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Bagarres en musique Les Enfants du Paradis French Cancan VADMC.001

 Bagarres en musique : Les Enfants du Paradis, French-Cancan 

Peut-on se battre en musique ? Carné et Renoir transforment une scène de violence en véritable chorégraphie, dans la première époque des Enfants du Paradis (Marcel Carné, 1945), donc au début du dix-neuvième siècle, et dans French-Cancan (Jean Renoir, 1955), donc au début du vingtième siècle. La scène est courte chez Carné, très développée chez Renoir, mais l’humour, de geste et de parole, est présent dans les deux films.

Dans les deux films, un homme traverse la bagarre avant d’en ressortir transformé. Baptiste le mime (Jean-Louis Barrault), chez Carné, retrouve aussitôt sa maîtrise de lui-même. Paulo le boulanger (Franco Pastorino), chez Renoir, estentraîné dans une spirale de violence dont il ne sort qu’en étant arrêté par les sergents de ville.

Baptiste l’intermittent du spectacle fait preuve de sang-froid dans toute la scène, contrairement à sa bonne amie Garance (Arletty), qui s’énerve contre Avril (Fabien Loris) le voyou et tente de le séparer de Baptiste. Le mime commence par repousser le malfrat, calmement. Puis, Avril pousse Baptiste à travers les vitres. Baptiste revient par la porte du cabaret, après être passé à travers les vitres, suite aux coups d’Avril. Garance et Baptiste partent, sous le regard admiratif de son nouvel ami Fil-de-Soie (Gaston Modot), le faux aveugle. Remarquons que Gaston Modot a le rôle de l’homme de confiance de Danglard (Jean Gabin), dans French-Cancan.

Chez Renoir, il s’agit d’une mêlée féminine et jalouse, lors de l’inauguration des fondations du Moulin rouge. En effet, le crêpage de chignons, avec vue sur des chevelures dégoulinantes, sur des morceaux de seins, de bras, de jambes, est là pour émoustiller le lecteur ou le spectateur, tout en démontrant l’impossible sororité. Le pugilat est initié par la danseuse Lola (Maria Felix), jalouse de la jeune danseuse Nini (Françoise Arnoul). Nous sommes dans un regard masculin type, dans les deux cas. Quand Paulo arrive sur les lieux, il s’en prend à Danglard et finit par le pousser dans un trou. Il est arrêté.

Entre-temps, Madame Olympe (Valentine Tessier), mère de Nini, est entrée en scène. Elle ordonne d’un geste souverain aux danseuses et amies de Nini : « Allez vous, occupez-vous de lui ! », telle Aglaonice (Juliette Gréco), la cheffe des Ménades ordonnant la mise à mort d’Orphée (Jean Marais), dans l’Orphée de Jean Cocteau (1950), alors que le texte ovidien du mythe grec est plus imprécis1Paulo est assailli par une nuée féminine piaillante, qui le tire, le pousse et le met à terre. Là aussi, le sexisme est présent, dans une représentation de l’hystérie typique, forcément féminine. Et c’est à une femme, Lola, que Paulo doit d’être arrêté par les sergents de ville. Lola le désigne comme responsable de ce qu’il a fait à Danglard. Nini tente de le défendre, en vain. Paulo est arrêté.

Puis, Danglard et Nini, vingt-sept ans de différence d’âge, remis de leurs blessures, visitent les fondations du Moulin rouge, restées en l’état. Nini soutenant Danglard, et au vu de leur différence d’âge, ils sont semblables à Œdipe soutenu par sa fille Antigone sur la route de Colone2. Si ce n’est que l’amour, de Nini pour Danglard, séparé de Lola, va s’en mêler. Rappelons que le duo Gabin-Arnoul se retrouve un an après French-Cancan, en couple adultère dans Des gens sans importance (Henri Verneuil, 1956). Notons également que Jean Renoir, dans ses souvenirs, écrit que la scène de bagarre entre Lola/Félix et Nini/Arnoul est réelle3.

Les deux apaches qui assistent à la bagarre, quant à eux, présentent de fortes ressemblances avec le duo Avril et Lacenaire son chef (Marcel Herrand). Un des apaches (Jean-Marc Tennberg) est soumis à son chef (Jacques Jouanneau), comme Avril est soumis à Lacenaire dans Les Enfants du Paradis. Il porte le même genre de casquette qu’Avril, et une fleur à la boutonnière, comme Avril. Son chef mâchonne régulièrement une fleur, une marguerite, ou la porte à la main, comme Avril porte une rose à l’oreille, à la bouche, à la main, ou, donc, à la boutonnière. Les deux apaches renoiriens sont embarqués par les sergents à la fin de la scène, tout comme Paulo. Rappelons, pour l’anecdote, que Jean-Marc Tennberg et Marcel Herrand jouent ensemble dans Fanfan la tulipe (Christian-Jaque, 1952), le personnage de Tennberg étant soumis à celui d’Herrand.

La musique révèle pourtant une différence essentielle entre les deux cinéastes. Chez Carné, le petit orchestre du cabaret s’interrompt lorsque la bagarre éclate. Le silence isole les coups, avant que la musique ne reprenne lorsque Baptiste a retrouvé son calme et que les danseurs reforment leurs couples. Chez Renoir, au contraire, l’orchestre continue de jouer. Oscar demande même à ses musiciens d’interpréter « Papillons et violettes », morceau léger qui accompagne ironiquement la violence. Là où Carné suspend le spectacle, Renoir l’intègre à la bagarre elle-même.

Cette transformation de la violence en spectacle musical traverse aussi le cinéma américain. Dans Nickelodeon (Peter Bogdanovich, 1976), une bagarre masculine de western est accompagnée par un musicien à l’harmonica : les coups semblent alors suivre un rythme, comme une danse improvisée. La violence n’est plus seulement subie ou donnée à voir ; elle devient une chorégraphie, un numéro parmi les autres, rappelant que le cinéma muet a souvent transformé les gestes les plus brutaux en figures comiques et musicales.

Après la violence, uniquement masculine chez Carné, mixte chez Renoir, l’amour arrive. De manière charnelle pour Danglard et Nini, de manière uniquement sentimentale pour Baptiste et Garance, du moins sur le moment4. Garance se console un temps avec l’acteur Frédérick Lemaître (Pierre Brasseur), mais celui-ci finit par lui souffler qu’elle murmure tout haut le prénom de son aimé, Baptiste, en dormant…

Mais le principal, dans les deux films, est que le spectacle continue : comédie sociale à destination de l’homme riche qui l’entretient pour Garance, mime pour Baptiste, pièce de Shakespeare (Othello), pour Frédérick, numéro de danse russo-orientale pour Lola, French cancan pour Nini, et gestion du tout pour Danglard.

Et spectacle du film pour nous, public, avant que le rideau du théâtre des Funambules ne tombe sur l’écran (Les Enfants du Paradis), et que la caméra ne sorte du Moulin rouge, à la nuit, avant de s’arrêter sur la place devant la salle de spectacle, où un homme titube, avant de s’arrêter face caméra et de nous saluer (French Cancan). Chez Carné comme chez Renoir, la violence n’interrompt jamais le spectacle ; elle en devient un numéro supplémentaire. La musique, le rire et le théâtre ne nient pas les coups : ils les transforment en représentation.

L’illusion, comique ou tragique, plutôt que la violence, oui, bien sûr.

 

1 https://bcs.fltr.ucl.ac.be/METAM/Met11/Met11-001-193.htm

2 Sophocle, Œdipe à Colone, 401 avant Jésus-Christ.

3 Jean Renoir, Ma vie et mes films, Paris, Flammarion, « Champs arts », 2008, p. 251.

4 Cf. notre article Tiphaine Martin, « Regarder l’être aimé : Les Enfants du ParadisPortrait de la jeune fille en feu », Voyages autour de mon cerveau, 23 février 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28561

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bagarres en musique : Les Enfants du ParadisFrench-Cancan », Voyages autour de mon cerveau, juillet 2026. URL  https://vadmc.hypotheses.org/29501

Regarder l'être aimé Enfants du Paradis Portrait jeune fille en feu.001

Regarder l’être aimé : Les Enfants du Paradis, Portrait de la jeune fille en feu

Elles sont déchirées, car elles revoient leur ancien amour, mais sans en être vues. Ce qui est étonnant, alors que le lieu de cette rencontre non réciproque, un théâtre et une salle d’opéra, lieux faits de croisements. Et, réciproque, elle l’a été, cette passion. 

Garance (Arletty), la comédienne, et Baptiste (Jean-Louis Barrault), le mime, se sont follement aimés, à la fin des années 1820, à Paris, dans le quartier des artistes, au sein du chef-d’œuvre de Marcel Carné, Les Enfants du Paradis (1945). Six ans après leur séparation involontaire, Garance, devenue une riche femme entretenue, se rend au spectacle de Baptiste aux théâtre des Funambules, chaque soir depuis son retour des Indes.

Cinquante ans auparavant, en 1770, en Bretagne, Marianne (Noémie Merlant), la peintre, et Héloïse (Adèle Haenel), le modèle, noble pauvre destinée à un riche barbon milanais, ont vécu un amour intense, dans Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma (2019). Quelques années après, Marianne revoit Héloïse à l’opéra, par hasard. Marianne, devenue peintre aisée grâce à ses élèves, mais sans plus, se rend à un concert de musique… moderne, celle de de Vivaldi.

Notons que dans les deux films, les voyages sont contraints et synonymes d’enfermement sexiste, tant pour Garance que pour Héloïse. Garance suit son riche amant, Héloïse est allée rejoindre son mari.

Dans les deux films, le lieu de la revoyure est du même genre spatial, un théâtre et un opéra. Lieux types de la sociabilité des différentes classes sociales européennes, ils sont divisés en différentes strates sociales. Chacun·e paye sa place selon ses moyens, donc n’est pas au milieu des autres classes sociales, mais en est séparé·es, tout en étant dans le même lieu

Laissant errer son regard dans la salle, depuis son siège au balcon gauche, Marianne voit son amour s’installer à une place côté droit, au balcon. Comme Garance et Marianne, Héloïse est seule. Nous savons qu’elle est mariée, non veuve, et mère d’une petite fille. Mais non, elle est seule. Elle occupe une place à part, laissant des sièges vides entre elle et les quelques autres spectateurs et spectatrices. Elle se trouve du même côté de la salle que Garance, mais de manière moins socialement aisée. La loge à côté du balcon côté droit est vide : attendrait-elle l’interprète des Enfants du Paradis, dans un filage cinéphile rêvé ?

Héloïse est tout aussi indifférente aux autres spectateurs et spectatrices que Garance, focalisant elle aussi son attention sur la scène. Elle est vue par le regard de Marianne. Garance et Marianne enveloppent leur amour d’un regard intense. Non, la passion n’est pas éteinte chez ces femmes.

Héloïse s’abîme dans la musique. Toujours seule, elle ne se préoccupe pas des musiciens. Elle est enfermée dans son univers, c’est-à-dire dans ses souvenirs amoureux. En effet, les musiciens jouent « L’estate » (« L’Été »), que Marianne a fait découvrir à Héloïse, du temps où elles étaient ensemble. Héloïse devient de plus en plus émue, elle pleure et sanglote, déchirée.

Garance, dans la scène où nous la découvrons dans sa loge, n’est plus seule comme les autres soirs. Elle est rejointe, mais uniquement pour un temps, par un de ses anciens amants, le comédien Frédérick Lemaître (Pierre Brasseur). Ils parlent, badinent, à mi-voix, tandis qu’au paradis (le haut du théâtre, les places les moins chères), les spectateurs et spectatrices s’esclaffent de bon cœur. Garance et Frédérick ont changé d’époque, mais aussi de place sociale, donc de langage corporel et de tonalité. Ils ne sont plus au paradis, mais plus bas.

Pour Garance, au moins dans un premier temps, sa passion est couronnée de succès, puisque Baptiste apprend sa venue aux Funambules et la rejoint dans leur ancienne pension. Mais cette unique nuit est sans lendemain, à jamais. En effet, Baptiste a cédé à l’amour de sa partenaire Nathalie (Maria Casarès). Ils sont mariés et ont un petit garçon, Baptiste. Notons que Frédérick, soit qu’il préfère continuer à papillonner, soit qu’il soit fidèle à son amour pour Garance, est resté célibataire.  Baptiste échappe temporairement à la famille qu’il a choisie de construire, en courant après Garance, mais celle-ci lui échappe. Garance repart, cette fois définitivement, traîner son cœur empli d’amour de par le monde.

Pour Marianne et d’Héloïse, leur amour, non cicatrisé, est sans espoir et sans retour. Elles restent séparées, chacune de leur côté de scène, à la fin du concert. Le noir de l’écran tombe brutalement sur elles. Couperet définitif ou possibilité de se retrouver ? Sciamma nous laisse sur cette interrogation, mais la violence du noir qui se fait sur l’écran ne laisse pas présager un retour de flamme et des retrouvailles heureuses.

En attendant, n’hésitons pas à sortir nos mouchoirs, de baptiste ou de dentelle vénitienne, et à vibrer à ces deux magnifiques histoires d’amour.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Regarder l’être aimé : Les Enfants du Paradis, Portrait de la jeune fille en feu », Voyages autour de mon cerveau, février 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28561

Sourires d’un chef-d’oeuvre : Les Enfants du Paradis de Marcel Carné

Le chef-d’œuvre de Marcel Carné méritait bien de nouvelles analyses et une nouvelle présentation pédagogique à destination des étudiant·es. C’est chose faite avec cet ouvrage de Carole Aurouet, enseignante-chercheuse à l’université Gustave Eiffel, paru en juin 2022 aux éditions Gremese.

L’ouvrage est divisé en : carte d’identité du réalisateur, carte d’identité du film, découpage du film, annexes (extraits d’interviews de Carné et de Prévert et d’articles de journaux de l’époque, filmographies des deux compères, bibliographie sélective).

Dans un style simple et non simpliste, Carole Aurouet fait ressortir la beauté du film et sa richesse, étape par étape. On lit alors le film comme un roman-feuilleton, en prêtant attention aux mouvements de caméra et aux finesses du scénario, agrémentés de brides du dialogue de Prévert.

Le fil directeur de l’analyse du film est la figure de Garance, jouée par l’actrice Arletty. Garance est le pôle qui aimante et dirige les actions des hommes, tout en étant régulièrement victime : le mime Baptiste Debureau (Jean-Louis Barrault), l’acteur Frédérick Lemaître (Pierre Brasseur), le poète-assassin Lacenaire (Marcel Herrand), l’aristocrate Édouard de Montray (Louis Salou) et le vendeur à la sauvette Jéricho (Pierre Renoir). De manière peu féministe, Garance est la cible de la jalousie des deux autres figures féminines importantes : l’artiste Nathalie (Maria Casarès) et la logeuse Madame Hermine (Jane Marken).

Il n’empêche que le film-fleuve recèle encore des trouvailles que Carole Aurouet souligne : scènes en parallèle entre Debureau et Lemaître qui parlent de leur art respectif (silence versus parole), écho  dépravé de la scène de flirt entre Lemaître et Garance (époque 1) par Jéricho à destination de Nathalie (époque 2), et tant d’autres.

Un véritable plaisir de lecture, qui ravira les étudiant·es en cinéma, mais aussi le public qui s’intéresse à la fabrication d’un film. Les amoureuses et amoureux de Carné et Prévert seront comblé·es par cette lecture alerte et précise des Enfants du Paradis. Maintenant, sus au dvd !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Sourires d’un chef-d’oeuvre : Les Enfants du Paradis de Marcel Carné », Voyages autour de mon cerveau, juillet 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/6004

Exposition Beauvoir médiathèque

Exposition Simone de Beauvoir, médiathèque Olympe de Gouges – Joigny

En novembre 2019, la direction des affaires culturelles ainsi que les bibliothécaires de la médiathèque Olympe de Gouges à Joigny ont accepté mon projet d’exposition sur Simone de Beauvoir, dans le cadre des soixante-dix ans de la parution du Deuxième Sexe.

J’ai alors effectué une conférence intitulée « Simone de Beauvoir, la vie, l’écriture et les voyages » à la médiathèque, afin d’établir un lien entre l’exposition et l’ensemble de l’existence beauvoirienne. Quelques jours avant ma conférence, j’ai été interviewée par Mathieu Doucet pour France Bleu Auxerre : https://www.francebleu.fr/emissions/france-bleu-auxerre-midi/auxerre/simone-de-beauvoir-amour-et-voyages

Suite à ma conférence, j’ai été interviewée par Isabelle Clermont, du journal local L’Yonne républicaine : https://www.lyonne.fr/joigny-89300/actualites/une-conference-avait-lieu-samedi-apres-midi-a-la-mediatheque-olympe-de-gouges_13697686/#refresh

Première partie de mon exposition, ma présentation de Simone de Beauvoir :

Simone de Beauvoir (9 janvier 1908-14 avril 1986) est une écrivaine, journaliste, philosophe, dramaturge, essayiste. Elle est la grande figure du féminisme universaliste français de la seconde moitié du vingtième siècle, avec Le Deuxième Sexe (1949). Beauvoir milite pour que les femmes aient les mêmes droits et les mêmes devoirs que les hommes, quel que soit le pays.

Outre un recueil de nouvelles, elle a écrit plusieurs romans, dont Les Mandarins, prix Goncourt 1954 : quels choix font les intellectuels à la Libération ? comment sortir du cauchemar de la Seconde Guerre mondiale ? comment oser vivre ? Les échappées des personnages hors de la France leur font toucher au Portugal de Salazar, à l’Espagne de Franco et … à l’amour d’un bel Américain de Chicago, avec lequel il est possible de se rendre au Mexique, pour renaître enfin.

Le voyage est la grande passion de Simone de Beauvoir. Elle a rêvé sur les planches de son atlas, puis son grand-père paternel lui a fait découvrir les plantes, les insectes et la petite rivière du parc de Meyrignac, dans sa propriété du Limousin. Petit à petit, la jeune fille se promène seule dans la campagne, avec sa sœur cadette Henriette, loin de leur école catholique parisienne, le Cours Désir. Simone y a rencontré Élisabeth Lacoin, dite Zaza. Leur longue amitié est brisé lorsqu’elles atteignent 21 ans. Zaza décède brutalement, laissant Beauvoir inconsolable. L’écrivaine ne parvient pas à faire entrer son amie dans une fiction. Il lui faut l’écriture de ses Mémoires d’une jeune fille rangée (1958) pour qu’Élisabeth entre au panthéon des Lettres.

Côté cœur, Beauvoir a rencontré le futur philosophe Jean-Paul Sartre en 1929, lorsqu’ils préparaient l’agrégation de philosophie à la Sorbonne. Outre leur longue histoire, elle a de nombreux compagnonnages avec des femmes et des hommes, dont l’actrice Olga Kosakiewicz, l’écrivain nord-américain Nelson Algren, le réalisateur Claude Lanzmann. Jamais Beauvoir ne relâchera son combat contre l’antisémitisme. En témoignent la production du film de Lanzmann Shoah (1985) et sa préface au Treblinka (1966) de Jean-François Steiner. Simone se mobilise également pour les guerres de décolonisation, tant en Indochine qu’en Afrique du Nord. Elle se rend en 1974 dans le Portugal de la Révolution des Œillets, en 1955 dans la Chine de Mao, en 1960 dans le Cuba de Castro et du Che… mais aussi au Japon en 1966 et dans bien d’autres pays, dont l’Italie, où elle prend régulièrement ses vacances.

Admirée, critiquée, mise à l’Index par le Vatican, Beauvoir est entrée dans la Pléiade en juin 2018. Son amour des livres, mais aussi du cinéma, de la peinture, des alcools divers et des bons petits plats y éclatent. Simone de Beauvoir, cette femme vivante.

Conférence le 30 novembre 2019, 15h : Simone de Beauvoir, la vie, l’écriture et les voyages

Deuxième partie de mon exposition, abécédaire de Beauvoir :

Beauvoir en dix points

Amitié : avec sa meilleure amie Zaza : « Nous nous sommes mises à parler, à raconter, à commenter : les mots se précipitaient sur mes lèvres, et dans ma poitrine tournoyaient mille soleils (…). » 

Mémoires d’une jeune fille rangée, Folio, 1999 (1958), p. 130.

Amour : « Le temps et l’espace sont suspendus, immobiles devant un visage qui contient l’essence de tout ce qu’il y a de précieux au monde. » 

Août 1965, « Une célèbre Française explique ce que l’amour est et ce qu’il n’est pas », McCalls (journal américain), in  Les Écrits de Simone de Beauvoir, Gallimard, 1979, p. 413.

Cinéma : « La plupart des Français aiment alterner les envolées mystiques et la grivoiserie et vice-versa. Avec B.B. c’est peine perdue. Elle les coince et les oblige à être honnêtes avec eux-mêmes. Ils sont forcés d’admettre la grossièreté de leur désir, dont l’objet est très précis : ce corps, ces cuisses, ces fesses, ces seins. » 

Août 1959, « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrom », traduction de Claude Francis et de Fernande Gontier, in Les Écrits de Simone de Beauvoir, Gallimard, 1979, p. 370-371.

Écriture : « Il y a un effort de reconstruction du réel avec les mots qui est, à mon avis, plus difficile dans le roman que dans un récit autobiographique qui se base sur la vérité. »

In Josée Dayan, Malka Ribowska, Simone de Beauvoir, Gallimard, 1979, p. 29.

Féminisme : « Et ce serait une erreur de penser que, pour être féministe, il ne faut pas avoir d’enfants : loin de là ! »

In Francis Jeanson, « Entretiens avec Simone de Beauvoir », Simone de Beauvoir ou l’entreprise de vivre, Seuil, 1966, p. 263.

Jeunesse : « Je me plais particulièrement dans la compagnie des jeunes. (…) Changer la vie leur semble urgent, parce que c’est leur propre avenir qui est en question. » 

Tout compte fait, Folio, 1998 (1972), p. 84.

Musique : rencontre avec Boulez, en 1961 : « Il nous expliqua comment on restitue la musique ancienne, comment s’opère un enregistrement : pas en une fois comme je le croyais, mais par petits morceaux ; on colle bout à bout les fragments du ruban enregistreur comme on monte un film. » 

La Force des choses. II., Folio, 1999 (1963), p. 401.

Peinture : « (…) la peinture qui m’offre de si grandes jouissances : Picasso, Derain, Cézanne, Foujita. » 

Janvier 1927, Cahiers de jeunesse, Gallimard, 2008, p. 258.

Théâtre : « J’allai à Porgy and Bess présenté d’une manière ravissante par une troupe américaine, et aux Sorcières de Salem que Rouleau avait très bien monté. » 

La Force des choses. II., Folio, 1999 (1963), p. 66.

Voyages : « Voyager : ç’avait toujours été un de mes désirs les plus brûlants. Avec quelle nostalgie, jadis, j’avais écouté Zaza quand elle était revenue d’Italie ! » 

La Force de l’âge, Folio, 1999 (1960), p. 96.

Troisième partie de mon exposition, « Échantillon des œuvres et des goûts de Simone de Beauvoir », à partir des ouvrages présents dans la médiathèque  :

  1. Livres :

– Œuvres de Beauvoir : 

  • Le Deuxième Sexe : « Écrit en moins de deux ans, publié en 1949, scandale énorme. Lire absolument cette analyse de la condition féminine. Exemple : “Être féminine, c’est se montrer impotente, futile, passive, docile.” »
  • Mémoires d’une jeune fille rangée : « Mes parents, ma sœur, mon cousin Jacques, ce drôle de Sartre, les amitiés, la nature en Limousin, la scolarité, mon évolution, Paris. »
  • Une mort très douce : « La mort de sa mère et la description de l’acharnement thérapeutique. Toujours actuel, toujours fort en sentiments haine/amour envers la figure maternelle. »
  • Lettres à Nelson Algren : « Grenouille Simone écrit à son cher Crocodile Nelson. Mais les amours transatlantiques sont parfois difficiles… »

Treblinka, Jean-François Steiner :

« (…) dans ma préface, j’essayais de défendre Steiner contre l’accusation d’antisémitisme que certains ne manqueraient pas de porter contre lui. »

Tout compte fait, Folio, 1998 (1972), p. 182.

Shoah, Claude Lanzmann :

« Le grand art de Claude Lanzmann est de faire parler les lieux, de les ressusciter à travers les voix, et, par-delà les mots, d’exprimer l’indicible par des visages. »

Simone de Beauvoir, « “Shoah”, la mémoire de l’horreur », Le Monde, 29 avril 1985.

– Le Lièvre de Patagonie, Claude Lanzmann, Gallimard, 2008, p. 262. :

« J’exhortai ma chérie, sans peine ni effort, à boire avec moi, et les gouttelettes de sueur qui perlaient sur sa lèvre supérieure m’émouvaient tant que je les aspirai dévotement. »

B. DVD :

– Les Temps modernes, Charlie Chaplin :

« Nous assistâmes à deux séances de suite, nous aurions voulu connaître toutes les images par cœur. »

La Force de l’âge, Folio, 1999 (1960), p. 279.

-Drôle de drame, Marcel Carné (1937) :

« Autrefois L’affaire est dans le sac, plus récemment Drôle de drame, mis en scène par Carné, avec Barrault, Jouvet, Françoise Rosay nous avait charmés. »

La Force de l’âge, Folio, 1999 (1960), p. 399.

-Le Voleur de bicyclette, Vittorio de Sica :

« Je vis quelques films ; sur Le Voleur de bicyclette, je partageai l’avis de Cocteau : c’était Rome et un chef-d’œuvre. »

La Force des choses. I., Folio, 1998 (1963), p. 272.

-Rocco et ses frères, Luchino Visconti : à Moscou, en juin 1962, avec la famille d’un cinéaste soviétique :

« La femme de Kheilfitz et leur fils d’une vingtaine d’années, sont arrivés au café  : ils venaient de voir Rocco et ses frères, elle était remuée et ravie. »

La Force des choses. II., Folio, 1999 (1963), p. 479.

C. Livres d’art :

-De Greco à Picasso : [exposition] Musée du Petit Palais, Paris, 10 octobre 1987-3 janvier 1988 : Giacometti parle à Beauvoir de Picasso : « (…) devant chaque nouvelle œuvre, il est comme un adolescent qui commence à peine à découvrir les ressources de l’art. » La Force des choses. I., Folio, 1998 (1963), p. 124.

-De Cézanne à Matisse : chefs-d’oeuvre de la Fondation Barnes : 1931 : « Je marchai sur des chemins rouges et ocre, à travers la plaine d’Aix où je reconnaissais les toiles de Cézanne. » La Force de l’âge, Folio, 1999 (1960), p. 107.

Jean Dubuffet, Centre d’art de Tanlay (Yonne) : « Je connaissais assez bien Dubuffet. (…) C’était, en deçà de ce monde, un autre monde, dérisoire et pourtant joyeux. » Tout compte fait, Folio, 1998 (1972), p. 276. 

D. CD :

-Le Sacre du Printemps, Stravinsky, Igor (1882-1971) (Interprétation de Boulez) : 1927 :

« (…) deux fois, Le Sacre du Printemps me transporta. »

Mémoires d’une jeune fille rangée, Folio, 1999 (1958), p. 364.

-La Confiture, Les Frères Jacques : passage des Frères Jacques dans la cave/cabaret La Rose rouge :

« J’y entendis Les Frères Jacques : leur vogue était énorme et méritée. »

La Force des choses. I., Folio, 1998 (1963), p. 247.

-Déshabillez-moi, Juliette Gréco : 1949, avec Nelson Algren : « Dans un grenier d’Antibes où avait émigré le club du Vieux-Colombier, nous écoutâmes Luter ; Gréco chanta (…). »

La Force des choses. I., Folio, 1998 (1963), p. 256.

-Quella Fiamma !, Michelle Robert pour « The Man I Love » George Gershwin :

« (…) la plainte des hommes, leurs joies égarées, les espoirs brisés avaient trouvé pour se dire une voix brutalement jaillie du cœur de leur nuit et secouée de révolte (…). »

La Force de l’âge, Folio, 1999 (1960), p. 161.

Et voici les photos de mon exposition :

                        @Tiphaine Martin

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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Exposition Simone de Beauvoir, médiathèque Olympe de Gouges – Joigny », Voyages autour de mon cerveau, mai 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/213