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En tente avec Beauvoir, l’art de voyager léger VADMC

En tente avec Beauvoir, l’art de voyager léger

Simone de Beauvoir a beaucoup voyagé : à pied, à bicyclette, en train, en voiture, en bateau ou en avion. Mais elle a aussi emporté, pendant quelques années, sa maison avec elle. Une maison de toile, assez légère pour disparaître chaque matin et renaître chaque soir ailleurs.

La tente occupe dans son œuvre une place discrète, mais singulièrement persistante. Souvenir émerveillé des voyages de jeunesse, instrument concret de liberté pendant l’Occupation, espace romanesque, pratique évoquée dans Le Deuxième Sexe, elle apparaît aussi au cours de ses voyages sous des formes très différentes, jusqu’à désigner des habitats que leurs occupant·es n’ont pas choisis. Et, en 1977 encore, Beauvoir confie qu’elle aimerait vivre dans les campings italiens si elle avait vingt ans de moins. Que raconte donc la tente des manières beauvoiriennes d’habiter le monde ?

Une maison ambulante

C’est dans La Force de l’âge que Beauvoir raconte sa découverte du camping, en Corse, avec son ami Pagniez, sa sœur et deux de ses cousines. L’expérience commence avant même qu’elle ait posé le pied sur l’île. Partie de Marseille, elle voyage sur le pont du bateau et découvre le plaisir de dormir à la belle étoile : elle entrouvre les yeux, et « le ciel [est] là » (Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », p. 227).

Puis vient le camping proprement dit. Beauvoir se dit toujours émue lorsqu’elle découvre, le soir, les tentes dressées dans un pré ou une châtaigneraie (La Force de l’âge, op. cit., p. 227) :

Je découvris les joies du camping. J’étais toujours émue, le soir, quand j’apercevais les tentes dressées sur l’herbe d’un pré ou sur la mousse d’une châtaigneraie, si légères, si précaires et, cependant, accueillantes et sûres.

Elle insiste sur un paradoxe : elles sont à la fois « légères », « précaires », « accueillantes et sûres ». Leur toile ne sépare presque pas les voyageur·euses de la terre et du ciel, tout en les protégeant des orages.

La tente réalise surtout un rêve d’enfance : celui d’une « maison ambulante », inspiré par les roulottes foraines et La Maison à vapeur de Jules Verne (La Force de l’âge, op. cit., p. 227) :

Dormir dans une maison ambulante : là aussi je réalisai un vieux rêve enfantin, inspiré par les roulottes foraines, par La Maison à vapeur de Jules Verne.

Mais elle est plus séduisante encore qu’une roulotte. Chaque matin, elle disparaît ; chaque soir, elle « renaît », ailleurs (La Force de l’âge, op. cit., p. 227) :

La tente avait quelque chose de plus charmant encore : au matin, on l’escamotait, elle renaissait le soir, ailleurs.

La formule contient peut-être toute une philosophie beauvoirienne du voyage. Habiter ne signifie plus nécessairement s’établir. La maison n’est plus ce qui fixe : elle accompagne le déplacement. Il suffit de quelques gestes pour effacer le lieu où l’on a dormi et en créer un autre quelques kilomètres plus loin. La légèreté matérielle permet ainsi la mobilité. On emporte sa maison avec soi, précisément parce qu’elle ne pèse presque rien.

Apprendre la liberté

Quelques années plus tard, pendant l’Occupation, la tente prend une autre dimension. Sartre et Beauvoir décident de passer leurs vacances en zone libre. Sartre souhaite s’y faire démobiliser, mais aussi établir des liaisons entre « Socialisme et Liberté » et des personnes vivant de l’autre côté de la ligne de démarcation. Bost leur prête une tente et un équipement sommaire (La Force de l’âge, op. cit., p. 561) :

Il n’était pas très difficile, si on s’amenait sans bagage, les mains dans les poches, de franchir la ligne de démarcation. Sartre décida que nous passerions nos vacances en zone libre ; il pourrait ainsi se faire démobiliser ; mais surtout, il souhaitait établir des liaisons entre “Socialisme et Liberté” et certaines gens de l’autre zone. (…) Bost nous prêta une tente et un équipement sommaire.

Ils franchissent donc la ligne de démarcation clandestinement. Sartre et Beauvoir gagnent Montceau-les-Mines en train, après avoir expédié leurs bicyclettes et leurs bagages à Roanne. Ils y trouvent une passeuse qui les conduit de nuit à travers prés et bois jusqu’au-delà de la ligne de démarcation. Leur itinéraire correspond très vraisemblablement à la filière clandestine attestée entre Montceau-les-Mines et Mont-Saint-Vincent, dans l’état actuel de nos recherches, empruntée notamment par Suzanne Werth quelques mois plus tôt, en janvier 1941 (voir le récit de son mari, Léon Werth, dans Déposition, paru en 1946). Ils passent la nuit dans une auberge d’un village de la zone libre, avant de gagner Roanne en train et d’y récupérer bicyclettes, bagages et matériel de camping.

L’expérience prend immédiatement la dimension d’un acte de liberté retrouvée (La Force de l’âge, op. cit., p. 562) :

Mais quelle allégresse, le lendemain matin, quand nous nous promenâmes sur la route, en attendant l’heure du train pour Roanne ! Parce que j’avais enfreint un interdit, il me semblait avoir reconquis la liberté.

Puis les deux voyageur·euses récupèrent leurs bagages et leurs bicyclettes. Beauvoir apprend en chemin à réparer elle-même son matériel (La Force de l’âge, op. cit., p. 562) :

Heureusement, un mécanicien se trouva là qui m’enseigna l’art de démonter un pneu et de coller des rustines.

Aux portes de Mâcon, ils plantent leur tente dans une prairie (La Force de l’âge, op. cit., p. 562) :

Nous repartîmes. Il y avait des années que Sartre n’avait pas fait de long trajet à bicyclette et, au bout de quarante kilomètres, il était très mal en point ; il roula plus gaillardement le lendemain et, au soir, nous plantâmes la tente dans une grande prairie, aux portes de Mâcon : cela non plus n’alla pas sans peine, car nous n’étions ni l’un ni l’autre bien adroits. Néanmoins, au bout de quelques jours, nous dressions, nous démontions la tente en un tournemain.

Le voyage léger n’a donc rien d’une abstraction romantique. Il faut savoir réparer un vélo, attacher ses bagages, planter une tente, supporter l’inconfort, improviser lorsque quelque chose ne fonctionne pas.

La liberté s’apprend. Et elle ne suppose d’ailleurs aucun purisme. Beauvoir et Sartre campent volontiers près des villes ou des villages : après une journée champêtre, Sartre éprouve le besoin de retrouver la fumée des bistrots. La tente ne signifie pas le rejet de la civilisation. Elle permet au contraire de circuler librement entre nature et ville.

Cette pratique marque durablement leurs voyages. Dans les entretiens avec Sartre, lorsqu’ils évoquent leur périple en Grèce avec Bost, ils se rappellent avoir très souvent couché dans la nature : « Sans tente, sans rien », précise Beauvoir (Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux, suivi de Entretiens avec Jean-Paul Sartre, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 333). À Délos, à Syra, dans la campagne grecque ou jusque dans une église byzantine, dormir dehors fait partie du voyage.

La tente dans la fiction

Cette expérience personnelle passe aussi dans la fiction. Dans L’Invitée, Françoise et son jeune ami Gerbert voyagent avec une tente. Mais les conditions météorologiques transforment leur projet (Simone de Beauvoir, L’Invitée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 446) :

On ne va pas pouvoir planter la tente, dit-elle. Le sol est tout mouillé.

Il leur faut chercher une grange et dormir dans le foin, ce qui les rapprochera dangereusement. Rappelons que Françoise est la compagne de Pierre et que Gerbert est sentimentalement engagé avec Xavière.

La tente possède cependant une autre fonction, beaucoup plus intime. Françoise, couchée près de Gerbert, s’y sent protégée par l’inconfort même du lieu et par le piquet de bois qui les sépare. L’abri extrêmement mince crée paradoxalement une frontière (L’Invitée, op. cit., p. 446). La tente rapproche et s’interpose entre eux.

L’espace minuscule exacerbe ainsi les rapports entre les personnages. L’objet issu des voyages réels de Beauvoir devient un dispositif romanesque permettant de mettre les corps à proximité tout en matérialisant ce qui les tient encore à distance. Jusqu’à ce que…

Camping à deux

Le camping apparaît également dans Le Deuxième Sexe. Dans le chapitre « La femme mariée », Beauvoir observe les transformations du mariage contemporain. Certains jeunes couples semblent vivre dans une plus grande égalité : ils partagent davantage les tâches, ont des distractions communes, et la femme ne passe plus nécessairement ses journées à attendre son mari. Parmi ces activités communes figurent : « camping, bicyclette, natation, etc. » (Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe II, Paris, Gallimard, 1987, p. 286). Le rapprochement est remarquable. Camping et bicyclette sont précisément deux pratiques auxquelles Beauvoir a associé sa propre liberté de mouvement.

Elle refuse de confondre cette évolution des mœurs avec une émancipation accomplie. Mais Beauvoir nuance immédiatement cette apparente égalité (Le Deuxième Sexe II, op. cit., p. 286-287) :

Beaucoup de jeunes ménages donnent l’impression d’une parfaite égalité. Mais tant que l’homme conserve la responsabilité économique du couple, ce n’est qu’une illusion.

Tant que l’homme conserve la responsabilité économique du couple, écrit-elle, l’égalité n’est qu’une illusion. Le camping peut donc manifester une liberté nouvelle du couple sans abolir les structures matérielles de sa dépendance.

Sous la tente des autres

Beauvoir ne rencontre évidemment pas seulement les tentes des campeurs et campeuses européen·nes. Au cours de ses voyages, elle observe des tentes qui constituent des habitats, des lieux collectifs, parfois des espaces rituels. À Marrakech, elle voit rôtir des quartiers de mouton à l’ombre des tentes tandis que cuisent de grands ragoûts et que la foule vend, achète, parle et se dispute. La tente appartient au bouillonnement de la ville (La Force de l’âge, op. cit., p. 378-379). À Tamanrasset, elle rend visite à l’Aménokal. Sa tente, tendue de tapis et meublée de coffres, est relativement luxueuse, quoique trop petite pour accueillir tout le monde (Simone de Beauvoir, La Force des choses I, Gallimard, « Folio », 1998, p. 291) :

Sa tente se dressait, entourée de quelques autres, à une quinzaine de kilomètres du bourg ; tendue de tapis, meublée de coffres, elle était assez luxueuse mais trop petite pour nous abriter tous ; nous nous assîmes dehors, autour d’un feu qui nous réchauffait mal : des couvertures jetées sur nos épaules, nous frissonnions en buvant notre thé ; mais je goûtai l’insolite de ma présence, sous ces étoiles neuves, dans ce campement que séparaient de moi tant d’espace et de temps.

Elle remarque surtout la femme de l’Aménokal, « mince, nerveuse », qui dirige la réception avec « courtoisie et autorité » (La Force des choses I, op. cit., p. 291) :

Affranchie des servitudes de l’opulence, mince, nerveuse, le visage dur et fier, la femme de l’Aménokal dirigeait la réception avec courtoisie et autorité : c’était elle, nous dit-on, le véritable chef.

Ailleurs encore apparaissent une tente estonienne au dessus d’un lac (Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Gallimard, « Folio », 1998, p. 427), les tentes des Bédouins et Bédouines, aperçues dans le désert entre le Liban et la zone de Gaza (Tout compte fait, op. cit., p. 520), de vastes tentes dans un village autochtone d’Amérique du Sud (Simone de Beauvoir, La Force des choses II, Gallimard, « Folio », 1999, p. 373), ou, au Caire, de grandes tentes rouges brodées servant de halls funéraires où sont accueillis le cercueil, la famille et les proches (Tout compte fait, op. cit., p. 502). Nous retrouvons ici le rouge que Beauvoir associe à la mort depuis sa plus tendre enfance.

La tente cesse alors d’être seulement l’espace mobile du voyageur occidental. Elle devient un lieu d’habitation collective, inscrit dans une organisation sociale et culturelle différente.

La tente qu’on ne peut pas quitter

Dans La Force des choses, évoquant la guerre d’Algérie, elle cite le reportage de Pierre Macaigne sur le camp de Bessombourg. Des familles y vivent entassées, parfois à quinze sous une tente, dans des conditions effroyables : sous-alimentation et manque d’hygiène (La Force des choses II, op. cit., p. 241-242) :

Entassés au petit malheur, à quinze personnes par tente depuis 1957, ces épaves vivent là dans un mélange humain indescriptible. À Bessombourg vivent 1 800 enfants… actuellement la population est uniquement nourrie de semoule. Chacun des regroupés reçoit environ 120 grammes de semoule par jour… Du lait est attribué deux fois par semaine : un demi-litre par enfant… Aucune distribution de matière grasse n’a été faite depuis huit mois. Aucune distribution de pois chiches depuis un an… Aucune distribution de savon depuis un an…

Quoique l’hygiène française laissât fortement à désirer à la même époque, il n’empêche que c’est là une situation infâme pour les Algérien·nes, forcé·es à quitter leurs habitations.

Plus tard, à la fin des années 1960, au Tribunal Russell, où siège Beauvoir comme jurée, ce n’est pas mieux pour les Vietnamien·nes :

Un journaliste français, Bardolini, a lui aussi dépeint l’enfer des “hameaux stratégiques” et il nous a montré un film en couleurs : d’immenses tentes rouges où étaient entassés des vieillards, des femmes, des enfants. On les voyait assis sur le seuil, les bras ballants, l’air perdus, éperdus. Vol, prostitution, toute cette population paysanne aux principes sévères, arrachée à ce qui avait été sa vie, perdait non seulement sa culture mais ses mœurs. C’était un véritable assassinat moral.

Beauvoir décrit sobrement, sans rien ajouter d’affect, ce qu’elle voit dans ce film. Et cela nous suffit à visualiser l’horreur quotidienne de ce peuple forcé de vivre autrement par l’occupant nord-américain.

La précarité choisie par la voyageuse dans ses propres voyages n’a évidemment rien à voir avec celle qui est imposée à des populations déplacées. Et c’est précisément cette différence qui empêche de transformer la légèreté en valeur absolue. Le même objet recouvre des réalités radicalement différentes.

La tente de 1977

En septembre 1977, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre rencontrent à Rome des militant·es de Lotta continua. Le journal italien présente Sartre en rappelant que, depuis de nombreuses années, il passe avec Beauvoir ses mois d’été dans un hôtel romain. Au cours de la conversation, Beauvoir s’intéresse notamment aux dissensions entre Lotta continua et les féministes, qui ont presque toutes quitté le groupe. Mais une autre de ses remarques retient ici notre attention. À propos des campings, elle s’exclame (Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, « Libertà e potere non vanno in coppia », Lotta continua, septembre 1977, p. 39) :

È appassionante. Se avessi vent’anni di meno, anche a me piacerebbe molto abitare in quei camping!

C’est-à-dire : « si j’avais vingt ans de moins, j’aimerais moi aussi vivre dans ces campings ! » Cette remarque enthousiaste n’est pas anecdotique quand on connaît l’importance capitale des voyages pour Beauvoir, telle qu’elle la transcrit dans l’intégralité de son œuvre. À près de soixante-dix ans, le camping continue de représenter pour elle quelque chose qu’elle avait passionnément aimé dans sa jeunesse : une façon de voyager avec peu, de dormir presque dehors, de se déplacer sans s’encombrer d’une maison. Soit l’art de voyager léger, pour reprendre le beau titre français d’un recueil de nouvelles de Tove Jansson paru en 2015. Mais, pour les femmes, habiter ainsi hors des murs du foyer ne signifie pas seulement voyager léger : c’est aussi revendiquer le droit d’occuper l’espace extérieur sans protection masculine. Or, au moment même où Beauvoir manifeste cet enthousiasme pour la vie dans les campings, ce droit est au cœur d’un combat féministe et judiciaire français.

La tente de 1978

Plus de trente ans après les vacances à bicyclette et sous la tente de Simone de Beauvoir, le camping féminin se trouve au cœur d’une affaire qui marque l’histoire du féminisme français. Dans la nuit du 21 au 22 août 1974, Anne Tonglet et Araceli Castellano, deux jeunes Belges qui campent dans la calanque de Morgiou, près de Marseille, sont agressées et violées par trois hommes. Elles portent plainte et se battent pour que les faits, d’abord menacés de correctionnalisation, soient jugés comme un crime. Défendues notamment par Gisèle Halimi, elles obtiennent en 1978 un procès devant la cour d’assises d’Aix-en-Provence et refusent le huis clos : il s’agit aussi de rendre public le mécanisme par lequel la victime d’un viol se trouve elle-même mise en accusation. La défense des trois hommes repose en effet sur l’affirmation que les jeunes femmes auraient été consentantes ; leur vie commune et leur homosexualité sont également exposées et commentées au cours du procès.

L’affaire éclaire ainsi rétrospectivement ce que peut signifier, pour des femmes, le geste apparemment anodin de planter une tente et de dormir hors du domicile. La tente permet d’emporter avec soi un espace privé et d’habiter provisoirement le monde ; mais ses parois de toile rendent en même temps cette appropriation particulièrement vulnérable. Anne Tonglet et Araceli Castellano ne sont pas agressées parce qu’elles campent : il importe évidemment de ne pas établir ce lien causal. Mais les discours suscités par l’affaire montrent combien la présence autonome de femmes dans un espace isolé peut encore être soumise au soupçon, comme si sortir sans protection masculine impliquait d’avoir accepté les risques encourus. Le procès d’Aix contribue précisément à retourner cette logique : ce n’est pas la liberté de circuler, de voyager ou de camper des femmes qui doit être jugée, mais la violence de ceux qui la leur contestent. Par son retentissement, le procès participe au mouvement qui aboutit à la loi du 23 décembre 1980 donnant au viol une définition légale précise et renforçant sa répression criminelle.

Par son retentissement, le procès participe au mouvement qui aboutit à la loi du 23 décembre 1980 donnant au viol une définition légale précise et renforçant sa répression criminelle. Le refus du huis clos participe lui aussi de cette transformation politique du procès : il s’agit de rendre publique la violence plutôt que de soustraire les victimes aux regards. Près d’un demi-siècle plus tard, lors du procès des viols de Mazan, Gisèle Pelicot fera à son tour le choix d’un procès public, afin que, selon la formule devenue emblématique, « la honte change de camp ».

L’art de voyager léger

La tente aura donc accompagné Beauvoir très longtemps : matériellement dans les voyages de sa jeunesse, littérairement dans ses romans et ses Mémoires, politiquement dans son regard sur le monde, puis affectivement dans ses souvenirs et ses désirs. De la Corse aux campings de Lotta continua, elle demeure associée à une manière d’habiter sans s’établir, de dormir presque dehors et de pouvoir repartir.

Mais le même objet aura aussi révélé son envers. Maison et presque absence de maison, protection et ouverture, la tente peut être un habitat choisi ou imposé, un instrument de mobilité ou le signe d’une assignation. Voyager léger suppose d’avoir le choix. La tente beauvoirienne est merveilleuse lorsque, le matin, on peut « l’escamoter » et décider de la faire renaître ailleurs ; elle cesse de l’être lorsque d’autres ont décidé où elle serait dressée et qui devrait y vivre.

À cette liberté de partir s’ajoute enfin, pour les femmes, celle de pouvoir habiter le dehors. Le procès d’Aix aura montré avec une violence particulière combien la présence de deux femmes seules sous une tente pouvait être retournée contre elles, comme si leur autonomie autorisait l’agression ou permettait de supposer leur consentement. De la tente rêvée par Beauvoir à celles qu’elle observe au cours de ses voyages, de la précarité choisie à la précarité imposée, une même question finit ainsi par traverser ces usages pourtant radicalement différents : qui peut habiter le monde, à quelles conditions, et avec quelle liberté ?

Voyager léger, dès lors, ne consiste pas seulement à posséder peu. C’est pouvoir choisir son abri et pouvoir le quitter. C’est apprendre les gestes qui permettent de repartir. C’est ne pas demander à la maison de nous immobiliser. C’est aussi pouvoir sortir de ses murs sans que cette liberté soit retournée contre soi.

Et peut-être est-ce pourquoi, en 1977 encore, près de quarante ans après ses premiers campements, Beauvoir entend parler de campings et pense aussitôt qu’elle aimerait y vivre si elle avait vingt ans de moins. La tente peut désormais rester pliée. Le désir de repartir, lui, est intact.

Alors, on campe ?

 

Couverture : https://www.reconstit.fr/materieldecamping1930/

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « En tente avec Beauvoir, l’art de voyager léger », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL :

Simone de Beauvoir, dévorer le monde

Article initialement publié dans Le Castor Magazine en 2014.

Simone de Beauvoir s’est déplacée tant par terre que par mer et dans le ciel, de Paris à Pékin, en passant par Rome, Ismaïlia, Quimper, Stockholm, les Cyclades, Marseille, New York, Tokyo, Rouen, Prague, Bamako, Hambourg, Erivan, Manaus, La Havane, Detroit, Castres, Tarquinia, Davos, Mostar… de sa naissance en janvier 1908 à son décès en avril 1986. Ça veut dire quoi, pour Beauvoir, être une femme qui voyage, puis une écrivaine voyageuse ?

Apprendre le monde, étape 1

Tout d’abord, il s’agit de mettre des mots sur les choses de la nature. Son grand-papa du côté maternel l’y aide : “Il me disait le nom des arbres, des fleurs et des oiseaux.” Pour s’approprier le monde, rien de tel que les mots. Dans son sixième arrondissement parisien, elle passe de longues heures penchée sur les images du monde : “Je m’enchantais aussi des planches de mon atlas. Je m’émouvais de la solitude des îles, de la hardiesse des caps, de la fragilité de cette langue de terre qui rattache les presqu’îles au continent (…).” Les représentations de la planète suscitent autant son intérêt que les mots et que l’immersion dans l’herbe ou dans le sable du jardin du Luxembourg. Et gare à qui ose l’empêcher de profiter jusqu’au bout de ses plaisirs  ! Simone griffe, mord, hurle et grince des dents  : “Je hurlais si fort, pendant longtemps, qu’au Luxembourg on me prit quelquefois pour une enfant martyre. “Pauvre petite !” dit une dame en me tendant un bonbon. Je la remerciai d’un coup de pied.” Puisqu’on vous dit qu’il ne faut pas la contrarier cette petite fille modèle !

Pendant son enfance et son adolescence, son univers reste immuable, concentré sur quelques arrondissements : le sixième et le quatorzième, lieux d’habitation successifs, le septième, où se trouve son école pieuse et quelques parcs. Et les deux maisons familiales dans le Limousin, Meyrignac côté maternel et La Grillère côté paternel. L’évasion provient ensuite de lectures choisies et censurées par sa mère, mais qui lui montre d’autres pays, d’autres lieux  : la Russie avec Le Général Dourakine, quatre des cinq continents avec Les Cinq sous de Lavarède, l’Inde coloniale avec La Maison à vapeur de Jules Verne, puis la découverte des mœurs nord-américaines avec Les Quatre Filles du docteur March, entre autres. Beauvoir s’identifie à Jo “l’intellectuelle“, qui comme elle a en horreur “la couture et le ménage” mais a “l’amour des livres“. Pour voyager, foin de l’aiguille et du torchon, mais vive les livres !

L’expérience pratique vient peu à peu, à la fin de l’adolescence, mais de manière désordonnée. Il y a les séjours en Limousin, il y a aussi la découverte de Paris. Initiée par son cousin Jacques Champigneulle aux bars parisiens et à l’alcool, Simone s’amuse à se faire passer pour une prostituée, ce qui lui vaut une remarque cinglante d’un “homme au nez crochu qui écrivait des romans-feuilletons” : “Vous êtes une petite bourgeoise qui veut jouer à la bohème“. Beauvoir expérimente une manière de voyager qui va devenir la sienne pendant sa jeunesse, c’est-à-dire qu’elle ne refuse aucune expérience, même dangereuse, et qu’elle fréquente les endroits mal-famés. Elle reconnaît dans les Mémoires d’une jeune fille rangée (HEM) qu’elle a échappée à plusieurs agressions.

En 1929, après son succès à l’agrégation de philosophie – à la deuxième place, après Sartre – elle se libère de sa famille et part à la conquête du monde.

Apprendre le monde, étape 2

C’est d’abord une conquête limitée par ses maigres moyens financiers de jeune professeure : Italie, Espagne, Maroc espagnol et français, Grèce.

Le plus important est de rattraper le temps perdu : pas un arbre, pas un musée, pas une crique, pas un bar ne lui échappera désormais. Comme rien dans son éducation ne l’a encouragée à se soucier de la politique, elle l’ignore. Il est vrai qu’à cette époque les filles et les femmes sont écartées de la vie politique puisqu’elles n’ont pas le droit de vote. cependant les années trente voient un engagement massif des femmes dans la vie publique : Simone Weil, Andrée Viollis, par exemple. Mais Beauvoir préfère ne pas se soucier du sort des autres. Elle s’indigne qu’il y ait une ville indigène et une ville européenne quand elle se rend au Maroc avec Sartre à l’été 1932, mais elle reste passive. C’est avec l’Occupation qu’elle va se politiser, puis s’engager concrètement après la Libération, notamment en signant le Manifeste des 121 en 1961. Sa renommée grandissante de romancière, de philosophe, de journaliste, d’essayiste et, soyons honnêtes, de “compagne de Sartre”, lui vaut d’être invitée aux quatre coins du monde. Elle est reçue par ses confrères et consoeurs écrivain-e-s, mais aussi par les chefs d’États et les ministres. Elle raconte ses conversations avec Tito, Nasser, Khrouchtchev, Castro, Che Guevara, ainsi que les tournées officielles auxquelles elle est soumise. Pour autant, elle ne se laisse pas prendre à l’encens d’une notoriété quasi planétaire.

Ce qui est primordial pour Beauvoir est de happer le monde, de le dévorer par tous les pores de sa peau, de le parcourir à la force de ses jarrets avant de le transformer en romans, essais, pièce de théâtre et autobiographie. Accidents de vélo et d’auto, tentatives de viol, vols, rien n’arrête sa volonté de dévorer le monde, de le faire sien encore et encore.

Un calligramme en mouvement

Ce n’est pas une personne aux contours flous que le lecteur entrevoit, c’est un corps plein de vie qui est en marche, dont l’entrain connaît peu d’obstacles. Elle se tourne vers ce qu’elle peut saisir de manière tactile  : aliments, plantes, et, peu à peu, êtres humains hors du cercle de famille. Elle s’ouvre au monde, puis le retient en elle-même afin de l’offrir ultérieurement au lecteur. Elle saisit le monde de tout son être. Les cinq sens participent au plaisir d’exister, de sentir son souffle dans sa poitrine. Simone se meut au fil des pages. Le voyage ne la quitte jamais, car elle rapporte des objets et des vêtements de ses différentes explorations autour de la planète. Il s’agit également de garder de la distance par rapport aux évènements, de ne pas s’apitoyer sur son propre sort, et de ne pas laisser le lecteur chercher si les failles ne sont pas plus profondes qu’elles ne semblent l’être à première vue.

Simone gravit, étape par étape, le chemin qui l’amène à s’assumer comme un être indépendant et fort. Elle peut se permettre de choisir ses amis et ses amant(e)s, où et quand elle le désire. Bien entendu, son parcours n’est pas linéaire, il y a des ratés (les voyages dans Paris), de la souffrance (être ou non avec Sartre, avec Nelson Algren, son amant américain), mais ces revers font partie de l’apprentissage de soi-même.

Si elle se laisse périodiquement abattre par le malheur du monde et par son angoisse de la mort, son volontarisme reprend vite le dessus. Être un corps en mouvement, un corps qui jouit de chaque instant, c’est être un corps qui attire le monde à soi, donc un corps qui reste encore en vie, d’autant plus qu’il est écrit.

Elle est celle qui se déploie avec bonheur sous le doux soleil italien ou poitevin, celle enfin qui continue à lutter. Être Beauvoir, c’est se laisser emporter par le mouvement du monde, en être une partie intégrante, mais aussi se retrouver grâce au monde.

Voyager, c’est augmenter ainsi sa puissance d’exister.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, dévorer le monde », Voyages autour de mon cerveau, juin 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/5464

Interview Katherine Pancol

La musique de l’écriture – Interview de Katherine Pancol

Nous remercions chaleureusement l’écrivaine Katherine Pancol de nous avoir accordé cette entrevue, énergisante et pétillante.  

Tiphaine Martin – Quand et pourquoi avez-vous commencé à écrire ?

Katherine Pancol – J’ai commencé très tôt. Je devais avoir onze ans. J’écrivais avec une amie des histoires à « épisodes rebondissants » que nous publions dans un journal fait maison que nous distribuions à la classe. Le journal s’appelait Scoop du nom de son teckel blond. On a du faire huit numéros et on a arrêté. Je ne me souviens plus pourquoi. Ce devait être la fin de l’année et on s’est séparées.

T.M. – La littérature populaire, votre choix ?

K.P. – J’ai grandi en lisant Balzac, Colette, Zola, Alexandre Dumas, Daphné du Maurier, Mazo de la Roche, Georges Duhamel,  Roger Martin du Gard, Jules Verne,  Simenon, Romain Rolland, Carson McCullers, Steinbeck, et des dizaines d’autres.  Je lisais comme une affamée. J’étais l’abonnée la plus assidue de la bibliothèque municipale. J’ai appris la structure d’une histoire, le rythme de l’écriture, l’importance du style avec ces écrivains. Leurs livres faisaient de la musique dans ma tête, dessinaient des décors, campaient des personnages.  Ils ont été mes professeurs d’écriture.

T.M. – Vos personnages féminins sont-ils féministes ?

K.P. – Elles ne se posent pas la question, elles sont libres. Et les opprimées essaient de se délivrer, de trouver leur place dans la société et d’être respectées. Comme doit le faire chaque être humain. J’ai été élevée par une mère qui travaillait, qui épousait qui elle voulait, divorçait, voyageait, étudiait et pour laquelle cela allait de soi. La seule entrave qu’elle ait connue fut la maternité et elle s’en est  assez vite débarrassée. Elle a eu deux enfants qui ont appris très vite à vivre tout seuls. À être indépendants.

T.M. – Et vos personnages masculins ?

K.P. – Ils sont, en général, moins forts que mes personnages féminins. Ce n’est pas un parti pris. J’observe  simplement ce qu’il se passe aujourd’hui. Les hommes ont longtemps été des privilégiés. Leur place dans la société était réservée dès la naissance, ils n’avaient plus qu’à remplir leur case,  jouer leur rôle et plastronner. Aujourd’hui, c’est plus difficile. Ils doivent rivaliser avec celles sur lesquelles ils régnaient et ne s’y retrouvent plus. Ils ont perdu leur superbe, leur assurance intérieure, leurs repères. Il leur faut se ré-inventer et c’est ce qu’il y a de plus difficile dans une vie ! 

T.M. – Humour, intelligence et rage de vivre : des caractéristiques de tous vos personnages féminins ?

K.P. – Sans humour, la vie est insupportable. Sans rage, on n’avance pas. Sans intelligence, on se cogne le nez partout et toujours au même endroit. La vie est faite pour apprendre, comprendre et avancer. De préférence avec le sourire, en cultivant le bonheur. Parce que sinon… oh la la ! 

T.M. – Y a-t-il une filiation entre vos différents romans, ou fonctionnent-ils par groupe, par thématique… ou sont-ils tous indépendants les uns des autres ?

K.P. – Ils ont longtemps été indépendants les uns des autres. Et puis est arrivé Les yeux jaunes des crocodiles et je me suis attachée à mes personnages. Ils revenaient sans cesse me titiller et me demandaient « et moi ? Qu’est ce qu’il va m’arriver maintenant ? » Et j’étais comme eux, j’avais envie de savoir ! Je m’endormais en pensant à eux, je mélangeais leurs vies à celles de mes enfants, de mes amis, je ne savais plus dans quelle « famille » je vivais. Et c’est ainsi qu’il y a eu 7 tomes de la famille Cortès ! À cause des personnages, qui revenaient et non parce que je le désirais.

Depuis le dernier tome, Trois baisers, j’ai écrit deux livres qui n’ont rien à voir avec les Cortès.

T.M. – Qu’explorez-vous particulièrement dans votre dernier roman ?

K.P. – Comme d’habitude : la vie quotidienne, la vie intime, les émotions, les trajectoires des personnages, leur apprentissage de la vie, c’est ce qui m’intéresse.

T.M. – Avez-vous un emploi du temps-type, un lieu favori d’écriture ?

K.P. – Un emploi du temps, oui. Je travaille l’après-midi de 14 heures à 19 heures.  Tous les jours. Un lieu favori ? Non. J’ai écrit à Paris, en Normandie, à Londres, à New York, en Californie, à Rome, partout où j’ai vécu. Je transporte mon ordinateur, mes carnets, mon Thésaurus (dictionnaire unique au monde pour trouver LE mot qui montre !), un Balzac, un Colette ( ma came pour me redonner de l’élan quand je suis flapie !). Je peux écrire assise à un bureau, par terre, sur une table de cuisine, allongée sur un lit, dans un train…. Sans problème.

T.M. – Avez-vous des projets d’écriture et hors écriture romanesque (adaptation cinématographique, radiophonique, théâtrale, artistique…) ?

K.P. – J’écris des histoires et parfois, elles sont adaptées à l’écran. Mais ce n’est pas mon problème. Je ne m’en mêle pas. Je continue à (me) raconter des histoires comme lorsque j’était enfant et que je m’endormais… 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Katherine Pancol, « La musique de l’écriture – Interview de Katherine Pancol », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2021. URL : https://vadmc.hypotheses.org/2018

Tous les hommes sont mortels

François Masclanis est Docteur ès Sciences Politiques et Beauvoirien de cœur. Il nous explique pourquoi :

Tous les hommes sont mortels. Le 21 avril 1985, je lis mon premier livre de Simone de Beauvoir. J’ai alors 22 ans, et je suis passionné (entre autre) par toutes les formes de littérature françaises ou étrangères.

Depuis la fin des années 70, je picore anarchiquement la littérature américaine (Steinbeck, Poe, Faulkner, Kerouac, Melville, Hemingway), découvre et dévore l’âge d’or des auteurs russes (Dostoïevski, mon premier grand choc littéraire et philosophique, mais aussi Tolstoï, Pouchkine, Tourgueniev, Lermontov, Gogol, Tchekhov), et, indistinctement, au gré du hasard, découvre et savoure de précieuses découvertes de la littérature internationale (Driss Chraïbi, Mishima, Italo Calvino, Kafka, Orwell, Koestler, Nabokov) et française (Kessel, Malraux, Prévert, Proust, Vian, Yourcenar).

Au début des années 80, mes lectures se classent en différentes catégories : les auteurs mythiques de mon enfance (Homère, Jules Verne), ceux que je détestent (Maurras, Péguy, Claudel, Giraudoux), ceux qui m’indifférent ou que je ne comprends pas (Joyce, Gide, Duras).

J’ai cinq « héros » soit purement littéraires (Céline), soit littéraires et philosophiques : Homère, Dino Buzzati, Herman Hesse, Albert Camus.

Je viens à Sartre par amour pour Camus : comment ne pas lire l’un quand on est épris de l’autre ? Je veux comprendre ce qui les rapproche et ce qui les éloigne. Je viens à Simone de Beauvoir, je l’avoue, car c’est la compagne de Sartre : en quoi se différentie-t-elle de lui ? Un peu au hasard, je consulte plusieurs de ses ouvrages en librairie, et m’arrête, intrigué et attiré par la quatrième de couverture de l’un d’entre eux : « Si l’on nous offrait l’immortalité sur la terre, qui est-ce qui accepterait ce triste présent ? demande Jean-Jacques Rousseau dans l’Émile. Ce livre est l’histoire d’un homme qui a accepté ».

Ce livre, je l’ai littéralement lu d’une traite : je ne l’ai pas aimé, je l’ai adoré. A peine refermé, je n’ai eu qu’une envie, le relire, plus calmement, pour en saisir toutes les richesses, toutes les nuances. Ce roman mélange tant d’aspects, tous passionnants à mes yeux : la fresque historique (l’histoire est une autre de mes passions), le fantastique maîtrisé au service du récit, la psychologie des personnages, notamment Fosca bien sûr, et la réflexion philosophique sur la condition humaine. Ce dernier aspect m’a particulièrement troublé : prendre conscience que la mort, inéluctable, donne tout son sens à l’existence. Que les rêves et les passions, les sentiments et les émotions, l’essence des choses, n’ont de sens que dans la fragilité de l’existence même. Ce n’est pas Jean-Paul Sartre qui m’a fait comprendre l’existentialisme, c’est Simone de Beauvoir.

Dans les années qui suivirent, j’ai lu l’intégralité de ses œuvres : son théâtre, ses récits autobiographiques, ses romans et nouvelles, ses essais. Rien ne m’a déçu. Tout m’a appris quelque chose d’important sur moi-même et sur ma relation aux autres. Mais l’apport intellectuel n’est pas tout : Simone de Beauvoir, de par son style d’écriture, est aussi à mes yeux un très grand écrivain ; le fond et la forme se mêlent en un plaisir et cérébral et sensuel, les deux aspects s’enrichissant mutuellement.

Une réticence malgré tout ? Le Deuxième Sexe. Ce livre, m’a choqué à ma première lecture : autant l’apport philosophique et sociologique m’a conquis, autant la crudité de certains passages sur le sexe féminin m’a gêné à l’époque : on ne dit pas ces choses-là… Il me faudra plusieurs années pour dépasser ma pudibonderie, cette pudeur excessive liée à mon éducation, pour comprendre la nécessité de ces descriptions. Malgré cette réticence, l’ouvrage fut une révélation : je ne faisais aucune distinction qualitative entre hommes et femmes que ce soit en littérature (pour moi, Yourcenar, Triolet, Arendt n’étaient pas des femmes- écrivains, mais des écrivains tout court), que dans ma vie privée ou professionnelle. Mais, plus ou moins enfermé dans ma bulle, je n’avais pas non plus conscience de l’existence du sexisme sociétal, intellectuel, politique, culturel, religieux, qui sévissait à travers le monde. Le deuxième sexe sera une révélation de cet aveuglement. Cet ouvrage m’ouvrit à l’évidence de la nécessité politique du combat « féministe » et la conscience de ma propre ontologie : je n’étais pas né homme, je l’étais devenu…

Un livre intime ? Une mort très douce. Ma mère est décédée le 7 septembre 2017. Pendant des années j’ai eu des relations plus ou moins conflictuelles avec elle, surtout marquées par une immense incompréhension : elle était bourgeoise parisienne, détachée de tout attrait pour le monde de la culture, attachée aux valeurs du paraître social et des préjugés de caste. Elle était l’antithèse de tout ce que à quoi je croyais. Mais durant les quatre dernières années de sa vie, Alzheimer me révéla une autre personnalité, emplie de gentillesse, qui était peut être bien finalement la sienne. L’ouvrage de Simone de Beauvoir m’a aidé sur les dernières heures de sa vie à penser la réconciliation possible.

Beauvoir en un mot ? en un symbole ? cela me semble impossible. De façon superficielle, je soulignerait sa très grande beauté. De façon intellectuelle, sa très grande intelligence, son immense talent d’écrivain et de penseur. De façon personnelle, Simone de Beauvoir fait partie intégrante de ma famille imaginaire, peuplée de personnages qui m’aident à vivre mieux chaque jour. Grâce à elle, ainsi qu’elle le disait dans ses Cahiers de Jeunesse, « j’accepte la grande aventure d’être moi ».

Et pourtant, je reste paradoxal sur les leçons qu’elle a pu m’apporter. Ainsi, si l’on me proposait, à l’instar de Fosca, de boire l’élixir de vie, refuserais-je ? Certainement pas.

François Masclanis

Pour citer cet article : François Masclanis, « Tous les hommes sont mortels », Voyages autour de mon cerveau, juillet 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/464