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Beauvoir athéisme VADMC.001

Simone de Beauvoir et l’athéisme

Il y a plusieurs années, j’avais été sollicitée pour rédiger la notice consacrée à Simone de Beauvoir dans un projet de dictionnaire de l’athéisme destiné aux Presses Universitaires de France. À ma connaissance, ce dictionnaire n’a finalement jamais paru.

La notice, elle, était restée dans mes archives. Je l’ai reprise aujourd’hui, considérablement revue, corrigée et augmentée à la lumière de mes recherches sur Beauvoir. De son enfance catholique à la perte de la foi, de Meyrignac à Lourdes et à Ávila, de la prière à l’écriture et du pèlerinage au voyage, il s’agit de suivre un déplacement essentiel : comment la petite fille qui cherchait le Paradis a appris à habiter la Terre.

I. Courte biographie

Simone de Beauvoir (Paris, 1908-1986) est une écrivaine, philosophe, dramaturge, journaliste, scénariste et militante féministe française.

Née dans un milieu grand bourgeois catholique, elle connaît, après la Première Guerre mondiale, un déclassement social lié aux difficultés financières de son père, Georges de Beauvoir, qui a spéculé sur les emprunts russes. La famille conserve cependant longtemps les valeurs morales, politiques et culturelles de son milieu d’origine.

Simone de Beauvoir commence sa scolarité au Cours Désir, institution privée catholique du sixième arrondissement parisien, de 1913 à 1925. Elle poursuit ensuite ses études à l’Institut catholique de Neuilly et à la Sorbonne, où elle étudie la philosophie. Elle obtient l’agrégation de philosophie en juillet 1929.

En 1931, elle commence sa carrière d’enseignante au lycée Montgrand de Marseille. Elle enseigne ensuite à Rouen, puis au lycée Molière à Paris. En 1943, elle est contrainte de quitter l’Éducation nationale, notamment en raison de son opposition à l’idéologie pétainiste et de son enseignement jugé contraire à la « rénovation nationale », comme l’a montré Ingrid Galster dans son Beauvoir dans tous ses états (Paris, Taillandier, 2007, p. 97-109).

Après la Libération, elle ne reprend pas l’enseignement. Elle se consacre alors pleinement à l’écriture et fonde, avec Jean-Paul Sartre et d’autres intellectuel·les, la revue Les Temps modernes.

Son œuvre est considérable : romans, essais philosophiques, essais féministes, récits de voyage, mémoires, théâtre, articles et correspondance. Elle publie notamment Le Deuxième Sexe (1949), Les Mandarins (1954), Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), La Force de l’âge (1960), La Force des choses (1963), Tout compte fait (1972) et La Cérémonie des adieux (1981).

Beauvoir mène également une existence profondément marquée par le voyage. Avant la Seconde Guerre mondiale, les déplacements permettent d’échapper à un quotidien encore largement déterminé par les normes familiales et sociales ; après 1945, ils deviennent une manière d’observer le monde, ses inégalités et ses rapports de domination.

Le voyage n’est donc jamais chez elle une simple distraction : il participe d’une connaissance du réel et d’un engagement intellectuel et politique.

II. Le chemin vers l’athéisme

A) Être une bonne petite fille pieuse

Simone de Beauvoir est née catholique : personne ne lui demande son avis.

Elle ne raconte pas son baptême dans Mémoires d’une jeune fille rangée, mais elle revient longuement sur l’univers religieux dans lequel elle grandit, notamment à travers le récit de sa communion solennelle, célébrée lorsqu’elle a douze ans.

La religion n’est cependant pas seulement une série de pratiques imposées. Elle constitue l’architecture symbolique de son enfance. Elle donne une cohérence au monde, distribue les places, distingue le bien du mal et protège l’enfant contre l’angoisse de la disparition.

Sa mère lui fait découvrir un univers peuplé de figures protectrices (Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 15) :

(…) maman m’avait conduite à l’église ; elle m’avait montré en cire, en plâtre, peints sur les murs, des portraits du petit Jésus, du bon Dieu, de la Vierge, des anges, dont l’un était, comme Louise, spécialement affecté à mon service. Mon ciel était étoilé d’une myriade d’yeux bienveillants.

L’enfant vit donc dans un monde surveillé et rassuré par une multitude de présences invisibles. Dieu n’est pas une notion abstraite : il est une présence quotidienne. Cette organisation du réel repose sur une opposition fondamentale (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 22) : « Les deux catégories majeures selon lesquelles s’ordonnait mon univers, c’était le Bien et le Mal. »

Simone appartient naturellement au royaume du Bien (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 22) : « J’habitais la région du Bien, où régnaient — indissolublement unis — le bonheur et la vertu. » Cette enfance religieuse explique également l’importance du Paradis dans l’imaginaire beauvoirien. Tant que la foi demeure intacte, la mort n’est pas une disparition définitive : elle ouvre sur un ailleurs promis, un espace où les anges recueillent l’enfant fidèle. La croyance protège donc contre la finitude.

Dans son récit autobiographique, Beauvoir raconte ainsi comment une histoire enfantine sur une larve transformée en papillon lui donne provisoirement une certitude sur l’au-delà (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 67) :

(…) contre la mort, la foi me défendait : je fermerais les yeux, et en un éclair, les mains neigeuses des anges me transporteraient au ciel.

Cette protection imaginaire disparaîtra avec la foi elle-même. L’athéisme beauvoirien n’est donc pas seulement une position intellectuelle : il est aussi l’expérience douloureuse d’une perte de garantie métaphysique.

Outre ces croyances, la petite Simone est formée par des lectures religieuses : Bible, Évangiles, vies de saints, ouvrages pieux. Les récits sacrés nourrissent son imagination et structurent son rapport au monde.

La religion est d’abord une histoire racontée par les adultes, et particulièrement par les femmes.

Chez les Beauvoir, la pratique religieuse est en effet principalement féminine. Les prières se font avec la mère, les lectures sont surveillées par elle. Le père, Georges de Beauvoir, est sceptique sur le plan religieux, même s’il demeure attaché aux valeurs sociales et politiques du catholicisme conservateur de son époque.

Cette situation diffère de celle de sa meilleure amie Élisabeth Lacoin, dite Zaza, issue d’une famille catholique où hommes et femmes participent davantage ensemble aux pratiques religieuses. Les deux jeunes filles appartiennent au même monde social, mais la religion ne joue pas exactement le même rôle dans leur famille.

Cette différence sera décisive : Zaza restera longtemps dans un horizon catholique où la foi peut devenir une forme d’action et de soin. Simone déplacera progressivement son besoin d’absolu vers d’autres objets, notamment la littérature et la pensée.

Le Cours Désir : apprendre un monde religieux

L’éducation catholique se poursuit hors de la famille, au Cours Désir.

Beauvoir insiste sur le fait que cette institution ne se présente pas seulement comme une école, mais comme un lieu de formation morale. Les enseignantes ne se nomment pas « institutrices » mais « éducatrices », terme qui marque leur ambition de former les consciences autant que les intelligences.

L’école fonctionne comme un univers presque religieux (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 33) :

Chaque mercredi, chaque samedi, je participai pendant une heure à une cérémonie sacrée, dont la pompe transfigurait toute ma semaine.

Les récompenses, les cérémonies, les figures d’autorité contribuent à produire une vision globale du monde où savoir, morale et religion demeurent inséparables.

La petite Simone participe elle-même à cette fiction sacrée lorsqu’elle incarne Jésus enfant lors d’une fête de Noël (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 32):

(…) on m’habilla d’une robe blanche bordée d’un galon doré et je figurai l’enfant Jésus : les autres petites filles s’agenouillaient devant moi.

Elle n’est donc pas seulement spectatrice du religieux : elle en devient un personnage. De même, l’Histoire sainte est d’abord reçue comme une histoire vraie (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 33) :

L’Histoire sainte me semblait encore plus amusante que les contes de Perrault puisque les prodiges qu’elle relatait étaient arrivés pour de vrai.

La future philosophe se souvient ainsi d’une enfance où le récit religieux n’était pas encore identifié comme une construction symbolique : il constituait la réalité même. C’est pourquoi elle pourra écrire rétrospectivement (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 177) :

On ne peut imaginer enseignement plus sectaire que celui que je reçus.

La formule de l’adulte Beauvoir ne signifie pas qu’elle nie les apprentissages intellectuels reçus, mais qu’elle analyse un système où une seule interprétation du monde se présentait comme vérité absolue. Cette éducation religieuse participe aussi d’un apprentissage plus large : celui d’une certaine définition du féminin.

Dans Le Deuxième Sexe, Beauvoir montrera que la féminité n’est pas une essence naturelle mais une construction historique et sociale. L’éducation reçue par les filles contribue à leur apprendre une place déjà définie : celle de l’être destiné à autrui, à la modestie, au dévouement et à la limitation de ses ambitions.

Ainsi, le catholicisme de l’enfance beauvoirienne ne transmet pas seulement une vision de Dieu. Il transmet également une vision du corps féminin, du désir, de la vertu et du rôle social des femmes.

Ce point permet de relire l’enfance de Simone à la lumière de son œuvre adulte : le passage à l’athéisme ne correspond pas seulement à l’abandon d’une croyance métaphysique. Il accompagne une remise en cause plus vaste des autorités qui prétendent définir à l’avance le sens d’une existence.

Le même geste critique traverse toute l’œuvre de Beauvoir :

  • comprendre comment une vérité devient une évidence ;
  • analyser comment une norme devient une nature ;
  • montrer comment un destin présenté comme nécessaire peut être transformé.

B) Perdre la foi, pourquoi ?

L’athéisme beauvoirien ne naît pas d’une décision brutale. Il se construit par une série de fissures successives. Ce ne sont pas d’abord les dogmes qui disparaissent : ce sont les évidences qui cessent progressivement d’aller de soi.

La rupture religieuse n’est donc pas un simple abandon intellectuel. Elle est une transformation profonde du rapport au monde : ce qui était reçu comme une vérité donnée doit désormais être interrogé.

La découverte des « certitudes fausses »

Une première rupture intervient avec l’épisode du père Noël.

Enfant, Simone adhère entièrement au monde construit par les adultes. La révélation de la supercherie provoque moins une tristesse qu’un bouleversement intellectuel (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 29) :

Ce qui me stupéfia, ce fut d’avoir cru si solidement une chose qui n’était pas vraie, c’est qu’il pût y avoir des certitudes fausses.

Cette phrase est capitale pour comprendre le futur athéisme beauvoirien. La question n’est pas encore celle de l’existence de Dieu, mais celle de la vérité : comment distinguer ce qui est réel de ce qui n’est qu’une croyance transmise ? Le doute entre ainsi dans un univers jusque-là organisé par des évidences. L’enfant découvre qu’une parole d’adulte peut être sincère tout en étant erronée. Cette découverte ouvre une brèche décisive : les vérités reçues doivent désormais pouvoir être examinées. Ce qui était auparavant garanti par l’autorité devient susceptible d’un jugement personnel.

Le confesseur : la faillibilité des représentants du sacré

La véritable crise religieuse se produit ensuite autour de la figure du confesseur. Vers douze ans, Simone découvre que celui qui reçoit ses confidences et semble représenter une autorité spirituelle n’est pas un intermédiaire transparent entre elle et Dieu, mais un homme soumis aux limites humaines. Elle raconte une expérience mystique intense durant laquelle elle cherche ensuite un accompagnateur religieux capable de comprendre ce qu’elle éprouve (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 188) :

J’errai sous les voûtes de Saint-Sulpice, à la recherche d’un confesseur qui n’altérât point, par d’impures paroles humaines, les messages venus d’en haut.

La phrase est extrêmement révélatrice. La jeune Simone ne veut pas encore renoncer à Dieu ; elle veut protéger Dieu contre les hommes qui prétendent parler en son nom. Mais cette volonté même révèle une contradiction : le divin ne lui parvient qu’à travers des médiations humaines, donc faillibles. La religion commence ainsi à perdre son caractère d’évidence absolue. Le problème n’est pas seulement l’existence de Dieu : c’est la difficulté d’accéder à une vérité divine qui passerait nécessairement par des institutions, des discours et des individus.

Saint-Sulpice : le sacré confronté au corps

Quelques années plus tard, d’autres expériences contribuent à désacraliser les représentants du religieux. Le libraire qui l’agresse travaille dans une : « (…) pieuse librairie proche de Saint-Sulpice » (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 224) Beauvoir ne réduit évidemment pas les violences sexuelles au seul univers religieux : elle rapporte également des agressions commises dans des espaces parfaitement laïques, notamment lors d’une projection à la salle Pleyel. Cependant, dans son récit, ces expériences participent d’un même mouvement : les figures censées incarner une autorité morale apparaissent comme des êtres humains, avec leurs contradictions et leurs fautes.

Le sacré descend dans le monde ordinaire. Cette découverte est essentielle dans le parcours athée de Beauvoir : l’ordre moral n’est plus garanti par la fonction sociale de ceux qui le représentent. Une soutane, une institution ou un discours religieux ne suffisent plus à produire la vérité.

La littérature contre les « textes sacrés »

Autre motif essentiel de détachement : les lectures. L’enfant Simone a d’abord été nourrie par des ouvrages religieux et par des récits où la souffrance, le sacrifice et la sainteté occupent une place centrale. Mais progressivement, la littérature profane devient plus forte. Elle raconte ainsi son exaspération devant certains romans chrétiens, notamment ceux de François Mauriac (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 405) : « Je fus exaspérée par Souffrance du chrétien de Mauriac. » Ce rejet n’est pas un rejet de la littérature. Au contraire : il montre que la littérature prend désormais une place centrale. Beauvoir ne quitte pas l’absolu, elle en déplace le lieu.

Les récits religieux cessent d’être les seuls textes capables d’éclairer l’existence. Les œuvres humaines deviennent des espaces de connaissance, de consolation et de découverte de soi. Elle formule explicitement ce déplacement (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 259) :

La littérature prit dans mon existence la place qu’y avait occupée la religion : elle l’envahit tout entière, et la transfigura.

Elle reprend même le vocabulaire religieux pour parler des livres (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 259) :

Les livres que j’aimais devinrent une Bible où je puisais des conseils et des secours.

L’expression est essentielle. L’athéisme beauvoirien ne supprime pas toute recherche de sens : il transforme le lieu où ce sens peut apparaître. Les textes révélés sont remplacés par les œuvres humaines.

La mère, le père et la fin d’un monde religieux

La croyance de Simone est également liée aux rapports familiaux. La religion est d’abord transmise par sa mère, Françoise de Beauvoir, qui surveille les lectures, la morale et la vie spirituelle de ses filles. Chez les Beauvoir, le catholicisme appartient ainsi principalement à l’univers féminin. La mère incarne la continuité d’une tradition religieuse où la foi structure la vie quotidienne, les pratiques, les devoirs et la définition du bien.

Mais Georges de Beauvoir joue un rôle paradoxal. Il n’est pas croyant, et son scepticisme contribue progressivement à fissurer l’univers religieux de Simone. La jeune fille découvre ainsi qu’une personne qu’elle admire intellectuellement peut ne pas adhérer aux vérités qui organisaient jusque-là son monde. La relation familiale participe donc au déplacement de l’autorité. Comme l’ont analysé Caroline Eliacheff et Nathalie Heinich dans Mères-Filles (2002), la relation mère-fille ne peut être pensée isolément : elle se construit dans un ensemble de relations où interviennent également les figures paternelles et sociales.

Chez Beauvoir, le mouvement est complexe :

  • la mère incarne l’ordre religieux et moral ;
  • le père transmet le goût de l’intelligence, de la culture et de la liberté critique ;
  • mais aucun des deux ne pourra finalement fournir une réponse existentielle durable.

L’adolescente cherche alors ailleurs. Elle ne quitte pas seulement une croyance : elle quitte une organisation du monde dans laquelle le sens venait d’une autorité extérieure.

Le corps féminin : quand la religion produit malgré elle un imaginaire corporel

La crise religieuse est également une crise du rapport au corps. L’éducation reçue apprend à Simone que le corps féminin doit être contrôlé, dissimulé, discipliné. Elle raconte avoir appris enfant à se laver sans se regarder ; adolescente, elle associe le maquillage aux femmes considérées comme moralement suspectes, actrices ou prostituées. Le corps apparaît ainsi comme un lieu de surveillance morale. Cette expérience personnelle trouvera plus tard une formulation philosophique dans Le Deuxième Sexe. Beauvoir y montre que le corps n’est jamais seulement une réalité biologique : il est toujours vécu dans une situation historique et sociale. La femme n’est pas enfermée par son corps en lui-même, mais par les significations que la société lui impose.

La célèbre formule (Le Deuxième Sexe. II., Gallimard, 1987, p. 13) : « On ne naît pas femme : on le devient. » exprime précisément cette idée : la féminité n’est pas une essence naturelle qui déterminerait à l’avance une existence ; elle est produite par une éducation, des normes, des représentations et des pratiques sociales.

L’enfance catholique de Simone participe donc à cette construction. La religion ne lui transmet pas seulement une conception de Dieu : elle lui apprend aussi une certaine manière de considérer le féminin, la pureté, la faute, le désir et la place sociale des femmes.

Le paradoxe des images religieuses du corps

Mais la relation de Beauvoir à l’imaginaire religieux est plus complexe qu’un simple rejet. Les récits de saintes, les vies de martyrs et les figures chrétiennes nourrissent profondément son imagination. Les vies de saintes, notamment celles issues de La Légende dorée de Jacques de Voragine, proposent des images où le corps féminin est exposé, souffrant, transformé et parfois glorifié. La petite Simone peut ainsi se rêver en sainte Blandine livrée aux lions.

Le christianisme destiné à détourner les jeunes filles du corps fournit donc paradoxalement des représentations puissantes du corps féminin : un corps qui endure, qui agit, qui témoigne, qui devient le lieu d’une expérience exceptionnelle. Cette contradiction sera analysée dans Le Deuxième Sexe à travers la question de la mystique féminine.

Certaines femmes ont pu trouver dans la relation à Dieu un espace d’affirmation personnelle. La mystique leur permet parfois d’accéder à une forme de transcendance dans un monde qui les enferme pourtant dans l’immanence.

Mais cette liberté demeure ambiguë : elle dépend encore d’un ordre religieux qui définit l’horizon ultime de leur existence. Le passage à l’athéisme transforme radicalement cette structure. La femme n’a plus besoin d’une reconnaissance divine pour être un sujet. Elle n’a plus à s’élever vers un ailleurs sacré : elle peut agir dans le monde humain.

C) Devenir athée : Meyrignac, l’anti-conversion

La scène décisive se déroule à l’été 1922, à Meyrignac, dans la propriété limousine du grand-père paternel de Simone de Beauvoir. La chercheuse Élaine Lecarme-Tabone, dans son analyse des Mémoires d’une jeune fille rangée (Paris, Gallimard, « Foliothèque », 2000, p. 76-82), a proposé de parler d’un « anti-récit de conversion » : au lieu de raconter une rencontre avec Dieu, Beauvoir raconte le moment où Dieu cesse d’être une évidence.

Le basculement passe par le corps, les sensations et la lecture. Avant cette rupture, Simone cherche encore à défendre les vérités religieuses. Elle connaît les arguments destinés à répondre aux objections contre la foi. Pourtant, elle constate progressivement que ces vérités reposent finalement sur une autorité reçue. Elle découvre que croire ne suffit pas à prouver. La scène de Meyrignac commence alors par une expérience très concrète (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 136) :

Un soir, à Meyrignac, je m’accoudai, comme tant d’autres soirs, à ma fenêtre ; une chaude odeur d’étable montait vers les glacis du ciel ; ma prière prit faiblement son essor, puis retomba.

Puis vient l’aveu décisif (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 136) :

J’avais passé ma journée à manger des pommes interdites et à lire, dans un Balzac prohibé, l’étrange idylle d’un homme et d’une panthère.

La rupture passe donc par deux transgressions :

  • le fruit défendu ;
  • la littérature interdite.

La pomme de Meyrignac : réécrire Ève, transformer la faute en liberté

La scène de Meyrignac peut être relue à la lumière de l’analyse des mythes féminins développée dans Le Deuxième Sexe. La pomme qui accompagne la rupture religieuse de Simone de Beauvoir n’est pas seulement une image de transgression individuelle : elle constitue une véritable réécriture du mythe biblique d’Ève.

Dans la tradition chrétienne occidentale, Ève est celle par qui la faute entre dans le monde. En mangeant le fruit défendu, elle introduit la désobéissance, la chute et la séparation d’avec Dieu. La femme devient ainsi associée à une faute originelle qui pèsera durablement sur les représentations du féminin.

Dans Le Deuxième Sexe, Beauvoir analyse précisément la manière dont les mythes ont contribué à construire des figures féminines destinées à expliquer et à justifier la place assignée aux femmes. Ève apparaît ainsi comme l’une des grandes figures symboliques par lesquelles la femme est représentée comme autre, dangereuse ou responsable d’un désordre premier.

Or, dans Mémoires d’une jeune fille rangée, Simone accomplit un geste inverse. Elle mange les « pommes interdites » non pour provoquer une chute, mais pour accéder à la connaissance. La transgression ne l’éloigne pas de la vérité : elle lui permet de découvrir que l’ancien système de croyances ne peut plus répondre à son expérience du monde. Elle écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 190) :

“Ce sont des péchés”, me dis-je. Impossible de tricher plus longtemps : la désobéissance soutenue et systématique, le mensonge, les rêveries impures n’étaient pas des conduites innocentes.

Mais cette reconnaissance de la faute marque paradoxalement le début de la liberté. La jeune fille comprend que l’ordre religieux existe, mais elle découvre aussi qu’elle peut désormais le juger de l’extérieur. La pomme cesse alors d’être le symbole d’une chute. Elle devient le symbole d’une naissance intellectuelle.

Là où Ève est traditionnellement présentée comme celle qui désobéit par faiblesse ou par tentation, Simone fait de la désobéissance une étape nécessaire vers l’autonomie. Cette réécriture rejoint directement la pensée du Deuxième Sexe : aucune existence humaine ne possède un destin fixé d’avance.

Ni la religion, ni les mythes, ni les représentations sociales ne peuvent décider définitivement de ce qu’une femme doit être. La pomme biblique séparait symboliquement l’être humain de Dieu. La pomme de Meyrignac sépare Simone d’un monde où son existence était définie par des vérités reçues. Elle n’entre pas dans le péché. Elle entre dans l’histoire.

La littérature remplace la religion

C’est ensuite la littérature qui occupe la place auparavant tenue par la religion. Beauvoir décrit explicitement ce déplacement (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 258-259) :

Je m’abîmai dans la lecture comme autrefois dans la prière. La littérature prit dans mon existence la place qu’y avait occupée la religion : elle l’envahit tout entière, et la transfigura.

Elle poursuit avec un vocabulaire volontairement religieux (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 259) :

Les livres que j’aimais devinrent une Bible où je puisais des conseils et des secours ; j’en copiai de longs extraits ; j’appris par cœur de nouveaux cantiques et de nouvelles litanies, des psaumes, des proverbes, des prophéties et je sanctifiai toutes les circonstances de ma vie en me récitant ces textes sacrés.

Cette reprise du vocabulaire religieux est essentielle. Beauvoir ne remplace pas simplement une croyance par une autre. Elle ne transforme pas la littérature en nouvelle religion. Elle déplace les fonctions autrefois assurées par la foi. La religion donnait une interprétation globale de l’existence ; la littérature donne désormais un espace de compréhension, d’exploration et de communion entre les consciences. Elle écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 259) :

(…) ils sauvaient du silence toutes ces intimes aventures dont je ne pouvais parler à personne ; entre moi et les âmes sœurs qui existaient quelque part, hors d’atteinte, ils créaient une sorte de communion.

La littérature devient ainsi une manière d’habiter le monde. Elle ne promet pas un salut après la mort. Elle permet une présence plus intense à l’existence présente.

Elle substitue l’écriture à Dieu

Cette formule doit donc être comprise avec précision. Elle ne signifie pas que Beauvoir remplace une transcendance religieuse par une transcendance littéraire. L’écriture n’est pas une nouvelle divinité. Elle est une activité humaine. Elle ne garantit aucune éternité ; elle permet seulement de comprendre, de transmettre et d’agir.

Là où la religion promettait une inscription dans un ordre supérieur, l’écriture propose une autre forme de durée : celle des œuvres, de la mémoire et de la rencontre entre les êtres humains. Ainsi, le salut n’est plus attendu d’un ailleurs céleste. Il se construit ici-bas, dans les livres, les lecteurs et les lectrices. Le mouvement commencé à Meyrignac trouve alors son accomplissement : Simone ne cherche plus une vérité descendue du ciel ; elle cherche une vérité produite par l’expérience humaine.

La Grillère (1919) : la dernière expérience mystique

Cette transformation est d’autant plus frappante qu’elle vient après une véritable expérience religieuse. Avant Meyrignac, avant la rupture, Beauvoir raconte une scène où le monde est encore entièrement habité par Dieu : celle de La Grillère, en 1919. La nature n’est pas alors une réalité autonome. Elle est une création divine offerte au regard humain. Beauvoir écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 175) :

Quand le matin je franchissais en courant les barrières blanches pour m’enfoncer dans les sous-bois, c’était lui-même qui m’appelait. Il me regardait avec complaisance regarder ce monde qu’il avait créé afin que je le voie.

Dans cette expérience enfantine, Dieu n’est pas seulement le créateur du monde : il est aussi celui qui donne une place particulière à Simone dans ce monde. Le regard humain est lui-même regardé. La nature n’est pas encore un paysage autonome : elle est un signe. Chaque beauté du monde renvoie à une présence supérieure qui l’a créée et offerte à la contemplation. La scène est placée sous le signe de François d’Assise (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 175) :

Un soir, je m’oubliai. C’était à La Grillère. J’avais lu longtemps, au bord d’un étang, une histoire de saint François d’Assise ; au crépuscule, j’avais fermé le livre ; couchée dans l’herbe, je regardais la lune.

Tous les éléments traditionnels de l’expérience mystique sont présents :

  • le retrait du monde ordinaire ;
  • la solitude ;
  • le contact avec la nature ;
  • la lecture spirituelle ;
  • la perte momentanée de soi ;
  • le sentiment d’une union avec une réalité supérieure.

Mais un élément annonce déjà la future écrivaine : Simone veut conserver cette expérience par les mots. La littérature est déjà présente au cœur même du religieux. Elle ne remplacera pas seulement Dieu plus tard : elle est déjà le moyen par lequel l’expérience devient durable.

Deux expériences limousines, deux rapports au monde

La Grillère et Meyrignac doivent donc être lues ensemble. Elles constituent deux moments symétriques de l’itinéraire beauvoirien.

À La Grillère :

  • la nature parle de Dieu ;
  • la beauté du monde est le signe d’une transcendance ;
  • François d’Assise offre un modèle spirituel ;
  • l’écriture cherche à retenir une révélation.

À Meyrignac :

  • la nature demeure belle sans garant divin ;
  • les pommes remplacent la prière ;
  • Balzac remplace les textes religieux ;
  • l’écriture conserve une expérience humaine.

Le geste fondamental reste pourtant le même : regarder, éprouver, écrire. Ce qui change, c’est l’interprétation. L’enfant croyante reçoit le monde comme une création. L’écrivaine athée l’habite comme une réalité. Cette évolution rejoint la réflexion du Deuxième Sexe sur le passage de l’immanence à la transcendance.

La croyance religieuse peut offrir une ouverture vers une réalité supérieure ; mais elle peut aussi détourner l’individu de la construction concrète de son existence.

Chez Beauvoir adulte, la transcendance ne disparaît pas : elle change de lieu. Elle n’est plus tournée vers Dieu. Elle devient capacité humaine de dépasser ce qui est donné par l’action, la pensée et la création. Ainsi, la petite fille qui cherchait dans la nature la présence divine devient une écrivaine qui cherche dans le monde lui-même une source d’émerveillement et de connaissance.

De La Grillère à Ávila : le déplacement du sacré vers le monde

Ce mouvement permet également de comprendre son rapport aux lieux religieux dans ses voyages. La croyante cherche derrière le monde la trace d’une présence divine. La voyageuse athée regarde le monde lui-même. Le sacré ne disparaît pas totalement : il devient humain. Une cathédrale, un sanctuaire, une ville mystique ne sont plus des preuves d’une vérité révélée. Ils deviennent des créations historiques, artistiques et culturelles. Cette transformation apparaît particulièrement à Ávila. La ville de sainte Thérèse pourrait être le lieu d’un retour à la mystique chrétienne. Elle devient au contraire le lieu d’une expérience de présence au monde.

III. Engagements viatiques athées

Voyager sans Dieu, habiter le monde

Comme nous avons pu le montrer dans nos travaux depuis 2007, le voyage est un moteur existentiel de Simone de Beauvoir. Il n’est pas seulement un déplacement géographique : il est une manière de rencontrer le réel, de sortir des cadres hérités et d’observer les conditions d’existence des femmes et des hommes.

L’athéisme beauvoirien ne conduit donc pas à un désenchantement du monde. Il transforme au contraire la manière de l’habiter. Le monde n’est plus un espace créé par Dieu et destiné à conduire l’être humain vers une vérité supérieure. Il devient un espace humain, historique, politique et sensible, qu’il faut parcourir, comprendre et raconter. Le pèlerinage devient voyage. La prière devient attention. La révélation devient découverte.

Lourdes : voir le religieux sans croire

Le cas de Lourdes est particulièrement révélateur. La ville appartient d’abord à l’univers religieux de l’enfance de Beauvoir. Dès ses jeunes années, elle connaît les récits de miracles liés au sanctuaire marial. Son père lui-même, pourtant incroyant, évoque les miracles de Lourdes avec distance (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 58) :

(…) papa n’allait pas à la messe, il souriait quand tante Marguerite commentait les miracles de Lourdes : il ne croyait pas.

Cette coexistence entre une mère croyante et un père sceptique constitue une première expérience de pluralité des rapports au religieux. La petite Simone accepte alors cette contradiction sans encore pouvoir véritablement la penser (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 58) : « Ce scepticisme ne m’atteignait pas, tant je me sentais investie par la présence de Dieu. » Mais plus tard, Lourdes devient précisément l’un des lieux où s’effondre l’idée d’un monde protégé par une harmonie divine. Lorsqu’elle y séjourne adolescente, Beauvoir ne reçoit pas une révélation religieuse. Elle découvre au contraire brutalement la réalité des corps souffrants.

Elle écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 286) :

Avant de regagner Meyrignac, nous nous arrêtâmes deux jours à Lourdes. Je reçus un choc. Moribonds, infirmes, goitreux : devant cette atroce parade, je pris brutalement conscience que le monde n’était pas un état d’âme.

Cette phrase est essentielle. Elle marque une sortie définitive d’un univers centré sur l’intériorité religieuse. Jusqu’alors, Simone vivait principalement dans son rapport à Dieu, à ses émotions, à son âme. À Lourdes, elle découvre que le monde existe indépendamment d’elle. Les humains ont des corps (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 286) :

Les hommes avaient des corps et souffraient dans leurs corps.

Lourdes : de la prière à la responsabilité humaine

Le déplacement est donc complet. La croyante cherche dans le sanctuaire une intervention surnaturelle. L’athée observe les souffrances humaines et comprend qu’elles exigent une réponse humaine. La compassion demeure, mais son fondement change. Elle n’est plus une charité inspirée par Dieu. Elle devient une responsabilité envers autrui. Cette évolution rejoint directement l’analyse du Deuxième Sexe : Beauvoir refuse les systèmes qui promettent aux êtres humains une justification extérieure de leur existence. L’éthique ne repose plus sur un commandement venu d’un ailleurs transcendant. Elle repose sur la reconnaissance concrète des autres existences. Le monde souffrant n’appelle pas une prière.

Il appelle une action.

Zaza : Lourdes comme action catholique

La comparaison avec Élisabeth Lacoin est ici particulièrement éclairante. Dans la famille Lacoin, la religion est collective et active. Le pèlerinage de Lourdes s’inscrit dans une pratique familiale (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 163) :

Chaque année, pendant le pèlerinage national, ils allaient à Lourdes ; les garçons servaient comme brancardiers ; les filles lavaient la vaisselle dans les cuisines des hospices.

Zaza appartient donc à un catholicisme qui associe croyance, engagement et service. Chez elle, la foi ne se limite pas à une relation intérieure : elle produit une manière d’agir dans le monde. Beauvoir, elle, suivra une autre voie. Elle conservera l’attention aux autres, mais elle la détachera de toute justification transcendante. La solidarité ne vient plus de Dieu. Elle vient de la conscience de partager une même condition humaine.

Les lieux religieux : patrimoine humain, non révélation divine

Cette évolution explique également le rapport de Beauvoir aux édifices religieux pendant ses voyages. Beauvoir visite les églises, les cathédrales, les sanctuaires et les monuments religieux, mais elle ne les considère plus comme des lieux où une vérité divine se manifesterait. Ils deviennent des œuvres humaines :

  • créations artistiques ;
  • témoignages historiques ;
  • productions culturelles ;
  • traces des sociétés qui les ont édifiés.

La croyante regarde un édifice religieux comme une ouverture vers Dieu. La voyageuse athée regarde ce même édifice comme une réalisation humaine. Le sacré devient patrimoine.

Ce déplacement est essentiel : il ne signifie pas une disparition de l’émerveillement. Au contraire, libéré d’une interprétation unique, le monde devient disponible dans toute sa richesse. Les pierres ne renvoient plus nécessairement à un au-delà. Elles témoignent de l’activité humaine qui les a façonnées.

Voyager sans Dieu, mais non sans émerveillement

L’athéisme beauvoirien n’est donc pas un désenchantement. Il est une nouvelle manière d’être au monde. L’enfant cherchait derrière les choses une présence divine. L’écrivaine cherche désormais dans les choses elles-mêmes leur richesse, leur complexité et leur histoire. Le voyage remplace le pèlerinage. Mais il ne supprime pas la quête. Il la transforme.

Le déplacement géographique devient un déplacement philosophique : il ne s’agit plus de retrouver un sens déjà donné, mais de rencontrer une réalité qui résiste aux images toutes faites. Cette démarche rejoint celle du Deuxième Sexe : refuser les essences figées, les définitions imposées, les mythes qui prétendent dire une fois pour toutes ce que sont les êtres humains.

Ávila : de la cité mystique au monde sensible

Ávila pourrait être, pour une catholique cultivée, un lieu privilégié de retour au religieux. La ville est associée à sainte Thérèse d’Ávila, grande figure de la mystique chrétienne. Or, lorsque Beauvoir découvre la ville en 1932 avec Sartre, ce n’est pas une révélation spirituelle qui se produit. Elle écrit (La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 102) :

De Madrid, nous fîmes plusieurs brefs voyages. L’Escurial, Ségovie, Avila, Tolède : certains lieux, par la suite, purent me paraître encore plus beaux, mais jamais la beauté n’eut pareille fraîcheur.

Le vocabulaire est révélateur. Beauvoir parle de beauté, non de sainteté. Elle décrit une expérience esthétique, non une expérience mystique. Le lieu religieux devient un lieu humain. L’ancienne croyante aurait pu chercher Dieu derrière les pierres d’Ávila. La voyageuse athée contemple les pierres elles-mêmes.

Le passage suivant est encore plus important (La Force de l’âge, op. cit., p. 103-104) :

A Avila, le matin, j’ai repoussé les volets de ma chambre ; j’ai vu, contre le bleu du ciel, des tours superbement dressées ; passé, avenir, tout s’est évanoui ; il n’y avait plus qu’une glorieuse présence : la mienne, celle de ces remparts, c’était la même et elle défiait le temps.

Cette phrase pourrait presque être qualifiée de mystique — mais il s’agit d’une mystique sans Dieu. La « glorieuse présence » n’est plus celle d’une divinité. Elle est celle du sujet humain et du monde matériel. La communion recherchée autrefois avec l’au-delà devient une communion immanente entre une conscience et une réalité terrestre. Beauvoir ne retrouve pas Dieu à Ávila. Elle se retrouve elle-même dans le monde.

Une mystique athée de l’existence

C’est ici que l’athéisme beauvoirien se distingue d’un simple rationalisme désenchanté. Elle ne remplace pas une croyance par un vide. Elle remplace une transcendance religieuse par une intensité de présence. Le monde n’est plus un signe renvoyant à une réalité supérieure. Il est la réalité. La pierre, la lumière, les paysages, les œuvres d’art n’ont pas besoin d’être créés par Dieu pour être admirables. Ils valent par leur existence même.

Cette conception rejoint le mouvement philosophique de toute son œuvre : l’être humain n’a pas à découvrir un sens préexistant ; il doit construire des significations à partir d’une situation concrète.

De Lourdes à Ávila : deux déplacements décisifs

Lourdes et Ávila encadrent ainsi deux moments essentiels de l’athéisme beauvoirien.

À Lourdes, adolescente, Beauvoir découvre que le monde n’est pas un état d’âme (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 286) : « Les hommes avaient des corps et souffraient dans leurs corps. » La souffrance humaine fait éclater l’univers religieux centré sur l’âme. À Ávila, adulte, elle découvre une présence intense au monde sans médiation divine. Le monde n’a pas besoin d’être garanti par Dieu pour être source d’émerveillement.

Entre ces deux expériences, un même mouvement apparaît :

  • le religieux cesse d’être une explication du monde ;
  • le monde devient lui-même l’objet d’une attention absolue.

Tout compte fait : affronter le néant sans refuge religieux

Cette position est confirmée plusieurs décennies plus tard dans Tout compte fait (1972). Beauvoir revient alors sur les arguments souvent opposés aux athées : l’angoisse devant le néant serait la preuve que l’être humain est destiné à une immortalité, et la religion offrirait une réponse nécessaire à cette inquiétude. Elle refuse cette interprétation.

Elle écrit (Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 632) :

Le néant me donne le vertige : donc nous sommes immortels. Étrange raisonnement qui dévoile le rôle joué par la religion dans la plupart des cas : une fuite, une désertion.

L’athée n’est donc pas celui qui aurait perdu une consolation indispensable. Il est celui qui accepte de regarder en face une réalité que la religion permet parfois d’éviter : la finitude humaine. Beauvoir poursuit (Tout compte fait, op. cit., p. 632) :

Les difficultés que l’athée affronte honnêtement, la foi permet de les éluder.

Cette affirmation rejoint tout son parcours. À l’enfant qui cherchait dans la religion une protection contre la mort, l’adulte répond que la condition humaine doit être assumée sans garantie extérieure.

L’existence n’a pas besoin d’être prolongée par une éternité pour avoir une valeur. Elle vaut par les projets, les relations et les actions que les êtres humains construisent dans le temps limité qui leur est donné.

C) Écrire un univers athée

1. Une œuvre débarrassée de toute Providence

Beauvoir ne construit pas une littérature « contre Dieu » au sens polémique du terme.

Elle écrit un monde où les individus doivent agir dans une histoire qui ne possède ni plan divin ni finalité préétablie. Ses personnages vivent dans un univers de liberté, de choix et de responsabilité. La disparition de Dieu ne crée pas un vide narratif. Elle modifie la structure même des récits : les êtres humains ne peuvent plus attendre une justification venue d’ailleurs. Ils doivent répondre eux-mêmes de leurs actes.

Dans Tous les hommes sont mortels (1946), la tentation d’échapper à la condition humaine par l’immortalité ne produit pas un salut, mais une forme d’enfermement. L’éternité rêvée ne donne pas automatiquement un sens à l’existence. Elle ne remplace pas la Providence religieuse. Elle montre au contraire que le sens ne peut être reçu d’une durée infinie : il doit être construit dans le temps concret d’une vie.

2. Une histoire humaine sans jugement dernier

Dans ses mémoires, Beauvoir refuse également toute lecture providentielle de son existence.

Dans La Force des choses, elle présente son projet autobiographique non comme une confession devant une instance supérieure, mais comme une tentative humaine de comprendre une trajectoire singulière. Elle écrit (La Force des choses. I.,  Paris, Gallimard, « Folio », 1998,  p. 7) :

J’ai voulu que dans ce récit mon sang circule ; j’ai voulu m’y jeter, vive encore, et m’y mettre en question…

La formule est essentielle. L’écriture n’est pas un examen de conscience devant Dieu. Elle n’est pas une préparation au salut. Elle est une enquête sur une existence située dans une époque, une société et une histoire. La vérité recherchée n’est pas révélée. Elle est construite par le travail de la mémoire et de l’analyse.

3. Le monde réel contre les images toutes faites

Cette dimension apparaît particulièrement dans La Longue Marche. Avant d’arriver en Chine, Beauvoir reconnaît qu’elle porte en elle des représentations préalables (La Longue Marche, Paris, Gallimard, « Folio », 2022, p. 15):

La terre où j’allais aborder m’apparaissait aussi irréelle que le Shangri-La des Horizons perdus

Puis le voyage transforme cette image (La Longue Marche, op. cit., p. 16) :

La vraie Chine avait infiniment débordé les concepts et les mots avec lesquels j’essayai de la prévoir. Elle n’était plus une Idée ; elle s’était incarnée.

Cette phrase pourrait presque résumer l’ensemble du parcours athée beauvoirien.

Sortir de la religion, c’est aussi sortir des représentations qui prétendent donner immédiatement un sens au monde. L’athéisme n’est pas seulement refus d’une croyance. Il est une exigence de confrontation avec le réel. Le monde n’est pas un symbole à déchiffrer. Il est une réalité à rencontrer.

4. Les religions comme constructions historiques

Dans ses essais et ses récits politiques, Beauvoir analyse les religions non comme des vérités révélées, mais comme des phénomènes humains inscrits dans l’histoire.

Dans Le Deuxième Sexe, cette démarche apparaît particulièrement clairement. Les mythes religieux ne sont pas seulement des récits du passé : ils continuent de structurer les représentations du féminin. Les figures d’Ève, de la Vierge ou de la sainte montrent comment une société peut transformer une construction historique en vérité supposée éternelle.

L’athéisme beauvoirien rejoint donc ici son féminisme. Déconstruire les mythes religieux et déconstruire les mythes de la féminité relèvent d’un même mouvement intellectuel :

  • retrouver l’histoire derrière ce qui semble naturel ;
  • retrouver les choix humains derrière ce qui semble nécessaire ;
  • rendre aux individus leur capacité d’agir.

Écrire après Dieu : la littérature comme présence au monde

À la fin de son parcours, Beauvoir ne remplace donc pas Dieu par une autre croyance. Elle ne substitue pas une transcendance littéraire à une transcendance religieuse. L’écriture ne sauve pas.

Elle ne promet aucune éternité. Elle permet seulement de comprendre, de transmettre et d’agir. La littérature devient une pratique humaine de connaissance et de partage. Elle conserve ce qui aurait pu disparaître : les expériences singulières, les émotions, les pensées, les luttes et les rencontres. Elle crée un espace où les consciences peuvent se rejoindre.

Cette fonction apparaît déjà dans Mémoires d’une jeune fille rangée, lorsque Beauvoir décrit la littérature comme une nouvelle forme de communion (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 124) :

(…) ils sauvaient du silence toutes ces intimes aventures dont je ne pouvais parler à personne ; entre moi et les âmes sœurs qui existaient quelque part, hors d’atteinte, ils créaient une sorte de communion.

La littérature ne remplace donc pas une vie après la mort. Elle permet une présence plus intense dans la vie présente. Elle ne promet pas un salut extérieur. Elle produit une relation entre des êtres humains.

Le Deuxième Sexe : écrire contre les destins imposés

Cette conception de l’écriture rejoint la démarche du Deuxième Sexe. Beauvoir y applique à la condition féminine le même geste critique que celui qui l’a conduite à l’athéisme. Elle refuse qu’une vérité présentée comme éternelle serve à enfermer les individus dans une place déterminée. Les mythes religieux, les discours philosophiques, les traditions sociales et les représentations culturelles ont souvent contribué à présenter la féminité comme une essence. Beauvoir montre au contraire que les êtres humains sont des existences situées, capables de dépasser ce qui leur est imposé. La formule (Le Deuxième Sexe. II., op. cit., p. 13) : « On ne naît pas femme : on le devient. » exprime cette rupture fondamentale. Comme l’existence humaine n’est pas déterminée par un ordre divin préétabli, l’existence féminine n’est pas déterminée par une prétendue nature féminine.

Dans les deux cas, il s’agit de libérer le devenir.

Une œuvre sans Providence

L’univers beauvoirien est donc un univers sans Providence. Mais il n’est pas un univers sans sens.

Le sens n’existe plus avant l’action humaine. Il naît de l’action humaine. Ses romans, ses mémoires, ses essais et ses récits de voyage montrent des individus confrontés à une liberté difficile : ils doivent choisir, agir, répondre de leurs actes, sans pouvoir se réfugier derrière une justification supérieure. Cette absence de garantie divine n’est pas seulement une perte. Elle est aussi une responsabilité. Parce qu’aucune justice n’est assurée dans un autre monde, les êtres humains doivent construire la justice ici. Parce qu’aucun salut n’est promis après la mort, chaque existence présente acquiert une valeur particulière. Parce qu’aucune vérité n’est révélée une fois pour toutes, il faut chercher, questionner, écrire.

Conclusion

L’athéisme de Simone de Beauvoir n’est pas seulement le refus d’une croyance religieuse : il est une transformation complète de son rapport au monde. L’enfant catholique qui grandit dans l’attente d’une protection divine, qui imagine les anges venant la conduire au Paradis et qui cherche dans les vies de saintes des modèles d’existence, devient une écrivaine qui refuse toute garantie transcendante.

Mais cette rupture ne signifie pas l’effacement de son passé religieux. Les images, les récits et les structures de pensée hérités du catholicisme demeurent présents dans son imaginaire et nourrissent son œuvre. L’athéisme beauvoirien est donc moins une disparition du religieux qu’une métamorphose de ses fonctions. Ce qui était autrefois assuré par Dieu — donner un sens à l’existence, inscrire l’individu dans une histoire plus vaste, protéger contre l’angoisse de la mort — est désormais confié aux humains eux-mêmes.

Le parcours de Beauvoir est ainsi celui d’un passage :

  • du ciel vers la Terre ;
  • de la révélation vers l’expérience ;
  • de la prière vers l’écriture ;
  • du salut promis vers l’action présente.

La littérature devient un lieu de compréhension et de transmission. Le voyage devient une manière de rencontrer le réel. L’engagement politique devient une réponse humaine aux injustices du monde. Sans Dieu, le monde ne perd pas son sens. Il change de centre.

Cette évolution explique pourquoi le voyage occupe une place essentielle dans son existence et son œuvre. Beauvoir ne voyage pas pour retrouver des traces du divin. Elle voyage pour découvrir des sociétés, des paysages, des histoires, des individus. À Lourdes, elle découvre moins la puissance miraculeuse d’un sanctuaire que la réalité des corps souffrants. À Ávila, elle ne retrouve pas la mystique de Thérèse : elle éprouve une présence intense au monde sensible. En Chine, elle abandonne les images préconstruites pour rencontrer une réalité historique et humaine. Partout, le même mouvement apparaît : le monde cesse d’être un signe renvoyant à une vérité supérieure ; il devient une réalité à observer, comprendre et transformer.

L’athéisme de Beauvoir n’est donc pas un désenchantement. Il est une autre forme d’attention au monde. Parce qu’il n’existe pas de salut extérieur, chaque existence humaine devient précieuse. Parce qu’il n’existe pas de justice garantie après la mort, les humains doivent construire eux-mêmes les conditions de la justice. Parce qu’il n’existe pas de vérité révélée, il faut chercher, questionner, écrire.

Elle substitue l’écriture à Dieu. Non pas une nouvelle transcendance à une ancienne transcendance, mais une pratique humaine à une garantie divine. L’écriture ne remplace pas Dieu comme une nouvelle divinité. Elle remplace l’attente d’une réponse venue d’ailleurs par une activité humaine : raconter, penser, transmettre. Le sens n’est plus reçu d’un ailleurs céleste. Il se construit ici-bas, dans les livres, les rencontres et les engagements.

L’itinéraire beauvoirien pourrait alors se résumer ainsi : La petite fille qui cherchait le Paradis apprend à habiter la Terre. L’adolescente qui perd Dieu découvre la liberté. L’écrivaine qui refuse toute transcendance construit, par son œuvre, une manière humaine d’affronter la finitude. Et c’est peut-être là que réside la force singulière de son athéisme : il ne ferme pas le monde.

Il l’ouvre.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir et l’athéisme », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/34471

Élisabeth Lacoin. Les traces vivantes du Chatfoin. Chronologie simplifiée de Zaza

25 décembre 1907 : Naissance au 1, rue Grécourt, à Tours, de Noéline-Marie-Amélie-Élisabeth Lacoin, fille de Maurice Lacoin, ingénieur, et de Marguerite Lacoin, née Lafabrie, femme au foyer.

03 juillet 1908 : Installation à Paris, au 28, rue de Varenne, des Lacoin : Marguerite, Maurice, leur fille aînée Marie-Thérèse (née à Rochefort le 07 janvier 1903), leur fils Pierre (né à Paris VIIe le 15 janvier 1906), leur fille Élisabeth. Les sept autres enfants naissent à Paris : Madeleine, Bernard, Germaine, Joseph (décédé après sa naissance), Françoise, Geneviève, Vincent.

02 avril 1914 : Première communion d’Élisabeth, surnommée Zaza.

1er octobre 1918 : Entrée de Zaza au Cours Désir, école privée catholique, 39, rue Jacob, à Paris. Elle est placée au même pupitre que Simone (-Lucie-Ernestine-Marie) de Beauvoir. Elles deviennent vite inséparables.

15 juillet 1924 : Zaza est reçue aux deux parties (littéraire et scientifique) du baccalauréat.

Octobre 1924-Juillet 1925 : Zaza prend des cours de philosophie et enseigne au collège Sainte-Thérèse/Cours Raoux, 1, rue Boinod Paris XVIIIème.

1er octobre 1925 : Zaza commence une licence de philologie à l’Institut catholique Sainte-Marie de Neuilly/Cours Daniélou, à Neuilly, et à la Sorbonne, à Paris.

Octobre 1927-Août 1928 : Zaza est cheftaine de louveteaux (jeunes scouts), dans le VIIe arrondissement parisien.

1er décembre 1927 : Emménagement de la famille Lacoin au 5bis rue de Berri.

30 juin 1928 : Zaza est reçue à sa licence.

10 novembre 1928 – 02 février 1929 : Séjour à Berlin de Zaza, car ses parents craignent pour elle la fréquentation prolongée des intellectuel·les de la Sorbonne, dont fait partie Simone de Beauvoir. À Berlin, Zaza suit des cours de littérature, d’art et de musique à l’université Frédéric-Guillaume (aujourd’hui Humboldt).

03 février – 25 novembre 1929 : De retour à Paris, Zaza ne reprend pas ses études. Elle occupe son temps avec les cours qu’elle donne gratuitement au collège Sainte-Thérèse/Cours Raoux (XVIIIe arrondissement), aux Équipes Sociales (XXe arrondissement) et aux louveteaux (VIIe arrondissement), ainsi qu’en assistant à des conférences et à des cours d’allemand. Elle tombe amoureuse, à la fin du printemps, de Maurice Merleau-Ponty, étudiant en philosophie à la Sorbonne et ami de Simone de Beauvoir. Zaza et Maurice se fiancent secrètement. Catholique, le jeune homme est accepté par Marguerite et Maurice Lacoin. Mais un secret de famille du côté de Merleau-Ponty, ses hésitations à s’engager, son échec à l’agrégation de juin 1929, donc l’incertitude de son avenir, font reculer le jeune homme. Zaza, de son côté, est également tourmentée par son existence future, ses relations compliquées avec sa mère  et par la valse-hésitation de Merleau-Ponty. Elle est atteinte le 11 novembre d’une encéphalite virale, dont elle meurt le 25 novembre au matin.

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Élisabeth Lacoin. Les traces vivantes du Chatfoin. Chronologie simplifiée de Zaza », Voyages autour de mon cerveau, mars 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/3891

Élisabeth Lacoin. Les traces vivantes du Chatfoin. Sud-Ouest. L’ABC de la famille

Le Sud-Ouest – L’ABC de la famille

La dactylographie des documents de la partie se trouve ici.

1908-1929

La famille Lacoin est originaire du Sud-Ouest, d’où l’importance de ces lieux dans l’existence et la correspondance de Zaza. Ce n’est pas une famille bourgeoise qui a pignon sur rue à Bordeaux, mais plutôt une famille landaise, propriétaire terrienne, qui se rapproche du milieu de l’écrivain François Mauriac.

1) Aire-Gagnepan, en famille avec Simone

1927, 1928

Outre les nombreuses maisons de famille du côté de Bayonne, berceau des Lacoin, il y a les deux piliers grand-maternels : Gagnepan près d’Aire-sur-l’Adour et Haubardin près de Dax. De même, Simone de Beauvoir se rend de Meyrignac (son grand-père paternel) à La Grillère (son oncle paternel) en Limousin et Marcel Proust fait se promener le Narrateur d’À la recherche du temps perdu (1913-1927) Du Côté de chez Swann au Côté de Guermantes. L’alternance est de mise dans la grande bourgeoisie.

1) Lettre à Geneviève de Neuville, 3 septembre 1927 :

©BnF

Cette lettre de Zaza à son amie Geneviève de Neuville, écrite à l’encre noire, est datée du samedi 03 septembre 1927.

Alléluia ! Zaza exulte : Geneviève, sa sœur Anne-Marie et son frère Jacques arrivent bientôt à Gagnepan ! La joie coule sous la plume de Zaza, tel un torrent d’affection : « Béni soit… » ; « hymnes d’enthousiasme et de reconnaissance » ; « Gagnepan est dans l’ivresse » ; « impatience incroyable » ; « le bonheur de te voir me tourne la tête » ; « hors d’elle » ; « je t’embrasse de tout mon cœur ». Les expressions dithyrambiques ne sont pas de trop pour exprimer la hâte de Zaza à voir arriver ses ami·es et surtout Geneviève, qui est, à deux ans près, sa contemporaine[1]. Les deux familles sont coutumières d’échanges d’enfants en terre provinciale : Zaza est déjà allée plusieurs fois au Pont chez les de Neuville[2], ce n’est pas la première fois que les de Neuville se rendent à Gagnepan[3]. Et tout le monde se voit régulièrement à Paris, ou à Biarritz[4]. Les jeunes filles, Zaza et Geneviève, s’écrivent souvent[5].

©BnF

Il n’y a pas que Zaza qui soit extatique à l’idée de revoir Geneviève, Anne-Marie et Jacques. Julie, la cuisinière de Gagnepan, est pleine de joie. Elle « (…) répète en se regardant devant la glace le galant sonnet que Jacques lui offrit il y a deux ans. » Comme dans les romans de la Comtesse de Ségur et comme dans la réalité grande-bourgeoise de cette époque, les domestiques font partie de la famille.

Zaza n’est pas passive face à l’arrivée des de Neuville, son bonheur n’est pas vaine parole en l’air. Elle déclare à Geneviève que des festivités sont déjà prévues : un pique-nique, et « une descente dans un vieux château où nichent des hiboux, des chauves-souris et des vieux cousins à nous absolument toqués. » Zaza cambrioleuse ? Zaza et Geneviève émules d’Arsène Lupin ? Que nenni, des jeunes filles pleines de vie qui ont envie d’expériences inédites et, ma foi, sans grand danger. Au passage, Zaza égratigne gentiment ses parents, en les assimilant à des oiseaux de nuit qu’on imagine volontiers un peu déplumés par l’usure du temps. Une belle fin d’été en perspective.

2) Lettre à sa mère, 19 juillet 1928 :

©BnF

Cette lettre de Zaza, écrite à l’encre bleue, est adressée à sa mère et datée du jeudi 19 juillet 1928. Zaza a eu sa licence de philologie début juillet. La situation se tend avec ses parents, qui ne souhaitent pas que leur fille continue ses études et qui s’inquiètent d’une possible influence néfaste de Simone de Beauvoir, athée, sur leur fille[6].

©BnF

Il n’empêche que la vie bouillonne et que bien des faits se déroulent à Gagnepan. Ainsi, Céline Darracq (dite Anmé), soixante-seize ans, est ravie de goûter aux plaisirs automobiles, grâce à sa petite-fille Zaza, qui conduit :

Anmé croyait partir pour la Chine et n’en revenait pas de se trouver à 3 heures entre Mimi et Henry après 50 minutes de trajet. (…) elle a passé la soirée à vanter les charmes de l’auto et du progrès ; nous n’avons pas des grand’mères rétrogrades.

Il est vrai que lorsqu’on a un gendre chez Citroën, la moindre des choses est de profiter des innovations technologiques. Il n’empêche qu’Anmé est effectivement en plein dans son époque, sans passéisme réactionnaire et qu’elle profite des améliorations de son temps.

©BnF

Elle n’est pas du genre à entonner avec Charles et Johnny – sept ans plus tard – qu’« un monstre inconnu tomba des nues/Et conquit les villes/Alors tout trembla, alors tout changea/Et ce monstre-là fut l’automobile[7]. » Plutôt à chantonner « C’est une auto grise… » à l’instar de monsieur de Beauvoir[8]. Zaza, quant à elle, est tout à fait capable d’amener la voiture chez le garagiste pour la faire réparer sans attendre. Une jeune fille responsable et prête à assumer l’ensemble des tâches domestiques, auto comprise.

Place ensuite aux considérations domestiques, au « cours des Halles », mais à Gagnepan et chez sa tante et son oncle Cassaigne : cadeaux à Anmé (argent, couteau et ciseaux) ; état des lieux des servantes (Louise est à peu près correcte, une nouvelle servante va arriver dans trois semaines) ; état des lieux des animaux de la ferme (vache et cochon à acheter, lait à laisser à une autre vache enceinte, veaux et lapins à admirer); état des lieux des vergers et potagers (brugnoniers, pêchers, artichauts, haricots verts et salades). Le tout raconté tambour battant. La vie domestique est remplie de menus détails quotidiens.

Outre sa gourmandise pour les fruits et légumes frais, Zaza ne manque pas de signaler à sa mère l’existence – charitablement écourtée – d’un Saint-Honoré pris à la pâtisserie d’Aire-sur-l’Adour, Daugé[9]. Légère pique en passant, lorsqu’elle compare implicitement le foisonnement nutritionnel qui règne à Gagnepan à la table un peu plus chiche d’Haubardin.

Le festin à fin sucrée a lieu en l’honneur de Vincent, dit Raton, neuf ans, dont c’est la fête. Outre le Saint-Honoré, il a sablé le champagne et reçu un plumier, de la part de sa mère. Une bombe à tout casser, pour reprendre une expression de l’époque. Outre son petit frère, Zaza s’extasie sur les petites filles de son entourage. Elle les décrit avec plaisir, surtout sa cousine Madeleine Cassaigne[10], qu’elle compare aux Petites Filles modèles de la Comtesse de Ségur (1858), Camille et Madeleine de Fleurville. Bien plus que de comparer implicitement les « longues boucles tout à fait brunes » aux « cheveux châtain clair de Madeleine » de Fleurville[11], il s’agit de louer l’attitude exemplaire de sa cousine et son intelligence. Encore une belle journée dans les Landes pour Zaza et son entourage. 

3) Bain à la Digue, août 1928 :

©Association Élisabeth Lacoin

Nous invitons les descendant·es des de Renty et des Clermont figurant sur cette photographie à se faire connaître.

Cette photographie en noir et blanc, prise par Zaza, est découpée en trois plans nets. Au premier plan, les baigneurs et les baigneuses, dans l’écume bouillonnante de l’Adour, visage tourné vers la photographe. Au deuxième plan, il y a des rochers surnageant l’eau de la rivière, la rivière et l’avancée rocailleuse et arborée de la terre. Au troisième plan, il y a le second bras de l’Adour et la rive rocailleuse et arborée.

Cette photographie ensoleillée est ainsi légendée par Zaza :

Bain à la digue – Août 28 

« dans les cataractes »

du Moulin, Neuville, Renty, Lacoin, Clermont

Nous ne sommes pas aux Seychelles sur l’île de la Digue[12], mais bien dans les Landes, par une belle journée d’août de 1928. Les enfants Lacoin sont entouré·es de parent·es (les du Moulin) et d’ami·es de la famille (les de Neuville, les de Renty, les Clermont). Les un·es sourient, les autres rient. L’atmosphère est à la joie et à la détente. Les coupes des costumes de bain sont multiples. Le premier jeune homme en partant de la droite porte un costume de bain rayé, le second jeune homme un costume plus échancré[13], deux modèles 1900. La majorité des jeunes filles porte encore un costume de bain assez épais et à manches courtes, très 1900, à l’exception de la troisième jeune fille à partir de la gauche, qui porte un maillot à fines bretelles (popularisé par les athlètes féminines avant-guerre), tout à fait de son époque, soit la fin des années 1920[14]. Pas de chanoinesse pour discourir sur l’impudicité de cette coupe, cette fois[15], seulement un groupe de jeunes gens qui s’amusent.

4) Pique-nique du Moulin, 6 septembre 1928 :

©Association Élisabeth Lacoin

Nous invitons les descendant·es des de Verteuil et des Mouchelet figurant sur cette photographie à se faire connaître.

Cette photographie en noir et blanc, prise par Zaza, est un instantané du pique-nique familial du 06 septembre 1928, selon la légende écrite par Zaza :

6 septembre 1928

Pique-nique du pont de Barcelone

la table des jeunes filles : de Verteuil, Mouchelet, du Moulin, etc.

En ce jour de septembre 1928, la famille Lacoin, certain·es de ses parent·es et de leurs ami·es, pique-niquent gaiement au bord de l’Adour, près du pont de Barcelonne-du-Gers. Pas d’Espagne ici, mais les Landes. Les trois plans de la photographie alternent les pierres, l’herbe et la végétation, et l’eau. Simone de Beauvoir fait-elle partie de cette sortie, puisqu’il s’agit du jour de son arrivée à Gagnepan ? Dans les Mémoires d’une jeune fille rangée, elle évoque : « Quelques jours après mon arrivée, un vaste pique-nique réunit sur les bords de l’Adour toutes les familles bien de la région[16]. » Mais il s’agit d’un déjeuner sur l’herbe, encore que Beauvoir puisse s’être trompée de date, trente ans après, ou avoir amalgamé deux sorties, puisque son but n’est pas de raconter point par point son séjour, mais de fustiger le poids de la bourgeoisie triomphante, qui amasse nourriture et boissons et qui s’en gorge, sur fond de néant intellectuel[17].

Le premier plan représente des pierres blanches plates et carrées qui s’avancent vers le deuxième plan, entourées d’herbe. Sur l’une d’elle, une boîte à gâteaux est posée, sans couvercle. Au deuxième plan, les hôtes·ses et leurs invité·es sont installé·es sur des pierres, en train de manger.  Les assiettes et les verres sont sur les pierres ou dans les mains, les bouteilles d’eau (pas de plastique à l’époque) et de vin sont par terre, dans l’herbe. Il n’est pas question de mettre une nappe sur l’herbe ni de manger avec les doigts, de manière trop détendue[18].

Ces dames portent des costumes clairs s’arrêtant au genou (bas, robe, ou chemisette et jupe, gilet), à carreaux (robe, veste), à fleurs (robe), des chaussures noires à brides et à petits talons, un béret noir. Les coupes s’arrêtent au genou, les cheveux sont courts, à la garçonne. Nous sommes bien dans les Années folles, avec le raccourcissement des cheveux et des jupes.

Le troisième plan est composé des arbres et de la végétation de la berge, qui ferment par intermittence le deuxième plan, de la rivière et de l’autre rive avec un pan de ciel. La photographie est ouverte sur le mouvement.

5) Photographie au bain, septembre 1928 :

©Association Élisabeth Lacoin

Cette photographie en noir et blanc, prise par Zaza, représente Stépha Avdicovitch, Françoise (dite Bichon), Geneviève (dite Bichette) et Vincent (dit Raton) Lacoin. Simone de Beauvoir a fait la connaissance de Stépha lors de son séjour à Gagnepan en septembre 1928 :

Le soir de mon arrivée, j’eus une déception ; je ne couchais pas dans la chambre de Zaza, mais dans celle de Mademoiselle Avdicovitch, une étudiante polonaise engagée comme gouvernante pour la période des vacances ; elle s’occupait des trois derniers petits Mabille[19].

La mémorialiste décrit ainsi la situation professionnelle de Stépha au sein de la famille Mabille/Lacoin. Beauvoir reste liée à Stépha, à son mari Fernando Gerassi et à leur fils John Tito Gerassi jusqu’à la fin de son existence[20].

La photographie est en deux plans aquatiques et un plan végétal, ainsi légendée :

Septembre 1928 – Bain à l’Adour

mademoiselle Avdicovitch, les jumelles

et Vincent

Raton est sur les épaules de Stépha, Bichon est à gauche de la photographie, Bichette à droite. Le premier plan est l’eau de la rivière. Le deuxième plan représente Stépha, à mi-corps dans l’eau. Elle sourit à Zaza, Vincent sur ses épaules. Stépha porte un maillot de bain noir à bretelles, ainsi qu’un bonnet de bain gris à motifs floraux. Vincent porte un costume de bain blanc. Françoise sourit, mèche noire sur les yeux et épaules sorties de l’eau, couvertes par un costume de bain blanc. Geneviève, cheveux noirs mouillés, plaqués en arrière sur son crâne, ferme les yeux sous le soleil. Elle a un costume de bain de couleur claire avec un bord blanc. Le troisième plan est composé de la berge ou d’une presqu’île, avec un sol sablonneux, un arbre et de la végétation derrière. Instant heureux en famille, en y intégrant Stépha.

6) L’Adour vu du Pont de Saint-Mont, s.d. :

©Association Élisabeth Lacoin

Cette photographie en noir et blanc, prise par Zaza, est ainsi légendée :

l’Adour vu du pont de

Saint Mont

Cette photographie fait partie de la série « estampes japonaises » que nous avons créée pour définir un des styles photographiques de Zaza[21]. La brume est là, à Saint-Mont dans le Gers, à une vingtaine de minutes (en voiture actuelle) de Gagnepan. La brume entoure les côtés de la photographie, mettant en relief le moiré de la rivière Adour et soulignant le mouvement de la rivière, qui traverse la photographie en oblique.

Au premier plan, un morceau du pont à droite et un pan d’arbre feuillu à gauche se reflètent dans l’eau. Il devait faire soleil ce jour-là, car des paillettes éclairent la rivière, telles des libellules. Au deuxième plan, la brume puis un large pan d’arbres feuillus se reflétant dans l’eau. L’ombre des arbres se rejoint au milieu de la rivière, créant une coupure sombre dans l’eau, ainsi qu’un lien entre les deux rives. Au troisième plan, l’eau se perd dans la courbe de la rivière, tandis que la végétation s’étage sur la colline de droite.

Une atmosphère calme et mystérieuse pour ce coin du Gers, immortalisé par Zaza.

7) Bain avec Simone, 17 septembre 1928 :

©Association Élisabeth Lacoin

Cette photographie en noir et blanc est celle de l’affiche de notre exposition. Nous invitons les descendant·es des Lasserre figurant sur cette photographie à se faire connaître.

La photographie est ainsi légendée :

Bain à l’Adour devant le pont de Barcelone

Reconnu : Elisabeth Lasserre, Germaine Lacoin, Geneviève Lasserre, Simone de Beauvoir, Ginette du Moulin, Bernard Lacoin

Le groupe familial (Lacoin, du Moulin) et amical (Lasserre, de Beauvoir) attend le déclic de l’objectif de Zaza, en souriant, sauf une adolescente, placée devant Simone de Beauvoir, au deuxième plan de la photographie. Au premier plan, l’eau de la rivière Adour, avec quelques vaguelettes. Au deuxième plan, le groupe mixte, surveillé depuis le troisième plan par une personne habillée en noir. Comme sur la photographie « Le Bain à la Digue[22] », les costumes de bains sont variés et les coupes de cheveux courtes. Simone de Beauvoir est la troisième personne en partant de la droite, yeux baissés à l’instant de la prise de la photographie. Mais elle sourit largement, heureuse d’être avec son inséparable, Zaza. Elle séjourne alors à Gagnepan pour la seconde fois[23]. Au troisième plan, le pont de Barcelonne-du-Gers continue vers la droite. On voit le début du pont à gauche de la photographie, encadré de végétation, ainsi qu’un pan de la route qui y mène et une pente herbeuse mi-ombre mi-soleil. On aperçoit le ciel en haut de la photographie, entre la cime des arbres. Encore une belle journée de fête.

2) Barroilhet, le cousinage

1926

Barroilhet est la demeure des Laborde à côté de Biarritz : à cette époque dans la campagne, aujourd’hui à l’entrée de l’autoroute[24]. Marthe Laborde est l’épouse d’Henri Lacoin, un des frères de Maurice Lacoin père de Zaza. Marthe Laborde-Lacoin est ainsi la tante par alliance de Zaza.

Zaza décrit dans sa lettre du 4 août 1929 à Geneviève de Neuville cette demeure comme solitaire[25].

Lettre à son père, 30 juillet 1926 :

©BnF

©BnF

Cette lettre de Zaza adressée à son père est écrite à l’encre bleue et datée du vendredi 30 juillet 1926. Zaza a dix-huit ans, elle sort de l’épisode douloureux de sa rupture amoureuse avec son cousin André, ce qui ne transparait aucunement dans cette missive au ton alerte et gai. Aux nouvelles de son oncle Henry et de sa tante Mimi sont mêlés des récits de promenades variées. Zaza n’hésite pas à utiliser des tournures populaires : « il s’est amené » ; « plumard[26] » ; « allait s’offrir », pour dynamiser sa lettre et la rendre plus parlée, donc plus vivante. Un travail d’écrivaine, en somme.

Zaza est tout aussi en verve lorsqu’elle narre ses allées et venues. Tout d’abord, une randonnée Barroilhet-Bidart, soit environ quatre kilomètres. Rien de bien méchant, si ce n’est que les jeunes filles, Madeleine Laborde (sa cousine de Barroilhet)Suzanne et Marie Camus, passent par la côte, plutôt escarpée. L’effort physique est donc réel, ce n’est pas une marche pour se dégourdir vaguement les jambes entre amies.

Zaza brosse un tableau du paysage tout en mélancolie : « La mer était très belle mais les montagnes se devinaient à peine et cette brouille teinte de grisaille gâtait tout. » Pas de vue sur l’Espagne toute proche, pas de jolies couleurs estivales, tout est voilé. Mais la description est très bien écrite, on visualise avec précision la palette de gris de ce paysage océanique.

La visite suivante est urbaine, à tout point de vue. Zaza ironise sur ses cousines de Biarritz, encore au lit à onze heures du matin, après, imaginez-vous ceci, lecteurs et lectrices du vingt-et-unième siècle, une soirée au cinéma ! Bien entendu, la jeune Élisabeth n’est pas contre ce « divertissement vulgaire », comme le jugent madame et monsieur de Beauvoir[27], mais elle pique, gentiment moqueuse, ses parentes de sa plume mordante, en toute impunité et en toute complicité avec son lecteur, à savoir son père. Quant à son familier Gérard Galtier, elle reconnaît avec une fausse humilité qu’elle a préféré lui offrir un gâteau chez Dodin[28] qu’une tourte, « en guise d’apéritif ». L’anecdote est contée avec amusement, rien n’est grave. Le ton est optimiste pour annoncer le rétablissement d’une maladie (non précisée) dont était atteinte Madeleine (Lonlon), qui a retrouvé son appétit et qui croque une « tranche de jambon d’York » avec santé.

Zaza termine sa lettre par de nombreuses protestations de tendresse. Elle regrette l’absence de son père et le morigène affectueusement : qu’il ne travaille pas trop. Le « Mon papa chéri » du début de l’épître devient « mon petit papa chéri » et elle, sa « petite Zaza », l’« embrasse bien tendrement ». Si nous ne pouvons douter de sa sincérité et de son amour[29], il n’empêche que, comme dans les lettres à sa mère depuis Biarritz au cours de ce même été 1926, Zaza surcharge ses élans envers ceux qui sont en partie responsables de sa rupture amoureuse avec son cousin André Lamoliatte[30].

3) Bayonne, l’origine

1924, 1929

À Bayonne, berceau de sa famille[31], Zaza retrouve son oncle Henry Cassaigne et son épouse Marie (dite Mimi), dans leur maison Chalet-Adour[32]. Elle y passe d’agréables séjours, dont témoignent les deux lettres suivantes.

1) Lettre à Bonne-Maman, 23 mars 1924 :

©BnF

Cette lettre du dimanche 23 mars 1924 est adressée par Zaza – mais pas seulement – à sa grand-mère paternelle, Marie Darracq (Bonne-Maman). Elle est écrite à l’encre noire et identifiée « Chalet-Adour ». Zaza a seize ans. Sommes-nous pendant les vacances scolaires de la première année du baccalauréat de Zaza ? Comme au rugby, Zaza parle de « petite prolongation » de son séjour chez Henry et Marie, ce qui indiquerait qu’elle a des obligations à honorer à Paris, sans doute ses cours.

C’est en fait une lette à quatre mains, témoignage des liens forts entre la cousine Marie et la cousine Élisabeth. Leurs quatorze ans de différence n’empêchent pas leur affection et leur malice d’accoucher d’une missive fort drôle, avec alternance des voix narratives. Zaza commence, Mimi continue, Zaza reprend la main et conclut, en un véritable duo musical.

Zaza raconte comment elle a obtenu la permission de sa mère de rester encore un peu dans le Sud-Ouest et d’aller voir sa Bonne-Maman. Mimi décrit les merveilles naturelles vues la veille (le samedi 22) par son mari et sa cousine lors de leur randonnée de la plage de La Barre à la « Chambre d’Amour », via le lac de Chiberta, soit environ cinq kilomètres. Mimi énumère ces « choses ravissantes », sans omettre les couleurs, ce qui compose une palette de vert (pins), de blanc (dunes), de bleu (lac) et de doré (ajoncs). Un ensemble qui devrait être banal, puisqu’il s’agit d’un paysage type de cet endroit, mais qui est plein de relief, par l’énergie qui se dégage du rythme de la phrase.

Zaza retourne plus loin dans le temps, à l’avant-veille (le vendredi 21), où elle a enchaîné déjeuner chez les uns, goûter avec les autres et dîner avec d’autres encore, de sa famille. La gourmandise est présente, via l’oncle Albert (Darracq, frère de ses grands-mères) avec les douceurs de chez Dodin, comme, par exemple, en 1917[33] ou en 1926[34]. Zaza aime ce qui est délectable dans la vie.

2) Lettre à Anmé, 25 mars 1929 :

©BnF

Cette lettre du lundi 25 mars 1929 est adressée par Zaza à sa grand-mère maternelle Céline Darracq (Anmé). Zaza est de retour de son séjour forcé à Berlin depuis un mois et demi. Elle a vingt ans. Elle a repris son enseignement au cours privé Raoux, ses engagements comme cheftaine scouts, ses cours de violon, de piano et de chant, etc. Elle conserve un lien épistolaire avec Hans Miller, un jeune Allemand qui a été son chevalier servant pendant ses semaines germaniques[35].

Le grand sujet de la lettre, outre la solitude dans laquelle Zaza se sent, est le mariage tout proche de sa sœur aînée Marie-Thérèse avec Albert de Vathaire, un ingénieur[36]. À dix jours de la cérémonie religieuse (le 8 avril), Zaza a enfin trouvé LE cadeau de mariage de ses rêves, soit un « service à poissons », dans les rues commerçantes de Bayonne, en compagnie de sa tante Mimi Cassaigne. Zaza égrène la litanie des mondanités types qu’elle doit accomplir, soit : 1) louer la félicité de sa sœur ; 2) vanter la beauté physique de son futur beau-frère (dans l’ordre : sourire, lunettes, pieds et képi) via une photographie amenée dans ce but ; 3) échanger gravement et longuement sur la tenue des demoiselles d’honneur. De même, Zaza s’entretient avec humour sur sa crainte que son autre grand-mère, Marie Darracq (dite Bonne-Maman), ne se lance dans des dépenses somptuaires, abandonnant sur le bord de la route « le vulgaire dentier porté jusqu’à présent et [se faisant faire] une mâchoire d’or. » Quant à sa tante Marthe Laborde[37], on s’interroge avec Zaza : osera-t-elle le décolleté en cette fin des années 1920 ? Toutes ces piques gentiment moqueuses montrent l’esprit de Zaza ainsi que sa tendre complicité avec son Anmé.

©BnF

Anmé dont Zaza feint de s’inquiéter. Céline Darracq ne devrait-elle pas être mise en lisières, telle une petite enfant ? Survivra-t-elle aux multiples tentations de la capitale ? Affleure alors, sous le voile de la fantaisie, le sentiment d’abandon dont souffre toujours Zaza. Sous couvert de mettre son aînée en garde, la jeune fille revient sur son séjour berlinois, où elle a su, d’après elle, bien se débrouiller, mais au prix d’un fort sentiment de délaissement[38]. De même, toutes ces protestations d’amour petit-filial (« penser à vous dix-huit fois par jour ») et la longue dissertation sur son inquiétude à ne pas savoir quand sa mère et son père arriveront disent bien son état de manque affectif.

La fin de la lettre est en demi-teinte. Après avoir parlé de corvée « civile » auprès de sa tante Lily, la promenade de Zaza avec son oncle Henry à la « Chambre d’amour » d’Anglet[39] devient une belle promenade. La description de la mer est soignée : « un bleu qui rendait gris tous ceux qu’obtiennent artificiellement les pauvres humains ». La finesse d’observation et de transcription est importante, les sens de Zaza sont exacerbés.

On retrouve ensuite à la fois la distance de Zaza par rapport à elle-même et son envie de laisser filer l’âge adulte loin, très loin d’elle. C’est d’ailleurs ainsi que Simone de Beauvoir analyse en 1972 la défaite de son amie face à la vie :

Zaza a eu beaucoup plus de peine que moi à grandir. L’idée de s’éloigner de sa mère la navrait. La magie de son enfance lui faisait trouver morne son adolescence et la perspective d’un mariage de raison l’effrayait[40].

C’est ainsi que Zaza souhaite, sur un mode heureux, avoir « l’illusion de n’avoir que six ou huit ans. », en se trempant les pieds dans l’eau en plein mois de mars. Et tant pis si le bord de son manteau et même, ô scandale, ses « dessous » sont trempés. De même, elle s’infantilise en souhaitant déjà être « sur vos genoux » à la toute fin de sa lettre.

Le bonheur ne dure qu’un temps, retour au regret et à la douce moquerie. Zaza prend la voix de sa tante Mimi, puisque celle-ci n’est pas là pour écrire avec elle[41]. Sus aux Anglais·es qui envahissent les golfs et rougeoient au beau soleil français ! C’est un topique de la littérature de voyage que de prendre en dérision les Anglais·es, hérité d’une longue anglophobie (Guerre de Cent ans, aide aux Huguenots puis aux nobles émigrés, Fachoda…) à peine abandonnée suite à l’appui britannique pendant la Première Guerre mondiale. Zaza tempère sa pique en reconnaissant que le sport est aussi bon pour les touristes que pour les locaux.

Dernière brise de tendresse avant les salutations affectueuses. Zaza fait l’éloge de la fille de son oncle, bien élevée malgré (ou à cause de ?) le manque de religion de son géniteur. L’épistolière catholique souligne ainsi que l’éducation morale ne dépend pas de préceptes religieux, mais de droiture.

Une lettre contrastée, à l’image de l’existence de Zaza après l’expérience berlinoise, qui montre le courage de la jeune fille, tentant de surmonter les premières épreuves de sa vie.

4) Biarritz, filer l’eau de la tristesse

1926

Biarritz et ses Biarrot·es sont chères et chers au cœur de Zaza, car elle y a des attaches familiales, à savoir son oncle Henry Cassaigne et sa tante Marie Fialon (Mimi). Marie est la fille de Madeleine Darracq, épouse d’Eugène Fialon. Madeleine est une des sœurs de Céline et de Marie Darracq, les grands-mères de Zaza. Outre le Chalet-Adour, résidence des Cassaigne à Bayonne, Zaza se rend régulièrement à Chapeau-Rouge, une résidence secondaire de la famille des Lacoin à Biarritz.

En ce début de vingtième siècle, Zaza n’est pas coincée en corset et voilette à l’abri d’un parasol sur la plage, elle goûte au contraire le plaisir de « faire [le poisson] et de [se] rôtir au soleil », comme elle l’écrit à Simone de Beauvoir le 21 juillet 1927[42]. Les Lacoin suivent la mode des bains de mer[43] et du bronzage[44].

1) Lettre à sa mère, 10 juin 1926

©Association Élisabeth Lacoin

Cette lettre de Zaza, datée du jeudi 10 juin 1926, est adressée à sa « Maman chérie ». Elle est écrite à l’encre bleue, sauf le lieu, Biarritz, ajouté au crayon de papier. Cette lettre se situe dans la période douloureuse qui suit la rupture sentimentale de Zaza avec son cousin André Lamoliatte.

Les nouvelles familiales abondent, témoignage d’un séjour des enfants Lacoin dans le Sud-Ouest, dans des circonstances non élucidées – ses cours de licence sont-ils déjà terminés ? Ou la scolarité passe-t-elle en second quand il s’agit des filles ? En effet, Zaza est déjà à Biarritz en mai[45], ce qui signifie que Zaza n’est plus à l’Institut catholique de Neuilly depuis plusieurs semaines. Elle ne parle pas de ses frères aînés, mais uniquement des « petits » et particulièrement d’une de ses sœurs cadettes, Françoise (dite Bichon), huit ans, malade.

Zaza assume avec sérieux son rôle de grande sœur, joue les mères attentives et rassure sa propre mère. Zaza se prépare ainsi à son futur rôle de maman, destin qui lui est tout tracé et que, selon son amie Simone de Beauvoir, elle préférait à celui d’écrivaine : « Zaza me scandalisa en déclarant d’un ton provocant : “Mettre neuf enfants au monde comme l’a fait maman, ça vaut bien autant que d’écrire des livres[46]”. »

Au-delà de la moquerie pointe le façonnage d’une éducation genrée et assumée comme telle par Zaza à tout âge.

©Association Élisabeth Lacoin

Les autres nouvelles concernent les nombreuses visites faites par Zaza au sein de sa parentèle, d’abord chez ses cousins Personnaz[47], puis chez sa tante Blanche, enfin chez les Cassaigne. Sa tante Mimi Cassaigne se rend ensuite dans sa propre famille, à Saubusse. Zaza n’oublie pas sa tante Hélène et son oncle Albert Darracq[48].

Le goût de Zaza pour la musique surgit au détour d’une phrase, avec la proposition de sa tante Marie Personnaz de l’inviter à Bayonne, avec la permission de sa mère[49], au futur concert donné par le chef d’orchestre Francis Planté, connaissance de son grand-père maternel[50] et musicien réputé[51].  Tout est bon pour rendre Zaza heureuse selon ses goûts et pour la sortir de sa tristesse, suite à sa rupture amoureuse avec son cousin germain André Lamoliatte[52]. De même, sa cousine Maylis Personnaz « très gentille » la prend en photo, mais là Zaza n’est pas contente : « (…) de sorte que j’aurais surement l’air stupide. » Manque de confiance en soi typiquement féminin ? Refus de fixer une image d’elle-même en plein chagrin ?

L’épître se termine sur des protestations d’amour réitérées pour sa mère. Zaza occulte ainsi la part de responsabilité de Marguerite Lacoin dans sa rupture avec André[53], tout en se réfugiant dans une autre affection contrariée, celle qu’elle porte à sa génitrice.

2) La Côte des Basques, 1926 :

©Association Élisabeth Lacoin

Cette photographie en noir et blanc, prise par un·e photographe inconnu·e, est ainsi légendée par Zaza dans son album photo :

1926 – Côte des Basques – Biarritz

Plan de dos

Elisabeth Lacoin, Anne-Marie de Neuville, Germaine, Bernard

et Magdeleine Lacoin

Sommes-nous en mai, en juin ou en juillet 1926 ? En mai, Zaza écrit un poème à Biarritz[54], en juin elle écrit du même lieu à sa mère[55], en juillet elle écrit à Geneviève de Neuville qui se trouve à Biarritz[56]. Les costumes sont légers, pas de chapeau non plus sur les têtes pour les estivant·es, le beau temps est de rigueur, qu’il soit de début ou de plein été.

La Côte des Basques est un site touristique de Biarritz, avec plage et vue – par temps très clair – sur l’Espagne. Depuis les années 1950, la folie du surf s’est emparée de cette plage[57]. Zaza aurait-elle testé ce nouveau sport, d’ailleurs plutôt auto-réservé aux hommes ?

Le premier plan de la photographie est baigné par l’eau océanique, reflétant la barrière du deuxième plan, ainsi que les silhouettes des Lacoin et d’Anne-Marie de Neuville. Au deuxième plan, le groupe d’ami·es, appuyé·es à la barrière, qui s’arrête avant le bord gauche de la photographie, ouvrant un espace de liberté vers l’océan du troisième plan. Les jeunes filles sont vêtues en robe blanche, bas blancs et chaussures basses noires. Anne-Marie de Neuville et Germaine (dite Maine) Lacoin ont les cheveux courts, contrairement à Madeleine (dite Lonlon)[58], qui porte son chapeau dans ses mains, derrière son dos. Bernard (dit Nard) Lacoin porte un costume de teinte sombre, veste, pantalon et chaussures basses. Anne-Marie est accolée à Germaine, qui enlace son frère, qui se tient tout près de Madeleine, en un beau et affectueux bouquet biarrot. Zaza est un peu à l’écart des autres, montée sur la barrière : voit-elle le Chili où est reparti son cousin André[59] ? Ou profite-t-elle d’un moment de méditation face à l’infini aquatique ? Le troisième plan a blanchi avec les années, mais on peut distinguer encore aisément l’écume des vagues ainsi que les rochers, sur la droite de la photographie. L’eau se confond avec le ciel, ne formant qu’un seul horizon. Horizon nostalgique ou horizon d’attente pour ces jeunes gens ?

3) Lettre à sa mère, 12 juin 1926 :

 

©BnF

Cette lettre de Zaza, datée du samedi 12 juin 1926 à Biarritz, est adressée à sa mère. Elle est écrite à l’encre bleue et fait suite à sa lettre du 10[60]. Les cours de licence sont bien terminés. Les nouvelles familiales pleuvent de toute part, dans le même ordre que dans la lettre de Zaza deux jours plus tôt. D’abord, nouvelles de « Petite Maman[61] » Zaza à « Maman chérie », au sujet de la maladie des plus jeunes de ses sœurs et frère – affection qui n’a donc pas touché uniquement Françoise (dite Bichon). Tout va mieux, à tel point qu’il et elles se sont baignées et que leur appétit est « effarant », ce qui est signe de bonne santé retrouvée. Marguerite Lacoin peut être rassurée.

Les visites familiales se succèdent à un rythme soutenu, sans commentaire particulier. Zaza préfère s’attarder sur ses parentes âgées qui vont se faire photographier comme dans « leur jeunesse ».

©BnF

La photographie de famille est entrée dans les mœurs, au moins dans la bourgeoisie, elle n’a plus rien d’exceptionnel, même sans atteindre les sommets quotidiens du vingt-et-unième siècle.

Zaza discute ensuite son choix d’offrir un « sac de bonbons » à sa cousine Maylis Personnaz pour ses dix-huit ans, cadeau gourmet et sans ostentation. Elle enchaîne sur les baignades en compagnie de sa cousine Madeleine Cassaigne qui emprunte le « costume de bain » de… Madeleine Lacoin, sœur cadette de Zaza. La « folie de l’eau » tient toujours Zaza[62] et elle la communique à ses proches. Le temps moral est au beau fixe, comme le climat, encore que l’épistolière souligne avec malice le scepticisme des Biarrot·es à ce sujet. Soyons prudent·es, rien n’est certain. L’humour léger de Zaza surgit doucement à travers les mille et une mailles des devoirs familiaux.

5) Cauterets, les randonnées

1924

La ville thermale de Cauterets est autant réputée pour ses cascades que pour le lac de Gaube, qui se trouvent dans le Parc national des Pyrénées. Grand écrivain voyageur, Chateaubriand y est allé, comme il le rapporte dans ses Mémoires d’Outre-Tombe[63], à l’instar de George Sand, Baudelaire et Victor Hugo[64].

La famille Lacoin s’y rend régulièrement après le Pèlerinage national (fête du 15 Août) à Lourdes, en n’hésitant pas à randonner, garçons et filles, dans les traces de la mode excursionniste lancée au dix-neuvième siècle[65]. La pièce de Labiche, Le Voyage de Monsieur Perrichon (1860), et le roman d’Alphonse Daudet, Tartarin dans les Alpes (1885) portent d’ailleurs les traces caricaturales de ce succès montagnard en France.

Carte postale à son père, 13 septembre 1924 :

©BnF

Cette carte postale de Zaza, écrite à l’encre bleue, est adressée à son père Maurice Lacoin en date du samedi 13 septembre 1924. La scolarité de Zaza au Cours Désir n’a pas encore repris, elle peut profiter de ses vacances. L’adresse précise le statut social de Maurice Lacoin : « Ingénieur en chef de la C[ompagn]ie d’Orléans », compagnie des chemins de fer Paris-Orléans, emploi qu’il occupe de 1905 à 1927. Comme l’adresse est celle du domicile familial, on peut distinguer la fierté filiale de Zaza à travers cette précision du travail de son père. La jeune fille de dix-sept ans exprime son affection pour son paternel en début et fin d’épître : « Mon papa chéri » et « Je vous embrasse tendrement ». Père et fille s’entendent fort bien.

©BnF

Le recto de la carte est une photographie coloriée du lac de Gaube. Au premier plan, un pan d’herbe qui donne sur le lac, un ponton en bois, deux barques arrimées au bord du lac, un homme assis sur l’herbe, un autre dans la barque la plus à droite de la photographie. Au deuxième plan, l’immensité bleue du lac est coupée sur la gauche par les montagnes boisées, et au milieu de la photographie par des rochers suivis d’un ponton, sur lequel deux femmes en chapeau, chemise et jupe contemplant le lac. Au troisième plan, les montagnes boisées s’étagent, on distingue la trace blanche d’une cascade et de névés. Le ciel ouvre la perspective vers la vallée.

Le verso de la carte porte la joie de Zaza lors des randonnées à Pierrefitte, Cauterets et au Cirque de Gavarnie – aujourd’hui classé au patrimoine mondial de l’UNESCO[66]. Tout concourt à sa béatitude de promeneuse : « excursion ravissante » ; « temps splendide, lumineux, soleil, ciel bleu » ; « c’est splendide ». Chatoiement du climat, donc joie au cœur de Zaza. Elle note également les « teintes exquises » des montagnes et la « neige étincelante » qui les recouvre. Ce contraste saisissant donne du relief à la description du paysage, qui sort de la banale narration viatique.

6) Dax-Haubardin, joies et colères

1926, 1928

Outre les nombreuses maisons de famille du côté de Bayonne, berceau des Lacoin, il y a les deux piliers grands-maternels : Haubardin près de Dax et Gagnepan près d’Aire-sur-l’Adour. De même, Simone de Beauvoir se rend de Meyrignac (son grand-père paternel) à La Grillère (son oncle paternel) en Limousin et Marcel Proust fait se promener le Narrateur d’À la recherche du temps perdu (1913-1927) Du Côté de chez Swann au Côté de Guermantes. L’alternance est de mise dans la grande bourgeoisie.

1) Lettre à Simone de Beauvoir, 23 mai 1926 :

©BnF

Cette lettre de Zaza à Simone de Beauvoir, écrite à l’encre bleue, sur papier à en-tête « Château de Haubardin-À St Pandelon-Par Dax (Landes) », est datée du 23 mai 1926. Zaza et Simone ont dix-huit ans et demi, elles sont les meilleures amies du monde depuis huit ans[67]. Zaza est en pleine licence de philologie, commencée à la rentrée universitaire 1925. Zaza félicite Simone de Beauvoir, qui vient de passer son « certificat d’études supérieures d’études latines » (réussite le 06 juillet), puis ses « mathématiques générales » (réussite le 17 juillet)[68], soit l’équivalent de la première année de licence d’aujourd’hui.

Le grand sujet de cette lettre est l’envie que Zaza a d’accueillir Simone chez sa grand-mère Marie Darracq (dite Bonne-Maman), à Haubardin près de Dax. Zaza ayant appris par sa sœur cadette Madeleine (dite Lonlon) que Beauvoir va se rendre à Cauterets avec sa sœur Henriette (dite Poupette) et donc passer par Dax, elle l’invite à Haubardin, avec l’accord de Bonne-Maman et de sa mère Marguerite Lacoin. Serait-ce Poupette, un an plus jeune que Madeleine, qui aurait cafté à ce sujet ?

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Madame Lacoin écrit d’ailleurs un petit mot à la fin de la lettre de sa fille, à destination de madame de Beauvoir, afin d’« appuyer la demande de Zaza ». Tout va pour le mieux du monde entre les deux familles, Marguerite insiste sur le plaisir qu’auront ses enfants – et non pas uniquement Zaza – à voir leurs amies Simone et Henriette. Elle ajoute que la réalisation de ce projet est facile, renchérissant sur ce que sa fille écrit plus haut.

De même, Zaza déclare dans sa lettre : « (…) nous vous attendons tous avec impatience.» L’épistolière précise juste avant que sa grand-mère « insiste » pour les rencontrer et que son petit frère Bernard, quinze ans, a promis-juré d’être un ange[69]. Comment résister à une telle attraction d’amitié ?

Argument supplémentaire, Haubardin est à la disposition des de Beauvoir, des combles au grenier. Le service est assuré par les domestiques de Bonne-Maman, il n’est donc pas besoin de mettre la main à la pâte comme le font Simone et Henriette dans l’appartement familial du cinquième étage de la rue de Rennes. En outre, la maison est (quasiment) vide, les invitées auront de l’espace, elles pourront choisir chacune sa chambre.

Zaza n’oublie pas Poupette, avec laquelle elle est amie[70], ni dans sa signature ni dans le corps de son message : « (…) je serai charmée de présenter la mer à Poupette. » Outre Haubardin, direction Biarritz ! Simone est déjà allée à la mer, à l’âge de huit ans[71].

Les arguments de Zaza et son style sont donc imparables, d’autant qu’elle fait agir sa mère, à l’adresse de madame de Beauvoir. Cette invitation a-t-elle été suivie d’effets ? Réponse ci-dessous…

2) Lettre à Simone  de Beauvoir, 17 août 1926 :

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Commençons donc par le début du message, laissons la littérature et l’écriture de côté pour le moment. Elles étaient, dans la Troisième République française, deux jeunes filles amies. L’une, Zaza, avait proposé à l’autre, Simone, de venir passer quelques jours en la demeure Haubardin de sa grand-mère paternelle. Marguerite, la mère de Zaza, s’était jointe au souhait de sa fille pour accueillir Simone et sa sœur Henriette (dite Poupette). Or, il advint que Simone et Henriette brûlèrent l’étape haubardine sans en dire un seul mot à Zaza, et que Zaza l’apprit. Stupeur, tremblements et donc « rage noire » de ladite Zaza.

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Zaza repend l’historique de son invitation, due à une indiscrétion de Poupette, qui a dit à Madeleine (dite Lonlon) Lacoin que … Madeleine a répété à Zaza que… Simone et Henriette iraient à Cauterets à l’été 1926 avec leur oncle Gaston, leur tante Marguerite et leur cousine Jeanne de Beauvoir. Que s’est-il passé ? Les parents de Simone et d’Henriette ont-ils eu peur que celles-ci n’oublient leurs brosses à dents[73] chez les Lacoin ? N’ont-ils pas voulu déranger leurs frère (de monsieur de Beauvoir) et belle-sœur qui se rendaient sans doute directement de leur château limousin de La Grillère à Cauterets ? Sur le moment, en mai, puis en juin et en juillet, le silence de Simone n’en est pas moins étrange, ne serait-ce que pour refuser l’invitation de sa meilleure amie. Même si Simone est tout énamourée de son cousin maternel Jacques Champigneulle[74] et ne pense qu’à lui, lui, lui, il est improbable qu’elle oublie son autre passion, celle qu’elle éprouve depuis l’enfance pour Zaza[75]. Ou Simone de Beauvoir a-t-elle attendu un accord parental qui n’est jamais venu ?

Bon, Zaza a « pesté » contre Simone, Henriette et Madeleine, retour à l’échange épistolaire avec son amie – pas de passion de son côté. Ceci étant dit, Zaza écrit qu’elle est également « brouillée avec [s]on stylo » et qu’elle peine sur ses devoirs de grec ancien. Elle a pourtant bataillé avec sa mère pour avoir le droit d’apprendre la « jolie langue des artistes et des dilettantes d’Athènes[76] ». Mais… pas d’envie, pas le temps non plus. Zaza lit beaucoup, par contre, du théâtre de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième siècle (Jules Lemaître, Robert de Flers, Henri Bernstein, François de Curel, Paul Bourget), grâce à un chapardage hautement illicite :

Dans une armoire du grenier j’ai découvert toute une collection de la Petite Illustration que Bonne maman nous avait soigneusement dissimulée ; et dès que je quitte le tennis ou l’auto je grimpe dans les combles où j’ai établi un salon de lecture. 

La jeune fille se régale avec ces lectures, dont elle partage le goût un peu vicieux, pardon « délicieux », avec Simone de Beauvoir. Zaza lit aussi L’Éloge de l’ignorance (1926) d’Abel Bonnard, sans savoir bien entendu que celui-ci sera, quinze ans plus tard, ministre de l’Éducation nationale de Pétain, qu’il suivra dans sa fuite à Sigmaringen à la fin de la guerre.

Mise à part sa grosse colère et ses critiques littéraires, la lettre de Zaza résonne des contraintes familiales et mondaines qu’elle subit : « (…) je n’ai pas une minute de paix. » La jeune fille enchaîne les sorties en automobile et les matchs de tennis, nouveau moyen de rencontre entre jeunes gens[77].

Dernière intranquillité, pourtant racontée avec humour par Zaza, l’écriture, la mise en scène et le jeu du Barbe-Bleue de Perrault « en vers en 4 actes » par certain·es de ses sœurs, Germaine (Maine), Françoise (Bichon) et Geneviève (Bichette), et par son frère Vincent (Raton). Maine, treize ans, s’est composée dramaturge, les trois loupiots (huit ans et sept ans) devenant actrices et acteur. La distribution des rôles est très moderne, puisque les traversins (objets masculins) représentent les cadavres des ex-épouses, Bichette joue un rôle d’homme, celui de Barbe-Bleue, et Raton joue un rôle de femme, celui de la sœur de l’épouse actuelle de Barbe-Bleue. Vincent joue également, soyons honnêtes, un rôle masculin, celui du « frère vengeur ». Il n’empêche que les personnages ne correspondent pas automatiquement au sexe de l’acteur ou de l’actrice. Pas de cadres rigides chez les Lacoin.

Nous restons cependant sur notre faim, puisque nous ne savons pas quelle plaisanterie Beauvoir a faite à « Marie-Rose », ni en quelle circonstance. Simone non plus n’est pas une personne rigide. La lettre de Zaza se termine sur des protestations amicales, pour Simone et pour Henriette, sans oublier les « respects » à leur mère. L’entente entre les trois jeunes filles est restaurée en deux pages et trois colonnes d’écriture.

3) Le passage du gué au Luy, 1928 :

©Association Élisabeth Lacoin

Cette photographie en noir et blanc, prise par Zaza, n’est pas datée, mais figure dans son album photographique de l’année 1928. Sommes-nous avec les buffles dans l’Indochine française de l’enfance de Marguerite Duras, près du Barrage contre le Pacifique[78], dans la Chine pré-maoïste de la Terre chinoise[79] de Pearl Buck ? Non, mais dans le Sud-Ouest français, dans les années trente, dans un affluent de l’Adour, le Luy.

Zaza a capturé un instant de la vie quotidienne des agriculteurs, le passage de la rivière des troupeaux de vaches landaises. Ladite vache est seule, au premier plan, les pattes dans l’eau, en train d’avancer vers la droite de la photographie. Son ombre se reflète dans l’eau. Au deuxième plan, le Luy et ses ondes, un éleveur vêtu d’un costume clair (chapeau, chemise, pantalon et chaussures) sur un cheval bai harnaché. Au troisième plan, la berge herbeuse à droite et les arbres à feuilles très fournies, une trouée lumineuse en haut à droite. Nous sommes donc à la fin du printemps ou pendant l’été, sans doute le matin, afin d’éviter les fortes chaleurs. L’atmosphère est paisible.

4) Lettre à son père, 11 août 1928 :

©BnF

Cette lettre de Zaza, vingt ans et demi, à son père, Maurice Lacoin, est écrite à l’encre noire et datée du 11 août 1928[80]. Zaza rassure son géniteur : la voiture n’a rien. Comme c’est une Citroën, entreprise où Maurice travaille depuis l’année précédente, il est logique qu’elle soit de très bonne qualité. Une fois la peur passée, Zaza peut ironiser sur l’accident de voiture dont ont été victimes sa mère Marguerite, sa sœur Marie-Thérèse (dite Zon), son frère Vincent (dit Raton) et elle-même, Élisabeth (dite Zaza).

L’épistolière transforme un grave accident de voiture en essai technique – Marguerite serait une épouse si attachée à son mari qu’elle testerait sur elle et sur certain·es de ses enfants un nouveau modèle de Citroën. Il n’en est évidemment rien. Le manque de pratique de madame Lacoin est seul responsable, d’après la description de Zaza, de l’accident. Les femmes, quoique de plus en plus nombreuses à obtenir le permis de conduire[81], conduisent rarement une voiture au quotidien comme Marguerite Lacoin, qui ne se laisse pas figer dans une posture de femme recluse au foyer. Pour parcourir le Sud-Ouest et Paris, elle préfère avoir son indépendance spatiale, dans son adolescence le cheval[82], dans son âge adulte la voiture.

Les blessures humaines sont heureusement sans danger : coupures, écorchures, courbatures. La conductrice se soigne avec du Baume des Pyrénées, médecine ô combien locale, encore que son élément principal vienne du Pérou. Plus de peur que de mal dans cette épître où Zaza rassure son père.

7) Lourdes, les pèlerinages

1922, 1926

Famille très pieuse, les Lacoin se rendent chaque année à Lourdes, ville de pèlerinage pour les catholiques depuis qu’en 1858 une adolescente de quatorze ans, Bernadette Soubirous, a déclaré au clergé local qu’elle a vu la Vierge[83]. Marguerite et Maurice Lacoin entraînent leurs enfants au sein des cérémonies du 15 Août (Pèlerinage national) et les font participer aux soins des pèlerins qui viennent à Lourdes dans l’espoir d’une guérison[84]. Ils logent à l’hôtel du Gave, à cinq minutes à pied du cœur du pèlerinage.

1) Carte postale à Germaine, 21 août 1922 :

©BnF

Cette carte postale de Zaza est adressée à Germaine (Maine), sa sœur âgée de treize ans. Elle est écrite au stylo noir et datée du lundi 21 août 1922, pendant les vacances scolaires. Zaza a alors 14 ans. Le recto est une photographie en noir et blanc représentant les basiliques Notre-Dame-du-Rosaire (partie basse) et de l’Immaculée Conception (partie haute) vues depuis la rive gauche du Gave[85]. La photographie est prise en plan large, donnant une impression d’immensité et de puissance à l’édifice religieux, qui monte vers le ciel, étage par étage. Au premier plan de la photographie se trouvent un pan d’herbe (rive gauche), le Gave, le plan herbeux de la rive droite, un bosquet d’où émerge le haut des boutiques de cierges. Au deuxième plan, ce sont les basiliques et leur architecture très « Sacré-Cœur » qui imposent leur poids de pierre blanche. Au troisième plan, le Chemin de Croix des Espélugues dresse sa sombre masse d’arbres.

©BnF

Le verso de la carte postale porte un court message affectueux de Zaza à destination de Germaine, qui se trouve alors à Gagnepan, à côté d’Aire-sur-l’Adour, dans le Sud-Ouest. La sœur aînée regrette l’absence de « Maine » et « prie bien » pour elle. Le catholicisme sincère de Zaza s’exprime simplement, à travers son affection sororale.

2) Carte postale à Bonne-Maman, 24 août 1926 :

©BnF

Cette carte postale de Zaza est adressée à sa grand-mère paternelle, Marie Darracq (Bonne-Maman). Datée du jeudi 24 août 1926 (au crayon), elle est écrite à l’encre bleue. Le recto est une photographie en sépia représentant le château fort de Lourdes, qui abrite aujourd’hui le musée Pyrénéen[86]. Le promontoire du château surgit au deuxième plan, entouré de maisons et adossé au ciel et aux collines boisées du troisième plan.

Le verso de la carte décrit les menus évènements de la vie à Lourdes lors du Pèlerinage national. Le mauvais temps ne gâche pas la joie de Zaza de se trouver à Lourdes, contrairement à son séjour de 1924 en Auvergne[87]. La narratrice procède par plans successifs : d’abord le décor (Pèlerinage national, pluie), puis les personnages (« beaucoup de grands malades, beaucoup de tuberculeux »), enfin les cas particuliers de guérison miraculeuse.

©BnF

Zaza a choisi deux femmes. La première a l’âge auquel Zaza mourra trois ans plus tard, soit vingt-et-un an. Zaza ne remet pas en cause ce prodige, soit le rétablissement « superbe » de cette jeune femme, atteinte d’un « mal de Pott lombaire », c’est-à-dire une tuberculose avec un point d’acmé dans le dos. Inversement, l’amélioration subite de la seconde pèlerine, une « jeune doctoresse assez exaltée » la laisse étonnée, à l’instar de « certaines personnes sceptiques ». Même à Lourdes, il faut trier les miracles. Zaza n’est pas une croyante totalement aveugle sur les soi-disant vertus des lieux dits saints.

Plus prosaïquement, la jeune fille déclare à son aïeule qu’elle prie pour sa famille et « spécialement pour tante Henriette[88] ». Zaza n’oublie pas les siens au milieu de tant de gens qui souffrent.

Si la famille de Zaza acquiert une visibilité parisienne grâce au travail de Maurice Lacoin, elle n’en reste pas moins fortement attachée à ses racines du Sud-Ouest. Zaza navigue principalement entre Gagnepan (à l’est des Landes) et Haubardin (plus à l’ouest), c’est-à-dire entre ses deux grand-mères. Les récits de Zaza tissent le fil du quotidien, entre tâches familiales, mondaines et anecdotes savoureuses sur ses frères et sœurs. La jeune fille se rend également à Bayonne, Barroilhet, Biarritz… voir ses parent·es, pour de longues discussions, ainsi que de grandes balades à vélo, à pied, sans oublier des bains et du bronzage à Biarritz. Zaza est une jeune bourgeoise de son temps, celle des Années folles, bien plus que son amie Beauvoir. Zaza, cheveux courts comme ses sœurs, ne reste pas cloitrée chez elle, or courses au marché et classes au Cours Désir. Le sport est important pour elle, le corps n’est pas un poids encombrant ni dévalorisé, au moins dans cet aspect-ci. Reste la vie.

 

 

 

 

[1] Élisabeth Lacoin, Correspondance et carnets d’Élisabeth Lacoin (1914-1929), Paris, L’Harmattan, 2004, p. 65.

[2] Cf. la partie « Ardèche ».

[3] Cf. aussi la partie « La vie à Paris ».

[4] Cf. « Biarritz ».

[5] Cf. Élisabeth Lacoin, Correspondance et carnets d’Élisabeth Lacoin (1914-1929), op. cit., p. 65, 80, 82, sq.

[6] Élisabeth Lacoin, Correspondance et carnets d’Élisabeth Lacoin (1914-1929), op. cit., p. 85.

[7] Charles Trenet, Intégrale 1 « Charles et Johnny », Paris, Frémeaux & Associés, 1996, CD 1, piste 5.

[8] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 11.

[9] Qui existe toujours. Cf. Tiphaine Martin, « À bord de l’Aire avec Zaza – Jour 4 », Voyages autour de mon cerveau, mai 2021. URL : https://vadmc.hypotheses.org/?p=1648 ; Tiphaine Martin, « À bord de l’Aire avec Zaza – Jour 7 », Voyages autour de mon cerveau, mai 2021. URL : https://vadmc.hypotheses.org/?p=1694

[10] Cf. « Biarritz ».

[11] Comtesse de Ségur, Les Petites Filles modèles, Paris, Hachette, « Bibliothèque rose », 1993, p. 71.

[12] Cf. https://www.seychelles.fr/la-digue.php

[13] Anne Mongin, Isabelle Vallé, « Petite histoire des maillots de bains de 1850 à 1928 », Gallica, 23 juillet 2021. URL : https://gallica.bnf.fr/blog/23072021/petite-histoire-des-maillots-de-bains-de-1850-1928?mode=desktop

[14] Julie, « La sulfureuse histoire du maillot de bain », Louise, 26 juillet 2020. URL : https://louise-magazine.com/histoire-maillot-de-bain-bikini/

[15] Cf. la partie « Ardèche ».

[16] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangéeop. cit., p. 337.

[17] Cf. notre thèse : Tiphaine Martin, « Les récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir », Université Paris 7-Paris Diderot, Stellenbosch University, 2012. Direction : Professeur Julia Kristeva, Dr Éric Levéel.

[18] Cf. l’histoire de cette pratique in Francine Barthe-Demoizy (dir.), Le Pique-nique ou l’éloge d’un bonheur ordinaire, Paris, Editions Bréal, 2008.

[19] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangéeop. cit., p. 385.

[20] Cf. les chronologies in Simone de Beauvoir, Mémoires I et II, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 2018.

[21] Cf. ci-dessus « Le passage du gué au Luy » et partie « Ardèche ».

[22] Cf. ci-dessus.

[23] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangéeop. cit., p. 385-392.

[24] Cf. Tiphaine Martin, « À bord de l’Aire avec Zaza – Jour 10 », Voyages autour de mon cerveau, mai 2021. URL : https://vadmc.hypotheses.org/?p=1748

[25] Élisabeth Lacoin, Correspondance et carnets d’Élisabeth Lacoin (1914-1929), Paris, L’Harmattan, 2004, p. 305.

[26] Cf. http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/visusel.exe?12;s=2974689240;r=1;nat=;sol=1;

[27] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 74.

[28] Fameux pâtissier-glacier de Biarritz, qui existe encore. Cf. Tiphaine Martin, « À bord de l’Aire avec Zaza – Jour 11 », Voyages autour de mon cerveau, mai 2021. URL : https://vadmc.hypotheses.org/?p=1763 et Tiphaine Martin, « À bord de l’Aire avec Zaza – Jour 14 », Voyages autour de mon cerveau, mai 2021. URL : https://vadmc.hypotheses.org/?p=1815

[29] Cf. la partie « Vie à Paris ».

[30] Cf. « Biarritz ».

[31] Élisabeth Lacoin, Correspondance et carnets d’Élisabeth Lacoin (1914-1929), Paris, LHarmattan, 2004, p. 8.

[32] Cf. « Biarritz ».

[33] Élisabeth Lacoin, Correspondance et carnets d’Élisabeth Lacoin (1914-1929), Paris, LHarmattan, 2004, p. 19.

[34] Cf. la partie « Barroilhet », Tiphaine Martin, « À bord de l’Aire avec Zaza – Jour 11 », Voyages autour de mon cerveau, mai 2021. URL : https://vadmc.hypotheses.org/?p=1763 et Tiphaine Martin, « À bord de l’Aire avec Zaza – Jour 14 », Voyages autour de mon cerveau, mai 2021. URL : https://vadmc.hypotheses.org/?p=1815

[35] Cf. les parties « Allemagne » et « La vie à Paris ».

[36] Cf. la partie « La vie à Paris ».

[37] Dont le baptême a été célébré en grande pompe le 16 mars 1871 à Barroilhet, loin du début de la Commune de Paris. Notes privées, Association Élisabeth Lacoin.

[38] Cf. partie « Allemagne ».

[39] Plage baptisée ainsi en raison d’une légende locale. Cf. Tiphaine Martin, « À bord de l’Aire avec Zaza – Jour 13 », Voyages autour de mon cerveau, mai 2021. URL : https://vadmc.hypotheses.org/?p=1806

[40] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 28.

[41] Cf. ci-dessus.

[42] Élisabeth Lacoin, Correspondance et carnets d’Élisabeth Lacoin (1914-1929), Paris, LHarmattan, 2004, p. 95.

[43] Cf. https://gallica.bnf.fr/blog/13072020/histoire-des-bains-de-mer?mode=desktop

[44] Cf. https://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2010-3-page-160.htm

[45] Élisabeth Lacoin, Correspondance et carnets d’Élisabeth Lacoin (1914-1929), op. cit., p. 79.

[46] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 195-196.

[47] Notes privées, Association Élisabeth Lacoin. Un lien existe donc entre la famille Lacoin, l’actrice Juliette Binoche et l’acteur Raphaël Personnaz, tous eux issus de la lignée Personnaz : https://bja-bessans.fr/wp-content/uploads/2019/09/Genealogie_Binoche_Personnaz.pdf

[48] Cf. « Bayonne ».

[49] La majorité était alors à vingt-et-un ans.

[50] Élisabeth Lacoin, Correspondance et carnets d’Élisabeth Lacoin (1914-1929), op. cit., p. 8. Cf. aussi Idem., p. 45, 88, 89.

[51] Cf. le catalogue en ligne de l’exposition du Conseil général des Landes : https://archives.landes.fr/arkotheque/client/ad_landes/_depot_arko/articles/1308/catalogue-fplante32_doc.pdf

[52] Élisabeth Lacoin, Correspondance et carnets d’Élisabeth Lacoin (1914-1929), op. cit., p. 11, 73. Cf. aussi Tiphaine Martin, « À bord de l’Aire avec Zaza – Jour 7 », Voyages autour de mon cerveau, mai 2021. URL : https://vadmc.hypotheses.org/?p=1694

[53] Élisabeth Lacoin, Correspondance et carnets d’Élisabeth Lacoin (1914-1929), op. cit., p. 73.

[54] Élisabeth Lacoin, Correspondance et carnets d’Élisabeth Lacoin (1914-1929), op. cit., p. 78-79.

[55] Cf. ci-dessous.

[56] Notes privées, Association Élisabeth Lacoin.

[57] https://tourisme.biarritz.fr/fr/plages/la-cote-des-basques  ; https://www.biarritz-pays-basque.com/fr/incontournables/les-plages/les-plages-pour-surfer/cote-des-basques-biarritz/

[58] Orthographié Magdeleine.

[59] Cf. document ci-dessus.

[60] Cf. ci-dessus.

[61] Titre d’un film de Céline Sciamma (2021).

[62] Notes privées, Association Élisabeth Lacoin.

[63] Parues en 1848. Cf. Chateaubriand, Mémoires d’Outre-Tombe. Tome III, Paris, Le Livre de Poche, 2009, p. 428- 436.

[64] Notes Tiphaine Martin, visite aux cascades de Cauterets, 08 mai 2021, panneau touristique.

[65] Cf. Steve Hagimont, « De l’invention du tourisme à son institution : construction d’un territoire et enjeux de pouvoir (l’exemple des Pyrénées centrales, Second Empire-1914) », https://unhiv.hypotheses.org/55  Cf. aussi Jean-Christophe Sanchez, Le Pic du Midi de Bigorre et son observatoire, Paris, Cairn, 2014.

[66] Cf. https://www.valleesdegavarnie.com/ete/ma-destination/gavarnie-gedre

[67] Cf. « Chronologie simplifiée de Zaza » et « La vie à Paris ».

[68] « Chronologie », p. LXI, in Simone de Beauvoir, Mémoires I, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 2018.

[69] Cf. aussi « La vie à Paris ».

[70] Ibid.

[71] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 86.

[72] Cf. ci-dessus.

[73] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangéeop. cit., p. 206.

[74] Ibid., p. 285-286.

[75] Ibid., p. 130.

[76] Élisabeth Lacoin, Correspondance et carnets d’Élisabeth Lacoin (1914-1929), Paris, L’Harmattan, 2004, p. 61.

[77] Cf. notre analyse in Tiphaine Martin, « Les récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir », Université Paris 7-Paris Diderot, Stellenbosch University, 2012. Direction : Professeur Julia Kristeva, Dr Éric Levéel.

[78] Roman de 1950.

[79] Roman de 1931, premier volet d’une trilogie consacrée à la condition des paysan·nes chinois·es.

[80] Elle figure in Élisabeth Lacoin, Correspondance et carnets d’Élisabeth Lacoin (1914-1929), op. cit., p. 128.

[81] Justine, « En voiture Simone ! », Eiver, 6 mars 2020. URL : https://eiver.co/actualites/actu-auto/expression-en-voiture-simone-femme-automobile/

[82] Notes privées, Association Élisabeth Lacoin.

[83] Cf. https://www.sainte-bernadette-soubirous-nevers.com/fr/pages/bernadette/son-histoire/

et https://www.lourdes.fr/culture-sport-loisirs/patrimoine-archives/193-l-eglise-du-sacre-coeur-de-lourdes

[84] Élisabeth Lacoin, Correspondance et carnets d’Élisabeth Lacoin (1914-1929), Paris, L’Harmattan, 2004, p. 8.

[85] Cf. notre carnet de voyage : Tiphaine Martin, « À bord de l’Aire avec Zaza – Jour 15 », Voyages autour de mon cerveau, mai 2021. URL : https://vadmc.hypotheses.org/?p=1835

[86] Cf. http://www.chateaufort-lourdes.fr

[87] Cf. la partie « Auvergne ».

[88] Née Lecoq, femme de Gaston Lacoin, un des frères de Maurice Lacoin. Cf. Élisabeth Lacoin, Correspondance et carnets d’Élisabeth Lacoin (1914-1929), op. cit., p. 10.

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Élisabeth Lacoin. Les traces vivantes du Chatfoin. Allemagne. Une Française à Berlin », Voyages autour de mon cerveau, mars 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/3046