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Pas fraternel (4) : La Dernière Énigme

C’est vraiment chic de se retrouver sur le sol natal après toutes ces belles années en Nouvelle-Zélande. Et ce, à tout jamais. Il ne reste plus qu’à trouver une maison où vivre avec Gilles. Gwenda est toute contente de l’avoir trouvée, leur demeure familiale, dans la campagne anglaise. Mais, comme nous sommes dans un roman policier, La Dernière Énigme (Agatha Christie, Sleeping Murder: Miss Marple’s Last Case, 1940/1976), ladite maison est étrange et le court séjour à Londres de Gwenda n’arrange rien.

Car Gwenda connaît cette maison. Sans savoir qu’elle la connaît. Elle sait où se trouvait une porte qui a été condamnée, quel papier peint recouvrait autrefois un mur, et se souvient progressivement d’un escalier et d’un cadavre. À Londres, une représentation de La Duchesse d’Amalfi (John Webster, The Duchess of Malfi, 1614), dont Christie ne nous donne le titre qu’à la fin du roman, fait brutalement ressurgir une phrase entendue autrefois et la vision d’une femme morte au pied de l’escalier. Jolie mise en abyme théâtrale d’un meurtre enfoui dans la mémoire. Seul subsiste un prénom : Helen.

Heureusement pour Gwenda, la détective Miss Marple va dénouer les fils de cette vieille affaire familiale. La Dernière Énigme appartient ainsi à une catégorie relativement rare chez Christie : le cold case, l’enquête sur un crime ancien, comme dans Cinq Petits Cochons (Five Little Pigs, 1942) et, beaucoup plus tard, Une mémoire d’éléphant (Elephants Can Remember, 1972), deux enquêtes d’Hercule Poirot. Ici, il ne s’agit pas seulement de savoir qui a tué, mais de reconstituer des souvenirs déformés ou incomplets et de faire parler un passé que tout le monde croyait définitivement enterré.

Cette vieille affaire est basée sur l’inceste, mais elle fait également appel au gaslighting, cette technique de manipulation qui consiste à persuader une personne que ses perceptions, ses souvenirs ou son jugement sont faux, jusqu’à la faire douter de sa propre santé mentale. Christie décrit le mécanisme sans employer, bien entendu, notre vocabulaire actuel. Ici, la victime de cette technique patriarcale est aussi un homme.

Le criminel procède en différents temps. D’abord, continuer à être, en apparence, un bon frère et un beau-frère admirable. Le docteur Kennedy dispose même d’un avantage supplémentaire : son statut de médecin lui confère autorité et respectabilité. Il peut parler des autres, de leur santé physique ou mentale, et être cru.

Puis, il drogue progressivement son beau-frère, le major Halliday, avant et après le meurtre d’Helen, jusqu’à le persuader qu’il a lui-même tué son épouse, Helen, la sœur de Kennedy. Halliday finit par demander son internement. Kennedy continue alors à le droguer, et le major se suicide, convaincu d’être un meurtrier. Le docteur Kennedy ne se contente donc pas de dissimuler son propre crime : il fabrique un coupable.

Le procédé rappelle, avec des différences importantes, Cinq Petits Cochons. Caroline Crale, condamnée pour le meurtre de son mari Amyas, se laisse accuser parce qu’elle croit sa jeune sœur Angela coupable et qu’elle souhaite la protéger, comme une manière d’expier un geste violent qu’elle avait commis contre elle lorsqu’elles étaient plus jeunes. Dans La Dernière Énigme, le major Halliday ne décide pas lui-même de porter la culpabilité d’un autre : Kennedy construit méthodiquement sa conviction d’avoir tué Helen. Mais, dans les deux romans, Christie s’intéresse à une culpabilité qui ne correspond pas au crime commis, à la manière dont un être humain peut porter jusqu’au sacrifice la faute d’un autre.

Les deux romans se répondent également par leurs assassins. Dans Cinq Petits Cochons, Elsa Greer tue Amyas Crale lorsqu’elle comprend que l’homme dont elle est la maîtresse ne quittera pas sa femme pour elle. Pire encore, Caroline la plaint, elle, la jeune, la belle, la fringante, l’étincelante Elsa ! Sa jalousie, son orgueil et son incapacité à accepter le rejet la conduisent au meurtre. Et elle punit Caroline d’avoir osé la prendre en pitié, en la faisant accuser du meurtre d’Amyas. Dans La Dernière Énigme, le docteur Kennedy a enfoui son désir incestueux pour sa sœur Helen au plus profond de lui-même. Il préfère la tuer plutôt que d’accepter qu’elle lui échappe et vive avec un autre homme. Deux criminels très différents, mais deux personnages chez lesquels Christie fouille l’obsession, la possession et l’impossibilité d’accepter que l’être désiré puisse choisir sa propre vie.

Helen, elle, a compris depuis longtemps que quelque chose ne va pas (Agatha Christie, La Dernière Énigme, Paris, Le Masque, 1980, p. 245) : « Je crois que j’ai toujours eu peur de toi. » Elle le dit à son frère. Et Kennedy ne tue pas seulement Helen. Leonie, la nurse suisse, a vu quelque chose le soir du meurtre : elle doit disparaître. Elle meurt. Lorsque, des années plus tard, Gwenda et Gilles commencent à remuer le passé, Lily, ancienne femme de chambre, revient vers la demeure où elle travaillait et pense pouvoir apporter un témoignage. Elle est assassinée près de la gare.

Trois femmes : Helen, Leonie, Lily. Trois féminicides qui permettent au même homme de conserver son secret.

Kennedy brouille également les pistes en parlant de sa sœur selon des clichés sexistes. Helen serait une femme instable, légère, partie avec un homme. Or l’histoire des vêtements qu’elle aurait soi-disant emportés dans sa fuite ne tient pas : les habits laissés ou prétendument pris ne correspondent pas au comportement attendu d’une femme préparant réellement son départ. Le récit de la fuite d’Helen est une reconstruction masculine maladroite. Le meurtrier a inventé les gestes d’une femme qu’il ne comprend pas.

Il a surtout utilisé une position particulièrement commode : celle du frère protecteur. Plus Kennedy paraît respectable, attentionné et raisonnable, moins on songe à le soupçonner. Le frère qui devrait protéger est précisément celui dont Helen doit avoir peur. Difficile de faire plus « pas fraternel ».

Ce mécanisme du gaslighting n’est d’ailleurs pas isolé dans l’œuvre de Christie. Dans Le Major parlait trop (A Caribbean Mystery, 1964), autre enquête de Miss Marple, la manipulation psychologique et la fabrication de la folie féminine par un homme jouent également un rôle essentiel. Miss Marple, qui connaît trop bien la violence tapie derrière les apparences respectables, ne se laisse guère impressionner par les beaux discours et découvre le meurtrier.

Dans ce même roman, Christie fait dire à sa détective (Agatha Christie, Le Major parlait trop, Paris, Le Club des Masques, 1989, p. 9) :

Pourtant l’existence à la campagne était loin du tableau idyllique que son neveu et les ignorants de sa sorte imaginaient. (…) beaucoup d’histoires sentimentales légales ou illégales, viols, incestes, perversions de toutes sortes, quelques-unes même inconnues des austères et savants jeunes gens d’Oxford qui écrivent sur ce sujet.

Après avoir égratigné au passage le travail d’écrivain de romans noirs de son neveu, Miss Marple analyse avec finesse l’aveuglement de gens qui ne regardent que leurs livres, et non la réalité. Son analyse convient parfaitement à La Dernière Énigme. Derrière une jolie maison de la campagne anglaise, son jardin et la respectabilité des familles se cachent inceste, meurtre, manipulation et suicide provoqué.

Miss Marple a d’ailleurs une philosophie assez peu sentimentale de la confiance (Agatha Christie, La Dernière Énigme, op. cit., p. 248) :

Non (…), parce que vous croyiez ce qu’il vous racontait. Il est très dangereux de croire les gens. En ce qui me concerne, il y a bien des années que je ne donne plus dans ce travers.

Il ne suffit donc pas d’écouter ce que les gens disent d’eux-mêmes et des autres. Il faut confronter les récits, observer les actes, retrouver les témoins, et accepter que le frère admirable, le médecin respectable ou le proche serviable puisse être celui qui ment.

Et, comme souvent sur Voyages autour de mon cerveau, voyageons. Gwenda quitte l’Angleterre pour la Nouvelle-Zélande après le meurtre de sa belle-mère et juste avant l’internement de son père. Adulte et mariée, elle effectue le trajet inverse, de la Nouvelle-Zélande vers l’Angleterre, puis depuis Londres vers la campagne pour acheter une maison. Elle revient ensuite à Londres pour assister à la pièce de Webster qui provoque la remontée de ses souvenirs.

Pour Helen comme pour Leonie, le retour est associé à la mort. Helen voyage de la maison de son frère, en Inde, pour épouser William Fane, puis revient en Angleterre, où elle meurt. Leonie voyage de la Suisse vers l’Angleterre, puis repart. Elle meurt chez elle. Miss Marple quitte St Mary Mead pour Londres afin de voir son neveu Raymond, écrivain de romans policiers pleins de sang et de fureur, et son épouse Joan, peintre, puis se rend dans le village où habitent Gwenda et Gilles afin de les aider à résoudre le cold case. Lily, enfin, revient vers la demeure où elle travaillait autrefois et meurt près de la gare avant de pouvoir révéler ce qu’elle sait.

Les voyages ne sont donc pas nécessairement libérateurs. Certains personnages parcourent des milliers de kilomètres et sont rattrapés par le passé. Trois trajectoires féminines dessinent d’ailleurs un mouvement géographique similaire, mais aux issues opposées : Helen quitte l’Angleterre pour l’Inde, puis revient en Angleterre, où elle est assassinée ; Leonie quitte la Suisse pour l’Angleterre, puis regagne la Suisse, où elle meurt ; Gwenda, enfin, quitte enfant l’Angleterre pour la Nouvelle-Zélande avant de revenir, adulte, dans son pays natal.

Pour Helen et Leonie, le retour est ainsi associé à la mort. Pour Gwenda, au contraire, il permet la connaissance et la vie. Elle accomplit le même grand mouvement géographique en sens inverse : partie enfant d’Angleterre pour la Nouvelle-Zélande afin d’être éloignée du drame, elle revient adulte en Angleterre et peut enfin découvrir ce qui s’est réellement passé. Son retour n’est donc pas un enfermement dans le passé. Il permet d’en sortir.

Pour autant, la fin de La Dernière Énigme n’est pas extrêmement heureuse. Comment le serait-elle ? Helen, Leonie et Lily sont mortes. Le major Halliday s’est suicidé en se croyant meurtrier. Découvrir la vérité ne ressuscite personne.

Mais la fin est soulagée. Gwenda sait enfin ce qu’elle a vu lorsqu’elle était enfant. Son père n’était pas un assassin. Helen n’était pas la femme instable et volage décrite par son frère. Le véritable criminel est démasqué. La maison elle-même semble pouvoir être enfin aérée de l’horreur qui l’habitait.

Et surtout, une autre famille est en train de naître. Gwenda est enceinte, Gilles est auprès d’elle. Leur enfant pourra grandir dans cette maison où une famille avait autrefois été détruite, mais dont le crime et les mensonges ont enfin été mis au jour. Christie ne ressuscite pas les morts et ne répare pas miraculeusement le passé. Elle permet simplement aux vivants de reprendre leur place.

Après l’inceste, les féminicides, le gaslighting, la culpabilité fabriquée et les secrets de famille, une maison redevient une maison.

Non aux secrets, donc. Et vive les familles où l’on peut enfin vivre sans peur.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pas fraternel (4) : La Dernière Énigme », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33912

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Regarder l’être aimé : Les Enfants du Paradis, Portrait de la jeune fille en feu

Elles sont déchirées, car elles revoient leur ancien amour, mais sans en être vues. Ce qui est étonnant, alors que le lieu de cette rencontre non réciproque, un théâtre et une salle d’opéra, lieux faits de croisements. Et, réciproque, elle l’a été, cette passion. 

Garance (Arletty), la comédienne, et Baptiste (Jean-Louis Barrault), le mime, se sont follement aimés, à la fin des années 1820, à Paris, dans le quartier des artistes, au sein du chef-d’œuvre de Marcel Carné, Les Enfants du Paradis (1945). Six ans après leur séparation involontaire, Garance, devenue une riche femme entretenue, se rend au spectacle de Baptiste aux théâtre des Funambules, chaque soir depuis son retour des Indes.

Cinquante ans auparavant, en 1770, en Bretagne, Marianne (Noémie Merlant), la peintre, et Héloïse (Adèle Haenel), le modèle, noble pauvre destinée à un riche barbon milanais, ont vécu un amour intense, dans Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma (2019). Quelques années après, Marianne revoit Héloïse à l’opéra, par hasard. Marianne, devenue peintre aisée grâce à ses élèves, mais sans plus, se rend à un concert de musique… moderne, celle de de Vivaldi.

Notons que dans les deux films, les voyages sont contraints et synonymes d’enfermement sexiste, tant pour Garance que pour Héloïse. Garance suit son riche amant, Héloïse est allée rejoindre son mari.

Dans les deux films, le lieu de la revoyure est du même genre spatial, un théâtre et un opéra. Lieux types de la sociabilité des différentes classes sociales européennes, ils sont divisés en différentes strates sociales. Chacun·e paye sa place selon ses moyens, donc n’est pas au milieu des autres classes sociales, mais en est séparé·es, tout en étant dans le même lieu

Laissant errer son regard dans la salle, depuis son siège au balcon gauche, Marianne voit son amour s’installer à une place côté droit, au balcon. Comme Garance et Marianne, Héloïse est seule. Nous savons qu’elle est mariée, non veuve, et mère d’une petite fille. Mais non, elle est seule. Elle occupe une place à part, laissant des sièges vides entre elle et les quelques autres spectateurs et spectatrices. Elle se trouve du même côté de la salle que Garance, mais de manière moins socialement aisée. La loge à côté du balcon côté droit est vide : attendrait-elle l’interprète des Enfants du Paradis, dans un filage cinéphile rêvé ?

Héloïse est tout aussi indifférente aux autres spectateurs et spectatrices que Garance, focalisant elle aussi son attention sur la scène. Elle est vue par le regard de Marianne. Garance et Marianne enveloppent leur amour d’un regard intense. Non, la passion n’est pas éteinte chez ces femmes.

Héloïse s’abîme dans la musique. Toujours seule, elle ne se préoccupe pas des musiciens. Elle est enfermée dans son univers, c’est-à-dire dans ses souvenirs amoureux. En effet, les musiciens jouent « L’estate » (« L’Été »), que Marianne a fait découvrir à Héloïse, du temps où elles étaient ensemble. Héloïse devient de plus en plus émue, elle pleure et sanglote, déchirée.

Garance, dans la scène où nous la découvrons dans sa loge, n’est plus seule comme les autres soirs. Elle est rejointe, mais uniquement pour un temps, par un de ses anciens amants, le comédien Frédérick Lemaître (Pierre Brasseur). Ils parlent, badinent, à mi-voix, tandis qu’au paradis (le haut du théâtre, les places les moins chères), les spectateurs et spectatrices s’esclaffent de bon cœur. Garance et Frédérick ont changé d’époque, mais aussi de place sociale, donc de langage corporel et de tonalité. Ils ne sont plus au paradis, mais plus bas.

Pour Garance, au moins dans un premier temps, sa passion est couronnée de succès, puisque Baptiste apprend sa venue aux Funambules et la rejoint dans leur ancienne pension. Mais cette unique nuit est sans lendemain, à jamais. En effet, Baptiste a cédé à l’amour de sa partenaire Nathalie (Maria Casarès). Ils sont mariés et ont un petit garçon, Baptiste. Notons que Frédérick, soit qu’il préfère continuer à papillonner, soit qu’il soit fidèle à son amour pour Garance, est resté célibataire.  Baptiste échappe temporairement à la famille qu’il a choisie de construire, en courant après Garance, mais celle-ci lui échappe. Garance repart, cette fois définitivement, traîner son cœur empli d’amour de par le monde.

Pour Marianne et d’Héloïse, leur amour, non cicatrisé, est sans espoir et sans retour. Elles restent séparées, chacune de leur côté de scène, à la fin du concert. Le noir de l’écran tombe brutalement sur elles. Couperet définitif ou possibilité de se retrouver ? Sciamma nous laisse sur cette interrogation, mais la violence du noir qui se fait sur l’écran ne laisse pas présager un retour de flamme et des retrouvailles heureuses.

En attendant, n’hésitons pas à sortir nos mouchoirs, de baptiste ou de dentelle vénitienne, et à vibrer à ces deux magnifiques histoires d’amour.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Regarder l’être aimé : Les Enfants du Paradis, Portrait de la jeune fille en feu », Voyages autour de mon cerveau, février 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28561

 

Un drôle de Pygmalion : M. Rochester VADMC

Un drôle de Pygmalion : Edward Rochester

Bien entendu, ils n’auraient jamais dû se rencontrer. Elle la glace (semble-t-il), lui le feu. Il est de taille moyenne et large d’épaules, elle est petite et maigre. Il est propriétaire terrien, elle est préceptrice. Il a beaucoup vécu, elle sort d’un orphelinat. Il est tourmenté, elle est introvertie. Ils ont une vingtaine d’années de différence. Ah si, ils ont en commun un caractère bien trempé, et ni l’un ni l’autre ne sont beaux.

L’orphelinat, où l’Anglaise Jane a vécu depuis l’âge de dix ans, placée par sa tante par alliance, est devenu un lieu tranquille depuis que l’infâme Brocklehurst, le gestionnaire, a été remercié par le comité de gestion de l’orphelinat, suite aux nombreuses morts, consécutives d’une épidémie de typhus, due à la malnutrition et au manque d’hygiène. Elle, Jane, aurait d’ailleurs pu y rester toute sa vie, d’élève devenue professeure, y coulant une vie paisible de célibataire indépendante financièrement.

Mais… mais son ancienne professeure et désormais directrice de l’orphelinat, Miss Temple, se marie, et part au-delà des collines avec son mari. Et Jane Eyre a envie, elle aussi, de découvrir le vaste monde. À dix-huit ans, elle postule pour un emploi de préceptrice. Elle en obtient un au manoir de Thornfield, loin, très loin de l’orphelinat, et non loin d’une petite ville de province. Enfin, du changement !

Elle tombe bien. La gouvernante du manoir, Madame Fairfax, est une douce veuve âgée. Son élève, Adèle, est une Française d’une dizaine d’années. Elle est la fille naturelle du propriétaire du manoir, Monsieur Rochester, absent depuis de longues semaines, et d’une danseuse française, Céline Warens, décédée. Jane vit alors dans une communauté presque exclusivement féminine, à part quelques domestiques mâles, ce qui ne la change guère de l’orphelinat. Cependant, elle a plus de liberté de mouvement, elle voit un peu plus de monde, elle peut contempler l’horizon depuis le toit du manoir, et peut se rendre de temps à autre en ville.

La pulsion viatique est forte chez Jane, à rebours de ce qui est alors enseigné aux filles, en pleine ère victorienne. Rappelons tout de même qu’en Angleterre, les voyageuses solitaires sont déjà plus nombreuses que leurs consœurs françaises (cf. Sylvain Venayre, « Au-delà du baobab de Mme Livingstone. Réflexions sur le genre du voyage dans la France du XIXe siècle. », Voyageuses, Clio, n°28, 2008, p. 99-120, p. 104-105).

L’autrice du roman Jane Eyre, paru en 1847, Charlotte Brontë, renverse alors le cliché de la rencontre romantique de type Willoughby-Marianne dans Raison et Sentiments (Jane Austen, Sense and Sensibility, 1811). Ce n’est pas Jane qui tombe à la renverse presqu’aux pieds d’un bel et sombre inconnu, comme Marianne devant le très charmant (mais finalement infâme) Willoughby (Jane Austen, Raison et sentiments, Paris, 10/18, 1995, p. 45. Traduction Jean Privat). C’est au contraire un cavalier qui tombe de son cheval, qui lui-même a glissé sur le verglas hivernal de la route (Charlotte Brontë, Jane Eyre, New York, Bantam Book, 1981, p. 104-107).

Brontë inverse ici les normes de genre. Pilot, le chien du cavalier, heureusement, n’a rien, tout comme le cheval, qui se rétablit rapidement sur ses pattes. Jane aide le cavalier, maugréant, à se relever et à remonter à cheval. La timidité de Jane reçoit très bien la rudesse du cavalier, plus que s’il avait été gracieux et poli, voire tenté de flirter. Il s’éloigne, elle repart. Fin de l’épisode. Fin du roman ?

Non, bien sûr, car ledit cavalier n’est autre que Monsieur Rochester, Edward de son prénom. Il va jouer au Pygmalion avec Jane, pendant et après la convalescence de sa cheville foulée, ce dont elle est ravie – Jane, pas la cheville (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 136-137 ; 146) :

(…) he liked to open to a mind unacquainted with the world glimpses of its scenes and ways (I do not mean its corrupt scenes and wicked ways, but such as derived their interest from the great scale on which they were acted, the strange novelty by which they were characterised); and I had a keen delight in receiving the new ideas he offered, in imagining the new pictures he portrayed, and following him in thought through the new regions he disclosed, never startled or troubled by one noxious allusion.

The ease of his manner freed me from painful restraint: the friendly frankness, as correct as cordial, with which he treated me, drew me to him. I felt at times as if he were my relation rather than my master: yet he was imperious sometimes still; but I did not mind that; I saw it was his way. So happy, so gratified did I become with this new interest added to life, that I ceased to pine after kindred: my thin crescent-destiny seemed to enlarge; the blanks of existence were filled up; my bodily health improved; I gathered flesh and strength. (…) I had more colour and more flesh, more life, more vivacity, because I had brighter hopes and keener enjoyments.

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Jane Eyre, Librairie Hachette et Cie,, 1854, p. 172-173. Traduction de Mme Lesbazeilles-Souvestre) :

(…) il aimait à montrer quelques scènes du monde à un esprit qui ne connaissait rien de la vie, il ne me mettait pas sous les yeux des actes mauvais et corrompus ; mais il me parlait de choses pleines d’intérêt pour moi, parce qu’elles avaient lieu sur une échelle immense et qu’elles étaient racontées avec une singulière originalité. J’étais heureuse lorsqu’il m’initiait à tant d’idées neuves, qu’il faisait voir de nouvelles peintures à mon imagination, et qu’il révélait à mon esprit des régions inconnues ; il ne me troublait plus jamais par de désagréables allusions.

Ses manières aisées me délivrèrent bientôt de toute espace de contrainte ; je fus attirée à lui par la franchise amicale avec laquelle il me traita. Il y avait des moments où je le considérais plutôt comme un ami que comme un maître ; cependant quelquefois encore il était impérieux, mais je voyais bien que c’était sans intention. Ce nouvel intérêt ajouté à ma vie me rendit si heureuse, si reconnaissante, que je cessai de désirer une famille ; ma destinée sembla s’élargir ; les vides de mon existence se remplirent ; ma santé s’en ressentit, mes forces augmentèrent.

Le corps suit l’épanouissement du mental. Jane a cependant été un peu effarouchée par l’abrupt cordialité de Rochester, elle si habituée à être foulée aux pieds de plus puissant qu’elle, sans oublier son éducation rigidement genrée à l’orphelinat. Rochester la rassure (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 129) :

(…) but, in time, I think you will learn to be natural with me, as I find it impossible to be conventional with you; and then your looks and movements will have more vivacity and variety than they dare offer now. I see at intervals the glance of a curious sort of bird through the close-set bars of a cage: a vivid, restless, resolute captive is there; were it but free, it would soar cloud-high.

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 165) :

Mais bientôt, je l’espère, vous apprendrez à être naturelle avec moi, parce qu’il m’est impossible de ne pas l’être avec vous ; alors vos mouvements et vos regards seront plus vifs et plus variés. Quelquefois, vous jetez autour de vous un coup d’œil curieux comme celui de l’oiseau qui regarde à travers les barreaux de sa cage ; vous ressemblez à un captif remuant, résolu, qui, s’il était libre, volerait jusqu’aux nuages (…).

Les propos de Rochester sont programmatiques, comme souvent dans les fictions. Nous retrouverons l’image de l’oiseau Jane plus tard dans le récit, après avoir lu en rêvant avec Jane, dans la scène inaugurale du roman, L’Histoire des oiseaux britanniques, de Bewick.

Donc, me direz-vous, tout va bien ? Rochester forme intellectuellement son employée, qu’il considère de plus en plus comme une amie. Il lui raconte ainsi comment il a recueilli Adèle. Jane, de son côté, sans oublier leur différence sociale, ne se gêne pas pour taquiner son maître, ni pour le contredire, tout en appréciant le mouvement et l’animation que la présence de Rochester met dans le manoir (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 101), puisque :

It is in vain to say human beings ought to be satisfied with tranquillity: they must have action; and they will make it if they cannot find it. Millions are condemned to a stiller doom than mine, and millions are in silent revolt against their lot. Nobody knows how many rebellions besides political rebellions ferment in the masses of life which people earth. Women are supposed to be very calm generally: but women feel just as men feel; they need exercise for their faculties, and a field for their efforts, as much as their brothers do; they suffer from too rigid a restraint, too absolute a stagnation, precisely as men would suffer; and it is narrow-minded in their more privileged fellow-creatures to say that they ought to confine themselves to making puddings and knitting stockings, to playing on the piano and embroidering bags. It is thoughtless to condemn them, or laugh at them, if they seek to do more or learn more than custom has pronounced necessary for their sex.

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 130) :

Il est vain de dire que les hommes doivent être heureux dans le repos : il leur faut de l’action, et s’il n’y en a pas autour d’eux, ils en créeront ; des millions sont condamnés à une vie plus tranquille que la mienne et des millions sont dans une silencieuse révolte contre leur sort. Personne ne se doute combien de rébellions en dehors des rébellions politiques fermentent dans la masse d’êtres vivants qui peuplent la terre. On suppose les femmes généralement calmes : mais les femmes sentent comme les hommes; elles ont besoin d’exercer leurs facultés, et comme à leurs frères, il leur faut un)hamp pour leurs efforts. De même que les hommes elles souffrent d’une contrainte trop sévère, d’une immobilité trop absolue. C’est de l’aveuglement à leurs frères plus heureux de déclarer qu’elles doivent se borner à faire des puddings, à fricoter des bas, à jouer du piano et à broder des sacs.

Jane/Charlotte Brontë souligne l’égalité des êtres humains (human beings) et l’injustice d’une éducation genrée qui restreint la moitié de l’humanité à des actions minuscules. Elle, Jane Eyre, n’a pas envie d’une existence morne.

À Thornfield, depuis l’arrivée de Rochester, elle est exaucée amplement. Jane sauve Edward, une fois de plus, de l’incendie de sa chambre. Puis, elle soigne volontiers un de ses invité·es quand, croit-elle, il est attaqué par une servante du manoir, Grace Poole. Que, dans sa grande bonté, Rochester ne renvoie pas. Là, un lecteur et une lectrice modernes froncent leurs sourcils et regardent Rochester, blâme interrogateur fiché au fond des yeux, un peu plus violemment  que Jane, qui médite sur ce mystère : que s’est-il donc passé entre Poole et lui pour que des tentatives de meurtre, sur lui, puis sur son invité, ne soient pas suffisantes pour un renvoi et/ou un appel à la police locale ? Les torts seraient-ils partagés ? Que s’est-il vraiment passé ?

Mais tout cela est vite effacé, car une gitane rassure Jane : Poole est inoffensive. Par contre, hum… est-ce que Jane ne serait pas un peu trop rationnelle, avec des principes un brin rigides, comme l’indiquent ses yeux et les traits de son visage ? La physiognomonie de la devineresse semble bien poussée à Jane, toujours méfiante vis-à-vis des nouvelles connaissances, ayant été à trop dure école dans son enfance, d’abord chez la veuve de son oncle, puis dans ses premières années à l’orphelinat. C’est alors que la gitane interrompt sa tirade, importunée par le regard pénétrant de Jane. Stupeur ô surprise, le maître de maison s’amuse aux dépends de ses invité·es. Et d’une de ses employé·es, qu’il a prié d’assister aux réceptions qu’il donne alors. Et, donc, à la cour qu’il fait à une belle jeune fille de son rang, Miss Blanche Ingram.

Belle, certes, elle l’est. Grande, fine, élégante, oui, en effet. Mais… non mariée à vingt-cinq ans, malgré toutes ces qualités ? Il est vrai qu’elle n’est pas riche. Et qu’elle est hautaine. Et méprisante avec Jane. Blanche profite d’ailleurs de sa présence pour régler ses comptes avec ses anciennes préceptrices, toutes des incapables selon elle. Blanche est également peu sensible. Et mesquine avec ses pairs. Et… bref, Charlotte Brontë peint Blanche Ingram petit à petit, par ses actions et ses discussions, de telle façon que la lectrice et le lecteur soient ulcérés, une fois de plus, par les mauvaises rencontres et les mauvais traitements auxquels Jane est confrontée, de part sa position sociale subalterne. En outre, un nouveau lien avec Raison et Sentiments s’impose : comme l’héroïne Elinor, Jane souffre aussi de voir son aimé amoureux d’une jeune fille qui lui est moralement et intellectuellement inférieure. Et qui ne l’aime pas tant que cela.

Décidément, Rochester est vraiment un type bizarre, lui qui dit que Jane est son amie, de la laisser exposée aux moqueries blessantes de sa future épouse. Car oui, Jane ne s’y trompe pas : Rochester est amoureux de Blanche. Qui, d’après les déductions de Jane, est flattée, pas mécontente de mettre la main sur un beau parti, ce qui est logique selon les normes genrées en vigueur à cette époque, mais certainement pas amoureuse.

Amoureuse, Jane l’est. Pas tant, ou pas seulement, parce que Rochester lui a ouvert l’esprit sur bien des sujets, parce que ses traits rudes ne lui déplaisent pas, parce qu’elle apprécie leurs discussions et leurs moqueries réciproques. Elle le plaisante sur sa beauté moindre que celles d’autres hommes et son caractère fort peu amène, lui l’appelle « elfe » (elfish), « fée » (fairy), « feu follet » (blue ignis fatuus light), « Petite railleuse ! Enfant des fées et des hommes » (mocking changeling — fairy-born and human-bred). Il l’accuse dès le début de l’avoir fait tomber de cheval, avec ses amis les « hommes en vert » (men in green), les lutins. Tout cela est dans le ton des comédies shakespeariennes, surtout Le Songe d’une nuit d’été (Midsummer Night’s Dream, 1600), dans une malice et une vivacité stylistique qui se retrouvent dans les comédies hollywoodiennes des années 1930. Jane aime aussi Rochester parce qu’il la traite en égale, malgré leur différence de situation (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 239) :

I grieve to leave Thornfield: I love Thornfield:- I love it, because I have lived in it a full and delightful life, — momentarily at least. I have not been trampled on. I have not been petrified. I have not been buried with inferior minds, and excluded from every glimpse of communion with what is bright and energetic and high. I have talked, face to face, with what I reverence, with what I delight in, — with an original, a vigorous, an expanded mind. I have known you, Mr. Rochester; and it strikes me with terror and anguish to feel I absolutely must be torn from you for ever. I see the necessity of departure; and it is like looking on the necessity of death. (…) Do you think, because I am poor, obscure, plain, and little, I am soulless and heartless? You think wrong! — I have as much soul as you, — and full as much heart! And if Godhad gifted me with some beauty and much  wealth, I should have made it as hard for you to leave me, as it is now for me to leave you. I am not talking to you now through the medium of custom, conventionalities, nor even of mortal flesh; — it is my spirit that addresses your spirit; just as if both had passed through the grave, and we stood at God’s feet, equal, — as we are!

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 59-60) :

Oui, je suis triste de quitter Thornfield, m’écriai-je ; j’aime Thornfield ; je l’aime, parce que, pendant quelque temps, j’y ai vécu d’une vie délicieuse ; je n’ai pas été foulée aux pieds et humiliée ; je n’ai pas été ensevelie avec des esprits inférieurs ; on ne m’a pas éloignée de ce qui est beau, fort et élevé ; j’ai vécu face à face avec ce que je révère et ce qui me réjouit ; j’ai causé avec un esprit original, vigoureux et étendu; je vous ai connu, monsieur Rochester; et je suis frappée de terreur et d’angoisse en pensant qu’il faut m’éloigner de vous pour toujours ; je vois la nécessité du départ, et c’est comme si je me voyais forcée de mourir. (…) croyez-vous que parce que je suis pauvre, obscure, laide et petite, je n’aie ni âme ni cœur ? et si Dieu m’avait faite belle et riche, j’aurais rendu la séparation aussi rude pour vous qu’elle l’est aujourd’hui pour moi ! ce n’est plus la convention, la coutume, ni même la chair mortelle qui vous parle ; c’est mon esprit qui s’adresse à votre esprit, comme si tous deux, après avoir passé par la tombe, nous étions aux pieds de Dieu dans notre véritable égalité !

Jane a trouvé un foyer à Thornfield, d’abord avec madame Fairfax et Adèle, puis avec son employeur, et quitter brusquement tout cela lui est insupportable. Elle laisse s’épancher son désespoir, tout en rappelant à Rochester que seules les conventions sociales les séparent. La citation ci-dessus provient de l’acmé émotionnelle du séjour de Jane à Thornfield, alors que, se promenant dans la soirée dans le jardin du manoir, elle croise Rochester, qui la convie à une amicale promenade, occasion pour lui de parler de son prochain mariage avec Blanche.

C’est-à-dire pour pousser son employée/sa Galatée à bout, afin qu’elle lui avoue son amour (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 249) :

“Well, I feigned courtship of Miss Ingram, because I wished to render you as madly in love with me as I was with you; and I knew jealousy would be the best ally I could call in for the furtherance of that end.”

“Excellent! Now you are small — not one whit bigger than the end of my little finger. It was a burning shame and a scandalous disgrace to act in that way. Did you think nothing of Miss Ingram’s feelings, sir?”

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit. t.2, p. 71) :

— Eh bien ! j’ai fait la cour à Mlle Ingram pour vous rendre aussi follement amoureuse de moi que je l’étais de vous ; je savais que le meilleur moyen d’arriver à mon but était d’exciter votre jalousie.

— Très-bien ; comme cela vous rapetisse ! vous n’êtes pas plus grand que le bout de mon petit doigt. C’était une honte et un scandale d’agir ainsi ; les sentiments de Mlle Ingram n’étaient donc rien à vos yeux ?

Rochester/Pygmalion s’arroge le droit de jouer avec les sentiments de Jane/Galatée, afin que la froide statue (cf. plus haut) se réchauffe, via le serpent de la jalousie, ce qui n’est absolument pas gentil, comme le lui rétorque Jane. Ni féministe. Cependant… le sentiment amoureux est-il uniquement composé de pâquerettes jolies et de doux papillons ? Jane, par ailleurs, lui rend la monnaie de sa pièce à la fin du roman, sous couvert de le sortir de sa mélancolie. Un point partout, pourrait-on dire.

Rappelons également les propos d’Alexandra Destais (« L’érographie littéraire féminine : la frénésie sexuelle maîtrisée ? », dans J. Delorme et Cl. Labrosse (dir.), « Écriture du corps, corps de l’écriture : la dialectique du corps-écriture dans le roman francophone au XXe siècle », @nalyses, hiver 2008, p. 3-19, p. 5). Ce qu’elle écrit à propos d’Anna Karénine convient parfaitement au cas Jane Eyre :

Dans un schéma romanesque classique, comme celui d’Anna Karénine, le corps est un foyer vital de tension amoureuse vers lequel converge tout ce que la parole pétrifiée propre à une société conventionnelle soucieuse de bienséance est incapable de prendre en charge. Il est le lieu qui cache et dévoile dans un même mouvement l’appel téméraire de l’amour passionnel et les clivages internes qui retardent son aveu ainsi que sa pleine expansion. Il accueille, concentre et problématise ce que le corps libertin décomplexé extériorise bruyamment.

L’abandon corporel de Jane dans les bras de Rochester, puis sa révolte, puis son acceptation, de l’amour partagé, disent bien la profondeur de ses sentiments, ainsi que l’inflexibilité d’une éducation féminine genrée, qui cadenasse les corps. Notons qu’il en est de même à la fin de Raison et Sentiments, lorsqu’Elinor éclate en sanglots bruyants, tout à fait indignes d’une dame bien née, car elle vient d’apprendre que celui qu’elle aime est libre de tout lien matrimonial, au final (Jane Austen, Op. cit., p. 355).

Jane est également sorore. En effet, outre sa stupéfaction contrariée d’avoir été ainsi manœuvrée, elle n’est pas très contente de l’attitude de Rochester vis-à-vis de Blanche Ingram, extrêmement blessante pour les sentiments de la jeune fille. Il la rassure : ayant fait courir le bruit que sa fortune n’était pas si importante qu’il le semblait, il a vu Blanche se transformer en personne dédaigneuse de ses hommages. La description de Blanche par Rochester rejoint ainsi les observations de Jane. Rochester se met également à la place d’un juge des sentiments et de la conduite humaines (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 249-250) :

“Her feelings are concentrated in one — pride; and that needs humbling. Were you jealous, Jane?”

“Never mind, Mr. Rochester: it is in no way interesting to you to know that. Answer me truly once more. Do you think Miss Ingram will not suffer from your dishonest coquetry? Won’t she feel forsaken and deserted?”

“Impossible! — when I told you how she, on the contrary, deserted me: the idea of my insolvency cooled, or rather extinguished, her flame in a moment.”

“You have a curious, designing mind, Mr. Rochester. I am afraid your principles on some points are eccentric.”

“My principles were never trained, Jane: they may have grown a little awry for want of attention.”

“Once again, seriously; may I enjoy the great good that has been vouchsafed to me, without fearing that any one else is suffering the bitter pain I myself felt a while ago?”

“That you may, my good little girl: there is not another being in the world has the same pure love for me as yourself — for I lay that pleasant unction to my soul, Jane, a belief in your affection.”

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 71-72) :

— Tous ses sentiments se réduisent à un seul : l’orgueil; il est bon qu’elle soit humiliée. Étiez-vous jalouse, Jeanne ?

— Peu importe, monsieur; il n’est point intéressant pour vous de le savoir. Répondez-moi encore une fois franchement : croyez-vous que Mlle Ingram ne souffrira pas de votre galanterie déloyale ? Ne se sentira-t-elle pas bien abandonnée ?

— C’est impossible, puisque je vous ai dit, au contraire, que c’était elle qui m’avait abandonné ; la pensée que je n’étais pas riche a refroidi ou plutôt a éteint sa flamme en un moment.

— Vous formez de curieux projets, monsieur Rochester ; je crains que vos principes ne soient quelquefois bizarres.

— Jamais personne ne leur a donné une bonne direction, Jeanne, et ils ont bien pu s’égarer souvent.

— Eh bien ! sérieusement, dites-moi si je puis accepter le grand bonheur que vous me proposez, sans crainte de voir une autre souffrir les douleurs amères que j’endurais il y a quelque temps ?

— Oui, vous le pouvez, ma chère et bonne enfant ; personne au monde n’a pour moi un amour pur comme le vôtre ; la croyance à votre affection, Jeanne, est un baume bien doux pour mon âme.

Jane, très chrétiennement, et très sororalement, blâme Rochester, tout en esquivant malicieusement sa question sur sa possible souffrance jalouse, dans un premier temps, avant de lui donner la satisfaction de l’avoir échaudée. Leur relation officielle débute donc sous le signe de la souffrance, ce qui n’augure rien de totalement bon pour la suite.

Nous sommes un peu loin de ce que propose le philosophe Michel Onfray dans sa Théorie du corps amoureux : pour une érotique solaire (Paris, Le Livre de Poche, 2009, p. 210, 212) :

En matière d’intersubjectivité sexuée, le contrat vise les modalités de la relation qui propose de jouir et de faire jouir, sans qu’aucune douleur apparaisse, ni pour l’un ni pour l’autre. Personne n’est obligé de convenir du pacte, mais quiconque a souscrit doit impérativement tenir parole. (…) Ni souffrir, ni faire souffrir ; ne pas faire de tort, ne pas en subir ; ne pas empiéter sur la liberté d’autrui, son autonomie, son indépendance et ne pas tolérer qu’il déborde sur notre propre terrain.

Il est vrai que notre époque est très distante de celle de Victoria, outre la différence ethnique. Dans Jane Eyre, l’autrice insiste au contraire sur les souffrances à subir afin d’atteindre une véritable félicité durable, placée sous le signe de la croix chrétienne.

À cet instant, Jane a beaucoup de mal à croire 1) à la sincérité de Rochester ; 2) à leur prochain mariage ; 3) à leur bonheur futur. Il faut que Rochester proteste de son amour profond pour qu’elle le croit, entre deux pluies de baisers – pas plus, mais pas moins. Nous sommes loin des chastes baise-mains austiniens, quand il y en a. Edward reprend les termes employés par Jane, en les retournant à son avantage (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 241-242, 247) :

(…) my equal is here, and my likeness. Jane (…) you strange, you almost unearthly thing! — I love as my own flesh. You — poor and obscure, and small and plain as you are (…). Distasteful! and like you again! I think I shall like you again, and yet again: and I will make you confess I do not only like, but love you — with truth, fervour, constancy.

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit. t. 2, p. 61, 68) :

(…) mon égale et ma semblable ; Jeanne (…) Vous, créature étrange, qui n’êtes presque pas de la terre, je vous aime comme ma chair ; vous, pauvre, petite, obscure et laide (…). Ne plus vous aimer, puis vous aimer encore ! moi je sais que je vous aimerai toujours, et je vous forcerai à confesser que ce n’est pas seulement de l’affection, mais de l’amour, et un amour véritable, fervent et sûr.

Rochester explicite ses sentiments, il les réitère, afin de convaincre et de persuader Jane, qui manque cruellement de confiance en elle. Il est vrai qu’elle n’a jamais eu l’occasion de la développer, même après que l’orphelinat soit devenu tranquille, sans Brocklehurst. Cette œuvre est également un roman d’apprentissage, mais qui ne dépend pas uniquement d’une rencontre amoureuse, puisque Jane traverse la plupart de ses épreuves sans Rochester à ses côtés. Rappelons que Jane Eyre a la confirmation indirecte de l’amour qu’Edward Rochester lui a rapidement porté par un ancien domestique de Thornfield, qui a recueilli les confidences de ses collègues encore en service.

Jane refuse ensuite les présents somptueux (vêtements, bijoux) dont Rochester veut la couvrir. Elle le moque, le comparant à un sultan recouvrant son esclave favorite de joyaux. Elle se dit prête à fomenter la révolte dans son harem, au besoin, dans un élan de sororité trans-ethnique, et fortement teintée de colonialisme maternaliste (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 256) :

Il be preparing myself to go out as a missionary to preach liberty to them that are enslaved — your harem inmates amongst the rest. I’ll get admitted there, and I’ll stir up mutiny; and you, three-tailed bashaw as you are, sir, shall in a trice find yourself fettered amongst our hands: nor will I, for one, consent to cut your bonds till you have signed a charter, the most liberal that despot ever yet conferred.

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit. t. 2, p. 80) :

Je me préparerai à partir comme missionnaire pour prêcher la liberté aux esclaves, ceux de votre harem y compris ; je m’y introduirai et j’exciterai la révolte ; et vous, pacha, en un instant vous serez enchaîné, et je ne briserai vos liens que lorsque vous aurez signé la charte la plus libérale qui ait jamais été imposée à un despote.

Jane se voit en chargée de mission féministe, sans que les autochtones aient demandé son aide. Rochester en rit d’abord, puis demande à Jane quelles sont ses conditions. Ils repartent alors dans une de leurs chamailleries habituelles, car elle veut être traitée comme d’habitude, sans être ensevelie sous des cadeaux. Les moqueries de Jane continuent pendant le mois précédant leur mariage. Elle a peur de céder à Rochester, très ardent, avant leurs noces. Elle préfère entretenir son mauvais caractère, dont elle n’a cure.

Cependant, deux signes matériels viennent appuyer ce qu’elle analyse ensuite, aussi, comme une peur du bonheur, après tant de maux : a) l’arbre le plus majestueux du domaine est fracassé en deux par un orage violent ; b) son voile de mariée est déchiré par une mystérieuse apparition, quelques jours avant la cérémonie. Car, oui, elle l’apprend au pied de l’autel, Rochester est déjà marié, à une femme folle, qu’il a préféré enfermer à Thornfield sous la garde de Grace Poole, plutôt que de l’exiler dans un asile, où elle n’aurait pas forcément été mieux soignée, au vu du peu de compassion médicale de cette époque pour les folles et fous (cf. Nicole Edelman, « David Wright, Mental disability in Victorian England. The Earlswood asylum 1847-1901, Oxford, Oxford University Press, 2001. 244 p. », Revue d’histoire du XIXe siècle, 29 | 2004, 213-216). Il n’empêche que son épouse a attaqué son invité (son frère), puis a mis le feu au voile de mariée de Jane. Qu’a donc Bertha Rochester contre son frère, puis contre son mari, et contre le mariage ? Et/ou contre la société patriarcale ?…

Rochester se décharge également de la responsabilité de la folie de sa femme, qu’il a épousé, très jeune, à Madère, alors sous protection anglaise (tiens, l’ailleurs est désagréable, avant la France de Céline Warens), parce qu’il ne s’est pas aperçu de l’hérédité qui pesait sur elle, la faisant définitivement sombrer dans la folie après son mariage. Notons que Brontë sera rejointe plus tard par le romancier français Émile Zola sur la pesanteur génétique, dans sa série des Rougon-Macquart. Rochester souligne ainsi la manipulation dont il a été victime, de la part de son père et de son frère aîné, soucieux de le caser à n’importe quel prix avec une jeune fille riche, afin qu’il ne réclame pas sa part du domaine. Si ce n’est que père et frère décèdent, laissant leurs héritages à Edward.

Rochester agit avec son épouse comme avec sa fille naturelle Adèle, en les protégeant de l’abandon patriarcal, qui dans un asile sans possibilité de divorce (interdiction de divorcer qui protège la folle ou le fou, mais qui interdit les remariages), qui dans un orphelinat ou une lointaine pension. De même, il préfère prendre le risque de la bigamie plutôt que de faire sa maîtresse de Jane – pour autant qu’elle y ait consentie -, avec tous les risques d’opprobre social, d’abandon et de grossesse hors mariage pour Jane. C’est-à-dire ce qu’a subi Céline Warens.

Jane s’enfuit donc, avec le peu d’argent qu’elle a, une fois la vérité révélée. Une fois ses derniers pennies dépensés, elle erre, affamée, de villes en villages, avant de s’étendre dans un fossé pour y mourir. Comme dans son enfance chez sa tante puis sous le règne de Brocklehurst, elle est punie d’une faute non commise, due aux lois rigides de la société de son époque. Ce n’est plus un élan viatique vers la découverte, mais un voyage contraint et fort amer. Finalement, elle est recueillie par un trio frère-sœurs : Saint-John, Mary et Diana. Jane devient d’abord institutrice dans une école villageoise, ne voulant pas rester à la charge de ses bienfaitrices et bienfaiteur. Puis, ayant hérité d’un lointain parent, qui est également celui de Saint-John, Mary et Diana, elle partage son héritage entre ses cousines, son cousin, et elle-même.

Tentée un instant par un mariage avec Saint-John, et à nouveau, par la perspective de découverte de terres inconnues, elle découvre que celui-ci attend d’elle des épousailles blanches, fondée sur son esclavage mental et corporel à elle, au service de sa cause de missionnaire à lui. Brontë ne critique pas tant le colonialisme que l’intégrisme religieux et la misogynie. Préparant sa demande, Saint-John avait lui aussi, joué au Pygmalion avec elle, en lui prescrivant d’apprendre l’hindoustani avec lui plutôt que l’allemand avec Mary et Diana. Bref, après avoir échappé, enfant, aux griffes de Brocklehurst, Jane refuse la servitude glaciale de son cousin, même si elle est sans nouvelles de Rochester, donc sans espoir. Saint-John part alors en mission, non sans avoir culpabilisé Jane de son refus, ce dont s’irritent Mary et Diana.

Jane, indépendante financièrement et à son aise, se décide alors à voyager, afin d’aller en personne aux nouvelles de Rochester. Couronné de succès, après une belle frayeur supplémentaire (elle croit Rochester mort), son voyage s’achève par la vision de son Edward devenu aveugle, la main mutilée, portant au cou le collier de perles qu’il lui avait offert pendant leurs fiançailles. C’est à présent le corps masculin qui souffre sur le long terme. Est-ce une punition (divine) pour avoir tenté d’entraîner Jane dans la bigamie ? Ou une trace sévère de sa bonté, puisqu’il est devenu mal-voyant en voulant sauver Bertha de l’incendie de Thornfield, qu’elle avait provoqué une nuit, dans sa folle fureur. Bertha est morte, lui a reçu une poutre enflammée sur le visage. Rochester paierait donc, une fois encore, le bien qu’il a voulu faire.

Brontë ménage ainsi le suspens des retrouvailles Jane-Rochester, tout en bouclant la cercle vertueux de leur amour : ils se sont rencontrés parce qu’il était tombé, un soir d’hiver ; ils se retrouvent un soir d’hiver, alors qu’il est aveugle. Et, une fois encore, Rochester se relève grâce à Jane, qui le soigne d’abord de sa dépression, en le forçant à prendre soin de lui (hygiène corporelle et nourriture régulière). En outre, elle en le pique dans son amour-propre en lui parlant des hautes qualités de Saint-John, et de sa proposition en mariage. La colère de Rochester creuse un trou dans sa mélancolie, en réveillant son fort caractère. Puis Jane temporise, disant qu’elle l’aime toujours autant, au ravissement d’Edward.

Jane reprend alors le rôle d’infirmière qu’elle a brièvement tenu, enfant, auprès de sa meilleure amie Helen Burns, atteinte du typhus. C’est également, auprès de Rochester, une mission genrée, tout comme est genrée la naissance d’un fils après leur mariage. Rochester finit son calvaire en recouvrant presque totalement la vue. Pygmalion et Galatée peuvent enfin vivre en harmonie.

Adèle est dans une bonne pension, heureuse. Mary et Diana se marient à leur goût, Saint-John suit avec une ferveur extatique son parcours de croisé religieux en terres hostiles – puisqu’elles ne supportent aucun colonialisme, étrangement…

Dans ce roman, toutes les terres extra-anglaises sont forcément mauvaises : île de Madère, France, Italie, Autriche-Hongrie, Irlande, Indes. Elles le resteront jusqu’à la fin du roman.

De même, rares sont les voyages agréables en Angleterre, et même lorsqu’ils le sont, un sentiment d’inquiétude les tempère, tant pour Rochester, peu désireux de se retrouver à Thornfield avec Bertha enfermée mais dangereuse, que pour Jane, sans cesse inquiète de son avenir. Pourtant, les habitats fixes ne sont pas plus sûrs, que ce soit la demeure familiale de Jane, où elle subit mépris, haine et coups, que l’orphelinat période Brocklehurst, que Thornfield, finalement détruit par un incendie.

Notons que l’épisode de l’incendie d’une demeure malfaisante par une femme folle est repris par la romancière anglaise Daphné du Maurier dans son Rebecca (1938), autre forte histoire, racontée elle aussi à la première personne du singulier féminin, de première épouse empêchant le bonheur du couple principal, sur fond de caste sociale et d’héritage empoisonné.

Rochester a su insuffler de la vie dans la statue tranquillement froide qu’était devenue Jane au cours de ses années d’orphelinat, après une enfance sans amour ni tendresse. Il a agi d’abord par leurs longues conversations en soirée, puis par le jeu (sa transformation en gitane, sa fausse cour à Blanche Ingram, son faux souci de caser Jane chez une dame irlandaise à cause de son mariage avec Ingram). Pour autant, il ne la modèle pas totalement, il la laisse libre de rester aussi droite et malicieuse qu’elle est. Il se laisse influencer par elle, trouvant enfin la paix. Il lui donne l’amour qu’elle n’a pas eu, sans qu’elle soit dépendante de lui.

Tout finit bien pour Jane et Rochester, après tant de tourments. Elle a montré sa force de caractère et son indépendance, morale et financière, ainsi que la persistance de son amour pour un homme, en-dehors des canons de la bienséance et des conventions sociales. Il a montré la véritable bonté de son caractère, sous des dehors abrupts et une trajectoire tout aussi tourmentée que celle de Jane, ainsi que la persistance de son amour pour une femme, en-dehors des canons de la bienséance et des conventions sociales.

Pour toutes ces raisons, il serait de mauvais goût de rester sur une note négative. Réjouissons-nous avec Jane de leur bonheur, et souhaitons-leur une longue route heureuse.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Un drôle de Pygmalion : Edward Rochester », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/20466