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Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie II.

Entendre, apprendre, transmettre

Je vais commencer cette seconde partie par un hommage à mon professeur de musique de collège, monsieur Martin – aucun lien de parenté, juste une fine plaisanterie de temps en temps : « Alors, mademoiselle Martin ? – Oui, monsieur Martin ? – Vous nous jouez quoi à la flûte ? – “Les Chariots de feu”, de Vangelis. » Non pas pour m’avoir obligée, comme toute la classe, à chanter seule depuis ma place chaque chanson apprise par cœur en Sixième puis en Cinquième, ni parce que j’ai eu des très bonnes notes en flûte à bec pendant quatre ans, au vu de mes entrainements quotidiens chez mes parents. Mais pour deux choses :

  1. avoir remis à sa place, pédagogiquement, une… hum… une camarade de Troisième, qui voulait qu’on apprenne une chanson des 2B3 (prononcer « tou bi threeeee »), un de ces horribles « boys band » qui ont fleuri (sic) à la fin des années 90, pile pendant mes années collège. Après avoir dû supporter les Pokémon en primaire, je n’étais pas prête pour une autre vague de médiocrité. Or donc, monsieur Martin nous a expliqué que les « boys band » et les « girls band » étaient fabriqués par type physique, afin de plaire à une pléthore de décérébré·es, de fans, pardon. Et que les chansons étaient calibrées pour plaire à la même foultitude. Mine dépitée de la camarade. Joie intense de moi. Qui, mais si mais si, avait fait l’effort d’écouter, sur le walkman d’amies, une chanson de chaque groupe en question. Je précise également que : a) le paysage musical des années 90 était particulièrement horrible, avec toutes ces chanteuses qui criaient au lieu d’articuler, tous ces groupes pré-fabriqués, d’un côté, et de l’autre, des chanteurs marmonnants leur envie de suicide en se regardant le nombril ; b) que lesdits groupes pré-fabriqués ont brisé des amitiés de maternelle, car il n’était pas question, si j’ai bien compris, d’aimer les trois groupes. Comme pendant la Première Guerre mondiale, il fallait être soit du côté de la Triple Entente, soit du côté de la Triple Alliance. La cour de récréation du collège s’est transformée en guerre des tranchées, jusqu’à ce que le mondial de football de 98 mette tout le monde d’accord.
  2. nous avoir appris, à la fin de la Troisième, à regarder une musique de film. Je m’explique : monsieur Martin avait fait un montage, sur une VHS, d’extraits d’Indiana Jones, de Star Wars et de Rambo. Il nous a projeté plusieurs fois ces extraits, sur la télévision roulante du collège, en nous faisant écouter l’arrivée du thème du héros, par exemple, qui précède/accompagne l’action. Ou comment le thème d’amour se mêle et remplace le thème du héros.
  3. oui je sais, ça fait trois choses, et alors ? Dans le picon-citron de Marius, il y a bien quatre tiers. Bon, je reprends : nous avoir/m’avoir fait découvrir, entre autres, le continent irlandais, grâce aux chansons des Cranberries : « Zombie », « Just my imagination », « In the Ghetto » ; et grâce à un des spectacles de River Dance, dont je ne suis toujours pas sortie, plus de trente ans après. Et pour m’avoir fait découvrir que John Lennon était aussi un chanteur tout seul, qui avait composé cet hymne pacifiste qu’est « Imagine ».

Merci, monsieur Martin !

Avant les chansons et les musiques au collège, il y a eu celles en Maternelle (sic et re-sic pour le sexisme de cette appellation) et en Primaire. Dans mes toutes premières années de scolarité, j’ai appris, dont je me souviens : « Hérisson », « Nage, nage », « Bel escalier », « Petit Sapin », « Flocon papillon », d’Anne Sylvestre ; « Par les prés, par les bois », « Toi mon petit âne », de Raymond Fau ; « Petrouchka » et « Une fleur m’a dit », de Mannick ; « Un petit hamster », de Jo Akepsimas. Puis, en Primaire (sic et re-sic pour le côté « primitif » de cette appellation) : en CE1, mon institutrice, Nelly, nous avait fait écouter Piccolo & Saxo. Je m’étais alors drapée dans un sentiment – secret, je l’espère a posteriori -, de supériorité, car je connaissais ce conte musical depuis toute petite, ainsi que deux de ses suites, Passeport pour Piccolo & Saxo (mon favori), Piccolo & Saxo et le cirque Jolibois (bof au niveau de l’histoire, et puis, le cirque qui maltraite les animaux, sans façon !). En CM1, Jean-Paul, décharge de mon instituteur Francis et mari de Nelly, nous avait fait apprendre : « Santiano » et « Le Petit Âne gris » (non, je ne pleure pas), d’Hugues Aufray ; « Fye-Faye » (un crapaud qui « jouait du banjo ») ; « Les filles de Redon ». En CM2, Claudine, décharge de Francis, nous avait fait apprendre « San Francisco », de Maxime Le Forestier. Que de très bons souvenirs.

Ce qui m’amène, naturellement, aux spectacles de l’école. J’ai parlé, dans ma première partie d’article, du spectacle de Moyenne Section, à partir du Magicien des couleurs.

Quand j’étais en primaire, en CP puis au CE2, mon institutrice (la même), Jo, nous avait fait écrire des poèmes en vers libres : 1) rêves d’escaliers et d’échelles ; 2) la violence. Puis, un comédien était venu à l’école pour nous faire travailler ces poèmes et on avait fait un spectacle à la fin de l’année, dans la salle de répétition, en bas de notre école.

En CM1-CM2, Jean-Paul, la décharge de Francis, nous a fait apprendre des poèmes (Prévert et autres) et on a fabriqué un spectacle de poésie, que l’on a fait devant nos parents dans une salle de l’École normale d’Auxerre, non loin de notre école primaire.

En CM2, Francis nous a fait adapter un conte sénégalais, « Bakari » : on a transformé le conte en pièce de théâtre, puis on a peint les décors sur de grands draps blancs, puis nos mères et grands-mères ont cousu nos costumes. Puis, on a répété et on a joué, dans la « salle de théâtre » de l’École normale d’Auxerre. J’incarnais une partie du héros, joué par trois d’entre nous : Justine, une élève de CM1 (classe double), moi, Noëllie, une amie de CM2. Je faisais la partie où Bakari, rejeté par les villageois·es, trop trouillard·es pour combattre le monstre à trois têtes qui terrorisent leur village, part rencontrer trois marabouts, qui vont lui donner un conseil ou une amulette. En échange, Bakari leur donne un lingot d’or. Ces fichus lingots étaient trois ballons de hand-ball, entourés de papier doré, que je portais dans un sac de jute. Certes, j’étais grande et j’avais quelques muscles, mais c’était lourd. Est-ce pour cela que j’ai vibré, très très longtemps après, au Train sifflera trois fois ?

Je tiens d’autant plus à raconter tous ces souvenirs de Primaire que Jo, Nelly et Francis sont aujourd’hui décédés. Ils me manquent.

Les musiques héritées

Passons maintenant à la maison, à la famille. Comme pour la télévision et les films, il y a ma grand-mère maternelle et mes parents. Chez ma grand-mère, il y a une France qui s’étend des années 1930 aux années 1960 :

  • Fernand Raynaud, un 45T et un 33T de sketchs ;
  • Les Compagnons de la chanson, en vinyle ;
  • Jacques Lantier, en vinyle  ;
  • Les Frères Jacques, en vinyle ;
  • la bande originale du Bal, d’Ettore Scola, en vinyle  ;
  • Gilbert Bécaud, en vinyle et en CD, sa Bécaulogie ;
  • La Valse des patineurs, d’Émile Waldteufel, en vinyle tout petit ;
  • Sur un marché persan, de Ketelbey, en vinyle ;
  • le coffret vinyle 33T Pleins feux sur Franck Pourcel.

De ce coffret, je me souviens de : « La chanson de Lara », Sibelius, « Chariot ». J’ai mis des années à trouver son interprète, Petula Clark, mais j’ai réussi, quand j’étais étudiante à Paris, grâce à l’émission de Pierre Lescure et Dominique Besnehard sur les années 60. J’étais très heureuse.

Il y a aussi le duo Stone et Charden, via « Le prix des allumettes », entendu à Fa Si La Chanter. Comme j’avais adoré cette chanson, ma grand-mère, me gâtant comme toujours (oui, et alors ? des jaloux dans la salle ?), m’a offert la K7 audio de tubes de Stone et Charden, que j’ai retrouvé il y a peu en CD, en une bouffé de bonheur. Marcel P., c’est toi là-bas dans le noir ?

Chez mes parents, le paysage change complètement. Il est beaucoup plus marqué par les années 1960-1990 et par une ouverture internationale, en CD et en vinyle :

  • Anne Sylvestre et son répertoire adulte ;
  • Bruce Springsteen, Born in the USA ;
  • Renaud ;
  • Yves Simon ;
  • Maxime Le Forestier ;
  • Françoise Hardy ;
  • Marie Laforêt ;
  • Cat Stevens ;
  • la bande originale du Lauréat, portée par Simon & Garfunkel ;
  • Gene Vincent ;
  • Eddie Cochran ;
  • Jacques Higelin, Tombé du ciel, surtout ;
  • Georges Brassens ;
  • Boby Lapointe ;
  • Vivaldi et son Concerto pour mandoline en ut majeur, RV 425, subi mis à chaque Noël.

Pour ce qui est de Cat Stevens, Gene Vincent et Eddy Cochran, en vinyle, je les ai écoutés et réécoutés à l’adolescence, en faisant des parties de solitaire sur le PC de mon père, ou en faisant du repassage, dans le bureau de mon père donc.

Ma musique à moi-je

Bon, maintenant, ma musique à moi-je, en vinyle, en K7, puis en CD :

  • Anne Sylvestre, côté Fabulettes ;
  • Imbert et Moreau ;
  • Mannick ;
  • Jo Akepsimas ;
  • Pierre Lozère (vu en concert à la bibliothèque musicale d’Auxerre, joie !) ;
  • Henri Dès ;
  • Raymond Fau ;
  • une K7 de La Flûte enchantée (le petit ménestrel) ;
  • un 45T de l’histoire de Peter et Elliot le dragon.
  • un coffret CD de La Flûte enchantée et celui des Nozze di Figaro, pour mes dix ans, en même temps qu’un poste radio-cd-k7, couleur bleu nuit, que j’ai gardé jusqu’en 2007, date de mon départ pour l’université Paris VII en Master 2, puis en thèse, pendant mes trois années à la Cité Internationale Universitaire, à la Maison de la Suède, puis trois mois au Kremlin-Bicêtre, puis six mois d’Erasmus à Bologne, puis retour au Kremlin-Bicêtre ;
  • coffret vinyle illustré de Pierre et le Loup, chez Duculot ;
  • Les Lettres de mon moulin, par Fernandel ;
  • Piccolo & Saxo, comme expliqué plus haut.

Bref, j’ai une enfance terrible (au sens Johnny Hallyday du terme), comme vous pouvez le constater.

Pendant mon adolescence, il y a eu les CD empruntés à la bibliothèque municipale d’Auxerre, la Jacques Lacarrière :

  • Claude François ;
  • Charles Trenet ;
  • Françoise Hardy 89 ;
  • Jane Birkin ;
  • Pierre Dac ;
  • Les Maîtres du mystère ;
  • les livres audio : La Mariée était en noir, La Nuit du renard ;
  • Fellag ;
  • Offenbach.

J’ai découvert Offenbach sur ARTE, par Orphée aux Enfers, version Marc Minkowski. Étudiant le latin depuis la Cinquième et attendant d’être en Troisième pour commencer enfin le grec ancien, j’ai évidemment adoré la parodie du mythe antique d’Offenbach et de ses librettistes. J’ai continué mon exploration du monde d’Offenbach par La Belle Hélène (youpi, l’opéra-bouffe a donné son nom à la glace !) et Les Contes d’Hoffman, puis par un CD regroupant Les Dames de la Halle, Pomme d’Api et Monsieur Choufleuri. Aujourd’hui encore, je continue à découvrir l’œuvre d’Offenbach avec ravissement, après avoir appris deux trois choses sur sa vie son œuvre sur France musique, au début des années 2000, dans l’émission du regretté Benoît Duteurtre, « Étonnez-moi Benoît ».

Il faut que j’ajoute aussi que mes débuts avec Charles Trenet ont été compliqué. En effet, monsieur Martin, mon professeur de musique de collège, quand j’étais en sixième, nous a fait apprendre comme première chanson « Je chante », soit l’histoire d’un suicide. Je m’étais dit, en mon for intérieur, que les cours de musique allaient être bien ennuyeux et bien sombres. Et que je n’allais certes pas écouter autre chose de Trenet. Comme je vous l’ai dit au début de cet article, j’ai adoré mes cours de musique. Quant à mon écoute de Trenet, elle est devenue virale pendant mon année de Cinquième (ou de Quatrième, je ne sais plus). En effet, à Fa Si La chanter, une des chansons à découvrir était « Boum ». Et là, j’ai tout de suite accroché, et je suis allée emprunter un CD de Trenet à la discothèque municipale. C’est là que mon long compagnonnage avec Trenet et ses chansons a commencé. Ceci étant dit, j’ai toujours du mal avec « Je chante ».

Par contre, sa naissance à Narbonne, où je suis allée pendant dix ans et plus avec mes parents en vacances, l’été ou à l’automne, a fortement plaidé en sa faveur. Ainsi, quand j’ai entendu « La Mer » pour la première fois, j’ai tout de suite visualisé ce dont il parlait. Parce que quand on est au-dessus de Narbonne-Plage, sur la colline, et qu’on voit la mer, c’est bien une mer avec « reflets d’argent/le long des golfes clairs », comme dans la chanson de Trenet. Ce n’est pas la mer pailletée d’or comme à Capri, quand j’y suis allée en 2011, quand j’étais en Erasmus à Bologne. Effectivement, tout autour de Narbonne, dans la campagne, il y a aussi ces étangs dont Trenet parle dans « La Mer ». Adolescente, je n’ai pas pris « La Mer » comme une chanson ultra célèbre, de toute façon, je ne le savais pas, mais vraiment comme une chanson locale, régionale, d’un coin aimé.

Sans surprise, Trenet est devenu mon chanteur favori, à partir de ce moment-là. Je n’ai jamais trouvé, dans la musique de mon adolescence, un·e artiste qui me convienne, puisque j’étais, sinon, coincée entre les artistes commerciaux fabriqués à la chaîne (voir plus haut), les chanteuses à la voix en sirène d’alarme et les dépressifs marmonnants, pompeux et nombrilistes adoubés par France Inter, Télérama et Les Inrockuptibles. Le côté fabrication commerciale d’artistes m’a, cependant, permis de ne pas être trop surprise par les émissions de télé-réalité du début des années 2000, puisque c’était une logique similaire.

Ce qui me rappelle une autre forme de souffrance sonore : la « musique » dans les supermarchés. J’ai entendu tous ces tubes en CD quand j’étais étudiante à Paris. Tout cela est dû à mon écoute, en 2008, d’une émission de France Inter sur la musique en Mai 68. Dans cette émission, j’avais retrouvé, heureusement pour moi, la chanson « California Dreamin’ » que j’avais entendue dans Three Times de Hou Hsiao-hsien et que je cherchais depuis. Après avoir écouté cette émission, j’ai emprunté un super coffret de musiques des années 60 à la Médiathèque musicale à Paris. Et je me suis dit que j’allais continuer mon exploration musicale des tubes de la musique populaire dans les années 70, 80, 90, 2000. Ce que j’ai fait. Quand j’en suis arrivée aux années 80, je me suis aperçue à ma grande horreur que je connaissais toutes les paroles de quasiment tous les tubes que j’entendais dans les coffrets que j’avais empruntés. Gloups. Vite, une cure de Maurice Chevalier ! (Autre découverte d’adolescence.)

Par contre, je ne me souviens aucunement des musiques qui passaient dans les boums auxquelles j’ai assisté, soit à la fin des voyages scolaires de primaire et de collège : en CM1 à Saint-Aignan, dans le Morvan ; en CM2 à Six-Fours ; en Sixième à Super-Besse ; en Cinquième à ? (classe de neige), soit chez une amie, M., à la fin de notre année de CM2. Juste le souvenir de mon incapacité à danser. Ceci dit : 1) en CM1, j’ai pris plaisir à observer mes ami·es et camarades danser ; 2) en CM2, à Six-Fours, j’ai finalement dansé, grâce à mes amies, qui se sont relayées pour m’encourager ; 3) en Sixième, je me suis vaguement dandiné cinq minutes ; 4) en Cinquième, j’ai dansé un slow (oui, je suis une dinosaure) avec un ami de maternelle, A. Pour ce qui est de la boum de fin de CM2, chez M., elle a été gâchée par les histoires d’amours contrariées des uns et des autres – sauf moi, au-dessus de la mêlée. Conclusion : ma danse à moi passait ailleurs, par la danse contemporaine.

Quittons le terrain de proximité pour partir, brièvement, à la radio : tant enfant qu’adolescente, je n’écoutais pas beaucoup la radio. Mes petits-déjeuners, en compagnie de mon père, étaient rythmés par les infos et la météo de Jacques Kessler, sur France Inter. C’est à ce moment-là que j’ai appris le décès de Roald Dahl, un de mes écrivains favoris, depuis que j’avais appris à lire avec Le Doigt magique. Mes céréales ont eu un drôle de goût, tout d’un coup. Bien plus amusante était l’écoute, chaque dimanche en fin de matinée, de l’émission humoristique « Rien à cirer ». Je me souviens, je l’écoutais avec mes parents dans le salon : Laurent Gerra, Anne Roumanoff, Virginie Lemoine, Patrick Font, Jean-Jacques Vannier, Jacques Ramade… et Laurent Ruquier en maître d’œuvre… et un des génériques de l’émission était signé…. Charles Trenet ! Autrement, je me suis mise à France Culture à partir du lycée, comme je l’ai raconté ailleurs , mais uniquement le week-end et pendant les vacances scolaires, bien entendu.

Les musiques imagées

Dernier aspect de mon rapport à la musique, l’écran. Soit la musique de film, écoutée pour retrouver un film, et/ou pour elle-même.

Par exemple : une musique ample, lyrique. Et je vois tout de suite une place italienne écrasée de soleil, avec une église au bout. Puis j’entends la voix de Jean Debucourt (de la Comédie française), parlant à son prêtre favori, Don Camillo (Fernandel), de ses démêlés éternels avec le maire communiste du village, Peppone (Gino Cervi). Un sifflement joyeux : des gendarmes du sud de la France. Une chanson joyeuse et énergique : la fille d’un des gendarmes, qui danse avec ses amies et ses amis, dans un bar de Saint-Tropez.

Le Concerto pour mandolines de Vivaldi dont j’ai parlé il y a quelques pages : L’Enfant sauvage, de Truffaut. Le Concerto pour flautino de Vivaldi : le même film, et sa citation, par cette musique classique, dans Le Pornographe, de Bonello. Des bruits de balles de tennis : Les Vacances de M. Hulot, de Tati. Comment ça, je triche ? Même pas vrai. « Le Grand Choral » de Georges Delerue pour La Nuit américaine, de Truffaut : la chair de poule, la gorge serrée par l’émotion. Le flamboyant Concerto flamand de Maurice Jaubert, ré-enregistré pour La Chambre verte, de Truffaut : idem.

Un groupe de voyous, leurs donzelles, un juge et son épouse, égarés là par la jalousie de leur chauffeur : « Comme de bien entendu », morceau d’anthologie dansé et chanté dans Circonstances atténuantes, de Jean Boyer. Autre comédie de Jean Boyer, Nous irons à Paris, avec « À la mi-août », entonnée par Ray Ventura et son orchestre dans une grange languedocienne, en compagnie de… chut, il ne faut pas le dire, nous sommes sur Radio X, radio clandestine.

Une place ensoleillée, dans l’ouest de la France. Où plutôt non, je préfère le début : un pont transbordeur, autre que celui, marseillais, de Pagnol. Sur ce pont glissant, des camions. La musique du début du film continue. Mais elle s’adapte subtilement aux mouvements des camionneurs, qui s’étirent et font sortir les femmes des camions. Puis, tous et toutes s’étirent encore, puis… se mettent à danser. Jacques Demy, Michel Legrand, les troupes nord-américaines de danseurs et danseuses : Les Demoiselles de Rochefort.

Une salle de bal, en France, à différentes époques, avec le glissement temporel grâce au sublime thème de Vladimir Cosma : Le Bal, d’Ettore Scola. Et toutes les autres musiques du film, sauf les allemandes (période de l’Occupation), et sauf « T’es Ok », à la fin, parce que c’est une chanson horriblement bête.

De là, je passe naturellement à « Parlami d’amore Mariù », citée dans Le Bal, qui est une scène forte en douceur de Ces hommes, quels mufles !, de Mario Camerini. Réalisé en 1932, sous le fascisme, ce film n’a rien d’un film de propagande. Il raconte une histoire sentimentale dans l’Italie populaire de son temps (voir notre article ici).

Terminons ce très bref tour d’horizon de mes listes musicales filmiques par quelque chose de plus rythmé, à savoir la reprise, en mode électro, de « A far l’amore comincia tu », de Raffaella Carrà, dans La Grande Bellezza, de Paolo Sorrentino. Pas besoin de dialogues pour faire ressortir le vide de ces gens riches, très riches, à Rome, dans la seconde décennie du vingt-et-unième siècle.

Hum… non, c’est trop triste. Alors, je conclus par un chant solidaire, entonné par des êtres qui ont envie de porter secours à leur prochain, sous l’égide… d’Euripide : je parle, comme de bien entendu, de « SOS Société » (en VF) au début de Bernard et Bianca, des Studios Disney. Les souris déléguées de chaque pays se lèvent et chantent, sous la photo du fondateur de la société en question, la souris Euripide. Je m’interroge encore sur ce beau, mais très étonnant, choix de patronnage – peut-être déjà présent dans le roman de Margery Sharp, The Rescuers (1959).

D’ici la prochaine étape de mon palimpseste personnel, je vous souhaite beaucoup de curiosité, de découvertes, d’enchantements, de réflexion. À vous les studios !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie II. », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32826

Un drôle de Pygmalion : M. Rochester VADMC

Un drôle de Pygmalion : Edward Rochester

Bien entendu, ils n’auraient jamais dû se rencontrer. Elle la glace (semble-t-il), lui le feu. Il est de taille moyenne et large d’épaules, elle est petite et maigre. Il est propriétaire terrien, elle est préceptrice. Il a beaucoup vécu, elle sort d’un orphelinat. Il est tourmenté, elle est introvertie. Ils ont une vingtaine d’années de différence. Ah si, ils ont en commun un caractère bien trempé, et ni l’un ni l’autre ne sont beaux.

L’orphelinat, où l’Anglaise Jane a vécu depuis l’âge de dix ans, placée par sa tante par alliance, est devenu un lieu tranquille depuis que l’infâme Brocklehurst, le gestionnaire, a été remercié par le comité de gestion de l’orphelinat, suite aux nombreuses morts, consécutives d’une épidémie de typhus, due à la malnutrition et au manque d’hygiène. Elle, Jane, aurait d’ailleurs pu y rester toute sa vie, d’élève devenue professeure, y coulant une vie paisible de célibataire indépendante financièrement.

Mais… mais son ancienne professeure et désormais directrice de l’orphelinat, Miss Temple, se marie, et part au-delà des collines avec son mari. Et Jane Eyre a envie, elle aussi, de découvrir le vaste monde. À dix-huit ans, elle postule pour un emploi de préceptrice. Elle en obtient un au manoir de Thornfield, loin, très loin de l’orphelinat, et non loin d’une petite ville de province. Enfin, du changement !

Elle tombe bien. La gouvernante du manoir, Madame Fairfax, est une douce veuve âgée. Son élève, Adèle, est une Française d’une dizaine d’années. Elle est la fille naturelle du propriétaire du manoir, Monsieur Rochester, absent depuis de longues semaines, et d’une danseuse française, Céline Warens, décédée. Jane vit alors dans une communauté presque exclusivement féminine, à part quelques domestiques mâles, ce qui ne la change guère de l’orphelinat. Cependant, elle a plus de liberté de mouvement, elle voit un peu plus de monde, elle peut contempler l’horizon depuis le toit du manoir, et peut se rendre de temps à autre en ville.

La pulsion viatique est forte chez Jane, à rebours de ce qui est alors enseigné aux filles, en pleine ère victorienne. Rappelons tout de même qu’en Angleterre, les voyageuses solitaires sont déjà plus nombreuses que leurs consœurs françaises (cf. Sylvain Venayre, « Au-delà du baobab de Mme Livingstone. Réflexions sur le genre du voyage dans la France du XIXe siècle. », Voyageuses, Clio, n°28, 2008, p. 99-120, p. 104-105).

L’autrice du roman Jane Eyre, paru en 1847, Charlotte Brontë, renverse alors le cliché de la rencontre romantique de type Willoughby-Marianne dans Raison et Sentiments (Jane Austen, Sense and Sensibility, 1811). Ce n’est pas Jane qui tombe à la renverse presqu’aux pieds d’un bel et sombre inconnu, comme Marianne devant le très charmant (mais finalement infâme) Willoughby (Jane Austen, Raison et sentiments, Paris, 10/18, 1995, p. 45. Traduction Jean Privat). C’est au contraire un cavalier qui tombe de son cheval, qui lui-même a glissé sur le verglas hivernal de la route (Charlotte Brontë, Jane Eyre, New York, Bantam Book, 1981, p. 104-107).

Brontë inverse ici les normes de genre. Pilot, le chien du cavalier, heureusement, n’a rien, tout comme le cheval, qui se rétablit rapidement sur ses pattes. Jane aide le cavalier, maugréant, à se relever et à remonter à cheval. La timidité de Jane reçoit très bien la rudesse du cavalier, plus que s’il avait été gracieux et poli, voire tenté de flirter. Il s’éloigne, elle repart. Fin de l’épisode. Fin du roman ?

Non, bien sûr, car ledit cavalier n’est autre que Monsieur Rochester, Edward de son prénom. Il va jouer au Pygmalion avec Jane, pendant et après la convalescence de sa cheville foulée, ce dont elle est ravie – Jane, pas la cheville (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 136-137 ; 146) :

(…) he liked to open to a mind unacquainted with the world glimpses of its scenes and ways (I do not mean its corrupt scenes and wicked ways, but such as derived their interest from the great scale on which they were acted, the strange novelty by which they were characterised); and I had a keen delight in receiving the new ideas he offered, in imagining the new pictures he portrayed, and following him in thought through the new regions he disclosed, never startled or troubled by one noxious allusion.

The ease of his manner freed me from painful restraint: the friendly frankness, as correct as cordial, with which he treated me, drew me to him. I felt at times as if he were my relation rather than my master: yet he was imperious sometimes still; but I did not mind that; I saw it was his way. So happy, so gratified did I become with this new interest added to life, that I ceased to pine after kindred: my thin crescent-destiny seemed to enlarge; the blanks of existence were filled up; my bodily health improved; I gathered flesh and strength. (…) I had more colour and more flesh, more life, more vivacity, because I had brighter hopes and keener enjoyments.

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Jane Eyre, Librairie Hachette et Cie,, 1854, p. 172-173. Traduction de Mme Lesbazeilles-Souvestre) :

(…) il aimait à montrer quelques scènes du monde à un esprit qui ne connaissait rien de la vie, il ne me mettait pas sous les yeux des actes mauvais et corrompus ; mais il me parlait de choses pleines d’intérêt pour moi, parce qu’elles avaient lieu sur une échelle immense et qu’elles étaient racontées avec une singulière originalité. J’étais heureuse lorsqu’il m’initiait à tant d’idées neuves, qu’il faisait voir de nouvelles peintures à mon imagination, et qu’il révélait à mon esprit des régions inconnues ; il ne me troublait plus jamais par de désagréables allusions.

Ses manières aisées me délivrèrent bientôt de toute espace de contrainte ; je fus attirée à lui par la franchise amicale avec laquelle il me traita. Il y avait des moments où je le considérais plutôt comme un ami que comme un maître ; cependant quelquefois encore il était impérieux, mais je voyais bien que c’était sans intention. Ce nouvel intérêt ajouté à ma vie me rendit si heureuse, si reconnaissante, que je cessai de désirer une famille ; ma destinée sembla s’élargir ; les vides de mon existence se remplirent ; ma santé s’en ressentit, mes forces augmentèrent.

Le corps suit l’épanouissement du mental. Jane a cependant été un peu effarouchée par l’abrupt cordialité de Rochester, elle si habituée à être foulée aux pieds de plus puissant qu’elle, sans oublier son éducation rigidement genrée à l’orphelinat. Rochester la rassure (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 129) :

(…) but, in time, I think you will learn to be natural with me, as I find it impossible to be conventional with you; and then your looks and movements will have more vivacity and variety than they dare offer now. I see at intervals the glance of a curious sort of bird through the close-set bars of a cage: a vivid, restless, resolute captive is there; were it but free, it would soar cloud-high.

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 165) :

Mais bientôt, je l’espère, vous apprendrez à être naturelle avec moi, parce qu’il m’est impossible de ne pas l’être avec vous ; alors vos mouvements et vos regards seront plus vifs et plus variés. Quelquefois, vous jetez autour de vous un coup d’œil curieux comme celui de l’oiseau qui regarde à travers les barreaux de sa cage ; vous ressemblez à un captif remuant, résolu, qui, s’il était libre, volerait jusqu’aux nuages (…).

Les propos de Rochester sont programmatiques, comme souvent dans les fictions. Nous retrouverons l’image de l’oiseau Jane plus tard dans le récit, après avoir lu en rêvant avec Jane, dans la scène inaugurale du roman, L’Histoire des oiseaux britanniques, de Bewick.

Donc, me direz-vous, tout va bien ? Rochester forme intellectuellement son employée, qu’il considère de plus en plus comme une amie. Il lui raconte ainsi comment il a recueilli Adèle. Jane, de son côté, sans oublier leur différence sociale, ne se gêne pas pour taquiner son maître, ni pour le contredire, tout en appréciant le mouvement et l’animation que la présence de Rochester met dans le manoir (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 101), puisque :

It is in vain to say human beings ought to be satisfied with tranquillity: they must have action; and they will make it if they cannot find it. Millions are condemned to a stiller doom than mine, and millions are in silent revolt against their lot. Nobody knows how many rebellions besides political rebellions ferment in the masses of life which people earth. Women are supposed to be very calm generally: but women feel just as men feel; they need exercise for their faculties, and a field for their efforts, as much as their brothers do; they suffer from too rigid a restraint, too absolute a stagnation, precisely as men would suffer; and it is narrow-minded in their more privileged fellow-creatures to say that they ought to confine themselves to making puddings and knitting stockings, to playing on the piano and embroidering bags. It is thoughtless to condemn them, or laugh at them, if they seek to do more or learn more than custom has pronounced necessary for their sex.

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 130) :

Il est vain de dire que les hommes doivent être heureux dans le repos : il leur faut de l’action, et s’il n’y en a pas autour d’eux, ils en créeront ; des millions sont condamnés à une vie plus tranquille que la mienne et des millions sont dans une silencieuse révolte contre leur sort. Personne ne se doute combien de rébellions en dehors des rébellions politiques fermentent dans la masse d’êtres vivants qui peuplent la terre. On suppose les femmes généralement calmes : mais les femmes sentent comme les hommes; elles ont besoin d’exercer leurs facultés, et comme à leurs frères, il leur faut un)hamp pour leurs efforts. De même que les hommes elles souffrent d’une contrainte trop sévère, d’une immobilité trop absolue. C’est de l’aveuglement à leurs frères plus heureux de déclarer qu’elles doivent se borner à faire des puddings, à fricoter des bas, à jouer du piano et à broder des sacs.

Jane/Charlotte Brontë souligne l’égalité des êtres humains (human beings) et l’injustice d’une éducation genrée qui restreint la moitié de l’humanité à des actions minuscules. Elle, Jane Eyre, n’a pas envie d’une existence morne.

À Thornfield, depuis l’arrivée de Rochester, elle est exaucée amplement. Jane sauve Edward, une fois de plus, de l’incendie de sa chambre. Puis, elle soigne volontiers un de ses invité·es quand, croit-elle, il est attaqué par une servante du manoir, Grace Poole. Que, dans sa grande bonté, Rochester ne renvoie pas. Là, un lecteur et une lectrice modernes froncent leurs sourcils et regardent Rochester, blâme interrogateur fiché au fond des yeux, un peu plus violemment  que Jane, qui médite sur ce mystère : que s’est-il donc passé entre Poole et lui pour que des tentatives de meurtre, sur lui, puis sur son invité, ne soient pas suffisantes pour un renvoi et/ou un appel à la police locale ? Les torts seraient-ils partagés ? Que s’est-il vraiment passé ?

Mais tout cela est vite effacé, car une gitane rassure Jane : Poole est inoffensive. Par contre, hum… est-ce que Jane ne serait pas un peu trop rationnelle, avec des principes un brin rigides, comme l’indiquent ses yeux et les traits de son visage ? La physiognomonie de la devineresse semble bien poussée à Jane, toujours méfiante vis-à-vis des nouvelles connaissances, ayant été à trop dure école dans son enfance, d’abord chez la veuve de son oncle, puis dans ses premières années à l’orphelinat. C’est alors que la gitane interrompt sa tirade, importunée par le regard pénétrant de Jane. Stupeur ô surprise, le maître de maison s’amuse aux dépends de ses invité·es. Et d’une de ses employé·es, qu’il a prié d’assister aux réceptions qu’il donne alors. Et, donc, à la cour qu’il fait à une belle jeune fille de son rang, Miss Blanche Ingram.

Belle, certes, elle l’est. Grande, fine, élégante, oui, en effet. Mais… non mariée à vingt-cinq ans, malgré toutes ces qualités ? Il est vrai qu’elle n’est pas riche. Et qu’elle est hautaine. Et méprisante avec Jane. Blanche profite d’ailleurs de sa présence pour régler ses comptes avec ses anciennes préceptrices, toutes des incapables selon elle. Blanche est également peu sensible. Et mesquine avec ses pairs. Et… bref, Charlotte Brontë peint Blanche Ingram petit à petit, par ses actions et ses discussions, de telle façon que la lectrice et le lecteur soient ulcérés, une fois de plus, par les mauvaises rencontres et les mauvais traitements auxquels Jane est confrontée, de part sa position sociale subalterne. En outre, un nouveau lien avec Raison et Sentiments s’impose : comme l’héroïne Elinor, Jane souffre aussi de voir son aimé amoureux d’une jeune fille qui lui est moralement et intellectuellement inférieure. Et qui ne l’aime pas tant que cela.

Décidément, Rochester est vraiment un type bizarre, lui qui dit que Jane est son amie, de la laisser exposée aux moqueries blessantes de sa future épouse. Car oui, Jane ne s’y trompe pas : Rochester est amoureux de Blanche. Qui, d’après les déductions de Jane, est flattée, pas mécontente de mettre la main sur un beau parti, ce qui est logique selon les normes genrées en vigueur à cette époque, mais certainement pas amoureuse.

Amoureuse, Jane l’est. Pas tant, ou pas seulement, parce que Rochester lui a ouvert l’esprit sur bien des sujets, parce que ses traits rudes ne lui déplaisent pas, parce qu’elle apprécie leurs discussions et leurs moqueries réciproques. Elle le plaisante sur sa beauté moindre que celles d’autres hommes et son caractère fort peu amène, lui l’appelle « elfe » (elfish), « fée » (fairy), « feu follet » (blue ignis fatuus light), « Petite railleuse ! Enfant des fées et des hommes » (mocking changeling — fairy-born and human-bred). Il l’accuse dès le début de l’avoir fait tomber de cheval, avec ses amis les « hommes en vert » (men in green), les lutins. Tout cela est dans le ton des comédies shakespeariennes, surtout Le Songe d’une nuit d’été (Midsummer Night’s Dream, 1600), dans une malice et une vivacité stylistique qui se retrouvent dans les comédies hollywoodiennes des années 1930. Jane aime aussi Rochester parce qu’il la traite en égale, malgré leur différence de situation (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 239) :

I grieve to leave Thornfield: I love Thornfield:- I love it, because I have lived in it a full and delightful life, — momentarily at least. I have not been trampled on. I have not been petrified. I have not been buried with inferior minds, and excluded from every glimpse of communion with what is bright and energetic and high. I have talked, face to face, with what I reverence, with what I delight in, — with an original, a vigorous, an expanded mind. I have known you, Mr. Rochester; and it strikes me with terror and anguish to feel I absolutely must be torn from you for ever. I see the necessity of departure; and it is like looking on the necessity of death. (…) Do you think, because I am poor, obscure, plain, and little, I am soulless and heartless? You think wrong! — I have as much soul as you, — and full as much heart! And if Godhad gifted me with some beauty and much  wealth, I should have made it as hard for you to leave me, as it is now for me to leave you. I am not talking to you now through the medium of custom, conventionalities, nor even of mortal flesh; — it is my spirit that addresses your spirit; just as if both had passed through the grave, and we stood at God’s feet, equal, — as we are!

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 59-60) :

Oui, je suis triste de quitter Thornfield, m’écriai-je ; j’aime Thornfield ; je l’aime, parce que, pendant quelque temps, j’y ai vécu d’une vie délicieuse ; je n’ai pas été foulée aux pieds et humiliée ; je n’ai pas été ensevelie avec des esprits inférieurs ; on ne m’a pas éloignée de ce qui est beau, fort et élevé ; j’ai vécu face à face avec ce que je révère et ce qui me réjouit ; j’ai causé avec un esprit original, vigoureux et étendu; je vous ai connu, monsieur Rochester; et je suis frappée de terreur et d’angoisse en pensant qu’il faut m’éloigner de vous pour toujours ; je vois la nécessité du départ, et c’est comme si je me voyais forcée de mourir. (…) croyez-vous que parce que je suis pauvre, obscure, laide et petite, je n’aie ni âme ni cœur ? et si Dieu m’avait faite belle et riche, j’aurais rendu la séparation aussi rude pour vous qu’elle l’est aujourd’hui pour moi ! ce n’est plus la convention, la coutume, ni même la chair mortelle qui vous parle ; c’est mon esprit qui s’adresse à votre esprit, comme si tous deux, après avoir passé par la tombe, nous étions aux pieds de Dieu dans notre véritable égalité !

Jane a trouvé un foyer à Thornfield, d’abord avec madame Fairfax et Adèle, puis avec son employeur, et quitter brusquement tout cela lui est insupportable. Elle laisse s’épancher son désespoir, tout en rappelant à Rochester que seules les conventions sociales les séparent. La citation ci-dessus provient de l’acmé émotionnelle du séjour de Jane à Thornfield, alors que, se promenant dans la soirée dans le jardin du manoir, elle croise Rochester, qui la convie à une amicale promenade, occasion pour lui de parler de son prochain mariage avec Blanche.

C’est-à-dire pour pousser son employée/sa Galatée à bout, afin qu’elle lui avoue son amour (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 249) :

“Well, I feigned courtship of Miss Ingram, because I wished to render you as madly in love with me as I was with you; and I knew jealousy would be the best ally I could call in for the furtherance of that end.”

“Excellent! Now you are small — not one whit bigger than the end of my little finger. It was a burning shame and a scandalous disgrace to act in that way. Did you think nothing of Miss Ingram’s feelings, sir?”

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit. t.2, p. 71) :

— Eh bien ! j’ai fait la cour à Mlle Ingram pour vous rendre aussi follement amoureuse de moi que je l’étais de vous ; je savais que le meilleur moyen d’arriver à mon but était d’exciter votre jalousie.

— Très-bien ; comme cela vous rapetisse ! vous n’êtes pas plus grand que le bout de mon petit doigt. C’était une honte et un scandale d’agir ainsi ; les sentiments de Mlle Ingram n’étaient donc rien à vos yeux ?

Rochester/Pygmalion s’arroge le droit de jouer avec les sentiments de Jane/Galatée, afin que la froide statue (cf. plus haut) se réchauffe, via le serpent de la jalousie, ce qui n’est absolument pas gentil, comme le lui rétorque Jane. Ni féministe. Cependant… le sentiment amoureux est-il uniquement composé de pâquerettes jolies et de doux papillons ? Jane, par ailleurs, lui rend la monnaie de sa pièce à la fin du roman, sous couvert de le sortir de sa mélancolie. Un point partout, pourrait-on dire.

Rappelons également les propos d’Alexandra Destais (« L’érographie littéraire féminine : la frénésie sexuelle maîtrisée ? », dans J. Delorme et Cl. Labrosse (dir.), « Écriture du corps, corps de l’écriture : la dialectique du corps-écriture dans le roman francophone au XXe siècle », @nalyses, hiver 2008, p. 3-19, p. 5). Ce qu’elle écrit à propos d’Anna Karénine convient parfaitement au cas Jane Eyre :

Dans un schéma romanesque classique, comme celui d’Anna Karénine, le corps est un foyer vital de tension amoureuse vers lequel converge tout ce que la parole pétrifiée propre à une société conventionnelle soucieuse de bienséance est incapable de prendre en charge. Il est le lieu qui cache et dévoile dans un même mouvement l’appel téméraire de l’amour passionnel et les clivages internes qui retardent son aveu ainsi que sa pleine expansion. Il accueille, concentre et problématise ce que le corps libertin décomplexé extériorise bruyamment.

L’abandon corporel de Jane dans les bras de Rochester, puis sa révolte, puis son acceptation, de l’amour partagé, disent bien la profondeur de ses sentiments, ainsi que l’inflexibilité d’une éducation féminine genrée, qui cadenasse les corps. Notons qu’il en est de même à la fin de Raison et Sentiments, lorsqu’Elinor éclate en sanglots bruyants, tout à fait indignes d’une dame bien née, car elle vient d’apprendre que celui qu’elle aime est libre de tout lien matrimonial, au final (Jane Austen, Op. cit., p. 355).

Jane est également sorore. En effet, outre sa stupéfaction contrariée d’avoir été ainsi manœuvrée, elle n’est pas très contente de l’attitude de Rochester vis-à-vis de Blanche Ingram, extrêmement blessante pour les sentiments de la jeune fille. Il la rassure : ayant fait courir le bruit que sa fortune n’était pas si importante qu’il le semblait, il a vu Blanche se transformer en personne dédaigneuse de ses hommages. La description de Blanche par Rochester rejoint ainsi les observations de Jane. Rochester se met également à la place d’un juge des sentiments et de la conduite humaines (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 249-250) :

“Her feelings are concentrated in one — pride; and that needs humbling. Were you jealous, Jane?”

“Never mind, Mr. Rochester: it is in no way interesting to you to know that. Answer me truly once more. Do you think Miss Ingram will not suffer from your dishonest coquetry? Won’t she feel forsaken and deserted?”

“Impossible! — when I told you how she, on the contrary, deserted me: the idea of my insolvency cooled, or rather extinguished, her flame in a moment.”

“You have a curious, designing mind, Mr. Rochester. I am afraid your principles on some points are eccentric.”

“My principles were never trained, Jane: they may have grown a little awry for want of attention.”

“Once again, seriously; may I enjoy the great good that has been vouchsafed to me, without fearing that any one else is suffering the bitter pain I myself felt a while ago?”

“That you may, my good little girl: there is not another being in the world has the same pure love for me as yourself — for I lay that pleasant unction to my soul, Jane, a belief in your affection.”

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 71-72) :

— Tous ses sentiments se réduisent à un seul : l’orgueil; il est bon qu’elle soit humiliée. Étiez-vous jalouse, Jeanne ?

— Peu importe, monsieur; il n’est point intéressant pour vous de le savoir. Répondez-moi encore une fois franchement : croyez-vous que Mlle Ingram ne souffrira pas de votre galanterie déloyale ? Ne se sentira-t-elle pas bien abandonnée ?

— C’est impossible, puisque je vous ai dit, au contraire, que c’était elle qui m’avait abandonné ; la pensée que je n’étais pas riche a refroidi ou plutôt a éteint sa flamme en un moment.

— Vous formez de curieux projets, monsieur Rochester ; je crains que vos principes ne soient quelquefois bizarres.

— Jamais personne ne leur a donné une bonne direction, Jeanne, et ils ont bien pu s’égarer souvent.

— Eh bien ! sérieusement, dites-moi si je puis accepter le grand bonheur que vous me proposez, sans crainte de voir une autre souffrir les douleurs amères que j’endurais il y a quelque temps ?

— Oui, vous le pouvez, ma chère et bonne enfant ; personne au monde n’a pour moi un amour pur comme le vôtre ; la croyance à votre affection, Jeanne, est un baume bien doux pour mon âme.

Jane, très chrétiennement, et très sororalement, blâme Rochester, tout en esquivant malicieusement sa question sur sa possible souffrance jalouse, dans un premier temps, avant de lui donner la satisfaction de l’avoir échaudée. Leur relation officielle débute donc sous le signe de la souffrance, ce qui n’augure rien de totalement bon pour la suite.

Nous sommes un peu loin de ce que propose le philosophe Michel Onfray dans sa Théorie du corps amoureux : pour une érotique solaire (Paris, Le Livre de Poche, 2009, p. 210, 212) :

En matière d’intersubjectivité sexuée, le contrat vise les modalités de la relation qui propose de jouir et de faire jouir, sans qu’aucune douleur apparaisse, ni pour l’un ni pour l’autre. Personne n’est obligé de convenir du pacte, mais quiconque a souscrit doit impérativement tenir parole. (…) Ni souffrir, ni faire souffrir ; ne pas faire de tort, ne pas en subir ; ne pas empiéter sur la liberté d’autrui, son autonomie, son indépendance et ne pas tolérer qu’il déborde sur notre propre terrain.

Il est vrai que notre époque est très distante de celle de Victoria, outre la différence ethnique. Dans Jane Eyre, l’autrice insiste au contraire sur les souffrances à subir afin d’atteindre une véritable félicité durable, placée sous le signe de la croix chrétienne.

À cet instant, Jane a beaucoup de mal à croire 1) à la sincérité de Rochester ; 2) à leur prochain mariage ; 3) à leur bonheur futur. Il faut que Rochester proteste de son amour profond pour qu’elle le croit, entre deux pluies de baisers – pas plus, mais pas moins. Nous sommes loin des chastes baise-mains austiniens, quand il y en a. Edward reprend les termes employés par Jane, en les retournant à son avantage (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 241-242, 247) :

(…) my equal is here, and my likeness. Jane (…) you strange, you almost unearthly thing! — I love as my own flesh. You — poor and obscure, and small and plain as you are (…). Distasteful! and like you again! I think I shall like you again, and yet again: and I will make you confess I do not only like, but love you — with truth, fervour, constancy.

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit. t. 2, p. 61, 68) :

(…) mon égale et ma semblable ; Jeanne (…) Vous, créature étrange, qui n’êtes presque pas de la terre, je vous aime comme ma chair ; vous, pauvre, petite, obscure et laide (…). Ne plus vous aimer, puis vous aimer encore ! moi je sais que je vous aimerai toujours, et je vous forcerai à confesser que ce n’est pas seulement de l’affection, mais de l’amour, et un amour véritable, fervent et sûr.

Rochester explicite ses sentiments, il les réitère, afin de convaincre et de persuader Jane, qui manque cruellement de confiance en elle. Il est vrai qu’elle n’a jamais eu l’occasion de la développer, même après que l’orphelinat soit devenu tranquille, sans Brocklehurst. Cette œuvre est également un roman d’apprentissage, mais qui ne dépend pas uniquement d’une rencontre amoureuse, puisque Jane traverse la plupart de ses épreuves sans Rochester à ses côtés. Rappelons que Jane Eyre a la confirmation indirecte de l’amour qu’Edward Rochester lui a rapidement porté par un ancien domestique de Thornfield, qui a recueilli les confidences de ses collègues encore en service.

Jane refuse ensuite les présents somptueux (vêtements, bijoux) dont Rochester veut la couvrir. Elle le moque, le comparant à un sultan recouvrant son esclave favorite de joyaux. Elle se dit prête à fomenter la révolte dans son harem, au besoin, dans un élan de sororité trans-ethnique, et fortement teintée de colonialisme maternaliste (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 256) :

Il be preparing myself to go out as a missionary to preach liberty to them that are enslaved — your harem inmates amongst the rest. I’ll get admitted there, and I’ll stir up mutiny; and you, three-tailed bashaw as you are, sir, shall in a trice find yourself fettered amongst our hands: nor will I, for one, consent to cut your bonds till you have signed a charter, the most liberal that despot ever yet conferred.

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit. t. 2, p. 80) :

Je me préparerai à partir comme missionnaire pour prêcher la liberté aux esclaves, ceux de votre harem y compris ; je m’y introduirai et j’exciterai la révolte ; et vous, pacha, en un instant vous serez enchaîné, et je ne briserai vos liens que lorsque vous aurez signé la charte la plus libérale qui ait jamais été imposée à un despote.

Jane se voit en chargée de mission féministe, sans que les autochtones aient demandé son aide. Rochester en rit d’abord, puis demande à Jane quelles sont ses conditions. Ils repartent alors dans une de leurs chamailleries habituelles, car elle veut être traitée comme d’habitude, sans être ensevelie sous des cadeaux. Les moqueries de Jane continuent pendant le mois précédant leur mariage. Elle a peur de céder à Rochester, très ardent, avant leurs noces. Elle préfère entretenir son mauvais caractère, dont elle n’a cure.

Cependant, deux signes matériels viennent appuyer ce qu’elle analyse ensuite, aussi, comme une peur du bonheur, après tant de maux : a) l’arbre le plus majestueux du domaine est fracassé en deux par un orage violent ; b) son voile de mariée est déchiré par une mystérieuse apparition, quelques jours avant la cérémonie. Car, oui, elle l’apprend au pied de l’autel, Rochester est déjà marié, à une femme folle, qu’il a préféré enfermer à Thornfield sous la garde de Grace Poole, plutôt que de l’exiler dans un asile, où elle n’aurait pas forcément été mieux soignée, au vu du peu de compassion médicale de cette époque pour les folles et fous (cf. Nicole Edelman, « David Wright, Mental disability in Victorian England. The Earlswood asylum 1847-1901, Oxford, Oxford University Press, 2001. 244 p. », Revue d’histoire du XIXe siècle, 29 | 2004, 213-216). Il n’empêche que son épouse a attaqué son invité (son frère), puis a mis le feu au voile de mariée de Jane. Qu’a donc Bertha Rochester contre son frère, puis contre son mari, et contre le mariage ? Et/ou contre la société patriarcale ?…

Rochester se décharge également de la responsabilité de la folie de sa femme, qu’il a épousé, très jeune, à Madère, alors sous protection anglaise (tiens, l’ailleurs est désagréable, avant la France de Céline Warens), parce qu’il ne s’est pas aperçu de l’hérédité qui pesait sur elle, la faisant définitivement sombrer dans la folie après son mariage. Notons que Brontë sera rejointe plus tard par le romancier français Émile Zola sur la pesanteur génétique, dans sa série des Rougon-Macquart. Rochester souligne ainsi la manipulation dont il a été victime, de la part de son père et de son frère aîné, soucieux de le caser à n’importe quel prix avec une jeune fille riche, afin qu’il ne réclame pas sa part du domaine. Si ce n’est que père et frère décèdent, laissant leurs héritages à Edward.

Rochester agit avec son épouse comme avec sa fille naturelle Adèle, en les protégeant de l’abandon patriarcal, qui dans un asile sans possibilité de divorce (interdiction de divorcer qui protège la folle ou le fou, mais qui interdit les remariages), qui dans un orphelinat ou une lointaine pension. De même, il préfère prendre le risque de la bigamie plutôt que de faire sa maîtresse de Jane – pour autant qu’elle y ait consentie -, avec tous les risques d’opprobre social, d’abandon et de grossesse hors mariage pour Jane. C’est-à-dire ce qu’a subi Céline Warens.

Jane s’enfuit donc, avec le peu d’argent qu’elle a, une fois la vérité révélée. Une fois ses derniers pennies dépensés, elle erre, affamée, de villes en villages, avant de s’étendre dans un fossé pour y mourir. Comme dans son enfance chez sa tante puis sous le règne de Brocklehurst, elle est punie d’une faute non commise, due aux lois rigides de la société de son époque. Ce n’est plus un élan viatique vers la découverte, mais un voyage contraint et fort amer. Finalement, elle est recueillie par un trio frère-sœurs : Saint-John, Mary et Diana. Jane devient d’abord institutrice dans une école villageoise, ne voulant pas rester à la charge de ses bienfaitrices et bienfaiteur. Puis, ayant hérité d’un lointain parent, qui est également celui de Saint-John, Mary et Diana, elle partage son héritage entre ses cousines, son cousin, et elle-même.

Tentée un instant par un mariage avec Saint-John, et à nouveau, par la perspective de découverte de terres inconnues, elle découvre que celui-ci attend d’elle des épousailles blanches, fondée sur son esclavage mental et corporel à elle, au service de sa cause de missionnaire à lui. Brontë ne critique pas tant le colonialisme que l’intégrisme religieux et la misogynie. Préparant sa demande, Saint-John avait lui aussi, joué au Pygmalion avec elle, en lui prescrivant d’apprendre l’hindoustani avec lui plutôt que l’allemand avec Mary et Diana. Bref, après avoir échappé, enfant, aux griffes de Brocklehurst, Jane refuse la servitude glaciale de son cousin, même si elle est sans nouvelles de Rochester, donc sans espoir. Saint-John part alors en mission, non sans avoir culpabilisé Jane de son refus, ce dont s’irritent Mary et Diana.

Jane, indépendante financièrement et à son aise, se décide alors à voyager, afin d’aller en personne aux nouvelles de Rochester. Couronné de succès, après une belle frayeur supplémentaire (elle croit Rochester mort), son voyage s’achève par la vision de son Edward devenu aveugle, la main mutilée, portant au cou le collier de perles qu’il lui avait offert pendant leurs fiançailles. C’est à présent le corps masculin qui souffre sur le long terme. Est-ce une punition (divine) pour avoir tenté d’entraîner Jane dans la bigamie ? Ou une trace sévère de sa bonté, puisqu’il est devenu mal-voyant en voulant sauver Bertha de l’incendie de Thornfield, qu’elle avait provoqué une nuit, dans sa folle fureur. Bertha est morte, lui a reçu une poutre enflammée sur le visage. Rochester paierait donc, une fois encore, le bien qu’il a voulu faire.

Brontë ménage ainsi le suspens des retrouvailles Jane-Rochester, tout en bouclant la cercle vertueux de leur amour : ils se sont rencontrés parce qu’il était tombé, un soir d’hiver ; ils se retrouvent un soir d’hiver, alors qu’il est aveugle. Et, une fois encore, Rochester se relève grâce à Jane, qui le soigne d’abord de sa dépression, en le forçant à prendre soin de lui (hygiène corporelle et nourriture régulière). En outre, elle en le pique dans son amour-propre en lui parlant des hautes qualités de Saint-John, et de sa proposition en mariage. La colère de Rochester creuse un trou dans sa mélancolie, en réveillant son fort caractère. Puis Jane temporise, disant qu’elle l’aime toujours autant, au ravissement d’Edward.

Jane reprend alors le rôle d’infirmière qu’elle a brièvement tenu, enfant, auprès de sa meilleure amie Helen Burns, atteinte du typhus. C’est également, auprès de Rochester, une mission genrée, tout comme est genrée la naissance d’un fils après leur mariage. Rochester finit son calvaire en recouvrant presque totalement la vue. Pygmalion et Galatée peuvent enfin vivre en harmonie.

Adèle est dans une bonne pension, heureuse. Mary et Diana se marient à leur goût, Saint-John suit avec une ferveur extatique son parcours de croisé religieux en terres hostiles – puisqu’elles ne supportent aucun colonialisme, étrangement…

Dans ce roman, toutes les terres extra-anglaises sont forcément mauvaises : île de Madère, France, Italie, Autriche-Hongrie, Irlande, Indes. Elles le resteront jusqu’à la fin du roman.

De même, rares sont les voyages agréables en Angleterre, et même lorsqu’ils le sont, un sentiment d’inquiétude les tempère, tant pour Rochester, peu désireux de se retrouver à Thornfield avec Bertha enfermée mais dangereuse, que pour Jane, sans cesse inquiète de son avenir. Pourtant, les habitats fixes ne sont pas plus sûrs, que ce soit la demeure familiale de Jane, où elle subit mépris, haine et coups, que l’orphelinat période Brocklehurst, que Thornfield, finalement détruit par un incendie.

Notons que l’épisode de l’incendie d’une demeure malfaisante par une femme folle est repris par la romancière anglaise Daphné du Maurier dans son Rebecca (1938), autre forte histoire, racontée elle aussi à la première personne du singulier féminin, de première épouse empêchant le bonheur du couple principal, sur fond de caste sociale et d’héritage empoisonné.

Rochester a su insuffler de la vie dans la statue tranquillement froide qu’était devenue Jane au cours de ses années d’orphelinat, après une enfance sans amour ni tendresse. Il a agi d’abord par leurs longues conversations en soirée, puis par le jeu (sa transformation en gitane, sa fausse cour à Blanche Ingram, son faux souci de caser Jane chez une dame irlandaise à cause de son mariage avec Ingram). Pour autant, il ne la modèle pas totalement, il la laisse libre de rester aussi droite et malicieuse qu’elle est. Il se laisse influencer par elle, trouvant enfin la paix. Il lui donne l’amour qu’elle n’a pas eu, sans qu’elle soit dépendante de lui.

Tout finit bien pour Jane et Rochester, après tant de tourments. Elle a montré sa force de caractère et son indépendance, morale et financière, ainsi que la persistance de son amour pour un homme, en-dehors des canons de la bienséance et des conventions sociales. Il a montré la véritable bonté de son caractère, sous des dehors abrupts et une trajectoire tout aussi tourmentée que celle de Jane, ainsi que la persistance de son amour pour une femme, en-dehors des canons de la bienséance et des conventions sociales.

Pour toutes ces raisons, il serait de mauvais goût de rester sur une note négative. Réjouissons-nous avec Jane de leur bonheur, et souhaitons-leur une longue route heureuse.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Un drôle de Pygmalion : Edward Rochester », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/20466

 

Non au mariage : Shakespeare et Guitry

Pendant des siècles, le mariage a constitué un refuge (d’esclave) et un gage de sécurité, financière et morale, pour les femmes occidentales. Il n’en est pas de même pour les hommes, même avec l’idée d’engendrer un ou des héritiers.

Le dramaturge anglais William Shakespeare, dans sa comédie Beaucoup de bruit pour rien (Much Ado About Nothing, 1599) et le dramaturge français Sacha Guitry, dans sa comédie Faisons un rêve (1916), ont tous deux mis en scène des héros répugnant aux épousailles. Ces deux pièces ont fait l’objet d’adaptations filmées, entre autres celle, tout à fait fidèle, du cinéaste d’origine irlandaise Kenneth Branagh en 1995, pour la pièce de Shakespeare, et de Guitry de sa pièce en 1936, en en donnant un sens différent.

Le deux héros, Bénédict et Lui, sont des hommes dont l’âge n’est pas précisé, mais qui ne sont ni de tout jeunes hommes, ni des hommes très âgés, puisque les intrigues les confrontent soit à des hommes plus jeunes – Claudio chez Shakespeare -, soit du même âge ou plus âgé – le mari chez Guitry. La tension dramatique est plus succincte chez Guitry que chez Shakespeare : Elle, femme mariée, viendra-t-elle chez Lui, célibataire parisien qui collectionne les aventures ? Et qu’est-ce cela donnera ?

Shakespeare, quant à lui, a tendu plusieurs filets narratifs, dans le cadre d’une demeure sicilienne, à Messine. L’île est alors sous domination espagnole, comme précisé dans le titre porté par le Prince… d’Aragon, Don Pedro, qui vient rendre visite à son ami Leonato, père de Héro et oncle de Béatrice. Complots matrimoniaux et politiques bouillonnent dans la vaste demeure de Leonato, d’autant que Don Jean, frère non reconnu de Don Pedro, est de la partie, après voir été vaincu à la guerre par Don Pedro, qui lui a pardonné. Mais pas Don Jean, qui en veut à son demi-frère et encore plus à Claudio, brillant stratège qui a précipité sa chute.

Le premier mariage, entre Héro et Claudio, est vite conclu. Mais il faut attendre quelque temps que les festivités soient prêtes. Ce qui donne l’occasion à Don Pedro, Claudio, Leonato et quelques autres, de forcer Bénédict à se parjurer, lui qui refuse amour et mariage, à la scène un de l’acte un :

DON PEDRO.

I shall see thee, ere I die, look pale with love.

BENEDICK.

With anger, with sickness, or with hunger, my lord; not with love: prove that ever I lose more blood with love than I will get again with drinking, pick out mine eyes with a ballad-maker’s pen and hang me up at the door of a brothel-house for the sign of blind Cupid. (…) but if ever the sensible Benedick bear it, pluck off the bull’s horns and set them in my forehead; and let me be vilely painted, and in such great letters as they write, ‘Here is good horse to hire,’ let them signify under my sign ‘Here you may see Benedick the married man.’

C’est-à-dire :

DON PEDRO.

Je te verrai avant ma mort blême d’amour.

BÉNÉDICT.

De colère, de langueur, de faim, monseigneur, non d’amour. Si vous prouvez un jour que l’amour me coûte plus de sang que le vin ne m’en rend (…), arrachez-moi les yeux avec la plume d’un faiseur de ballades (…) et accrochez-moi au-dessus de la porte d’un lupanar comme enseigne de Cupidon aveugle. (…) mais si jamais le raisonnable (…) Bénédict s’y soumet, arrachez les cornes du taureau pour me les planter sur le front, et qu’on me représente grossièrement, et avec d’aussi grosses lettres qu’on en utilise pour annoncer « Ici bon cheval à louer » on inscrive sous mon enseigne « Ici l’on voit Bénédict l’homme marié ».

Les sensations et les images sont fortes, la répulsion matrimoniale sans appel, sous couvert de se moquer de soi-même.

Il en est de même pour Lui, qui monologue à l’acte deux en attendant Elle, qui a promis d’être chez lui à neuf heures du soir, son mari étant en goguette de son côté. Il l’imagine partant de chez elle, avant de soliloquer sur l’état matrimonial :

Lui. – (…) Ah ! Shakespeare, statue de Shakespeare. Elle tourne autour de Shakespeare… Ne soyons pas étonnés demain si Shakespeare a la tête à l’envers ! (…) Être marié !… Ça, ça doit être terrible. Je me suis toujours demandé ce qu’on pouvait faire avec une femme en dehors de l’amour. (…) j’ai l’impression qu’il y a plus de différence entre un homme qui est marié et un homme qui n’est pas marié qu’entre un Chinois et un Portugais ! Si quelqu’un me disait : « Tu étrangleras, un jour, un facteur sur la route du Vésinet… » – je dirais : « Peut-être ! » Si quelqu’un me disait : « Tu seras, un jour, archevêque de Clermont-Ferrand…  » – je dirais : « C’est possible. » Mais si quelqu’un me disait : « Tu seras marié un jour… » – je répondrais : « Non, mon général ! » – à condition, bien entendu, que ce soit un général qui m’ait dit ça !

Lui préfère perdre la tête par un meurtre que par un nœud coulant matrimonial. L’outrance, tant métaphorique que spatiale, montre son angoisse à vivre à deux, tout comme son interrogation, explicite, sur l’utilité des êtres féminins hors le lit. Lui réduit les femmes à des objets de plaisir, ce qui est, au moins, honnête, et conforme à son époque, dont le public bourgeois qui vient assister à la pièce, et le public petit-bourgeois qui se presse au film.

Guitry, entre les représentations de sa pièce et la réalisation de son film, avant et après la Première Guerre mondiale, en change la fin, donc la tonalité. Le long-métrage de 1936 choisit la légèreté sexuelle, Elle étant d’accord avec Lui pour poursuivre leur aventure pendant deux jours et sans plus. La pièce a un ton plus grave, d’abord à la fin de l’acte trois, alors que Lui a réussi à envoyer le mari, qui a lui aussi découché, à Orléans, dans sa famille :

Elle. – Vous êtes marié… ?

Lui. – Moi, non, grâce à Dieu, pas encore. (…) Vous m’avez demandé : « Qu’est-ce que je vais devenir ? » Alors, je vous ai répondu : « Ma femme » – vous allez devenir ma femme ! (…)

Elle. – Vous dites ça… sérieusement ? »

(…)

« Lui. – (…) Nous avons mieux que ça, mieux que toute la vie !…

Elle. – Mieux que toute la vie ?

Lui. – Oui, nous avons deux jours ! (Il a dit cela joyeusement, sans se rendre compte de son horrible muflerie. Elle a eu presque un haut-le-cœur et les larmes lui sont venues aux yeux.) Qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce qu’il y a ? Oh ! Non… pardon… J’avais cru bien faire… Chérie… Pardon… ça m’a échappé… (…)

Elle. – Nous l’avons fait, le rêve !

La didascalie explicite l’attitude de Lui, montrant que le dramaturge est conscient de la misogynie et de l’égocentrisme de son personnage, à différencier donc de son créateur et principal interprète. La pièce pourrait s’arrêter ici, avec l’amertume de Elle qui clôt une pièce de boulevard pas si drôle et légère que cela. Cependant, Guitry a voulu offrir un presque pendant de son immense monologue de l’acte deux à Elle, dans l’acte quatre. Elle est seule, Lui est sorti. Elle lui écrit, déroulant son attitude à Lui, qui ne veut surtout pas aliéner son indépendance ni sa liberté, et qui serait tout à fait satisfait d’une liaison discrète avec Elle, sans arrière-pensée sentimentale – c’est si gênants les sentiments ! Et Elle décrit ses pensées, Elle qui est amoureuse de Lui, vraiment, et qui ne veut surtout pas de cinq à sept volés ici ou là.

Guitry montre alors, finement, la différence genrée dans les relations sexuelles, les femmes étant éduquées à tomber dans l’amour au moindre échange sexuel, les hommes étant éduqués à garder leur cœur pour eux, et à multiplier les aventures sexuelles. Comme il s’agit cependant d’un vaudeville, la fin est patriarcalement heureuse, Elle ne rompt pas avec Lui, préférant un petit quelque chose à un plus rien, avant de retrouver son mari.

Shakespeare, de son côté, montre comment il est possible de raviver une flamme éteinte, celle de Bénédict pour Béatrice, et réciproquement, et de la transformer en sentiment durable, aboutissant, puisque c’est l’époque, au mariage, et au mariage consenti. C’est ce qui se passe à la scène quatre de l’acte cinq, qui clôt la pièce :

BENEDICK.

(…) But, for my will, my will is your good will

May stand with ours, this day to be conjoin’d

In the state of honourable marriage:

(…)

DON PEDRO.

How dost thou, Benedick, the married man?

BENEDICK.

I’ll tell thee what, Prince; a college of witcrackers cannot flout me out of my humour. (…) In brief, since I do purpose to marry, I will think nothing to any purpose that the world can say against it; and therefore never flout at me for what I have said against it, for man is a giddy thing, and this is my conclusion. (…) Let’s have a dance ere we are married, that we may lighten our own hearts and our wives’ heels.

LEONATO.

We’ll have dancing afterward.

BENEDICK.

First, of my word; therefore play, music! Prince, thou art sad; get thee a wife, get thee a wife (…) Strike up, pipers.

C’est-à-dire :

BÉNÉDICT.

(…) Mon désir ? Mon désir est que votre désir

S’accorde avec le nôtre, d’être aujourd’hui unis,

Entrant dans un état de mariage honorable ;

(…)

DON PEDRO.

Comment te portes-tu, Bénédict l’homme marié (…) ?

BÉNÉDICT.

Je vais te dire, prince : tout un collège de beaux esprits ne sauraient par leurs railleries me faire perdre ma bonne humeur. (…) Bref, puisque j’ai vraiment décidé de me marier, je n’attacherai nul poids à ce que le monde trouve à dire contre le mariage ; inutile donc de me railler pour ce que j’ai dit contre lui. (…) dansons donc avant de nous marier, afin de donner plus de légèreté à nos cœurs et aux pieds de nos épouses.

LEONATO.

On dansera après.

BÉNÉDICT.

D’abord, ma parole. Jouez donc, musiciens. (A don Pedro) Prince, tu es triste, trouve-toi une épouse, oui, une épouse. (…) Attaquez, fifres.

Bénédict, amoureux, revient sans vergogne sur ses anciennes déclarations. Il va jusqu’à demander que ses compagnons ne lui rappellent pas ses propos antérieurs, ce qui serait bien pratique. Il conseille même à Don Pedro de se marier, comme un remède souverain contre la mélancolie. Pour autant, Bénédict retarde le moment officiel de son union avec Béatrice, sous couvert de danse. Se marier, oui, mais sans hâte excessive, festoyons d’abord, lions-nous ensuite.

Le réalisateur Kenneth Branagh a choisi de faire de cette fin une apothéose et non une fuite. Dans les magnifiques jardins de la merveilleuse villa toscane (et non sicilienne) où il a planté sa caméra, la musique lyrique et flamboyante de Patrick Doyle guide les acteurs et les actrices, soit par couple, soit en groupe, dans des rondes et dans une joyeuse farandole qu’on aimerait accompagner.

Si Bénédict n’échappe finalement pas au mariage, c’est plus une question d’époque que de volonté et d’envie. Lui, chez Guitry, y arrive, les mœurs ayant évolué, plus au profit des hommes que d’une véritable liberté sexuelle des femmes, cependant. Et si la solution était de supprimer le mariage, tant civil que religieux ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Non au mariage : Shakespeare et Guitry », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/16952

Porridge et Polenta

Trahir l’Angleterre ? Porridge et Polenta. Partir, revenir, pourquoi ? (4)

Henry Radstock est fier de lui, toujours. Campé sur ses certitudes, cet Anglais de 1973 émet des opinions toutes faites tant chez lui qu’au pub local, Le Colchique et le Bleuet, dans une petite ville à l’ouest de Londres. Il conspue les Européens, qui pour lui représente un magma confus, d’où émergent parfois les Français – libidineux, mangeurs de grenouilles et toujours vaincus face à l’Union Jack, les Allemands – tous nazis, presque trente ans après la Seconde Guerre Mondiale, et les Italiens – tous fascistes, voleurs et vivant dans un pays sous-développé, car ignorant le thé et le porridge, base de la force britannique. Bien entendu, Radstock est contre l’entrée de son pays dans le Marché commun, qui signerait la fin de la supériorité anglaise.

Bref, Henry est un imbécile, raciste de surcroît. Son créateur Charles Exbrayat va prendre plaisir à le confronter à ses fantasmes, dans le roman policier Porridge et Polenta (1973). Radstock est le prototype d’homme qui est resté figé dans les années cinquante, loin des changements sociétaux de l’Angleterre des années soixante. Henry préfère rabâcher au sujet des soi-disant heures glorieuses où il aurait sauvé sa compagnie à Dunkerque en juin 40, tous comme certains Gaulois  et autres rappellent sans cesse : « J’ai fait la guerre, moi, môssieu ! J’étais à Gergovie, moi, môssieu ! » (Le Tour de Gaule d’Astérix, Goscinny et Uderzo, Paris, Dargaud, 1965, p. 28). Radstock ne tolère aucune contestation, surtout pas celle de Lucy, sa femme, qu’il a daigné épouser, quoiqu’elle soit une sang-mêlé (d’origine irlandaise, donc).

Cependant, il n’est pas contre le travail des femmes, puisqu’il est extrêmement fier de la réussite de sa fille Susan au concours de la fonction publique. Et, dans un premier temps, qu’elle soit première à l’examen d’italien. Ce qui finit pourtant par déclencher sa colère, car oui, pourquoi Susan et ses deux amies, Tessa et Mary-Jane, à apprendre la langue de Dante ? Sinon l’affection pour un pays autre que le sien ?

C’est le choix de sa fille qui va faire basculer le destin de Radstock. En effet, les trois jeunes filles ont gagné un séjour à San Remo, station balnéaire du nord-ouest de l’Italie, célèbre pour son festival de musique populaire. D’où, peut-être, un lien entre leur idolâtrie pour un chanteur pop italien et leur apprentissage de l’italien. Dans tous les cas, les petites Anglaises arrivent à La Casa Grande, hôtel situé fictivement sur le Corso Mombello. Elle sont bien décidées à profiter de leurs vacances, avant leur entrée en fonction. Ce sont deux coups de foudre et demi qui surgissent, entre Susan et Fortunato le réceptionniste, entre Mary-Jane et Enrico le chef des grooms, et de la part de Tessa envers Pietro le liftier.

Trafic de drogue et meurtres s’inscrivent également au programme, en plus de la détente et de la farniente. Informé de ces ajouts au séjour de sa fille, Henry décide de rejouer les sauveurs, comme en 40, dans un autre pays de sauvages, dans la jungle européenne. Et Lucy de l’accompagner, puisqu’elle l’a épousé pour le meilleur… et pour le pire. Lucy est prête à affronter les myriades de microbes italiens pour soutenir son époux, timide Galatée approuvant son Pygmalion en tout. Mais leurs attentes seront déçues, car personne ne veut les écouter, ni les policiers, ni le personnel de l’hôtel. Quant à Susan, elle est ravie de présenter Fortunato à ses parents, et de leur conseiller de se mettre en maillot de bain et de bronzer. Après avoir sommé sa fille de rentrer avec lui – et avec Lucy – dans la mère patrie, Henry se fait une raison et serait même prêt à reconnaître que la police italienne n’est plus fasciste, comme il l’a lancé au visage du commissaire Prizzi. Il est tout prêt à prendre la place de la police, ce qui lui permet de se valoriser à peu de frais, donc d’envisager l’Italie et les Italien·nes d’un œil moins dur.

Mais ce n’est pas lui qui trouve les responsables des meurtres, liés au trafic de drogue, mais Tessa, qui laisse les lauriers au commissaire, avant de repartir en Angleterre en même temps que Susan et Mary Jane et les Radstock. Pietro, finalement convaincu de la puissance des charmes de la jeune fille, part aussi, peu après, avec Fortunato et Enrico, et débarque à l’aéroport :

Il montrait trois filles qui couraient vers eux en agitant les bras. Fortunato poussa un juron avec une force telle qu’il aurait pu aller cogner aux fenêtres de Buckingham. Pietro hurla :

– Sainte Madone! Ce n’est pas vrai! Vous n’auriez pas permis ça?

Quant à Enrico, il se contenta de soupirer :

– Oh! mon Dieu…

Les trois Anglaises qui arrivaient à leur rencontre, avec leur casquette, leur tailleur strict, leur sac qu’une courroie retenait à l’épaule, étaient trois agents de police. (…)

Ultime malice de Charles Exbrayat, qu’on croit entendre rire à gorge déployée derrière la page. Car oui, les policières sont des fonctionnaires… Mais les Italiens s’y font, tandis que le climat humide, pluvieux et très pollué sape leur moral et grignote leur amour. Ils finissent par repartir en avion à San Remo… ainsi que Susan, Tessa et Mary-Jane, qui s’installent à la dernière minute à côté d’eux, dans une scène topique des comédies romantiques. Et les Radstock suivent peu après, d’abord pour le triple mariage, puis pour une installation définitive. Repoussant le porridge, ils préfèrent la polenta. Les délices italiens ont vaincu le féroce lion britannique, qui en demande qu’à ronronner au soleil. Un beau programme, n’est-il pas ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Trahir l’Angleterre ? Porridge et Polenta. Partir, revenir, pourquoi ? (4) », Voyages autour de mon cerveau, juin 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/9955

Faire ses choix VADMC

Faire ses choix. Partir, revenir, pourquoi ? (2)

Dans les romans comme dans la vie, il est parfois plus difficile de partir que de rester. L’immobilisme permet à la zone de confort de rester immuable et, souvent faussement sereine. Bouger, voyager, séjourner ailleurs, ne va pas de soi, surtout si l’on est pauvre. Revenir non plus n’est pas une sinécure, quel que soit son milieu social.

Le livre, puis la série, Normal People, en est un bon exemple. Le récit, court mais serré, de Sally Rooney, paru en 2018, montre les tensions spatiales qui s’instaurent entre et pour les deux héros, Connell et Marianne. Habitant la même petite ville irlandaise et fréquentant le même lycée, l’une est riche, l’autre est de condition modeste. Ils n’habitent donc pas dans le même quartier ni dans un domicile identique, en termes de mètres carrés. La demeure de Marianne, de sa mère et de son frère aîné est vaste et possède un jardin. La maison de Connell et de sa mère est petite et sans espace vert, engoncée entre deux autres logements. Au lycée, plusieurs rangées séparent la solitaire Marianne de Connell et ses ami·es. De même, leur début d’études à Dublin duplique leur vie en province : lui est en colocation car sans bourse, elle habite l’appartement familial.

L’attribution d’une bourse au mérite à chacun·e change de vie. La jeune femme descend dans l’ordre social, en quittant la demeure familiale, tandis que Connell peut arrêter de travailler à côté de ses études. Les deux jeunes gens se rejoignent socialement, mais pour un bref instant seulement. En effet, Marianne souhaite s’éloigner encore plus de sa mère indifférente et de son frère violent. Elle part d’abord dans la villa familiale près de Trieste, puis en Erasmus en Suède, pendant que Connell sombre dans la dépression.

Le retour du Grand Nord de la jeune femme réactive le passé, puisque les vacances universitaires d’été signent la séparation sociale des espaces. Connell est chez sa mère en ville, Marianne chez sa mère dans le haut de la cité. Et c’est toujours elle qui se rend chez lui, sauf lorsqu’elle l’appelle à l’aide, car son frère l’a frappée, une fois encore. Marianne, encore enfermée dans le cercle vicieux de la culpabilisation et de la violence intra-familiale, n’a pas encore fait la démarche d’aller chez un·e professionnel·le de santé, contrairement à Connell. Sa force est cependant immense, au vu des relations toxiques avec les hommes – sauf Connell, qu’elle a traversées.

Pour elle, partir d’Italie, puis de Suède, a donc été bénéfique. Au contraire, le petit tour d’Europe (Allemagne, Tchéquie, Slovaquie, Autriche, Italie) entrepris par Connell avec ses ami·es Elaine et Nail l’a sorti de sa condition d’étudiant d’un milieu modeste, en lui ouvrant l’univers, géographique, artistique, sensoriel. Tout cela nourrissant sa créativité d’écrivain. D’où des publications modestes, qui lui ouvrent les portes d’une université new-yorkaise. Le nouveau départ de Marianne, lui, est stable spatialement. Elle a vraiment coupé les liens gangrenés avec sa famille et souffle à Dublin, au sein de l’université jouissant de sa bourse et de la liberté mentale qu’elle lui offre.

Le parcours existentiel de Connell et de Marianne continue à tracer de beaux parallèles, dans un double envol. Des destins à être continués.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Faire ses choix. Partir, revenir, pourquoi ? (2) », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/7235