Il y a plusieurs années, j’avais été sollicitée pour rédiger la notice consacrée à Simone de Beauvoir dans un projet de dictionnaire de l’athéisme destiné aux Presses Universitaires de France. À ma connaissance, ce dictionnaire n’a finalement jamais paru.
La notice, elle, était restée dans mes archives. Je l’ai reprise aujourd’hui, considérablement revue, corrigée et augmentée à la lumière de mes recherches sur Beauvoir. De son enfance catholique à la perte de la foi, de Meyrignac à Lourdes et à Ávila, de la prière à l’écriture et du pèlerinage au voyage, il s’agit de suivre un déplacement essentiel : comment la petite fille qui cherchait le Paradis a appris à habiter la Terre.
I. Courte biographie
Simone de Beauvoir (Paris, 1908-1986) est une écrivaine, philosophe, dramaturge, journaliste, scénariste et militante féministe française.
Née dans un milieu grand bourgeois catholique, elle connaît, après la Première Guerre mondiale, un déclassement social lié aux difficultés financières de son père, Georges de Beauvoir, qui a spéculé sur les emprunts russes. La famille conserve cependant longtemps les valeurs morales, politiques et culturelles de son milieu d’origine.
Simone de Beauvoir commence sa scolarité au Cours Désir, institution privée catholique du sixième arrondissement parisien, de 1913 à 1925. Elle poursuit ensuite ses études à l’Institut catholique de Neuilly et à la Sorbonne, où elle étudie la philosophie. Elle obtient l’agrégation de philosophie en juillet 1929.
En 1931, elle commence sa carrière d’enseignante au lycée Montgrand de Marseille. Elle enseigne ensuite à Rouen, puis au lycée Molière à Paris. En 1943, elle est contrainte de quitter l’Éducation nationale, notamment en raison de son opposition à l’idéologie pétainiste et de son enseignement jugé contraire à la « rénovation nationale », comme l’a montré Ingrid Galster dans son Beauvoir dans tous ses états (Paris, Taillandier, 2007, p. 97-109).
Après la Libération, elle ne reprend pas l’enseignement. Elle se consacre alors pleinement à l’écriture et fonde, avec Jean-Paul Sartre et d’autres intellectuel·les, la revue Les Temps modernes.
Son œuvre est considérable : romans, essais philosophiques, essais féministes, récits de voyage, mémoires, théâtre, articles et correspondance. Elle publie notamment Le Deuxième Sexe (1949), Les Mandarins (1954), Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), La Force de l’âge (1960), La Force des choses (1963), Tout compte fait (1972) et La Cérémonie des adieux (1981).
Beauvoir mène également une existence profondément marquée par le voyage. Avant la Seconde Guerre mondiale, les déplacements permettent d’échapper à un quotidien encore largement déterminé par les normes familiales et sociales ; après 1945, ils deviennent une manière d’observer le monde, ses inégalités et ses rapports de domination.
Le voyage n’est donc jamais chez elle une simple distraction : il participe d’une connaissance du réel et d’un engagement intellectuel et politique.
II. Le chemin vers l’athéisme
A) Être une bonne petite fille pieuse
Simone de Beauvoir est née catholique : personne ne lui demande son avis.
Elle ne raconte pas son baptême dans Mémoires d’une jeune fille rangée, mais elle revient longuement sur l’univers religieux dans lequel elle grandit, notamment à travers le récit de sa communion solennelle, célébrée lorsqu’elle a douze ans.
La religion n’est cependant pas seulement une série de pratiques imposées. Elle constitue l’architecture symbolique de son enfance. Elle donne une cohérence au monde, distribue les places, distingue le bien du mal et protège l’enfant contre l’angoisse de la disparition.
Sa mère lui fait découvrir un univers peuplé de figures protectrices (Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 15) :
(…) maman m’avait conduite à l’église ; elle m’avait montré en cire, en plâtre, peints sur les murs, des portraits du petit Jésus, du bon Dieu, de la Vierge, des anges, dont l’un était, comme Louise, spécialement affecté à mon service. Mon ciel était étoilé d’une myriade d’yeux bienveillants.
L’enfant vit donc dans un monde surveillé et rassuré par une multitude de présences invisibles. Dieu n’est pas une notion abstraite : il est une présence quotidienne. Cette organisation du réel repose sur une opposition fondamentale (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 22) : « Les deux catégories majeures selon lesquelles s’ordonnait mon univers, c’était le Bien et le Mal. »
Simone appartient naturellement au royaume du Bien (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 22) : « J’habitais la région du Bien, où régnaient — indissolublement unis — le bonheur et la vertu. » Cette enfance religieuse explique également l’importance du Paradis dans l’imaginaire beauvoirien. Tant que la foi demeure intacte, la mort n’est pas une disparition définitive : elle ouvre sur un ailleurs promis, un espace où les anges recueillent l’enfant fidèle. La croyance protège donc contre la finitude.
Dans son récit autobiographique, Beauvoir raconte ainsi comment une histoire enfantine sur une larve transformée en papillon lui donne provisoirement une certitude sur l’au-delà (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 67) :
(…) contre la mort, la foi me défendait : je fermerais les yeux, et en un éclair, les mains neigeuses des anges me transporteraient au ciel.
Cette protection imaginaire disparaîtra avec la foi elle-même. L’athéisme beauvoirien n’est donc pas seulement une position intellectuelle : il est aussi l’expérience douloureuse d’une perte de garantie métaphysique.
Outre ces croyances, la petite Simone est formée par des lectures religieuses : Bible, Évangiles, vies de saints, ouvrages pieux. Les récits sacrés nourrissent son imagination et structurent son rapport au monde.
La religion est d’abord une histoire racontée par les adultes, et particulièrement par les femmes.
Chez les Beauvoir, la pratique religieuse est en effet principalement féminine. Les prières se font avec la mère, les lectures sont surveillées par elle. Le père, Georges de Beauvoir, est sceptique sur le plan religieux, même s’il demeure attaché aux valeurs sociales et politiques du catholicisme conservateur de son époque.
Cette situation diffère de celle de sa meilleure amie Élisabeth Lacoin, dite Zaza, issue d’une famille catholique où hommes et femmes participent davantage ensemble aux pratiques religieuses. Les deux jeunes filles appartiennent au même monde social, mais la religion ne joue pas exactement le même rôle dans leur famille.
Cette différence sera décisive : Zaza restera longtemps dans un horizon catholique où la foi peut devenir une forme d’action et de soin. Simone déplacera progressivement son besoin d’absolu vers d’autres objets, notamment la littérature et la pensée.
Le Cours Désir : apprendre un monde religieux
L’éducation catholique se poursuit hors de la famille, au Cours Désir.
Beauvoir insiste sur le fait que cette institution ne se présente pas seulement comme une école, mais comme un lieu de formation morale. Les enseignantes ne se nomment pas « institutrices » mais « éducatrices », terme qui marque leur ambition de former les consciences autant que les intelligences.
L’école fonctionne comme un univers presque religieux (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 33) :
Chaque mercredi, chaque samedi, je participai pendant une heure à une cérémonie sacrée, dont la pompe transfigurait toute ma semaine.
Les récompenses, les cérémonies, les figures d’autorité contribuent à produire une vision globale du monde où savoir, morale et religion demeurent inséparables.
La petite Simone participe elle-même à cette fiction sacrée lorsqu’elle incarne Jésus enfant lors d’une fête de Noël (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 32):
(…) on m’habilla d’une robe blanche bordée d’un galon doré et je figurai l’enfant Jésus : les autres petites filles s’agenouillaient devant moi.
Elle n’est donc pas seulement spectatrice du religieux : elle en devient un personnage. De même, l’Histoire sainte est d’abord reçue comme une histoire vraie (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 33) :
L’Histoire sainte me semblait encore plus amusante que les contes de Perrault puisque les prodiges qu’elle relatait étaient arrivés pour de vrai.
La future philosophe se souvient ainsi d’une enfance où le récit religieux n’était pas encore identifié comme une construction symbolique : il constituait la réalité même. C’est pourquoi elle pourra écrire rétrospectivement (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 177) :
On ne peut imaginer enseignement plus sectaire que celui que je reçus.
La formule de l’adulte Beauvoir ne signifie pas qu’elle nie les apprentissages intellectuels reçus, mais qu’elle analyse un système où une seule interprétation du monde se présentait comme vérité absolue. Cette éducation religieuse participe aussi d’un apprentissage plus large : celui d’une certaine définition du féminin.
Dans Le Deuxième Sexe, Beauvoir montrera que la féminité n’est pas une essence naturelle mais une construction historique et sociale. L’éducation reçue par les filles contribue à leur apprendre une place déjà définie : celle de l’être destiné à autrui, à la modestie, au dévouement et à la limitation de ses ambitions.
Ainsi, le catholicisme de l’enfance beauvoirienne ne transmet pas seulement une vision de Dieu. Il transmet également une vision du corps féminin, du désir, de la vertu et du rôle social des femmes.
Ce point permet de relire l’enfance de Simone à la lumière de son œuvre adulte : le passage à l’athéisme ne correspond pas seulement à l’abandon d’une croyance métaphysique. Il accompagne une remise en cause plus vaste des autorités qui prétendent définir à l’avance le sens d’une existence.
Le même geste critique traverse toute l’œuvre de Beauvoir :
- comprendre comment une vérité devient une évidence ;
- analyser comment une norme devient une nature ;
- montrer comment un destin présenté comme nécessaire peut être transformé.
B) Perdre la foi, pourquoi ?
L’athéisme beauvoirien ne naît pas d’une décision brutale. Il se construit par une série de fissures successives. Ce ne sont pas d’abord les dogmes qui disparaissent : ce sont les évidences qui cessent progressivement d’aller de soi.
La rupture religieuse n’est donc pas un simple abandon intellectuel. Elle est une transformation profonde du rapport au monde : ce qui était reçu comme une vérité donnée doit désormais être interrogé.
La découverte des « certitudes fausses »
Une première rupture intervient avec l’épisode du père Noël.
Enfant, Simone adhère entièrement au monde construit par les adultes. La révélation de la supercherie provoque moins une tristesse qu’un bouleversement intellectuel (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 29) :
Ce qui me stupéfia, ce fut d’avoir cru si solidement une chose qui n’était pas vraie, c’est qu’il pût y avoir des certitudes fausses.
Cette phrase est capitale pour comprendre le futur athéisme beauvoirien. La question n’est pas encore celle de l’existence de Dieu, mais celle de la vérité : comment distinguer ce qui est réel de ce qui n’est qu’une croyance transmise ? Le doute entre ainsi dans un univers jusque-là organisé par des évidences. L’enfant découvre qu’une parole d’adulte peut être sincère tout en étant erronée. Cette découverte ouvre une brèche décisive : les vérités reçues doivent désormais pouvoir être examinées. Ce qui était auparavant garanti par l’autorité devient susceptible d’un jugement personnel.
Le confesseur : la faillibilité des représentants du sacré
La véritable crise religieuse se produit ensuite autour de la figure du confesseur. Vers douze ans, Simone découvre que celui qui reçoit ses confidences et semble représenter une autorité spirituelle n’est pas un intermédiaire transparent entre elle et Dieu, mais un homme soumis aux limites humaines. Elle raconte une expérience mystique intense durant laquelle elle cherche ensuite un accompagnateur religieux capable de comprendre ce qu’elle éprouve (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 188) :
J’errai sous les voûtes de Saint-Sulpice, à la recherche d’un confesseur qui n’altérât point, par d’impures paroles humaines, les messages venus d’en haut.
La phrase est extrêmement révélatrice. La jeune Simone ne veut pas encore renoncer à Dieu ; elle veut protéger Dieu contre les hommes qui prétendent parler en son nom. Mais cette volonté même révèle une contradiction : le divin ne lui parvient qu’à travers des médiations humaines, donc faillibles. La religion commence ainsi à perdre son caractère d’évidence absolue. Le problème n’est pas seulement l’existence de Dieu : c’est la difficulté d’accéder à une vérité divine qui passerait nécessairement par des institutions, des discours et des individus.
Saint-Sulpice : le sacré confronté au corps
Quelques années plus tard, d’autres expériences contribuent à désacraliser les représentants du religieux. Le libraire qui l’agresse travaille dans une : « (…) pieuse librairie proche de Saint-Sulpice » (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 224) Beauvoir ne réduit évidemment pas les violences sexuelles au seul univers religieux : elle rapporte également des agressions commises dans des espaces parfaitement laïques, notamment lors d’une projection à la salle Pleyel. Cependant, dans son récit, ces expériences participent d’un même mouvement : les figures censées incarner une autorité morale apparaissent comme des êtres humains, avec leurs contradictions et leurs fautes.
Le sacré descend dans le monde ordinaire. Cette découverte est essentielle dans le parcours athée de Beauvoir : l’ordre moral n’est plus garanti par la fonction sociale de ceux qui le représentent. Une soutane, une institution ou un discours religieux ne suffisent plus à produire la vérité.
La littérature contre les « textes sacrés »
Autre motif essentiel de détachement : les lectures. L’enfant Simone a d’abord été nourrie par des ouvrages religieux et par des récits où la souffrance, le sacrifice et la sainteté occupent une place centrale. Mais progressivement, la littérature profane devient plus forte. Elle raconte ainsi son exaspération devant certains romans chrétiens, notamment ceux de François Mauriac (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 405) : « Je fus exaspérée par Souffrance du chrétien de Mauriac. » Ce rejet n’est pas un rejet de la littérature. Au contraire : il montre que la littérature prend désormais une place centrale. Beauvoir ne quitte pas l’absolu, elle en déplace le lieu.
Les récits religieux cessent d’être les seuls textes capables d’éclairer l’existence. Les œuvres humaines deviennent des espaces de connaissance, de consolation et de découverte de soi. Elle formule explicitement ce déplacement (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 259) :
La littérature prit dans mon existence la place qu’y avait occupée la religion : elle l’envahit tout entière, et la transfigura.
Elle reprend même le vocabulaire religieux pour parler des livres (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 259) :
Les livres que j’aimais devinrent une Bible où je puisais des conseils et des secours.
L’expression est essentielle. L’athéisme beauvoirien ne supprime pas toute recherche de sens : il transforme le lieu où ce sens peut apparaître. Les textes révélés sont remplacés par les œuvres humaines.
La mère, le père et la fin d’un monde religieux
La croyance de Simone est également liée aux rapports familiaux. La religion est d’abord transmise par sa mère, Françoise de Beauvoir, qui surveille les lectures, la morale et la vie spirituelle de ses filles. Chez les Beauvoir, le catholicisme appartient ainsi principalement à l’univers féminin. La mère incarne la continuité d’une tradition religieuse où la foi structure la vie quotidienne, les pratiques, les devoirs et la définition du bien.
Mais Georges de Beauvoir joue un rôle paradoxal. Il n’est pas croyant, et son scepticisme contribue progressivement à fissurer l’univers religieux de Simone. La jeune fille découvre ainsi qu’une personne qu’elle admire intellectuellement peut ne pas adhérer aux vérités qui organisaient jusque-là son monde. La relation familiale participe donc au déplacement de l’autorité. Comme l’ont analysé Caroline Eliacheff et Nathalie Heinich dans Mères-Filles (2002), la relation mère-fille ne peut être pensée isolément : elle se construit dans un ensemble de relations où interviennent également les figures paternelles et sociales.
Chez Beauvoir, le mouvement est complexe :
- la mère incarne l’ordre religieux et moral ;
- le père transmet le goût de l’intelligence, de la culture et de la liberté critique ;
- mais aucun des deux ne pourra finalement fournir une réponse existentielle durable.
L’adolescente cherche alors ailleurs. Elle ne quitte pas seulement une croyance : elle quitte une organisation du monde dans laquelle le sens venait d’une autorité extérieure.
Le corps féminin : quand la religion produit malgré elle un imaginaire corporel
La crise religieuse est également une crise du rapport au corps. L’éducation reçue apprend à Simone que le corps féminin doit être contrôlé, dissimulé, discipliné. Elle raconte avoir appris enfant à se laver sans se regarder ; adolescente, elle associe le maquillage aux femmes considérées comme moralement suspectes, actrices ou prostituées. Le corps apparaît ainsi comme un lieu de surveillance morale. Cette expérience personnelle trouvera plus tard une formulation philosophique dans Le Deuxième Sexe. Beauvoir y montre que le corps n’est jamais seulement une réalité biologique : il est toujours vécu dans une situation historique et sociale. La femme n’est pas enfermée par son corps en lui-même, mais par les significations que la société lui impose.
La célèbre formule (Le Deuxième Sexe. II., Gallimard, 1987, p. 13) : « On ne naît pas femme : on le devient. » exprime précisément cette idée : la féminité n’est pas une essence naturelle qui déterminerait à l’avance une existence ; elle est produite par une éducation, des normes, des représentations et des pratiques sociales.
L’enfance catholique de Simone participe donc à cette construction. La religion ne lui transmet pas seulement une conception de Dieu : elle lui apprend aussi une certaine manière de considérer le féminin, la pureté, la faute, le désir et la place sociale des femmes.
Le paradoxe des images religieuses du corps
Mais la relation de Beauvoir à l’imaginaire religieux est plus complexe qu’un simple rejet. Les récits de saintes, les vies de martyrs et les figures chrétiennes nourrissent profondément son imagination. Les vies de saintes, notamment celles issues de La Légende dorée de Jacques de Voragine, proposent des images où le corps féminin est exposé, souffrant, transformé et parfois glorifié. La petite Simone peut ainsi se rêver en sainte Blandine livrée aux lions.
Le christianisme destiné à détourner les jeunes filles du corps fournit donc paradoxalement des représentations puissantes du corps féminin : un corps qui endure, qui agit, qui témoigne, qui devient le lieu d’une expérience exceptionnelle. Cette contradiction sera analysée dans Le Deuxième Sexe à travers la question de la mystique féminine.
Certaines femmes ont pu trouver dans la relation à Dieu un espace d’affirmation personnelle. La mystique leur permet parfois d’accéder à une forme de transcendance dans un monde qui les enferme pourtant dans l’immanence.
Mais cette liberté demeure ambiguë : elle dépend encore d’un ordre religieux qui définit l’horizon ultime de leur existence. Le passage à l’athéisme transforme radicalement cette structure. La femme n’a plus besoin d’une reconnaissance divine pour être un sujet. Elle n’a plus à s’élever vers un ailleurs sacré : elle peut agir dans le monde humain.
C) Devenir athée : Meyrignac, l’anti-conversion
La scène décisive se déroule à l’été 1922, à Meyrignac, dans la propriété limousine du grand-père paternel de Simone de Beauvoir. La chercheuse Élaine Lecarme-Tabone, dans son analyse des Mémoires d’une jeune fille rangée (Paris, Gallimard, « Foliothèque », 2000, p. 76-82), a proposé de parler d’un « anti-récit de conversion » : au lieu de raconter une rencontre avec Dieu, Beauvoir raconte le moment où Dieu cesse d’être une évidence.
Le basculement passe par le corps, les sensations et la lecture. Avant cette rupture, Simone cherche encore à défendre les vérités religieuses. Elle connaît les arguments destinés à répondre aux objections contre la foi. Pourtant, elle constate progressivement que ces vérités reposent finalement sur une autorité reçue. Elle découvre que croire ne suffit pas à prouver. La scène de Meyrignac commence alors par une expérience très concrète (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 136) :
Un soir, à Meyrignac, je m’accoudai, comme tant d’autres soirs, à ma fenêtre ; une chaude odeur d’étable montait vers les glacis du ciel ; ma prière prit faiblement son essor, puis retomba.
Puis vient l’aveu décisif (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 136) :
J’avais passé ma journée à manger des pommes interdites et à lire, dans un Balzac prohibé, l’étrange idylle d’un homme et d’une panthère.
La rupture passe donc par deux transgressions :
- le fruit défendu ;
- la littérature interdite.
La pomme de Meyrignac : réécrire Ève, transformer la faute en liberté
La scène de Meyrignac peut être relue à la lumière de l’analyse des mythes féminins développée dans Le Deuxième Sexe. La pomme qui accompagne la rupture religieuse de Simone de Beauvoir n’est pas seulement une image de transgression individuelle : elle constitue une véritable réécriture du mythe biblique d’Ève.
Dans la tradition chrétienne occidentale, Ève est celle par qui la faute entre dans le monde. En mangeant le fruit défendu, elle introduit la désobéissance, la chute et la séparation d’avec Dieu. La femme devient ainsi associée à une faute originelle qui pèsera durablement sur les représentations du féminin.
Dans Le Deuxième Sexe, Beauvoir analyse précisément la manière dont les mythes ont contribué à construire des figures féminines destinées à expliquer et à justifier la place assignée aux femmes. Ève apparaît ainsi comme l’une des grandes figures symboliques par lesquelles la femme est représentée comme autre, dangereuse ou responsable d’un désordre premier.
Or, dans Mémoires d’une jeune fille rangée, Simone accomplit un geste inverse. Elle mange les « pommes interdites » non pour provoquer une chute, mais pour accéder à la connaissance. La transgression ne l’éloigne pas de la vérité : elle lui permet de découvrir que l’ancien système de croyances ne peut plus répondre à son expérience du monde. Elle écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 190) :
“Ce sont des péchés”, me dis-je. Impossible de tricher plus longtemps : la désobéissance soutenue et systématique, le mensonge, les rêveries impures n’étaient pas des conduites innocentes.
Mais cette reconnaissance de la faute marque paradoxalement le début de la liberté. La jeune fille comprend que l’ordre religieux existe, mais elle découvre aussi qu’elle peut désormais le juger de l’extérieur. La pomme cesse alors d’être le symbole d’une chute. Elle devient le symbole d’une naissance intellectuelle.
Là où Ève est traditionnellement présentée comme celle qui désobéit par faiblesse ou par tentation, Simone fait de la désobéissance une étape nécessaire vers l’autonomie. Cette réécriture rejoint directement la pensée du Deuxième Sexe : aucune existence humaine ne possède un destin fixé d’avance.
Ni la religion, ni les mythes, ni les représentations sociales ne peuvent décider définitivement de ce qu’une femme doit être. La pomme biblique séparait symboliquement l’être humain de Dieu. La pomme de Meyrignac sépare Simone d’un monde où son existence était définie par des vérités reçues. Elle n’entre pas dans le péché. Elle entre dans l’histoire.
La littérature remplace la religion
C’est ensuite la littérature qui occupe la place auparavant tenue par la religion. Beauvoir décrit explicitement ce déplacement (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 258-259) :
Je m’abîmai dans la lecture comme autrefois dans la prière. La littérature prit dans mon existence la place qu’y avait occupée la religion : elle l’envahit tout entière, et la transfigura.
Elle poursuit avec un vocabulaire volontairement religieux (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 259) :
Les livres que j’aimais devinrent une Bible où je puisais des conseils et des secours ; j’en copiai de longs extraits ; j’appris par cœur de nouveaux cantiques et de nouvelles litanies, des psaumes, des proverbes, des prophéties et je sanctifiai toutes les circonstances de ma vie en me récitant ces textes sacrés.
Cette reprise du vocabulaire religieux est essentielle. Beauvoir ne remplace pas simplement une croyance par une autre. Elle ne transforme pas la littérature en nouvelle religion. Elle déplace les fonctions autrefois assurées par la foi. La religion donnait une interprétation globale de l’existence ; la littérature donne désormais un espace de compréhension, d’exploration et de communion entre les consciences. Elle écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 259) :
(…) ils sauvaient du silence toutes ces intimes aventures dont je ne pouvais parler à personne ; entre moi et les âmes sœurs qui existaient quelque part, hors d’atteinte, ils créaient une sorte de communion.
La littérature devient ainsi une manière d’habiter le monde. Elle ne promet pas un salut après la mort. Elle permet une présence plus intense à l’existence présente.
Elle substitue l’écriture à Dieu
Cette formule doit donc être comprise avec précision. Elle ne signifie pas que Beauvoir remplace une transcendance religieuse par une transcendance littéraire. L’écriture n’est pas une nouvelle divinité. Elle est une activité humaine. Elle ne garantit aucune éternité ; elle permet seulement de comprendre, de transmettre et d’agir.
Là où la religion promettait une inscription dans un ordre supérieur, l’écriture propose une autre forme de durée : celle des œuvres, de la mémoire et de la rencontre entre les êtres humains. Ainsi, le salut n’est plus attendu d’un ailleurs céleste. Il se construit ici-bas, dans les livres, les lecteurs et les lectrices. Le mouvement commencé à Meyrignac trouve alors son accomplissement : Simone ne cherche plus une vérité descendue du ciel ; elle cherche une vérité produite par l’expérience humaine.
La Grillère (1919) : la dernière expérience mystique
Cette transformation est d’autant plus frappante qu’elle vient après une véritable expérience religieuse. Avant Meyrignac, avant la rupture, Beauvoir raconte une scène où le monde est encore entièrement habité par Dieu : celle de La Grillère, en 1919. La nature n’est pas alors une réalité autonome. Elle est une création divine offerte au regard humain. Beauvoir écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 175) :
Quand le matin je franchissais en courant les barrières blanches pour m’enfoncer dans les sous-bois, c’était lui-même qui m’appelait. Il me regardait avec complaisance regarder ce monde qu’il avait créé afin que je le voie.
Dans cette expérience enfantine, Dieu n’est pas seulement le créateur du monde : il est aussi celui qui donne une place particulière à Simone dans ce monde. Le regard humain est lui-même regardé. La nature n’est pas encore un paysage autonome : elle est un signe. Chaque beauté du monde renvoie à une présence supérieure qui l’a créée et offerte à la contemplation. La scène est placée sous le signe de François d’Assise (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 175) :
Un soir, je m’oubliai. C’était à La Grillère. J’avais lu longtemps, au bord d’un étang, une histoire de saint François d’Assise ; au crépuscule, j’avais fermé le livre ; couchée dans l’herbe, je regardais la lune.
Tous les éléments traditionnels de l’expérience mystique sont présents :
- le retrait du monde ordinaire ;
- la solitude ;
- le contact avec la nature ;
- la lecture spirituelle ;
- la perte momentanée de soi ;
- le sentiment d’une union avec une réalité supérieure.
Mais un élément annonce déjà la future écrivaine : Simone veut conserver cette expérience par les mots. La littérature est déjà présente au cœur même du religieux. Elle ne remplacera pas seulement Dieu plus tard : elle est déjà le moyen par lequel l’expérience devient durable.
Deux expériences limousines, deux rapports au monde
La Grillère et Meyrignac doivent donc être lues ensemble. Elles constituent deux moments symétriques de l’itinéraire beauvoirien.
À La Grillère :
- la nature parle de Dieu ;
- la beauté du monde est le signe d’une transcendance ;
- François d’Assise offre un modèle spirituel ;
- l’écriture cherche à retenir une révélation.
À Meyrignac :
- la nature demeure belle sans garant divin ;
- les pommes remplacent la prière ;
- Balzac remplace les textes religieux ;
- l’écriture conserve une expérience humaine.
Le geste fondamental reste pourtant le même : regarder, éprouver, écrire. Ce qui change, c’est l’interprétation. L’enfant croyante reçoit le monde comme une création. L’écrivaine athée l’habite comme une réalité. Cette évolution rejoint la réflexion du Deuxième Sexe sur le passage de l’immanence à la transcendance.
La croyance religieuse peut offrir une ouverture vers une réalité supérieure ; mais elle peut aussi détourner l’individu de la construction concrète de son existence.
Chez Beauvoir adulte, la transcendance ne disparaît pas : elle change de lieu. Elle n’est plus tournée vers Dieu. Elle devient capacité humaine de dépasser ce qui est donné par l’action, la pensée et la création. Ainsi, la petite fille qui cherchait dans la nature la présence divine devient une écrivaine qui cherche dans le monde lui-même une source d’émerveillement et de connaissance.
De La Grillère à Ávila : le déplacement du sacré vers le monde
Ce mouvement permet également de comprendre son rapport aux lieux religieux dans ses voyages. La croyante cherche derrière le monde la trace d’une présence divine. La voyageuse athée regarde le monde lui-même. Le sacré ne disparaît pas totalement : il devient humain. Une cathédrale, un sanctuaire, une ville mystique ne sont plus des preuves d’une vérité révélée. Ils deviennent des créations historiques, artistiques et culturelles. Cette transformation apparaît particulièrement à Ávila. La ville de sainte Thérèse pourrait être le lieu d’un retour à la mystique chrétienne. Elle devient au contraire le lieu d’une expérience de présence au monde.
III. Engagements viatiques athées
Voyager sans Dieu, habiter le monde
Comme nous avons pu le montrer dans nos travaux depuis 2007, le voyage est un moteur existentiel de Simone de Beauvoir. Il n’est pas seulement un déplacement géographique : il est une manière de rencontrer le réel, de sortir des cadres hérités et d’observer les conditions d’existence des femmes et des hommes.
L’athéisme beauvoirien ne conduit donc pas à un désenchantement du monde. Il transforme au contraire la manière de l’habiter. Le monde n’est plus un espace créé par Dieu et destiné à conduire l’être humain vers une vérité supérieure. Il devient un espace humain, historique, politique et sensible, qu’il faut parcourir, comprendre et raconter. Le pèlerinage devient voyage. La prière devient attention. La révélation devient découverte.
Lourdes : voir le religieux sans croire
Le cas de Lourdes est particulièrement révélateur. La ville appartient d’abord à l’univers religieux de l’enfance de Beauvoir. Dès ses jeunes années, elle connaît les récits de miracles liés au sanctuaire marial. Son père lui-même, pourtant incroyant, évoque les miracles de Lourdes avec distance (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 58) :
(…) papa n’allait pas à la messe, il souriait quand tante Marguerite commentait les miracles de Lourdes : il ne croyait pas.
Cette coexistence entre une mère croyante et un père sceptique constitue une première expérience de pluralité des rapports au religieux. La petite Simone accepte alors cette contradiction sans encore pouvoir véritablement la penser (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 58) : « Ce scepticisme ne m’atteignait pas, tant je me sentais investie par la présence de Dieu. » Mais plus tard, Lourdes devient précisément l’un des lieux où s’effondre l’idée d’un monde protégé par une harmonie divine. Lorsqu’elle y séjourne adolescente, Beauvoir ne reçoit pas une révélation religieuse. Elle découvre au contraire brutalement la réalité des corps souffrants.
Elle écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 286) :
Avant de regagner Meyrignac, nous nous arrêtâmes deux jours à Lourdes. Je reçus un choc. Moribonds, infirmes, goitreux : devant cette atroce parade, je pris brutalement conscience que le monde n’était pas un état d’âme.
Cette phrase est essentielle. Elle marque une sortie définitive d’un univers centré sur l’intériorité religieuse. Jusqu’alors, Simone vivait principalement dans son rapport à Dieu, à ses émotions, à son âme. À Lourdes, elle découvre que le monde existe indépendamment d’elle. Les humains ont des corps (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 286) :
Les hommes avaient des corps et souffraient dans leurs corps.
Lourdes : de la prière à la responsabilité humaine
Le déplacement est donc complet. La croyante cherche dans le sanctuaire une intervention surnaturelle. L’athée observe les souffrances humaines et comprend qu’elles exigent une réponse humaine. La compassion demeure, mais son fondement change. Elle n’est plus une charité inspirée par Dieu. Elle devient une responsabilité envers autrui. Cette évolution rejoint directement l’analyse du Deuxième Sexe : Beauvoir refuse les systèmes qui promettent aux êtres humains une justification extérieure de leur existence. L’éthique ne repose plus sur un commandement venu d’un ailleurs transcendant. Elle repose sur la reconnaissance concrète des autres existences. Le monde souffrant n’appelle pas une prière.
Il appelle une action.
Zaza : Lourdes comme action catholique
La comparaison avec Élisabeth Lacoin est ici particulièrement éclairante. Dans la famille Lacoin, la religion est collective et active. Le pèlerinage de Lourdes s’inscrit dans une pratique familiale (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 163) :
Chaque année, pendant le pèlerinage national, ils allaient à Lourdes ; les garçons servaient comme brancardiers ; les filles lavaient la vaisselle dans les cuisines des hospices.
Zaza appartient donc à un catholicisme qui associe croyance, engagement et service. Chez elle, la foi ne se limite pas à une relation intérieure : elle produit une manière d’agir dans le monde. Beauvoir, elle, suivra une autre voie. Elle conservera l’attention aux autres, mais elle la détachera de toute justification transcendante. La solidarité ne vient plus de Dieu. Elle vient de la conscience de partager une même condition humaine.
Les lieux religieux : patrimoine humain, non révélation divine
Cette évolution explique également le rapport de Beauvoir aux édifices religieux pendant ses voyages. Beauvoir visite les églises, les cathédrales, les sanctuaires et les monuments religieux, mais elle ne les considère plus comme des lieux où une vérité divine se manifesterait. Ils deviennent des œuvres humaines :
- créations artistiques ;
- témoignages historiques ;
- productions culturelles ;
- traces des sociétés qui les ont édifiés.
La croyante regarde un édifice religieux comme une ouverture vers Dieu. La voyageuse athée regarde ce même édifice comme une réalisation humaine. Le sacré devient patrimoine.
Ce déplacement est essentiel : il ne signifie pas une disparition de l’émerveillement. Au contraire, libéré d’une interprétation unique, le monde devient disponible dans toute sa richesse. Les pierres ne renvoient plus nécessairement à un au-delà. Elles témoignent de l’activité humaine qui les a façonnées.
Voyager sans Dieu, mais non sans émerveillement
L’athéisme beauvoirien n’est donc pas un désenchantement. Il est une nouvelle manière d’être au monde. L’enfant cherchait derrière les choses une présence divine. L’écrivaine cherche désormais dans les choses elles-mêmes leur richesse, leur complexité et leur histoire. Le voyage remplace le pèlerinage. Mais il ne supprime pas la quête. Il la transforme.
Le déplacement géographique devient un déplacement philosophique : il ne s’agit plus de retrouver un sens déjà donné, mais de rencontrer une réalité qui résiste aux images toutes faites. Cette démarche rejoint celle du Deuxième Sexe : refuser les essences figées, les définitions imposées, les mythes qui prétendent dire une fois pour toutes ce que sont les êtres humains.
Ávila : de la cité mystique au monde sensible
Ávila pourrait être, pour une catholique cultivée, un lieu privilégié de retour au religieux. La ville est associée à sainte Thérèse d’Ávila, grande figure de la mystique chrétienne. Or, lorsque Beauvoir découvre la ville en 1932 avec Sartre, ce n’est pas une révélation spirituelle qui se produit. Elle écrit (La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 102) :
De Madrid, nous fîmes plusieurs brefs voyages. L’Escurial, Ségovie, Avila, Tolède : certains lieux, par la suite, purent me paraître encore plus beaux, mais jamais la beauté n’eut pareille fraîcheur.
Le vocabulaire est révélateur. Beauvoir parle de beauté, non de sainteté. Elle décrit une expérience esthétique, non une expérience mystique. Le lieu religieux devient un lieu humain. L’ancienne croyante aurait pu chercher Dieu derrière les pierres d’Ávila. La voyageuse athée contemple les pierres elles-mêmes.
Le passage suivant est encore plus important (La Force de l’âge, op. cit., p. 103-104) :
A Avila, le matin, j’ai repoussé les volets de ma chambre ; j’ai vu, contre le bleu du ciel, des tours superbement dressées ; passé, avenir, tout s’est évanoui ; il n’y avait plus qu’une glorieuse présence : la mienne, celle de ces remparts, c’était la même et elle défiait le temps.
Cette phrase pourrait presque être qualifiée de mystique — mais il s’agit d’une mystique sans Dieu. La « glorieuse présence » n’est plus celle d’une divinité. Elle est celle du sujet humain et du monde matériel. La communion recherchée autrefois avec l’au-delà devient une communion immanente entre une conscience et une réalité terrestre. Beauvoir ne retrouve pas Dieu à Ávila. Elle se retrouve elle-même dans le monde.
Une mystique athée de l’existence
C’est ici que l’athéisme beauvoirien se distingue d’un simple rationalisme désenchanté. Elle ne remplace pas une croyance par un vide. Elle remplace une transcendance religieuse par une intensité de présence. Le monde n’est plus un signe renvoyant à une réalité supérieure. Il est la réalité. La pierre, la lumière, les paysages, les œuvres d’art n’ont pas besoin d’être créés par Dieu pour être admirables. Ils valent par leur existence même.
Cette conception rejoint le mouvement philosophique de toute son œuvre : l’être humain n’a pas à découvrir un sens préexistant ; il doit construire des significations à partir d’une situation concrète.
De Lourdes à Ávila : deux déplacements décisifs
Lourdes et Ávila encadrent ainsi deux moments essentiels de l’athéisme beauvoirien.
À Lourdes, adolescente, Beauvoir découvre que le monde n’est pas un état d’âme (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 286) : « Les hommes avaient des corps et souffraient dans leurs corps. » La souffrance humaine fait éclater l’univers religieux centré sur l’âme. À Ávila, adulte, elle découvre une présence intense au monde sans médiation divine. Le monde n’a pas besoin d’être garanti par Dieu pour être source d’émerveillement.
Entre ces deux expériences, un même mouvement apparaît :
- le religieux cesse d’être une explication du monde ;
- le monde devient lui-même l’objet d’une attention absolue.
Tout compte fait : affronter le néant sans refuge religieux
Cette position est confirmée plusieurs décennies plus tard dans Tout compte fait (1972). Beauvoir revient alors sur les arguments souvent opposés aux athées : l’angoisse devant le néant serait la preuve que l’être humain est destiné à une immortalité, et la religion offrirait une réponse nécessaire à cette inquiétude. Elle refuse cette interprétation.
Elle écrit (Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 632) :
Le néant me donne le vertige : donc nous sommes immortels. Étrange raisonnement qui dévoile le rôle joué par la religion dans la plupart des cas : une fuite, une désertion.
L’athée n’est donc pas celui qui aurait perdu une consolation indispensable. Il est celui qui accepte de regarder en face une réalité que la religion permet parfois d’éviter : la finitude humaine. Beauvoir poursuit (Tout compte fait, op. cit., p. 632) :
Les difficultés que l’athée affronte honnêtement, la foi permet de les éluder.
Cette affirmation rejoint tout son parcours. À l’enfant qui cherchait dans la religion une protection contre la mort, l’adulte répond que la condition humaine doit être assumée sans garantie extérieure.
L’existence n’a pas besoin d’être prolongée par une éternité pour avoir une valeur. Elle vaut par les projets, les relations et les actions que les êtres humains construisent dans le temps limité qui leur est donné.
C) Écrire un univers athée
1. Une œuvre débarrassée de toute Providence
Beauvoir ne construit pas une littérature « contre Dieu » au sens polémique du terme.
Elle écrit un monde où les individus doivent agir dans une histoire qui ne possède ni plan divin ni finalité préétablie. Ses personnages vivent dans un univers de liberté, de choix et de responsabilité. La disparition de Dieu ne crée pas un vide narratif. Elle modifie la structure même des récits : les êtres humains ne peuvent plus attendre une justification venue d’ailleurs. Ils doivent répondre eux-mêmes de leurs actes.
Dans Tous les hommes sont mortels (1946), la tentation d’échapper à la condition humaine par l’immortalité ne produit pas un salut, mais une forme d’enfermement. L’éternité rêvée ne donne pas automatiquement un sens à l’existence. Elle ne remplace pas la Providence religieuse. Elle montre au contraire que le sens ne peut être reçu d’une durée infinie : il doit être construit dans le temps concret d’une vie.
2. Une histoire humaine sans jugement dernier
Dans ses mémoires, Beauvoir refuse également toute lecture providentielle de son existence.
Dans La Force des choses, elle présente son projet autobiographique non comme une confession devant une instance supérieure, mais comme une tentative humaine de comprendre une trajectoire singulière. Elle écrit (La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 7) :
J’ai voulu que dans ce récit mon sang circule ; j’ai voulu m’y jeter, vive encore, et m’y mettre en question…
La formule est essentielle. L’écriture n’est pas un examen de conscience devant Dieu. Elle n’est pas une préparation au salut. Elle est une enquête sur une existence située dans une époque, une société et une histoire. La vérité recherchée n’est pas révélée. Elle est construite par le travail de la mémoire et de l’analyse.
3. Le monde réel contre les images toutes faites
Cette dimension apparaît particulièrement dans La Longue Marche. Avant d’arriver en Chine, Beauvoir reconnaît qu’elle porte en elle des représentations préalables (La Longue Marche, Paris, Gallimard, « Folio », 2022, p. 15):
La terre où j’allais aborder m’apparaissait aussi irréelle que le Shangri-La des Horizons perdus…
Puis le voyage transforme cette image (La Longue Marche, op. cit., p. 16) :
La vraie Chine avait infiniment débordé les concepts et les mots avec lesquels j’essayai de la prévoir. Elle n’était plus une Idée ; elle s’était incarnée.
Cette phrase pourrait presque résumer l’ensemble du parcours athée beauvoirien.
Sortir de la religion, c’est aussi sortir des représentations qui prétendent donner immédiatement un sens au monde. L’athéisme n’est pas seulement refus d’une croyance. Il est une exigence de confrontation avec le réel. Le monde n’est pas un symbole à déchiffrer. Il est une réalité à rencontrer.
4. Les religions comme constructions historiques
Dans ses essais et ses récits politiques, Beauvoir analyse les religions non comme des vérités révélées, mais comme des phénomènes humains inscrits dans l’histoire.
Dans Le Deuxième Sexe, cette démarche apparaît particulièrement clairement. Les mythes religieux ne sont pas seulement des récits du passé : ils continuent de structurer les représentations du féminin. Les figures d’Ève, de la Vierge ou de la sainte montrent comment une société peut transformer une construction historique en vérité supposée éternelle.
L’athéisme beauvoirien rejoint donc ici son féminisme. Déconstruire les mythes religieux et déconstruire les mythes de la féminité relèvent d’un même mouvement intellectuel :
- retrouver l’histoire derrière ce qui semble naturel ;
- retrouver les choix humains derrière ce qui semble nécessaire ;
- rendre aux individus leur capacité d’agir.
Écrire après Dieu : la littérature comme présence au monde
À la fin de son parcours, Beauvoir ne remplace donc pas Dieu par une autre croyance. Elle ne substitue pas une transcendance littéraire à une transcendance religieuse. L’écriture ne sauve pas.
Elle ne promet aucune éternité. Elle permet seulement de comprendre, de transmettre et d’agir. La littérature devient une pratique humaine de connaissance et de partage. Elle conserve ce qui aurait pu disparaître : les expériences singulières, les émotions, les pensées, les luttes et les rencontres. Elle crée un espace où les consciences peuvent se rejoindre.
Cette fonction apparaît déjà dans Mémoires d’une jeune fille rangée, lorsque Beauvoir décrit la littérature comme une nouvelle forme de communion (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 124) :
(…) ils sauvaient du silence toutes ces intimes aventures dont je ne pouvais parler à personne ; entre moi et les âmes sœurs qui existaient quelque part, hors d’atteinte, ils créaient une sorte de communion.
La littérature ne remplace donc pas une vie après la mort. Elle permet une présence plus intense dans la vie présente. Elle ne promet pas un salut extérieur. Elle produit une relation entre des êtres humains.
Le Deuxième Sexe : écrire contre les destins imposés
Cette conception de l’écriture rejoint la démarche du Deuxième Sexe. Beauvoir y applique à la condition féminine le même geste critique que celui qui l’a conduite à l’athéisme. Elle refuse qu’une vérité présentée comme éternelle serve à enfermer les individus dans une place déterminée. Les mythes religieux, les discours philosophiques, les traditions sociales et les représentations culturelles ont souvent contribué à présenter la féminité comme une essence. Beauvoir montre au contraire que les êtres humains sont des existences situées, capables de dépasser ce qui leur est imposé. La formule (Le Deuxième Sexe. II., op. cit., p. 13) : « On ne naît pas femme : on le devient. » exprime cette rupture fondamentale. Comme l’existence humaine n’est pas déterminée par un ordre divin préétabli, l’existence féminine n’est pas déterminée par une prétendue nature féminine.
Dans les deux cas, il s’agit de libérer le devenir.
Une œuvre sans Providence
L’univers beauvoirien est donc un univers sans Providence. Mais il n’est pas un univers sans sens.
Le sens n’existe plus avant l’action humaine. Il naît de l’action humaine. Ses romans, ses mémoires, ses essais et ses récits de voyage montrent des individus confrontés à une liberté difficile : ils doivent choisir, agir, répondre de leurs actes, sans pouvoir se réfugier derrière une justification supérieure. Cette absence de garantie divine n’est pas seulement une perte. Elle est aussi une responsabilité. Parce qu’aucune justice n’est assurée dans un autre monde, les êtres humains doivent construire la justice ici. Parce qu’aucun salut n’est promis après la mort, chaque existence présente acquiert une valeur particulière. Parce qu’aucune vérité n’est révélée une fois pour toutes, il faut chercher, questionner, écrire.
Conclusion
L’athéisme de Simone de Beauvoir n’est pas seulement le refus d’une croyance religieuse : il est une transformation complète de son rapport au monde. L’enfant catholique qui grandit dans l’attente d’une protection divine, qui imagine les anges venant la conduire au Paradis et qui cherche dans les vies de saintes des modèles d’existence, devient une écrivaine qui refuse toute garantie transcendante.
Mais cette rupture ne signifie pas l’effacement de son passé religieux. Les images, les récits et les structures de pensée hérités du catholicisme demeurent présents dans son imaginaire et nourrissent son œuvre. L’athéisme beauvoirien est donc moins une disparition du religieux qu’une métamorphose de ses fonctions. Ce qui était autrefois assuré par Dieu — donner un sens à l’existence, inscrire l’individu dans une histoire plus vaste, protéger contre l’angoisse de la mort — est désormais confié aux humains eux-mêmes.
Le parcours de Beauvoir est ainsi celui d’un passage :
- du ciel vers la Terre ;
- de la révélation vers l’expérience ;
- de la prière vers l’écriture ;
- du salut promis vers l’action présente.
La littérature devient un lieu de compréhension et de transmission. Le voyage devient une manière de rencontrer le réel. L’engagement politique devient une réponse humaine aux injustices du monde. Sans Dieu, le monde ne perd pas son sens. Il change de centre.
Cette évolution explique pourquoi le voyage occupe une place essentielle dans son existence et son œuvre. Beauvoir ne voyage pas pour retrouver des traces du divin. Elle voyage pour découvrir des sociétés, des paysages, des histoires, des individus. À Lourdes, elle découvre moins la puissance miraculeuse d’un sanctuaire que la réalité des corps souffrants. À Ávila, elle ne retrouve pas la mystique de Thérèse : elle éprouve une présence intense au monde sensible. En Chine, elle abandonne les images préconstruites pour rencontrer une réalité historique et humaine. Partout, le même mouvement apparaît : le monde cesse d’être un signe renvoyant à une vérité supérieure ; il devient une réalité à observer, comprendre et transformer.
L’athéisme de Beauvoir n’est donc pas un désenchantement. Il est une autre forme d’attention au monde. Parce qu’il n’existe pas de salut extérieur, chaque existence humaine devient précieuse. Parce qu’il n’existe pas de justice garantie après la mort, les humains doivent construire eux-mêmes les conditions de la justice. Parce qu’il n’existe pas de vérité révélée, il faut chercher, questionner, écrire.
Elle substitue l’écriture à Dieu. Non pas une nouvelle transcendance à une ancienne transcendance, mais une pratique humaine à une garantie divine. L’écriture ne remplace pas Dieu comme une nouvelle divinité. Elle remplace l’attente d’une réponse venue d’ailleurs par une activité humaine : raconter, penser, transmettre. Le sens n’est plus reçu d’un ailleurs céleste. Il se construit ici-bas, dans les livres, les rencontres et les engagements.
L’itinéraire beauvoirien pourrait alors se résumer ainsi : La petite fille qui cherchait le Paradis apprend à habiter la Terre. L’adolescente qui perd Dieu découvre la liberté. L’écrivaine qui refuse toute transcendance construit, par son œuvre, une manière humaine d’affronter la finitude. Et c’est peut-être là que réside la force singulière de son athéisme : il ne ferme pas le monde.
Il l’ouvre.
Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir et l’athéisme », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/34471































