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Contre l’antisémitisme : The Fabelmans VADMC

Contre l’antisémitisme : The Fabelmans 

Non seulement sa mère Mitzi (Michelle Williams) fait une dépression, mais en plus il est harcelé à l’école, parce qu’il est de confession juive. Dans The Fabelmans (2022), Steven Spielberg montre le mécanisme rapide, efficace et presque invisible à qui n’est pas au courant, du harcèlement scolaire. Samuel Fabelman (Gabriel LaBelle), adolescent du New Jersey, déménage brusquement en Californie, car son père, Burt (Paul Dano), ingénieur informatique, a eu une promotion.

Nous sommes dans les années 1960, l’antisémitisme états-unien se porte bien. Rien ne semble avoir changé pour l’antisémitisme ordinaire, dénoncé, par exemple, par le cinéaste Elia Kazan dans Le Mur invisible (Gentleman’ s Agreement) en 1947, et vécu dans son enfance sur la Côte Est par l’acteur Tony Curtis. Il le décrit dans son autobiographie Certains l’aiment chaud ! Et Marilyn (The Making of Some Like It Hot, 2009).

Le harceleur principal de Sammy, Logan Hall (Sam Rechner) est un sportif. Parfait représentant de la pure aryanité, il est grand, découplé, blond, le teint clair. Et il est tout aussi arrogant que n’importe quel soldat nazi, et tout aussi fixé sur le sport que n’importe quel bon hitlérien. Nous sommes loin du gentil sportif, blond et sans cervelle, de Grease (Randal Kleiser, 1978). Logan, lui, s’acharne sur Sammy. 

Ce dernier trouve un peu de réconfort auprès de Monica Sherwood (Chloe East), une jeune fille catholique. Monica, amourachée de Sammy, lui fait découvrir le goût des baisers, dans sa chambre bleue, tapissée de photographies d’idoles à la mode… et de reproductions de Jésus-Christ, sans oublier l’immense crucifix à la tête de son lit, pieusement entouré d’une guirlande électrique rouge, en forme de cœur. L’hilarité le dispute à l’horreur, devant l’intégrisme névrotique de la jeune fille. Plutôt étrange, son personnage s’inscrit dans les pas d’autres jeunes filles catholiques, elles aussi issues de familles catholiques intégristes, telles Penny Pingleton (Amanda Bynes) dans Hairspray (Adam Shankman, 2007), et Bernadette Rostenkowski (Melissa Rauch) dans The Big Bang Theory (2009-2019 pour son rôle). Rappelons que Bernadette finit par former un couple avec Howard Wolowitz (Simon Helberg), de religion juive. Dans The Fabelmans, l’attraction physique n’empêche pas Monica de trouver la famille juive de Sammy bizarre. Là aussi, l’antisémitisme pointe son nez. Et Monica lâche Sammy au bal de promotion, après que celui-ci l’a demandée en mariage. Pas question d’entamer une relation au long cours. Mais est-ce une question d’antisémitisme ? Rien ne permet de l’affirmer.

Quant à Logan, il ne décolère pas contre Sammy, même lorsqu’il se voit comme un dieu du stade, dans le film de fin d’année, tourné par Sammy. Logan voit ses victoires sportives transcendées par les choix de cadrage, donc de points de vue, de Sammy. Logan, face à une image de lui-même exaltante, préfère hurler et menacer Sammy, encore une fois, hors de toute présence d’adultes. Nous retrouvons ici la dichotomie classique entre intellectuel/artiste et sportif. Heureusement, le pouvoir de persuasion de Sammy lui sauve la vie. Il parvient à faire comprendre à Logan qu’il ne se moque pas de lui, au contraire. Logan est devenu une figure héroïque du lycée. Le harceleur, honteux et confus, s’arrête là. Et finit par partir.

Sammy, quant à lui, continue sa route, vers la gloire cinématographique, après une rencontre épique avec John Ford (David Lynch).

Vers sa destinée1.

 

 

1 John Ford, Vers sa destinée (Young Mr. Lincoln, 1939).

 

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Contre l’antisémitisme : The Fabelmans », Voyages autour de mon cerveau, février 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28220

Être une bonne intellectuelle, c’est être une bonne boule à facettes VADMC

Être une bonne intellectuelle, c’est être une bonne boule à facettes

Sous ce titre un brin provocateur, nous souhaitons tracer une métaphore du travail de recherche scientifique, tant au féminin qu’au masculin. Notre choix s’étant porté sur un objet féminin, nous écrirons logiquement cet article au féminin – les chercheurs sont les bienvenus, bien entendu.

Comme la boule à facettes, l’intellectuelle réverbère les autres et leurs réalisations. Elle les fait briller de mille feux : travaux artistiques, intellectuels, artisanaux…

Comme la boule à facettes, l’intellectuelle est solide et compacte. Elle sait se remplir de ce que lui apportent les autres, tout en analysant lesdits travaux.

Comme la boule à facettes, l’intellectuelle n’est pas seule. Elle fait partie d’un tout, non pas de la discothèque, mais du monde de la recherche, qui couvre l’ensemble de la planète. L’intellectuelle est donc une boule à facettes en plein air, qui va régulièrement rejoindre d’autres boules à facettes, soit en présentiel (colloques, journées d’études, séminaires), soit par le biais d’articles (papier et électroniques). Ces réunions ont pour but de faire briller l’univers, pour plus de connaissances, donc pour plus de paix.

Et si nous, boule à facettes-intellectuelle, choisissons de quitter le plafond où nous sommes suspendues pour le sol, c’est pour rejoindre nos camarades les susuwatari (tout le monde, partout, tout le temps), pour suivre la route de la suie, donc de la sérendipité.

Vive donc la recherche, les intellectuelles et les intellectuels !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Être une bonne intellectuelle, c’est être une bonne boule à facettes », Voyages autour de mon cerveau, avril 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/24539

Quelle vérité dans le couple Simone de Beauvoir VADMC

Quelle vérité dans le couple ? Simone de Beauvoir

Au vingtième siècle, le couple d’intellectuel·les formé par les écrivain·es-philosophes-dramaturges-scénaristes Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre s’est uni sur la base du « couple nécessaire » (Beauvoir-Sartre), qui s’autorise des « amours contingentes » (des relations extra-conjugales). Outre la gestion des sentiments des personnes « contingentes », et de possibles forts sentiments amoureux pour celles-ci, comme cela est arrivé à plusieurs reprises pour Beauvoir, qu’en est-il du dit desdites infidélités ?

Pour ce qui est des autres, Beauvoir reconnaît dans La Force des choses (1963), troisième tome de ses mémoires, qu’il y a eu des orages1 :

Nous avions été, Sartre et moi, plus ambitieux ; nous avions voulu connaître des « amours contingentes » ; mais il y a une question que nous avions étourdiment esquivée : comment le tiers s’accommoderait-il de notre arrangement ? Il arriva qu’il s’y pliât sans peine ; notre union laissait assez de place pour des amitiés ou des camaraderies amoureuses, pour des romances fugaces. Mais si le protagoniste souhaitait davantage, des conflits éclataient. Sur ce point, une discrétion nécessaire a compromis l’exactitude du tableau peint dans La Force de l’âge ; car si mon entente avec Sartre se maintient depuis plus de trente ans, ce ne fut pas sans quelques pertes et fracas dont les « autres » firent les frais.

En effet, la ou le partenaire n’est pas qu’un objet sexuel, mais un sujet sentant et pensant. À ce moment-ci de la narration mémorielle, Beauvoir pense à son compagnonnage « contingent » avec l’écrivain états-unien Nelson Algren, qui a été plus qu’une simple expérience viatique franco-américaine.

Beauvoir rappelle également la dichotomie inégalitaire des tromperies2 :

Le mariage traditionnel autorisait l’homme à quelques « coups de canif dans le contrat », sans réciprocité ; à présent beaucoup de femmes ont pris conscience de leurs droits et des conditions de leur bonheur : si rien dans leur propre vie ne compense l’inconstance masculine, la jalousie les rongera et l’ennui.

Le constat est sans appel, d’où l’insistance de Beauvoir quant à l’indépendance financière des femmes et à l’importance du travail féminin hors du foyer. L’écrivaine a déjà utilisé cette métaphore commune dans le chapitre « La femme mariée » de son essai Le Deuxième Sexe (1949)3, et dans son premier volume autobiographique, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), lorsqu’elle parle de son attitude adolescente par rapport au couple4 :

Je n’admettais pas qu’un des deux époux « trompât » l’autre : s’ils ne se convenaient plus, ils devaient se séparer. Je m’irritais que monpère autorisât le mari à « donner des coups de canif dans le contrat ». Je n’étais pas féministe dans la mesure où je ne me souciais pas de politique : le droit de vote, je m’en fichais. Mais à mes yeux, hommes et femmes étaient au même titre des personnes et j’exigeais entre eux une exacte réciprocité. L’attitude de mon père à l’égard du « beau sexe » me blessait. Dans l’ensemble, la frivolité des liaisons, des amours, des adultères bourgeois m’écœurait.

Il est vrai que l’entre-deux-guerres n’a pas beaucoup évolué par rapport à la morale bourgeoise traditionnelle du dix-neuvième siècle. Le patriarcat, avec son indulgence par rapport aux infidélités masculines et sa sévérité par rapport aux infidélités féminines, est bien vivace. La double morale triomphe encore, tant dans les pièces de boulevard (Bernstein remplaçant Feydeau), dans les chansons, les opérettes et au cinéma que dans la vie quotidienne. Des années plus tard, Beauvoir montrera, dans sa nouvelle « La femme rompue » (La Femme rompue, 1968), que ce double standard fonctionne encore et mène au drame, justement pour une bourgeoise au foyer, qui n’a pas terminé ses études de médecine et se retourne totalement dépendante, affectivement et matériellement, de son mari5.

Beauvoir elle-même souligne qu’elle a longtemps biaisé son attachement à Sartre, et le couple qu’ils forment6 :

Je trichais quand je disais : « On ne fait qu’un. » Entre deux individus, l’harmonie n’est jamais donnée, elle doit indéfiniment se conquérir. Cela, j’étais toute prête à l’admettre. Mais une question plus angoissante se posait : quelle était la vérité de cette conquête ? Nous pensions — là-dessus, la phénoménologie nous confirmait dans des convictions beaucoup plus anciennes — que le temps déborde les instants, que les sentiments existent par-delà « les intermittences du cœur » ; mais s’ils ne se maintiennent que par des serments, des conduites et des consignes, ne finissent-ils pas par se vider de leur substance, et par ressembler aux sépulcres blanchis de l’Écriture ? (…) Le malaise que j’en ressentis allait plus loin que la jalousie : par moments, je me demandai si mon bonheur ne reposait pas tout entier sur un énorme mensonge.

L’autrice pose ici la question de la durée du couple, ainsi que de son existence au quotidien, même lorsque, comme Beauvoir et Sartre, il n’habite pas ensemble. En outre, l’écrivaine reconnaît qu’elle s’est déchargée de penser à son couple, sous couvert de communauté d’esprit et de cœur.

Enfin, Beauvoir aborde la question de la transparence dans le couple7 :

Sartre m’était aussi transparent que moi-même : quelle tranquillité ! Il m’arriva d’en abuser ; puisqu’il ne me cachait rien, je me crus dispensée de me poser sur lui la moindre question : je me rendis compte, plus tard, à deux ou trois reprises, que c’était une solution paresseuse. (…)

Cela n’implique pas qu’à mes yeux la sincérité soit pour tout le monde, en tout cas, une loi ni une panacée ; j’ai eu maintes occasions, par la suite, de réfléchir sur ses bons et sur ses mauvais usages. J’ai indiqué un de ses dangers dans une scène de mon dernier roman Les Mandarins. Anne, dont en ce passage j’approuve la prudence, conseille à sa fille Nadine de ne pas avouer au garçon qui l’aime une infidélité ; Nadine, en effet, n’a pas du tout pour dessein d’éclairer le jeune homme : elle souhaite provoquer sa jalousie. Il arrive souvent que parler ne soit pas seulement informer, mais agir ; on triche si, en feignant de n’exercer aucune pression sur autrui, on lui assène une indiscrète vérité. Cette ambiguïté du langage n’interdit pas la franchise ; elle oblige seulement à quelques précautions. Il suffit d’ordinaire de laisser passer un peu de temps pour que les mots perdent leur efficacité ; on peut, avec quelque recul, découvrir de manière désintéressée des faits, des sentiments, dont la révélation immédiate eût constitué une manœuvre ou du moins une intervention.

Sartre a souvent débattu avec moi cette question, et il l’a abordée, lui aussi, dans L’Age de raison. Au premier chapitre, Mathieu et Marcelle, en feignant de « se dire tout », évitent de parler de rien. La parole ne représente parfois qu’une manière, plus adroite que le silence, de se taire. Même au cas où les mots renseignent, ils n’ont pas le pouvoir de supprimer, dépasser, désarmer la réalité : ils servent à l’affronter. Si deux interlocuteurs se persuadent mutuellement qu’ils dominent les événements et les gens sur lesquels ils échangent des confidences, sous prétexte de pratiquer la sincérité, ils se dupent. Il y a une forme de loyauté que j’ai souvent observée et qui n’est qu’une flagrante hypocrisie ; limitée au domaine de la sexualité, elle ne vise pas du tout à créer entre l’homme et la femme une intime compréhension, mais à fournir à l’un des deux — à l’homme le plus fréquemment — un tranquille alibi : il se berce de l’illusion qu’en confessant ses infidélités, il les rachète, alors qu’en fait il inflige à sa partenaire une double violence.

Enfin, aucune maxime intemporelle n’impose à tous les couples une parfaite translucidité : c’est aux intéressés de décider quel genre d’accord ils souhaitent atteindre ; ils n’ont ni droits ni devoirs a priori.

Beauvoir explicite longuement ce qu’implique le choix de la vérité dans le couple, surtout en cas d’infidélité/d’amour contingent, à savoir un jeu de pouvoir envers la personne qui est trompée, et non une volonté de franchise. Dans ce cas, il ne s’agit pas d’aller vers l’autre et d’établir une véritable communication avec elle/lui, mais plutôt de lui faire du mal et d’imposer sa loi.

Cette longue citation entre en résonance avec ce que la psychothérapeute Esther Perel écrit dans Je t’aime, je te trompe8 :

Car la vérité peut aussi être destructrice, et même agressive lorsqu’elle est dévoilée avec un plaisir sadique. J’ai souvent vu l’honnêteté faire plus de mal que de bien, au point que je m’interroge : le mensonge peut-il protéger ?

Une question à laquelle nous vous laissons le soin de répondre individuellement.

 

1 Simone de Beauvoir, La Force des choses I, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 176-177.

2 Idem., p. 176.

3 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe II, Paris, Gallimard, 2000, p. 269.

4 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 263.

5 Tiphaine Martin, « Du Deuxième Sexe à La Femme Rompue : une double écriture féministe ». Maîtrise de Lettres, Langues, Culture, mention Lettres Classiques. Directeur : Professeur Jacques Poirier, Université de Bourgogne, 2006.

6 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 298, 299.

7 Idem., p. 32-33.

8 Esther Perel, Je t’aime, je te trompe, Paris, Pocket, 2019, p. 194.

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Quelle vérité dans le couple ? Simone de Beauvoir », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/17822