamiques ou constipatoires permettant aux fonctionnaires de se soigner en léchant les timbres. Et pour les petites gourmandes, de la gomme édulcorée à la fraise ou à la framboise ! 

Je me demande d’ailleurs si l’écrivain Roald Dahl ne m’a pas lu, lui qui a imaginé comme invention du chocolatier Willy Wonka un papier peint aux fruits (Charlie et la chocolaterie, 1964) ?

T.M. – Pourquoi ce musée et ce site qui vous est consacré ? Qui s’en occupe ?

A.A. – Ce Petit Musée a été créé parce que Jean-Yves Loriot a travaillé pendant quarante ans dans pharmacie où j’ai vécu, puisque mon père était pharmacien. C’est un musée décor, un prétexte pour me rendre hommage. Certaines de mes inventions ont été matérialisées par Jean-Yves Loriot avec des matériaux d’époque.

Le Petit Musée possède des pièces d’exception, de ma collection particulière : le crâne de Voltaire enfant, le vrai morceau de la fausse croix et une tasse avec l’anse à gauche fabriquée spécialement pour un empereur Ming qui était gaucher. 

Une fois la pharmacie fermée définitivement, le Petit Musée s’est déplacé dans un nouveau site, à Honfleur, en 2019. Comme les grands musées du monde accueillent des expositions temporaires dans une ou deux salles, ce petit musée se devait d’accueillir des expositions intemporelles… sur une étagère. Actuellement, cette étagère reçoit « Le musée des Incroyables, mais pourtant (presque) vrais », où l’on peut admirer le dernier râle en bouteille de Félix Faure (oui, celui qui aimait beaucoup César et Pompée), une mèche de cheveux de la mère du Soldat Inconnu, et tant d’autres merveilles.

Le site (cf. fin d’article) est dédié aux activités des admirateurs inconditionnels d’Alphonse Allais : l’Académie, l’association, le musée, le bulletin, la presse.

Jean-Yves Loriot est membre de l’Académie Alphonse Allais, dont font partie de nombreuses personnalités du monde des médias, du spectacle et du cinéma : Nelson Monfort, Claude Lelouch, Pierre Arditi, Antoine Dulery, Annie Duperey, Christiane Bopp…

T.M. – Avez-vous prévu des séjours d’écriture pour les humoristes en herbe ? Des soirées avec les hologrammes de vos amis parisiens du Chat Noir ? Steinlen, Rodolphe Salis, Aristide Bruant… ? Et, une ouverture aux femmes ? Par exemple votre consœur des Nouettes, dans l’Orne, la comtesse Sophie de Ségur née Rostopchine ?

A.A. – Ah, ne faites pas votre femme émancipée, Mademoiselle… Madame je-ne-sais-quoi ! Nous n’avons jamais refusé l’entrée aux femmes au Chat noir, ni ici, à Honfleur.

Notre actualité est la suivante : deux expositions à Paris, dans une galerie d’art, « Iconoclaste Galerie » ;   dans un avenir prochain, la « Commissaire générale pour l’extension et le développement », Sabrina Rasolo reconstituera le « Bal des Incohérents » ; en mai prochain, le collège Alphonse Allais de Honfleur recevra le Petit musée pour une exposition temporaire et chaque trimestre, sont organisées des rencontres avec des signatures connues du spectacle, du cinéma, des auteurs…

T.M. – Le mot du début de la suite ?

A.A. – …………………………………………… (cette ligne de pointillés pour résumer ma pensée). 

Sites :

Allaisviens : https://www.allaisviens.fr

Boîte Allais :  http://www.boiteallais.fr/

Instagram du Petit musée : @museealphonseallais

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Jean-Yves Loriot, « Alphonse Allais, l’homme au musée – Interview du Conservateur-guide-homme d’entretien du Petit musée d’Alphonse à Honfleur Jean-Yves Loriot », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/20937

 

‎Chirurgie esthétique 1900 VADMC

Chirurgie esthétique 1900

La Belle Époque et ses froufrous délicats n’ont pas fini de faire rêver ni de produire des œuvres de fiction. Cependant, certains auteurs vivant au début du vingtième siècle n’étaient pas du même avis. Ainsi, les écrivains policiers Gaston Leroux, dans sa pentalogie des Chéri-Bibi (1912-1925), et Gustave Le Rouge, dans son Mystérieux Docteur Cornélius (1912-1913), sont très critiques vis-à-vis de la société occidentale de leur époque.

Si Le Rouge choisit le continent nord-américain pour y parler de la course à l’argent et au profit, et la Bretagne pour la partie scientifique de son roman, Leroux s’inscrit dans la tradition de Guy de Maupassant et de Maurice Leblanc en campant une large partie de son intrigue en Normandie. Ses hobereaux violeurs, menteurs et assassins n’ont rien à envier aux bourgeois aux appétits débordants décrits avec âpreté par Maupassant et Leblanc. Toute cette littérature, contemporaine des travaux de Sigmund Freud sur l’inconscient, les pulsions et les fantasmes, mélange avec bonheur critique sociale, enquête policière et analyse psychanalytique, en brassant les thèmes antiques d’Abel et Caïn (Le Rouge), d’Œdipe (Le Rouge et Leroux) et de la destinée immuablement tragique (Leroux). Le psychanalyste viennois et les écrivains français se rejoignent alors  dans leurs observations des motivations humaines, du pire au meilleur, en attendant la déflagration de la Première Guerre mondiale.

Le Rouge campe un malfaiteur, le Docteur Cornélius, qui détourne la médecine pour devenir « le sculpteur de chair humaine », tandis que Léroux met en scène l’affreux Kanak, médecin devenu criminel anthropophage (clichés racistes bonjour) :

Entre cent autres, on citait particulièrement le cas du brave colonel Mac Dolmar qui, atteint d’un shrapnell pendant la guerre des Philippines, avait été totalement défiguré, privé du nez et de la moitié du visage. Le Dr Cornélius avait si bien restauré cette physionomie démantelée que c’est à peine s’il restait trace de l’épouvantable mutilation. Ainsi le Dr Cornélius Kramm n’était désigné que sous le surnom de rajeunisseur ou de « sculpteur de chair humaine1 ».

(…) le Kanak (…) condamné à dix ans de travaux forcés, pour n’avoir pas voulu dire à quoi lui servaient les lanières de chair qu’il venait de découper sur un de ses clients encore vivant, retenu de force chez lui et attaché sur son canapé de cuir… Eh bien, le Kanak travaillait dans son métier. Carne morte ou chair vivante, tous les marchands de mort subite la tripote : ça ne leur fait pas peur2 !

Ces deux honorables praticiens mettent leur science au service du mal : Cornélius en donnant à l’assassin et au presque fratricide et parricide Baruch Jorgell l’apparence du naïf Joë Dorgan, qu’il transforme en Baruch Jorgell après l’avoir enlevé, le Kanak en transformant le criminel (malgré lui, mais criminel tout de même) Chéri-Bibi en Marquis du Touchais, un noble débauché qui se révèle être un assassin et un parricide.

Les deux écrivains font état des affres psychologiques dans lesquels sont plongés ces personnages, chirurgiens esthétiques non inclus : Baruch Jorgell a des hallucinations de plus en plus prononcées, symptômes physiques de sa culpabilité, qui l’empêchent de se comporter comme le gentil Joë, sans compter que son regard reste celui de l’assassin qu’il est, c’est-à-dire dur ; Joë Dorgan, de son côté, se débat contre son apparence physique qui le condamne au Lunatic-Asylum  (hôpital psychiatrique dont le docteur Cornélius est le propriétaire) puis à la réclusion, avant d’être sauvé par sa véritable signature, qu’il écrit machinalement, à la demande de l’excentrique Lord Burydan, puis par la preuve des rayons X du bon savant le professeur Bondonnat, qui révèlent les manipulations chirurgicales de Cornélius ; Chéri-Bibi, ayant découvert les véritables agissements du Marquis, qu’il a tué tout comme le Kanak, s’immole par le feu qui dévore ses faux traits, puis se fait renvoyer au bagne sous sa véritable identité de Chéri-Bibi.

Les inventions de Le Rouge et de Leroux montrent la profondeur des questionnements philosophiques et moraux qui traversent la société à la veille de la Première Guerre mondiale, en face des progrès scientifiques et de leurs possibles dérives. Les avancées dans ce domaine avant le conflit permettront cependant de sauver des vies et de reconstruire corps et visages pendant et après la guerre, notamment grâce aux travaux de la chirurgienne Suzanne Noël3. La noirceur décryptée par Le Rouge et Leroux se transforme en élan vital.

 

1 Gustave Le Rouge, Le Mystérieux Docteur Cornélius, Paris, Bouquins, 1986, p. 136.

2 Gaston Leroux, Les Cages flottantes, Paris, Le Livre de Poche, 1974, p. 7.

3 https://www.radiofrance.fr/franceculture/suzanne-noel-pionniere-feministe-de-la-chirurgie-esthetique-6046010

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Chirurgie esthétique 1900 », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/11431