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Espions internationaux Lautner Les Frères Jacques Exbrayat VADMC.001

Espions internationaux : Lautner, Les Frères Jacques, Exbrayat

Les années gaulliennes sont celles de la puissance nationale retrouvée, du prestige diplomatique, de la souveraineté, du verrouillage de l’information officielle. C’est aussi l’époque où l’imaginaire collectif se méfie des appareils secrets, dont les membres furent communément surnommés « barbouzes ».

Outre les journalistes et les dessinateurs de presse1, artistes et écrivain·es se sont emparé·es du sujet, sur le mode humoristique pour certain·es. Nous avons choisi un film, une chanson, un roman, le tout produit par des hommes, sur deux ans : Les Barbouzes (Georges Lautner, 1964), « Les Barbouzes » (Les Frères Jacques, 1964) et Mandolines et Barbouzes (Charles Exbrayat, 1965).

Dans l’ensemble de ces œuvres, les barbouzes sont ridiculisées, quelle que soit leur nationalité. Il est vrai que la figure du « barbouze » est parfaite pour la fiction comique. Le « barbouze » agit dans l’ombre. Il prétend maîtriser les événements, mais il est, souvent, grotesquement humain. C’est presque une inversion du mythe de James Bond, malgré les failles que les derniers films, à ce jour, laissent apparaître derrière sa façade marmoréenne.

Qui dit espion dit univers cosmopolite, que l’on soit pendant la Guerre froide, comme ici, ou non. Dans le film de Lautner, les pays suivants sont représentés : France, Suisse, URSS, Chine, Allemagne, États-Unis. Leurs espions se disputent l’honneur de conter fleurette à la Française Amaranthe (Mireille Darc), fraîchement veuve d’un industriel spécialiste en brevets d’armes atomiques.

Les Frères Jacques concentrent leurs lazzis sur les barbouzes françaises. Elles plastronnent, entre autres, par rapport à leurs voyages : « À Munich, à New York, au Caire ». Soit deux pays du bloc occidental (Allemagne de l’Ouest et États-Unis) et un pays non-aligné, l’Égypte, mais qui pouvait être vu comme communiste, à cause de l’accord entre l’Égypte et l’URSS au niveau de l’armement.

Chez Exbrayat, la France et l’URSS se chamaillent à coup de grenades, de pistolet et de poignard pour mettre la main sur les formules d’une micro-bombe atomique inventée par le professeur italien Marco Arena, à Modène. Dans toutes ces œuvres, le rire n’est pas dirigé contre un seul pays, il vise le fantasme même de l’espion tout-puissant.

Lautner accumule le nombre de puissances mondiales pour créer un effet de vertige comique. Toutes les grandes nations veulent leur morceau du gâteau, mais elles sont représentées par des individus qui passent leur temps à se tromper, à mentir, à se manipuler, à qui mettra une bombe dans la douche de l’un, à qui dynamitera, par erreur, la quasi intégralité des fenêtres du château d’Amaranthe, à qui aura l’honneur de mettre dehors la barbouze nord-américaine (Jess Hahn), etc.

Exbrayat réduit l’échelle géopolitique, mais il conserve le principe de Lautner de l’espion ridicule. Dans son roman, les grands espions internationaux sont vaincus non par une puissance supérieure, mais par des Modénais·es âgé·es, appartenant à la meilleure société appauvrie. Entre deux accords de leurs chères mandolines, elles et ils envoient les espions français et soviétiques dans la tombe, ainsi que leurs complices italiens, sans hésiter à manier le poignard lorsque cela s’avère nécessaire. Ces Modénais·es ne veulent pas de l’arme atomique, elles et ils se substituent alors, tout comme les barbouzes, aux pouvoirs officiels.

Elles et ils sont aidé·es par un Italien plus jeune, Ercole, musicien des rues, qui ne veut pas que les espions salissent son beau pays, et encore moins sa ville. En outre, la jeune Agnèse, modeste salariée, préfère voler le carnet du professeur Arena à son amoureux, l’espion français Robert/Bob (Morane ?), plutôt que mettre en péril la vie de millions de personnes. Non seulement Exbrayat ne fait pas preuve d’âgisme, mais il évite également l’autre écueil, en favorisant la solidarité trans-générationnelle. Il préserve également de la mort Bob, qui forme finalement couple avec Agnèse, et un espion soviétique, Anton, parce que celui-ci regrette le temps d’avant Lénine. L’anticommunisme sert la cause de la vie.

Les Frères Jacques alignent les clichés de la virilité triomphante de leurs espions, qui sont au-dessus des gendarmes, policiers et autres enquêteurs. Leurs barbouzes cognent dur, mangent carné, boivent alcoolisé, et ne sont pas de grands intellectuels. Il en est de même, avec plus ou moins de finesse dans la caricature, chez Lautner et chez Exbrayat.

Les Frères Jacques sont dans le détournement du sérieux. Le terme « barbouzes » porte une connotation masculine, virile, clandestine, dangereuse, alors que le changement final de sexe de leurs barbouzes fissure cette image. Chez Lautner et chez Exbrayat, les hommes censés être des maîtres de la manipulation deviennent des figures de spectacle. Soit des pantins entre les mains d’Amaranthe, parfaitement consciente, sous ses airs de biche innocente, des enjeux géo-politiques dont elle est l’objet. Les barbouzes se transforment en marionnettes destinées à mourir brutalement entre les mains musiciennes des Modénais·es âgé·es, pour le bien de la vie de tous et de toutes. La virilité des barbouzes est constamment mise en défaut. Les conclusions des œuvres ont des tonalités diverses : grand éclat de rire chez Lautner et Les Frères Jacques, douceur amusée chez Exbrayat. Le rire ne détruit pas seulement l’espionnage, il détruit aussi la posture masculine de l’espion.

Trinquons alors à la solidarité, à la vie, à l’amour et à la musique.

1 Cf. Jacques Lamalle (dir.), Le Canard enchaîné. La Ve République en 2000 dessins, Paris, Les Arènes, 2012, p. 116-117.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Espions internationaux : Lautner, Les Frères Jacques, Exbrayat », Voyages autour de mon cerveau, juillet 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31790

Chien et fleurs Un profil perdu VADMC.001

Acheter des fleurs au chien : Un profil perdu

Oui, il lui jappe le prix des tulipes et des roses (deux symboles d’amour), dans cette boutique de fleuriste parisienne, ce qui la rend très heureuse. Elle, la Française bourgeoise, l’est d’ailleurs de toute façon : divorcée d’un mari nord-américain violent ; libérée de la tutelle pesante du vieux milliardaire nord-américain qui, après l’avoir aidée dans son divorce, a réclamé son amour, corps et âme ; vivant dans un charmant appartement parisien ; travaillant dans une minuscule revue avant-gardiste pour un salaire mirobolant ; tout juste tombée en amour du frère français d’un collègue français. Josée peut donc s’amuser à demander combien coûtent les fleurs au chien de ce commerce floral, au milieu d’Un profil perdu (1974. Éditions J’ai Lu, 1976 , p. 98) de Françoise Sagan, coutumière de ces scènes burlesques, où ses personnages font un pas de côté.

Et, bonheur suprême, son amoureux, Louis, passe inopinément devant la boutique, et la voit parler au chien. Ce qui le fait rire, offrir une rose à Josée, et sourire : « J’adore ce quartier, dit-il. C’est un des seuls où l’on voit encore des femmes acheter des fleurs aux chiens. » (Idem, p. 99). Louis est ravi de découvrir que Josée n’est pas une femme « entretenue », ce qu’elle lui avait paru lors de leur première rencontre, explosive (Idem, p. 59-60). En effet, Louis avoue plus tard à Josée qu’il l’a immédiatement désirée, et qu’il a été déçu et jaloux de la savoir au milliardaire Julius (Idem, p. 113), ce qui n’est pas le cas.

Cette manière de considérer les femmes comme des objets échangeables est certes machiste, mais Josée ne s’en offusque pas. Nous avons pu constater dans les deux premiers volumes de cette trilogie, Dans un mois, dans un an (1957), et Les Merveilleux Nuages (1961), ainsi qu’au début d’Un profil perdu, dont le titre est éloquent, le peu d’estime que se porte Josée, ce qui l’a mise à la merci d’un jeune homme brutal, Jacques (Dans un mois, dans un an) ; puis d’un homme violent, Alan (Les Merveilleux Nuages, Un profil perdu), puis d’un autre, Julius (Un profil perdu). Dans Un profil perdu, paru en pleine deuxième vague des féministes français, Josée, jeune bourgeoise, est toujours aussi loin de la lutte pour l’égalité femmes-hommes qu’en 1957, et toujours aussi isolée, sans amie ni proche femme. Dans Un profil perdu, les rares femmes sont des sbires à la solde de Julius, destinées à rendre des services à Josée, et à l’empêcher de rencontrer quiconque l’éloignerait de ce dernier. Sagan décrit un milieu bourgeois fermé sur lui-même, dévoré par le snobisme, la pauvreté intellectuelle, l’envie d’argent et la soumission aux puissants qui en possèdent énormément, comme Julius.

Le fil canin tisse un lien supplémentaire entre eux, ce qui permet à Louis de proposer à Josée d’adopter un chiot. Ce prétexte à responsabiliser (selon ses propres termes, p. 109) la jeune femme, lui donne l’occasion de dîner chez elle, ce qui la ravit, finalement, après un dialogue en forme de ping-pong verbal, comme dans les comédies états-uniennes des années 1930 et 1940 (Idem, p. 110, 112-113, 114) :

– Oui, si vous nous abandonnez ce soir, lui et moi, ici, il va aboyer furieusement et moi je vais vociférer aussi, au lieu de le calmer. Demain, la propriétaire vous jettera à la porte.

– Vous avez une autre idée ?

– Mais oui. Je vais aller faire des courses. Nous ouvrirons la fenêtre puisqu’il fait doux, nous dînerons tous les trois ici, tranquillement, pour que le chien et moi puissions nous habituer à votre nouvelle vie.

(…)

– C’est ça, téléphonez, moi je vais acheter du Canigou pour trois. (…)

Je (…) me précipitai dans la salle de bains, passai un chandail, un pantalon, une tenue pour chien, et me remaquillai un visage pour homme. (…) C’était la première fois depuis longtemps, très longtemps, que j’avais rendez-vous pour passer la soirée avec un homme inconnu qui me plaisait et qui avait mon âge. Depuis que je connaissais Alan, mes rares aventures masculines avaient ressemblé à celle du pianiste de Nassau. Oui, c’était la première fois depuis cinq ans que j’allais à la rencontre de quelqu’un et que cette rencontre me faisait battre le cœur. (…) Et les mille clairons du désir sonnèrent, les mille tam-tams du sang résonnèrent dans nos veines, et les mille violons du plaisir attaquèrent leur valse pour nous. Plus tard dans la nuit (…). Le chien dormait toujours sous la table, aussi innocent que nous l’étions redevenus nous-mêmes.

Josée, après avoir brièvement hésité, car elle a déjà un engagement pour le soir-même, revit physiquement et sentimentalement, dans les bras de Louis, au bout d’un lustre. La métaphore musicale est puissante et évocatrice de l’emportement impétueux du désir qui les saisit. À quand, par ailleurs, la composition de ce morceau clairons-tam-tam-violons ? Le chiot, simili enfant, comme l’indique Josée (Idem, p. 112), est ici le symbole de la pureté du couple en devenir Louis-Josée, puis de la famille qu’ils forment à la fin du roman, avec la naissance de leur fils (humain). La présence d’un enfant est un quasi hapax dans l’œuvre de Sagan, qui décrit plutôt des couples, hétérosexuels et homosexuels, comme celui de Didier, frère de Louis, et de Xavier. Ils forment un couple clandestin en ces temps de féroce répression de l’homosexualité.

Tout finit donc bien pour Josée et Louis, dont le premier repas festif, en compagnie canine, annonce une relation heureuse, comme nous l’avons montré dans notre article de 2016 « Manger l’autre pour se découvrir, chez Simone de Beauvoir et Françoise Sagan » : http://oic.uqam.ca/fr/publications/manger-lautre-pour-se-decouvrir-chez-simone-de-beauvoir-et-francoise-sagan

Fleurs, chien, homme : un trio gagnant pour Josée, enfin débarrassée de son passé pesant. Elle a construit un couple épanouissant.

Un chemin heureux à continuer.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Acheter des fleurs au chien : Un profil perdu », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/20857

 

Le 22 à Asnières VADMC

Géographie mondiale au bureau de poste : “Le 22 à Asnières” 

Écologistes sans le savoir, beaucoup de Français·es de l’après-Seconde Guerre mondiale se déplaçaient à vélo, l’automobile étant un rêve économiquement inaccessible. En 1955, l’humoriste Fernand Raynaud créé un de ses sketchs les plus fameux, « Le 22 à Asnières ». Il interprète un Français moyen dont un pneu de vélo a crevé, et qui souhaite prévenir sa famille de son retard. Pour ce faire, il se rend dans un bureau de poste PTT (poste-télégraphe-téléphone) pour y téléphoner, comme il était possible à l’époque.

Il doit faire face à la mauvaise volonté de la postière, plus préoccupée du beau temps et de la pluie que de son travail. Il est également dérangé dans son attente du « 22 à Asnières » (les numéros de téléphones étaient courts, au vu du peu de personnes ayant le téléphone, surtout hors des grandes villes) par des touristes.

Raynaud met alors en avant le nouvel équilibre mondial post-Seconde Guerre mondiale, en s’amusant à grossir les traits verbaux des trois nationalités qu’il met en avant, tout en jouant sur l’inconscient collectif français vis-à-vis desdits pays et de leurs ressortissants. C’est d’abord un touriste états-unien qui souhaite un numéro à San Francisco, « en Pennsylvanie » comme l’explique doctement la postière à la collègue à laquelle elle demande le numéro. La géographie, il est vrai, n’a jamais été le fort des Français·es…

Une minute après, l’Américain a son numéro. C’est ensuite un touriste belge qui demande, à Liège, un certain Van der Brock ou Van der Bruck, il n’est pas sûr du nom et ne connaît pas son numéro, mais sait que son correspondant est charcutier. La collègue de la postière, à l’autre bout du fil, trouve le numéro. Le Belge a sa communication immédiatement. Pour finir, un touriste allemand demande un numéro à Berlin, du côté de l’Alexanderplatz (mis en roman par Alfred Döblin en 1929). L’Allemand a son numéro immédiatement.

Et le Français attend, attend… tout en se faisant rabrouer par la postière dès qu’il demande où en est sa demande du « 22 à Asnières ». Il finit par demander New York, qu’il a immédiatement, même sans avoir de numéro à donner. Il demande alors au téléphoniste le « Le 22 à Asnières »…

C’est donc d’abord un vainqueur de la Seconde Guerre mondiale, un Américain, qui pénètre dans le bureau de poste. Suivi d’un ressortissant d’un pays allié économiquement et historiquement à la France, un Belge. Suivi du vaincu européen de la guerre, ex-occupant de la France et de la Belgique, entre autres pays, un Allemand. La hiérarchie politique fait un mouvement spatial presque en droite ligne : États-Unis-Belgique-Allemagne. La France, symbolisée par le cycliste, assisterait aux jeux de pouvoir de ces trois puissances sans y prendre part, sauf en se rapprochant des États-Unis. Pas d’URSS ici, ni de Soviétique, donc. Pas de touristes du continent asiatique non plus. Nous restons à l’Ouest, entre Amérique du Nord et Europe.

Raynaud mime ses différents personnages d’après ce que les Français·es savent, via le cinéma, ou l’Occupation. L’Américain est rapide et précis, tout en ne parlant pas un mot de français. Le Belge est hésitant et ponctue ses phrases de « une fois » et de « septante-cinq », pour « soixante-quinze », tout en étant très poli. L’Allemand est rapide et précis, tout en ne parlant pas un mot de français.

Notons que plus les années passent, d’après les enregistrements réguliers de ce sketch, soit en vinyle, soit à la télévision, plus nous sommes loin de l’Occupation, plus Fernand Raynaud joue une postière qui ignore la langue allemande. Au contraire, dans les toutes premières versions, sa postière maîtrise parfaitement la langue d’Hitler et réagit avec grand plaisir au remerciement du touriste allemand. Serait-ce que les souvenirs, vrais ou fantasmés, de la collaboration féminine, parfois sous couvert d’amour, sont plus ou moins vivaces ?

Le vainqueur moderne de la guerre, tout comme l’ex-vainqueur, ont la même attitude, de vouloir être servi vite, tout en ne faisant aucun effort pour parler la langue du pays où ils se trouvent. Le sketch montre aussi, sous couvert d’humour, qu’un touriste étranger, francophone ou non, est plus vite servi qu’un autochtone, flattant ainsi le chauvinisme anti-fonctionnaire des Français·es.

Fernand Raynaud continue à s’amuser avec ledit nationalisme, par exemple dans son sketch de 1958 « Restons Français », où un autre Français moyen s’insurge contre l’envahissement des anglicismes nord-américain dans la vie courante. Puis, à la fin de sa carrière, en 1972, Raynaud créé « Le douanier », sketch antiraciste.

Dans « Le 22 à Asnières », l’humoriste se moque gentiment des clichés que les Français·es ont des étrangers sur fond de Guerre froide post-Seconde Guerre mondiale, tout en plaisantant sur le manque de réactivité des services publics vis-à-vis de leurs concitoyens. Un savoureux morceau d’anthologie.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Géographie mondiale au bureau de poste : “Le 22 à Asnières” », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/19529

 

Bande dessinée en chansons VADMC

Bande dessinée en chansons

D’un art à l’autre, de la page en images à la page en écriture, il y a parfois des porosités. C’est le cas pour la bande dessinée, parfois citée dans les films , parfois adaptée à l’écran. Il existe également des citations en chansons, parmi lesquelles nous avons extrait les chansons françaises suivantes :

– « Mickey, Tintin et Spirou » (Claude Bolling et Frank Gérald, interprétée par Les Parisiennes, 1966) ;

– « Comic Strip » (Serge Gainsbourg, 1967) ;

– « Sensationnel Jeffrey » (Florence Véran et Raymond Bravard, interprétée par Annie Philippe, 1967) ;

– « L’Aventurier » (Nicola Sirkis et Dominique Nicolas, interprétée par le groupe Indochine, 1982) ;

– « Femme libérée » (Joëlle Kopf et Christian Dingler, interprétée par Cookie Dingler, 1984).

Tandis que Serge Gainsbourg se rêve en créateur de bande dessinée, y invitant sa dulcinée, puis en super-héros, Annie Philippe et le groupe Indochine font état de leur admiration pour les héros durs à cuire. Cookie Dingler souligne un trait de société qui a une longue histoire, à savoir l’insertion de la bande dessinée dans les journaux, et Les Parisiennes se moquent des lecteurs de bande dessinée.

Gainsbourg se chante en Pygmalion d’une Galatée infantilisée qu’il attire dans sa création « à l’américaine » : « Viens petite fille dans mon comic strip », avant de se prendre pour un super-héros dirigeant les mouvements de sa compagne : « J’distribue les swings et les uppercuts (…)/Viens avec moi par-dessus les buildings (…). » La violence ultra-virile est présente, sans surprise. La même année sort « Madame Superman », chantée par Elizabeth, dont le texte est bâti sur le même principe. Notons qu’il ya une référée explicite à Superman dans « Sensationnel Jeffrey ».

Annie Philippe et Indochine promeuvent leur héros favori, soit violent et sûr de lui, soit simplement héroïque. Philippe le chante avec un recul humoristique, Indochine au premier degré. La chanson d’Indochine est un éloge du héros seul contre tous :

Il s’en sortira toujours à temps

Tel l’aventurier solitaire

Bob Morane est le roi de la terre

Et soudain surgit face au vent

Le vrai héros de tous les temps

Bob Morane contre tous chacal

L’aventurier contre tout guerrier

Bob Morane est le héros de la bande dessinée éponyme, après les romans populaires, de l’écrivain belge Henri Vernes. Il est l’archétype de l’homme viril, toujours poings en avant, combattant, comme James Bond, les forces du Mal, du moment qu’elles sont extra-européennes. Les clichés racistes et sexistes abondent. Le groupe de musique fait donc l’éloge de ce type d’homme, sans aucun recul par rapport à ses lectures d’adolescence (Source : Europe 1 https://www.europe1.fr/culture/qui-etait-laventurier-du-tube-dindochine-3980158).

Annie Philippe, quant à elle, chante un héros dur à cuire, aussi, mais non violent, car sans armes. Et qui est également confronté à toutes sortes d’aventures, en une compilation comique et farfelue :

Seul tu as capturé et fait prisonnier

Le masque de fer au pied bot

Qui faisait de la fausse monnaie

L’accumulation invraisemblable, soutenue par l’interprétation énergique de la chanteuse, provoque le rire à l’écoute, loin de la pesanteur machiste d’Indochine et de Gainsbourg. Rien n’indique non plus qu’il faille prendre au sérieux le souhait de la narratrice de rencontrer dans la réalité son héros de papier, dont elle lit les aventures chaque jour dans son « journal attitré ».

À une vingtaine d’années de distance, Les Parisiennes et Cookie Dingler se penchent eux aussi sur la publication de bandes dessinées dans les quotidiens et hebdomadaires. Cookie Dingler se moque de son héroïne, la « femme libérée » des années quatre-vingts : « (…) dans Le Nouvel Obs elle ne lit que Bretécher (…). » Surtout pas de lectures qui seraient politiques ! Encore que l’on puisse s’interroger sur la portée politique de l’œuvre de Bretécher, dont ses fameux « Frustrés », publiés de 1973 à 1981 dans le journal cité dans la chanson (Source : Éditions Dargaud https://www.dargaud.com/bd/les-frustres ). Mais, dans les années quatre-vingts, la bande dessinée, quoique sortie de la case jeunesse, semble être encore une lecture de relaxation, produit d’un sous-genre littéraire et artistique. Pour le chanteur, une femme de 1984 ne peut donc qu’être futile.

Les Parisiennes, de leur côté, s’adressent uniquement aux lecteurs de bande dessinée, les « gentils garçons (…) qui connaissent par cœur les blagues de Donald et de l’oncle Picsou », qui les « draguent », et avec lesquels elles sortent éventuellement. Elles moquent leur passion pour les illustrés, qui les coupe de la réalité. Réalité qu’ils rejettent, au nom de l’apolitisme. Ce qui, finalement, « reposent » les chanteuses, au moins pour un temps.

Sans oublier une pique classiste contre ces jeunes hommes qui ne sont pas intéressés par la culture classique, dispensée en classe et dans les bonnes familles bourgeoises et petites-bourgeoises (La Bruyère,  Pascal, Stendhal, Alexandre Dumas fils). Deux ans avant Mai 68, aucune analyse n’est faite sur une éventuelle pesanteur de cette culture classique, pesanteur due au poids social et éducatif plus qu’à l’intérêt réel de ces auteurs et de leurs œuvres.

Ce sont des histoires d’amour qui durent peu, car comment construire un avenir (un mois, deux mois…) avec un garçon qui n’a qu’un sujet de conversation, ses chères bandes dessinées (Mickey, Tintin, Spirou, et Lucky Luke et Astérix, également cités), et qui ne s’intéressent à rien d’autre ? La voix acidulée des chanteuses et leur abattage nous rassurent : leur chagrin est aussi minuscule que celui de leur ex-petit ami.

Serait-il possible d’appliquer les mêmes observations à notre époque de portables absorbants, de séries à suivre des années durant, de jeux vidéos captivants, et autres activités non communicantes et sans contact direct avec la réalité et les autres êtres humains ?

Ce bref tour chanté des bandes dessinées a montré la persistance des clichés classistes et sexistes, avec une belle échappée humoristique, celle chantée par Annie Philippe. À vos claviers, stylos et calames pour changer la donne !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bande dessinée en chansons », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/18231

Rêves oubliés, plaisirs repoussés VADMC

Rêves oubliés, plaisirs repoussés

Passer son existence en revue est une bonne occupation lorsqu’on est en dépression. C’est ce que font Eva l’Anglaise, dans La Femme qui décida de passer une année au lit (Sue Townsend, The Woman Who Went to Bed for a Year, 2012), et Aaliya la Libanaise, dans Les Vies de papier (Rabih Alameddine, An Unnecessary Woman, 2014).

Eva, la cinquantaine, bibliothécaire, mariée à Brian, chercheur, qui la trompe avec sa collègue Titiana, décide de ne plus quitter le lit conjugal, une fois leurs jumeaux, Brian et Brianne, entrés à l’université. Ce n’est pas qu’ils lui manquent et qu’elle ait du chagrin, au contraire, elle peut enfin abandonner son rôle de mère à tout faire sans aucun remerciement de ses enfants. Son couple est impacté par sa décision, Brian devant apprendre à se servir des appareils ménagers, à cinquante ans. Les mauvaises relations d’Eva avec sa mère, alcoolique, et sa belle-mère, jalouse, se détériorent franchement, à son grand soulagement. Quant à elle, elle se remémore sa vie.

Aaliya, soixante-dix ans, ancienne libraire et traductrice de contrebande, célibataire et sans enfants, se teint les cheveux en bleu, geste libérateur contre les carcans physiques imposés aux femmes âgées, au scandale de sa famille. Elle laisse les souvenirs affluer : amours, amitiés, son mariage raté, son divorce plutôt réussi, ses traductions, Beyrouth plus ou moins en guerre, plus ou moins en paix. Contrairement à Eva, Aaliya est une rebelle depuis longtemps, elle a tracé son chemin malgré les embûches du patriarcat, plutôt que de se couler dans le moule de la bonne épouse et de la bonne mère qui font tout et acceptent tout. Il n’empêche qu’elle n’a pas tout fait ni tout dit, surtout à sa mère, avec laquelle elle entretient des rapports conflictuels. Et qu’elle ne se sent pas bien.

Aaliya et Eva sortent de leur dépression, la première grâce à ses voisines, Fadia, Joumana et Marie-Thérèse et à une idée de traduction (Coetzee ou Yourcenar, délicieux choix cornélien), la seconde grâce à un entrepreneur indépendant qui l’aide à faire du vide dans sa demeure, Alexander. Leur histoire d’amour va contrarier la famille d’Eva, dévoilant le racisme sous-jacent de la bonne société anglaise des années deux mille dix. Racisme de classe, certes, mais aussi racisme tout court, Alexander ayant la peau noire. Et âgisme, Alexander étant un peu plus jeune qu’Eva. Mais… Tout ce que le Ciel permet…  est permis aux humains. Eva sort de son lit dans les bras de son amoureux et décide de (re-)vivre.

Tout finit bien pour nos héroïnes, qui nous auront fait réfléchir à ce qu’est être une femme dans les sociétés contemporaines occidentales et occidentalisés. Leur humour et celui de leur créateur et créatrice allège le propos et leur situation de crise et de remise en cause, d’elles et de leur environnement.

Deux romans savoureux, où puiser une force vitale.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Rêves oubliés, plaisirs repoussés », Voyages autour de mon cerveau, mars 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/15009