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Bagarres en musique Les Enfants du Paradis French Cancan VADMC.001

 Bagarres en musique : Les Enfants du Paradis, French-Cancan 

Peut-on se battre en musique ? Carné et Renoir transforment une scène de violence en véritable chorégraphie, dans la première époque des Enfants du Paradis (Marcel Carné, 1945), donc au début du dix-neuvième siècle, et dans French-Cancan (Jean Renoir, 1955), donc au début du vingtième siècle. La scène est courte chez Carné, très développée chez Renoir, mais l’humour, de geste et de parole, est présent dans les deux films.

Dans les deux films, un homme traverse la bagarre avant d’en ressortir transformé. Baptiste le mime (Jean-Louis Barrault), chez Carné, retrouve aussitôt sa maîtrise de lui-même. Paulo le boulanger (Franco Pastorino), chez Renoir, estentraîné dans une spirale de violence dont il ne sort qu’en étant arrêté par les sergents de ville.

Baptiste l’intermittent du spectacle fait preuve de sang-froid dans toute la scène, contrairement à sa bonne amie Garance (Arletty), qui s’énerve contre Avril (Fabien Loris) le voyou et tente de le séparer de Baptiste. Le mime commence par repousser le malfrat, calmement. Puis, Avril pousse Baptiste à travers les vitres. Baptiste revient par la porte du cabaret, après être passé à travers les vitres, suite aux coups d’Avril. Garance et Baptiste partent, sous le regard admiratif de son nouvel ami Fil-de-Soie (Gaston Modot), le faux aveugle. Remarquons que Gaston Modot a le rôle de l’homme de confiance de Danglard (Jean Gabin), dans French-Cancan.

Chez Renoir, il s’agit d’une mêlée féminine et jalouse, lors de l’inauguration des fondations du Moulin rouge. En effet, le crêpage de chignons, avec vue sur des chevelures dégoulinantes, sur des morceaux de seins, de bras, de jambes, est là pour émoustiller le lecteur ou le spectateur, tout en démontrant l’impossible sororité. Le pugilat est initié par la danseuse Lola (Maria Felix), jalouse de la jeune danseuse Nini (Françoise Arnoul). Nous sommes dans un regard masculin type, dans les deux cas. Quand Paulo arrive sur les lieux, il s’en prend à Danglard et finit par le pousser dans un trou. Il est arrêté.

Entre-temps, Madame Olympe (Valentine Tessier), mère de Nini, est entrée en scène. Elle ordonne d’un geste souverain aux danseuses et amies de Nini : « Allez vous, occupez-vous de lui ! », telle Aglaonice (Juliette Gréco), la cheffe des Ménades ordonnant la mise à mort d’Orphée (Jean Marais), dans l’Orphée de Jean Cocteau (1950), alors que le texte ovidien du mythe grec est plus imprécis1Paulo est assailli par une nuée féminine piaillante, qui le tire, le pousse et le met à terre. Là aussi, le sexisme est présent, dans une représentation de l’hystérie typique, forcément féminine. Et c’est à une femme, Lola, que Paulo doit d’être arrêté par les sergents de ville. Lola le désigne comme responsable de ce qu’il a fait à Danglard. Nini tente de le défendre, en vain. Paulo est arrêté.

Puis, Danglard et Nini, vingt-sept ans de différence d’âge, remis de leurs blessures, visitent les fondations du Moulin rouge, restées en l’état. Nini soutenant Danglard, et au vu de leur différence d’âge, ils sont semblables à Œdipe soutenu par sa fille Antigone sur la route de Colone2. Si ce n’est que l’amour, de Nini pour Danglard, séparé de Lola, va s’en mêler. Rappelons que le duo Gabin-Arnoul se retrouve un an après French-Cancan, en couple adultère dans Des gens sans importance (Henri Verneuil, 1956). Notons également que Jean Renoir, dans ses souvenirs, écrit que la scène de bagarre entre Lola/Félix et Nini/Arnoul est réelle3.

Les deux apaches qui assistent à la bagarre, quant à eux, présentent de fortes ressemblances avec le duo Avril et Lacenaire son chef (Marcel Herrand). Un des apaches (Jean-Marc Tennberg) est soumis à son chef (Jacques Jouanneau), comme Avril est soumis à Lacenaire dans Les Enfants du Paradis. Il porte le même genre de casquette qu’Avril, et une fleur à la boutonnière, comme Avril. Son chef mâchonne régulièrement une fleur, une marguerite, ou la porte à la main, comme Avril porte une rose à l’oreille, à la bouche, à la main, ou, donc, à la boutonnière. Les deux apaches renoiriens sont embarqués par les sergents à la fin de la scène, tout comme Paulo. Rappelons, pour l’anecdote, que Jean-Marc Tennberg et Marcel Herrand jouent ensemble dans Fanfan la tulipe (Christian-Jaque, 1952), le personnage de Tennberg étant soumis à celui d’Herrand.

La musique révèle pourtant une différence essentielle entre les deux cinéastes. Chez Carné, le petit orchestre du cabaret s’interrompt lorsque la bagarre éclate. Le silence isole les coups, avant que la musique ne reprenne lorsque Baptiste a retrouvé son calme et que les danseurs reforment leurs couples. Chez Renoir, au contraire, l’orchestre continue de jouer. Oscar demande même à ses musiciens d’interpréter « Papillons et violettes », morceau léger qui accompagne ironiquement la violence. Là où Carné suspend le spectacle, Renoir l’intègre à la bagarre elle-même.

Cette transformation de la violence en spectacle musical traverse aussi le cinéma américain. Dans Nickelodeon (Peter Bogdanovich, 1976), une bagarre masculine de western est accompagnée par un musicien à l’harmonica : les coups semblent alors suivre un rythme, comme une danse improvisée. La violence n’est plus seulement subie ou donnée à voir ; elle devient une chorégraphie, un numéro parmi les autres, rappelant que le cinéma muet a souvent transformé les gestes les plus brutaux en figures comiques et musicales.

Après la violence, uniquement masculine chez Carné, mixte chez Renoir, l’amour arrive. De manière charnelle pour Danglard et Nini, de manière uniquement sentimentale pour Baptiste et Garance, du moins sur le moment4. Garance se console un temps avec l’acteur Frédérick Lemaître (Pierre Brasseur), mais celui-ci finit par lui souffler qu’elle murmure tout haut le prénom de son aimé, Baptiste, en dormant…

Mais le principal, dans les deux films, est que le spectacle continue : comédie sociale à destination de l’homme riche qui l’entretient pour Garance, mime pour Baptiste, pièce de Shakespeare (Othello), pour Frédérick, numéro de danse russo-orientale pour Lola, French cancan pour Nini, et gestion du tout pour Danglard.

Et spectacle du film pour nous, public, avant que le rideau du théâtre des Funambules ne tombe sur l’écran (Les Enfants du Paradis), et que la caméra ne sorte du Moulin rouge, à la nuit, avant de s’arrêter sur la place devant la salle de spectacle, où un homme titube, avant de s’arrêter face caméra et de nous saluer (French Cancan). Chez Carné comme chez Renoir, la violence n’interrompt jamais le spectacle ; elle en devient un numéro supplémentaire. La musique, le rire et le théâtre ne nient pas les coups : ils les transforment en représentation.

L’illusion, comique ou tragique, plutôt que la violence, oui, bien sûr.

 

1 https://bcs.fltr.ucl.ac.be/METAM/Met11/Met11-001-193.htm

2 Sophocle, Œdipe à Colone, 401 avant Jésus-Christ.

3 Jean Renoir, Ma vie et mes films, Paris, Flammarion, « Champs arts », 2008, p. 251.

4 Cf. notre article Tiphaine Martin, « Regarder l’être aimé : Les Enfants du ParadisPortrait de la jeune fille en feu », Voyages autour de mon cerveau, 23 février 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28561

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bagarres en musique : Les Enfants du ParadisFrench-Cancan », Voyages autour de mon cerveau, juillet 2026. URL  https://vadmc.hypotheses.org/29501

Regarder l'être aimé Enfants du Paradis Portrait jeune fille en feu.001

Regarder l’être aimé : Les Enfants du Paradis, Portrait de la jeune fille en feu

Elles sont déchirées, car elles revoient leur ancien amour, mais sans en être vues. Ce qui est étonnant, alors que le lieu de cette rencontre non réciproque, un théâtre et une salle d’opéra, lieux faits de croisements. Et, réciproque, elle l’a été, cette passion. 

Garance (Arletty), la comédienne, et Baptiste (Jean-Louis Barrault), le mime, se sont follement aimés, à la fin des années 1820, à Paris, dans le quartier des artistes, au sein du chef-d’œuvre de Marcel Carné, Les Enfants du Paradis (1945). Six ans après leur séparation involontaire, Garance, devenue une riche femme entretenue, se rend au spectacle de Baptiste aux théâtre des Funambules, chaque soir depuis son retour des Indes.

Cinquante ans auparavant, en 1770, en Bretagne, Marianne (Noémie Merlant), la peintre, et Héloïse (Adèle Haenel), le modèle, noble pauvre destinée à un riche barbon milanais, ont vécu un amour intense, dans Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma (2019). Quelques années après, Marianne revoit Héloïse à l’opéra, par hasard. Marianne, devenue peintre aisée grâce à ses élèves, mais sans plus, se rend à un concert de musique… moderne, celle de de Vivaldi.

Notons que dans les deux films, les voyages sont contraints et synonymes d’enfermement sexiste, tant pour Garance que pour Héloïse. Garance suit son riche amant, Héloïse est allée rejoindre son mari.

Dans les deux films, le lieu de la revoyure est du même genre spatial, un théâtre et un opéra. Lieux types de la sociabilité des différentes classes sociales européennes, ils sont divisés en différentes strates sociales. Chacun·e paye sa place selon ses moyens, donc n’est pas au milieu des autres classes sociales, mais en est séparé·es, tout en étant dans le même lieu

Laissant errer son regard dans la salle, depuis son siège au balcon gauche, Marianne voit son amour s’installer à une place côté droit, au balcon. Comme Garance et Marianne, Héloïse est seule. Nous savons qu’elle est mariée, non veuve, et mère d’une petite fille. Mais non, elle est seule. Elle occupe une place à part, laissant des sièges vides entre elle et les quelques autres spectateurs et spectatrices. Elle se trouve du même côté de la salle que Garance, mais de manière moins socialement aisée. La loge à côté du balcon côté droit est vide : attendrait-elle l’interprète des Enfants du Paradis, dans un filage cinéphile rêvé ?

Héloïse est tout aussi indifférente aux autres spectateurs et spectatrices que Garance, focalisant elle aussi son attention sur la scène. Elle est vue par le regard de Marianne. Garance et Marianne enveloppent leur amour d’un regard intense. Non, la passion n’est pas éteinte chez ces femmes.

Héloïse s’abîme dans la musique. Toujours seule, elle ne se préoccupe pas des musiciens. Elle est enfermée dans son univers, c’est-à-dire dans ses souvenirs amoureux. En effet, les musiciens jouent « L’estate » (« L’Été »), que Marianne a fait découvrir à Héloïse, du temps où elles étaient ensemble. Héloïse devient de plus en plus émue, elle pleure et sanglote, déchirée.

Garance, dans la scène où nous la découvrons dans sa loge, n’est plus seule comme les autres soirs. Elle est rejointe, mais uniquement pour un temps, par un de ses anciens amants, le comédien Frédérick Lemaître (Pierre Brasseur). Ils parlent, badinent, à mi-voix, tandis qu’au paradis (le haut du théâtre, les places les moins chères), les spectateurs et spectatrices s’esclaffent de bon cœur. Garance et Frédérick ont changé d’époque, mais aussi de place sociale, donc de langage corporel et de tonalité. Ils ne sont plus au paradis, mais plus bas.

Pour Garance, au moins dans un premier temps, sa passion est couronnée de succès, puisque Baptiste apprend sa venue aux Funambules et la rejoint dans leur ancienne pension. Mais cette unique nuit est sans lendemain, à jamais. En effet, Baptiste a cédé à l’amour de sa partenaire Nathalie (Maria Casarès). Ils sont mariés et ont un petit garçon, Baptiste. Notons que Frédérick, soit qu’il préfère continuer à papillonner, soit qu’il soit fidèle à son amour pour Garance, est resté célibataire.  Baptiste échappe temporairement à la famille qu’il a choisie de construire, en courant après Garance, mais celle-ci lui échappe. Garance repart, cette fois définitivement, traîner son cœur empli d’amour de par le monde.

Pour Marianne et d’Héloïse, leur amour, non cicatrisé, est sans espoir et sans retour. Elles restent séparées, chacune de leur côté de scène, à la fin du concert. Le noir de l’écran tombe brutalement sur elles. Couperet définitif ou possibilité de se retrouver ? Sciamma nous laisse sur cette interrogation, mais la violence du noir qui se fait sur l’écran ne laisse pas présager un retour de flamme et des retrouvailles heureuses.

En attendant, n’hésitons pas à sortir nos mouchoirs, de baptiste ou de dentelle vénitienne, et à vibrer à ces deux magnifiques histoires d’amour.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Regarder l’être aimé : Les Enfants du Paradis, Portrait de la jeune fille en feu », Voyages autour de mon cerveau, février 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28561

Sourires d’un chef-d’oeuvre : Les Enfants du Paradis de Marcel Carné

Le chef-d’œuvre de Marcel Carné méritait bien de nouvelles analyses et une nouvelle présentation pédagogique à destination des étudiant·es. C’est chose faite avec cet ouvrage de Carole Aurouet, enseignante-chercheuse à l’université Gustave Eiffel, paru en juin 2022 aux éditions Gremese.

L’ouvrage est divisé en : carte d’identité du réalisateur, carte d’identité du film, découpage du film, annexes (extraits d’interviews de Carné et de Prévert et d’articles de journaux de l’époque, filmographies des deux compères, bibliographie sélective).

Dans un style simple et non simpliste, Carole Aurouet fait ressortir la beauté du film et sa richesse, étape par étape. On lit alors le film comme un roman-feuilleton, en prêtant attention aux mouvements de caméra et aux finesses du scénario, agrémentés de brides du dialogue de Prévert.

Le fil directeur de l’analyse du film est la figure de Garance, jouée par l’actrice Arletty. Garance est le pôle qui aimante et dirige les actions des hommes, tout en étant régulièrement victime : le mime Baptiste Debureau (Jean-Louis Barrault), l’acteur Frédérick Lemaître (Pierre Brasseur), le poète-assassin Lacenaire (Marcel Herrand), l’aristocrate Édouard de Montray (Louis Salou) et le vendeur à la sauvette Jéricho (Pierre Renoir). De manière peu féministe, Garance est la cible de la jalousie des deux autres figures féminines importantes : l’artiste Nathalie (Maria Casarès) et la logeuse Madame Hermine (Jane Marken).

Il n’empêche que le film-fleuve recèle encore des trouvailles que Carole Aurouet souligne : scènes en parallèle entre Debureau et Lemaître qui parlent de leur art respectif (silence versus parole), écho  dépravé de la scène de flirt entre Lemaître et Garance (époque 1) par Jéricho à destination de Nathalie (époque 2), et tant d’autres.

Un véritable plaisir de lecture, qui ravira les étudiant·es en cinéma, mais aussi le public qui s’intéresse à la fabrication d’un film. Les amoureuses et amoureux de Carné et Prévert seront comblé·es par cette lecture alerte et précise des Enfants du Paradis. Maintenant, sus au dvd !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Sourires d’un chef-d’oeuvre : Les Enfants du Paradis de Marcel Carné », Voyages autour de mon cerveau, juillet 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/6004

Yak Rivais – Lettres à S. de Beauvoir

Yak Rivais est un artiste et un auteur jeunesse. Correspondant de Simone de Beauvoir, il nous livre son témoignage, merci à lui.

En 1961, ayant écrit un long « machin » intitulé  Burlesque 61, je l’envoyai à Simone de Beauvoir. Elle me répondit, que c’était plutôt un « poème » et qu’il lui plaisait. Alain Bosquet, à qui je le fis parvenir ensuite projetait de le publier. (1) Je continuai de correspondre avec Simone de Beauvoir, épisodiquement. (2) A l’époque, elle signait le Manifeste des 121, sur la guerre d’Algérie, elle se battait contre la torture et pour la défense de suppliciés. Elle était sans doute l’esprit le plus libre de ce temps.

Je lui envoyai une marionnette que j’avais fabriquée façon Trnka, pour un film d’animation projeté. Je lui parlai d’un court métrage que je tournais…(2) Dans le régiment disciplinaire où l’on m’envoya ensuite, mon courrier était ouvert – à cause d’elle. Fin 1965-début 1966, quand j’achevai Aventures du général Francoquin, je lui adressai le (lourd) manuscrit. Je n’habitais pas Paris, j’étais loin en province (à l’époque, deux ans d’attente pour avoir le téléphone), je ne connaissais guère les « règles » de fonctionnement de l’édition. Je lui demandai, de bien vouloir, si le livre lui plaisait, le transmettre à R. Queneau qui m’avait déjà écrit. Ce qu’elle fit. R. Queneau et J. Lemarchand furent emballés par le livre.

Les problèmes commencèrent, car j’avais entretemps publié un livre de dessins (3) chez Belfond, qui m’avait fait signer un contrat invraisemblable pour « tout ce que je pourrais produire sur papier ». (J. Lemarchand écrivit dans son journal que je m’étais fait entourlouper par un éditeur). Je parle d’ennuis parce que, sachant que S. De Beauvoir et Queneau aimaient le livre, et que Gallimard voulait le publier, Belfond vexé ne voulait plus le libérer alors qu’il n’avait pas fini de le lire. « On va vendre du Rivais comme on vend du Kopa  !», m’avait-il lancé. Résultat : un an perdu en chamailleries juridiques entre les deux maisons. Le roman parut chez Gallimard en juin 1967, en partages de droits.

Comme je n’étais pas à Paris, on me fit alors une réputation d’ours. Il y eut des projets de film, théâtre, pièce ORTF, feuilleton, etc. Mai 68 balaya tout, l’argent s’enfuit en Suisse. (4) J’échangeai peu ensuite avec S. de Beauvoir. J’admirais sa force. Sa droiture. Son refus de transiger sur la liberté – la sienne et celle des autres. J’étais aussi athée qu’elle. Mais je ne l’avais pas rencontrée.

En 1974, alors que je travaillais avec J-Cl. Laureux, ingénieur du son des films de L. Malle, et devenu réalisateur, il m’emmène déjeuner à la Coupole. Provincial, je ne connaissais pas l’endroit. Nous entrons. Nous nous installons, et je sursaute : à la table voisine, S. de Beauvoir écrit. Sans doute son courrier. Elle répondait toujours du tac au tac : je pense qu’elle répondait tout de suite pour s’assurer de ne pas oublier de le faire. Je fais mouvement vers elle… Un pas, et je me rassieds. C’est ainsi que je ne l’ai pas rencontrée. Deux raisons. Elle écrivait (je sais qu’elle m’aurait bien accueilli !), je ne voulais pas la déranger. Et surtout : j’avais rencontré longuement, à 21 ans, J. Prévert. Il m’avait reçu avec amitié, mais l’homme, vieilli, amer, hostile à la nouvelle vague, m’avait profondément déçu. J’admirais toujours autant bien sûr, l’auteur de La Crosse en l’air ou des Enfants du Paradis, mais je pense que cette rencontre m’avait déterminé définitivement à préférer leurs œuvres aux auteurs. Et à l’instant même, découvrant S. de Beauvoir, j’ai réalisé que le lien était plus précieux pour moi tel qu’il avait été. J-Cl. Laureux avait repéré mon hésitation de deux secondes. Quand nous nous retrouvâmes seuls, il me demanda si j’avais « quelque chose contre S. de B. » ? Je lui expliquai le contraire. Il m’approuva, un peu surpris.

Je faillis revoir S. de Beauvoir plus tard. J’exposais à la galerie Belfond à Paris en 1978. (4) J’éprouvais un réel effroi pour la grande bourgeoisie parisienne des vernissages depuis ma première exposition organisée par A. Bosquet chez G. Mourgue en 1964, préfacée par Bosquet et Pinget. Je n’assistais donc pas à mon vernissage chez Belfond. Je ne pouvais pas savoir que S. de Beauvoir y viendrait, en compagnie de sa fille adoptive qui lui décrivit les « images », car elle voyait mal. (En 1978, S. de Beauvoir avait 70 ans.) Ma femme et ma fille lui parlèrent, m’excusèrent, elle était venue pour me voir (5).

En 1979, je publiai Les Demoiselles d’A., roman écrit avec les phrases des autres, à raison d’une phrase par livre cité, sans modifier une virgule. S. de Beauvoir y est citée, sur un personnage. J’ai relu la phrase que j’avais choisie pour son potentiel incipital, indispensable à l’écriture. Elle porte parfaitement le héros du centon. Etonnante. (6) Je n’ai conservé aucun courrier, de personne. Je suis devenu Parisien en 1981. Puis j’ai commencé à écrire pour la jeunesse (Ier livre en 1984). Je suis devenu auteur jeunesse. J’aurais pu envoyer le premier livre à S. de Beauvoir. Mais il était trop tard. Elle était malade. Je ne voulais pas la déranger. Des années après son décès (1986), vers 1990, déménagé, remarié, je repensai à ces cahiers nombreux où j’avais tenu un journal depuis 1960, avec les lettres calées entre les pages. Un paquet. Et bizarrement, le 1er « machin-poème » que j’avais adressé à S. de Beauvoir revint à ma mémoire. Dedans, un personnage surréaliste remorquait toutes sortes d’incongruités en se demandant « pourquoi je traîne tout ça, je peine » ?

Question boomerang : j’avais changé, pourquoi garder tout ça ? Le courrier ? J’ai tout jeté dans un sac poubelle sur le trottoir. Surtout sans rien relire. Je me suis fait eng…par des amis et relations. Belfond : « Vous avez jeté ça ! S. de Beauvoir ! Queneau ! Une lettre de Dubuffet ! Une de Beckett ! (Ils m’avaient écrit à propos des « Demoiselles d’A.») Ca vaut… !!! » Il m’avait dit une somme. J’ignorais que ça se monnayait. Tant mieux ou tant pis : ça n’aurait rien changé de toutes façons. Je sais que S. de Beauvoir avait gardé sur son bureau la petite marionnette que j’avais façonnée pour le projet de film d’animation du « machin-poème ».(2) En 1993, recherchant des papiers administratifs pour ma retraite, je retrouvai dans mon livret militaire ( !), deux photocopies de lettres oubliées. Une de Dubuffet (à propos des Demoiselles d’A), et celle de S. de Beauvoir où elle me disait avoir transmis « Aventures du général Francoquin » à Queneau, et se réjouissait de le voir un jour publié. J’ai gardé la photocopie, elle ne « vaut » financièrement rien. (7) Je vous envoie la photo. En 1999, j’écrivais à P. Bettencourt, que les oeuvres avaient droit de mourir comme les hommes. A quoi il me répondit que cette position aurait sans doute eu l’adhésion de Dubuffet, mais surtout pas la sienne. J’ai appris plus tard que R. Pinget avait l’habitude de tout jeter. Nous sommes presque deux. Presque, parce que je gardais ce qui était dessiné, peint, sculpté. Suite à un AVC l’an dernier, je me sépare aussi de tout ça. Peu à peu. Je suppose que vous connaissez le testament du marquis de Sade ?

Yak Rivais

P.S. Je réponds à votre questionnaire : _1ère lecture  La Force de l’âge 1960. (J’avais 20 ans – elle 52.) L’adresse de S. de Beauvoir donnée par un ami poète. _Influence ? Le caillou du fontis dans Les Misérables. _Un mot : Droiture. (Fantasme ? Non. Symbole? Non.)

 

(1) Ce texte ne parut pas.

(2) J’avais envoyé une marionnette pour un projet de film d’animation façon Trnka, à partir de Burlesque 61 . Je lui avais parlé d’un court-métrage que je tournais. Du premier roman que Bosquet voulait publier…

(3)  L’effrayant périple du Grand Espion . Autre lien involontaire avec S. de Beauvoir. La Quinzaine littéraire avait une rubrique « les critiques ont parlé de », où l’on citait les 10 livres ayant eu le plus de presse : S. de Beauvoir y était en 4ème position (après Lacan, Michaux, Sarrazin) et j’étais fier de figurer sur cette liste en 7ème , après elle, Arp et Saint-Pol Roux. Clin d’œil…

(4)  Aventures du général Francoquin … (1967) Prix de l’Humour Noir 1971 pour ce titre et sa suite. Réédition Deleatur 2011 ; Tripode (2015).

(5) Exposition sur le thème des Ménines. Ma fille envoya la thèse qu’elle avait faite sur « L’être et le néant » à S. de Beauvoir, qui lui répondit en l’encourageant. Mais (hélas) en lui demandant de mes nouvelles…

(6) Voici la phrase, extraite de Le Sang des autres  : « Il était si jeune, si ardent ; ça aurait dû lui être facile de vivre, on aurait cru qu’il n’avait qu’à se laisser aller ». Parfaite épitaphe pour le personnage du livre. (Les Demoiselles d’A.  1979 ; réédition Mémoire du Livre 2020 –Prix de l’Anti-Conformisme, Grand jury des lettres.)

(7) Photo de la photocopie. S. de Beauvoir avait une écriture gladiolée, traits jetés latéralement sur la feuille, parfois illisibles. Elle m’a toujours écrit (à part une petite carte) sur du papier rayé comme celui-ci. Je traduis: « Cher Monsieur Non, Gallimard n’envoie pas de reçu. Seulement un avis d’acceptation ou de refus. Vous xxx lire (ou dire ?) directement un (ou en ? ) xxx que le manuscrit a été déposé par moi. Je me réjouis de voir un de ces jours votre livre publié. Bien amicalement. S. de Beauvoir »

 

Pour citer cet article : Yak Rivais, « Yak Rivais – Lettres à S. de Beauvoir », Voyages autour de mon cerveau, mai 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/162