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Pas fraternel (3) : Le Château des Oliviers

Détruire, dit-il. Détruire un lieu, le Château des Oliviers. Donc, détruire une famille, les Laborie, et particulièrement son amie d’enfance Estelle. Cette destruction est non seulement humaine, mais également écologique. Elle intervient dans le feuilleton Le Château des Oliviers, réalisé en 1993 par Nicolas Gessner, sur un scénario de Frédérique Hébrard et de son époux Louis Velle.

Le complexe Cigaland du promoteur Pierre Séverin (Jacques Perrin) engloutirait le Château des Oliviers dans un lac artificiel. Son terrain de golf réclamerait énormément d’eau, dans une région agricole peu réputée pour l’abondance de ses ressources en eau. Mais, foin des vignes et des champs. Ajoutons, quoique non mentionnée dans le téléfilm, la pollution aggravée du flux routier, des clients, des employés et des commerçant·es.

Le projet d’Estelle Laborie (Brigitte Fossey), un musée sur le patrimoine local, avec une forte dimension antiquisante, coûterait effectivement moins cher à la planète et ne détruirait pas le paysage. Humainement parlant, si le musée ne créait pas les plus de mille emplois, finalement estimés à environ cinq cents, de Cigaland, l’attractivité locale augmenterait un peu.

L’enseignant-chercheur Raphaël Fauconnier (Georges Corraface), spécialiste de la période de l’Antiquité tardive, tombe amoureux d’Estelle et la soutient dans sa lutte contre Cigaland. D’autant qu’il est probable que des vestiges romains dorment sous le terrain des Oliviers. Malheureusement, le soutien des écologistes locaux, contactés par Fauconnier, est court-circuité par Séverin, qui a des appuis dans les ministères et au niveau local.

Séverin est déterminé à acheter le terrain de son malheur familial, où son père travaillait la vigne, pour le compte des Laborie. Il est hanté par son passé. Jean Dupastre a trafiqué le vin de son patron et ami de la Résistance, Paul Laborie, avant de tuer son épouse et sa fillette puis de se suicider, au lieu de commencer par se tuer. Notons qu’il est enterré avec ses victimes, ce qui est pour le moins problématique. Marceau, recueilli par les Séverin, préfère ourdir une dure vengeance contre les Laborie plutôt que de faire le deuil des siens.

Il est aidé par ses appuis politiques, dont l’un n’ignore rien de son passé. La maire de Châteauneuf-du-Pape, Mireille (Eva Darlan), jalouse d’Estelle depuis la maternelle, soutient absolument le projet Cigaland. En outre, quand Estelle s’installe aux Oliviers en plein été, Mireille n’a de cesse de lui chercher noise. On pourrait presque parler de harcèlement : elle lui coupe l’eau pour la journée (« zone 5 »), elle l’empêche de vendre des objets anciens (mais à la petite brocante ?), elle pousse les conseillers municipaux à voter pour Cigaland. Compagne secrète de Séverin, qu’elle aime depuis toujours, elle craint que Séverin/Dupastre ne soit toujours amoureux d’Estelle. Estelle qui a épousé Rémy (Louis Velle), homme d’affaires, ex-petit ami de Mireille, puis en a divorcé.

Fille du pharmacien local, cette dernière a pourtant fait un beau mariage en épousant un sénateur âgé. Elle gère sa mairie avec brio, à l’instar de n’importe quel maire masculin. Mais l’anti-sororité l’emporte. Mireille préfère, elle aussi, se perdre dans la vengeance, la compétition sociale et la jalousie. Comme Séverin, elle le paie de sa vie, mais sans avoir choisi sa mort. Là où Séverin/Dupastre se suicide, Mireille est tuée par le demi-frère de Séverin, Robert (Bernard Rosselli). Marceau et Mireille forment un beau duo dans le mal. Mireille s’acharne, Séverin aussi.

Séverin sait également manipuler la jeune arriviste Colombe Mautausier (Anaïs Jeanneret), qui connaît Raphaël depuis toute petite. Journaliste aux ordres de Séverin, qui est aussi patron de presse, elle feint d’être du côté de Raphaël, donc du côté d’Estelle. Ainsi, elle peut mieux lui soutirer des informations sur leur combat pour les Oliviers. En outre, quand Séverin salit Raphaël, qui a aidé sa première épouse à mourir dans la dignité, elle joue double jeu : elle écrit, dans un des journaux de Séverin, anonymement, des articles vipérins contre Fauconnier, et, dans un autre journal, elle prend sa défense. Nous retrouvons ce double jeu de campagne de presse dans Le Mari de l’Ambassadeur (1990), là aussi visant un scientifique, le professeur Pierre-Baptiste Lambert (Louis Velle).

Cependant, au fil des épisodes, Estelle voit surgir à ses côtés les différents membres de sa famille et ceux de sa « famille ». Nous reprenons ici la distinction opérée par l’autrice Simone de Beauvoir, dans La Force de l’âge (1960), entre la famille biologique et celles et ceux qui composent sa « famille » de cœur. Le feuilleton alterne les personnages adjuvants et les personnages opposants à Estelle, au sein de sa famille comme parmi celles et ceux qui y sont rattachés : Sophie (Pascale Rocard), la jeune avocate, Jules (Riccardo Cucciolla), le curé et Samuel (François Perrot), le rabbin. Tous trois sont du côté d’Estelle, de son combat pour les Oliviers.

Jules et Samuel forment un duo œcuménique, parrains spirituels d’Estelle, auquel il faut ajouter Blaïd (Abder El Kebir), le gardien des Oliviers, de confession musulmane. Sophie est une sorte de fille adoptive pour Estelle. Quoique amoureuse d’Antoine (Stanislas Carré de Malberg), le fils cadet d’Estelle et de Rémy, Sophie, du même âge que sa sœur aînée Philippine, attend de guérir de son cancer pour être avec lui.

Antoine choisit d’abord de fuir la lutte d’Estelle. Il a mal vécu le divorce de ses parents et Séverin l’embauche de son côté et lui trouve des contrats pour sa bande dessinée, Raoul Cool. Il est jaloux, aussi, d’Estelle, car Sophie l’assiste et la soutient. Rémy, fuyant les problèmes et désireux de débarrasser Estelle de lourds problèmes financiers, la pousse à vendre les Oliviers. Séverin lui obtient des contrats pour son entreprise de « consulting ».

Mais Carla (Yvonne Sciò), sa très jeune fiancée italienne, actrice, ne l’entend pas de cette oreille et rompt avec lui. Elle obtient un beau contrat de location des Oliviers pour une équipe de tournage italienne. Rappelons que l’aspect italophile du couple Hébrard-Velle est développé dans leur feuilleton précédent, Le Mari de l’Ambassadeur.

Nous avons déjà parlé de Raphaël Fauconnier. Sa profession de scientifique le place dans la lignée de plusieurs des feuilletons de Frédérique Hébrard : Comment ne pas épouser un milliardaire, La Demoiselle d’Avignon, Le Mari de l’Ambassadeur, Les Châtaigniers du désert. Et, particulièrement, d’un de ses prédécesseurs, le diplomate-archéologue François Fonsalette (Louis Velle), dans La Demoiselle d’Avignon (1970). Raphaël Fauconnier est le professeur de Luc (Cédric Spilthooren), le benjamin, qui prend le parti de sa mère. Il reste aux Oliviers, ce qu’il paie cher. En effet, il est gravement brûlé dans l’incendie criminel qui détruit une partie de la propriété. Une fois rétabli, il forme un couple avec la jeune Isabelle (Vanessa Lhoste), elle aussi étudiante en archéologie.

Seule la fille aînée, Philippine (Marie Adam), est contre sa mère, jusqu’à ce que Sophie lui dévoile toute l’histoire de Séverin/Marceau. Séverin a engagé Philippine dans son antenne russe, et il fait tremper Jean-Edmond (François Domange), presque à son insu, dans ses combines politiques pour Cigaland.

Mais Séverin, enfermé dans sa tour de glace, ignore tout de l’amour familial qui dure, et de l’amour tout court. Même par rapport à Estelle, on peut se demander s’il l’aime vraiment, ou si c’est  son goût habituel de la possession qui surgit ici. Est-il capable d’un sentiment sincère ? Quand Jules lui révèle, en présence d’Estelle, qu’il est le fils adultérin de Laborie, il refuse que sa vengeance s’arrête.

Une fois de plus, il préfère la haine à la construction de son existence loin de celui qui, finalement, n’est coupable que d’adultère avec sa mère. C’est bien Dupastre qui a choisi de trafiquer le vin des Laborie, puis qui a tué son épouse et leur petite fille. Pas fraternel, Séverin/Marceau est implacable.

Ce choc frontal entre Estelle et Marceau peut davantage choquer le public d’aujourd’hui que celui de 1993, puisque Jacques Perrin et Brigitte Fossey ont joué un couple d’amour fou en 1988, dans la version longue de Cinema Paradiso de Giuseppe Tornatore (Nuovo Cinema Paradiso).

C’est tout de même l’amour, la pulsion de vie, qui vaincra la haine absolue de Marceau/Séverin. Un des bulldozers envoyés par Séverin pour détruire les Oliviers cale contre quelque chose et s’embourbe. Et la villa antique de la « Belle Romaine », ancêtre d’Estelle, surgit d’entre les morts. Cette découverte archéologique arrête net la destruction. Marceau/Séverin a perdu. Il refuse alors la main tendue d’Estelle, une dernière fois. Il s’enfuit quand la police vient l’arrêter pour l’incendie criminel des Oliviers, le vol d’objets antiques et la complicité dans les meurtres de Mireille et de Jules. Il part se suicider, en se jetant d’une falaise dans le Rhône.

Le Château des Oliviers rappelle qu’une famille ne tient ni à un nom, ni à un héritage, ni à une propriété. Elle tient à celles et ceux qui choisissent, malgré les blessures, de protéger ensemble un paysage, une mémoire et un avenir. Face à la logique de destruction incarnée par Pierre Séverin, Estelle Laborie répond par une autre force : la fidélité aux êtres, à la terre et à la possibilité toujours renouvelée de refaire famille.

Estelle retrouve sa famille et sa « famille », agrandie, réunie, Jules toujours présent à son cœur. Et les Oliviers se chauffent au soleil. Avec nous ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pas fraternel (3) : Le Château des Oliviers », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33392

Partir, revenir, pourquoi ? (23) Quitter ses amours H.P. Roché, F. Truffaut » VADMC

Partir, revenir, pourquoi ? (23) Quitter ses amours  H.P. Roché, F. Truffaut 

Être amoureuse et amoureux, soit. Mais quand l’amour voyage de pays en pays, comment conserver sa passion intacte ? Comment aimer sans posséder, lorsqu’une relation refuse les frontières habituelles du couple ? Ces tourments et bonheurs ont été décrits par Henri-Pierre Roché dans ses deux romans, Jules et Jim (1953) et Deux Anglaises et le Continent (1956), que le réalisateur François Truffaut met respectivement en scène en 1962 et 1971.

Le succès du film Jules et Jim a inspiré une chanson populaire en 1987, Premiers frissons d’amour, interprétée par la jeune Christine Roque, sur des paroles et une musique de Corinne Sinclair. Trente-cinq ans après la sortie du film de Truffaut, la chanson reprend ainsi Jules et Jim comme une référence culturelle populaire. Le triangle amoureux n’est plus seulement un sujet de littérature ou de cinéma d’auteur : il devient une image des rêves adolescents d’un amour sans exclusivité :

Ils sont là tous les deux comme toujours
A la sortie du lycée
(…)
Je les aime tous les deux d’un amour de légende
Sans victime
Avant-hier on a vu un Truffaut noir et blanc
C’était Jules et Jim
Ils s’aimaient tous les trois comme eux et moi
Ça paraît difficile de vivre ça
Je voudrais bien pourtant qu’on vive à trois
Tous les trois tous les trois

Les amours adolescentes de la chanteuse-narratrice avec deux camarades sont comparées à celles du trio Kathe, Jules et Jim, tout en soulignant la difficulté à trouver une répartition égalitaire du désir et des choix. Cette réactivation populaire des récits de Roché montre combien l’idéal du trio amoureux continue de fasciner, tout en révélant combien il reste difficile à vivre dans la réalité. « Sans victime » est précisément le souhait qui traverse le roman de Roché, mais cet idéal demeure fragile.

C’est également le cas dans le roman éponyme de Roché, ainsi que dans Deux Anglaises et le Continent. Ces deux fictions, fortement inspirées de l’existence de l’auteur et de ses amours, forment un duo en jeu de miroirs complexe. Dans les deux cas, Roché transforme une expérience biographique en laboratoire littéraire : comment inventer des relations nouvelles sans reproduire les rapports de domination traditionnels ?

L’espace fait le jeu des pouvoirs, donc, ici, des amours. Les déplacements géographiques deviennent des déplacements affectifs : changer de pays, c’est aussi tenter d’échapper aux normes sociales attachées au couple. L’espace franco-allemand de Jules et Jim, franco-anglais dans Deux Anglaises et le Continent, au tout début du vingtième siècle, devient un territoire sentimental où les frontières nationales semblent moins infranchissables que celles imposées par les conventions amoureuses.

Pas de racisme intra-européen, malgré la complexité des triangles passionnés, mais un cosmopolitisme de bon aloi, entre pairs sociaux, aisés et cultivés. Ce cosmopolitisme demeure cependant limité : il s’agit d’une Europe blanche, cultivée et privilégiée socialement. Les différences nationales sont explorées, mais non les rapports coloniaux ou raciaux qui traversent pourtant le début du XXe siècle. Tout cela n’empêche pas les incompréhensions culturelles  (Henri-Pierre Roché, Jules et Jim, Paris, Gallimard, « Folio », 2000, p. 160) :

Ah, pensait Jim, c’est beau de vouloir redécouvrir les lois humaines, mais que cela doit être pratique de se conformer aux règles existantes !

Quand Jules et Kathe se marient, à la veille de la guerre de 14‑18, leur union bat rapidement de l’aile. De son côté, Jim recule autant qu’il le peut devant l’idée d’un mariage avec d’autres femmes que Kathe et reste célibataire, tout comme Claude dans Deux Anglaises et le Continent. François Truffaut choisit un destin plus dramatique pour les deux sœurs que celui imaginé par Henri‑Pierre Roché. Dans son film, Anne, la sculptrice, symbole de la femme libre et détachée des conventions, meurt, tandis que Muriel est envoyée au loin, mariée. À l’inverse, Roché conclut son roman sur une note apaisée : Anne et Muriel se marient, vivent avec leurs époux et leurs enfants au Canada, soit un pays colonial, anglophone et francophone. Le réalisateur semble punir la femme qui a su mener sa vie hors de la respectabilité bourgeoise, tandis que le romancier offre une fin heureuse et conciliée à ses personnages féminins.

Ainsi, partir ou rester, se marier ou ne pas se marier, ces personnages cherchent avant tout à conserver leur liberté affective et à inventer des relations qui échappent aux règles établies, montrant que l’amour peut voyager aussi loin que le permettent les désirs et les choix de chacun.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Partir, revenir, pourquoi ? (23) Quitter ses amours : H.P. Roché, F. Truffaut », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31730

Interview Sarah Sauquet

Un prénom de…. – Interview de Sarah Sauquet

Professeure certifiée, Sarah Sauquet enseigne les lettres modernes. Elle donne également des conférences sur les liens entre littérature et marketing. Qu’il s’agisse d’enseigner, d’écrire, ou d’animer une communauté digitale, son travail tourne autour d’un même objectif : celui de susciter l’envie de lire des classiques. Un grand merci à elle d’avoir répondu rapidement et amplement à mes questions.

Tiphaine Martin – Pourquoi et comment avoir eu cette (magnifique) idée de dictionnaire littéraire ?

Sarah Sauquet – C’est un livre que je portais en moi depuis des années, et il m’aura fallu beaucoup de temps pour trouver un éditeur souhaitant m’accompagner dans ce projet, avec l’ampleur que je souhaitais lui conférer !

Passionnée depuis mon plus jeune âge par la littérature, je suis également curieuse des mots, des autres, et de leurs prénoms. Les raisons pour lesquelles on attribue un prénom, parfois mystérieuses et complexes, m’ont toujours fascinée, et en tant que lectrice, j’ai très tôt été attentive aux prénoms que portaient les héros de papier dont je découvrais les aventures. Je suis capable, encore aujourd’hui, d’oublier l’intrigue d’un livre mais de garder un souvenir précis des prénoms de tous ses personnages.

Avec les années, j’ai pu constater qu’il y a, bien souvent, de troublantes similitudes entre plusieurs personnages portant le même prénom, parfois à plusieurs siècles d’écart. Peut-on parler d’intertextualité ? Pourquoi un auteur choisit-il d’appeler son héroïne Jeanne, ou Laura, plutôt que Bérénice ou Anna ? De quoi ces choix de prénoms sont-ils le nom ? Au-delà d’un simple travail de nomenclature, ce sont ces questionnements que j’ai souhaité soulever à travers ce livre.

T.M. – Un travail très proustien, en somme. Comment cet ouvrage s’inscrit-il dans le reste de votre œuvre ?

S.S. – Il constitue pour moi à la fois un prolongement et un dépassement de mon premier livre, La Première Fois que Bérénice vit Aurélien, elle le trouva franchement con1. Ce premier livre souhaitait témoigner de l’universalité et de l’intemporalité des classiques de la littérature amoureuse, en tentant d’expliquer comment les classiques peuvent nous aider à mieux vivre. Dans son format comme dans son approche, ce deuxième livre a la même visée (choisir un prénom en s’inspirant des héros littéraires) mais selon moi, il la dépasse également. Il constitue un véritable hommage à la littérature, à ces personnages qui nous portent, et une invitation à redécouvrir des œuvres parfois injustement oubliées, en présentant leurs héros sous un angle inédit.

T.M. – Les choix littéraires sont drastiques et fendent le cœur (à la manière d’Escartefigue, bien entendu). Comment se sont effectués les vôtres ?

S.S. – Vous ne pouvez pas savoir combien j’ai parfois souffert de devoir écarter certains prénoms, certaines œuvres, et je sais que quelques-uns des choix que j’ai opérés pourront parfois surprendre. Je me suis bien sûr attardée sur les prénoms littéraires incontournables (qu’il s’agisse d’Ulysse, Tristan, Ariane ou Manon, pour ne citer qu’eux) mais aussi et surtout sur les prénoms les plus donnés en 2018, puisqu’il fallait que ce dictionnaire soit utile pour les parents d’aujourd’hui. J’ai donc cherché des occurrences littéraires parmi les 600 prénoms les plus donnés en 2018, tels que Jade, Hugo, Jules ou Lucas. Cet aspect fut parfois tout sauf facile.

Outre cela, je souhaitais que les prénoms sélectionnés incarnent une diversité culturelle – je ne voulais surtout pas d’un ouvrage « classico-classique » qui ne se serait attardé que sur un certain type de littérature, ou un certain type de prénoms. J’ai donc cherché des prénoms dans la littérature marocaine, sénégalaise, russe, turque, suédoise – et des œuvres littéraires de 20 pays sont abordés…

Enfin, il m’est arrivé de vouloir faire figurer certains prénoms et que j’y renonce : par exemple, l’héroïne de La Chamade, de Françoise Sagan, s’appelle Lucile, et c’est, selon moi, LA Lucile de la littérature – je mets à part la sœur de Chateaubriand dans Les Mémoires d’Outre-Tombe et celle du Bourgeois gentilhomme, qui restent des personnages secondaires. Or, cette Lucile, dans La Chamade, est avant tout une femme oisive, qui ne peut constituer un modèle de comportement pour une femme, et une mère, en 2019. J’ai donc renoncé à ce prénom. Outre cela, certains prénoms sont étonnamment absents de la littérature. C’est par exemple le cas du prénom Thibaud !

T.M. – Effectivement, c’est un prénom peu employé en littérature, à part dans des chansons de geste assez obscures, par exemple. Parlez-nous des choix de mise en page (couleurs, encarts, longueur de la notice…).

S.S. – Lorsque j’ai contacté Le Robert, j’avais déjà une idée très précise du format que je souhaitais donner au livre, et j’avais déjà élaboré plusieurs fiches de prénoms dans le format que vous connaissez. J’étais persuadée qu’il fallait que les notices soient précises et efficaces, qu’elles suscitent le désir de découvrir l’œuvre sans en dire trop non plus, et que l’on présente le prénom à travers quelques adjectifs emblématiques, dans l’esprit de ce que l’on trouve dans les autres dictionnaires de prénoms. J’ai eu la chance d’être pleinement comprise et accompagnée. Nous avons souhaité ne pas aborder l’étymologie ou la lexicologie des prénoms. Je n’ai pas la formation pour (j’ai fait des études de littérature et non de linguistique) et il n’était pas question de piller le travail d’autres auteurs !

Quant au choix des couleurs et au travail sur la mise en page, le mérite en revient à Lauriane Thiberghien, graphiste, qui a fait un travail formidable.

T.M. – Pourquoi une non-mixité tête-bêche des héroïnes et des héros : un souvenir des anciens Folio Junior, peut-être ?

S.S. – La non-mixité tête-bêche des héroïnes et des héros est une idée de mon éditrice, Mélanie Louis. J’y ai tout de suite adhéré.

T.M. – Petit exercice à la Robinson Crusoë : avec quelle héroïne, avec quel héros, souhaiteriez-vous passer quelques années sur une île déserte ?

S.S. – Vaste question ! J’aimerais beaucoup partir avec Jane Eyre, dont je me sens si proche ! Nous deviendrions amies et pourrions avoir des conversations interminables sur l’amour, l’enseignement, la résilience et la fidélité à une vocation ! J’aimerais aussi que Pélagie-la-Charrette, l’héroïne d’Antonine Maillet, vienne avec nous. Elle aurait les ressources pour construire un bateau et nous aider à survivre. Nous parlerions de l’Acadie, de ce que signifie de se sentir rattaché à une terre, à un paysage, ou à un pays. Enfin, Pierre Bézoukhov, dans Guerre et Paix, pourrait être le petit frère que nous aurions envie de protéger.

T.M. – Emporteriez-vous votre dictionnaire pour échanger sur les autres héroïnes et héros ?

S.S. – Tout à fait ! Avec Jane et Pélagie, nous discuterions de Natacha Rostov afin de donner à Pierre les meilleurs conseils possibles en matière de choix amoureux ! Nous serions admiratives de la résilience d’Alexis Zorba, le héros de Nikos Kazantzaki, dont « l’âme avançait bien plus vite que le monde », et je leur parlerais de mon inclination envers Georges Saval, le héros des Poneys sauvages de Michel Déon. Nous pourrions nous interroger sur ces personnages qui demeurent de véritables mystères, qu’il s’agisse de Solal, Aurélien, ou Heathcliff pour ne citer qu’eux. Comme vous le voyez, les thèmes de l’amour, des émotions et de l’accomplissement de soi prennent une grande place dans mes préoccupations. Je suis profondément convaincue que l’amour – qu’il soit l’amour de l’autre, l’amour des autres, ou l’amour d’une mission à accomplir – constitue la grande affaire de notre vie.

T.M. – Vous intensifiez ces derniers mois l’aspect découverte d’autrices sur l’application Un texte Une Femme2, présente sur les réseaux sociaux, dites-nous en plus.

S.S. – En tant qu’enseignante, en tant que femme, j’ai toujours été attentive à la réalisation des femmes, des jeunes filles, et de mes élèves. En travaillant sur le dictionnaire des prénoms littéraires, j’ai réalisé combien d’héroïnes n’avaient pas de prénom, ou alors un prénom mais pas de patronyme ! Ce constat, encore plus troublant lorsque l’œuvre littéraire en question est écrite par une femme, m’a bien sûr fait réfléchir sur l’invisibilisation des femmes en littérature. L’application Un Texte Une Femme est née de cette réflexion, de ce souci de mettre en avant les écrits des femmes.

Parce que je souhaitais valoriser les écrits des femmes au sens large et aborder divers sujets, qu’il s’agisse d’avortement, d’accouchement, de conditions sanitaires dans les prisons ou d’éducation, l’application met en avant 110 femmes du monde entier. Celles-ci sont romancières, poétesses, mais aussi journalistes, scientifiques, artistes ou activistes. Je suis très fière de cette nouvelle application qui présente de nombreuses femmes méconnues du grand public. Je l’ai conçue, comme toutes mes autres applications, avec ma mère, ingénieure, Dominique Sauquet.

T.M. – Belle histoire de famille, avec une transmission au féminin. Parlez-nous de votre dernier ouvrage, Un Texte Un Jour. Traverser la littérature en 365 jours et de vos projets (adaptation radiophoniques, théâtrale, télévisuelle, d’Un prénom…, autres) ?

L’application Un Texte Un Jour a maintenant huit ans et passer du digital au papier est une suite aussi logique que belle. Nous avons choisi de publier cet ouvrage chez LibriSphaera car nous nous retrouvons dans les valeurs de cet éditeur, qui ne travaille qu’avec les meilleurs artisans du livre et ne publie qu’à la demande. Le livre rassemble les 365 plus beaux textes des applications Un Texte Un Jour, Un Poème Un Jour et Un Texte Un Eros.

Je travaille actuellement sur une nouvelle application, toujours avec ma maman Dominique, mais surtout sur la prochaine sortie du livre Un Texte Une Femme, toujours chez LibriSphaera. Je vous donne rendez-vous dans quelques mois ! (Je veux ! T.M.)

Sarah Sauquet

1 Paru en chez Eyrolles en 2017 : https://www.editions-eyrolles.com/Livre/9782212566260/la-premiere-fois-que-berenice-vit-aurelien-elle-le-trouva-franchement-con

2 https://untexteunjour.fr/2020/03/03/notre-nouvelle-application-un-texte-une-femme/

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Sarah Sauquet, « Un prénom de…. – Interview de Sarah Sauquet », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/697