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Les Vaisseaux du cœur VADMC.001

Les marins sont toujours absents (1) : Les Vaisseaux du cœur

Oui, Bill (Grover Dale) et Étienne (Georges Chakiris) ont bien raison : « Amis, amants ou maris, les marins sont toujours absents. » (Jacques Demy, Les Demoiselles de Rochefort, 1967). Est-ce un bien, est-ce un mal ?

Dans le roman de Benoîte Groult Les Vaisseaux du cœur (1988), George, l’adolescente parisienne venant en Bretagne avec ses parents et sa sœur dans les années 1930, tombe sous le charme rude de Gauvain, adolescent breton, fils de fermiers, qui se destine à la navigation. Elle raconte la concrétisation de leur relation, puis leur histoire au long cours, embrassant la seconde moitié du vingtième siècle et les soubresauts de l’Histoire, entre Bretagne, Paris, États-Unis, Afrique de l’Ouest, Seychelles, Canada, Jamaïque, Bourgogne.

Benoîte Groult analyse ici les mécanismes de classe et de sexe à l’œuvre dans un couple qui n’en est officiellement pas un, un couple hétérosexuel, français, au vingtième siècle. Elle décrit avec précision les mécanismes historico-socio-culturels qui font obstacle à Gauvain-George. Elle analyse également un accord des corps qui n’empêche pas l’impossible quotidien :

Je restais muette car je n’avais à lui offrir en échange que ces choses pas sérieuses sur lesquelles on ne bâtit pas une vie : mon désir insensé pour lui et ma tendresse. (…) Je ne me sentais pas la force d’acclimater Gauvain dans mon milieu, de le mettre à tremper dans mon bouillon de culture. Et je ne voulais pas non plus me transplanter dans le sien sous peine de dépérir. Mais de même qu’il ne percevait pas la cruauté de ma famille et le sort qui eût été le sien si je l’avais épousé, il sous-estimait tout autant la solitude intellectuelle que je ne manquerais pas d’éprouver auprès de lui1.

Les barrières qui séparent les deux amants sont tout autant extérieures (la classe sociale) qu’intérieures (l’éducation à la culture, à l’intellect pour George, son absence pour Gauvain), les deux étant inextricablement liées. L’après-Seconde Guerre mondiale n’est pas tendre pour ce genre d’histoire, les boîtes sociales sont alors fermement verrouillées. Et ce sont toujours les classes possédantes, auxquelles appartient George, qui sont victorieuses et qui ont le pouvoir (social, politique, culturel).

Mais alors, pourquoi tout ce roman basé sur le sexe et, finalement, l’amour ? Et, donc, pourquoi cette attraction au long cours du marin et de l’historienne ? Groult s’interroge sur les mots pour la dire et l’écrire :

Comment émouvoir en disant “coït” ? Co-ire, aller ensemble, certes. Mais que devient le plaisir de deux corps qui vont ensemble précisément2 ?

L’autrice choisit un vocabulaire précis mais pas trop technique, peu aride donc, romanesque mais non dégoulinant, si l’on peut dire, pour décrire le jaillissement sexuel quand George et Gauvain se retrouvent loin de leur quotidien. Groult s’amuse d’ailleurs avec les clichés soi-disant érotiques :

En termes pseudo-poétiques, “tout alimentait notre brasier”, je tendais mes lèvres pulpeuses et il m’étreignait fiévreusement, ainsi qu’écrivent les romanciers qui ont peur de parler de ce qui se passe en dessous de la ceinture, voulant ignorer que le sexe est inextricablement lié au cerveau3 !

L’écrivaine souligne avec humour la gêne de certains de ses confrères à décrire les ébats humains, tout en rappelant que corps et esprit forment un tout, loin de la dichotomie dévalorisante imposée au corps par certain·es religieuses et religieux, au nom d’une béatitude extra-terrestre, et de leur propre gêne et hypocrisie.

L’humour groultien est également présent dans lesdites scènes de sexe, dont celle qui se déroule juste après l’argumentation linguistique pré-citée :

(…) dès qu’on effleure le contact, je m’envole si vite que nous nous accusons mutuellement d’avoir commencé.

“Tu faisais semblant de dormir mais tu bandais dernière mon dos, je l’ai très bien senti, dégoûtant personnage !

– Quelle malhonnête ! C’est toi qui t’es mise à onduler des fesses, juste quand j’allais m’endormir4 !”

Au concours de la mauvaise foi, qui l’emportera ? Personne : « Dans ces interminables joutes, pas de gagnant, ni de vaincue5. » Groult décrit une relation qui, au corps à corps, serait égalitaire, loin du pouvoir d’un potentat mâle sur une faible femelle. Il n’y a pas de victime ni de bourreau, loin, très loin de la société patriarcale occidentale, qui reste stable malgré le nouvel essor des mouvements féministes à partir des années 1970.

Au final, que reste-t-il de leurs amours ? D’abord, il y a les lettres quand ils sont loin l’un de l’autre, c’est-à-dire la plupart du temps :

(…) je tiens à cet échange : les prestiges de l’écriture, de toute écriture pourvue que l’on possède un minimum de technique, agissent, même sur quelqu’un qui croyait encore il y a peu qu’écrire voulait dire “donner des nouvelles”. Je le dévergonde doucement, ne le choquant que juste assez pour l’éveiller à ce type de plaisir, puisque les autres nous sont pour l’instant refusés. (…) S’écrire d’amour est en soi une jouissance, un art raffiné. Chaque lettre, chacun de ses rares coups de téléphone, chaque je t’aime, me semblait une victoire sur les forces de vieillesse et de mort6.

Écrire pour ne pas mourir7, écrire pour être en vie, écrire pour aimer et être aimé·e. Et apprendre à celui qui n’a pas l’aisance scripturale qu’il peut franchir cette barrière sociale et devenir un correspondant tout à fait à l’aise avec les mots, et avec le style amoureux. George se fait la Pygmalionne de Gauvain, sans condescendance ni mépris social, au contraire. Pour que cet amour reste vivant avant d’être mis en récit, quoi de mieux, en cette seconde moitié du vingtième siècle, que de correspondre ?

Ensuite, il reste une histoire à raconter, avec des voyages. Ou, plutôt, un récit de voyage au long cours à écrire, d’abord peau à peau, puis dans un roman :

Il était une fois (…) un marin et une historienne que rien ne prédisposait à se retrouver ensemble, l’un et l’autre habités par un désir si physique qu’ils n’osaient le nommer amour ; l’un et l’autre incrédules devant cette attirance et s’attendant chaque matin à retrouver raison (…).

“George, tu écriras notre histoire, un jour ?” lui demande Gauvain (…).

“ (…) – Mais qu’est-ce que tu veux que j’écrive ? Ils se couchent, ils se lèvent, ils se recouchent, il la baise et rebaise, il la comble, elle lui fait des yeux de merlan frit…

– Normal pour un marin ! (…)

Il faut expliquer comment ça peut arriver, une histoire pareille. Toi, tu saurais faire8.

Un conte peut-il être réel ? Visiblement oui. À l’historienne de trouver les mots pour l’écrire, le coucher sur le papier, pour qu’il ne tombe pas dans l’oubli. Notons également la mise en abyme de Groult, du roman écrit par George sur son histoire avec Gauvain, histoire se trouvant dans le roman de Groult.

Etre les différentes formes d’écrit au long cours, le voyage s’inscrit, classiquement, d’abord dans des lieux. Voyages de George avec sa famille, quand elle est adolescente, en Bretagne, territoires pittoresques pour ces Parisien·nes, qui ignorent la dureté de la vie paysanne et maritime. Puis, George et Gauvain se retrouvent à Paris, terra incognita pour le Breton. Elle le restera, puisque George refuse d’épouser Gauvain, donc qu’il s’installe avec elle dans la capitale. Plus tard, quand George fait le troisième pas vers Gauvain, en renouant le fil de leur passion, ils écument quelques ex-colonies anglaises et françaises : Canada, Jamaïque, Sénégal, Seychelles. Ils se rendent également aux États-Unis, en Floride, avec une halte au Disneyland local. Sans oublier la ville icaunaise de Vézelay, célèbre pour sa basilique.

George se gausse du colonialisme socio-économique anglo-saxon autant que de la pudibonderie des voyageur·ses français·es rencontré·es. Groult n’insiste pas sur le colonialisme français, voire le valorise par la bouche de George, lorsqu’elle raconte l’histoire française des Seychelles à Gauvain. George est pourtant historienne, et de l’histoire des femmes, donc plutôt de victimes, n’a aucune pensée ni analyse, même furtive, sur le poids de la présence française, tant passée que présente, puisque l’indépendance d’un pays ne signifie pas la fin du poids socio-économique de l’ancienne puissance coloniale, même ostensiblement remplacée par une autre puissance. Les peuples premiers, tant aux USA qu’au Canada qu’aux Seychelles, sont absents, sauf, très rapidement, par deux fois, aux États-Unis, et, très vaguement, aux Seychelles. Et si George note les ravages du colonialisme, c’est dans une ex-colonie anglaise, qui a été colonie française, à savoir, aux Seychelles, lorsqu’elle déplore la disparition à venir de l’ « authenticité » (nous soulignons) d’une danseuse noire, peut-être remplacée par un orchestre « typique »9. Nous sommes dans l’anti-anglo-saxonisme typiquement franco-français plus que dans la dénonciation des aspects quotidiens du colonialisme, toujours bien implanté.

Le récit de voyage devient trace du vécu, souvenir, à côté des objets-souvenirs de voyage, ceux offerts par Gauvain à George :

Le cadeau du jour s’avère le plus atroce de toute la série, qui en comporte pourtant de repoussants. Elle refrène un cri d’épouvante devant le coucher de soleil en nacres avec palmiers de corail teinté et indigènes en jupe de raphia fluorescent, agrémenté d’une ampoule électrique à l’arrière pour faire rougeoyer l’astreinte du jour. (…) Heureusement, Gauvain ne vient jamais chez elle et ne verra pas son tableau rejoindre le musée des horreurs au fond de sa penderie, où gisent déjà la danseuse sculptée dans une noix de coco, son premier présent, le sac à main en chameau doublé de satin rayonne orange ou le coussin marocain brodé à leurs signes du zodiaque, le Verseau et le Bélier10.

Là aussi, l’éducation sociale joue son rôle de juge, obstruant la portée amoureuse du geste de Gauvain. Outre la méconnaissance des codes du goût de la classe sociale de George, qui refuse l’artisanat industriel et les couleurs violentes, ces cadeaux signent le peu de connaissance qu’a Gauvain des goûts et dégoûts de George. Groult ne veut pas du misérabilisme, très en vogue à notre époque, qui voudrait que tous les goûts se valent, tout en se penchant avec maternalisme ou paternalisme sur les classes populaires et leurs habitus. Sous couvert d’absence de jugement, ledit misérabilisme permet de conserver intact l’étanchéité entre les classes sociales, ce que ne fait pas Groult, par cette folle histoire d’amour et de sexe inter-classe.

Groult refuse également de priver son Gauvain de parole et d’intelligence, par exemple quand il offre à George une « très longue chaîne d’or faite d’anneaux épais et réguliers comme ceux d’une chaîne d’ancre. Je sais déjà qu’elle me plaît11. » Gauvain analyse les réactions de George à ses cadeaux :

“(…) comme je n’ai jamais rien compris à tes goûts, j’avais trop peur de me gourer. Et la seule idée de voir la tête que tu fais quand je t’apporte un truc que t’as envie de foutre au panier…

– Ooh ! Ça se voit tant que ça ?

– Tu rigoles ! T’as la bouche qui sourit, si on peut appeler ça sourire, et les yeux méprisants… à vous faire rentrer sous terre. On se sent un moins que rien et le pire c’est qu’on comprend pas pourquoi ! Le sac en cuir, par exemple, la dernière fois, il a pas dû te plaire, je l’ai jamais revu, çui-là12 !”

Hum… nous recommandons la lecture des Vaisseaux du cœur pour voir ce qu’est devenu le fameux sac en cuir…. Groult joue avec les clichés sociaux et historiques à ce sujet, aussi. L’autrice ne veut pas d’un marin sans paroles ni cerveau. Gauvain observe très bien le langage corporel, ici facial, de George, comme marque de sa classe sociale et de son individualité, le tout étant, logiquement, mêlé. Il est conscient du je(u) social que George exprime par son impolitesse voilée, tout en continuant à prendre du plaisir à lui faire des cadeaux. Avec la chaîne marinière, il a touché juste.

Ainsi, il reste le vécu de Gauvain et George au fil des années et des lieux, la construction d’une histoire commune, malgré ou à cause du métier de marin de Gauvain et de celui d’enseignante-chercheuse de George. Et le roman que nous tenons entre nos mains. Le voyage se déroule alors inlassablement, au fil des pages.

Plongeons-nous-y avec amours, délices et grandes orgues, celles de la haute mer existentielle.

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1 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, Paris, Le Livre de Poche, 1990, p. 50-51, 56.

2 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 11.

3 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 220-221.

4 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 222.

5 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 222.

6 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 121, 212.

7 Chanson d’Anne Sylvestre, 1985.

8 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 79, 142-143.

9 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 103-104.

10 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 132.

11 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 219.

12 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 219-220.

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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Les marins sont toujours absents (1) : Les Vaisseaux du cœur », Voyages autour de mon cerveau, mai 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30043

 

VADMC Dis maman, y a pas de dames dans l'histoire

Dis Maman, y’a pas de dames dans l’histoire ? Maryse Wolinski

L’interrogation du titre de l’album jeunesse de la journaliste et écrivaine Maryse Wolinski (La Farandole, 1982) est récurrente dans l’histoire des mouvements féministes. La transmission des figures militantes féminines est compliquée par l’effacement volontaire des femmes dans les combats politiques, les luttes pour l’égalité femme-homme étant reléguées dans une niche communautaire, donc non-mixte. Ce qui est bien entendu faux, les hommes ayant toujours été présents dans les mouvements féministes.

Le point de départ de l’album est la déception d’Elsa Wolinski, fillette d’une dizaine d’années. Elle ne trouve aucune femme dans son livre d’histoire, sauf deux saintes, Geneviève et Jeanne d’Arc, et deux reines, Marie-Antoinette et Eugénie. L’école laïque et républicaine ne se démarque donc en rien d’un établissement confessionnel, près de quatre-vingts ans après la séparation de l’Église et de l’État. En outre, cette même école établit une discrimination fondée sur le sexe, ce qui est contraire à la Constitution, qui stipule l’égalité dans son préambule.

Maryse Wolinski, assistée de son mari Georges, fait le travail pédagogique non accompli par les enseignant·es d’histoire. Au fil des pages, des militantes apparaissent, à partir de la Révolution française : Olympe de Gouges, Flora Tristan, Jeanne Deroin, Louise Michel, Marguerite Durand, Marie Curie, Hélène Boucher, Cécile Brunschvicg. Toutes ces femmes sont mises en relation les unes par rapport aux autres, traçant le fil de l’histoire de France, une histoire enfin paritaire.

Elsa Wolinski relance sa mère par ses questions, qu’il s’agisse d’en savoir plus sur ces Grandes Dames, ou d’établir des parallèles avec le moment présent, ou de parfaire ses connaissances sur le manque de parité en politique en ce début des années quatre-vingts.

Un album indispensable, pour petit·es et grand·es.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Dis Maman, y’a pas de dames dans l’histoire ? Maryse Wolinski », Voyages autour de mon cerveau, mars 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/8720

Texte Rosa Bonheur

Rosa Bonheur, le château-atelier

En cette fin août 2020, je suis partie, entre autres, sur les traces de la peintre Rosa Bonheur, dans son château-atelier de Thoméry, près de Fontainebleau. Après une visite guidée d’une grande qualité, je me suis entretenue avec la directrice, Katherine Brault.

Katherine Brault, directrice du château-atelier Rosa Bonheur

Merci à son équipe et à elle pour leur disponibilité et leur accueil.

Ce n’était pas la guide…

Tiphaine Martin – Qui est Rosa Bonheur ?

Katherine Brault – Rosa Bonheur est une peintre française du dix-neuvième siècle. Née en 1822 à Bordeaux dans une famille de quatre enfants (sa sœur et ses deux frères), elle perd sa mère à l’âge de onze ans, à Paris. Cette dernière s’était usée à nourrir ses enfants, après le départ de son mari chez les Saint-Simoniens. Après le décès de son épouse, celui-ci se préoccupe à nouveau de ses enfants et donne des cours de dessin à Rosa. Elle dépasse rapidement son père et vend ses dessins.

A partir de quatorze ans, Rosa Bonheur est indépendante financièrement et ce, jusqu’à la fin de sa vie. Elle connaît un succès rapide et officiel. Les commandes affluent, tout comme les curieuses et les curieux, qui se pressent aux larges fenêtres de son atelier rue d’Assas. Afin d’être plus tranquille, Bonheur achète une ancienne demeure seigneuriale à Thomery, près de Fontainebleau. Lions, sangliers, cerfs, loups, chiens, moutons, corbeaux et bien d’autres animaux vivent paisiblement dans le parc de quatre hectares, nourris par les aides de la peintre. Anecdote amusante, ses dessins de lions ont servi à l’équipe des studios Disney pour la préparation du Roi Lion1.

Exemples d’œuvres de Rosa Bonheur

Après une vie riche en créativité et en rencontres (dont celle de Buffalo Bill, de sa troupe d’Indiens et de mustangs à Paris), Rosa Bonheur décède en 1899. Son héritière est une jeune Américaine, elle-même peintre. Les tableaux de Rosa Bonheur sont aujourd’hui visibles dans les grands musées étasuniens, dont le MET ; un seul est exposé au musée d’Orsay, à Paris.

T.M. – Pourquoi, à votre avis, a-t-elle été oubliée par l’histoire de la peinture ?

K.B. – Elle a été oubliée, ou plutôt mise de côté de l’histoire officielle des beaux-arts, car elle était une femme et elle était très célèbre à son époque. Deux bonnes raisons pour l’effacer et mettre ses œuvres dans les sous-sols des musées, du moins en France.

T.M. – Comment avez-vous découvert cette peintre ?

K.B. – Je suis née à Fontainebleau, donc Rosa Bonheur fait partie de l’ADN de la région, c’est une gloire locale.

T.M. – Comment votre parcours vous a-t-il amené à prendre la direction de ce château-atelier ?

K.B. – J’ai acheté ce château pour le sauver de la ruine, pour faire renaître cette femme et pour faire les recherches que personne n’a jamais faites. Pourtant, j’étais partie sur la construction d’un projet de tourisme culturel sur le dix-huitième siècle. Je n’avais aucun intérêt à la base, ni pour le dix-neuvième, ni pour la peinture animalière. En visitant cette maison, j’en suis tombée amoureuse. J’étais étonnée par le fait que se soit resté intact, puis je suis tombé devant son portrait [cf. ci-dessous] puis j’ai été fascinée par son existence. Le mystère Bonheur m’intriguait. J’ai mis trois ans avant de pouvoir acheter cette maison, puis les travaux de restauration ont commencé.

Portrait de Rosa Bonheur, par Edouard-Louis Dubufe et Rosa Bonheur (1857)

T.M. – En quoi Rosa Bonheur peut-elle intéresser les générations actuelles ?

K.B. – Elle est plus de notre époque que du dix-neuvième. Même, elle est trop en avance sur notre temps. Par exemple, sur l’égalité hommes-femmes, elle ne revendique rien, mais elle est dans la démonstration. Elle met les humains et les animaux sur un même plan et elle montre qu’on a besoin les uns des autres. Elle lutte contre la déforestation de la forêt, la fierté de Fontainebleau à son époque. Les carrières, qui souhaitaient s’étendre et dévaster la forêt, sont réglementées grâce à elle et à son intervention auprès de Napoléon III.

L’atelier de Rosa Bonheur

T.M. – Les artistes modernes se revendiquent-elles/ils de Rosa Bonheur ?

K.B. – Beaucoup la reconnaissent et c’est une de leurs sources d’inspiration. Ainsi, Magritte a beaucoup copié Bonheur.

T.M. – Vos envies de développement d’activités du château-atelier ?

K.B. – Actuellement, nous sommes le musée de l’atelier Rosa Bonheur. Je souhaite que nous devenions musée et que nous exposions ce que nous avons. Actuellement, nous exposons un dixième de ce que nous possédons. Beaucoup de musées datent du dix-neuvième siècle, époque de l’ouverture des collections royales au grand public et de l’exposition d’œuvres nouvelles.  Nous avons établi une collaboration avec d’autres musées pour faire ressortir ses œuvres des réserves. Rosa a la reconnaissance de son vivant, ce n’est  que dans les années 50 qu’elle est écartée . Quand elle meure, l’État français veut lui rendre les honneurs, ce qu’elle avait explicitement refusé de son vivant. Aujourd’hui, il n’existe pas non plus d’études sur la peinture animalière. Le mépris pour Bonheur à cause de sa trop grande réussite persiste, d’autant qu’elle se doit sa propre réussite, elle ne s’est pas appuyée sur un homme. Un exemple unique de réussite immense, au-delà de ses collègues masculins, et sans revendications militantes.

T.M. – Votre souhait pour l’avenir du château-atelier ?

K.B. – Faire du château/musée un centre de recherches sur Bonheur et sur la peinture animalière, accueillir des chercheurs en résidence. En deux ans de recherche, plus de cinquante mille références sont déjà sorties : plaques de verres (photographies), dessins, notes, coupures de journaux, carnets de voyage, bandes dessinées. Je souhaite également proposer plus de chambres d’hôtes dans le château.

Le salon de thé du château Rosa Bonheur

Katherine Brault

Plus d’infos sur le site du château-atelier : https://www.chateau-rosa-bonheur.fr

FB : https://www.facebook.com/museeatelierrosabonheur/

Instagram : https://www.instagram.com/chateaurosabonheur/

Twitter : @MRosalieBonheur

 

 1 Sorti  en France en 1994. Ces recherches d’influences artistiques pour la construction des images animées sont une constante des studios Disney depuis leur création. Cf. mon article «  Le labyrinthe forestier : Walt Disney, Eric Rohmer, Grégoire Leprince-Ringuet  » URL : https://vadmc.hypotheses.org/71

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Katherine Brault, « Rosa Bonheur, le château-atelier », Voyages autour de mon cerveau, août 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/574

Image mise en avant VADMC

Voyages autour de mon cerveau

Il s’agit de créer un carnet de recherche sur des thématiques qui me tiennent à cœur, autour de l’analyse de la condition féminine à travers l’espace et le temps :

  • les études de genre
  • l’histoire des femmes
  • Simone de Beauvoir
  • les récits de voyage
  • la littérature jeunesse
  • la bande dessinée
  • l’histoire des arts
  • le cinéma
  • les feuilletons télévisuels
  • la chanson.