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Beauvoir chez Bardot VADMC.001

Beauvoir chez Bardot

Un an après la parution, aux États-Unis, de l’article de Simone de Beauvoir « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome » (Esquire, 1959), le film de Henri-Georges Clouzot, La Vérité (1960) sort sur les écrans français. L’héroïne en est Dominique Marceau, interprétée par Brigitte Bardot. Dominique, lors d’un procès à grand spectacle, est jugée plus pour sa conduite, jugée scandaleuse, que pour le meurtre de son compagnon, Gilbert Tellier (Sami Frey). Comme Meursault, le héros de L’Étranger (1942), d’Albert Camus, Dominique doit répondre de chaque instant de son existence. Cependant, Dominique est jaugée à l’aune de la misogynie et de l’âgisme de ses juges, ce qui n’est pas le cas de Meursault.

Parmi les accusations, celle d’avoir été expulsée de son collège de Rennes, parce que Dominique, jeune fille de la bourgeoisie locale, a fait lire Les Mandarins (1954), de Simone de Beauvoir, à ses camarades, qui, en retour, se le passaient. Le président de la cour d’assises (Louis Seigner), très âgé, fustige l’immoralité de cet ouvrage. Dominique déclare, moue boudeuse à l’appui, qu’elle l’a trouvé « plutôt barbant ». L’avocat de la partie civile, Maître Éparvier (Paul Meurisse), d’âge mur, en lit un court extrait, soigneusement choisi « au hasard » (sic) : la psychanalyste Anne fait l’amour avec l’écrivain Scriassine, dans un hôtel parisien. L’avocat de Dominique, Maître Guérin (Charles Vanel), très âgé, réplique à son confrère : c’est un livre qui a eu le prix Goncourt. Notons que la jeune avocate (Jacqueline Porel) de Dominique ne parle pas à ce moment-ci du film. Il s’agit d’un échange entre hommes, tous d’un âge certain. Ce sont des gens âgés qui jugent Dominique, et pas des plus ouverts d’esprit. Même son avocat fait preuve de cynisme facile après son suicide. Elle n’était qu’un cas parmi d’autres, et non une toute jeune femme amoureuse qui lutte pour sa vie.

Le terme « barbant », utilisé par la jeunesse de l’époque, montre que Dominique n’a pas noté l’érotisme brûlant (et finalement désenchanté) de cette page beauvoirienne. Elle n’a pas été intéressée, non plus, par les presque six cents autres pages, consacrées au petit monde parisien des années 1945-1954, avec des échappées d’Anne hors de Paris, en France, aux États-Unis et au Mexique. Le président de la cour d’assises et l’avocat de la partie civile ont donc sciemment choisi un des rares passages érotiques des Mandarins, dont nous avons brièvement parlé dans un article précédent.

L’écrivain Philippe Jaenada cite également ce moment du film dans son récit La Petite Femelle (2015), consacré à la criminelle Pauline Dubuisson, qui a fortement inspiré le personnage de Dominique Marceau (Philippe Jaenada, La Petite Femelle, Paris, Points, 2016, p. 667). Jaenada rappelle que le film de Clouzot a fait ressortir Dubuisson de l’anonymat où elle avait réussi à vivre, après sa sortie de prison (Op. cit., p. 666-676).

Ainsi, dans le film de Clouzot, ces deux hommes donnent l’impression que la jeune femme a des lectures à contenu sexuel, et qu’elle tente de pervertir ses camarades. Elle est donc hautement dépravée. Tout, soit un extrait de trois lignes d’un roman contemporain, concourt à condamner Dominique et à lui aliéner la sympathie des juré·es, tous et toutes âgé·es. Rien, bien entendu, n’est laissé au hasard.

Cependant, pourquoi citer cette page des Mandarins, et non un autre roman de l’époque ou ancien, avec des scènes de sexe ? Ce n’est pourtant pas ce qui manque dans la littérature française. Le choix des Mandarins, livre paru en 1954, est censé avoir été lu par Dominique au collège, sans précision d’âge. Elle en a vingt-deux au moment du procès, donc en 1961, soit un an après la sortie du film, puisqu’elle est censée être née en 1939.

Notons, tout d’abord, que Bardot, issue de la bourgeoisie parisienne, écrit dans le premier tome de ses mémoires, Initiales B.B. (Paris, Grasset, 1996, p. 88), qu’elle a lu, grâce à son premier mari, Roger Vadim, « les livres de Simone de Beauvoir et de Sartre. ». Cette citation se trouve dans l’année 1952, soit avant le tournage de La Vérité. Y aurait-il, comme souvent dans les films tournés par Bardot, confusion entre la vie privée de l’actrice, de ce qu’elle en écrit a posteriori, et le scénario qu’elle interprète ?

En outre, Henri-Georges Clouzot et ses scénaristes (Simone Drieu, Michèle Perrein, Jérôme Geronimi [Jean Clouzot], Christiane Rochefort, Véra Clouzot) ont-ils lu et Les Mandarins et l’article de Beauvoir sur Bardot ? Cela serait d’autant plus logique que le couple Clouzot a fréquenté le couple Beauvoir-Sartre dans l’après-Libération , comme l’indique Beauvoir dans La Force des choses (tome I, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 275, 320 ; tome II, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 209). Beauvoir cite également certains films de Clouzot au fil de ses mémoires, correspondances et dans son article « La pensée de droite aujourd’hui ». Notons que Christiane Rochefort deviendra une proche de Beauvoir dans les années soixante (La Force des choses II, op. cit., p. 253, 407). D’où, sans doute, le clin d’œil des Clouzot à leur amie.

Le choix des Mandarins peut également s’expliquer par le désir des scénaristes de montrer leur héroïne lire un roman, soi-disant pornographique, écrit par une femme. Double scandale. Mais un roman écrit non pas par une femme âgée, comme l’écrivaine Colette, qui s’est vue refuser des funérailles religieuses à son décès en 1954, sous prétexte de son ancienne activité de comédienne. Et de certains de ses romans, jugés contraires aux bonnes mœurs, comme Chéri (1920 ) et Le Blé en herbe (1923). Beauvoir, bien plus jeune que Colette, aurait-elle pris la suite de sa consœur, comme cible de ces « gens bien », qu’elle n’a cessé de conspuer dans ses romans, nouvelles, pièce de théâtre, mémoires, correspondances, récits, articles, et dont elle dénonce l’hypocrisie, dès son premier recueil de nouvelles, Quand prime le spirituel (1937, publié en 1979) ?

En effet, toujours selon Maître Guérin, dans la scène pré-citée : « Fait-on le procès de Madame de Beauvoir… ? » Nous sommes onze ans après la parution, accompagnée d’articles à charge (cf. Ingrid Galster,˝Le Deuxième Sexe” de Simone de Beauvoir, Presses de l’Université Paris- Sorbonne, 2004), du Deuxième Sexe (1949). Ne s’agirait-il pas, pour Clouzot et ses scénaristes, de montrer que Beauvoir l’athée, la femme de gauche, la non-mariée, la sans enfants, est toujours scandaleuse pour les bien-pensants, les bourgeois·es catholiques dont elle est issue ? Ce ne sont pas tant Les Mandarins qui seraient visés, mais plutôt Le Deuxième Sexe, sa liberté financière et sexuelle réclamées par Beauvoir pour toutes les femmes. Et ses analyses du patriarcat, plutôt ici celui de la bourgeoisie française, parisienne et provinciale.

Rappelons également que Beauvoir rapporte dans ses mémoires son effarement face aux bourgeois·es de Rouen, quand elle y était professeure de philosophie, de 1932 à 1936. Elle y avait retrouvé la même petite société, grouillant de préjugés, pieusement hypocrite, que celle de sa famille (voir La Force de l’âge, publiée en 1960). Entre la ville de Rennes de Dominique Marceau et le Rouen de Simone de Beauvoir, il n’y a que quelques lettres, un département à changer… et trois cents kilomètres de distance à parcourir.

De même, dans le volume précédent, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), Beauvoir fait le procès de cette même bourgeoisie parisienne et provinciale : celle de sa famille paternelle, du Limousin, celle de son amie Élisabeth Lacoin, dite Zaza, des Landes. Mais rien ne prouve que Beauvor ait parlé de tout cela aux Clouzot, ni que Clouzot et ses scénaristes se soient inspirés des Mémoires d’une jeune fille rangée.

Par contre, elles et ils utilisent la réputation sulfureuse de Beauvoir, chez celles et ceux qui ne sont pas sorti·es du pétainisme et du pire des années 1930, pour montrer leur hypocrisie. Elles et ils montrent également, en ce début de film et du procès de Dominique, son côté innocent, puisque la description érotique des Mandarins pré-citée ne l’a pas marquée, ni le reste du roman. Dominique n’est pas une intellectuelle, ce qui rejoint ce que Beauvoir analyse de la persona de Bardot (Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome », The New English Library, 1960, p. 52).

Dans ce moment de La Vérité, il y a donc un mélange de Bardot, de Dominique et de Beauvoir, soit trois femmes libres, qui luttent contre les bien-pensants de leur milieu et contre le poids des gens âgés, qui ne comprennent pas leur soif de liberté (Beauvoir aussi, en son temps). Bardot et Beauvoir ont survécu, Dominique y laisse sa vie.

Non à l’hypocrisie, oui à la liberté en tout consentement !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Beauvoir chez Bardot », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30734

 

Couverture article VADMC Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026.001

Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026

Nous remercions le Centre national du Livre d’avoir relayé nos lectures d’extraits d’œuvres de Simone de Beauvoir, dans le cadre du Quart d’heure national de lecture 2026. Vous trouverez ci-dessous les références des textes lus, ainsi que les liens des vidéos de lecture, qui se trouvent sur notre chaîne YouTube, Voyages autour de mon cerveauhttps://www.youtube.com/@tiphainemartin3811

I. Extraits des œuvres de Simone de Beauvoir

❃ Simone de Beauvoir, Cahiers de jeunesse, Paris, Gallimard, 2008.

P. 433 : « Cette ardente promenade hier dans les rues brillantes, où des musiques entraînantes se devinaient au bout d’un tapis rouge, où des éventails, des parfums dans des magasins mauves et harmonieux étaient des beautés qui voulaient être respirées avec mon âme de ce soir-là ; tableaux, robes soyeuses, objets de luxe ou d’art, enfants, fleurs des Galeries dormant autour d’un jeu d’eau rosé, j’étais chacune de ces choses par un don total et émerveillé. (…) Non recherche amusée de sensations neuves, aucun calcul, aucun jeu ; mais la vie vraiment qui porte sa réalité avec soi. »

P. 594 : « À six heures je sors, dans un soir frais, léger, secret ; je suis les Boulevards passionnément vivants, où les étalages, les cinémas, arrêtent à chaque pas mon attention offerte. (…) la Seine est lisse et profonde et les ponts noirs-bleutés contre le ciel bleu-noir font une eau-forte classique plus parfaite ce soir qu’on ne l’a jusqu’ici jamais vue. Que ce monde est beau (…). » 

❃ Simone de Beauvoir, Élisabeth Lacoin, Maurice Merleau-Ponty, Lettres d’amitié, Paris, Gallimard, 2022.

P. 299-300 : « Puis ceci : l’étrangeté du monde. Par exemple je me baisse pour cueillir une violette, et je reste un genou sur l’herbe mouillé, impuissante à me relever pendant un temps qui hier fut de quelques minutes mais qui peut durer une heure, et même si la pluie se mettait à tomber ou que la cloche du déjeuner me rappelait, je demeurerais ainsi. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Mandarins. II., Paris, Gallimard, « Folio », 2000.

P. 231 : « – Comme Chicago est loin ! dis-je. Et Paris. Comme  tout est loin ! 

– Oui, maintenant nous commençons vraiment à  voyager, dit Lewis d’une voix animée. 

Je serrai sa main. En cet instant, je savais très  bien ce qu’il y avait dans sa tête : le son de la guitare, le chœur des crapauds, et moi. J’entendais les crapauds, la guitare et j’étais toute à lui. Pour lui, pour moi, pour nous, rien n’existait que nous. »

❃ Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, Paris, Gallimard, « Folio », 1997.

P. 179-180 : « Nous mangeons le dîner que N. a préparé ; nous buvons des whiskies et nous écoutons des disques. (…) J’écoute. Et peut-être jamais l’Amérique ne m’a été si violemment présente que dans ces refrains de son passé. (…) Déjà mes souvenirs me donnent le vertige : l’Amérique n’est nulle part. Mais la musique échappe aux rigueurs de l’espace : elle peut enfermer ce qui n’est nulle part. Elle l’enferme, elle me la donne. Du moins c’est ce que je crois, ce soir. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 371, 373 : « VENDREDI [12 NOVEMBRE 1948] » « Très cher cher vous. Étrange temps, tous ces jours, un épais brouillard gris en permanence, si impénétrable le soir qu’il est dangereux de prendre un taxi. Ce coton dense parvient à s’insinuer dans les intérieurs, celui de la Nationale par exemple. Quand je quitte mon logis le matin et que le soleil perce sur les quais de la Seine, le spectacle me transporte. (…) Chéri, j’ai oublié de vous dire : un délice, votre gâteau au rhum ! Il m’a donné du fil à retordre ; d’abord je n’arrivais pas à ouvrir la boîte, et après, tout ceux qui en goûtaient voulaient le dévorer en entier, Sartre et mon amie russe se sont âprement battus à ce sujet. Quand même je me suis arrangée pour en arracher quelques morceaux à mon profit. Quant au scotch j’ai déjà vidé la bouteille à moi toute seule, bon dieu ça a coulé vite ! »

❃ Simone de Beauvoir, Jacques-Laurent Bost, Correspondance croisée, Paris, Gallimard, 2004.

P. 165 : « Samedi [24 décembre] » 1938

P. 168 : « Il y a un plaisant petit bar qui a poussé au pied du téléski ; c’est minuscule, c’est tenu apr un Indien en chapeau de cow-boy qui lit dans l’avenir ; nous y avons pris un café, entre deux montées, c’était tout vide et tout chaud. Vers 4 heures, le soleil s’est couché, c’était beau à voir, mais il s’est mis à faire du brouillard et un froid de porc et on est rentrés, à skis, par le chemin de l’an dernier. Il n’y a pas beaucoup de neige, on voit des herbes et des pierres, mais je crois qu’il neige un peu ce soir. »

❃ Simone de Beauvoir, Tous les hommes sont mortels, Paris, Gallimard, « Folio », 1974.

P. 274 : « Et soudain, un matin, comme je m’étais arrêté sur les bords du Tibre et que je regardais la silhouette massive du château Saint-Ange, par-delà ces décors sans vie, par-delà le vide de mon cœur, quelque chose se mit à vivre ; cela vivait hors de moi et au plus profond de moi : l’odeur noire des ifs, un pan de mur blanc sous le ciel bleu, mon passé. Je fermai les yeux et je vis les jardins de Carmona ; dans ces jardins, il y avait un homme qui brûlait de désir, de colère et de joie ; j’avais été cet homme, il était moi. Là-bas, au fond de l’horizon, j’existais avec un cœur vivant. Le jour même je pris congé du prince d’Orange, je quittai Rome, et je partis au galop sur les routes. »

❃ Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 383 : « C’est avec soulagement que le soir nous avons pris le train pour Kurashiki, une des rares villes du Japon qu’aient épargnées les guerres et les tremblements de terre. Toute la journée du lendemain nous nous y sommes promenés. Au milieu coule entre deux rangées de saules une étroite rivière qu’enjambent de petits ponts. Les vieilles rues sont bordées de maisons basses, aux toits de tuiles vertes ; dans les échoppes largement ouvertes on voyait des artisans fabriquer des ombrelles, des lanternes, des éventails ; de belles enseignes, en caractères noirs, décoraient les magasins plus importants. Un marchand de tissus nous a fait visiter sa maison : elle comprenait plusieurs cours intérieures et des jardins dans lesquels se dressaient des pavillons en bois. Nous avons été voir un village à quelques kilomètres de là ; la ferme où nous sommes entrés était remarquablement propre et confortable. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 103-104 : « A Avila, le matin, j’ai repoussé les volets de ma chambre ; j’ai vu, contre le bleu du ciel, des tours superbement dressées ; passé, avenir, tout s’est évanoui ; il n’y avait plus qu’une glorieuse présence : la mienne, celle de ces remparts, c’était la même et elle défiait le temps. Bien souvent, au cours de ces premiers voyages, de semblables bonheurs m’ont pétrifiée. »

Simone de Beauvoir, La Longue Marche, Paris, Gallimard, « Folio », 2022.

P. 33 : « D’ordinaire, pour rentrer, nous montions dans des cyclo-pousse ; n’étant pas sûrs de prononcer intelligiblement notre adresse, nous emportions avec nous un album sur lequel il y avait une photographie de l’hôtel. La première fois, incapables de demander aux conducteurs quel était le prix de la course, nous leur avons tendu au hasard un yen ; ils ont secoué la tête : c’était trop. Alors j’ai posé sur la paume de ma main de petites coupures : ils ont hésité, calculé, et pris seulement une partie de la somme. Ces scrupules m’ont donné une haute idée – que tout par la suite a confirmé – de l’honnêteté pékinoise. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre.I., Paris, Gallimard, 1990.

P. 120 : « En sortant de table, Toulouse m’a emmenée faire une grande promenade ; on a traversé des champs, on est descendues au bord d’une route, près d’une petite gare et on a bu un verre dans un bistro au bord de la route ; il y avait deux soldats qui gardaient la voie et il passait un tas d’autos pleines de militaires — ça sentait la guerre à plein nez, ça n’était pas comme Paris, mais ça faisait tout à fait campagne de France en temps de guerre. Cependant les villages étaient paisibles et tout beaux dans cette fin de jour. J’ai senti bien fort comme c’était vrai ce que vous m’aviez dit une fois, à Avignon je crois, sur le précieux que peut avoir un instant au sein du tragique ; je n’oubliais rien mais rien ne pouvait tuer la douceur de paysage. C’était tout à fait fort, cette promenade avec l’horizon barré et noir, et puis ce ciel, cette campagne qui n’entraient dans aucune histoire triste, qui n’entraient dans aucune histoire du tout, qui existaient avec leur sens propre dont j’étais pénétrée comme malgré moi. Ce sont les moments les plus vrais, les meilleurs ; c’est mieux que les minutes de pure distraction, et aussi que les moments d’horreur. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre. II., Paris, Gallimard, 1990.

P. 278 : « Je vous ai donc écrit hier de l’aérodrome de Terre-Neuve. On est reparti, et là j’ai trouvé le temps un peu long; il y avait du brouillard, il fallait lire ou dormir et la tête me faisait un peu mal. Mais premier effet de miracle au coucher du soleil quand le brouillard a fait place à un paysage de nuages, de mer et de terre, c’était la côte américaine, un ciel admirablement pur, des nuages extravagants troués d’eau bleue et de terre plate. J’ai dormi encore un peu et quand j’ai ouvert les yeux mon cœur a sauté. Avez-vous vu ça ? plus un nuage, une immense étoffe noire à perte de vue et sur ce fond des girandoles de lumière de toutes les couleurs, c’était extraordinaire cette découverte de l’Amérique à travers des étoiles et des chaînes de paillettes brillantes — on m’a dit que c’était Boston. »

❃ Simone de Beauvoir, Anne, ou quand prime le spirituel, Paris, Gallimard, « Folio », 2006.

P. 213 : « Ces pique-niques au bord de la Vézère représentaient pour les familles du pays une tradition sacrée ; les enfants s’installaient au bord de l’eau sous les peupliers, les parents s’asseyaient un peu en arrière, sur de gros blocs de pierre ; on posait à côté de soi une serviette de papier, un gobelet, des assiettes en carton, et les jeunes filles passaient à la ronde les immenses plats de pâté, de poisson froid, de bœuf en daube, de poulet à la gelée, qui composaient invariablement le repas. »

❃ Simone de Beauvoir, L’Invitée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 448 : « Elle s’approcha du feu ; elle savait bien ce qui manquait à cette soirée accueillante ; si seulement elle avait pu toucher la main de Gerbert, lui sourire avec une tendresse avouée, alors les flammes, l’odeur du dîner, les chats et les pierrots de velours noirs auraient gaiement comblé son cœur ; mais tout cela restait épars autour d’elle, sans la toucher, ça lui semblait presque absurde de se trouver là. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 332-333 : « La beauté de Copacabana est si simple que sur les cartes postales on ne la perçoit pas et qu’il a fallu quelque temps pour qu’elle me pénètre. J’ouvrais ma fenêtre, au sixième étage ; dans ma chambre entrait une chaude vapeur, avec une fraîche odeur d’iode et de sel, et le roulement des hautes vagues. La ligne des hauts buildings épouse, sur six kilomètres, la courbe douce de la vaste plage où meurt l’océan ; entre les deux, une avenue rigoureusement lisse : rien ne dérange la rencontre des façades verticales et du sable plat ; le dépouillement de l’architecture s’accorde à la nudité du sol et de l’eau. Une seule tache de couleur, sur la blancheur de la grève : des cerfs-volants de location, rouges et jaunes, tachetés de noir.  »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 42 : « Une amie m’avait donné l’adresse d’Espagnols antifranquistes. Sur leurs conseils, j’allai à Tetuan, à Vallecas. Tout au nord de Madrid, je vis, accroché à des collines, un quartier vaste comme un gros bourg et sordide comme une zone : des masures aux toits rouges, aux murs de pisé, remplies d’enfants nus, de chèvres et de poules ; pas d’égouts, pas d’eau : des fillettes allaient et venaient, courbées sous le poids des seaux ; les gens marchaient pieds nus ou en pantoufles, à peine vêtus ; parfois, un troupeau de moutons traversait une des ruelles, soulevant un nuage de poussière rouge. Vallecas était moins campagnard, on y respirait une odeur d’usine ; mais c’était le même dénuement ; les rues servaient de champ d’épandage ; des femmes lavaient des loques sur le seuil de leurs taudis ; toutes vêtues de noir, la misère durcissait leurs visages qui paraissaient presque méchants. »

❃ Simone de Beauvoir, Le Sang des autres, Paris, Gallimard, « Folio », 1973.

P. 299 : « Elle s’arrêta net. Sur la place de la Contrescarpe, quatre autobus étaient rangés contre les trottoirs ; il y en avait deux vides, à gauche du terre-plein ; ceux de droite étaient pleins d’enfants. Des agents montaient la garde sur les plates-formes. Une longue file de femmes débouchait de la rue Mouffetard, encadrée par d’autres agents. Elles marchaient deux par deux et tenaient es baluchons à la main. La petite place était silencieuse comme une place de village. A travers les vitres des grosses voitures, on apercevait de petits visages bruns et traqués. Tout autour de la place, immobiles, les gens regardaient. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Belles Images, Paris, Gallimard, « Folio », 1972.

P. 126 : « Laurence sort sur la terrasse qui domine la plaine. Au loin, la blancheur du Sacré-Cœur, les ardoises des toits de Paris brillent sous le ciel d’un bleu intense. C’est un de ces jours où la gaieté du printemps perce sous la froidure de décembre. Des oiseaux chantent dans les arbres nus. Sur l’autostrade, en contrebas, des autos filent, étincelantes. Laurence s’immobilise ; le temps soudain s’est arrêté. Derrière ce paysage concerté, avec ses routes, ses grands ensembles, ses lotissements, les voitures qui se hâtent, quelque chose transparaît, dont la rencontre est si émouvante qu’elle oublie les soucis, les intrigues, tout : elle n’est plus qu’une attente sans commencement ni fin. L’oiseau chante, invisible, annonçant le lointain renouveau.  »

❃ Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux ; suivi de Entretiens avec Jean-Paul Sartre, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

La Cérémonie des adieux

P. 121-122 : « Presque tout de suite, nous sommes partis en bateau pour la Crète, emmenant la voiture avec nous. J’avais retenu de confortables cabines et nous avons fait une excellente traversée. C’était poétique de nous retrouver à sept heures du matin, pendant que le soleil se levait, sur une route inconnue qui longeait la mer. L’hôtel d’Elounda Beach m’a semblé un vrai paradis, avec ses bungalows crépis de blanc, éparpillés au bord de l’eau, ou un peu en retrait, parmi des plantes odorantes et des fleurs aux couleurs vives.  »

Entretiens avec Jean-Paul Sartre

P. 343 : « S. de B. – On avait dit qu’on parlerait de la lune. »

❃ Simone de Beauvoir, La Femme rompue, Paris, Gallimard, « Folio », 1991.

« L’Âge de discrétion »

P. 76-77 : « Manette a levé les yeux de son journal :

– Je commence à croire que je verrai de mes yeux des hommes sur la lune !

– Des tes yeux ? Tu feras le voyage ? a demandé André d’une voix rieuse.

– Tu me comprends très bien. Je saurai qu’ils y sont. Et ça sera des Russes, mon petit. Les Amerlos, avec leur oxygène pur, ils ont fait chou blanc.

– Oui, maman, tu verras des Russes sur la lune, a dit André tendrement.

– Penser qu’on a commencé dans des cavernes, avec juste nos dix doigts à notre service, a repris rêveusement Manette. Et on est arrivés où on en est : avoue que ça encourage. »

« Monologue »

P. 87 : « Un cabriolet blanc avec des coussins noirs c’est chouette et les types sifflaient quand je passais des lunettes obliques sur le nez un foulard d’Hermès sur la tête alors qu’ils croient m’épater avec leurs tacots mal lavés et les gueulantes de leurs klaxons ! »

« La femme rompue »

P. 225 : « Pauvre Colette ! J’avais pris soin de lui téléphoner deux fois, d’une voix gaie, pour qu’elle ne s’inquiète pas. Mais ça l’a tout de même étonnée que je n’aille pas la voir, que je ne lui demande pas de venir. Elle a sonné et tambouriné avec tant de violence que je lui ai ouvert. Elle a eu un air si stupéfait que je me suis vue dans ses yeux. J’ai vu l’appartement, et j’ai été stupéfaite aussi. Elle m’a forcée à faire ma toilette et une valise, et à venir m’installer chez elle. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Mandarins. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 142 : « Henri riait lui aussi en serrant le bras de Nadine ; il tournait la tête à droite, à gauche, avec une joie incrédule : le passé était au rendez-vous. Une ville du Sud, une ville brûlante et fraîche avec à l’horizon la promesse de la mer et un vent salé battant ses promontoires : il la reconnaissait. Et pourtant elle l’étonnait plus qu’autrefois Marseille, Athènes, Naples, Barcelone, parce qu’aujourd’hui toute nouveauté touchait au prodige ; elle était belle cette capitale au cœur sage, aux collines désordonnées, avec ses maisons glacées de couleurs tendres et ses grands bateaux blancs. »

❃ Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 286 : « Avant de regagner Meyrignac, nous nous arrêtâmes deux jours à Lourdes. Je reçus un choc. Moribonds, infirmes, goitreux : devant cette atroce parade, je pris brutalement conscience que le monde n’était pas un état d’âme. Les hommes avaient des corps et souffraient dans leurs corps. Suivant une procession, insensible au braillement des cantiques et à l’odeur surie des dévotes en liesse, je me fis honte de ma complaisance à moi-même. Rien n’était vrai que cette opaque misère. J’enviai vaguement Zaza qui, pendant les pèlerinages, lavait la vaisselle des malades. Se dévouer. S’oublier. Mais comment ? Pour quoi ? Le malheur, travesti par de grotesques espoirs, était ici trop dénué de sens pour me dessiller les yeux. Je macérai quelques jours dans l’horreur ; puis je repris le fil de mes soucis. »

❃ Simone de Beauvoir, Une mort très douce, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 71 : « Elle respirait l’odeur de l’eau de Cologne, du talc : « Ça sent bon. » Elle a fait disposer sur la table roulante les bouquets et les pots de fleurs : « Les petites roses rouges viennent de Meyrignac. Il y a encore des roses à Meyrignac. » Elle nous a demandé de relever le rideau qui voilait la fenêtre, elle a regardé à travers la vitre le feuillage doré des arbres : « C’est joli : de chez moi je ne verrais pas ça ! » Elle souriait. Et nous avons eu, ma sœur et moi, la même pensée : nous retrouvions le sourire qui avait ébloui notre petite enfance, un radieux sourire de jeune femme. »

❃ Simone de Beauvoir, Malentendu à Moscou, Paris, L’Herne, 2013.

P. 78-79 : « L’hôtel où ils descendirent à Leningrad charmait André. De longs corridors, sur lesquels donnaient des portes gris perle, avec dans le haut une vitre ovale, encadrée de festons rococo et tendue d’un rideau de soie rose, verte ou bleue selon les étages. Dans la chambre, une alcôve que masquait un rideau et de vieux meubles attendrissants : un lourd bureau en faux marbre, un canapé de cuir noir, une table recouverte d’un tapis à franges. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Inséparables, Paris, L’Herne, 2020.

P. 128 : « De l’eau bleue, de vieux chênes, une herbe épaisse ; nous nous serions couchées dans l’herbe, nous aurions déjeuné d’un sandwich, nous aurions parlé jusqu’au soir : une après-midi de parfait bonheur, me dis-je avec mélancolie en aidant Andrée à déballer paniers et bourriches. Que de tracas ! Il fallait dresser les tables, disposer le buffet, étaler les nappes aux bons endroits. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 507-508 : « Au mieux, si on me lit, le lecteur pensera : elle en avait vu des choses ! Mais cet ensemble unique, mon expérience à moi, avec son ordre et ses hasards — l’Opéra de Pékin, les arènes d’Huelva, le candomblé de Bahia, les dunes d’El-Oued, Wabansia Avenue, les aubes de Provence, Tirynthe, Castro parlant à cinq cent mille Cubains, un ciel de soufre au-dessus d’une mer de nuages, le hêtre pourpre, les nuits blanches de Leningrad, les cloches de la libération, une lune orange au-dessus du Pirée, un soleil rouge montant au-dessus du désert, Torcello, Rome, toutes ces choses dont j’ai parlé, d’autres dont je n’ai rien dit — nulle part cela ne ressuscitera. Si du moins elle avait enrichi la terre ; si elle avait engendré… quoi ? une colline ? une fusée ? Mais non. Rien n’aura eu lieu. »

❃ Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 634 : « Cette fois, je ne donnerai pas de conclusion à mon livre. Je laisse au lecteur le soin d’en tirer celles qui lui plairont. »

II. Liens des vidéos

Vidéo 1 : https://youtu.be/XppiNeQDBoc

Vidéo 2 : https://youtu.be/JJ3Yko53K_U

Vidéo 3 : https://youtu.be/cj4mbOZRDIc

Vidéo 4 : https://youtu.be/Mk4TOFlyMwI

Vidéo 5 : https://youtu.be/_cafJNjnk44

Vidéo 6 : https://youtu.be/mCVlA6G_R-U

Vidéo complète : https://youtu.be/68FJ171Dfmg

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026 », mars 2026, Voyages autour de mon cerveau. URL : https://vadmc.hypotheses.org/29125

Droit à l’avortement et antimilitarisme le cas S. de Beauvoir VADMC.001

Droit à l’avortement et antimilitarisme : le cas S. de Beauvoir

L’autrice-philosophe-dramaturge-scénariste Simone de Beauvoir a publié en 1949 son essai sur la condition féminine au sein du patriarcat occidental, Le Deuxième Sexe. Entre autres sujets, elle aborde la libéralisation de l’avortement, alors interdit en France, dans de nombreux pays occidentaux, et dans les territoires colonisés par l’Occident. Beauvoir relie le droit à l’avortement pour toutes les classes sociales à son antimilitarisme, affiché dans ses mémoires (Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 37), au besoin d’une éducation mixte sans tabous ni hypocrisie, et à la contraception féminine, notamment dans sa conclusion générale (Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. Tome II, Paris, Gallimard, 1987, p. 569, 571-572) :

(…) la maternité serait libre, c’est-à-dire qu’on autoriserait le birth-control et l’avortement et qu’en revanche on donnerait à toutes les  mères et à leurs enfants exactement les mêmes droits, qu’elles soient mariées ou non ; les congés de grossesse seraient payés par la collectivité qui assumerait la charge des enfants, ce qui ne veut pas dire qu’on retirerait ceux-ci à leurs parents mais qu’on ne les leur abandonnerait pas. (…) Et grâce à l’éducation mixte, le mystère auguste de l’Homme n’aurait pas l’occasion de naître : il serait tué par la familiarité quotidienne et les franches compétitions. Les objections qu’on oppose à ce système impliquent toujours le respect des tabous sexuels ; mais il est vain de prétendre inhiber chez l’enfant la curiosité et le plaisir ; on n’aboutit qu’à créer des refoulements, des obsessions, des névroses ; la sentimentalité exaltée, les  ferveurs homosexuelles, les passions platoniques des adolescentes avec tout leur cortège de niaiserie et de dissipation sont bien plus néfastes que quelques jeux enfantins et quelques précises expériences. Ce qui serait surtout profitable à la jeune fille, c’est que ne cherchant pas dans le mâle un demi-dieu – mais seulement un camarade, un ami, un partenaire – elle ne serait pas détournée d’assumer elle-même son existence ; l’érotisme, l’amour prendraient le caractère d’un libre dépassement et non celui d’une démission ; elle pourrait les vivre comme un rapport d’égal à égal. Bien entendu, il n’est pas question de supprimer d’un trait  de plume toutes les difficultés que l’enfant a à surmonter pour se changer en un adulte ; l’éducation la plus intelligente, la plus tolérante, ne saurait le dispenser de faire à ses frais sa propre expérience ; ce qu’on peut demander, c’est qu’on n’accumule pas gratuitement des obstacles sur son chemin.

Beauvoir défend l’éducation et la clarté scientifique, dans un mélange filles-garçons qui tue les mythes traditionnels mortifères de la féminité et de la masculinité, ainsi que les dangereuses poussées de fantasmes, que nous avons synthétisées sous l’appellation « syndrome de Grand Meaulnes ». L’autrice souligne également le besoin d’une participation des pouvoirs publics dans les droits des mères et dans l’existence des enfants – par contre, où est le père et quel est son rôle dans cette nouvelle famille, Beauvoir ne le dit pas. Il est pieusement englobé dans le terme « parents », ce qui, en partie, en 1949, établit une nouvelle égalité dans la famille, loin du « chef de famille » définit par la loi de cette époque. L’écrivaine est lucide et n’attend pas d’une société non patriarcale qu’elle soit idyllique, mais qu’elle ne brise pas l’élan vital des enfants.

Cette partie de la conclusion du Deuxième Sexe est à mettre en rapport, entre autres, avec deux autres passages du Deuxième Sexe, sa lettre du neuf février 1949 à son compagnon nord-américain Nelson Algren, donc juste avant la publication du Deuxième Sexe en volume, et un passage de Tout compte fait, le dernier volume de ses mémoires (1972).

Dans le tome un du Deuxième Sexe, Beauvoir analyse les « obstacles », pour reprendre le terme qu’elle utilise notamment dans sa conclusion, qui entravent la liberté des femmes (Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. Tome I, Paris, Gallimard, 2000, p. 103) :

On ne saurait obliger directement la femme à enfanter : tout ce qu’on peut faire c’est l’enfermer dans des situations où la maternité est pour elle la seule issue : la loi ou les mœurs lui imposent le mariage, on interdit les mesures anticonceptionnelles et l’avortement, on défend le divorce.

Les hommes pensent la société comme un espace violemment clos pour les femmes, forcées à n’être que des pondeuses, soumises à un homme, sans le choix de partir, et, corrélativement, d’être indépendantes économiquement, surtout dans les hautes classes sociales.

L’essayiste revient sur ces interdits légaux et leurs conséquences (Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. Tome II, op. cit., p. 291-292) :

La maternité forcée aboutit à jeter dans le monde des enfants chétifs, que leurs parents seront incapables de nourrir, qui deviendront les victimes de l’Assistance publique ou des « enfants martyrs ». Il faut remarquer d’ailleurs que la société si acharnée à défendre les droits de l’embryon se désintéressedes enfants dès qu’ils sont nés ; on poursuit les avorteuses au lieu de s’appliquer à réformer cette scandaleuse institution nommée Assistance publique ; on laisse en liberté les responsables qui en livrent les pupilles à des tortionnaires ; on ferme les yeux sur l’horrible tyrannie qu’exercent dans des « maisons d’éducation » ou dans des demeures privées les bourreaux d’enfants ; et si on refuse d’admettre que le fœtus appartient à la femme qui le porte, en revanche onconsent que l’enfant soit la chose de ses parents ; dans la même semaine, on vient de voir un chirurgien se suiciderparce qu’il était convaincu de manœuvres abortives et un père qui avait battu son fils presque à mort condamné à troismois de prison avec sursis. Récemment un père a laissé mourir son fils du croup, faute de soins ; une mère a refusé d’appeler un médecin auprès de sa fille, au nom de son abandon inconditionné à la volonté divine : au cimetière, des enfants lui ont jeté des pierres ; mais quelques journalistes s’étant indignés, une cohorte d’honnêtes gens ont protesté que les enfants appartenaient aux parents, que tout contrôle étranger serait inacceptable. Il y a aujourd’hui « un million d’enfants en péril », dit le journal Ce soir ; et France-Soir imprime que : « Cinq cent mille enfants sont signalés comme se trouvant en danger physique ou moral. » En Afrique du Nord, la femme arabe n’a pas la possibilité de se faire avorter : sur dix enfants qu’elle engendre, il en meurt sept ou huit et personne ne s’en soucie parce que les pénibles et absurdes maternités ont tué le sentiment maternel. Si la morale y trouve son compte, que penser d’une tellemorale ? Il faut ajouter que les hommes les plus respectueux de la vie embryonnaire sont aussi ceux qui se montrent lesplus empressés quand il s’agit de condamner des adultes à une mort militaire.

Les raisons pratiques invoquées contre l’avortement légal sont sans aucun poids ; quant aux raisons morales, elles se réduisent au vieil argument catholique : le fœtus a une âme à qui on ferme le paradis en le supprimant sans baptême. Il est remarquable que l’Église autorise à l’occasion le meurtre des hommes faits : dans les guerres, ou quand il s’agit de condamnés à mort ; elle réserve pour le fœtus un humanitarisme intransigeant Il n’est pas racheté par le baptême : mais au temps des guerres saintes contre les Infidèles, ceux-ci ne l’étaient pas non plus et le massacre en était hautement encouragé. Les victimes de l’Inquisition n’étaient sans doute pas toutes en état de grâce, non plus qu’aujourd’hui le criminel qu’on guillotine et les soldats morts sur le champ de bataille.

Dans tous ces cas, l’Église s’en remet à la grâce de Dieu ; elle admet que l’homme n’est dans sa main qu’un instrument et que le salut d’une âme se joue entre elle et Dieu. Pourquoi donc défendre à Dieu d’accueillir l’âme embryonnaire dans son ciel ? Si un concile l’y autorisait, il ne protesterait pas plus qu’à la belle époque du pieux massacre des Indiens. En vérité, on bute ici contre une vieille tradition têtue qui n’a rien à voir avec la morale. Il faut compter aussi avec ce sadisme masculin dont j’ai déjà eu l’occasion de parler.

Cette longue citation montre à quel point Beauvoir envisage l’ensemble des implications humaines d’enfants non désirés, en France et dans les colonies françaises en Afrique du Nord. L’autrice analyse la situation des femmes mères sans l’avoir désiré, se vengeant sur leurs enfants de leurs nombreuses frustrations ; le sort misérables des enfants non désirés, devenus choses de leurs parents, et non individus avec le droit à une existence d’amour et de soins. Et le destin, voulu par les hommes adultes, religieux ou non, des enfants devenus adultes. Tiens, tiens, la femme sans enfants qu’a été Beauvoir serait-elle donc capable de compatir au sort misérable de ceux-ci ?

Les enfants sont déshumanisés, réduits à des pions servant au commerce des armes et à tuer d’autres innocent·es, par exemple dans des guerres coloniales, par exemple en Indochine, conflit qui a sévi de 1945 à 1954, soit pendant l’écriture du Deuxième Sexe, où Beauvoir s’est impliquée du côté des pacifistes et des anti-coloniales et anti-coloniaux (Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 40). N’oublions pas l’expérience traumatisante de la Seconde Guerre mondiale, son compagnon principal Jean-Paul Sartre et son autre compagnon Jacques-Laurent Bost, entre autres, étant mobilisés en 1939, donc en mesure de tuer et de se faire tuer.

L’exemple du génocide des peuples autochtones d’Amérique centrale et du Sud (cf. par exemple l’essai de Marcel Grondin et Moema Viezzer, Le Génocide des Amériques, Paris, écosociété, 2022) est à prendre en miroir de l’écriture et de la publication du roman historique de Beauvoir Tous les hommes sont mortels (1947). Le héros, Fosca, y est confronté à sa grande horreur, dans sa trajectoire d’homme immortel. Beauvoir rappelle à cette occasion l’implication des religieux (et des religieuses) catholiques, tant en Espagne que sur place, dans le massacre d’innocent·es, pieusement considéré·es comme des non-êtres humains, puisque non catholiques. Et, une fois que leur statut humain leur sera concédé par les religieux catholiques, quand elles et ils ont été quasi exterminés, les bon·nes catholiques espagnol·es se tournent vers les habitant·es des côtes africaines et leur esclavage, enclenchant le commerce triangulaire de sinistre mémoire.

Rappelons également que Beauvoir « désapprouve la peine de mort » (Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 329), sans pour autant éprouver de la pitié pour les collaborateurs condamnés à mort à la Libération, dont son confrère, l’écrivain et journaliste Robert Brasillach, dont les diatribes ont eu une conséquence mortifère sur l’existence de centaines de Français·es (Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 36-38). Dans la citation ci-dessus, Beauvoir se réfère aux assassins des « faits divers », à leur tour assassinés légalement, avec la bénédiction des religieuses et religieux catholiques, l’abolition de la peine de mort n’intervenant en France, au niveau étatique, qu’en 1981.

Beauvoir revient sur le tout (répression féroce de l’avortement et des avorteurs, et, implicitement, poids des catholiques dans ladite répression, éducation des enfants mâles pour un futur charnier, violences parentales) dans l’extrait ci-dessous, une lettre à son compagnon, l’écrivain nord-américain Nelson Algren (Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 414) :

En ce moment il y a en France beaucoup d’affaires d’avortement, j’en suis indignée. Chez nous il n’existe aucune espèce de contrôle des naissances, c’est illégal. En conséquence chaque année il y a autant d’avortements que de naissances, à peu près un million, mais l’avortement reste formellement interdit. On vient d’arrêter un médecin que je connaissais très bien et à qui j’ai adressé quantité de femmes dans l’embarras, il les a aidées, les pauvres comme les riches. Un autre chirurgien s’est jeté par la fenêtre la semaine dernière parce qu’on l’avait impliqué dans une sale affaire de ce genre. En revanche un père qui battait son jeune fils presque à mort n’a été que légèrement réprimandé par le tribunal, sans même récolter une peine de prison. Une fois l’enfant né, apparemment, vous pouvez le tuer si ça vous amuse, et s’il meurt à la guerre, c’est pour ça qu’on l’a fabriqué, mais tant qu’il est dans le ventre de sa mère, c’est un meurtre de tenter quoi que ce soit contre lui. Je porte plainte devant vous : ne pouvez-vous rien faire contre cet état de choses ?

La correspondance d’Algren à Beauvoir n’ayant pas encore été publiée, nous ne savons pas aujourd’hui s’il lui a répondu sur ce point. Sous l’humour de la question, qui anticipe par son appel à l’aide, sans le savoir, la présence de l’armée états-unienne en France de 1950 à 1967 dans le contexte de la Guerre froide et de l’OTAN (https://www.persee.fr/doc/rharm_0035-3299_1999_num_215_2_4829), pointe l’angoisse beauvoirienne, sa colère contre ces violences et son impression d’inutilité, même en ayant publié Le Deuxième Sexe.

L’écrivaine reprend ce lien entre ses positions pour l’avortement et antimilitaristes dans le dernier volume de ses mémoires, Tout compte fait (Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 608-609), alors qu’elle décrit son engagement auprès des jeunes militantes féministes de ce début des années soixante-dix, dont sa participation à la manifestation du vingt novembre 1971. Nous ne résistons pas au plaisir de citer l’intégralité de ce passage, très enlevé et malicieux, tant sur le fond que sur la forme, malgré la gravité des sujets abordés :

Pour poursuivre cette campagne, le M.L.F. a organisé le 20 novembre, en liaison avec des manifestations féministes qui se sont déroulées ce jour-là un peu partout dans le monde, un défilé, à travers Paris, de femmes qui réclamaient la liberté de la maternité, de la contraception et de l’avortement. J’y ai pris part. Nous avons marché de la République à la Nation, occupant toute la chaussée (…), portant des pancartes où étaient inscrits des slogans ; des militantes brandissaient des torchons, des fils de fer auxquels était suspendu du linge sale, des poupées en papier, des baudruches ; l’une d’elles distribuait du persil – symbole de l’avortement clandestin – dont certaines plantaient des branches dans leurs cheveux. Nous étions environ quatre mille, en majorité des femmes, mais il y avait aussi des hommes, pour la plupart chevelus et barbus. On a lâché des ballons, chanté, scandé des mots d’ordre : « Enfant désiré, enfant aimé. Maternité libre. » Des parents avaient amené leurs enfants et on voyait des gosses de six ans crier avec les adultes : « Nous aurons les enfants que nous voudrons. » C’était, sous un beau ciel froid, très vivant, très gai et plein de fantaisie. Ce qui était intéressant, c’est que la plupart des femmes que les manifestantes abordaient sur les trottoirs se déclaraient de cœur avec nous et nous applaudissaient. Quand nous avons passé devant l’église Saint-Antoine, une mariée vêtue de blanc était en train de monter l’escalier. Nous avons crié : « La mariée avec nous ! Libérez la mariée ! » et l’avant-garde du cortège a quitté la chaussée pour entrer dans l’église. Le curé a discuté un moment avec les militantes et nous sommes reparties vers la Nation.

Un peu avant d’y arriver nous avons rencontré des objecteurs de conscience qui portaient des pancartes antimilitaristes. Leur manifestation avait été interdite et certains avaient eu l’idée de se joindre à nous. Alors notre cortège s’est mis à crier : « Pas d’enfants pour le casse-pipe. – Debré, salaud, les femmes auront ta peau », et tous ensemble nous avons chanté L’Internationale. A la Nation, des femmes se sont hissées sur le socle d’une des statues et elles ont brûlé des torchons, symboles de la condition féminine. Il y a eu de nouveaux chants, des farandoles : c’était une fête joyeuse et fraternelle.

Militantisme féministe, au féminin et au masculin, et antimilitariste finissent par se rejoindre, pour les droits des femmes, pour ceux des hommes, et pour ceux des enfants. L’ensemble de la société est enfin unie, pour partie, contre les violences qui lui sont faites. La poche de résistance patriarcale est ici symbolisée par le mariage religieux, que les manifestantes conspuent joyeusement. Notons que, comme souvent (la spécialiste de Beauvoir que nous sommes peut amplement en témoigner), Beauvoir n’a pas vérifié les noms de lieux, puisqu’il s’agit de l’église Saint-Ambroise et non Saint-Antoine, comme en témoigne cette précieuse archive, filmée pour le journal télévisé : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/caf90010438/manifestation-de-femmes-a-paris Notons également que le slogan que l’on entend près de l’église est : « Mariage piège à cons ! » Beauvoir l’a-t-elle également entonné ?

Ce rapide parcours au sein du monde beauvoirien nous a permis de relier deux droits au choix et à une existence heureuse, sans tuerie ni misère sociale ni misère humaine. Simone de Beauvoir apparaît comme soucieuse du bien-être commun, tant féminin que masculin, pour la vie. À imiter ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Droit à l’avortement et antimilitarisme : le cas S. de Beauvoir », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/21284

 

Banane Colette Beauvoir VADMC

Le goût de la banane : Colette, S. de Beauvoir

Les deux écrivaines françaises Colette et Simone de Beauvoir ont de nombreux points communs, dont celui de la gourmandise, transposée dans leur œuvre. La chair est présente chez elles dans tous ses aspects. Rappelons également  l’admiration de Beauvoir pour son aînée et les lectures assidues de ses romans et autobiographies (voir par exemple Frédéric Maget, Notre Colette, Paris, Flammarion, 2023, p. 18-36).

Ainsi, dans le roman Claudine à Paris (1901), l’héroïne Claudine, adolescente de dix-sept ans qui a de nombreuses ressemblances avec sa créatrice, avoue aimer « les bananes pourries » à son parent par alliance le beau Renaud (Colette, Claudine à Paris, Paris, Le Livre de Poche, 1979, p. 90) :

– (…) qu’est-ce que vous aimez ?

Je m’illumine.

– Tant de choses ! Les bananes pourries, les bonbons en chocolat, les bourgeons de tilleul, l’intérieur des queues d’artichaut, le coucou (…) des arbres fruitiers, les livres nouveaux et les couteaux à beaucoup de lames, et…

Essoufflée, j’éclate de rire, parce que mon cousin l’Oncle a tiré gravement un carnet de sa poche et note :

– Une seconde de répit, je vous supplie, chère enfant ! Les bonbons en chocolat, les bananes pourries – horreur ! – et l’intérieur d’artichaut c’est un jeu d’enfant, mais, pour les bourgeons de tilleul, et le coucou qui perche sur les arbres fruitiers, exclusivement, je ne connais pas de maisons de dépôt à Paris. Est-ce qu’on peut s’adresser en fabrique ?

A la bonne heure ! Voilà un monsieur qui sait bien amuser les enfants !

Le joyeux mélange sucré-salé, nourriture-objets et campagnard-urbain de Claudine rencontre l’approbation malicieuse de Renaud, au cours d’un échange amicalo-parental. Seules les bananes pourries (pourtant un met de choix) font réagir Renaud avec force. S’agit-il d’un décalage Province/Paris, un conflit de générations et de sexe, ou des goûts différents ? Claudine n’hésite d’ailleurs pas à manger, bien plus loin dans la narration, à table avec son père, de la « marmelade d’oranges et de[s] frites » (Idem, p. 230), dans cet ordre sucré-salé, et seulement.

De son côté, dans le deuxième tome de ses mémoires La Force de l’âge (1960), Simone de Beauvoir raconte comment elle s’est mise à randonner aux alentours de Marseille, quand elle y a été nommée professeure de philosophie au lycée Montgrand, pendant l’année scolaire 19311932. Outre un habillement non conforme au confort d’une randonneuse – elle n’aime ni les jupes ni les chaussures de randonnée -, Beauvoir se sustente de sucré (Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 106) :

Je ne m’attardais pas aux préliminaires ; jamais je ne me procurai le classique attirail : sac à dos, souliers ferrés, jupe et cape de Loden ; j’enfilais une vieille robe, des espadrilles, et j’emportais dans un cabas quelques bananes et des brioches : plus d’une fois, me croisant sur une cime, mes collègues sourirent avec dédain.

Certes, l’allitération en « b » est heureuse, et rebondit tout aussi joyeusement que Beauvoir dans la garrigue marseillaise, mais l’anticonformisme beauvoirien va au-delà de sa sécurité et de son appétit de jeune femme, tout en respectant sa bourse de nouvelle professeure (voir aussi Lettres à Sartre I, Paris, Gallimard, 1990, p. 42).

Outre différentes apparitions en contexte viatique, mémoriel et romanesque, la citation bananière qui nous intéresse ici est extraite du premier roman publié de Beauvoir, en 1943, L’Invitée (Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 283-284) :

– Quand je m’amuse, je ne suis jamais fatiguée, dit Xavière. Elle avait posé devant elle un sac plein de crevettes roses, deux énormes bananes et trois artichauts crus.

Xavière est la jeune femme que le couple Françoise-Pierre, deux des trois personnages principaux, deux adultes, ont recueillie à Paris. Elle est l’invitée du titre. Sa récolte au petit matin dans les Halles parisiennes, le « ventre de Paris » d’Émile Zola (1873), ressemble fortement aux goûts de Claudine, crustacés inclus. En effet, Claudine dévore des « écrevisses au poivre » (Idem, p. 216), toujours en compagnie de Renaud, dans une brasserie parisienne. Et si Xavière était un avatar de Claudine ?

En effet, toutes deux sont des jeunes filles gâtées, sauf du côté familial, qui n’en font qu’à leur tête, devant l’existence et par rapport aux autres. Elles sont les héroïnes de leurs créatrices. Elles viennent toutes deux de la province française, toutes deux bourgeoises. Et elles ont des goûts en commun. Et de même que Colette a puisé en elle pour composer Claudine, Beauvoir a puisé dans sa compagne Olga Kosakiewcz pour composer Xavière (La Force de l’âge, op. cit., p. 277).

De bananes en crustacés, d’artichauts en artichauts, nous ouvrons une nouvelle voie d’exploration commune de l’œuvre des deux écrivaines. À suivre.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Le goût de la banane : Colette, S. de Beauvoir », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/18292

Quelle vérité dans le couple Simone de Beauvoir VADMC

Quelle vérité dans le couple ? Simone de Beauvoir

Au vingtième siècle, le couple d’intellectuel·les formé par les écrivain·es-philosophes-dramaturges-scénaristes Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre s’est uni sur la base du « couple nécessaire » (Beauvoir-Sartre), qui s’autorise des « amours contingentes » (des relations extra-conjugales). Outre la gestion des sentiments des personnes « contingentes », et de possibles forts sentiments amoureux pour celles-ci, comme cela est arrivé à plusieurs reprises pour Beauvoir, qu’en est-il du dit desdites infidélités ?

Pour ce qui est des autres, Beauvoir reconnaît dans La Force des choses (1963), troisième tome de ses mémoires, qu’il y a eu des orages1 :

Nous avions été, Sartre et moi, plus ambitieux ; nous avions voulu connaître des « amours contingentes » ; mais il y a une question que nous avions étourdiment esquivé: comment le tiers s’accommoderait-il de notre arrangement ? Il arriva quil s’y pliât sans peine ; notre union laissait assez de place pour des amitiés ou des camaraderies amoureuses, pour des romances fugaces. Mais si le protagoniste souhaitait davantage, des conflits éclataient. Sur ce point, une discrétion nécessaire a compromis lexactitude du tableau peint dans La Force de l’âge ; car si mon entente avec Sartre se maintient depuis plus de trente ans, ce ne fut pas sans quelques pertes et fracas dont les « autres » firent les frais.

En effet, la ou le partenaire n’est pas qu’un objet sexuel, mais un sujet sentant et pensant. À ce moment-ci de la narration mémorielle, Beauvoir pense à son compagnonnage « contingent » avec l’écrivain états-unien Nelson Algren, qui a été plus qu’une simple expérience viatique franco-américaine.

Beauvoir rappelle également la dichotomie inégalitaire des tromperies2 :

Le mariage traditionnel autorisait l’homme à quelques « coups de canif dans le contrat », sans réciprocité ; à présent beaucoup de femmes ont pris conscience de leurs droits et des conditions de leur bonheur : si rien dans leur propre vie ne compense l’inconstance masculine, la jalousie les rongera et lennui.

Le constat est sans appel, d’où l’insistance de Beauvoir quant à l’indépendance financière des femmes et à l’importance du travail féminin hors du foyer. L’écrivaine a déjà utilisé cette métaphore commune dans le chapitre « La femme mariée » de son essai Le Deuxième Sexe (1949)3, et dans son premier volume autobiographique, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), lorsqu’elle parle de son attitude adolescente par rapport au couple4 :

Je nadmettais pas qu’un des deux époux « trompât » l’autre : sils ne se convenaient plus, ils devaient se séparer. Je m’irritais que monpère autorisât le mari à « donner des coups de canif dans le contrat ». Je n’étais pas féministe dans la mesure où je ne me souciais pas de politique : le droit de vote, je m’en fichais. Mais à mes yeux, hommes et femmes étaient au me titre des personnes et jexigeais entre eux une exacte réciprocité. L’attitude de mon père à l’égard du « beau sexe » me blessait. Dans lensemble, la frivolité des liaisons, des amours, des adultères bourgeois m’écœurait.

Il est vrai que l’entre-deux-guerres n’a pas beaucoup évolué par rapport à la morale bourgeoise traditionnelle du dix-neuvième siècle. Le patriarcat, avec son indulgence par rapport aux infidélités masculines et sa sévérité par rapport aux infidélités féminines, est bien vivace. La double morale triomphe encore, tant dans les pièces de boulevard (Bernstein remplaçant Feydeau), dans les chansons, les opérettes et au cinéma que dans la vie quotidienne. Des années plus tard, Beauvoir montrera, dans sa nouvelle « La femme rompue » (La Femme rompue, 1968), que ce double standard fonctionne encore et mène au drame, justement pour une bourgeoise au foyer, qui n’a pas terminé ses études de médecine et se retourne totalement dépendante, affectivement et matériellement, de son mari5.

Beauvoir elle-même souligne qu’elle a longtemps biaisé son attachement à Sartre, et le couple qu’ils forment6 :

Je trichais quand je disais : « On ne fait qu’un. » Entre deux individus, l’harmonie n’est jamais donnée, elle doit indéfiniment se conquérir. Cela, j’étais toute prête à l’admettre. Mais une question plus angoissante se posait : quelle était la vérité de cette conquête ? Nous pensions — -dessus, la phénoménologie nous confirmait dans des convictions beaucoup plus anciennes — que le temps déborde les instants, que les sentiments existent par-delà « les intermittences du cœur » ; mais sils ne se maintiennent que par des serments, des conduites et des consignes, ne finissent-ils pas par se vider de leur substance, et par ressembler aux sépulcres blanchis de l’Écriture ? (…) Le malaise que jen ressentis allait plus loin que la jalousie : par moments, je me demandai si mon bonheur ne reposait pas tout entier sur un énorme mensonge.

L’autrice pose ici la question de la durée du couple, ainsi que de son existence au quotidien, même lorsque, comme Beauvoir et Sartre, il n’habite pas ensemble. En outre, l’écrivaine reconnaît qu’elle s’est déchargée de penser à son couple, sous couvert de communauté d’esprit et de cœur.

Enfin, Beauvoir aborde la question de la transparence dans le couple7 :

Sartre m’était aussi transparent que moi-même : quelle tranquillité ! Il marriva den abuser ; puisquil ne me cachait rien, je me crus dispensée de me poser sur lui la moindre question : je me rendis compte, plus tard, à deux ou trois reprises, que c’était une solution paresseuse. (…)

Cela nimplique pas qu’à mes yeux la sincérité soit pour tout le monde, en tout cas, une loi ni une panacée ; j’ai eu maintes occasions, par la suite, de réfléchir sur ses bons et sur ses mauvais usages. Jai indiqué un de ses dangers dans une scène de mon dernier roman Les Mandarins. Anne, dont en ce passage japprouve la prudence, conseille à sa fille Nadine de ne pas avouer au garçon qui laime une infidélité ; Nadine, en effet, na pas du tout pour dessein d’éclairer le jeune homme : elle souhaite provoquer sa jalousie. Il arrive souvent que parler ne soit pas seulement informer, mais agir ; on triche si, en feignant de nexercer aucune pression sur autrui, on lui assène une indiscrète vérité. Cette ambiguïté du langage ninterdit pas la franchise ; elle oblige seulement à quelques précautions. Il suffit dordinaire de laisser passer un peu de temps pour que les mots perdent leur efficacité ; on peut, avec quelque recul, découvrir de manière désintéressée des faits, des sentiments, dont la révélation immédiate eût constitué une manœuvre ou du moins une intervention.

Sartre a souvent débattu avec moi cette question, et il la abordée, lui aussi, dans L’Age de raison. Au premier chapitre, Mathieu et Marcelle, en feignant de « se dire tout », évitent de parler de rien. La parole ne représente parfois quune manière, plus adroite que le silence, de se taire. Même au cas où les mots renseignent, ils nont pas le pouvoir de supprimer, dépasser, désarmer la réalité : ils servent à l’affronter. Si deux interlocuteurs se persuadent mutuellement quils dominent les événements et les gens sur lesquels ils échangent des confidences, sous prétexte de pratiquer la sincérité, ils se dupent. Il y a une forme de loyauté que jai souvent observée et qui nest quune flagrante hypocrisie ; limitée au domaine de la sexualité, elle ne vise pas du tout à créer entre lhomme et la femme une intime compréhension, mais à fournir à l’un des deux — à l’homme le plus fréquemment — un tranquille alibi : il se berce de lillusion quen confessant ses infidélités, il les rachète, alors quen fait il inflige à sa partenaire une double violence.

Enfin, aucune maxime intemporelle nimpose à tous les couples une parfaite translucidité : cest aux intéressés de décider quel genre daccord ils souhaitent atteindre ; ils nont ni droits ni devoirs a priori.

Beauvoir explicite longuement ce qu’implique le choix de la vérité dans le couple, surtout en cas d’infidélité/d’amour contingent, à savoir un jeu de pouvoir envers la personne qui est trompée, et non une volonté de franchise. Dans ce cas, il ne s’agit pas d’aller vers l’autre et d’établir une véritable communication avec elle/lui, mais plutôt de lui faire du mal et d’imposer sa loi.

Cette longue citation entre en résonance avec ce que la psychothérapeute Esther Perel écrit dans Je t’aime, je te trompe8 :

Car la vérité peut aussi être destructrice, et même agressive lorsqu’elle est dévoilée avec un plaisir sadique. J’ai souvent vu l’honnêteté faire plus de mal que de bien, au point que je m’interroge : le mensonge peut-il protéger ?

Une question à laquelle nous vous laissons le soin de répondre individuellement.

 

1 Simone de Beauvoir, La Force des choses I, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 176-177.

2 Idem., p. 176.

3 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe II, Paris, Gallimard, 2000, p. 269.

4 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 263.

5 Tiphaine Martin, « Du Deuxième Sexe à La Femme Rompue : une double écriture féministe ». Maîtrise de Lettres, Langues, Culture, mention Lettres Classiques. Directeur : Professeur Jacques Poirier, Université de Bourgogne, 2006.

6 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 298, 299.

7 Idem., p. 32-33.

8 Esther Perel, Je t’aime, je te trompe, Paris, Pocket, 2019, p. 194.

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Quelle vérité dans le couple ? Simone de Beauvoir », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/17822