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Lyncher mordre Dinsey F Murr VADMC.001

Lyncher, mordre : Le Génie des Alpages, Les Aristochats

« Ouah ouah.

– Tu sonnes la soupe.

– De toute façon c’est une sonnerie. »

Allez, cinéphiles, bédéphiles, où et quels quadrupèdes prononcent ces paroles ? Chez F’Murr ou dans Les Aristochats (1970) ?

Alors alors ? On hésite, on sèche ? Bon, je vais être scientifico-sympathique, en vous donnant la réponse exacte : il s’agit de Napoléon et Lafayette, deux chiens errants. Napoléon est le chef, de race Saint-Hubert. Lafayette est son subordonné, un Basset Hound. Notons les références francophiles des Studios Disney, qui n’ont, possiblement, pas oublié l’aide française pour la libération des Nord-Américains WASP de la tutelle anglaise, au dix-huitième siècle. Ni, peut-être, les prestations napoléoniennes de Marlon Brando (Henry Koster, Désirée, 1954), d’Herbert Lom (King Vidor, War and Peace, 1956), de Dennis Hopper (Irwin Allen, The Story of Mankind, 1957).

Court sur pattes, bedonnant, Lafayette est un canidé placide et surtout très attaché à l’idée que dormir vaut mieux qu’aller mordre un motocycliste en side-car en pleine nuit. Une philosophie parfaitement défendable. Mais, poussé par Napoléon, chef autoproclamé, nettement plus martial, Lafayette obéit. Il va pour sonner la charge, avant d’attaquer un humain.

Évidemment, c’est Napoléon qui sonne la charge. Les deux chiens se jettent ensuite à la poursuite d’Edgar, l’immonde maître d’hôtel, qui vient d’abandonner en pleine nature une famille de chat·tes : Duchesse, la mère, et ses trois chaton·nes, Mary, Toulouse et Berlioz. Edgar veut hériter de l’argent de Madame de Bonnefamille, l’humaine de compagnie de Duchesse et des sien·nes, à la place des chat·tes.

Mordu, poussé, tiré de toutes parts par Napoléon et Lafayette, qui se régale de sa jambe droite, Edgar arrive à s’enfuir dans la nuit, en motocyclette, en abandonnant quelques indices de sa personne, donc de son crime, aux deux chiens : le side-car, son chapeau melon et son parapluie. Chiens : 1 ; maître d’hôtel : 0 ; chat·tes : dans la panade, au bord de l’eau, dans leur panier, loin de Paris, donc de Madame de Bonnefamille. Edgar revient sur les traces de son crime de nuit, récupérer chapeau et parapluie et side-car. Et le panier de Duchesse et des chaton·nes, devenu, on ne sait comment, paniette de Lafayette. Napoléon entend Edgar, et note que quelqu’un s’approche. Quelqu’un qui a des « bottines, même que c’est du 43, avec un trou dans la semelle gauche, on dirait », selon le diagnostic infaillible, très Sherlock Holmes, de Napoléon. Lafayette, lui, toujours aussi sportif, penche pour « le grillon au cauchemar ». Mais, cette fois, Edgar parvient à s’enfuir sans trop de dégâts.

Quant aux brebis du Génie des Alpages, pour une fois elles ne sont responsables d’aucune explosion. Ceux qui lynchent les touristes humains qui osent s’aventurer dans les montagnes alpines, ce sont le chien de berger et son ami Berthold, le « grand saint-bernard de la ferme d’en face », page sept du premier album de la série, Le Génie des Alpages (1973). Le chien de berger raconte à son berger, tout fier, pendant que le bouc Romuald montre son derrière à l’arrière-plan, qu’ils ont « lynché trois touristes ! Ouais ! » Gravement, le berger sort son calepin et note, à la date du deux octobre, trois croix supplémentaires, ce qui fait sept touristes lynchés pour ce jour-là. Le lynchage des touristes est comptabilisé comme un rendement hebdomadaire.

Ainsi, chez Disney, Napoléon et Lafayette infligent à Edgar une violence burlesque moralement justifiée par le récit, même s’ils ignorent son crime. Chez F’Murr, les chiens lynchent des touristes pour s’amuser, et le berger transforme tranquillement le résultat en bilan chiffré. Disney sanctionne ainsi son méchant une première fois, avant l’hallali final. Où il y a avec une belle solidarité des chats de gouttière et de la jument Frou-Frou (autre clin d’œil francophile, à la chanson de 1897), afin de délivrer Duchesse et ses chaton·nes de la malle pour Tombouctou, où Edgar les a enfermés. C’est finalement Edgar qui partira en malle pour les antipodes. F’Murr, de son côté, abolit tranquillement la morale au profit du rendement touristique.

Mais c’est un rendement non commercial, bien au contraire. Les humains , hors le berger, n’ont pas droit de séjour, même bref, dans les Alpes. Donc, pour ces ouvrages, notre conclusion est que le voyage est néfaste aux humains, mais pas aux chiens.

Place à la fête chez Madame de Bonnefamille, avec Duchesse, ses chaton·nes, leur beau-père Thomas O’Malley, ses amis qui ont aidé à la délivrance de Duchesse et les siens, Frou-Frou, Roquefort la vaillante souris à casquette à oreilles (très Sherlock Holmes), Lafayette et Napoléon, qui décide si c’est la fin du film ou pas. Le mot « fin » lui tombe sur l’oreille gauche. C’est donc la fin. Le berger et son chien partent faire une promenade, suivis des brebis et du bouc Romuald. Les touristes sont lynchés, tout est calme.

Pour une fois, restons chez nous.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Lyncher, mordre : Le Génie des Alpages, Les Aristochats », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33430

Dirty Dancing Belle et Bête VADMC

Mettre à bas le patriarcat par l’eau et la boue : Dirty Dancing, La Belle et la Bête

Outre les manifestations et les lois, il existe de petits gestes quotidiens qui fracturent le patriarcat, qui luttent contre lui tout en faisant rire le public, quand ce sont des moments filmés.

Ainsi de la comédie musicale Dirty Dancing (Emile Ardolino, 1987), qui se déroule à l’été 1963 dans une pension de vacances états-unienne. Frances Houseman (Jennifer Grey), jeune fille bourgeoise, fille de médecin, renverse délicatement une carafe d’eau sur Robbie (Max Cantor), étudiant en médecine et serveur, qui refuse d’accepter sa paternité. Il a séduit la professeure de danse Penny (Cynthia Rhodes), issue d’un milieu modeste, et refuse de reconnaître l’enfant qu’elle porte, ou de l’aider financièrement afin qu’elle avorte.

Il flirte sans complexes avec la sœur aînée de Frances, Lisa (Jane Brucker) et passe la nuit avec une autre riche cliente, mariée, de l’hôtel. Sa moralité est basée sur le roman La Source vive (Ayn Rand, The Fountainhead, 1943, adapté par King Vidor en 1949. Titre français : Le Rebelle), qu’il conseille à Frances. Le héros de ce récit est un individualiste forcené, qui idolâtre le capitalisme. Le pot à eau que Frances lui vide sur le plastron est donc amplement mérité, tout en restant peu nocif. Cette punition ne le fait pas réfléchir, mais soulage les spectateurs et les spectatrices, qui attendent qu’il soit châtié, tout en montrant qu’il est possible de riposter au patriarcat avec des moyens très simples.

De même, Belle, dans la version animée de 1991 produite par les studios Disney et réalisée par Gary Trousdale et Kirk Wise, envoie-t-elle le patriarcat du dix-huitième siècle dans la boue, en la personne de Gaston. Ce chasseur imbu de lui-même, inculte, illettré, donc anti-intellectuel, ne vit que pour parader devant les filles et brailler dans la taverne du village.

Au début du film, irrité de l’indifférence de Belle, il lui arrache son livre, le feuillette de bas en haut, et le lance dans la boue de la rue. Il est donc logique qu’il y finisse aussi, un peu plus tard dans la diégèse. Belle lui rend ainsi la pareille, quoique involontairement. En effet, non seulement il a encore abîmé son livre en y posant ses bottes sales et boueuses, mais il la harcèle chez elle. Belle arrive à l’attirer près de la porte d’entrée, alors qu’il cherche à l’embrasser de force. La jeune fille trouve le loquet et ouvre la porte, projetant Gaston dans la soue, au grand dam des cochons, qui n’avaient pas prévu de faire chambre d’hôte, et qui plus est pour un humain aussi indésirable que Gaston.

L’humiliation du coq de village est d’autant plus grande qu’il a convié l’ensemble de la population, dont ses trois fans principales, uniformément blondes et sottes (cliché sexiste certes), à assister à son triomphe, donc à son mariage, puisque ne doutant pas de l’acceptation de Belle. Celle-ci ne peut compter que sur son intelligence, son père inventeur étant parti la veille à la ville, leur maison se trouvant à l’écart du bourg (elle ignore la présence des villageois·es). Il est donc logique qu’un prédateur comme Gaston ait jeté son dévolu non sur une de ses fans mortes d’amour qui roulent des yeux en billes de loto dès qu’elles l’aperçoivent, mais sur une nouvelle venue qui ne s’intéresse pas à lui et qui a un mode de vie totalement différent du sien.

Après s’être assurée que tou·tes les importun·es ont bien disparu, Belle fait voler le grain des poules, à l’inverse de la Cendrillon 1950 (film de Clyde Geronimi, Wilfred Jackson et Hamilton Luske), qui était, quant à elle, une excellente ménagère. Belle ironise sur le sort auquel elle a échappé en faisant sortir Gaston de chez elle (Version française, notes personnelles) :

Madame Gaston, non mais quelle idée.

Madame Gaston, à aucun prix.

Ça non, jamais, je suis désolée, je veux vivre autre chose que cette vie.

Pas d’existence avec « ce rustre, ce primaire » (Ibid.), prédateur qui plus est.

Elle court ensuite dans la prairie derrière chez elle, soutenue par une musique lyrique qui monte crescendo, éclatant en feu d’artifice. Belle exprime alors ses vœux (Ibid.) :

Je veux m’envoler dans le bleu de l’espace,

Je veux tout ce que je n’ai pas :

Un ami qui me comprenne,

Et des livres par centaines,

Sans m’occuper des gens qui jacassent.

La catharsis après l’angoisse du harcèlement lui permet de retomber sur ses pieds. Quant à Gaston, la leçon ne lui a pas servi, mais il est obligé d’attendre une occasion favorable pour faire chanter Belle, puis tenter de tuer son amour, la Bête.

De même, Robbie se moque de Frances, ce qui irrite d’autant plus son petit ami, Johnny Castle (Patrick Swayze), qu’il est un ami d’enfance de Penny et qu’il connaît la lâcheté de Robbie. Johnny défie Robbie et le frappe à plusieurs reprises, sans que ce dernier ne le blesse.

Dans ces deux films, les tentatives féminines pour mettre à mal le patriarcat se trouvent prises dans l’engrenage classique de la violence inter-masculine.

Gaston finit donc mal. Robbie se saborde lui-même en reconnaissant connaître la situation de Penny et ne pas l’avoir aidé, ce qui lui vaut le mépris du père de Frances, qui a soigné Penny après son avortement douloureux.

Les femmes ont une destinée heureuse. Belle trouve cet ami compréhensif, la Bête, qui a une bibliothèque immense et magnifique (inspirée de celles des châteaux bavarois), dans un château très loin du village et de ses cancans. Penny pourra avoir des enfants. Frances reconnait publiquement son amour pour Johnny, un homme qui est d’un milieu social inférieur à elle, et le présente à ses parents.

Continuons donc à saper le patriarcat par eau et boue et autres moyens doux, c’est bon pour le moral et permet la construction de l’égalité femmes-hommes.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Mettre à bas le patriarcat par l’eau et la boue : Dirty Dancing, La Belle et la Bête », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/14340