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Beauvoir chez Bardot VADMC.001

Beauvoir chez Bardot

Un an après la parution, aux États-Unis, de l’article de Simone de Beauvoir « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome » (Esquire, 1959), le film de Henri-Georges Clouzot, La Vérité (1960) sort sur les écrans français. L’héroïne en est Dominique Marceau, interprétée par Brigitte Bardot. Dominique, lors d’un procès à grand spectacle, est jugée plus pour sa conduite, jugée scandaleuse, que pour le meurtre de son compagnon, Gilbert Tellier (Sami Frey). Comme Meursault, le héros de L’Étranger (1942), d’Albert Camus, Dominique doit répondre de chaque instant de son existence. Cependant, Dominique est jaugée à l’aune de la misogynie et de l’âgisme de ses juges, ce qui n’est pas le cas de Meursault.

Parmi les accusations, celle d’avoir été expulsée de son collège de Rennes, parce que Dominique, jeune fille de la bourgeoisie locale, a fait lire Les Mandarins (1954), de Simone de Beauvoir, à ses camarades, qui, en retour, se le passaient. Le président de la cour d’assises (Louis Seigner), très âgé, fustige l’immoralité de cet ouvrage. Dominique déclare, moue boudeuse à l’appui, qu’elle l’a trouvé « plutôt barbant ». L’avocat de la partie civile, Maître Éparvier (Paul Meurisse), d’âge mur, en lit un court extrait, soigneusement choisi « au hasard » (sic) : la psychanalyste Anne fait l’amour avec l’écrivain Scriassine, dans un hôtel parisien. L’avocat de Dominique, Maître Guérin (Charles Vanel), très âgé, réplique à son confrère : c’est un livre qui a eu le prix Goncourt. Notons que la jeune avocate (Jacqueline Porel) de Dominique ne parle pas à ce moment-ci du film. Il s’agit d’un échange entre hommes, tous d’un âge certain. Ce sont des gens âgés qui jugent Dominique, et pas des plus ouverts d’esprit. Même son avocat fait preuve de cynisme facile après son suicide. Elle n’était qu’un cas parmi d’autres, et non une toute jeune femme amoureuse qui lutte pour sa vie.

Le terme « barbant », utilisé par la jeunesse de l’époque, montre que Dominique n’a pas noté l’érotisme brûlant (et finalement désenchanté) de cette page beauvoirienne. Elle n’a pas été intéressée, non plus, par les presque six cents autres pages, consacrées au petit monde parisien des années 1945-1954, avec des échappées d’Anne hors de Paris, en France, aux États-Unis et au Mexique. Le président de la cour d’assises et l’avocat de la partie civile ont donc sciemment choisi un des rares passages érotiques des Mandarins, dont nous avons brièvement parlé dans un article précédent.

L’écrivain Philippe Jaenada cite également ce moment du film dans son récit La Petite Femelle (2015), consacré à la criminelle Pauline Dubuisson, qui a fortement inspiré le personnage de Dominique Marceau (Philippe Jaenada, La Petite Femelle, Paris, Points, 2016, p. 667). Jaenada rappelle que le film de Clouzot a fait ressortir Dubuisson de l’anonymat où elle avait réussi à vivre, après sa sortie de prison (Op. cit., p. 666-676).

Ainsi, dans le film de Clouzot, ces deux hommes donnent l’impression que la jeune femme a des lectures à contenu sexuel, et qu’elle tente de pervertir ses camarades. Elle est donc hautement dépravée. Tout, soit un extrait de trois lignes d’un roman contemporain, concourt à condamner Dominique et à lui aliéner la sympathie des juré·es, tous et toutes âgé·es. Rien, bien entendu, n’est laissé au hasard.

Cependant, pourquoi citer cette page des Mandarins, et non un autre roman de l’époque ou ancien, avec des scènes de sexe ? Ce n’est pourtant pas ce qui manque dans la littérature française. Le choix des Mandarins, livre paru en 1954, est censé avoir été lu par Dominique au collège, sans précision d’âge. Elle en a vingt-deux au moment du procès, donc en 1961, soit un an après la sortie du film, puisqu’elle est censée être née en 1939.

Notons, tout d’abord, que Bardot, issue de la bourgeoisie parisienne, écrit dans le premier tome de ses mémoires, Initiales B.B. (Paris, Grasset, 1996, p. 88), qu’elle a lu, grâce à son premier mari, Roger Vadim, « les livres de Simone de Beauvoir et de Sartre. ». Cette citation se trouve dans l’année 1952, soit avant le tournage de La Vérité. Y aurait-il, comme souvent dans les films tournés par Bardot, confusion entre la vie privée de l’actrice, de ce qu’elle en écrit a posteriori, et le scénario qu’elle interprète ?

En outre, Henri-Georges Clouzot et ses scénaristes (Simone Drieu, Michèle Perrein, Jérôme Geronimi [Jean Clouzot], Christiane Rochefort, Véra Clouzot) ont-ils lu et Les Mandarins et l’article de Beauvoir sur Bardot ? Cela serait d’autant plus logique que le couple Clouzot a fréquenté le couple Beauvoir-Sartre dans l’après-Libération , comme l’indique Beauvoir dans La Force des choses (tome I, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 275, 320 ; tome II, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 209). Beauvoir cite également certains films de Clouzot au fil de ses mémoires, correspondances et dans son article « La pensée de droite aujourd’hui ». Notons que Christiane Rochefort deviendra une proche de Beauvoir dans les années soixante (La Force des choses II, op. cit., p. 253, 407). D’où, sans doute, le clin d’œil des Clouzot à leur amie.

Le choix des Mandarins peut également s’expliquer par le désir des scénaristes de montrer leur héroïne lire un roman, soi-disant pornographique, écrit par une femme. Double scandale. Mais un roman écrit non pas par une femme âgée, comme l’écrivaine Colette, qui s’est vue refuser des funérailles religieuses à son décès en 1954, sous prétexte de son ancienne activité de comédienne. Et de certains de ses romans, jugés contraires aux bonnes mœurs, comme Chéri (1920 ) et Le Blé en herbe (1923). Beauvoir, bien plus jeune que Colette, aurait-elle pris la suite de sa consœur, comme cible de ces « gens bien », qu’elle n’a cessé de conspuer dans ses romans, nouvelles, pièce de théâtre, mémoires, correspondances, récits, articles, et dont elle dénonce l’hypocrisie, dès son premier recueil de nouvelles, Quand prime le spirituel (1937, publié en 1979) ?

En effet, toujours selon Maître Guérin, dans la scène pré-citée : « Fait-on le procès de Madame de Beauvoir… ? » Nous sommes onze ans après la parution, accompagnée d’articles à charge (cf. Ingrid Galster,˝Le Deuxième Sexe” de Simone de Beauvoir, Presses de l’Université Paris- Sorbonne, 2004), du Deuxième Sexe (1949). Ne s’agirait-il pas, pour Clouzot et ses scénaristes, de montrer que Beauvoir l’athée, la femme de gauche, la non-mariée, la sans enfants, est toujours scandaleuse pour les bien-pensants, les bourgeois·es catholiques dont elle est issue ? Ce ne sont pas tant Les Mandarins qui seraient visés, mais plutôt Le Deuxième Sexe, sa liberté financière et sexuelle réclamées par Beauvoir pour toutes les femmes. Et ses analyses du patriarcat, plutôt ici celui de la bourgeoisie française, parisienne et provinciale.

Rappelons également que Beauvoir rapporte dans ses mémoires son effarement face aux bourgeois·es de Rouen, quand elle y était professeure de philosophie, de 1932 à 1936. Elle y avait retrouvé la même petite société, grouillant de préjugés, pieusement hypocrite, que celle de sa famille (voir La Force de l’âge, publiée en 1960). Entre la ville de Rennes de Dominique Marceau et le Rouen de Simone de Beauvoir, il n’y a que quelques lettres, un département à changer… et trois cents kilomètres de distance à parcourir.

De même, dans le volume précédent, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), Beauvoir fait le procès de cette même bourgeoisie parisienne et provinciale : celle de sa famille paternelle, du Limousin, celle de son amie Élisabeth Lacoin, dite Zaza, des Landes. Mais rien ne prouve que Beauvor ait parlé de tout cela aux Clouzot, ni que Clouzot et ses scénaristes se soient inspirés des Mémoires d’une jeune fille rangée.

Par contre, elles et ils utilisent la réputation sulfureuse de Beauvoir, chez celles et ceux qui ne sont pas sorti·es du pétainisme et du pire des années 1930, pour montrer leur hypocrisie. Elles et ils montrent également, en ce début de film et du procès de Dominique, son côté innocent, puisque la description érotique des Mandarins pré-citée ne l’a pas marquée, ni le reste du roman. Dominique n’est pas une intellectuelle, ce qui rejoint ce que Beauvoir analyse de la persona de Bardot (Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome », The New English Library, 1960, p. 52).

Dans ce moment de La Vérité, il y a donc un mélange de Bardot, de Dominique et de Beauvoir, soit trois femmes libres, qui luttent contre les bien-pensants de leur milieu et contre le poids des gens âgés, qui ne comprennent pas leur soif de liberté (Beauvoir aussi, en son temps). Bardot et Beauvoir ont survécu, Dominique y laisse sa vie.

Non à l’hypocrisie, oui à la liberté en tout consentement !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Beauvoir chez Bardot », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30734

 

Élisabeth Lacoin. Les traces vivantes du Chatfoin. Introduction et plan de l’exposition

La figure et l’existence d’Élisabeth Lacoin (1907-1929) sont aujourd’hui connues grâce à sa longue amitié avec l’écrivaine et philosophe féministe Simone de Beauvoir (1908-1986). Cette dernière trace un portrait émouvant, chaleureux et ébloui de sa meilleure amie dans les Mémoires d’une jeune fille rangée, parues en 1958, sous le nom d’Élisabeth Mabille. C’est le décès d’Élisabeth, dite Zaza, qui clôt ce premier tome autobiographique, à tel point que l’on peut s’interroger sur le titre de ce volume et sur l’importance accordée à cette jeune fille de la bonne bourgeoisie du Sud-Ouest par Beauvoir.

C’est sous un angle autre que nous envisageons Zaza dans cette exposition. Nous souhaitons mettre en lumière ses propos, à travers des extraits de sa correspondance et de son journal intime, ainsi que des images de son existence. Notre but est de montrer Zaza, qui signe ses lettres familiales « votre chatfoin », en vie, avec son humour – son orthographe personnelle de « chafouin » en témoigne -, ses passions (son violon, l’auto qu’elle conduisait, ses études, ses lectures), son envie de secouer les cadres de son éducation, mais aussi ses hésitations, ses difficultés à entrer dans sa vie d’adulte, donc à se détacher de son amour pour sa mère et pour sa grand-mère maternelle, afin d’être elle-même. Cette indépendance mentale et spatiale lui sera refusée par son brusque décès, le 25 novembre 1929, d’une encéphalite infectieuse, c’est-à-dire une méningite très grave.

Mais auparavant, il y a eu beaucoup : la vie quotidienne à Paris ; l’existence, toujours en famille, dans différents points du Sud-Ouest (Aire-sur-l’Adour, Biarritz, Dax, Lourdes) ; les voyages familiaux en Italie ; un voyage raté en Auvergne ; les séjours en Ardèche, chez son amie Geneviève de Neuville ; le départ imposé par sa mère en Allemagne, entre novembre 1928 et février 1929. C’est à ces alternances France/étranger que nous vous convions, avec Zaza comme guide, en ces presque trente premières années du vingtième siècle.

Affiche de l’exposition

Introduction et plan de l’exposition

Chronologie simplifiée de Zaza

Chronologie des voyages présentés dans l’exposition

Arbre généalogique de Zaza simplifié

Interview d’Anne-Marie Taupin, présidente de l’Association des amis d’Élisabeth Lacoin

La vie à Paris – Famille, amitiés, musique, scolarité. 1908-1929

1) Paris, la vie du quotidien

2) Landes-Paris, lettre à son père, 31 mars 1921

3) Paris-Landes, lettre à Anmé, 28 mai 1921

4) Paris-Landes, lettre à Bonne-Maman, 19 mars 1922

5) Paris-Landes, lettre à Anmé, 24 octobre 1922

6) Au Bois de Boulogne, juin 1928, en barque avec…

7) Retour d’Allemagne, 1929

8) Le porte-cartes de Zaza, s.d.

Italie – La beauté des paysages est infinie. 15 avril – 04 mai 1922

1) Lettre à ses grand-mères, 15 avril 1922

2) Lettre à ses grand-mères, 19 avril 1922

3) Lettre à ses grand-mères, 25 avril 1922

4) Carte de Capri à Bonne-Maman, 30 avril 1922

5) Carte de Rome à Bonne-Maman, 1er ou 2 mai 1922

6) Carte de Gênes à Bonne-Maman, 3 mai 1922

Auvergne – Pluvieuse contemplation. Juin 1924

1) Carte du Lac Pavin à Bonne-Maman, 8 juin 1924

2) Carte de Besse à Anmé, 11 juin 1924

Le Sud-Ouest – L’ABC de la famille. 1908-1929

1) Aire-Gagnepan, en famille avec Simone, 1927, 1928

2) Barroilhet, le cousinage, 1926

3) Bayonne, l’origine, 1924, 1929

4) Biarritz, filer l’eau de la tristesse, 1926

5) Cauterets, les randonnées, 1924

6) Dax-Haubardin, joies et colères, 1926, 1928

7) Lourdes, 1922, 1926

Ardèche – L’amie bien-aimée. Septembre 1925

1) Lettre aux enfants de Neuville, 12 septembre 1925

2) Photographies du Pont, s.d.

3) Lettre à sa mère, 21 septembre 1925

4) Photographies d’Ardèche, septembre 1925

Allemagne – Une Française à Berlin. 10 novembre 1928 – 2 février 1929

1) Carte postale à Anmé sur le chemin vers Berlin, 10 novembre 1928

2) Lettre à Marie-Thérèse, 24 novembre 1928

3) Lettre à Geneviève, 5 décembre 1928

4) Lettre à sa mère, 22 décembre 1928

5) Télégramme à sa famille, 24 décembre 1928

6) Carte postale à Marie-Thérèse, 27 décembre 1928

7) Les Lettres de Mozart, s.d.

8) Carte postale à Germaine, 31 janvier 1929

9) Le Sachs-Villatte, s.d.

Dactylographie des documents

1) Dactylographie Paris

2) Dactylographie Italie

3) Dactylographie Auvergne 

4) Dactylographie Sud-Ouest

5) Dactylographie Ardèche

6) Dactylographie Allemagne

Conclusion

Remerciements

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Élisabeth Lacoin. Les traces vivantes du Chatfoin. Introduction et plan de l’exposition », Voyages autour de mon cerveau, mars 2022. URL: https://vadmc.hypotheses.org/3873

Élisabeth Lacoin. Les traces vivantes du Chatfoin. Dactylographie Paris

La vie à Paris – Famille, amitiés, musique, scolarité. 1908-1929

Les numéros correspondent aux documents de la partie.

2) Landes-Paris, lettre à son père, 31 mars 1921

  Jeudi 31 mars 1921

Mon petit papa chéri,

C’est je crois la dernière lettre que je vous écris et j’en suis très heureuse car cela m’annonce votre arrivée prochaine. Nous avons passé hier toute la journée à Lahontan et nous vous envoyons de la part de tante Marie mille et mille tendresses. Nous avons été traités comme des princes du sang et nous avons rapporté aux absents un superbe gâteau, œuvre de Julie, que nos 3 petits ont apprécié.

Aujourd’hui la vie a repris, régulière, et je viens d’approfondir les hauts faits de Saint Colomban afin de rattraper un peu mon retard d’histoire générale. 

Nous avons aujourd’hui la batteuse ou plutôt la machine qui égrène le maïs ; l’ouvrage avance rapidement et les grains sont très beaux. J’entends les jumelles et Vincent qui rient dans le jardin ; Raton a tout à fait l’air d’un petit chérubin car le soleil passe à travers ses cheveux qui sont dorés comme une auréole. Bichon est toujours aussi belliqueuse et même la nuit elle rêve de bataille et réveille Marie en criant : c’est à moi, c’est [l]e mien. Cette pauvre Mémaine n’a pas de chance ; croyant qu’elle avait la rubéole, le docteur l’a mise au lit ; elle ne l’avait pas du tout mais comme on l’a mise avec Lonlon elle l’a prise et la voilà encore au lit pour deux ou trois jours.

Les jonquilles sont presque fanées mais les roses et les lilas s’ouvrent en votre honneur et j’espère que vous trouverez quelques fleurs à votre arrivée. Je me meurs d’impatience, mon papa et je voudrais déjà être sur vos genoux, vous tenir pour que vous restiez longtemps avec nous, avec votre petit Raton et vos petites jujus car votre pauvre chatfoin est trop insupportable pour que vous soyez heureux de rester avec lui ; j’espère tout de même que vous l’aimez un peu, il faut lui pardonner beaucoup car il aime beaucoup. Riri continue à avoir la fièvre et bonne maman est très ennuyée, une insolation ne durerait pas si longtemps. 

Le facteur va arriver très vite mon papa, je finis donc mon bavardage en vous embrassant de tout mon cœur, arrivez vite et restez longtemps avec nous.

Chatfoin

3) Paris-Landes, lettre à Anmé, 28 mai 1921

                                                                    Samedi 28 mai 1921 

soir

Mon Anmé chérie,

Je ne vous envoie qu’un très petit mot pour vous annoncer une très grande nouvelle. Votre gendre est depuis ce matin ingénieur en chef du matériel et de la traction, c’est-à-dire qu’il a la place qu’occupait hier monsieur Paul Dubois. Je suis écrasée par tant de grandeur mais ravie de ce changement. On crée un poste de sous-directeur, Monsieur Mange ayant besoin d’aide, et on y installe monsieur Paul Dubois ; quant à la place qu’avait papa monsieur de Boysson l’occupe.

Je voulais vous envoyer le compte-rendu de notre voyage en Bretagne mais je ne l’ai pas continué jusqu’au bout et je ne vois pas quand j’aurai le temps de le terminer. Maman est éreintée par ce congrès de la plus grande famille qui l’occupe énormément et après avoir trimé toute sa journée elle veille pour écrire aux rapporteurs adhérents etc. 

Les auditions sont finies très peu brillamment pour vos petits-enfants ; malgré cela je suis encore bousculée par une exposition de dessin qui a lieu demain. Un jury est venu pour examiner nos dessins ; ils sont exposés à partir de 6 sur 10. Quoique je n’aie commencé que depuis un mois et ½  je n’ai pas une mauvaise place ; je suis seconde avec 9 ½ ; nous étions à peu près 15 concurrentes et Margot qui est de mon cours a 8 ½. 

Nous sommes dans le trimestre des compositions ; on vient de nous en rendre une de narration. J’étais 1èreavec 9 sur 10 lorsqu’on a eu la mauvaise idée de m’ôter un point car j’avais fait 5 fautes d’orthographe ; ce changement de point m’a fait descendre et Simone ayant 8 ½ je n’ai été que seconde. 

Germaine a été un peu souffrante mais elle est tout à fait guérie ; elle a fait aujourd’hui au cours une composition de géographie ; je la lui avais très bien fait apprendre mais sa géographie n’ayant pas assez de détails elle a séché sur  bien des points hélas ! Je ne dors plus de joie en pensant que nos petiots seront ici demain ; si mon anmé arrivait avec eux, le chatfoin serait au comble du bonheur mais il y a une tache grise sur la chose la plus heureuse en ce monde et voilà pourquoi il ne faut regarder que le bon côté des choses pour être heureux ; les vacances arrivent et nous nous reverrons très vite : réjouissons-nous. Notre Pierrot va bien mais il est très découragé et si vous avez le temps de lui écrire et de le remonter il en serait je crois très heureux pauvre ermite ! Il se fait tard, je vous ajouterai un mot sur l’arrivée des petiots demain matin.

Toute ma tendresse.

Chatfoin

4) Paris-Haubardin, lettre à Bonne-Maman, 19 mars 1922

                                                                     Dimanche 19 mars 22

Ma chère bonne maman,

Voilà le jour du repos et quoique j’aie une composition à préparer je boucle mes livres et vous écris avant d’aller aux Tuileries profiter de la belle journée de printemps que nous avons aujourd’hui. Marie-Thérèse est arrivée ce matin après un très bon voyage ; elle nous apporte des nouvelles de grand-mère et de Gagnepan et de belles jonquilles jaunes. Je sors d’une très belle retraite prêchée à St Thomas par le père Delor lundi, mardi, mercredi et jeudi derniers. Ce père dominicain est très bien  et nous a dit de très belles choses. Notre petit coin St Thomas a reçu hier la nouvelle officielle des fiançailles de mademoiselle Anne-Marie Rochette de Lempdes avec monsieur Robert de Lafond ingénieur aux chantiers de Penhoët à Saint Nazaire. Marie-Thérèse va pouvoir se précipiter pour féliciter son amie. Nos trois petits sortent de la grippe et j’ai vu hier Minette qui était au lit, tout à fait dans le même état qu’eux. 

Nous préparons notre voyage en Italie par quelques lectures intéressantes. Je n’en reviens pas de voir partant pour l’Italie et faisant un voyage que tant de gens ont désiré faire, et que tant de gens ne font que plus tard. Quel dommage que l’on ne puisse pas emmener ses deux grand’mères voir ces splendeurs. J’aurais bien voulu aller vous dire un petit bonjour avant de partir mais on ne peut pas cumuler tous les plaisirs et mon désir n’a pas été jugé très raisonnable. J’espère que vous avez à Haubardin le même temps que Paris et que Riri  jouit du beau soleil. 

Au revoir ma chère bonne maman, embrassez bien Riri de ma part ainsi que l’oncle Henry et tante Marthe s’ils sont à Arzeth, présentez mes bons souvenirs à mademoiselle et gardez pour vous mes meilleures tendresses.

Zaza

5) Paris-Landes, lettre à Anmé, 24 octobre 1922

                                                                   Tours dimanche

24 octobre 1922

Mon anmé chérie,

Me voilà dans ma ville natale après une journée délicieuse passée sur les bords de la Loire. Nous sommes parties Maman Zon et moi de Paris ce matin à 8 heures. A 10 heures nous étions à Blois. Des autocars magnifiques nous y attendaient et en route pour Chambord. 

Lundi

Nous avons vu Chambord, ce qu’il y a de plus original et de plus beau c’est l’escalier. Il y a deux hanches qui s’entrelacent de telle façon qu’on aperçoit les gens sans jamais pouvoir les rencontrer. De très beaux plafonds en caissons. Partout les armes de François 1er : la salamandre. Nous avons vu dans une salle voisine la copie du portrait de Louis XVI que nous avons à Haubardin. Beaucoup d’autres portraits historiques, une table sur laquelle le maréchal de Saxe a été embaumé. Ce château est immense ; songez qu’il y a 65 escaliers et l’on n’en rencontre pas à chaque pas. Après Chambord retour à Blois en autos-cars. Excellent déjeuner au Grand Hôtel. Puis nous allons à pied jusqu’au château de Blois que nous visitons. Toujours de grandes pièces immenses, des corridors étroits, des escaliers tournants, des portes secrètes, les armoires secrètes de Catherine de Médicis. Sur les murs et au plafond des peintures reproduisant les tapisseries qui ornaient ces salles avant la révolution. A terre de vieux dallages anciens en faïence bleue jaune et noire. Tous les coins sont historiques. Ici, Catherine de Médicis cachait ses poisons, là furent tenus les états généraux, là les Guises furent assassinés. Les autos-cars nous reprennent au château et nous descendons la Loire jusqu’à Amboise. Le chemin est ravissant. Des teintes d’automne admirables, des caves ou grottes creusées dans le sol, les petits villages hauts, aux rues étroites. Nous sommes arrivés à Amboise vers les 5 heures pour y voir un coucher de soleil merveilleux. Ces reflets rougeâtres, puis roses, puis mauves dans l’eau, cette île éclairée par les lueurs du couchant, tout enfin était beau. Nous avons vu la chapelle de St Hubert, véritable dentelle de pierre. Puis une toute petite partie du château, la salle de la conjuration, la grille où des grappes de protestants furent pendus. C’est à Amboise que maman nous a quittées. Elle a pris le train pour Paris tandis que nous filions sur Tours, en auto toujours. Nous sommes princièrement installées à l’hôtel de l’univers, chambre immense, salle de bains-WC pour nous seules.  Devinez mon anmé où j’étais Dimanche à 11 heures. J’étais à l’opéra, plongée dans la musique de Lohengrin. 

Je vous quitte mon anmé. Nous repartons dans une demie heure et je voudrais voir St Etienne avant le départ, je vous embrasse très tendrement ainsi que votre entourage.

Zaza

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Élisabeth Lacoin. Les traces vivantes du Chatfoin. Dactylographie Paris», Voyages autour de mon cerveau, mars 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/3941

Élisabeth Lacoin. Les traces vivantes du Chatfoin. Dactylographie Auvergne

Auvergne – Pluvieuse contemplation. Juin 1924

Les numéros correspondent aux documents de la partie.

1) Carte du Lac Pavin à Bonne-Maman, 8 juin 1924 

                                                                                6 rue du Pré aux Clers

                                                                                   Madame Lacoin

                                                                                   Haubardin

                                                                                   Saint-Pandelon

                                                                                  Dax

                                                                                  Landes

Nous avons quitté ce matin le Mont d’Or et nous voici à Besse ce soir après avoir passé au puits de Saucy et au lac Pavin. Nous avons eu un brouillard intense et pourtant quelques échappées merveilleuses.

Je vous embrasse bien tendrement

Zaza

2) Carte de Besse à Anmé, 11 juin 1924 

                                                                                            Madame P. Lafabrie

                                                                                              Gagnepan

                                                                                              Aire sur l’Adour

                                                                                              (Landes)

Nous voici à Besse, notre première étape, après une journée de marche à travers la montagne. La journée aurait été délicieuse si le soleil s’en était mêlé. Mais nous avons marché à travers le brouillard et la pluie ce qui manquait de charme. Besse une vieille petite ville tout à fait intéressante. Nous avons passé par le lac Pavin qui n’a rien de remarquable mais fait si bien dans le paysage.

Mille tendresses.

Zaza

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Élisabeth Lacoin. Les traces vivantes du Chatfoin. Dactylographie Auvergne », Voyages autour de mon cerveau, mars 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/?p=3990

À bord de l’Aire avec Zaza – Jour 16

Ce carnet de voyage suit les progressions des recherches pour mon exposition Élisabeth Lacoin. Les traces vivantes du Chatfoin, ainsi que mon immersion dans les pas de Zaza : des photographies des lieux visités et de certains documents accompagnent les textes du carnet, pour une mise en bouche apéritive de l’exposition.

Janvier 2022, nouvelle année. Je me replonge dans mes souvenirs du printemps 2021 pour clore le récit de voyage de mes premières approches territoriales du continent Zaza-le-Chatfoin. Nous en restions resté·es à ma journée à Lourdes en compagnie de Françoise, ma guide et mon hôtesse pour cette seconde semaine dans le Sud-Ouest. Ce dimanche 9 mai, après une matinée studieuse et un bon déjeuner, nous partons à Arcangues, joli village typique, avec son église à bateau suspendu dans la travée centrale, son autel doré avec de belles statues de saints…

©Tiphaine Martin

… ses maisons blanches peintes en rouge basque…

Mairie Arcangues

©Tiphaine Martin

…. son terrain de pelote basque…

 

©Tiphaine Martin

… son lavoir à eau autrefois thérapeutique, et…

Lavoir Arcangues

©Tiphaine Martin

 

… son cimetière où se trouve la tombe de l’idole des jeunes des années trente, j’ai nommé Luis Mariano.

 

Tombe Luis Mariano

©Tiphaine Martin

 

Quoique absolument pas fanatique de ses braiments[1] roucoulés à « r » appuyés, j’aime suffisamment l’opérette, l’opéra-bouffe et la comédie musicale pour m’intéresser à ce monument basque-franco-espagnol, dont j’avais lu par hasard la biographie par Jacques Rouhaud et Patchi[2]avant mon départ pour les Landes. Mais je préfère quand même Dario Moreno, son entrain et son souffle de grand interprète de « L’Air du Brésilien » de La Vie parisienne d’Offenbach (1866).

Donc, la tombe de Mariano était très fleurie en ce dimanche de mai, ce qui m’a permis de visualiser l’adoration dont il est toujours l’objet.

Et, sans le savoir, je me suis ainsi psychologiquement préparée au visionnage – merci ARTE et sa programmation estivale – de la version filmée par Richard Pottier en 1956 du Chanteur de Mexico avec, tenez-vous bien et n’éteignez pas votre téléviseur ou votre ordinateur, Annie Cordy, Bourvil et donc Luis Mariano en trio amoureux. Sans commentaire. Mais j’ai eu plaisir à retrouver les vues des maisons rouges et blanches et de place de village basques dans la séquence d’ouverture du film.

Retour en mai et à Arcangues, que nous quittons pour nous rendre sur la plage de Bidart, mais d’un autre côté que celui goûté le 2 mai[3]. Ce dimanche, le temps n’est plus aussi ensoleillé qu’il y a une semaine – à cause de mon départ demain ? Cependant, le vent qui souffle fait de belles vagues et de beaux reflets sur l’océan, tout en accompagnant la progression des nuages dans le ciel bleu, limite Nicolas de Staël.

©Tiphaine Martin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un peu brumeuse et déjà nostalgique, je me rends avec Françoise chez son amie Cécile, qui nous accueille à nouveau, tout aussi sympathiquement que l’autre jour[4]. Ensuite, je boucle ma valise, nous dînons en devisant, au dodo et…

©Tiphaine Martin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Départ le lendemain matin. Ma fidèle cavale bleue s’étant reposée une semaine, elle démarre en hennissant, sentant que les huit cents kilomètres qu’elle va avaler la conduisent à son écurie habituelle. Je presse le bouton de mon autoradio et la Providence/Zaza m’envoie tout de suite un signe. La première chanson qui s’en échappe entonne : « Hasta la vista Señora », soit « Ce n’est qu’un au revoir Madame » en traduction libre. Cette chanson de Ricchi e Poveri se trouve sur un cd de tubes[5] de ce groupe italien des années 80 que j’écoute volontiers, histoire d’entretenir mon italien, bien entendu … et surtout pour cette chanson parsemée d’espagnol, et pour le tube des tubes « Sarà perche ti amo », magnifié par Claude Miller et son interprète Charlotte Gainsbourg dans L’Effrontée (1985). Je reviendrai donc dans le Sud-Ouest.

J’arrête ici mon récit, mon voyage s’étant déroulé sans incident.

 

[1] Pardon les ânes et les ânesses.

[2] Jacques Rouhaud et Patchi, Luis Mariano. Une vie, Bordeaux, Éditions Sud Ouest, 2006.

[3] Cf. Tiphaine Martin, « À bord de lAire avec Zaza – Jour 9 », Voyages autour de mon cerveau, mai 2021. URL : https://vadmc.hypotheses.org/?p=1727

[4] Cf. Tiphaine Martin, « À bord de lAire avec Zaza – Jour 11 », Voyages autour de mon cerveau, mai 2021. URL : https://vadmc.hypotheses.org/?p=1763

[5] Ricchi e Poveri, Greatest Hits, ZYX, 2002.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « À bord de lAire avec Zaza – Jour 16 », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/2393