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Il est temps de (s’)aérer : propositions vitales VADMC

Il est temps de (s’)aérer : propositions vitales

Cet article est issu de notre communication au colloque international Chloé Delaume : une œuvre intermédiale, en 2024.

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Que nous propose Chloé Delaume dans Mes bien chères sœurs (2019) pour sortir du patriarcat ? Nous souhaiterions analyser la forme de Mes bien chères sœurs afin de mettre en évidence la force de sa dénonciation du système misogyne français.

À quel(s) corp(s) s’adresse-t-elle et comment les met-elle en scène dans cet ouvrage ? De quel âge, de quelle catégorie sociale, de quel(s) sexe(s) ? En effet, l’écriture de Chloé Delaume est ancrée dans le charnel, elle s’adresse à des êtres de chair et d’os, non à de pures intelligences.

Pour ce faire, dans quelle langue s’adresse-t-elle aux lecteurs et aux lectrices : féminine, encore masculinisée, « féminine universelle » (Typhaine D, Contes à rebours, 2012) ? Quelles sont ses propositions à ce sujet ? L’autrice manie ainsi, et construit, sa langue afin de nous faire comprendre les enjeux et la dangerosité du patriarcat.

Enfin, comment l’autrice passe-t-elle du « je » au « iels », du « patriarcat » au « nous » ? Y a-t-il un cheminement linéaire, des retours en arrière, des projections ? Un corps entier, celui de l’écrivaine, qui s’adresse à d’autres entités corporelles, lecteurs et lectrices, certes, mais pour dire quoi ? Ou comment le biais autobiographique chemine vers l’universel singulier, afin de tous et toutes nous englober dans une vie meilleure, en proposition existentielle joyeuse.

Ce sont ces trois pistes que nous explorerons, en citant Simone de Beauvoir, Andrea Dworkin et Virginie Despentes, ainsi que le récent Vieille Fille de Marie Kock (2022). Leurs ouvrages mêlent analyses et témoignage autobiographique, diffractant le combat contre le patriarcat dans le « je » pour mieux l’encercler et le vaincre.

I. Des corps multiples

S’il y a peu d’adresses directes aux lecteurs et lectrices, l’écrivaine incarne sa dénonciation du patriarcat occidental dans des corps multiples, féminins, masculins, transexuels, aux âges divers et aux sexualités plurielles. La transexualité est présente après la page du titre, dans la première épigraphe, extraite du Manifeste d’une femme trans et autres textes de Julia Serano, paru en français en 2020. Chloé Delaume s’identifie ensuite à :

Celles qui perçoivent une sœur dans chaque transexuelle et admirent leur courage au point de puiser dedans1.

La sororité est acte de chair, en tout consentement. La sororité des corps, hétérosexuels et transexuels, s’étend aussi aux corps homosexuels, ceux « nés dans une enveloppe de chair inadaptée », ceux douchés encore et encore pour cause de maladie mentale, jusque’à la déclassification française de juin 19812. Pourtant, Simone de Beauvoir, en 1949, dans Le Deuxième Sexe, conteste scientifiquement l’existence de deux sexes biologiques, en tous lieux et à toute époque :

L’existence de gamètes (…) hétérogènes ne suffit pas à définir deux sexes distincts ; en fait, il arrive souvent que la différenciation des cellules génératrices n’amène pas la scission de l’espèce en deux types : elles peuvent appartenir toutes deux à un même individu3.

L’essayiste féministe souligne, ici et dans la suite de ce chapitre, que ce que nous appelons aujourd’hui homosexualité et transexualité existent chez l’être humain et hors être humain.

C’est donc le corps social qui décide ou non d’accepter la multiplicité biologique, ou de le rejeter comme anormal, quitte à pousser ces individu·es-ci au suicide, et ou à la folie. Et d’user de certains corps comme support non consentant, soit des corps féminins soumis à de soi-disant besoins irrépressibles, qui se conjuguent uniquement au masculin :

Dans le bus et le métro, les frotteurs anonymes, la bosse dans le pantalon, leur souffle nous brûle la nuque (…)4.

Les différentes formes de harcèlement sexuel, banalisés, portent pourtant des coups et laissent des traces, à tenter d’effacer par l’eau :

(…) sans trop savoir pourquoi on se met, sous la douche, soudainement, à pleurer5.

Les descriptions de ces situations sont ancrées dans le charnel, elles n’en édulcorent pas la matérialité, physique et psychique. Et elles concernent toutes les femmes, réunit sous le pronom personnel « on », qui s’entend, écrit et se lit normalement au masculin. Chloé Delaume transforme ainsi la langue patriarcale, sans oublier de rappeler que :

La dame n’est pas à toi, la dame est une personne6.

L’infantilisation des prédateurs les ridiculise grâce à l’humour.

Le corps social hétéronomé rejette également les corps racisés, ou plutôt elle les engloutit pour mieux leur ôter tout pouvoir social :

Les biscuits Bamboula (…) commercialisés par St Michel entre 1987 et 1994. Le petit Bamboula, vêtu d’un pagne léopard et d’une toque assortie, en était la mascotte7.

L’autrice nous rappelle que la fin du vingtième siècle français n’était pas sortie du colonialisme, symbolisée par un enfant cliché. Souvenons-nous également que ces biscuits ont donné lieu à un nouveau zoo humain, calqué sur ceux des expositions universelles françaises de la première moitié du vingtième siècle, à Port Saint-Père, en Bretagne, en 19948.

Autre corps rejeté par le système patriarcal, celui des femmes qu’il juge moins ou plus désirable. Chloé Delaume navigue entre réécriture du misogyne Ronsard d’une part, et autoportrait intersectionnel d’autre part :

Quand vous serez bien vieille, des piles dans la chandelle, assise seule et en feu, tortillant vainement, direz, jouissant sévère, en vous émerveillant : au standard on me violait, du temps que j’étais belle9. En seconde partie de vie assumer l’ineptie de toute catégorie n’est plus à l’ordre du jour10. (…) Avoir 45 ans, c’est surtout avoir le droit de ne plus se reproduire11.

Deux âges, deux attitudes possibles. L’une encore soumise à l’ordre paternaliste, via les « Sonnets [Sonnettes/Sornettes] à Hélène » (1578), qui intime d’être sexuellement disponible à toute heure en tous lieux, et d’aimer être violée et d’en garder un souvenir émouvant. Tout en étant jetée hors du circuit du désir (brutal et non consenti) et de la sexualité. Il n’est toujours pas question de ses propres envies. L’autre, dégagée de toute injonction et de tout cadre, se meut en liberté, sous une forme subjective croisant sexe, âge et origine ethnique, et déclarative, qui incite à tracer sa propre route, hors de la reproduction, sociale et biologique.

Et ce, après avoir fait partie des hyper-sexualisées, en un retournement de l’incipit du King-Kong Théorie de Virginie Despentes (2006). À Despentes d’écrire « de chez les moches, pour les moches, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du marché à la bonne meuf12. » À Chloé Delaume d’écrire, entre autres,

(…) de chez les ex-bonnasses, les suffisamment cotées sur le marché pour avoir reçu des appels d’offres et avoir eu le choix des options13.

D’un bord du (non) désir à un autre, le combat pour l’indépendance et la sororité reste le même. Chloé Delaume enchaîne cette profession de foi en décrivant ses expériences de prostituée et de caissière de supermarché. Ses choix sexuels en tant que prostituée sont malgré tout réduits, son corps étant une marchandise, comme celles vendues en supermarché. Quant à son travail en magasin, Chloé Delaume parle de soi comme étant devenue « un corps complétant, fusionnant une machine14. » Ce sont donc deux existences similaires, avec des corps objetifiés, mécaniques. La dénonciation du patriarcat passe par l’expérience personnelle, celle du corps féminin devenu produit de consommation pour des supérieurs masculins, clients prostituteurs et chef hiérarchique.

Autres formes de prostitution féminine, celles des strip-teaseuses vues à la télévision lors de l’adolescence15, dans les années quatre-vingts, dans l’émission de l’animateur Stéphane Collaro Cocoricoboy, dont le titre indique clairement le positionnement graveleux et masculiniste. On peut voir un extrait de cette émission dans le documentaire de Pascal Drapier, La Télé des années 80, diffusé sur France 3 en 201816. Ces corps féminins proposés comme objet de désir consumériste sont esclavagisés, rien ne reste de leur individualité, comme les « soubrettes » italiennes de la télévision berlusconienne analysées par Lorella Zanardo dans Il Corpo delle Donne en 2010. Ces corps prostituées sont aussi proposés au regard des spectatrices, dont les femmes de la famille de Chloé Delaume, ainsi que les épouses, mères et filles de l’immeuble où elle vit à cette époque17. L’analyse individuelle s’étend, devient sociologique et genrée :

Scène de la vie de banlieue. (…) Scène de la vie de banlieue (…). Scène de la vie de famille, représentation de la femme, espace public espace privé18.

L’autrice dépasse son cas pour approfondir l’analyse de classe et de sexe. Mais n’oublions pas que la seconde épigraphe de Mes bien chères sœurs annoncent la mort du coq.

L’émission de Stéphane Collaro se termine en 1987. Entre-temps, le corps des hommes hétérosexuels de banlieue et d’autres classes sociales (sauf si achat de VHS pornographiques et/ou de prostituées19) aura vibré au spectacle des femmes exposées :

(…) le silence est gluant, les hommes s’enferment dans les toilettes et y restent plus ou moins longtemps20.

Les époux et pères de famille préfèrent expurger leur frustration sexuelle de cette façon plutôt que d’en parler avec leur femme. Le voyeurisme vertical plus que la communication horizontale. Le corps masculin réagit de manière autonome, sans consulter les désirs du corps féminin qui lui est le plus proche. Nous sommes dans la lignée des Petits Enfants du siècle de Christiane Rochefort (1961).

Les corps explorés par Chloé Delaume dans cet ouvrage sont multiples, ils couvrent l’échelle sociale dans son ensemble ainsi que les âges adolescents et adultes. Comment ces corps parlent-ils ?

II. Libérer les paroles des femmes

Ils parlent d’abord à travers des chansons, chanteurs et groupes de musique populaires et rock n’roll, plutôt au masculin : le titre de l’essai, qui reprend la partie féminine du refrain de « Pas de Boogie Woogie » d’Eddy Mitchell, la chanson traditionnelle « Le Coq est mort », « Femme libérée » de Cookie Dingler, « Un été de porcelaine » de Mort Shuman, « La Madelon » de Louis Bousquet, « Viens poupoule » de Henri Christiné, « Être une femme » de Michel Sardou, Jean-Jacques Goldman, The Cure et Indochine21. Les deux groupes de rock sont connotés positivement, comme contre-exemple des masculinités toxiques mises en scène dans les chansons du début du vingtième siècle et chez Michel Sardou. Rappelons ici les propos de Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe : « 

La représentation du monde comme le monde lui-même est lopération des hommes ; ils le décrivent du point de vue qui est le leur et quils confondent avec la vérité absolue22.

La chanteuse, actrice et mannequin Samantha Fox est également citée, comme modèle féminin. Ce tout forme également un tableau sociologique de la France des années quatre-vingts. Il y a aussi des « chants scouts » féminins, dont les paroles ne sont pas précisées, chantés notamment par Lapinette Pieuse, Loutre Savante et Chevrette Curieuse23. Il ne manquerait presque que le Castor/la Grenouille (selon les époques) Simone de Beauvoir pour faire cercle avec ses consœurs. Chloé Delaume nous offre aussi un nouvel hymne des femmes24, sur l’air du « Chant des partisans » :

Copine, entends-tu rire ce jour où ta vie vaut la sienne ? Ohé ! féministes, suffragettes jusqu’au boutistes, c’est l’alarme25 !

Chloé Delaume s’interroge sur la force du langage au début de Mes bien chères sœurs :

Je suis maîtresse en ma parole et pour le partage du pouvoir. Le langage, le choix de chaque mot, relève du politique. La question est de savoir comment sen emparer26.

Loin des injonctions de Michel Sardou sur ce que devrait être une femme, l’écrivaine ouvre l’ensemble des mots à tous et, surtout, à toutes. Elle conclue, provisoirement, à la fin de l’ouvrage, en développant son idée initiale :

La qualité de sœur, expériences, âges multiples, le cercle est de paroles qui s’écoutent en égales. Différentes mais égales. Qui possède le langage possède le pouvoir. Le pouvoir absolu, où dire cest faire27.

Une individualité, une pluralité de voix, une écoute égale.

Le chemin vers cet état idéal passe d’abord par une nomination précise, ce qui n’est pas facile, comme le rappelle l’essayiste nord-américaine Andrea Dworkin :

Nous utilisons un langage qui est sexiste par essence : développé par les hommes pour leurs propres intérêts ; conçus spécifiquement pour nous exclure ; utilisé spécifiquement pour nous opprimer28.

Comment en sortir ?

La première étape consiste à chercher le sens des mots, comme pour « féministe », en espérant vivre à une époque où le dictionnaire lui-même est sorti du patriarcat. Ce qui est le cas pour l’adolescente Chloé Delaume :

En vérité j’étais juste “partisane du féminisme”, une “doctrine qui préconise l’extension des droits, du rôle de la femme dans la société.” (…) J’étais peut-être prétentieuse, mais il n’y avait pas de quoi en faire une maladie29. 

Le Petit Robert qu’elle consulte est objectif et ne présente pas d’exemple tendancieux, ce qui est le cas pour le dictionnaire de L’Académie française (huitième édition, 1932-1935) : « Propagande féministe. » Se nommer donc, pour se connaître précisément.

Autre terme, « uxoricide » et non « drame conjugal »30. L’autrice, de part son vécu, pointe l’hypocrisie sociétale qui camoufle un crime envers les femmes en situation tragique, dont la définition est applicable à beaucoup d’évènements de l’existence, dont, par exemple, un divorce. le détour par le latin permet de viser juste au cœur de l’horreur. Chloé Delaume redonne ainsi un statut et une dignité à sa mère, non pas inconnue reléguée au rang des faits divers, mais victime d’un meurtre précis. L’écrivaine retourne ensuite la langue contre les bourreaux, en définissant sa misandrie31 comme protection corporelle contre l’espèce masculine, coupable de violences menant au meurtre. Comme le décrit l’écrivaine, comédienne et metteuse en scène Typhaine D dans la partie « Cendrillon » de ses Contes à rebours (2012) :

(…) quand ils commencent à Noues frapper, c’est bien parce qu’on ne peut plus partir. (…) Pour Moie, l’escalade de la violence avait tout brouillé, tout verrouillé32.

Pas d’échappatoire possible dans une société patriarcale qui ferme les yeux sur ce qui se passe dans le foyer, au sein du couple.

Puis, plus tard, Chloé Delaume passe à l’écriture :

J’écris pour ne pas mourir puisque c’est déjà fait33 .

Dans une même phrase, l’écrivaine expose son mal-être profond, nœud existentiel posé sur le papier : lui est-il possible d’être vivante et de le rester après une telle horreur ? Car, « qui suis-je en ma parole ?34 » Donc, se classifier, mais dans plusieurs cases, et toutes différentes et parfois opposées, en reprenant le leitmotiv de Virginie Despentes déjà cité. Chloé Delaume écrit :

J’écris de chez les féministes qui se maquillent. (…) J’écris de chez les ex-bonnasses (…). J’écris de chez les tox à boîtes à pharmacie (…). J’écris de chez les connasses qui font du shopping. (…) J’écris de chez les vraiment toutes seules. (…) J’écris de chez celles qui ont des douleurs menstruelles effroyables (…). J’écris de chez les chieuses, les princesses hystériques, authentiques drama queens, la Reine des pommes. (…) J’écris depuis vingt ans35.

Toutes ses identités se rassemblent dans celle de l’écrivaine. Mais non pas une écrivaine dans sa tour d’ivoire avec son beau miroir, autre mythe patriarcal du narcissisme féminin, mais une autrice qui agit en écrivant :

S’emparer, appliquer des mots au quotidien36. (…) Pour que circulent les armes autant que les la parole, pour que se pense un monde hors de toute érection37.

… même si cela peut sembler, dans un premier temps, une non action38.

Mais nommer est effectivement un combat, ce qui ferait donc courir un « péril mortel », comme l’a écrit l’Académie française le 26 octobre 201739 à la « langue de Molière40 », à moins de refuser les cadres établis par ladite Académie française au dix-septième siècle, cadres non mixtes, donnant la supériorité au masculin qui l’emporte sur le féminin, taillant dans les noms féminins qui existaient, les faisant disparaître, notamment le terme « autrice ».

Chloé Delaume, afin d’abattre la langue meurtrière, propose des solutions pour démasculiniser et la féminister, dont la règle de proximité et l’usage du pronom non genré iel41. Comme la linguiste Éliane Viennot, comme l’écrivaine et actrice Aurore Evain, comme l’autrice et comédienne Typhaine D, Chloé Delaume propose l’égalité langagière, que Typhaine D a rassemblé dans son « Manifeste de la féminine universelle », dont le texte est disponible sur son site42. Aux claviers citoyennes !

III. Du « je » au « iel »

En effet, Chloé Delaume s’inscrit dans une pluralité joyeuse, condition essentielle pour se passer du patriarcat. Elle diffracte les pièces de son histoire personnelle tout au long de son essai, y mêlant analyses féministes, hymne au monde sorore, réflexion sur l’écriture, fragments d’histoire politique, au féminin et au masculin, avant d’aboutir au « iel » ouvert aux mondes, débarrassés des vieux mythes patriarcaux.

Ceux-ci résistent, dans l’univers usé de la nouvelle vague féministe de #MeToo et de ses suites :

C’est l’histoire de la chute du vieux papatronat à l’heure où la puissance ne sait plus dans quel corps elle devrait s’incarner43.

Chloé Delaume, après Beauvoir, Halimi, Groult, lie système capitalisme et système patriarcal, tout en les moquant, à l’instar de ses devancières, qui manient l’humour et l’ironie, que ce soit dans Le Deuxième Sexe, La Cause des femmes (1973) ou Ainsi soit-elle (1977). Pensons également aux romans de Christiane Rochefort, Stances à Sophie (1963) en tête, où les corps, féminins et masculins, hétérosexuels et homosexuels, sont bien présents.

Ce vieux monde est incarné dans l’adolescence de Chloé Delaume par des propos racistes tenus par des membres de sa famille :

(…) elle parle d’Indochine avec des Portugaises et est déléguée d’une classe pleine d’Arabes (…)44.

Famille où les « dominants » croquent allègrement dans les biscuits Bamboula déjà cités45, avant de faire partie d’un passé raciste donc patriarcal révolu :

(…) il paraîtrait qu’avant, les Noirs étaient des esclaves, les Algériens des crouilles, les mamans en cuisine, les papas jamais là (…)46.

Comme Beauvoir dans Le Deuxième Sexe, Chloé Delaume relie racisme et inégalités de genre, d’où son bref arrêt sur le terme « intersectionnalité47 ». Signalons également la bande dessinée de 2023 Comment je me suis radicalisée en féminazie, d’Isa & Gaudelette, où la narratrice raconte à ses nièces et neveux le vieux monde patriarcal et les années glorieuses post-#MeToo. N’oublions pas l’ouvrage d’Alex Tamécyclia, Les Féministes tencouragent à quitter ton mari, tuer tes enfants, pratiquer la sorcellerie, détruire le capitalisme et devenir trans-pédé-gouine, en 2025. L’autrice y monte une machine de destruction du patriarcat à coup de citations féministes et anti-féministes, les premières dynamitant les secondes, tout en exposant ses fluctuations personnelles et amoureuses.

Son univers familial est également contre les progrès sociaux incarnés par la ministre socialiste Édith Cresson, au motif que « dans la tradition tout est bon, personne ne peut prouver le contraire et surtout pas les socialistes et leur chiennasse d’Édith Cresson48 ». Le cadre ferme du cliché s’allie à la grossièreté, la fermeture d’esprit à la misogynie. Et aucun des membres de sa famille n’a participé aux révolutions des années soixante-dix, pas de Mai 68 ni de MLF ici, mais, éventuellement, une participation à la contre-manifestation du 30 mai 196849. Chloé Delaume, par conséquent, insère dans Mes bien chères sœurs des rappels de l’histoire politique des femmes, au vingtième et vingt-et-unième siècles, celle des « vagues » successives du monde occidental, et de leurs différentes orientations, puisque :

Féminisme s’écrit au pluriel50.

Là aussi, l’autrice ouvre les portes à la diversité, aérant largement le fauve patriarcal.

Fauve qui est encore bien vivant, ce dont témoignent les violences contre les femmes et, hélas, le manque de sororité. Ainsi, Chloé Delaume rapporte, par exemple, le traitement esclavagiste enduré par les ouvrières chinoises des usines Mattel51, le harcèlement sexiste au collège et sa riposte52, le harcèlement sexuel et les harceleurs sur les réseaux sociaux :

Perversion mise à jour, ils n’ont plus à prendre froid pour surprendre leur victime, panoplie obsolète, gogo Skype, Snap roulette ; en pièce jointe ma bite, c’est Photoshop53

L’autrice montre ainsi, également, l’évolution des méthodes des violences sexistes. Le patriarcat et ses sbires savent se réinventer, pour leur plus grand bien.

Ils sont appuyés par certaines femmes, qui préfèrent juger et condamner les autres femmes plutôt que de les comprendre, aider et soutenir. Souvenons-nous de la solitude de la jeune Annie Ernaux suite au viol lorsqu’elle était monitrice dans une colonie de vacances, viol rapporté dans Mémoire de fille en 2018. Chloé Delaume souligne ainsi la participation des animatrices du Cocoricoboy au jugement des stripteaseuses54, dans une complicité de classe avec les animateurs. Elle fait état de l’anti-intellectualisme des « femmes de cette famille » (la sienne) :

Ce qui les unifiait (…), c’était la haine des femmes qui pensaient par elles-mêmes. J’étais prête à terminer vieille fille, si c’était le prix à payer55.

Car une longue tradition assimile femmes ayant un cerveau et bas-bleus, donc femmes repoussantes, donc restant fille, sans sexualité, qui serait forcément hétérosexuelle. Pourtant, l’essayiste Marie Kock, dans son Vieille Fille paru en 2022, rappelle :

Je ne suis plus dans l’attente d’être complétée. Je suis déjà entière. C’est donc ça mon standard : quelqu’un dont je n’aurai pas besoin56.

Être pensante, c’est être désirante comme tout être humain. Et le célibat féminin peut tout à fait, s’il est débarrassé du poids patriarcal, être aussi viable que le célibat masculin, ou que le couple.

Chloé Delaume, tout comme Beauvoir, Gisèle Halimi et Benoîte Groult à la fin de leurs essais, appelle à briser le cercle vicieux de la compétition féminine pour entrer dans l’ère de la sororité, auquel elle consacre l’avant-dernière et la dernière parties de Mes bien chères sœurs, c’est-à-dire que le titre de l’ouvrage prend alors tout son sens. L’intitulé des chapitres est programmatique : « Pour une sororisation générale », « Badaboum Manifesto (Propositions d’actions concrètes et agréables ». Soit se parler sans hiérarchie, sans maternalisme, en ne rapportant pas tout aux mâles. S’apprécier, se regarder. Parler et se parler dans un langage enfin égalitaire, ce que nous avons évoqué dans notre deuxième partie. Arrêter les violences, « Pour l’avènement d’un monde qui mérite qu’on soit dedans57. » Et pratiquer l’humour à haute dose, d’où la proposition delaumienne de ponctuer d’un « badaboum » chaque remarque sexiste58.

Conclusion

Chloé Delaume nous invite, en s’exposant, à agir pour la construction d’un monde pluriel, libre, sorore et fraternel, solidaire. Alors, oui, « il est temps d’aérer59 », de « rigoler60 », de « danser sur l’eau61 », bref, d’être en vie, heureuses et heureux de l’être, ensemble.

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1 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs (Seuil, 2019), 26-27.

2 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 19-20.

3 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. I. (Gallimard, 2000), 37.

4 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 41.

5 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 41.

6 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 46.

7 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 44.

9 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 45.

10Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 23.

11Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 107.

12 Virginie Despentes, King-Kong Théorie (Livre de Poche, 2011), 9.

13 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 24.

14 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 24.

15 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 30-31, 32-36.

16 Pascal Drapier, La Télé des années 80 (France 3, 2018).

17 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 32-35.

18 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 32, 33, 34.

19 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 32.

20 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 35.

21 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 5, 7, 31, 39, 42, 84-85, 53, 30, 37, 38.

22 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. II. (Gallimard, 1987), 228.

23 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 88.

24 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 91-92, 101-102.

25 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 101.

26 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 28.

27 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 93.

28 Andrea Dworkin, Notre sang (M éditeur, 2021), 66.

29 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 37.

30 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 29.

31 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 29-30.

32 Typhaine D, Contes à rebours (Les Solanées, 2017), 45.

33 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 44.

34 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 13.

35 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 23-27.

36 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 78.

37 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 98.

38 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 27-28.

40 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 84.

41 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 111.

43 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 11.

44 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 38.

45 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 44.

46 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 74.

47 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 44-45.

48 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 42-43.

49 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 40.

50 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 65.

51 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 50-51.

52 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 57-58.

53Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 41.

54 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 33.

55 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 40.

56 Marie Kock, Vieille Fille (La Découverte, 2022), 56.

57 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 121.

58 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 118.

59 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 15.

60 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 117.

61Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 47.

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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Il est temps de (s’)aérer : propositions vitales », Voyages autour de mon cerveau, mars 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28389

Chien et fleurs Un profil perdu VADMC.001

Acheter des fleurs au chien : Un profil perdu

Oui, il lui jappe le prix des tulipes et des roses (deux symboles d’amour), dans cette boutique de fleuriste parisienne, ce qui la rend très heureuse. Elle, la Française bourgeoise, l’est d’ailleurs de toute façon : divorcée d’un mari nord-américain violent ; libérée de la tutelle pesante du vieux milliardaire nord-américain qui, après l’avoir aidée dans son divorce, a réclamé son amour, corps et âme ; vivant dans un charmant appartement parisien ; travaillant dans une minuscule revue avant-gardiste pour un salaire mirobolant ; tout juste tombée en amour du frère français d’un collègue français. Josée peut donc s’amuser à demander combien coûtent les fleurs au chien de ce commerce floral, au milieu d’Un profil perdu (1974. Éditions J’ai Lu, 1976 , p. 98) de Françoise Sagan, coutumière de ces scènes burlesques, où ses personnages font un pas de côté.

Et, bonheur suprême, son amoureux, Louis, passe inopinément devant la boutique, et la voit parler au chien. Ce qui le fait rire, offrir une rose à Josée, et sourire : « J’adore ce quartier, dit-il. C’est un des seuls où l’on voit encore des femmes acheter des fleurs aux chiens. » (Idem, p. 99). Louis est ravi de découvrir que Josée n’est pas une femme « entretenue », ce qu’elle lui avait paru lors de leur première rencontre, explosive (Idem, p. 59-60). En effet, Louis avoue plus tard à Josée qu’il l’a immédiatement désirée, et qu’il a été déçu et jaloux de la savoir au milliardaire Julius (Idem, p. 113), ce qui n’est pas le cas.

Cette manière de considérer les femmes comme des objets échangeables est certes machiste, mais Josée ne s’en offusque pas. Nous avons pu constater dans les deux premiers volumes de cette trilogie, Dans un mois, dans un an (1957), et Les Merveilleux Nuages (1961), ainsi qu’au début d’Un profil perdu, dont le titre est éloquent, le peu d’estime que se porte Josée, ce qui l’a mise à la merci d’un jeune homme brutal, Jacques (Dans un mois, dans un an) ; puis d’un homme violent, Alan (Les Merveilleux Nuages, Un profil perdu), puis d’un autre, Julius (Un profil perdu). Dans Un profil perdu, paru en pleine deuxième vague des féministes français, Josée, jeune bourgeoise, est toujours aussi loin de la lutte pour l’égalité femmes-hommes qu’en 1957, et toujours aussi isolée, sans amie ni proche femme. Dans Un profil perdu, les rares femmes sont des sbires à la solde de Julius, destinées à rendre des services à Josée, et à l’empêcher de rencontrer quiconque l’éloignerait de ce dernier. Sagan décrit un milieu bourgeois fermé sur lui-même, dévoré par le snobisme, la pauvreté intellectuelle, l’envie d’argent et la soumission aux puissants qui en possèdent énormément, comme Julius.

Le fil canin tisse un lien supplémentaire entre eux, ce qui permet à Louis de proposer à Josée d’adopter un chiot. Ce prétexte à responsabiliser (selon ses propres termes, p. 109) la jeune femme, lui donne l’occasion de dîner chez elle, ce qui la ravit, finalement, après un dialogue en forme de ping-pong verbal, comme dans les comédies états-uniennes des années 1930 et 1940 (Idem, p. 110, 112-113, 114) :

– Oui, si vous nous abandonnez ce soir, lui et moi, ici, il va aboyer furieusement et moi je vais vociférer aussi, au lieu de le calmer. Demain, la propriétaire vous jettera à la porte.

– Vous avez une autre idée ?

– Mais oui. Je vais aller faire des courses. Nous ouvrirons la fenêtre puisqu’il fait doux, nous dînerons tous les trois ici, tranquillement, pour que le chien et moi puissions nous habituer à votre nouvelle vie.

(…)

– C’est ça, téléphonez, moi je vais acheter du Canigou pour trois. (…)

Je (…) me précipitai dans la salle de bains, passai un chandail, un pantalon, une tenue pour chien, et me remaquillai un visage pour homme. (…) C’était la première fois depuis longtemps, très longtemps, que j’avais rendez-vous pour passer la soirée avec un homme inconnu qui me plaisait et qui avait mon âge. Depuis que je connaissais Alan, mes rares aventures masculines avaient ressemblé à celle du pianiste de Nassau. Oui, c’était la première fois depuis cinq ans que j’allais à la rencontre de quelqu’un et que cette rencontre me faisait battre le cœur. (…) Et les mille clairons du désir sonnèrent, les mille tam-tams du sang résonnèrent dans nos veines, et les mille violons du plaisir attaquèrent leur valse pour nous. Plus tard dans la nuit (…). Le chien dormait toujours sous la table, aussi innocent que nous l’étions redevenus nous-mêmes.

Josée, après avoir brièvement hésité, car elle a déjà un engagement pour le soir-même, revit physiquement et sentimentalement, dans les bras de Louis, au bout d’un lustre. La métaphore musicale est puissante et évocatrice de l’emportement impétueux du désir qui les saisit. À quand, par ailleurs, la composition de ce morceau clairons-tam-tam-violons ? Le chiot, simili enfant, comme l’indique Josée (Idem, p. 112), est ici le symbole de la pureté du couple en devenir Louis-Josée, puis de la famille qu’ils forment à la fin du roman, avec la naissance de leur fils (humain). La présence d’un enfant est un quasi hapax dans l’œuvre de Sagan, qui décrit plutôt des couples, hétérosexuels et homosexuels, comme celui de Didier, frère de Louis, et de Xavier. Ils forment un couple clandestin en ces temps de féroce répression de l’homosexualité.

Tout finit donc bien pour Josée et Louis, dont le premier repas festif, en compagnie canine, annonce une relation heureuse, comme nous l’avons montré dans notre article de 2016 « Manger l’autre pour se découvrir, chez Simone de Beauvoir et Françoise Sagan » : http://oic.uqam.ca/fr/publications/manger-lautre-pour-se-decouvrir-chez-simone-de-beauvoir-et-francoise-sagan

Fleurs, chien, homme : un trio gagnant pour Josée, enfin débarrassée de son passé pesant. Elle a construit un couple épanouissant.

Un chemin heureux à continuer.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Acheter des fleurs au chien : Un profil perdu », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/20857

 

Darcy amoureux de Bingley VADMC

Darcy amoureux de Bingley ? Orgueil et Préjugés

Non, monsieur Darcy n’est pas un pauvre être incompris, ce n’est pas tout ce qui est écrit par son autrice Jane Austen, dans le roman Orgueil et Préjugés (1813). C’est un jeune homme gâté et plein d’arrogance, comme il le reconnaît dans sa dernière lettre à Elizabeth Bennett, dont il se dit amoureux :

As a child I was taught what was right, but I was not taught to correct my temper. I was given good principles, but left to follow them in pride and conceit. Unfortunately an only son (for many years an only child), I was spoilt by my parents, who, though good themselves (my father, particularly, all that was benevolent and amiable), allowed, encouraged, almost taught me to be selfish and overbearing; to care for none beyond my own family circle; to think meanly of all the rest of the world; to wish at least to think meanly of their sense and worth compared with my own2.

C’est-à-dire :

J’étais malheureusement fils unique, – même, durant de longues années, unique enfant, et j’ai été gâté par mes parents qui, bien que pleins de bonté (mon père en particulier était la bienveillance même), ont laissé croître et même encouragé la tendance que javais à me montrer personnel et hautain, à enfermer mes sympathies dans le cadre familial et à faire fi du reste du monde3.

Bien sûr, grâce à son amour pour cette jeune fille, et parce qu’elle l’a éconduit quand il l’a demandée en mariage de manière condescendante, il a évolué de manière positive. Ils peuvent ainsi se marier à la fin du livre, après la seconde demande de Darcy par une belle après-midi ensoleillée4 – et non dans un petit matin brumeux sur fond de violons dégoulinants comme dans la version filmée de Joe Wright (2005).

Si ce n’est qu’Elizabeth n’est pas la seule concernée par la conduite méprisante de Darcy. Dont elle se remet facilement et dont elle rit avec sa meilleure amie Charlotte Lucas5. Là où le bât blesse vraiment, c’est lorsque cet aristocrate fier de ses origines et de ses fréquentations sépare sciemment son meilleur ami Bingley de Jane, la sœur aînée d’Elizabeth. Son argumentation est faible, quand il écrit à Elizabeth pour expliquer sa conduite :

But it was not till the evening of the dance at Netherfield that I had any apprehension of his feeling a serious attachment. (…) At that ball, while I had the honour of dancing with you, I was first made acquainted, by Sir William Lucass accidental information, that Bingleys attentions to your sister had given rise to a general expectation of their marriage. He spoke of it as a certain event, of which the time alone could be undecided. From that moment I observed my friends behaviour attentively; and I could then perceive that his partiality for Miss Bennet was beyond what I had ever witnessed in him. Your sister I also watched6.

C’est-à-dire :

(…) mais cest seulement le soir du bal de Netherfield que je commençai à craindre que cette inclination ne fût vraiment sérieuse. (…) Au bal, pendant que je dansais avec vous, une réflexion de sir William Lucas me fit comprendre pour la première fois que lempressement de Bingley auprès de votre sœur avait convaincu tout le monde de leur prochain mariage. Sir William en parlait comme d’un événement dont la date seule était indéterminée. À partir de ce moment, jobservai Bingley de plus près et je maperçus que son inclination pour miss Bennet dépassait ce que javais remarqué jusque-là. J’observai aussi votre sœur (…)7.

Visiblement, danser avec Elizabeth est un pensum plus qu’un plaisir. En outre, Darcy insiste beaucoup, par la suite, sur la supposée indifférence de Jane, tout en blâmant la mère et les jeunes sœurs Bennett au sujet de leur conduite trop expansive, contraire aux bonnes mœurs. Il avance également, en passant, des motifs de convenance sociale, qui tiennent un peu plus, au vu de l’époque, où les sentiments ne faisaient pas partie du contrat de mariage. Darcy a donc raison de vouloir séparer Jane de Bingley pour ces raisons-ci. En conclusion de son épître, il n’exprime aucun regret d’avoir brisé le cœur de Jane et de son ami.

Cependant, tout cela ne serait-il point, plutôt, de la jalousie ? Jalousie de voir son ami heureux, se dégageant de son emprise, et heureux avec une jeune fille. Le texte originel est explicite, «apprehension » (cf. citation ci-dessus) signifiant tout autant « soupçon » que « peur » à cette époque en anglais8. Au sein de l’aristocratie anglaise de cette époque, femmes et hommes avaient des vies séparées. Les dames restaient à l’intérieur à broder, causer et recevoir, tandis que les messieurs montaient à cheval, travaillaient à leurs affaires en se rendant sur place, discutaient et se voyaient dans des clubs. Et l’après-dîner se déroulait en partie de manière séparée. Cette société était donc peu mixte, ce que l’on retrouve dans la littérature anglo-saxonne du vingtième siècle, avec les couples crypto-homosxuels Watson et Holmes (Conan Doyle), Poirot et Hastings (Agatha Christie), Bertram Wooster et Jeeves (P.G. Wodehouse).

Dans Orgueil et Préjugés, l’acharnement de Darcy à détruire le bonheur de son ami et à le garder sous sa coupe peut donc s’expliquer par un amour contrarié et non réciproque. Tant que Bingley reste célibataire, les fantasmes homosexuels de Darcy peuvent se donner libre cours, d’autant que les mœurs sociales permettent une intimité quotidienne quasiment non mixte. Le refus de Darcy de danser aux bals provinciaux, au début du roman, serait alors, aussi, la manifestation de son refus des femmes, autant que de son snobisme. À ces deux occasions, il a d’ailleurs du mal à quitter Bingley des yeux, sous couvert d’amitié (premier bal) et de surveillance (second bal).

L’arrogance de sa conduite envers Elizabeth lors de sa première demande en mariage serait ainsi encore plus explicable : il peut donner libre cours à son mépris de classe et à son mépris tout court, puisqu’agissant ainsi, il est certain que Miss Bennett, dont il connaît le caractère droit et fier, ainsi que son attachement pour le beau Wickham, refusera de l’épouser. Et quand elle accepte de se marier avec lui, après qu’il a expliqué sa conduite infâme à Bingley, Jane Austen précise que Jane et Bingley, heureusement mariés, viennent habiter près de chez eux. La résignation à l’hétéronorme de Darcy est récompensée par l’installation de Bingley, et de Jane, près de chez lui.

Par conséquent, il est regrettable que les mœurs homophobes de l’époque condamnent Darcy au silence et à la souffrance9. Un tort à réparer aujourd’hui.

 


2 Jane Austen, Orgueil et Préjugés, Paris, 10/18, 2001, p. 351.

3 Ibid.

6 Jane Austen, Orgueil et Préjugés, op. cit., p. 197.

7 Samuel Johnson, Dictionary of the English Language, London, William Pickering ed., 1828, p. 40.

8 Voir aussi, au début du vingtième siècle, le personnage de Thomas dans la série anglaise Downton Abbey (Julian Fellowes, 2010-2015).

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Darcy amoureux de Bingley ? Orgueil et Préjugés », Voyages autour de mon cerveau, juin 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/10327

Henri et Luc, ou le mythe de Pygmalion revisité dans Les Mandarins et Un certain sourire

Ce texte est issu de ma communication du 28 mai 2013, dans le séminaire Antiquité au présent (Université Paris 7).

Le mythe antique de Pygmalion a subi des transformations au cours des siècles, depuis l’amoureux transi du livre X des Métamorphoses d’Ovide. Nous trouvons cette légende citée et réinterprétée par Clément d’Alexandrie dans la Protreptique ou Exhortation aux Grecs (IV, 57) au deuxième siècle de notre ère. Par Jean de Meung dans Le Roman de la Rose (vers 21591-22048) au treizième siècle. Par Jean de La Fontaine dans « Le Statuaire et la Statue de Jupiter » (IX, 6). Par André François Boureau-Deslandes dans le récit Pigmalion ou la Statue animée au milieu du dix-huitième siècle. Par Théophile Gautier dans Mademoiselle de Maupin (1835), au prix d’une assimilation de Pygmalion avec Narcisse et avec le mythe de l’androgyne. Au début du vingtième siècle par George Bernard Shaw1. Pensons également au ridicule Arnolphe de L’École des femmes de Molière (1662), au sinistre Chevalier de Valmont des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos (1782), ou au torturé M. Rochester dans Jane Eyre de Charlotte Brontë (1847). La fin du dix-neuvième et le vingtième siècle sont riches en couples incestueux de type Pygmalion, tant en littérature qu’au cinéma. Citons au hasard Claudine à Paris de Colette (1901), Le Bercail d’Henry Berstein (1904), La Garçonne de Victor Margueritte (1922), Une jeune fille voyagea de Claude Farrère (1925), et au cinéma Le Train sifflera trois fois de Fred Zinnemann (1952), La Main au collet d’Alfred Hitchcock (1955), Ariane de Billy Wilder (1957), L’Adorable Voisine de Richard Quine (1958), et bien sûr My Fair Lady de Georges Cukor (1964).

Dans la majeure partie de ces ouvrages, la sexualité est présente dans les rapports entre le personnage masculin et le personnage féminin, comme dans les deux œuvres choisies. Les liens qui se tissent entre Henri Perron et Nadine Dubreuilh dans Les Mandarins, et entre Luc et Dominique dans Un Certain sourire sont de l’ordre de la liaison sexuelle et/ou amoureuse, liaison à première vue classique entre un homme âgé, plus expérimenté, et une jeune fille moins experte. Mais est-ce vraiment le cas ? Et n’y a-t-il pas une remise en question des rapports traditionnels de domination masculine ?  De quelle manière sont présentés les deux couples ? Comment les autrices présentent-elles les relations des hommes aux femmes, dans l’optique d’un rapport de domination de type Pygmalion ?  De quelle façon les jeunes filles se positionnent-elles par rapport aux hommes dont elles deviennent les maîtresses ? La masculinité traditionnelle est-elle ou non remise en question dans ces deux ouvrages ?

I. Une domination sans failles ?

Dans Les Mandarins, roman paru en 1954 qui décrit le début de la Guerre froide en France, Nadine Dubreuilh est la fille d’un écrivain très âgé, Robert Dubreuilh, et d’une psychanalyse, Anne, qui a vingt ans de moins que son époux, dont elle a été l’étudiante. Nadine a vécu un amour passionné et partagé avec Diego, un jeune juif espagnol fusillé par les Allemands en 1944. À la Libération, tout a basculé pour Nadine, comme le remarque sa mère :

Quand Nadine a commencé à chercher et à fuir Diégo de lit en lit, j’ai tenté d’intervenir ; mais elle avait découvert trop brutalement le malheur, elle en restait trop égarée de révolte et de désespoir pour qu‘on pût avoir prise sur elle. 2

Nadine se met à faire du sexe avec le premier venu, tentant de pallier frénétiquement la perte de Diego. C’est ainsi qu’elle amène le journaliste et écrivain Henri Perron, ami de longue date de ses parents, qui a le même âge que sa mère, à passer la nuit avec elle puis à l’emmener avec lui au Portugal où il va donner des conférences. Henri laisse à Paris sa maîtresse Paule, dont il se sépare quelque temps après son retour de Lisbonne. Nadine le quitte à son tour. Ils se retrouvent de longs mois après, avant de se marier, car Nadine est enceinte d’une petite fille, Maria, dont nous pouvons noter le prénom à consonance hispanique, sans doute en souvenir de Diego. Comme Galatée chez Ovide, Nadine accouche d’une fille d’Henri, son Pygmalion.

Dominique, quant à elle, tombe amoureuse de Luc, l’« oncle voyageur » de son petit ami Bertrand3. Elle a une aventure avec Luc, heureux époux de Françoise, sous le soleil estival de la Côte d’Azur. Leur liaison se poursuit brièvement à Paris, jusqu’à ce que Luc décide d’y mettre un terme, avant son départ pour les États-Unis. Dominique guérit peu à peu de son attachement pour Luc, grâce à Alain, un étudiant qui veut faire une thèse sur la passion et qui l’écoute parler4. Dominique se retrouve finalement seule, mais libérée de Luc et ouverte à d’autres aventures.

Constatons une dissymétrie entre les deux personnages masculins : Luc prend l’initiative d’inviter Dominique à déjeuner puis à dîner, puis il l’embrasse lors d’un week-end dans la famille de sa sœur, mère de Bertrand :

J’emmène cette jeune fille faire une promenade sentimentale”, dit-il à la cantonade. (…) “ J’ai peur”, dis-je à Luc. (…) Il s’arrêta, me prit dans ses bras. (…) Il ne disait pas un mot, mais m’embrassait, redressant parfois la tête pour reprendre souffle. 5

Dominique se laisse porter par le désir de Luc et, après quelques sursauts de mauvaise conscience, elle laisse la situation se déliter entre Bertrand et elle. De même qu’elle se laisse embrasser par Luc, elle a cédé à l’amour de Bertrand plus par curiosité physique que par véritable passion. À l’inverse, Nadine provoque explicitement Henri :

(…) Henri eut devant les yeux le masque intimidant de Dubreuilh : “Vous savez que je n’ai plus huit ans.

– Je sais.

– Non ; pour vous je serai toujours la sale môme qui donnait des coups de pied dans la cheminée.

– Pas du tout ; la preuve c’est que je vous ai invitée à danser.

– Oh ! c’est une soirée de famille. Mais vous ne m’inviteriez pas à sortir avec vous.”

Il la dévisagea avec sympathie. (…) Pauvre môme ! (…) une austère jeunesse, et puis ce garçon était mort ; elle semblait s’être vite consolée, mais ça devait être tout de même un sale souvenir. 6

Le mythe de Pygmalion est mis à mal par Beauvoir, car ce n’est pas le désir d’un homme pour une femme qui met en marche l’aventure amoureuse, mais l’inverse, ce qui était déjà le cas lorsque Henri avait rencontré Paule avant-guerre7. Nadine semble dominer la situation, malgré la différence d’âge. C’est elle qui fait le siège d’Henri pour qu’il l’emmène au Portugal, elle qui le quitte, elle qui revient vers lui, elle qui « se trompe de dates » dans le cycle de ses règles pour tomber enceinte et forcer Henri à l’épouser, selon les codes sociaux en vigueur à cette époque. L’absence d’utilisation de préservatifs par Henri (une invention qui date pourtant du dix-huitième siècle), l’interdiction de contraceptifs féminins et masculins et l’interdiction de l’avortement font porter l’entière responsabilité de l’enfantement sur les femmes, les hommes étant libres de reconnaître ou non leur enfant.

Henri et Luc ont une grande différence d’âge avec Nadine et Dominique, une vingtaine d’années, ce qui va dans le sens de l’interprétation moderne du mythe de Pygmalion. Ovide ne précise pas si la statue est beaucoup plus jeune que le sculpteur, mais ce large écart serait logique dans la société grecque et romaine antique. Les deux Français ont en commun de choisir leurs jeunes amantes dans le cercle de famille, ce qui les met dans une position paternelle, donc psychologiquement incestueuse. La légende gréco-latine est en ce sens respectée, puisque c’est un mythe d’autoproduction. Les hommes ne sortent pas de leur milieu : Henri passe des nuits avec la fille qu’il a vu grandir, Luc se sert chez son neveu, et ils les modèlent à leur convenance. Ils vont vers ces jeunes femmes qui contrastent en âge avec leurs compagnes, et, pour Luc, avec le caractère doux et bienveillant de son épouse. Comme le dit le père de Tracy Lord dans le film Indiscrétions (G. Cukor, 1940) : « Un homme éprouve parfois le besoin de se sentir jeune. »8 D’où l’attitude de Luc et d’Henri qui choisissent des femmes plus jeunes qu’eux pour maîtresses. Ils ne recherchent pas a priori une relation égalitaire, au moins par l’âge.

Les termes dont se sert Henri sont révélateurs de la conception enfantine qu’il a de Nadine. Outre leur échange au début des Mandarins que nous venons de citer, il existe d’autres occurrences où il pense à Nadine comme à une enfant, une adolescente, en aucun cas une adulte :

(…) un corps de jeune fille (…) ; pourtant, sous la robe de lainage, la taille était plus souple, les seins plus affirmés qu’Henri ne l’eût pensé. (…) pour vous je serai toujours la sale môme qui donnait des coups de pied dans la cheminée. (…) Pauvre môme ! (…) une pauvre gosse qui n’a jamais rien vu (…). Il détourna la tête avec un peu de honte ; il se rappelait soudain qu’elle avait dix-huit ans et de lourds souvenirs. (…) une grande fille qui n’était ni vierge ni femme. 9

Ces réflexions, qui semblent tout droit sortir des Demi-Vierges de l’auteur «psychologique» Marcel Prévost (1894), font écho aux propos de Paule lorsque son compagnon lui demande si elle est jalouse de Nadine: « Oh ! rassure-toi ! je ne suis pas jalouse d’une enfant ; surtout pas de Nadine ! » Nadine est infantilisée, elle en devient donc moins dangereuse pour la stabilité du couple Henri-Paule. Du haut de leur âge et de leur statut social plus élevé – Henri est journaliste et écrivain, Luc est juriste, tandis que Nadine vient d’avoir sa licence de chimie et Dominique fait de vagues études de droit – ils dominent la situation. Ils sont en mesure d’offrir des voyages, des repas et des vêtements à leurs amantes, qui en échange offrent leur corps. L’unique objet que paie Dominique (ou plutôt ses parents) est son billet de train Paris-Avignon lorsqu’elle va rejoindre Luc. Il est vrai que les vêtements lui sont offerts par Françoise et Luc, et non pas par Luc seul, au grand dam de Bertrand qui trouve que sa petite amie a un sens moral très affaibli : « C’est absolument incroyable. N’importe qui t’offrirait n’importe quoi, tu ne refuserais pas ! Tu ne serais même pas étonnée ! »10 La sexualité n’est pas ici en jeu. Ou plutôt, Françoise, en participant aux achats, n’écarterait-elle pas toute trace de sexualité entre Luc et Dominique ? Dans sa réponse à Bertrand, Dominique nie à la fois la participation de Françoise aux achats et la sexualisation de Luc : « Ce n’est pas n’importe qui. C’est ton oncle, répliquai-je avec mauvaise foi. »11 Françoise et Luc jouant alors un rôle de parents envers Dominique, d’autant que Luc appelle Dominique « petite jeune fille », donc quelqu’un de très jeun Il nie ainsi tout potentiel sentimental et érotique sur le long terme à Dominique. 

Aucune des deux jeunes femmes n’a conscience, visiblement, du pouvoir exercé sur leur corps par ce que leurs compagnons leur offrent. C’est en ce sens que les personnages masculins exercent une emprise sur les héroïnes, emprise qu’ils semblaient avoir abandonné dans le jeu amoureux. Il est vrai que les deux romans se situent à des époques où ce genre d’échanges était considéré comme normal et très peu remis en question : l’homme payait, la femme s’allongeait. Ce troc est conforme au récit ovidien, où le critique anglais Wilmon Brewer a remarqué que Pygmalion offre des « munera » à Galatée, dans la tradition de la séduction antique :

Pygmalion traite la statue exactement comme l’amant élégiaque traiterait sa puella. (…) Pygmalion est l’idéal des propres recommandations d’Ovide pour les parva munera (Ars Amat. 2.262 et suiv.). Properce 3.13.25 et suiv. fait l’énumération des fruits, des noix, des fleurs et des oiseaux comme des cadeaux qui (…) maintiennent l’amour dans les bornes de l’honnêteté (…). 12

Si nous pouvons discuter le terme d’« honnêteté » qui fait référence à un code social hors des amours adultères, il est vrai qu’Henri comme Luc agissent comme Pygmalion. Le critique anglais fait référence aux vers 259 à 265 du texte ovidien :

(…) et modo blanditias adhibet, modo grata puellis

munera fert illi conchas / teretesque lapillos

et parvas volucres et flores mille colorum

liliaque pictasque pilas et ab arbore lapsas

Heliadum lacrimas ; ornat quoque vestibus artus.

Dat digitis gemmas, dat longa monilia collo,

aure leves bacae, redimicula pectore pendent (…). 13

Henri et Luc n’offrent aucun bijou, mais des vêtements, et ils ne sont pas avares de caresses. Cependant, nous distinguerons les deux héros. Si les cadeaux de Luc, acceptés par Dominique sans révolte morale, atteignent leur but, c’est-à-dire que Dominique offre volontiers son corps à Luc, ceux d’Henri manquent leur objectif. Nadine donne son corps, mais avec indifférence. Nadine ressemble à la statue Galatée lorsqu’elle n’est qu’une froide statue, incapable donc de ressentir des sentiments et des sensations. Les premiers cris de jouissance lui sont arrachés lorsqu’elle voit des oranges en Espagne :

(…) il entendit le cri de Nadine : “Oh !” C’était un gémissement passionné qu’il avait en vain cherché à lui arracher par ses caresses.

– Oh ! regarde !

Au bord de la route, près d’une maison incendiée, était dressé un éventaire : des oranges, des bananes, du chocolat ; Nadine s’élança, elle saisit deux oranges et en tendit une à Henri (…). 14

Henri n’est qu’un moyen pour atteindre une volupté enfuie avec le décès de Diego, ses cadeaux sont des dus après quatre ans de privations et d’horreurs.

Les trios et quatuors des deux romans se défont rapidement, ne laissant qu’un duo, mais ce n’est pas forcément le même qu’au début de l’histoire. Ainsi, Henri épouse Nadine et pas Paule, tandis que Luc reste avec Françoise. Bertrand et Dominique sont définitivement séparés, ainsi que Nadine et Lambert, un de ses amants réguliers. C’est un jeune résistant qui a, lui aussi, souffert de la perte d’un être aimé, sa compagne Rosa, jeune Juive déportée et jamais revenue des camps. Il a le même âge que Nadine et il l’aime passionnément, malgré son chagrin, mais leurs situations sont trop semblables15pour que Nadine puisse s’attacher durablement à lui. Elle projette sa propre incapacité à oublier Diego sur Lambert. Se lier à Henri l’éloigne des fantômes du passé. Quant à Dominique, elle trouve en Luc un éducateur, un Pygmalion, en ce qui concerne l’accès aux bars et autres boîtes de nuit.

II. Oies blanches ou jeunes filles fatales ?

Cependant, ces jeunes filles sont-elles véritablement de pures innocentes, modelables à volonté tant sexuellement qu’intellectuellement, ou ont-elles déjà une personnalité construite ? Nadine comme Dominique ont déjà eu des amants, et elles ont été heureuses avec ces derniers. Si Henri et Luc prennent de l’importance dans leur existence, ce n’est donc pas parce qu’ils sont les premiers à faire apprécier la sexualité à leurs maîtresses. Ils les infantilisent, ils ont du pouvoir grâce à leur argent, mais est-ce tout ? Le regard qu’ils portent sur le corps de Dominique et Nadine est bienveillant, ce qu’apprécie Dominique :

Il me faisait aussi découvrir mon corps, m’en parlait avec intérêt, sans indécence, comme d‘une chose précieuse. Et cependant, ce n’était pas la sensualité qui donnait le ton à nos rapports, mais (…) une sorte de complicité cruelle dans la fatigue des comédies, la fatigue des mots, la fatigue tout court.16

Nadine, elle, est moins sensible au regard de son amant sur son corps :

(…)

– Tu es très jolie !

– Ne dis pas de bêtises ! dit-elle d’une voix rauque.

– Pourquoi te rhabilles-tu : viens.” 17

Distinguons les deux romans, puisque les deux hommes admirent le corps de leur amante, mais la réaction des jeunes femmes est différente. Tandis que Dominique insiste sur la similarité entre Luc et elle : « Nous avions le même pas, les mêmes habitudes, le même rythme de vie. »18, Nadine met à distance l’aventure qu’elle a avec Henri, comme elle le déclare à sa mère : « Si tu veux savoir, j’ai couché avec lui hier et ça ne m’a rien fait. »19 Le mythe de Pygmalion est lointain dans Les Mandarins, puisque la femme ne reconnaît pas à l’homme un droit de regard sur son corps. Il faut qu’Henri passe par les mots pour que Nadine se sente en sécurité et accepte de se sentir bien avec lui. Henri et Nadine sont dissemblables, mais Henri a, finalement, à cœur de rendre Nadine heureuse, de faire tomber ses défenses, et de lui montrer qu’elle peut profiter de la vie sans se sentir coupable vis-à-vis de Diego. Inversement, la similitude entre les corps de Luc et Dominique peut être analysée comme une résurgence de la production par Pygmalion d’une belle statue qu’il chérit tendrement. Le corps à corps Pygmalion/Luc et Galatée/ Dominique passe aussi par les mots et les images, ceux que Luc connaît et qu’il fait découvrir à sa jeune amante :

J’étendis le bras, attrapai La Famille Fenouillard que Luc me reprochait beaucoup de ne pas avoir lu, et me mis à rire jusqu’au moment où Luc voulut rire aussi et nous nous penchâmes sur la même page, joue contre joue, bientôt bouche contre bouche, le livre tombant enfin sur le plancher, le plaisir sur nous, la nuit sur les autres. 20

Est-ce un hasard si Françoise Sagan a choisi de faire lire un ouvrage bien connu des jeunes lecteurs du début du vingtième siècle ? Luc partage avec Dominique une lecture de son enfance, et l’assimile à une enfant. Ils auraient pu partager L’Invitée de Beauvoir (1943), c’est-à-dire une histoire de trios et quatuors amoureux entre jeunes adultes consentants, mais la mise en abyme eût sans doute été pesante et peu utile, d’autant que Dominique infantilise Luc à son tour.

Cependant, Luc ne joue pas longtemps au Pygmalion avec Dominique, qui se demande si elle est une jeune fille fatale, un objet de désir ou un sujet désirant, sachant qu’elle a toujours été choisie par son partenaire21. Elle conclut sa réflexion par une réponse négative :

Je ne pouvais pas devenir objet ni lui sujet, il n’en avait ni la possibilité, ni la force, ni l’envie. (…) Il eût vite – si j’en avais manifesté l’intention – éliminé l’attitude “petite fille et merveilleux protecteur” de notre couple. Heureusement, je me sentais parfaitement adulte. Adulte et blasée. 22

Dominique refuse de se laisse modeler et infantiliser, et d’entrer dans un schéma prédéfini de relation, dans quelque cliché que ce soit, c’est-à-dire, puisque nous sommes en 1956, dans l’image de l’existentialiste mangeuse d’hommes :

Je me dressai dans ma robe de chambre à pois.

“D’ailleurs, suis-je une femme honnête ? Que fais-je dans ce palace sordide avec l’époux d’une autre ? Dans cette tenue de courtisane ? Ne suis-je pas l’exemple-type de ces jeunes filles dévoyées de Saint-Germain-des-Près qui brisent les ménages en pensant à autre chose ?

– Si, fit-il accablé. Et moi, je suis l’époux, jusqu’ici modèle, égaré par les sens, le pigeon, le malheureux pigeon… Viens…

– Non, non. Car je me refuse à toi, je te fais ignoblement marcher. Ayant allumé dans tes veines le feu de la lubricité, je me refuse à l’apaiser moi-même. Voilà.” (…)

Je suis une vamp.

– Et moi ?

– Un malheureux déchet humain. Ce qui fut un homme… Luc ! Encore une semaine !” 23

L’humour de Sagan souligne la sottise des poncifs qui courent sur la philosophie existentialiste et sur ses disciples, mais également le jeu de pouvoirs qui est à l’œuvre entre les deux personnages, en renversant la situation. L’exagération permet d’apaiser les tensions dues à la situation inégale de Luc et de Dominique – Dominique amoureuse, Luc pas, Luc marié et n’envisageant pas un instant de quitter sa femme, Dominique le sachant et en souffrant d’autant plus qu’elle aime beaucoup Françoise. Les deux amants se retrouvent à profiter de la présence l’un de l’autre, de la mer et du soleil de la Côte d’Azur sans trop de lutte de pouvoirs. Carpe diem, comme disait Horace.

III. Des hommes perdus ?

Tant Henri que Luc sont confrontés à des jeunes filles sexuellement affranchies, alors même que la société continue à prôner la chasteté féminine, et qu’elle s’indigne lorsqu’une femme montre le plaisir au féminin (scandales du Deuxième Sexe en 1949 et de Bonjour tristesse en 1954). Est-ce qu’Henri et Luc profitent de la situation qui s’offre à eux, c’est-à-dire des jeunes filles qui dérogent au code moral en vigueur, mais sans rien changer de leur position de Pygmalion, ou sont-ils prêts à remettre en question la manière dont ils agissent ordinairement avec les femmes, et à se positionner autrement qu’en Pygmalion ? Sont-ils confrontés à des situations de séduction inédites ?

À première vue, la relation sexuelle qu’ils instaurent est du côté du respect de l’autre. Ils n’imposent jamais leur présence aux jeunes femmes. Leur pouvoir provient de leur emprise financière et intellectuelle, et qu’Henri se laisse choisir par ses maîtresses, tandis que Luc les choisit, et que Luc n’est pas perturbé par sa relation avec Dominique, alors qu’Henri finit par se marier avec Nadine. Selon Dominique : « Il était très jeune, très vulnérable, très bon, cet homme qui m’avait proposé une aventure sans lendemain et sans sentimentalité. Il était honnête. »24 Les deux hommes instituent une relation dissymétrique avec leurs maîtresses, qui ne sont ni des scientifiques (Nadine) ni des travailleuses (Dominique), et jamais des étudiantes assidues. Nadine accepte son sort de femme au foyer sans problèmes moraux, Dominique travaille vaguement son Droit. Nadine se met en colère contre son mari lorsqu’elle croit se retrouver dans un des personnages de son nouveau roman, car cela détruit sa sincérité : « J’appelle cela de l’abus de confiance ! »25Ce sont deux relations complexes, car certains aspects correspondent totalement à une domination de type Pygmalion, mais pas d’autres.

Pour Dominique, Luc n’est pas uniquement un substitut paternel de type incestueux, c’est également un « petit garçon », comme elle le lui affirme à Cannes : « Tu n’es qu’un petit garçon entre moi et Françoise. »26 La maîtrise du trio appartiendrait aux femmes, et non aux hommes, comme dans la pièce de Boureau-Deslandes, où Vénus ordonne à Pygmalion de la représenter, et où la « statue animée » refuse le mariage que lui propose le sculpteur. La chute d’Un certain sourire est assez généralisante pour que le lecteur n’y lise pas l’échec d’un couple pygmalionesque : « Mais enfin quoi ? J’étais une femme qui avait aimé un homme. C’était une histoire simple, il n’y avait pas de quoi faire des grimaces. »27 Dominique oriente la conclusion de son récit vers une histoire d’amour vécue avec lucidité et en toute simplicité, sans grande originalité. Luc retourne tranquillement vers la conjugalité après avoir profité d’une aventure fort agréable, où il a eu le beau rôle. Ce n’est pas une situation inédite ni extraordinaire pour lui, si ce n’est que la jeune femme dont il s’est occupé n’est pas une courtisane ni une vierge (les deux pôles d’attraction des hommes mariés dans les clichés attachés à cette situation).

Le cas d’Henri et de Nadine est beaucoup plus complexe : Henri est choisi, il prend également la place d’Anne Dubreuilh dans l’esprit de Nadine et Henri confond souvent Nadine avec son père Robert Dubreuilh. Cette situation existe dans nombre de couples Pygmalion, comme le souligne la psychanalyste Sophie de Mijolla-Mellor dans son article « Le Fantasme de Pygmalion » : « Histoire qui n’est pas différente d’une relation maternelle tant il est vrai que c’est bien à cette place que Pygmalion croit s’installer sans jamais cependant y parvenir. »28Henri est au centre d’un dispositif affectif et sexuel complexe. Il a commencé par flirter avec Anne à la soirée qui ouvre le roman, mais rien ne s’est concrétisé. Plus tard, alors qu’il a rompu avec Nadine, il part avec le couple Dubreuilh en voyage dans le Vercors encore brûlant des massacres commis par l’occupant, mais rien ne se passe entre Anne et lui. Il est possible de voir dans l’affection d’Henri pour Nadine une trace de son désir pour Anne. Henri duplique avec Nadine le couple pygmalionesque Anne et Robert, jusque dans la naissance d’une fille : il y a une mise en abyme du couple parental de la part de l’autrice. Au départ, Nadine est pour Henri non seulement une enfant, mais elle est également le portrait physique de son père :

La tête de Dubreuilh sur un oreiller, à quoi ça ressemblait-il ? (…) Henri eut devant les yeux le masque intimidant de Dubreuilh (…) voir pleurer Nadine, c’était presque aussi gênant que s’il eût surpris Dubreuilh en train de sangloter. 29

Il y a une masculinisation de Nadine. Comme le père de Nadine est un rival dans le champ littéraire et journalistique ainsi qu’un ancien mentor pour Henri, en épousant Nadine Henri se marie avec Robert Dubreuilh : symboliquement, il récupère les attributs intellectuels de Dubreuilh via Nadine. Cependant, il n’y a pas de traces de penchants homosexuels chez Henri, car il est agacé que Nadine lui fasse de l’œil, comme le ferait un homme. Il est aussi extrêmement gêné quand Nadine le force à aller dans un club de strip-tease et qu’elle commente le physique des femmes sur scène et dans la salle. Il note sans plaisir ses « grands pas garçonniers »30 lorsqu’ils sont à Lisbonne et préfère penser à la « nuit tiède et rose » qui l’attend avec ce « jeune corps tiède »31. Du côté de Nadine, c’est à sa mère qu’elle assimile Henri : « “- Tu es encore pire que ma mère”, grommela-t-elle en piquant du nez dans le sable. »32 Souvenons-nous qu’Anne et Henri ont le même âge, ce qui rend plus facile la comparaison pour Nadine lorsque son amant ne veut pas faire ses quatre volontés et ici, profiter du soleil portugais et ne pas aller voir des résistants au régime de Salazar. Rappelons qu’Henri représente une figure paternelle, comme écrivain, créateur, artiste, à l’instar de Pygmalion le sculpteur. Le changement principal intervient lorsque Henri devient père à la fin des Mandarins. Il analyse ce changement pour Anne :

D’abord je tiens à Nadine ; et puis, je vais peut-être vous étonner, mais je crois que j’ai une vocation de père de famille. (…) et puis, simplement en me laissant aller à mon corps, j’ai créé quelqu’un de vivant (…). 33

Aucune des deux jeunes femmes n’est totalement façonnée par son amant. Ceux-ci ne sont pas totalement changés par leur rencontre, surtout Luc. Ni Dominique ni Nadine ne sont des « oies blanches », mais ce ne sont pas non plus des « jeunes filles fatales » qui attirent dans leur lit des hommes victimes de leur charme ensorcelant.

Conclusion :

Dans ces deux ouvrages, il n’y a pas de réelle mise en question des rapports traditionnels de domination masculine. Cependant, l’expression de doutes au masculin existe, face à leur Galatée. Ce ne sont plus uniquement les hommes qui mènent le jeu de la séduction. Ils doivent trouver d’autres manières que la manière forte traditionnelle de faire valoir leur désir, mais sans pour autant perdre de leur prestige viril. Leur rôle de Pygmalion initiateur d’une jeune oie blanche qui n’en est pas une est fortement réduit, mais sans que cela aboutisse à un ébranlement de la société patriarcale et de la masculinité traditionnelle. Les deux autrices ont entrouvert la porte de l’émancipation féminine. Elles ont peint des hommes qui doivent se repositionner dans le jeu de la séduction.

La remise en question du mythe de Pygmalion existe plus pour Dominique que pour Nadine. Cette dernière préfère Henri à Lambert, c’est-à-dire une figure paternelle plutôt qu’un garçon de son âge. Dominique, malgré son désir et son amour pour Luc, et leur histoire finalement banale, ne se laisse pas enfermer dans les clans (d’âge, de sexe, de pensées). Son amour pour un homme plus âgé n’est qu’un passage, peut-être en aimera-t-elle un autre, ou préférera-t-elle quelqu’un de son âge, ou plus jeune. Dans tous les cas elle ne se sera pas laissée trop modeler par Luc, qui lui a ouvert les portes d’un nouveau monde. Jamais Nadine et Dominique ne sont d’innocentes victimes d’hommes qui abuseraient de leur position sociale pour les séduire. Leurs relations ne sont pas aussi égalitaires qu’un lecteur moderne pourrait le souhaiter, mais Henri et Luc laissent leurs maîtresses être des sujets et non pas des objets. Le patriarcat et les avatars de Pygmalion ont encore de beaux jours devant eux, mais certains hommes préfèrent ne pas tirer trop de profit de leur situation de dominants. Un exemple encourageant, pour un pas vers l’égalité.

Tiphaine Martin

Bibliographie

Ouvrages :

Beauvoir Simone de, Les Mandarins. I. Paris : Gallimard, « Folio », 1999.

Beauvoir Simone de, Les Mandarins. II. Paris : Gallimard, « Folio », 2000.

Sagan Françoise, Un certain sourire. Paris : Le Livre de Poche, 1965.

Ovide, Ovid’s Metamorphoses, in English Blank verse Brookes More, published together with Ovid’s Metamorphoses in European culture, Boston : the Cornhill Publishing Cy., 1933.

Articles :

Geisler-Szmulewicz Anne, Le Mythe de Pygmalion au XIXe siècle. Pour une approche de la coalescence des mythes. Paris : Champion, «Romantisme et Modernité», n° 24, 1999.

Mijolla-Mellor Sophie de, « Le Fantasme de Pygmalion », L’Esprit du temps/ Adolescence, 2008/4 – n° 66.

Sites consultés :

http://fleche.org/lutece/progterm/ovide/ovide05.html

http://www.mediterranees.net/mythes/pygmalion/

1 Cf.http://www.mediterranees.net/mythes/pygmalion/  ; Bayerische StaatsBibliothek ; Anne Geisler-Szmulewicz, Le Mythe de Pygmalion au XIXe siècle. Pour une approche de la coalescence des mythes. Paris : Champion, «Romantisme et Modernité», n° 24, 1999.

2 Simone de Beauvoir, Les Mandarins. I. Paris : Gallimard, 1999, « Folio », p. 100. Abrégé en M I.

3 Françoise Sagan, Un certain sourire. Paris : Le Livre de Poche, 1965, p. 15. Abrégé en UCS.

4UCS, 167.

5 UCS, 57.

6 M I, 31.

M I, 16.

8 Notes personnelles.

9 M I, 27, 30, 136, 86.

10 UCS, 25.

11 UCS, 25.

12 Ovide, Ovid’s Metamorphoses, in English Blank verse Brookes More, published together with Ovid’s Metamorphoses in European culture, Boston, the Cornhill Publishing Cy., 1933, pages 497, 498. « Pygmalion treats the statue exactly as the elegiac lover would his puella. (…) Pygmalion is the ideal of Ovid’s own recommendations for parva munera (Ars Amat. 2.262 ff.). Propertius 3.13.25 ff. liste fruits, nuts, flowers, and birds as the gifts that (…) kept love honest (…) »

13 « Tantôt il lui prodigue de tendres caresses ; tantôt il lui fait des présents qui flattent la beauté. Il lui donne des coquillages, des pierres brillantes, des oiseaux que couvre un léger duvet, des fleurs aux couleurs variées, des lis, des tablettes, et l’ambre qui naît des pleurs des Héliades. Il se plaît à la parer des plus riches habits. Il orne ses doigts de diamants; il attache à son cou de longs colliers; des perles pendent à ses oreilles ; des chaînes d’or serpentent sur son sein. » Trad.

http://fleche.org/lutece/progterm/ovide/ovide05.html

14 M I, 141.

15 M I, 363-364.

16 UCS, 100-101.

17 M I, 90.

18 UCS, 99.

19 M I, 99.

20 UCS, 118.

21 UCS, 31, 37, 53.

22 UCS, 103-104, 106.

23 UCS, 108-109.

24 UCS, 108.

25 Simone de Beauvoir, Les Mandarins. II. Paris : Gallimard, « Folio », 2000, p. 460. Abrégé en M II.

26 UCS, 114.

27 UCS, 177.

28 Sophie de Mijolla-Mellor, « Le Fantasme de Pygmalion », L’Esprit du temps/ Adolescence, 2008/4 – n° 66, p. 839.

29 M I, 28, 30, 160.

30 M I, 141.

31 M I, 248, 93.

32 M I, 156.

33 M II, 366

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Henri et Luc, ou le mythe de Pygmalion revisité dans Les Mandarins et Un certain sourire », Voyages autour de mon cerveau, mai 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/67