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Pas fraternel 4 La Dernière Énigme VADMC.001

Pas fraternel (4) : La Dernière Énigme

C’est vraiment chic de se retrouver sur le sol natal après toutes ces belles années en Nouvelle-Zélande. Et ce, à tout jamais. Il ne reste plus qu’à trouver une maison où vivre avec Gilles. Gwenda est toute contente de l’avoir trouvée, leur demeure familiale, dans la campagne anglaise. Mais, comme nous sommes dans un roman policier, La Dernière Énigme (Agatha Christie, Sleeping Murder: Miss Marple’s Last Case, 1940/1976), ladite maison est étrange et le court séjour à Londres de Gwenda n’arrange rien.

Car Gwenda connaît cette maison. Sans savoir qu’elle la connaît. Elle sait où se trouvait une porte qui a été condamnée, quel papier peint recouvrait autrefois un mur, et se souvient progressivement d’un escalier et d’un cadavre. À Londres, une représentation de La Duchesse d’Amalfi (John Webster, The Duchess of Malfi, 1614), dont Christie ne nous donne le titre qu’à la fin du roman, fait brutalement ressurgir une phrase entendue autrefois et la vision d’une femme morte au pied de l’escalier. Jolie mise en abyme théâtrale d’un meurtre enfoui dans la mémoire. Seul subsiste un prénom : Helen.

Heureusement pour Gwenda, la détective Miss Marple va dénouer les fils de cette vieille affaire familiale. La Dernière Énigme appartient ainsi à une catégorie relativement rare chez Christie : le cold case, l’enquête sur un crime ancien, comme dans Cinq Petits Cochons (Five Little Pigs, 1942) et, beaucoup plus tard, Une mémoire d’éléphant (Elephants Can Remember, 1972), deux enquêtes d’Hercule Poirot. Ici, il ne s’agit pas seulement de savoir qui a tué, mais de reconstituer des souvenirs déformés ou incomplets et de faire parler un passé que tout le monde croyait définitivement enterré.

Cette vieille affaire est basée sur l’inceste, mais elle fait également appel au gaslighting, cette technique de manipulation qui consiste à persuader une personne que ses perceptions, ses souvenirs ou son jugement sont faux, jusqu’à la faire douter de sa propre santé mentale. Christie décrit le mécanisme sans employer, bien entendu, notre vocabulaire actuel. Ici, la victime de cette technique patriarcale est aussi un homme.

Le criminel procède en différents temps. D’abord, continuer à être, en apparence, un bon frère et un beau-frère admirable. Le docteur Kennedy dispose même d’un avantage supplémentaire : son statut de médecin lui confère autorité et respectabilité. Il peut parler des autres, de leur santé physique ou mentale, et être cru.

Puis, il drogue progressivement son beau-frère, le major Halliday, avant et après le meurtre d’Helen, jusqu’à le persuader qu’il a lui-même tué son épouse, Helen, la sœur de Kennedy. Halliday finit par demander son internement. Kennedy continue alors à le droguer, et le major se suicide, convaincu d’être un meurtrier. Le docteur Kennedy ne se contente donc pas de dissimuler son propre crime : il fabrique un coupable.

Le procédé rappelle, avec des différences importantes, Cinq Petits Cochons. Caroline Crale, condamnée pour le meurtre de son mari Amyas, se laisse accuser parce qu’elle croit sa jeune sœur Angela coupable et qu’elle souhaite la protéger, comme une manière d’expier un geste violent qu’elle avait commis contre elle lorsqu’elles étaient plus jeunes. Dans La Dernière Énigme, le major Halliday ne décide pas lui-même de porter la culpabilité d’un autre : Kennedy construit méthodiquement sa conviction d’avoir tué Helen. Mais, dans les deux romans, Christie s’intéresse à une culpabilité qui ne correspond pas au crime commis, à la manière dont un être humain peut porter jusqu’au sacrifice la faute d’un autre.

Les deux romans se répondent également par leurs assassins. Dans Cinq Petits Cochons, Elsa Greer tue Amyas Crale lorsqu’elle comprend que l’homme dont elle est la maîtresse ne quittera pas sa femme pour elle. Pire encore, Caroline la plaint, elle, la jeune, la belle, la fringante, l’étincelante Elsa ! Sa jalousie, son orgueil et son incapacité à accepter le rejet la conduisent au meurtre. Et elle punit Caroline d’avoir osé la prendre en pitié, en la faisant accuser du meurtre d’Amyas. Dans La Dernière Énigme, le docteur Kennedy a enfoui son désir incestueux pour sa sœur Helen au plus profond de lui-même. Il préfère la tuer plutôt que d’accepter qu’elle lui échappe et vive avec un autre homme. Deux criminels très différents, mais deux personnages chez lesquels Christie fouille l’obsession, la possession et l’impossibilité d’accepter que l’être désiré puisse choisir sa propre vie.

Helen, elle, a compris depuis longtemps que quelque chose ne va pas (Agatha Christie, La Dernière Énigme, Paris, Le Masque, 1980, p. 245) : « Je crois que j’ai toujours eu peur de toi. » Elle le dit à son frère. Et Kennedy ne tue pas seulement Helen. Leonie, la nurse suisse, a vu quelque chose le soir du meurtre : elle doit disparaître. Elle meurt. Lorsque, des années plus tard, Gwenda et Gilles commencent à remuer le passé, Lily, ancienne femme de chambre, revient vers la demeure où elle travaillait et pense pouvoir apporter un témoignage. Elle est assassinée près de la gare.

Trois femmes : Helen, Leonie, Lily. Trois féminicides qui permettent au même homme de conserver son secret.

Kennedy brouille également les pistes en parlant de sa sœur selon des clichés sexistes. Helen serait une femme instable, légère, partie avec un homme. Or l’histoire des vêtements qu’elle aurait soi-disant emportés dans sa fuite ne tient pas : les habits laissés ou prétendument pris ne correspondent pas au comportement attendu d’une femme préparant réellement son départ. Le récit de la fuite d’Helen est une reconstruction masculine maladroite. Le meurtrier a inventé les gestes d’une femme qu’il ne comprend pas.

Il a surtout utilisé une position particulièrement commode : celle du frère protecteur. Plus Kennedy paraît respectable, attentionné et raisonnable, moins on songe à le soupçonner. Le frère qui devrait protéger est précisément celui dont Helen doit avoir peur. Difficile de faire plus « pas fraternel ».

Ce mécanisme du gaslighting n’est d’ailleurs pas isolé dans l’œuvre de Christie. Dans Le Major parlait trop (A Caribbean Mystery, 1964), autre enquête de Miss Marple, la manipulation psychologique et la fabrication de la folie féminine par un homme jouent également un rôle essentiel. Miss Marple, qui connaît trop bien la violence tapie derrière les apparences respectables, ne se laisse guère impressionner par les beaux discours et découvre le meurtrier.

Dans ce même roman, Christie fait dire à sa détective (Agatha Christie, Le Major parlait trop, Paris, Le Club des Masques, 1989, p. 9) :

Pourtant l’existence à la campagne était loin du tableau idyllique que son neveu et les ignorants de sa sorte imaginaient. (…) beaucoup d’histoires sentimentales légales ou illégales, viols, incestes, perversions de toutes sortes, quelques-unes même inconnues des austères et savants jeunes gens d’Oxford qui écrivent sur ce sujet.

Après avoir égratigné au passage le travail d’écrivain de romans noirs de son neveu, Miss Marple analyse avec finesse l’aveuglement de gens qui ne regardent que leurs livres, et non la réalité. Son analyse convient parfaitement à La Dernière Énigme. Derrière une jolie maison de la campagne anglaise, son jardin et la respectabilité des familles se cachent inceste, meurtre, manipulation et suicide provoqué.

Miss Marple a d’ailleurs une philosophie assez peu sentimentale de la confiance (Agatha Christie, La Dernière Énigme, op. cit., p. 248) :

Non (…), parce que vous croyiez ce qu’il vous racontait. Il est très dangereux de croire les gens. En ce qui me concerne, il y a bien des années que je ne donne plus dans ce travers.

Il ne suffit donc pas d’écouter ce que les gens disent d’eux-mêmes et des autres. Il faut confronter les récits, observer les actes, retrouver les témoins, et accepter que le frère admirable, le médecin respectable ou le proche serviable puisse être celui qui ment.

Et, comme souvent sur Voyages autour de mon cerveau, voyageons. Gwenda quitte l’Angleterre pour la Nouvelle-Zélande après le meurtre de sa belle-mère et juste avant l’internement de son père. Adulte et mariée, elle effectue le trajet inverse, de la Nouvelle-Zélande vers l’Angleterre, puis depuis Londres vers la campagne pour acheter une maison. Elle revient ensuite à Londres pour assister à la pièce de Webster qui provoque la remontée de ses souvenirs.

Pour Helen comme pour Leonie, le retour est associé à la mort. Helen voyage de la maison de son frère, en Inde, pour épouser William Fane, puis revient en Angleterre, où elle meurt. Leonie voyage de la Suisse vers l’Angleterre, puis repart. Elle meurt chez elle. Miss Marple quitte St Mary Mead pour Londres afin de voir son neveu Raymond, écrivain de romans policiers pleins de sang et de fureur, et son épouse Joan, peintre, puis se rend dans le village où habitent Gwenda et Gilles afin de les aider à résoudre le cold case. Lily, enfin, revient vers la demeure où elle travaillait autrefois et meurt près de la gare avant de pouvoir révéler ce qu’elle sait.

Les voyages ne sont donc pas nécessairement libérateurs. Certains personnages parcourent des milliers de kilomètres et sont rattrapés par le passé. Trois trajectoires féminines dessinent d’ailleurs un mouvement géographique similaire, mais aux issues opposées : Helen quitte l’Angleterre pour l’Inde, puis revient en Angleterre, où elle est assassinée ; Leonie quitte la Suisse pour l’Angleterre, puis regagne la Suisse, où elle meurt ; Gwenda, enfin, quitte enfant l’Angleterre pour la Nouvelle-Zélande avant de revenir, adulte, dans son pays natal.

Pour Helen et Leonie, le retour est ainsi associé à la mort. Pour Gwenda, au contraire, il permet la connaissance et la vie. Elle accomplit le même grand mouvement géographique en sens inverse : partie enfant d’Angleterre pour la Nouvelle-Zélande afin d’être éloignée du drame, elle revient adulte en Angleterre et peut enfin découvrir ce qui s’est réellement passé. Son retour n’est donc pas un enfermement dans le passé. Il permet d’en sortir.

Pour autant, la fin de La Dernière Énigme n’est pas extrêmement heureuse. Comment le serait-elle ? Helen, Leonie et Lily sont mortes. Le major Halliday s’est suicidé en se croyant meurtrier. Découvrir la vérité ne ressuscite personne.

Mais la fin est soulagée. Gwenda sait enfin ce qu’elle a vu lorsqu’elle était enfant. Son père n’était pas un assassin. Helen n’était pas la femme instable et volage décrite par son frère. Le véritable criminel est démasqué. La maison elle-même semble pouvoir être enfin aérée de l’horreur qui l’habitait.

Et surtout, une autre famille est en train de naître. Gwenda est enceinte, Gilles est auprès d’elle. Leur enfant pourra grandir dans cette maison où une famille avait autrefois été détruite, mais dont le crime et les mensonges ont enfin été mis au jour. Christie ne ressuscite pas les morts et ne répare pas miraculeusement le passé. Elle permet simplement aux vivants de reprendre leur place.

Après l’inceste, les féminicides, le gaslighting, la culpabilité fabriquée et les secrets de famille, une maison redevient une maison.

Non aux secrets, donc. Et vive les familles où l’on peut enfin vivre sans peur.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pas fraternel (4) : La Dernière Énigme », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33912

Endless Night. Le Mal qui n’en finit pas

Endless Night demeure sans doute l’un des romans les moins connus d’Agatha Christie, et probablement le plus réussi et le plus dérangeant. Le deuxième époux de l’écrivaine – Max Mallowan – avait même affirmé que c’était sans doute son roman favori1.

Publié en 1967 vers la fin des iconiques Swinging 60’s en Grande-Bretagne, ce roman exprime, pour Christie, le Zeitgeist de cette décennie qu’elle a du mal à appréhender, car si éloignée de l’entre-deux-guerres qui fut sa véritable heure de gloire, et les deux décennies de sa jeunesse de romancière et de femme. Si elle comprend de moins en moins cette époque moderne, elle se désespère de cette jeunesse consumériste aux dents longues dénuée du sens de la retenue et du devoir dans lequel elle avait été élevée. Une jeunesse qu’elle conçoit comme moralement appauvrie dont Michael Rogers en est un exemple terrifiant dans ses extrêmes et ses rêves fous2. Ne faut-il alors guère s’étonner de l’épigraphe choisie par Christie ? Une citation du très chrétien poète anglais William Blake, extraite des Augures d’Innoncence (Auguries of Innocence, 1863) :

Every night and every morn
Some to misery are born.
Every morn and every night
Some are born to sweet delight.
Some are born to sweet delight,
Some are born to endless night3.

Pour l’une des rares fois dans l’œuvre christienne, le protagoniste est issu des classes dites populaires et non de la bonne classe moyenne supérieure, ou même des classes plus élevées de la société britannique de l’époque. Une connaissance de Christie dira même que Mike Rogers est sans classe sociale, ou entre-classes4 tant son ambition meurtrière lui fait dépasser ses origines – qui ne sont clairement énoncées dans le roman, mais que l’on déduit par les tentatives, plutôt réussies, de l’autrice à retranscrire le parler des « classes inférieures » qu’elle avait glané en écoutant sa femme de ménage, ou tout simplement les Londoniens du « peuple » dans les transports, les cafés et les magasins5.

Le roman reprend la technique narrative révolutionnaire du Meurtre de Roger Ackroyd (1926), dans laquelle le narrateur est le meurtrier – ce qui est formellement interdit par le premier commandement du décalogue des romans policiers de Ronald Knox6. On pourra se dire ainsi que Christie, déjà âgée, ne savait comment se renouveler et reprenait alors de vieilles ficelles. Pourtant, ce roman est novateur car, comme le rappelle le journaliste et critique littéraire Sam Jordison, il est écrit au passé7, tel un testament maléfique dans lequel tout est joué et tout avait été planifié, et non comme un déroulé progressif classique de l’intrigue8. ll ajoute, fort justement, qu’il s’agit plus d’un « qui va y passer » que d’un « qui l’a fait »9. ll avance également que s’il est question ici d’un soi-disant conte de fée entre Mike Rogers et la riche héritière Ellie Goodman, le lecteur/la lectrice se trouve déjà projeté·e dans un après qui n’a rien d’être heureux10.

Il n’est pas question ici de donner un résumé du roman, nous laisserons aux lectrices et lecteurs le plaisir d’en découvrir l’intrigue diabolique détaillée. La trame en est effet fort simple. Mike Rogers, un jeune de vingt-deux ans issu de la frange un tant soit peu plus aisée de la classe populaire s’éprend d’une jeune américaine richissime de vingt-et-un ans. Grâce à elle, il va pouvoir accéder à son rêve de faire bâtir une demeure ultra moderne sur un terrain qu’il convoitait depuis longtemps : Gypsy’s Acre (L’arpent des tsiganes). Il s’agit aussi, en surface, d’une véritable histoire d’amour entre deux jeunes gens qui cherchent une vie différente : une vie plus aisée et hors de sa classe d’origine pour lui, une vie libérée des contraintes familiales et sociales pour elle. Ce qu’Ellie ignore, c’est qu’elle est l’objet d’une vaste manipulation meurtrière de la part de Michael et de Greta – sa dame de compagnie allemande –, qui est la maîtresse de son époux. Michael perdra tout à la fin, mais surtout son âme et la raison dans une nuit qui n’en finit pas, châtié non pas par les hommes mais par lui-même car il découvre qu’il aimait véritablement Ellie. Ellie perdra plus prosaïquement la vie, ainsi que la complice de Michael et deux autres personnages encombrants.

Dans notre époque puritaine et de l’effacement, on pourra détester les clichés contre les Roms et autres gens du voyage, l’héroïne riche qui est, bien entendu, juive et dont le véritable nom est Guttman11, le classisme et le moralisme de l’écrivaine. On pourra épurer ses livres des passages compromettants comme l’usage en devient fréquent depuis quelques années. Ce serait alors ignorer les paradoxes et les ambiguïtés de Christie. Nous pourrions, au contraire, lire Endless Nightcomme un avertissement de l’écrivaine contre les sociétés occidentales dans lesquelles certaines et certains d’entre nous vivons actuellement. Mike Rogers dans sa noirceur sans rédemption ne représenterait-il pas l’homme en quête de biens matériels ? Ne serait-il pas l’annonce de l’individualiste forcené devant lequel tout doit plier ? Malgré ses préjugés, Agatha Christie était aussi une moraliste et une fine observatrice du monde qui l’entourait. L’après-guerre en Grande-Bretagne n’avait été aucunement les lendemains qui chantent dans un pays exsangue et en proie aux restrictions de toutes sortes pendant dix ans après la fin des hostilités. Comme Muriel Spark l’écrit avec humour dans son roman Girls of Slender Means : « Long ago in 1945 all the nice people in England were poor, allowing for exceptions (…) All the nice people were poor; at least, that was a general axiom, the best of the rich being poor in spirit. »12. Un certain égalitarisme pauvre s’était installé dans le pays que les années soixante ont vite balayé par un consumérisme effréné dont Mike Rogers semble s’ériger en modèle diabolique selon Christie. Les jeunes des classes populaires désiraient alors dépasser leur condition sociale – qui avait été longtemps prédéterminée par le très rigide « class system » britannique – et accéder à certains luxes qui leur avaient été autrefois refusés.

Laura Thompson – l’une des biographes de Christie – affirme que Mike Rogers n’est pas simplement un psychopathe ; Christie avait compris son charme, ses envies, son déracinement, son égotisme, mais également sa croyance chevillée au corps qu’il pouvait créer sa propre destinée, et que d’atteindre un désir est égal au contentement13. La chute – au sens biblique du terme – de Mike Rogers se résume parfaitement au dernier segment de ce passage : un désir ne peut uniquement apporter le bonheur. En écoutant les sirènes du consumérisme et de l’argent facile, on s’échoue inévitablement. On pourra, une fois encore, reproché à Christie sa vision High Society du monde dans laquelle les classes populaires devraient, sans doute, demeurer à leur place, au moins offre-t-elle une analyse psychologique profonde et glaçante des écueils de nos sociétés dites développées. Mike serait-il un Oreste moderne rattrapé par les Furies ? Il est un working-class hero froid et calculateur qui ne trouve ni joie ni contentement une fois son rêve obsessionnel accompli. La maison conçue par le pour ainsi dire moribond architecte Rudolf Santonix se referme sur lui et sur ses crimes : elle devient sa tombe morale et son mémento luciférien. Mike chute également parce qu’il ne possède ni la sagesse ni l’expérience requises, peu importe sa classe sociale d’origine.

Endless Night dépasse en profondeur bien des romans d’Agatha Christie car il souligne la très mince frontière entre le Bien et le Mal. Les différents meurtres semblent pour ainsi dire secondaires tant la psychologie de Mike Rogers prévaut. L’intérêt de la trame narratologique se place, comme le souligne intelligemment Sam Jordiso, dans la description d’un meurtre en train d’être commis14, et non dans une enquête classique faisant suite à des assassinats. Ce sont les mécanismes psychiques du meurtrier qui intéressent Christie bien plus que la quête de la vérité entre les mains d’une Miss Marple ou d’un Hercule Poirot.

Endless Night se doit d’être lu ou relu sous différents angles : en tant que roman prophétique, en tant que roman psychologique parcouru d’un courant de conscience, et en tant que réflexion morale sur la genèse d’une époque qui se poursuit brouillant plus encore les fils ténus et inévitables entre le Bien et le Mal comme le prouve dramatiquement et froidement Mike Rogers.

2 Thompson, Laura. Agatha Christie. An English Mystery. Headline, Londres, 2007. P. 467.

3  « Chaque nuit et chaque matin

Certains naissent dans la misère.

Chaque nuit et chaque matin

Certains naissent dans un doux délice.

Certains naissent dans un doux délice,

Certains naissent dans une nuit sans fin. »

Notre propre traduction.

4 Thompson, Laura. Op cit. P. 400.

5 Thompson, Laura. Op cit. PP. 466-467.

6 « The criminal must be mentioned in the early part of the story, but must not be anyone whose thoughts the reader has been allowed to know » : « Le/la criminel.le doit être mentionné.e tôt dans l’intrigue, mais ne doit être en aucun cas une personne dont les pensées sont connues du lecteur/de la lectrice. » Notre traduction.

Anthony Howell, “Agatha Christie and the golden age of detective fiction”. OpenLearn, The Open University, 2023 : https://www.open.edu/openlearn/history-the-arts/agatha-christie-and-the-golden-age-detective-fiction/content-section-0?active-tab=content-tab

8 Dans Le Meurtre de Roger Akroyd, la narration du meurtrier suit l’enquête d’Hercule Poirot et s’achève avec le dénouement de celle-ci, et la note de suicide du coupable qui clôt le roman.

9 “Who gonna get done” en contrate avec la célèbre expression anglaise : “Whodunnit”

12 Spark, Muriel. Girls of Slender Means. Penguins Books, Londres, 2013. PP. 1-2.

« Il y a bien longtemps en 1945, toutes les personnes bien étaient pauvres, à part quelques exceptions (…)  Toutes les personnes bien étaient pauvres, tout du moins était-ce l’expression générale. Les meilleurs riches étaient pauvres en esprit. » Notre propre traduction.

13 Thompson, Laura. Agatha Christie. An English Mystery. Headline, Londres, 2007. P. 467.

 

Pour citer cet article : Éric Levéel, « Endless Night. Le Mal qui n’en finit pas », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/13695