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Musique, couleurs, création – Interview de Claire Marin, artiste contemporaine

Nous remercions chaleureusement Claire Marin d’avoir répondu à nos questions. 

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La photographie de couverture est de ©Linda Aldeano.

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Tiphaine Martin – Comment en es-tu venue à te spécialiser en calligraphie ?

Claire Marin – C’est une belle histoire, qui s’est tissée très lentement.

Quand j’étais enfant, j’écrivais sur mes tableaux. Mais je ne savais même pas que la calligraphie existait et j’ai pratiqué d’autres métiers sans lien avec la création pendant longtemps. Même si, dès le début, je voulais peindre et écrire.

Puis à la trentaine, j’ai décidé de me consacrer à ces passions. Toujours sans rien connaître de la calligraphie… que j’ai découverte lors d’un voyage au Japon en 2018.

À ce moment, ce ne furent pas tant les formes qui m’ont parlé. Ce fut l’encre noire et toute la spiritualité qu’elle véhiculait. Jusqu’alors, je ne parvenais jamais à mettre de noir dans mes tableaux. Cela générait de la lourdeur et de la tristesse en moi. C’est le Japon qui m’a offert de voir la lumière du noir. Et c’est ce noir qui m’a ouvert aux lettres hébraïques que j’allais rencontrer quelques mois plus tard.

Dès le début, il s’est passé quelque chose de très fort avec ces lettres. Comme si je les avais déjà dans ma main. Et ma main aimait cet outil qui n’était pas un pinceau comme en Asie, mais un calame. C’est à dire une plume carrée. Immédiatement, j’ai eu la sensation de faire corps avec cette plume.

Je ne voulais pas forcément devenir calligraphe, mais j’ai contacté Frank Lalou car je m’amusais avec ses cahiers d’exercices. Et lui, il ne voulait plus enseigner.

Mais avec sa femme, ils animaient un stage sur la danse des lettres (La Tehima) et j’y suis donc allée. Pour le plaisir de mieux connaître cet univers.

Et là, il y a eu ce que l’on peut appeler une rencontre : Frank a eu à nouveau le désir de transmettre et moi, celui de recevoir.

C’était en 2021. Et c’est à cette même période que j’ai lu Passagère du silence de Fabienne Verdier. J’ai su alors que je voulais devenir calligraphe… ou plutôt, que je l’étais déjà sans le savoir!

À partir de là, tout est allé très vite. Je calligraphiais tous les jours, au minimum quatre ou cinq heures. J’avais soif d’apprendre. Y compris la langue hébraïque que je ne connaissais pas. J’ai donc commencé des cours d’hébreu biblique à l’Institut Universitaire Européen Rachi de Troyes, qui était le lieu d’étude le plus proche de chez moi puisque j’habitais dans l’Yonne à cette époque.

Puis j’ai commencé à exposer mes tableaux de calligraphie en différents lieux. Et en 2022, il y a eu la sortie de mon premier livre sur ce sujet Tu seras une lettre… publié aux Éditions l’Andriague.

Je suis retournée au Japon et aussi en Corée en 2024 pour y présenter deux expositions. Ce fut une expérience extraordinaire. D’autant que je venais de recevoir mon diplôme de calligraphe. Jamais aucun diplôme n’avait eu autant de valeur à mes yeux.

Et très vite ensuite, moi qui me croyais trop jeune pour transmettre à mon tour, le fait d’enseigner s’est imposé naturellement. Je me souviens avoir dit alors à mon maître de calligraphie que je n’étais pas prête pour ça. Sa réponse est gravée dans ma mémoire :

 Ce n’est pas toi qui décides si tu es prête.

Peut-être est-ce à cet instant que j’ai ressenti l’âme de cet art : se laisser traverser par le Souffle.

T.M.Pourquoi utilises-tu de la couleur dans tes calligraphies ?

C.M. – En calligraphie, l’usage de la couleur est un cheminement. Car la tradition, c’est « Feu noir sur Feu blanc ». C’est à dire le noir de l’encre sur le blanc du papier.

Auquel le rouge vient s’ajouter quand l’œuvre est achevée. Le rouge, c’est la signature, l’identité.

Tant et si bien que c’est plutôt la couleur qui semble s’inviter au moment qu’elle choisit.

Et son apparition, je l’ai vécu comme une naissance. L’incarnation d’un esprit dans une matière.

Peut-être parce que j’ai été d’abord peintre avec un goût très fort pour les couleurs, dans lesquelles je sentais une véritable puissance alchimique. Et aussi probablement parce que même quand j’écrivais des textes, j’associais toujours des couleurs aux personnages, aux événements, aux situations.

Il est d’ailleurs intéressant de savoir que scientifiquement, nos yeux voient uniquement le noir et blanc. C’est notre cerveau qui perçoit les couleurs. Cela rejoint l’idée maîtresse de la calligraphie qui exprime cette différence entre le Réel et la réalité : le réel, c’est le vide ; et la réalité, notre perception.

Or, effectivement, chacun a sa propre vision des couleurs. Et sur ce sujet, je pense toujours à ma mère. Avec laquelle on ne voit jamais les mêmes couleurs. Et pourtant, ni elle ni moi ne sommes daltoniennes ! Elle voit bleu quand je vois vert, je vois rose quand elle voit rouge etc. Au début, par excès de jeunesse, je pensais bien sûr qu’elle avait tort et que j’avais raison. Puis avec l’expérience artistique, l’apprentissage – parfois douloureux – des expositions où ce que l’on présente est rarement vu comme on l’a créé, je me suis ouverte à l’altérité.

Une altérité parfaitement à l’image de la multitude de couleurs qui éclairent nos vies. Comme si quelque part, le chemin vers la couleur était un chemin d’humanité.

T.M. – Qu’est-ce que le fait de mêler de la musique, entendue ou non, dans tes œuvres, ajoute à celles-ci ?

C.M. – C’est une joie profonde de faire vivre la musique à travers la calligraphie. Il y a plein de métiers que j’aurais aimé explorer plus profondément, et notamment celui de chanteuse. Je chante mais ce n’est pas mon métier principal. Et je ne suis pas compositrice, je ne joue d’aucun instrument. En revanche, je suis un vrai juke box ! Je connais des milliers de chansons par cœur.

C’est certainement cet amour du chant qui a orienté ma démarche. Elle porte sur une calligraphie picturale fondée sur le son et la musicalité des lettres. Et ce sont les racines des lettres hébraïques qui m’ont permis de le faire.

C.M. – Historiquement, ces lettres qui se trouvent être à l’origine des nôtres, sont issues des hiéroglyphes égyptiens. Car le monde, tout comme nous, pour pouvoir communiquer par écrit, a d’abord dessiné. Puis au fil des siècles, des progrès techniques et des besoins, ces dessins se sont simplifiés. Jusqu’à devenir des signes. Puis des lettres. Puis nos alphabets.

Le premier fut créé par les Phéniciens, puis réinterprétés par les Hébreux, qui avec 22 lettres, ont écrit La Bible. La Bible qui était faite pour être chantée. Mais comme il n’y avait aucune indication écrite sur ce chant et que cet alphabet était consonantique, des scribes juifs du Moyen Âge, les Massorètes ont inventé des signes autour des lettres pour matérialiser les sons : les « cantillations » pour les intonations du chant et les « nikoud » pour la prononciation des voyelles.

C’est ainsi que, dans mes explorations, est née l’idée d’associer le son des voyelles à des couleurs et d’intégrer celui des cantillations à la calligraphie. Ce qui génère progressivement un paysage tissé de lettres. Des lettres qui sont un corps au-delà des mots. Des lettres en tant que vibrations. Des lettres dont le son fait œuvre de création.

T.M. – Tu te lèves le matin : en chantant, en dessinant, en dansant… liste non exhaustive ?

C.M. – En calligraphiant ! Avec un mug de café et un carré de chocolat… noirs pour les deux bien entendu !

Le matin est mon plus grand bonheur depuis toujours. C’est un moment sacré qui m’appartient pleinement. Et depuis toujours, je me lève naturellement très tôt. Cela m’offre le temps de commencer chaque jour par faire quelque chose que j’aime. C’est comme un capital énergie afin d’accueillir au mieux ce qui se présentera au fil de la journée… dont on ne sait jamais de quoi elle sera faite !

T.M. – Tu peins, tu es musicienne, tu écris : est-ce que tu as d’autres amours artistiques ?

C.M. – Je crois que cela constitue tous mes amours. Je mettrais simplement l’écriture en premier, que ce soit pour calligraphier ou rédiger des textes, c’est ce qui m’anime le plus profondément. Les lettres sont mes compagnes. Et pour le lien à la musique, j’ai plutôt tendance à me voir en conteuse qui chante plutôt qu’en musicienne. Mais ça me touche d’être associée à ce mot car c’est l’un des métiers pour lequel j’ai le plus d’admiration.

T.M. – Dans quel(s) lieu(x) exposes-tu actuellement ?

C.M.J’ai la chance d’avoir rencontré une merveilleuse galeriste, Maïlyn Bruniquel, avec laquelle nous nous sommes immédiatement senties en harmonie. Mon travail est donc toujours exposé, avec celui d’autres artistes, dans sa galerie du même nom qui est située à Sète, la ville où je réside.

Puis du 21 août au 27 septembre prochain, je présenterai une exposition personnelle au Musée-Galerie Carnot à Villeneuve-sur-Yonne. Elle sera consacrée à « La Bible musicale » que je suis en train de calligraphier et dont ce sera la première restitution. D’autres suivront en 2027 à Montpellier et à Troyes notamment.

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Sites

Claire Marin : https://www.clairemarin.net/

Galerie Maïlyn Bruniquel, Sète : https://galeriemailynbruniquel.fr/

Musée-Galerie Carnot, Troyes (via celui de la ville) : https://www.villeneuve-yonne.fr/culture-tourisme/expositions-musees/
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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Claire Marin, « Musique, couleurs, création – Interview de Claire Marin, artiste contemporaine », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30999

Couverture article VADMC Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026.001

Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026

Nous remercions le Centre national du Livre d’avoir relayé nos lectures d’extraits d’œuvres de Simone de Beauvoir, dans le cadre du Quart d’heure national de lecture 2026. Vous trouverez ci-dessous les références des textes lus, ainsi que les liens des vidéos de lecture, qui se trouvent sur notre chaîne YouTube, Voyages autour de mon cerveauhttps://www.youtube.com/@tiphainemartin3811

I. Extraits des œuvres de Simone de Beauvoir

❃ Simone de Beauvoir, Cahiers de jeunesse, Paris, Gallimard, 2008.

P. 433 : « Cette ardente promenade hier dans les rues brillantes, où des musiques entraînantes se devinaient au bout d’un tapis rouge, où des éventails, des parfums dans des magasins mauves et harmonieux étaient des beautés qui voulaient être respirées avec mon âme de ce soir-là ; tableaux, robes soyeuses, objets de luxe ou d’art, enfants, fleurs des Galeries dormant autour d’un jeu d’eau rosé, j’étais chacune de ces choses par un don total et émerveillé. (…) Non recherche amusée de sensations neuves, aucun calcul, aucun jeu ; mais la vie vraiment qui porte sa réalité avec soi. »

P. 594 : « À six heures je sors, dans un soir frais, léger, secret ; je suis les Boulevards passionnément vivants, où les étalages, les cinémas, arrêtent à chaque pas mon attention offerte. (…) la Seine est lisse et profonde et les ponts noirs-bleutés contre le ciel bleu-noir font une eau-forte classique plus parfaite ce soir qu’on ne l’a jusqu’ici jamais vue. Que ce monde est beau (…). » 

❃ Simone de Beauvoir, Élisabeth Lacoin, Maurice Merleau-Ponty, Lettres d’amitié, Paris, Gallimard, 2022.

P. 299-300 : « Puis ceci : l’étrangeté du monde. Par exemple je me baisse pour cueillir une violette, et je reste un genou sur l’herbe mouillé, impuissante à me relever pendant un temps qui hier fut de quelques minutes mais qui peut durer une heure, et même si la pluie se mettait à tomber ou que la cloche du déjeuner me rappelait, je demeurerais ainsi. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Mandarins. II., Paris, Gallimard, « Folio », 2000.

P. 231 : « – Comme Chicago est loin ! dis-je. Et Paris. Comme  tout est loin ! 

– Oui, maintenant nous commençons vraiment à  voyager, dit Lewis d’une voix animée. 

Je serrai sa main. En cet instant, je savais très  bien ce qu’il y avait dans sa tête : le son de la guitare, le chœur des crapauds, et moi. J’entendais les crapauds, la guitare et j’étais toute à lui. Pour lui, pour moi, pour nous, rien n’existait que nous. »

❃ Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, Paris, Gallimard, « Folio », 1997.

P. 179-180 : « Nous mangeons le dîner que N. a préparé ; nous buvons des whiskies et nous écoutons des disques. (…) J’écoute. Et peut-être jamais l’Amérique ne m’a été si violemment présente que dans ces refrains de son passé. (…) Déjà mes souvenirs me donnent le vertige : l’Amérique n’est nulle part. Mais la musique échappe aux rigueurs de l’espace : elle peut enfermer ce qui n’est nulle part. Elle l’enferme, elle me la donne. Du moins c’est ce que je crois, ce soir. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 371, 373 : « VENDREDI [12 NOVEMBRE 1948] » « Très cher cher vous. Étrange temps, tous ces jours, un épais brouillard gris en permanence, si impénétrable le soir qu’il est dangereux de prendre un taxi. Ce coton dense parvient à s’insinuer dans les intérieurs, celui de la Nationale par exemple. Quand je quitte mon logis le matin et que le soleil perce sur les quais de la Seine, le spectacle me transporte. (…) Chéri, j’ai oublié de vous dire : un délice, votre gâteau au rhum ! Il m’a donné du fil à retordre ; d’abord je n’arrivais pas à ouvrir la boîte, et après, tout ceux qui en goûtaient voulaient le dévorer en entier, Sartre et mon amie russe se sont âprement battus à ce sujet. Quand même je me suis arrangée pour en arracher quelques morceaux à mon profit. Quant au scotch j’ai déjà vidé la bouteille à moi toute seule, bon dieu ça a coulé vite ! »

❃ Simone de Beauvoir, Jacques-Laurent Bost, Correspondance croisée, Paris, Gallimard, 2004.

P. 165 : « Samedi [24 décembre] » 1938

P. 168 : « Il y a un plaisant petit bar qui a poussé au pied du téléski ; c’est minuscule, c’est tenu apr un Indien en chapeau de cow-boy qui lit dans l’avenir ; nous y avons pris un café, entre deux montées, c’était tout vide et tout chaud. Vers 4 heures, le soleil s’est couché, c’était beau à voir, mais il s’est mis à faire du brouillard et un froid de porc et on est rentrés, à skis, par le chemin de l’an dernier. Il n’y a pas beaucoup de neige, on voit des herbes et des pierres, mais je crois qu’il neige un peu ce soir. »

❃ Simone de Beauvoir, Tous les hommes sont mortels, Paris, Gallimard, « Folio », 1974.

P. 274 : « Et soudain, un matin, comme je m’étais arrêté sur les bords du Tibre et que je regardais la silhouette massive du château Saint-Ange, par-delà ces décors sans vie, par-delà le vide de mon cœur, quelque chose se mit à vivre ; cela vivait hors de moi et au plus profond de moi : l’odeur noire des ifs, un pan de mur blanc sous le ciel bleu, mon passé. Je fermai les yeux et je vis les jardins de Carmona ; dans ces jardins, il y avait un homme qui brûlait de désir, de colère et de joie ; j’avais été cet homme, il était moi. Là-bas, au fond de l’horizon, j’existais avec un cœur vivant. Le jour même je pris congé du prince d’Orange, je quittai Rome, et je partis au galop sur les routes. »

❃ Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 383 : « C’est avec soulagement que le soir nous avons pris le train pour Kurashiki, une des rares villes du Japon qu’aient épargnées les guerres et les tremblements de terre. Toute la journée du lendemain nous nous y sommes promenés. Au milieu coule entre deux rangées de saules une étroite rivière qu’enjambent de petits ponts. Les vieilles rues sont bordées de maisons basses, aux toits de tuiles vertes ; dans les échoppes largement ouvertes on voyait des artisans fabriquer des ombrelles, des lanternes, des éventails ; de belles enseignes, en caractères noirs, décoraient les magasins plus importants. Un marchand de tissus nous a fait visiter sa maison : elle comprenait plusieurs cours intérieures et des jardins dans lesquels se dressaient des pavillons en bois. Nous avons été voir un village à quelques kilomètres de là ; la ferme où nous sommes entrés était remarquablement propre et confortable. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 103-104 : « A Avila, le matin, j’ai repoussé les volets de ma chambre ; j’ai vu, contre le bleu du ciel, des tours superbement dressées ; passé, avenir, tout s’est évanoui ; il n’y avait plus qu’une glorieuse présence : la mienne, celle de ces remparts, c’était la même et elle défiait le temps. Bien souvent, au cours de ces premiers voyages, de semblables bonheurs m’ont pétrifiée. »

Simone de Beauvoir, La Longue Marche, Paris, Gallimard, « Folio », 2022.

P. 33 : « D’ordinaire, pour rentrer, nous montions dans des cyclo-pousse ; n’étant pas sûrs de prononcer intelligiblement notre adresse, nous emportions avec nous un album sur lequel il y avait une photographie de l’hôtel. La première fois, incapables de demander aux conducteurs quel était le prix de la course, nous leur avons tendu au hasard un yen ; ils ont secoué la tête : c’était trop. Alors j’ai posé sur la paume de ma main de petites coupures : ils ont hésité, calculé, et pris seulement une partie de la somme. Ces scrupules m’ont donné une haute idée – que tout par la suite a confirmé – de l’honnêteté pékinoise. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre.I., Paris, Gallimard, 1990.

P. 120 : « En sortant de table, Toulouse m’a emmenée faire une grande promenade ; on a traversé des champs, on est descendues au bord d’une route, près d’une petite gare et on a bu un verre dans un bistro au bord de la route ; il y avait deux soldats qui gardaient la voie et il passait un tas d’autos pleines de militaires — ça sentait la guerre à plein nez, ça n’était pas comme Paris, mais ça faisait tout à fait campagne de France en temps de guerre. Cependant les villages étaient paisibles et tout beaux dans cette fin de jour. J’ai senti bien fort comme c’était vrai ce que vous m’aviez dit une fois, à Avignon je crois, sur le précieux que peut avoir un instant au sein du tragique ; je n’oubliais rien mais rien ne pouvait tuer la douceur de paysage. C’était tout à fait fort, cette promenade avec l’horizon barré et noir, et puis ce ciel, cette campagne qui n’entraient dans aucune histoire triste, qui n’entraient dans aucune histoire du tout, qui existaient avec leur sens propre dont j’étais pénétrée comme malgré moi. Ce sont les moments les plus vrais, les meilleurs ; c’est mieux que les minutes de pure distraction, et aussi que les moments d’horreur. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre. II., Paris, Gallimard, 1990.

P. 278 : « Je vous ai donc écrit hier de l’aérodrome de Terre-Neuve. On est reparti, et là j’ai trouvé le temps un peu long; il y avait du brouillard, il fallait lire ou dormir et la tête me faisait un peu mal. Mais premier effet de miracle au coucher du soleil quand le brouillard a fait place à un paysage de nuages, de mer et de terre, c’était la côte américaine, un ciel admirablement pur, des nuages extravagants troués d’eau bleue et de terre plate. J’ai dormi encore un peu et quand j’ai ouvert les yeux mon cœur a sauté. Avez-vous vu ça ? plus un nuage, une immense étoffe noire à perte de vue et sur ce fond des girandoles de lumière de toutes les couleurs, c’était extraordinaire cette découverte de l’Amérique à travers des étoiles et des chaînes de paillettes brillantes — on m’a dit que c’était Boston. »

❃ Simone de Beauvoir, Anne, ou quand prime le spirituel, Paris, Gallimard, « Folio », 2006.

P. 213 : « Ces pique-niques au bord de la Vézère représentaient pour les familles du pays une tradition sacrée ; les enfants s’installaient au bord de l’eau sous les peupliers, les parents s’asseyaient un peu en arrière, sur de gros blocs de pierre ; on posait à côté de soi une serviette de papier, un gobelet, des assiettes en carton, et les jeunes filles passaient à la ronde les immenses plats de pâté, de poisson froid, de bœuf en daube, de poulet à la gelée, qui composaient invariablement le repas. »

❃ Simone de Beauvoir, L’Invitée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 448 : « Elle s’approcha du feu ; elle savait bien ce qui manquait à cette soirée accueillante ; si seulement elle avait pu toucher la main de Gerbert, lui sourire avec une tendresse avouée, alors les flammes, l’odeur du dîner, les chats et les pierrots de velours noirs auraient gaiement comblé son cœur ; mais tout cela restait épars autour d’elle, sans la toucher, ça lui semblait presque absurde de se trouver là. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 332-333 : « La beauté de Copacabana est si simple que sur les cartes postales on ne la perçoit pas et qu’il a fallu quelque temps pour qu’elle me pénètre. J’ouvrais ma fenêtre, au sixième étage ; dans ma chambre entrait une chaude vapeur, avec une fraîche odeur d’iode et de sel, et le roulement des hautes vagues. La ligne des hauts buildings épouse, sur six kilomètres, la courbe douce de la vaste plage où meurt l’océan ; entre les deux, une avenue rigoureusement lisse : rien ne dérange la rencontre des façades verticales et du sable plat ; le dépouillement de l’architecture s’accorde à la nudité du sol et de l’eau. Une seule tache de couleur, sur la blancheur de la grève : des cerfs-volants de location, rouges et jaunes, tachetés de noir.  »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 42 : « Une amie m’avait donné l’adresse d’Espagnols antifranquistes. Sur leurs conseils, j’allai à Tetuan, à Vallecas. Tout au nord de Madrid, je vis, accroché à des collines, un quartier vaste comme un gros bourg et sordide comme une zone : des masures aux toits rouges, aux murs de pisé, remplies d’enfants nus, de chèvres et de poules ; pas d’égouts, pas d’eau : des fillettes allaient et venaient, courbées sous le poids des seaux ; les gens marchaient pieds nus ou en pantoufles, à peine vêtus ; parfois, un troupeau de moutons traversait une des ruelles, soulevant un nuage de poussière rouge. Vallecas était moins campagnard, on y respirait une odeur d’usine ; mais c’était le même dénuement ; les rues servaient de champ d’épandage ; des femmes lavaient des loques sur le seuil de leurs taudis ; toutes vêtues de noir, la misère durcissait leurs visages qui paraissaient presque méchants. »

❃ Simone de Beauvoir, Le Sang des autres, Paris, Gallimard, « Folio », 1973.

P. 299 : « Elle s’arrêta net. Sur la place de la Contrescarpe, quatre autobus étaient rangés contre les trottoirs ; il y en avait deux vides, à gauche du terre-plein ; ceux de droite étaient pleins d’enfants. Des agents montaient la garde sur les plates-formes. Une longue file de femmes débouchait de la rue Mouffetard, encadrée par d’autres agents. Elles marchaient deux par deux et tenaient es baluchons à la main. La petite place était silencieuse comme une place de village. A travers les vitres des grosses voitures, on apercevait de petits visages bruns et traqués. Tout autour de la place, immobiles, les gens regardaient. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Belles Images, Paris, Gallimard, « Folio », 1972.

P. 126 : « Laurence sort sur la terrasse qui domine la plaine. Au loin, la blancheur du Sacré-Cœur, les ardoises des toits de Paris brillent sous le ciel d’un bleu intense. C’est un de ces jours où la gaieté du printemps perce sous la froidure de décembre. Des oiseaux chantent dans les arbres nus. Sur l’autostrade, en contrebas, des autos filent, étincelantes. Laurence s’immobilise ; le temps soudain s’est arrêté. Derrière ce paysage concerté, avec ses routes, ses grands ensembles, ses lotissements, les voitures qui se hâtent, quelque chose transparaît, dont la rencontre est si émouvante qu’elle oublie les soucis, les intrigues, tout : elle n’est plus qu’une attente sans commencement ni fin. L’oiseau chante, invisible, annonçant le lointain renouveau.  »

❃ Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux ; suivi de Entretiens avec Jean-Paul Sartre, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

La Cérémonie des adieux

P. 121-122 : « Presque tout de suite, nous sommes partis en bateau pour la Crète, emmenant la voiture avec nous. J’avais retenu de confortables cabines et nous avons fait une excellente traversée. C’était poétique de nous retrouver à sept heures du matin, pendant que le soleil se levait, sur une route inconnue qui longeait la mer. L’hôtel d’Elounda Beach m’a semblé un vrai paradis, avec ses bungalows crépis de blanc, éparpillés au bord de l’eau, ou un peu en retrait, parmi des plantes odorantes et des fleurs aux couleurs vives.  »

Entretiens avec Jean-Paul Sartre

P. 343 : « S. de B. – On avait dit qu’on parlerait de la lune. »

❃ Simone de Beauvoir, La Femme rompue, Paris, Gallimard, « Folio », 1991.

« L’Âge de discrétion »

P. 76-77 : « Manette a levé les yeux de son journal :

– Je commence à croire que je verrai de mes yeux des hommes sur la lune !

– Des tes yeux ? Tu feras le voyage ? a demandé André d’une voix rieuse.

– Tu me comprends très bien. Je saurai qu’ils y sont. Et ça sera des Russes, mon petit. Les Amerlos, avec leur oxygène pur, ils ont fait chou blanc.

– Oui, maman, tu verras des Russes sur la lune, a dit André tendrement.

– Penser qu’on a commencé dans des cavernes, avec juste nos dix doigts à notre service, a repris rêveusement Manette. Et on est arrivés où on en est : avoue que ça encourage. »

« Monologue »

P. 87 : « Un cabriolet blanc avec des coussins noirs c’est chouette et les types sifflaient quand je passais des lunettes obliques sur le nez un foulard d’Hermès sur la tête alors qu’ils croient m’épater avec leurs tacots mal lavés et les gueulantes de leurs klaxons ! »

« La femme rompue »

P. 225 : « Pauvre Colette ! J’avais pris soin de lui téléphoner deux fois, d’une voix gaie, pour qu’elle ne s’inquiète pas. Mais ça l’a tout de même étonnée que je n’aille pas la voir, que je ne lui demande pas de venir. Elle a sonné et tambouriné avec tant de violence que je lui ai ouvert. Elle a eu un air si stupéfait que je me suis vue dans ses yeux. J’ai vu l’appartement, et j’ai été stupéfaite aussi. Elle m’a forcée à faire ma toilette et une valise, et à venir m’installer chez elle. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Mandarins. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 142 : « Henri riait lui aussi en serrant le bras de Nadine ; il tournait la tête à droite, à gauche, avec une joie incrédule : le passé était au rendez-vous. Une ville du Sud, une ville brûlante et fraîche avec à l’horizon la promesse de la mer et un vent salé battant ses promontoires : il la reconnaissait. Et pourtant elle l’étonnait plus qu’autrefois Marseille, Athènes, Naples, Barcelone, parce qu’aujourd’hui toute nouveauté touchait au prodige ; elle était belle cette capitale au cœur sage, aux collines désordonnées, avec ses maisons glacées de couleurs tendres et ses grands bateaux blancs. »

❃ Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 286 : « Avant de regagner Meyrignac, nous nous arrêtâmes deux jours à Lourdes. Je reçus un choc. Moribonds, infirmes, goitreux : devant cette atroce parade, je pris brutalement conscience que le monde n’était pas un état d’âme. Les hommes avaient des corps et souffraient dans leurs corps. Suivant une procession, insensible au braillement des cantiques et à l’odeur surie des dévotes en liesse, je me fis honte de ma complaisance à moi-même. Rien n’était vrai que cette opaque misère. J’enviai vaguement Zaza qui, pendant les pèlerinages, lavait la vaisselle des malades. Se dévouer. S’oublier. Mais comment ? Pour quoi ? Le malheur, travesti par de grotesques espoirs, était ici trop dénué de sens pour me dessiller les yeux. Je macérai quelques jours dans l’horreur ; puis je repris le fil de mes soucis. »

❃ Simone de Beauvoir, Une mort très douce, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 71 : « Elle respirait l’odeur de l’eau de Cologne, du talc : « Ça sent bon. » Elle a fait disposer sur la table roulante les bouquets et les pots de fleurs : « Les petites roses rouges viennent de Meyrignac. Il y a encore des roses à Meyrignac. » Elle nous a demandé de relever le rideau qui voilait la fenêtre, elle a regardé à travers la vitre le feuillage doré des arbres : « C’est joli : de chez moi je ne verrais pas ça ! » Elle souriait. Et nous avons eu, ma sœur et moi, la même pensée : nous retrouvions le sourire qui avait ébloui notre petite enfance, un radieux sourire de jeune femme. »

❃ Simone de Beauvoir, Malentendu à Moscou, Paris, L’Herne, 2013.

P. 78-79 : « L’hôtel où ils descendirent à Leningrad charmait André. De longs corridors, sur lesquels donnaient des portes gris perle, avec dans le haut une vitre ovale, encadrée de festons rococo et tendue d’un rideau de soie rose, verte ou bleue selon les étages. Dans la chambre, une alcôve que masquait un rideau et de vieux meubles attendrissants : un lourd bureau en faux marbre, un canapé de cuir noir, une table recouverte d’un tapis à franges. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Inséparables, Paris, L’Herne, 2020.

P. 128 : « De l’eau bleue, de vieux chênes, une herbe épaisse ; nous nous serions couchées dans l’herbe, nous aurions déjeuné d’un sandwich, nous aurions parlé jusqu’au soir : une après-midi de parfait bonheur, me dis-je avec mélancolie en aidant Andrée à déballer paniers et bourriches. Que de tracas ! Il fallait dresser les tables, disposer le buffet, étaler les nappes aux bons endroits. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 507-508 : « Au mieux, si on me lit, le lecteur pensera : elle en avait vu des choses ! Mais cet ensemble unique, mon expérience à moi, avec son ordre et ses hasards — l’Opéra de Pékin, les arènes d’Huelva, le candomblé de Bahia, les dunes d’El-Oued, Wabansia Avenue, les aubes de Provence, Tirynthe, Castro parlant à cinq cent mille Cubains, un ciel de soufre au-dessus d’une mer de nuages, le hêtre pourpre, les nuits blanches de Leningrad, les cloches de la libération, une lune orange au-dessus du Pirée, un soleil rouge montant au-dessus du désert, Torcello, Rome, toutes ces choses dont j’ai parlé, d’autres dont je n’ai rien dit — nulle part cela ne ressuscitera. Si du moins elle avait enrichi la terre ; si elle avait engendré… quoi ? une colline ? une fusée ? Mais non. Rien n’aura eu lieu. »

❃ Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 634 : « Cette fois, je ne donnerai pas de conclusion à mon livre. Je laisse au lecteur le soin d’en tirer celles qui lui plairont. »

II. Liens des vidéos

Vidéo 1 : https://youtu.be/XppiNeQDBoc

Vidéo 2 : https://youtu.be/JJ3Yko53K_U

Vidéo 3 : https://youtu.be/cj4mbOZRDIc

Vidéo 4 : https://youtu.be/Mk4TOFlyMwI

Vidéo 5 : https://youtu.be/_cafJNjnk44

Vidéo 6 : https://youtu.be/mCVlA6G_R-U

Vidéo complète : https://youtu.be/68FJ171Dfmg

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026 », mars 2026, Voyages autour de mon cerveau. URL : https://vadmc.hypotheses.org/29125

Pas fraternel La Colline aux coquelicots Ôtez-moi d’un doute VADMC.001

Pas fraternel : La Colline aux coquelicots, Ôtez-moi d’un doute

Ah, les secrets de famille qui compliquent l’existence des héros et héroïnes de fiction ! Ils peuvent être soit très lourds (Thomas Vinterberg, Festen, 1998), soit plutôt légers (Frank Capra, Arsenic and Old Lace, 1944). Nous nous plaçons ici de ce dernier côté, avec deux longs-métrages, La Colline aux coquelicots (Gōro Mizayaki, コクリコ坂から, 2011) et Ôtez-moi d’un doute (Carine Tardieu, 2017), où les mystères révélés permettent la formation d’un couple heureux, après avoir très fortement frôlé la tentation incestueuse frère-sœur.

1963. Japon. Yokohama. Le lycée et son foyer, « Le Quartier Latin », qui va être détruit car le bâtiment est trop vieux. La jeune Umi et son camarade Shun unissent leurs efforts pour sa préservation.

À notre époque. France. Bretagne. Erwan (François Damiens), démineur, apprend que son père Joseph (Guy Marchand), chalutier, n’est pas son géniteur, mais qu’il s’agit de Bastien (André Wilms), qui a pour fille Anna (Cécile de France), docteure.

Ces deux films, outre l’histoire d’amour contrariée, mélangent avec bonheur les générations.  Aux Français·es les ascendants âgés qui refusent la diminution de leurs activités et qui nient leur moindre force physique, aux Japonais·es les pères morts lors de la Guerre de Corée, ou vivants, mais taiseux. Sans oublier les figures de type paternel (proviseur du lycée et ses adjoints, le président du conseil).

Côté femmes, il y a les pensionnaires de la maison où Umi vit avec ses deux sœurs cadettes et leur grand-mère, pendant que leur mère travaille à l’université à Tokyo et aux États-Unis comme professeure de médecine. Cette joyeuse société matriarcale n’est pas fermée aux hommes ni aux garçons, puisque Shun et ses camarades sont invités au repas de départ d’une des pensionnaires, qui a fini ses études de médecine. Et, dans Ôtez-moi d’un doute, il y a Juliette (Alice de Lencquesaing), enceinte d’un inconnu déguisé en Zorro, qui se révèle être Didier (Estéban), stagiaire d’Erwan. Ces deux sociétés sont multiples et mixtes.

L’ouverture complète des ténèbres est due tant aux personnages féminins qu’aux personnages masculins, dans les deux longs-métrages. Shun a vérifié auprès de son père non biologique Akio que son géniteur est bien Sawamura, le père biologique d’Umi. Il a tout dit à Umi, qui, passé le premier moment de désespoir, déclare à Shun que, frère ou pas, elle l’aimera toujours. Shun lui avoue alors éprouver les mêmes sentiments à son égard. Entre-temps, la mère d’Umi, rentrée d’Amérique du Nord et mise au courant de la situation par sa fille, contacte Akio. Tous deux connaissent la vérité. Akio, à contrecœur, conseille à son fils d’aller voir Yoshio, un capitaine qui connaît le fin mot de l’histoire : Shun est le fils d’un marin tué pendant la Guerre de Corée, Tashibana. Sawamura, ami de Tashibana, a recueilli Shun et l’a fait adopter par Akio, après avoir reconnu Shun à l’état civil comme étant son fils. Puis, Sawamura a lui aussi été tué, avant la naissance d’Umi. Shun et Umi peuvent finalement se tenir côte à côte, accoudés au bastingage, comme un couple d’amoureux, sereins et heureux.

Sur le bateau de Joseph, Anna, amenée par Joseph, qui pense avoir découvert la nouvelle petite amie de son fils, surprend Erwan, comme à la fin du feuilleton La Demoiselle d’Avignon (Michel Wyn, 1972), mais de manière inverse. Cependant, Erwan reste tout aussi bourru qu’un soir précédent, sur la plage, après un repas en duo au restaurant. Anna a beau lui courir après, sur le banc de sable où ils s’arrêtent pour déjeuner, il se refuse obstinément à elle.

Erwan n’appréciant pas de voir ses qualités viriles remises en question par Anna, il lui avoue leur lien biologique. Une fois le choc passé, Anna prend l’initiative de proposer à Erwan un nouveau test ADN. Leur attente est rythmée, en musique de fosse, par le morceau « Papageno Papagena » de la toute fin de La Flûte enchantée (Die Zauber Flöte, 1791, livret d’Emanuel Schikaneder, musique de Mozart). Si nous connaissons l’opéra, nous sommes à peu près rassuré•es, puisque ce duo est celui d’un couple d’amoureux. Si ce n’est pas le cas, nous attendons le résultat avec autant d’angoisse qu’Anna et Erwan. 

Anna fauche l’enveloppe des résultats et court dans la chambre d’hôtel qu’elle a réservé, au cas où ils n’auraient aucun lien biologique. Sinon, ce sera moules-frites, Scrabble sur fond de Léo Ferré ou Serge Lama avec leur père. Ce scénario du pire est heureusement évité, puisqu’ils ne sont pas frère et sœur.

Par conséquent, rien ne les retient plus de se jeter l’un sur l’autre, d’abord dans la chambre d’hôtel, puis, finalement, parce que le romantisme n’est pas mort et qu’il est de tout âge, quoiqu’en dise Anna, contre le mur d’une cour intérieure. Gros bisous frénétiques donc pour les deux Bretons, et sans doute plus hors champ, en affinités électives.

Non aux secrets, vive les comédies romantiques !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pas fraternel : La Colline aux coquelicots, Ôtez-moi d’un doute », Voyages autour de mon cerveau, avril 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/24449

Asako et Nadja, CIUP VADMC

Asako et Nadja, CIUP

Aux promotions

de la Maison de la Suède & de la CIUP

2007-2010.

Et à toutes les autres,

Passées, présentes, à venir.

Il était une fois un conflit mondial qui avait laissé de douloureuses cicatrices chez les survivants. Certains d’entre eux ont eu alors l’envie de transformer leurs douleurs en joie, la fermeture et le ressentiment en ouverture, notamment chez les jeunes, pour que jamais ne recommence la guerre. Parisiens, ils ont cherché un endroit où concrétiser ce rêve de paix. Ce fut la fondation, en 1925, de la Cité Internationale Universitaire de Paris (CIUP), au sud du sud parisien, dans le quatorzième arrondissement, en face du parc Montsouris.

La CIUP est rapidement devenue un sujet de fiction, tant pour les Français·es que pour les étrangères et étrangers. Ainsi, l’autrice japonaise Tomiko Asabuki y situe un épisode de son roman autobiographique Asako (1977, traduction en français en 1992 de Marc Mécréant, quatrième de couverture écrite post-mortem par Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre), tandis que le cinéaste français Éric Rohmer y tourne une partie de son court-métrage Nadja à Paris (1964), sur une idée de l’étudiante états-unienne d’origine yougoslave Nadja Tesich.

Asako est une jeune Japonaise, qui passe son voyage de noces en Occident, d’abord à Londres, puis à Paris. Victime de viol conjugal, elle arrive à divorcer, puis à retourner à Paris, après avoir séjourné aux USA, en Italie et en Suisse, avec ses parents. À l’été 1936, elle est pensionnaire dans un institut laïque en banlieue parisienne. Si cet institut est cosmopolite, il n’est pas pour autant bien tenu. La nourriture est chichement distribuée, l’eau chaude également. Asako emménage donc dans une pension de famille, au Quartier Latin. Elle suit des cours de psychologie à la Sorbonne. Elle fait la connaissance, dans un café, d’un de ses camarades, Yu, étudiant chinois.

Nadja, elle, est sans attaches conjugales ni familiales. Étudiante en Lettres à la Sorbonne, pour une thèse sur Proust, elle aime déambuler dans Paris, d’abord autour de l’université, dans le Quartier Latin, puis un peu plus loin à Saint-Germain-des-Prés, quartier autrefois existentialiste et intellectuel, dans l’après-Seconde Guerre mondiale, puis à Montparnasse, quartier autrefois artiste, dans l’entre-deux-guerres. Elle passe également de l’autre côté de la Seine, à Belleville, alors quartier populaire, et plus haut, dans le parc des Buttes-Chaumont.

Asako, qui se politise progressivement, et Yu, discutent de la guerre sino-japonaise qui fait rage, suite à la volonté du Japon de coloniser la Chine. Asako, anticolonialiste, est d’ailleurs heureuse de pouvoir avoir ces conversations en territoire français. Celles-ci seraient impensables chez elle, puisque femmes et hommes vivent séparément dans la bourgeoisie et parce que les Chinois·es sont rares à habiter au Japon, qui plus est en ces temps de conflit.

Yu habite à la Maison de la Belgique, aujourd’hui Fondation Biermans-Lapôtre, située non loin de la Maison du Japon. Il prie Asako, dont il est tombé amoureux, de le rejoindre à la sortie du métro Cité Universitaire (aujourd’hui RER B-Cité Universitaire). Asako accepte, d’autant que Yu précise qu’il part le lendemain pour la Chine, prendre les armes contre les envahisseurs japonais. À la sortie du métro, Yu laisse exploser sa passion pour Asako, tombant à ses genoux sur le boulevard Jourdan, lui enserrant les jambes et lui demandant de l’épouser (Tomiko Asabuki, Asako, Côté-Femmes, 1992, p. 80). Asako refuse, car elle n’aime pas Yu.

Nadja, de son côté, n’a aucun tourment sentimental. Elle se trouve très bien à la CIUP, où elle habite à la Maison de l’Allemagne, aujourd’hui Maison Heinrich Heine. Elle décrit les installations confortables et variées de sa résidence et de la CIUP en général, dont la bibliothèque centrale, le théâtre, qui fait aussi cinéma. Elle apprécie la diversité des nationalités, géniale ouverture sur le monde. Elle aime courir dans le parc de la Cité, dont les pelouses ne sont pas interdites à la fréquentation humaine, ce qui est rare à Paris. Elle reconnaît également qu’il peut être difficile de sortir de la CIUP, car tout est prévu pour la vie quotidienne et les études.

Asako reste finalement à l’extérieur de la CIUP, faisant ses expériences antiracistes dans l’institut de banlieue, qui ressemble à un microcosme CIUP, puis dans Paris. Comme le déclare alors Karine, une amie norvégienne d’Asako (Asako, op. cit., p. 77) :

Nous voici à marcher, là, tous les quatre, de nationalités différentes, tout à fait représentatifs des races humaines, non ?

– Tout à fait. On dirait une manif contre le racisme.

Nadja semble également préférer échanger avec les Parisien·nes et les étranger·es hors CIUP, tant à Montparnasse qu’à Belleville :

On sait que je suis étrangère, mais on m’accepte. Je ne suis pas une intruse.

Il n’empêche que la CIUP reste un espace unique dont l’expérience reste marquante. En effet, si Yu n’avait pas habité à la CIUP, aurait-il osé aborder Asako ? Si Asako n’avait pas eu son expérience cosmopolite, ne lui aurait-il pas manqué un vécu essentiel dans sa progression existentielle, que seul la CIUP peut offrir ? Que restera-t-il à Nadja, une fois retournée aux États-Unis ? L’imprégnation de son existence quotidienne à la CIUP ? Ses promenades dans la capitale ?

Tous et toutes à la CIUP !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Asako et Nadja, CIUP », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/19647

Pourquoi les chats parlent-ils aux humains ? VADMC

 Pourquoi les chats parlent-ils aux humains ?

Les liens entre animaux non humains et animaux humains datent d’une époque lointaine, mais leur communication est souvent compliquée, faute de langue commune. Alors, faute de mieux, certains félins se résignent à adopter le langage humain. Mais pour quelles raisons et dans quelles circonstances ? 

Que ce soit dans la bande dessinée Le Chat du rabbin (Joann Sfar, 2002 – en cours), dans les romans jeunesse Le Chat qui parlait malgré lui (Claude Roy, 1982), Le Rêveur (The Daydreamer, Ian McEwan, 1994) et dans le roman Le Chat qui voulait sauver les livres (Hon O Mamoroutosuru Neko No Hanashi, Sôsuke Natsukawa, 2017), les quadrupèdes sont aux côtés des bipèdes dans leurs tourments, quelle que soit l’époque où se déroule l’intrigue et quel que soit le pays où ils se trouvent. Les quatre chats sont mâles et ils sont auprès d’hommes et de garçons. 

En effet, même si le Chat du rabbin Sfar, vivant à Alger dans les années 1920, voudrait rester avec sa jeune maîtresse Zlabya, sa faculté de langage, acquise en ayant croqué le perroquet de la maisonnée, lui interdit désormais toute intimité avec celle-ci. En effet, le rabbin préfère avoir son chat sous la main plutôt qu’occupé à lire des romans avec sa fille. Le chat décide alors de devenir un humain de confession juive comme un autre, afin de pouvoir rejoindre sa maîtresse. Ce qui l’entraîne dans de folles équipées antiracistes et œcuméniques, sur le continent africain et européen, plutôt sans Zlabya, qui finit par trouver un amour humain, remettant le Chat à sa place de félin, parlant humain ou non. Le langage humain n’apporte pas le bonheur espéré, mais permet de discuter sans fin et de découvrir d’autres espaces.

Gaspard, le fameux « Chat qui parlait malgré lui », de haute lignée écossaise, n’est pas heureux de sa nouvelle faculté, comme l’indique le titre, suite au mâchouillage intempestif d’une herbe étrange, dans un pays et une époque qui ne sont pas mentionnées, mais qui sont au moins francophones et de la fin du vingtième siècle, vu la technologie utilisée. Il était parfaitement tranquille sans. Outre la crainte d’être découvert par les parents de Thomas, son jeune maître (ou doit-on dire « esclave » ?), il ne peut s’empêcher, dans un premier temps, de dire, depuis le dessous de la table, leurs quatre vérités aux invité·es des parents de Thomas, ce qui provoque des incidents de voisinage et amicaux. Jusqu’à ce que Gaspard aide à arrêter deux malfaiteurs, via le père de Thomas. Et que celui-ci découvre la vérité, pour le plus grand bonheur de la famille. Le secret continue à être bien gardé, et Gaspard peut convoler avec Mina-la-Minnie, qui apprend également le langage humain. Gaspard joue un rôle de Pygmalion traditionnel, dans ce roman à l’humour léger.

Guillaume, le chat de Peter l’adolescent britannique qui est un « rêveur », ne parle pas directement, mais émet des phrases compréhensibles à l’oreille de Peter, une fois qu’ils ont à nouveau échangé leurs identités. Car c’est tout l’enjeu du chapitre « le chat » que de confronter Peter à l’existence quotidienne d’un chat, puis, à la fin du chapitre, au décès de Guillaume, âgé de dix-sept ans. Au-delà de l’anecdote amusante et ô combien virile de l’échange corporel entre un adolescent qui aimerait rester à la maison au chaud plutôt que d’aller à l’école, et un chat qui a envie de goûter à la vie de son maître, chacun réglant les problème de l’autre, il y a la fin de la vie du Guillaume. C’est-à-dire que l’écrivain met en scène le décès d’un animal de compagnie aimé et choyé au sein d’une famille lambda. C’est au moment du retour à l’enveloppe charnelle de chacun, puis lors de l’enterrement de Guillaume, que Peter entend celui-ci le remercier, en langage humain.

Le chat japonais qui, de nos jours, dit s’appeler Le Tigre, a lui aussi une mission claire et précise, bien moins funèbre que celle de Guillaume, moins amusante que celle de Gaspard, pas amoureuse comme celle du Chat du rabbin : celle de sauver les livres de leur effacement dans le monde humain. Le Tigre demande au jeune Rintarô, adolescent qui vient de perdre son grand-père libraire, qui l’a élevé, de l’aider dans sa tâche. Ensemble, ils affrontent, dans le labyrinthe d’un univers parallèle qui prend source au fond de la librairie familiale, « celui qui enfermait les livres », « celui qui découpait les livres », « celui qui liquidait les livres » et « celle qui ne ressentait rien ». Non seulement Rintarô sort de sa dépression, mais il prend confiance en lui et apprend que les livres sont des médiateurs vers les autres, et non un moyen de s’enfermer profondément en soi. Et, haricot rouge sur le mochi, il se rend compte de l’amour que lui porte une de ses camarades de classe, Yuzuki. Et il se laisse convaincre de retourner au lycée et de ne pas abandonner sa scolarité, mais de rester parmi ses pairs. Le Tigre peut alors partir définitivement.

Dans tous ces ouvrages, les félins sont anthropomorphisés afin de révéler les travers humains et d’aider les plus jeunes à devenir meilleurs et à cheminer vers l’âge adulte. Seul le Chat du rabbin interagit plus avec les adultes qu’avec les jeunes, mais il conserve alors la même attitude de questionnement sans fin de l’existence.

Les chats cités ont tout de même droit à une existence propre. Alors, à nous humain·es d’apprendre à parler félin afin d’aider les chat·tes ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pourquoi les chats parlent-ils aux humains ? », Voyages autour de mon cerveau, mars 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/15571