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Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026

Nous remercions le Centre national du Livre d’avoir relayé nos lectures d’extraits d’œuvres de Simone de Beauvoir, dans le cadre du Quart d’heure national de lecture 2026. Vous trouverez ci-dessous les références des textes lus, ainsi que les liens des vidéos de lecture, qui se trouvent sur notre chaîne YouTube, Voyages autour de mon cerveauhttps://www.youtube.com/@tiphainemartin3811

I. Extraits des œuvres de Simone de Beauvoir

❃ Simone de Beauvoir, Cahiers de jeunesse, Paris, Gallimard, 2008.

P. 433 : « Cette ardente promenade hier dans les rues brillantes, où des musiques entraînantes se devinaient au bout d’un tapis rouge, où des éventails, des parfums dans des magasins mauves et harmonieux étaient des beautés qui voulaient être respirées avec mon âme de ce soir-là ; tableaux, robes soyeuses, objets de luxe ou d’art, enfants, fleurs des Galeries dormant autour d’un jeu d’eau rosé, j’étais chacune de ces choses par un don total et émerveillé. (…) Non recherche amusée de sensations neuves, aucun calcul, aucun jeu ; mais la vie vraiment qui porte sa réalité avec soi. »

P. 594 : « À six heures je sors, dans un soir frais, léger, secret ; je suis les Boulevards passionnément vivants, où les étalages, les cinémas, arrêtent à chaque pas mon attention offerte. (…) la Seine est lisse et profonde et les ponts noirs-bleutés contre le ciel bleu-noir font une eau-forte classique plus parfaite ce soir qu’on ne l’a jusqu’ici jamais vue. Que ce monde est beau (…). » 

❃ Simone de Beauvoir, Élisabeth Lacoin, Maurice Merleau-Ponty, Lettres d’amitié, Paris, Gallimard, 2022.

P. 299-300 : « Puis ceci : l’étrangeté du monde. Par exemple je me baisse pour cueillir une violette, et je reste un genou sur l’herbe mouillé, impuissante à me relever pendant un temps qui hier fut de quelques minutes mais qui peut durer une heure, et même si la pluie se mettait à tomber ou que la cloche du déjeuner me rappelait, je demeurerais ainsi. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Mandarins. II., Paris, Gallimard, « Folio », 2000.

P. 231 : « – Comme Chicago est loin ! dis-je. Et Paris. Comme  tout est loin ! 

– Oui, maintenant nous commençons vraiment à  voyager, dit Lewis d’une voix animée. 

Je serrai sa main. En cet instant, je savais très  bien ce qu’il y avait dans sa tête : le son de la guitare, le chœur des crapauds, et moi. J’entendais les crapauds, la guitare et j’étais toute à lui. Pour lui, pour moi, pour nous, rien n’existait que nous. »

❃ Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, Paris, Gallimard, « Folio », 1997.

P. 179-180 : « Nous mangeons le dîner que N. a préparé ; nous buvons des whiskies et nous écoutons des disques. (…) J’écoute. Et peut-être jamais l’Amérique ne m’a été si violemment présente que dans ces refrains de son passé. (…) Déjà mes souvenirs me donnent le vertige : l’Amérique n’est nulle part. Mais la musique échappe aux rigueurs de l’espace : elle peut enfermer ce qui n’est nulle part. Elle l’enferme, elle me la donne. Du moins c’est ce que je crois, ce soir. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 371, 373 : « VENDREDI [12 NOVEMBRE 1948] » « Très cher cher vous. Étrange temps, tous ces jours, un épais brouillard gris en permanence, si impénétrable le soir qu’il est dangereux de prendre un taxi. Ce coton dense parvient à s’insinuer dans les intérieurs, celui de la Nationale par exemple. Quand je quitte mon logis le matin et que le soleil perce sur les quais de la Seine, le spectacle me transporte. (…) Chéri, j’ai oublié de vous dire : un délice, votre gâteau au rhum ! Il m’a donné du fil à retordre ; d’abord je n’arrivais pas à ouvrir la boîte, et après, tout ceux qui en goûtaient voulaient le dévorer en entier, Sartre et mon amie russe se sont âprement battus à ce sujet. Quand même je me suis arrangée pour en arracher quelques morceaux à mon profit. Quant au scotch j’ai déjà vidé la bouteille à moi toute seule, bon dieu ça a coulé vite ! »

❃ Simone de Beauvoir, Jacques-Laurent Bost, Correspondance croisée, Paris, Gallimard, 2004.

P. 165 : « Samedi [24 décembre] » 1938

P. 168 : « Il y a un plaisant petit bar qui a poussé au pied du téléski ; c’est minuscule, c’est tenu apr un Indien en chapeau de cow-boy qui lit dans l’avenir ; nous y avons pris un café, entre deux montées, c’était tout vide et tout chaud. Vers 4 heures, le soleil s’est couché, c’était beau à voir, mais il s’est mis à faire du brouillard et un froid de porc et on est rentrés, à skis, par le chemin de l’an dernier. Il n’y a pas beaucoup de neige, on voit des herbes et des pierres, mais je crois qu’il neige un peu ce soir. »

❃ Simone de Beauvoir, Tous les hommes sont mortels, Paris, Gallimard, « Folio », 1974.

P. 274 : « Et soudain, un matin, comme je m’étais arrêté sur les bords du Tibre et que je regardais la silhouette massive du château Saint-Ange, par-delà ces décors sans vie, par-delà le vide de mon cœur, quelque chose se mit à vivre ; cela vivait hors de moi et au plus profond de moi : l’odeur noire des ifs, un pan de mur blanc sous le ciel bleu, mon passé. Je fermai les yeux et je vis les jardins de Carmona ; dans ces jardins, il y avait un homme qui brûlait de désir, de colère et de joie ; j’avais été cet homme, il était moi. Là-bas, au fond de l’horizon, j’existais avec un cœur vivant. Le jour même je pris congé du prince d’Orange, je quittai Rome, et je partis au galop sur les routes. »

❃ Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 383 : « C’est avec soulagement que le soir nous avons pris le train pour Kurashiki, une des rares villes du Japon qu’aient épargnées les guerres et les tremblements de terre. Toute la journée du lendemain nous nous y sommes promenés. Au milieu coule entre deux rangées de saules une étroite rivière qu’enjambent de petits ponts. Les vieilles rues sont bordées de maisons basses, aux toits de tuiles vertes ; dans les échoppes largement ouvertes on voyait des artisans fabriquer des ombrelles, des lanternes, des éventails ; de belles enseignes, en caractères noirs, décoraient les magasins plus importants. Un marchand de tissus nous a fait visiter sa maison : elle comprenait plusieurs cours intérieures et des jardins dans lesquels se dressaient des pavillons en bois. Nous avons été voir un village à quelques kilomètres de là ; la ferme où nous sommes entrés était remarquablement propre et confortable. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 103-104 : « A Avila, le matin, j’ai repoussé les volets de ma chambre ; j’ai vu, contre le bleu du ciel, des tours superbement dressées ; passé, avenir, tout s’est évanoui ; il n’y avait plus qu’une glorieuse présence : la mienne, celle de ces remparts, c’était la même et elle défiait le temps. Bien souvent, au cours de ces premiers voyages, de semblables bonheurs m’ont pétrifiée. »

Simone de Beauvoir, La Longue Marche, Paris, Gallimard, « Folio », 2022.

P. 33 : « D’ordinaire, pour rentrer, nous montions dans des cyclo-pousse ; n’étant pas sûrs de prononcer intelligiblement notre adresse, nous emportions avec nous un album sur lequel il y avait une photographie de l’hôtel. La première fois, incapables de demander aux conducteurs quel était le prix de la course, nous leur avons tendu au hasard un yen ; ils ont secoué la tête : c’était trop. Alors j’ai posé sur la paume de ma main de petites coupures : ils ont hésité, calculé, et pris seulement une partie de la somme. Ces scrupules m’ont donné une haute idée – que tout par la suite a confirmé – de l’honnêteté pékinoise. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre.I., Paris, Gallimard, 1990.

P. 120 : « En sortant de table, Toulouse m’a emmenée faire une grande promenade ; on a traversé des champs, on est descendues au bord d’une route, près d’une petite gare et on a bu un verre dans un bistro au bord de la route ; il y avait deux soldats qui gardaient la voie et il passait un tas d’autos pleines de militaires — ça sentait la guerre à plein nez, ça n’était pas comme Paris, mais ça faisait tout à fait campagne de France en temps de guerre. Cependant les villages étaient paisibles et tout beaux dans cette fin de jour. J’ai senti bien fort comme c’était vrai ce que vous m’aviez dit une fois, à Avignon je crois, sur le précieux que peut avoir un instant au sein du tragique ; je n’oubliais rien mais rien ne pouvait tuer la douceur de paysage. C’était tout à fait fort, cette promenade avec l’horizon barré et noir, et puis ce ciel, cette campagne qui n’entraient dans aucune histoire triste, qui n’entraient dans aucune histoire du tout, qui existaient avec leur sens propre dont j’étais pénétrée comme malgré moi. Ce sont les moments les plus vrais, les meilleurs ; c’est mieux que les minutes de pure distraction, et aussi que les moments d’horreur. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre. II., Paris, Gallimard, 1990.

P. 278 : « Je vous ai donc écrit hier de l’aérodrome de Terre-Neuve. On est reparti, et là j’ai trouvé le temps un peu long; il y avait du brouillard, il fallait lire ou dormir et la tête me faisait un peu mal. Mais premier effet de miracle au coucher du soleil quand le brouillard a fait place à un paysage de nuages, de mer et de terre, c’était la côte américaine, un ciel admirablement pur, des nuages extravagants troués d’eau bleue et de terre plate. J’ai dormi encore un peu et quand j’ai ouvert les yeux mon cœur a sauté. Avez-vous vu ça ? plus un nuage, une immense étoffe noire à perte de vue et sur ce fond des girandoles de lumière de toutes les couleurs, c’était extraordinaire cette découverte de l’Amérique à travers des étoiles et des chaînes de paillettes brillantes — on m’a dit que c’était Boston. »

❃ Simone de Beauvoir, Anne, ou quand prime le spirituel, Paris, Gallimard, « Folio », 2006.

P. 213 : « Ces pique-niques au bord de la Vézère représentaient pour les familles du pays une tradition sacrée ; les enfants s’installaient au bord de l’eau sous les peupliers, les parents s’asseyaient un peu en arrière, sur de gros blocs de pierre ; on posait à côté de soi une serviette de papier, un gobelet, des assiettes en carton, et les jeunes filles passaient à la ronde les immenses plats de pâté, de poisson froid, de bœuf en daube, de poulet à la gelée, qui composaient invariablement le repas. »

❃ Simone de Beauvoir, L’Invitée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 448 : « Elle s’approcha du feu ; elle savait bien ce qui manquait à cette soirée accueillante ; si seulement elle avait pu toucher la main de Gerbert, lui sourire avec une tendresse avouée, alors les flammes, l’odeur du dîner, les chats et les pierrots de velours noirs auraient gaiement comblé son cœur ; mais tout cela restait épars autour d’elle, sans la toucher, ça lui semblait presque absurde de se trouver là. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 332-333 : « La beauté de Copacabana est si simple que sur les cartes postales on ne la perçoit pas et qu’il a fallu quelque temps pour qu’elle me pénètre. J’ouvrais ma fenêtre, au sixième étage ; dans ma chambre entrait une chaude vapeur, avec une fraîche odeur d’iode et de sel, et le roulement des hautes vagues. La ligne des hauts buildings épouse, sur six kilomètres, la courbe douce de la vaste plage où meurt l’océan ; entre les deux, une avenue rigoureusement lisse : rien ne dérange la rencontre des façades verticales et du sable plat ; le dépouillement de l’architecture s’accorde à la nudité du sol et de l’eau. Une seule tache de couleur, sur la blancheur de la grève : des cerfs-volants de location, rouges et jaunes, tachetés de noir.  »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 42 : « Une amie m’avait donné l’adresse d’Espagnols antifranquistes. Sur leurs conseils, j’allai à Tetuan, à Vallecas. Tout au nord de Madrid, je vis, accroché à des collines, un quartier vaste comme un gros bourg et sordide comme une zone : des masures aux toits rouges, aux murs de pisé, remplies d’enfants nus, de chèvres et de poules ; pas d’égouts, pas d’eau : des fillettes allaient et venaient, courbées sous le poids des seaux ; les gens marchaient pieds nus ou en pantoufles, à peine vêtus ; parfois, un troupeau de moutons traversait une des ruelles, soulevant un nuage de poussière rouge. Vallecas était moins campagnard, on y respirait une odeur d’usine ; mais c’était le même dénuement ; les rues servaient de champ d’épandage ; des femmes lavaient des loques sur le seuil de leurs taudis ; toutes vêtues de noir, la misère durcissait leurs visages qui paraissaient presque méchants. »

❃ Simone de Beauvoir, Le Sang des autres, Paris, Gallimard, « Folio », 1973.

P. 299 : « Elle s’arrêta net. Sur la place de la Contrescarpe, quatre autobus étaient rangés contre les trottoirs ; il y en avait deux vides, à gauche du terre-plein ; ceux de droite étaient pleins d’enfants. Des agents montaient la garde sur les plates-formes. Une longue file de femmes débouchait de la rue Mouffetard, encadrée par d’autres agents. Elles marchaient deux par deux et tenaient es baluchons à la main. La petite place était silencieuse comme une place de village. A travers les vitres des grosses voitures, on apercevait de petits visages bruns et traqués. Tout autour de la place, immobiles, les gens regardaient. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Belles Images, Paris, Gallimard, « Folio », 1972.

P. 126 : « Laurence sort sur la terrasse qui domine la plaine. Au loin, la blancheur du Sacré-Cœur, les ardoises des toits de Paris brillent sous le ciel d’un bleu intense. C’est un de ces jours où la gaieté du printemps perce sous la froidure de décembre. Des oiseaux chantent dans les arbres nus. Sur l’autostrade, en contrebas, des autos filent, étincelantes. Laurence s’immobilise ; le temps soudain s’est arrêté. Derrière ce paysage concerté, avec ses routes, ses grands ensembles, ses lotissements, les voitures qui se hâtent, quelque chose transparaît, dont la rencontre est si émouvante qu’elle oublie les soucis, les intrigues, tout : elle n’est plus qu’une attente sans commencement ni fin. L’oiseau chante, invisible, annonçant le lointain renouveau.  »

❃ Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux ; suivi de Entretiens avec Jean-Paul Sartre, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

La Cérémonie des adieux

P. 121-122 : « Presque tout de suite, nous sommes partis en bateau pour la Crète, emmenant la voiture avec nous. J’avais retenu de confortables cabines et nous avons fait une excellente traversée. C’était poétique de nous retrouver à sept heures du matin, pendant que le soleil se levait, sur une route inconnue qui longeait la mer. L’hôtel d’Elounda Beach m’a semblé un vrai paradis, avec ses bungalows crépis de blanc, éparpillés au bord de l’eau, ou un peu en retrait, parmi des plantes odorantes et des fleurs aux couleurs vives.  »

Entretiens avec Jean-Paul Sartre

P. 343 : « S. de B. – On avait dit qu’on parlerait de la lune. »

❃ Simone de Beauvoir, La Femme rompue, Paris, Gallimard, « Folio », 1991.

« L’Âge de discrétion »

P. 76-77 : « Manette a levé les yeux de son journal :

– Je commence à croire que je verrai de mes yeux des hommes sur la lune !

– Des tes yeux ? Tu feras le voyage ? a demandé André d’une voix rieuse.

– Tu me comprends très bien. Je saurai qu’ils y sont. Et ça sera des Russes, mon petit. Les Amerlos, avec leur oxygène pur, ils ont fait chou blanc.

– Oui, maman, tu verras des Russes sur la lune, a dit André tendrement.

– Penser qu’on a commencé dans des cavernes, avec juste nos dix doigts à notre service, a repris rêveusement Manette. Et on est arrivés où on en est : avoue que ça encourage. »

« Monologue »

P. 87 : « Un cabriolet blanc avec des coussins noirs c’est chouette et les types sifflaient quand je passais des lunettes obliques sur le nez un foulard d’Hermès sur la tête alors qu’ils croient m’épater avec leurs tacots mal lavés et les gueulantes de leurs klaxons ! »

« La femme rompue »

P. 225 : « Pauvre Colette ! J’avais pris soin de lui téléphoner deux fois, d’une voix gaie, pour qu’elle ne s’inquiète pas. Mais ça l’a tout de même étonnée que je n’aille pas la voir, que je ne lui demande pas de venir. Elle a sonné et tambouriné avec tant de violence que je lui ai ouvert. Elle a eu un air si stupéfait que je me suis vue dans ses yeux. J’ai vu l’appartement, et j’ai été stupéfaite aussi. Elle m’a forcée à faire ma toilette et une valise, et à venir m’installer chez elle. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Mandarins. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 142 : « Henri riait lui aussi en serrant le bras de Nadine ; il tournait la tête à droite, à gauche, avec une joie incrédule : le passé était au rendez-vous. Une ville du Sud, une ville brûlante et fraîche avec à l’horizon la promesse de la mer et un vent salé battant ses promontoires : il la reconnaissait. Et pourtant elle l’étonnait plus qu’autrefois Marseille, Athènes, Naples, Barcelone, parce qu’aujourd’hui toute nouveauté touchait au prodige ; elle était belle cette capitale au cœur sage, aux collines désordonnées, avec ses maisons glacées de couleurs tendres et ses grands bateaux blancs. »

❃ Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 286 : « Avant de regagner Meyrignac, nous nous arrêtâmes deux jours à Lourdes. Je reçus un choc. Moribonds, infirmes, goitreux : devant cette atroce parade, je pris brutalement conscience que le monde n’était pas un état d’âme. Les hommes avaient des corps et souffraient dans leurs corps. Suivant une procession, insensible au braillement des cantiques et à l’odeur surie des dévotes en liesse, je me fis honte de ma complaisance à moi-même. Rien n’était vrai que cette opaque misère. J’enviai vaguement Zaza qui, pendant les pèlerinages, lavait la vaisselle des malades. Se dévouer. S’oublier. Mais comment ? Pour quoi ? Le malheur, travesti par de grotesques espoirs, était ici trop dénué de sens pour me dessiller les yeux. Je macérai quelques jours dans l’horreur ; puis je repris le fil de mes soucis. »

❃ Simone de Beauvoir, Une mort très douce, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 71 : « Elle respirait l’odeur de l’eau de Cologne, du talc : « Ça sent bon. » Elle a fait disposer sur la table roulante les bouquets et les pots de fleurs : « Les petites roses rouges viennent de Meyrignac. Il y a encore des roses à Meyrignac. » Elle nous a demandé de relever le rideau qui voilait la fenêtre, elle a regardé à travers la vitre le feuillage doré des arbres : « C’est joli : de chez moi je ne verrais pas ça ! » Elle souriait. Et nous avons eu, ma sœur et moi, la même pensée : nous retrouvions le sourire qui avait ébloui notre petite enfance, un radieux sourire de jeune femme. »

❃ Simone de Beauvoir, Malentendu à Moscou, Paris, L’Herne, 2013.

P. 78-79 : « L’hôtel où ils descendirent à Leningrad charmait André. De longs corridors, sur lesquels donnaient des portes gris perle, avec dans le haut une vitre ovale, encadrée de festons rococo et tendue d’un rideau de soie rose, verte ou bleue selon les étages. Dans la chambre, une alcôve que masquait un rideau et de vieux meubles attendrissants : un lourd bureau en faux marbre, un canapé de cuir noir, une table recouverte d’un tapis à franges. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Inséparables, Paris, L’Herne, 2020.

P. 128 : « De l’eau bleue, de vieux chênes, une herbe épaisse ; nous nous serions couchées dans l’herbe, nous aurions déjeuné d’un sandwich, nous aurions parlé jusqu’au soir : une après-midi de parfait bonheur, me dis-je avec mélancolie en aidant Andrée à déballer paniers et bourriches. Que de tracas ! Il fallait dresser les tables, disposer le buffet, étaler les nappes aux bons endroits. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 507-508 : « Au mieux, si on me lit, le lecteur pensera : elle en avait vu des choses ! Mais cet ensemble unique, mon expérience à moi, avec son ordre et ses hasards — l’Opéra de Pékin, les arènes d’Huelva, le candomblé de Bahia, les dunes d’El-Oued, Wabansia Avenue, les aubes de Provence, Tirynthe, Castro parlant à cinq cent mille Cubains, un ciel de soufre au-dessus d’une mer de nuages, le hêtre pourpre, les nuits blanches de Leningrad, les cloches de la libération, une lune orange au-dessus du Pirée, un soleil rouge montant au-dessus du désert, Torcello, Rome, toutes ces choses dont j’ai parlé, d’autres dont je n’ai rien dit — nulle part cela ne ressuscitera. Si du moins elle avait enrichi la terre ; si elle avait engendré… quoi ? une colline ? une fusée ? Mais non. Rien n’aura eu lieu. »

❃ Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 634 : « Cette fois, je ne donnerai pas de conclusion à mon livre. Je laisse au lecteur le soin d’en tirer celles qui lui plairont. »

II. Liens des vidéos

Vidéo 1 : https://youtu.be/XppiNeQDBoc

Vidéo 2 : https://youtu.be/JJ3Yko53K_U

Vidéo 3 : https://youtu.be/cj4mbOZRDIc

Vidéo 4 : https://youtu.be/Mk4TOFlyMwI

Vidéo 5 : https://youtu.be/_cafJNjnk44

Vidéo 6 : https://youtu.be/mCVlA6G_R-U

Vidéo complète : https://youtu.be/68FJ171Dfmg

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026 », mars 2026, Voyages autour de mon cerveau. URL : https://vadmc.hypotheses.org/29125

Amour, voyage et sexe chez Simone de Beauvoir romancière VADMC

 Amour, voyage et sexe chez Simone de Beauvoir romancière

L’autrice Simone de Beauvoir n’est pas connue pour ses scènes romanesques érotiques. Sans doute marquée par son éducation catholique bourgeoise sexiste du début du vingtième siècle, elle ne décrit pas les scènes de sexe de ses personnages, sauf en de rares occasions, qui ont régulièrement  des rapports avec l’ailleurs.

Cette retenue ne dépend pas tant de l’époque de la publication de ses romans que d’un choix personnel. Rappelons cependant que son premier roman publié, L’Invitée, l’est en 1943, en pleine Occupation. C’est un moment peu propice aux descriptions d’ébats, au vu de la morale puritaine vichyste, contrairement aux logorrhées antisémites, homophobes, sexistes et racistes, permises, elles.

Les autres romans et recueils de nouvelles de Beauvoir sont édités soit dans les années de la Libération (Le Sang des autres, 1945 ; Tous les hommes sont mortels, 1946), soit dans les années cinquante (Les Mandarins, 1958), soit dans les années soixante (Les Belles Images, 1966 ; La Femme rompue, 1968). Quant aux inédits actuellement publiés, ils ont été également été écrits entre les années trente et soixante : Quand prime le spirituel, édité en 1979, écrit en 1937 ; Malentendu à Moscou, édité en 2013, écrit entre 1966 et 1967 ; Les Inséparables, édité en 2020, écrit en 1956.

Beauvoir utilise volontiers la métaphore « faire l’amour » plutôt que de longues descriptions. Ainsi, dans Tous les hommes sont mortels (Simone de Beauvoir, Tous les hommes sont mortels, Paris, Gallimard, « Folio », 1974, p. 76), dans Les Mandarins (Simone de Beauvoir, Les Mandarins. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 74) et dans Les Belles Images (Simone de Beauvoir, Les Belles Images, Paris, Le Livre de Poche, 1972, p. 61) :

A présent, il mangeait, il buvait, il dormait, il faisait l’amour, il regardait et il écoutait comme un homme. Il y avait seulement par instants une inquiétante petite lueur au fond de ses yeux. (…)

J’apprenais qu’on pouvait vivre sans meubles et sans horaire, se passer de déjeuner, ne pas se coucher de la nuit, dormir l’après-midi, faire l’amour dans les bois aussi bien que dans un lit. Ça m’a paru simple et joyeux de devenir une femme entre ses bras ; quand le plaisir m’effrayait, son sourire me rassurait. (…)

Ils ont fait l’amour, légèrement dîné, bavardé, et refait l’amour. Elle se plaît dans cette chambre ; il y a un lit-divan recouvert d’une fourrure, une table, deux fauteuils (…).

L’immortel Fosca, ancien comte toscan du treizième siècle, est décrit de manière charnelle et érotique par l’actrice parisienne Régine qui l’a recueilli à Paris, au milieu du vingtième siècle. À la même époque, la psychanalyste parisienne Anne analyse sa rencontre avec le journaliste Robert Dubreuilh comme une joyeuse négation, sens tout ouverts, de toute son éducation bourgeoise rigide. Quelques années plus tard, la publicitaire parisienne Laurence trompe son mari avec Lucien, dont elle aime également le cadre de vie, moderne, mais sans ostentation. Notons que Beauvoir décrit ces scènes de manière similaire, en écho les unes des autres.

Les scènes de sexe décrites longuement le sont dans les deux mêmes romans, L’Invitée et Les Mandarins, soit deux fictions où la part autobiographique est prépondérante.

Dans L’Invitée, c’est à travers le personnage de Françoise, jeune femme manquant de confiance en soi, que le contexte viatique est annoncé, sur le mode négatif (Simone de Beauvoir, L’Invitée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 180) :

Elle était pour l’éternité une femme qui ne sait pas danser, une femme qui n’a eu qu’un amour dans sa vie, une femme qui n’a pas descendu en canoë les canons du Colorado ni traversé à pied les plateaux du Tibet. Ces trente années, ce n’était pas seulement un passé qu’elle traînait derrière elle, elles s’étaient déposées tout autour d’elle, en elle-même, c’était son présent, son avenir, c’était la substance dont elle était faite. Aucun héroïsme, aucune absurdité n’y pourraient rien changer. Certes, elle avait tout le temps avant sa mort d’apprendre le russe, de lire Dante, de voir Bruges et Constantinople ; elle pouvait encore semer çà et là dans sa vie des incidents imprévus, des talents neufs ; mais ça n’en resterait pas moins jusqu’à la fin cette vie-ci et pas une autre ; et sa vie ne se distinguait pas d’elle-même.

Françoise, à trente ans, considère donc sa vie comme finie et fermée sur elle-même. À ce moment de son existence, la guerre n’est pourtant pas présente. Mais, années 1930 obligent, une femme de trente ans est déjà une femme mûre sinon âgée, donc la sexualité lui serait problématique.

Le monologue intérieur de Françoise effectue un va-et-vient par rapport au voyage, de l’ouverture montagnarde (Colorado, Tibet) vers une possible fermeture urbaine (Bruges et Constantinople), de la négation du voyage (je ne voyagerai plus), à son affirmation (je voyagerai encore).

Il annonce également, quoique sans le savoir, puisque l’Occupation rend tout voyage impossible, les propres voyages de Beauvoir, aux États-Unis en 1947, en Chine (mais pas au Tibet) en 1955, et en Turquie en 1960. Elle a déjà visité Bruges en 1936.

Le fil viatique continue lorsque Françoise, en couple avec Pierre, se trouve seule dans une grange de montagne avec Gerbert, un peu plus jeune qu’elle, et qu’elle désire depuis longtemps (Idem, p. 457) :

Elle était sûre maintenant qu’il cherchait une contenance ; la gorge contractée, elle le regarda fabriquer avec application des ombres de lapin, de chameau, de girafe. Quand il eut épuisé ses dernières ressources, il abaissa les mains.

Les animaux sont exotiques, sauf le premier.

 Comme l’analyse Barbara Klaw dans son article « Le Paris de L’Invitée de Simone de Beauvoir : du réel à l’imaginaire » (Voyages autour de mon cerveau, janvier 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/2565), quand l’espace s’agrandit, la liberté de Françoise aussi :

Loin de la grande ville, elle accepte plus facilement ses sentiments et ce qu’elle veut dans la vie. Sans l’influence des désirs et caprices de Pierre ou de Xavière, elle peut s’écouter et s’exprimer plus facilement.

Françoise est influençable, mais en randonnée elle reprend sa vie en main. Après les jeux de mains (mais pas de vilain) de Gerbert, qui renvoient également à leur travail commun à un spectacle de marionnettes, à Paris, la tension continue de monter (Idem, p. 458-459) :

Un instant ils se toisèrent comme deux ennemis. Françoise fit le vide en elle et les mots franchirent enfin ses lèvres.

– Je riais en me demandant quelle tête vous feriez, vous qui n’aimez pas les complications, si je vous proposais de coucher avec moi.

– Je croyais que vous pensiez que j’avais envie de vous embrasser et que je n’osais pas, dit Gerbert. (…)

Gerbert la dévisageait obstinément, d’un air farouche et incertain.

– J’étais persuadé qu’avant de partir en voyage vous aviez parié avec Labrousse que j’essaierais de vous embrasser.

La main de Françoise retomba.

– Je ne suis pas si fat, dit-elle. Je sais bien que vous me prenez pour un homme.

– Ce n’est pas vrai, dit Gerbert. Son élan s’arrêta net, et de nouveau une ombre méfiante passa sur son visage. J’aurais horreur d’être dans votre vie ce que des Canzetti sont pour Labrousse.

Françoise hésita :

– Vous voulez dire, avoir avec moi une histoire que je prendrais à la légère ?

– Oui, dit Gerbert.

– Mais je ne prends jamais rien à la légère, dit Françoise.

Les rôles habituels genrés sont renversés : c’est Gerbert qui craint d’être une passade, quelqu’un sans importance pour Françoise, à l’instar de ce que fait Pierre avec, par exemple, la jeune Canzetti. Françoise et Pierre les manipuleraient, d’où un possible pari entre Françoise et Pierre, cette fois au détriment de Gerbert. Françoise reprend ensuite son rôle féminin-type, en assurant Gerbert de son sérieux et de son implication dans leur histoire à venir. Pas de sexualité sans amour pour elle.

Le duo amoureux s’accorde pour devenir elle-sujet et lui-objet, puis les rôles s’inversent (Idem, p. 460, 462) :

Quelques instants plus tard, Françoise effleurait avec une précaution étonnée ce jeune corps lisse et dur qui lui avait paru si longtemps intouchable ; elle ne rêvait pas, cette fois ; c’était pour de vrai qu’elle le tenait tout éveillé, serré contre elle. La main de Gerbert caressait son dos, sa nuque, elle se posa sur sa tête et s’y arrêta.

– J’aime bien la forme de votre crâne, murmura Gerbert ; il ajouta d’une voix qu’elle ne lui connaissait pas : Ça me fait drôle de vous embrasser. (…) Il posa sur sa bouche des lèvres chaudes et elle sentit son corps qui se collait étroitement au sien.

Clap de fin sur cette scène très cinématographique. Et à teneur autobiographique (cf. Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre. I., Paris, Gallimard, 1990, p. 62-63), ce qui en renforce aujourd’hui l’intérêt comparatif fiction-vie. C’est une description précise des faits et gestes du couple, loin des listes charnelles précédentes.

Beauvoir franchit un pas supplémentaire dans Les Mandarins, avant de revenir à sa réserve habituelle (cf. ci-dessus la citation des Belles Images). Anne la psychanalyste française connaît l’amour de l’écrivain nord-américain Lewis (Simone de Beauvoir, Les Mandarins. II., Paris, Gallimard, « Folio », 2000, p. 55), tout comme l’écrivaine française Beauvoir a connu une passion avec l’écrivain nord-américain Nelson Algren, dont elle s’est largement inspiré pour Lewis et pour l’histoire Anne-Lewis (Simone de Beauvoir, La Force des choses I, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 363-364). Lewis et Anne devisent :

« – Je croyais qu’on vous attendait à Paris, dit-il.

– Je peux télégraphier à Paris. Est-ce que vous me garderiez encore un peu ?

– Vous garder ? Je vous garderais toute ma vie ! » dit-il.

Il m’avait jeté ces mots avec une telle violence que je chavirai dans ses bras. J’embrassai ses yeux, ses lèvres, ma bouche descendit le long de sa poitrine ; elle effleura le nombril enfantin, la fourrure animale, le sexe où un cœur battait à petits coups ; son odeur, sa chaleur me saoulaient et j’ai senti que ma vie me quittait, ma vieille vie avec ses soucis, ses fatigues, ses souvenirs usés. Lewis a serré contre lui une femme toute neuve. J’ai gémi, pas seulement de plaisir : de bonheur. Le plaisir, autrefois je l’avais apprécié à son prix ; mais je ne savais pas que ça pouvait être si bouleversant de faire l’amour. Le passé, l’avenir, tout ce qui nous séparait mourait au pied de notre lit : rien ne nous séparait plus. Quelle victoire ! Lewis était tout entier dans mes bras, moi dans les siens, nous ne désirions rien d’autre : nous possédions tout pour toujours. Ensemble nous disions : « Quel bonheur ! »

Nous avons déjà parlé de cette scène dans un article précédent, qui fait suite, trois cents pages plus loin, à une scène de sexe manquée avec un autre écrivain, un Russe, Scriassine. Beauvoir montre à travers cette opposition, aussi, les complexités de la Guerre froide. Anne, femme française de gauche non communiste, trouve son bonheur et son plaisir dans les bras d’un écrivain étasunien de gauche non communiste, plutôt que dans ceux d’un écrivain russe non soviétique, donc anti-communiste. Cœur et corps suivent donc les idéaux politiques, tout en voyageant.

Son ami, le journaliste Henri Perron, ne connaît aucune extase sexuelle lors de son voyage en Espagne puis au Portugal avec Nadine Dubreuilh, la fille/jeune femme d’Anne et de Robert (Simone de Beauvoir, Les Mandarins. I., op. cit., p. 141, 144, 158) :

(…) il entendit le cri de Nadine : « Oh ! » C’était un gémissement passionné qu’il avait en vain cherché à lui arracher par ses caresses.

– Oh ! regarde !

Au bord de la route, près d’une maison incendiée, était dressé un éventaire : des oranges, des bananes, du chocolat ; Nadine s’élança, elle saisit deux oranges (…).

Elle fit l’amour avec tant de bonne humeur qu’on aurait cru qu’elle y prenait plaisir. (…)

Elle l’observait, les yeux mi-clos, sa main descendait vers le pantalon de toile.

– Laisse-moi… laisse-toi faire.

Sa main, sa bouche étaient habiles, mais il détestait le triomphe assuré qu’il avait lu dans ses yeux chaque fois qu’il avait cédé.

Nadine, pour l’écrire vite, est devenue frigide après le meurtre de son compagnon Diégo, un jeune juif Espagnol réfugié en France, déporté puis fusillé pendant l’Occupation. Son souvenir l’empêche également de déguster un vrai chocolat chaud en Espagne franquiste (Idem, p. 144. Cf. aussi p. 100) :

Mais son malaise n’était pas venu de son estomac ; elle avait pensé à quelque chose ou à quelqu’un. Il ne lui posa pas de question.

Nadine et Diégo avaient partagé un énorme repas sucré-salé au temps de leur amour (Idem, p. 45). Mais Diégo n’est plus là.

En outre, la richesse nutritionnelle du chocolat dans ce salon de thé bourgeois et  l’air satisfait des clientes du salon de thé, sans doute tout acquises au Caudillo contrastent avec la pauvreté alentour.

Tout les sépare encore : leur âge, Henri étant plus âgé que Nadine ; le lien amical qui lie Henri aux Durbeuilh depuis longtemps ; leur existence au quotidien, Nadine vit chez ses parents, Henri vit chez sa compagne Paule ; leurs expériences différentes de la guerre, Henri ayant été résistant, Nadine non.

Henri constate avec amertume que le monde a changé, qu’il ne peut plus se contenter d’un beau décor :

Pourquoi ne retrouvait-il pas ce goût brûlant et tendre qu’avait eu autrefois sa vie ? Pourtant, il l’avait désiré ce voyage, pendant des jours il n’avait pensé à rien d’autre ; pendant des jours il avait rêvé qu’il se couchait sur le sable, au soleil ; et maintenant il était là, il y avait du soleil, du sable : c’est au-dedans de lui que quelque chose manquait. Il ne savait plus bien ce que voulaient dire les vieux mots : bonheur, plaisir.

Les guerres (d’Espagne, la Seconde Guerre mondiale) et le poids des dictatures (franquistes, salazaristes) pèsent sur l’insouciance passée et la font disparaitre, autant que les rêves de voyages heureux, ce qui a été le cas pour sa créatrice Simone de Beauvoir (cf. notre thèse).

Il n’est pourtant plus heureux avec sa compagne Paule, une cantatrice qui a arrêté sa carrière « pour lui », sans qu’il ne lui ait rien demandé (Idem, p. 39-40) :

Il se mit à caresser l’épaule, les flancs familiers, et il sentit que son sang affluait docilement dans son sexe : tant mieux ; Paule n’aurait pas été d’humeur à se contenter d’un baiser sur la tempe et ça prendrait bien moins de temps de la satisfaire que de s’expliquer. Il embrassa la bouche brûlante qui s’ouvrit sous la sienne selon la routine ordinaire ; mais au bout d’un instant, Paule quitta ses lèvres, et il l’entendit avec gêne murmurer de vieux mots qu’il ne lui disait plus jamais :

« Je suis toujours ta belle grappe de glycine ?

– Toujours.

– Et tu m’aimes ? dit-elle en posant la main sur le sexe gonflé. C’est vrai que tu m’aimes toujours ? »

Il ne se sentait pas le courage de provoquer un drame ; il était résigné à tous les aveux et elle le savait :

« C’est vrai.

– Tu es à moi ?

– Je suis à toi.

– Dis-moi que tu m’aimes, dis-le.

– Je t’aime. »

Elle eut un long râle crédule ; il l’étreignit avec violence, il étouffa sa bouche sous ses lèvres ; sans attendre il entra en elle : pour avoir plus vite fini. En elle il faisait rouge comme dans le studio trop rouge ; elle se mit à gémir et à crier des mots, comme autrefois. Mais autrefois l’amour d’Henri la protégeait ; ses cris, ses plaintes, ses rires, ses morsures étaient des offrandes sacrées ; aujourd’hui il était couché sur une femme égarée qui disait des paroles obscènes et dont les griffes faisaient mal. Il avait horreur d’elle et de lui. La tête renversée, les yeux clos, les dents nues, elle était si totalement donnée, si affreusement perdue qu’il eut envie de la gifler pour la ramener sur terre, de lui dire : C’est toi, c’est moi et nous faisons l’amour, c’est tout. Il lui semblait violer une morte ou une folle et il n’arrivait pas à se délivrer de son plaisir. Quand enfin il se laissa retomber sur Paule, il entendit un gémissement triomphant ; elle murmura :

– Tu es heureux ? 

– Bien sûr. 

– Je suis tellement heureuse ! dit-elle ; elle le regardait avec des yeux illuminés où brillaient des larmes. Il cacha contre son épaule ce visage à l’éclat insoutenable. « Les amandiers seront en fleur », se dit-il en fermant les yeux. Et il y aura des oranges sur les orangers.

Beauvoir étire le temps dans cette longue scène de sexe, pour dire l’ennui d’Henri avant sa fuite en voyage avec Nadine, la fièvre de Paule qui va se transformer en folle dépression, le couple fissuré malgré l’intense proximité physique. L’autrice montre dans ce personnage les dangers d’une dépendance affective doublée d’une absence de travail (Simone de Beauvoir, La Force des choses I, op. cit., p. 362-363), comme elle l’a analysé dans son chapitre « L’amoureuse » de son essai Le Deuxième Sexe (1949). Beauvoir montre également la violence genrée des rapports sexuels et leur pouvoir nauséabond au sein d’un couple qui n’en est déjà plus un.

Les scènes de sexe réussies ont donc plutôt lieu en voyage, mais de préférence lorsqu’il s’agit de personnages féminins qui ressemblent à leur créatrice et à ce qu’elle a vécu. L’ailleurs ne signifie pas réussite existentielle à chaque fois, mais possibilité de sexe réussi, sans tomber dans l’exotisme raciste des écrivains-voyageurs précédant Beauvoir.

Voyageons, aimons, en toute liberté consentie et réciproque.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Amour, voyage et sexe chez Simone de Beauvoir romancière », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/18511

 

Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes VADMC

Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes (III)

Publication en trois parties de notre article « Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes ». Aujourd’hui, partie III.

III. Scintillements montagneux

Passons maintenant à notre dernière partie, à savoir les scintillements montagneux qui parsèment l’œuvre beauvoirienne, entre beauté des paysages, des sites touristiques et des refuges de montagne. Ainsi que Beauvoir l’écrit à son cher « crocodile » Algren en octobre 1949, alors qu’elle se trouve à Cagnes, où elle retrouve un vieil ami de Sartre devenue le sien, Pierre Guille :

Samedi ce fut superbe, dans les hautes montagnes de l’arrière-pays, malgré un brouillard qui troublait les points de vue, c’était fameux de se heurter à des sapins et des prairies hivernales si près de la mer bleue. La mer, la baie, la plage, les montagnes qui avancent au cœur de la ville, tout ça d’une admirable beauté. Guille s’est montré très agréable, j’ai bien aimé ses enfants – il avait amené les deux aînés, une fille et un garçon, jolis et plaisants à voir – toujours sidérée quand j’observe combien les enfants sont à la fois puérils et adultes1.

L’écrivaine se plaît à des contrastes de couleurs et de paysages qui rehaussent la magnificence d’un lieu.

Commençons notre exploration des scintillements montagneux par la Provence en septembre 1938, alors que Beauvoir randonne avec son amante Olga Kosakiewizcz :

Je restai quarante-huit heures à Marseille, et nous partîmes sac au dos, d’abord en car, puis à pied à travers les Basses-Alpes. Olga s’irritait parfois, quand nous grimpions sur une montagne, au point de la battre à coups de bâton ; mais elle aimait comme moi les grands paysages de rocaille blanche et de terre rouge, elle aimait, sur les chemins à l’odeur de maquis, cueillir des figues éclatées et escalader les rues en escaliers des vieux villages haut perchés. Le long des sentiers, elle ramassait des herbes aux parfums violents, avec lesquelles, le soir, dans l’auberge où nous avions échoué, elle confectionnait de curieux bouillons2.

Les couleurs font rage dans ce paysage méditerranéen, contrairement aux États-Unis en février 1947 : 

On m’emmène me promener en voiture. C’est la première fois que je baigne dans la campagne américaine. Elle est ici sauvage et belle : collines boisées, champs de tabac, terre rouge, c’est un midi sans violence ; un fleuve coule aux pieds des montagnes3

Il n’empêche que les couleurs sont contrastées, tout comme dans le midi de la France.

Le rouge et le blanc se retrouvent également au Maroc, où Beauvoir se rend en 1950, et que sa sœur et son beau-frère lui font visiter :

Depuis le mois de juin, ma sœur et son mari habitaient Casablanca ; j’y passai quelques jours avec eux ; nous fîmes un tour en auto à travers le Moyen Atlas et jusqu’à Marrakech d’où je vis scintiller, par-delà les remparts rouges, la neige des hautes crêtes4.

L’autrice se plaît à ces heurts, qui frappe l’imagination de son lectorat, tout en montrant son talent d’écrivaine, capable de trouvailles descriptives. C’est aussi le cas au début de La Longue Marche, en 1955 :

Six semaines plus tard, je traversai le désert de Gobi en sens inverse. Le soleil le dorait ; à l’entour, des montagnes neigeuses étincelaient. La Chine aussi avait changé. Aucune couleur symbolique ne lui convenait plus, ni noir, ni gris, ni rose : elle était devenue une réalité. La fausse richesse des images traduit leur radicale pauvreté : la vraie Chine avait infiniment débordé les concepts et les mots avec lesquels j’essayai de la prévoir. Elle n’était plus une Idée ; elle s’était incarnée. C’est cette incarnation que je vais raconter. (…) je respire l’aigre odeur végétale qui monte de la terre ; la moiteur de l’air, le rouge violent des parterres de fleurs m’étourdissent; je ne m’attendais pas àretrouver ici cette chaude impression d’exotisme que j’ai connue au Guatemala, en Afrique, et qui était restée liée pour moi à l’esclavage, à l’oppression5.

L’essayiste fait défiler une gamme de couleurs aquarelle avant d’en choisir de franches : jaune du soleil, blanc des montagnes, rouge des fleurs. Et odeurs qui lui en rappellent d’autres, de manière très proustienne et très politique. Beauvoir fait le lien entre les différents voyages où elle s’est sentie très loin de ses repères : Guatemala en 1948, Afrique du Nord avant-guerre, en 1946, 1948, 1949, 1950 et Afrique de l’Ouest en 1950.

De même, Beauvoir apprécie les oppositions entre terre, mer et montagne, comme vu précédemment. C’est aussi le cas au Japon en 1966, où elle se trouve avec Sartre et leur guide Tomiko Asabuki :

(…) par une route de montagne toute neuve qui au départ domine de très haut la mer nous sommes descendus sur Shima, au bord du Pacifique. Nous y sommes arrivés de nuit et ç’a été une surprise, le matin, de découvrir le paysage. Nous étions au fond d’une baie dont la côte déchiquetée était couverte d’une végétation foisonnante et sèche ; sur les étroites bandes d’eau qui coupaient les terrains boisésflottaient des claies de bois qui étaient des parcs à huîtres : une vaste armada toute plate. Par-delà cette espèce de fjord, on devinait au loin l’océan6.

La mémorialiste ménage le suspens de son public en dévoilant le paysage avec le lever du soleil, dans un mouvement de contre-plongée très cinématographique. Elle utilise une technique similaire lors de son récit de voyage à Yalta, en URSS, aujourd’hui en Ukraine, dans les années soixante, toujours en compagnie de Sartre :

Nous avons fait beaucoup d’autres excursions. Nous avons suivi toutes les routes de corniche, visité tous les petits ports. J’aimais beaucoup ces montagnes blanches et nues qui dégringolaient abruptement vers la mer. Sur ses bords, se dressaient, entourés de vastes jardins, des palais, des villas qui avaient appartenu à des nobles ou à de riches marchands : maintenant des ouvriers, des employésvenaient s’y reposer. A chacune de ces maisons était annexée une plage où souvent s’alignaient des rangées de lits : pendant cette saison si douce qu’on l’appelle la saison de velours, les pensionnaires passaient souvent la nuit à la belle étoile7.

Ce n’est pas l’aspect politique que retient la voyageuse, mais le côté social et démocratique, ainsi que la beauté des paysages et la douceur d’y vivre. Cette dolce vita se retrouve en Italie, bien entendu, comme ici à Capri avec Sartre aux étés 1957 et 1958 :

Je le décidai à se faire hisser par télésiège d’Anacapri en haut du Mont Solario ; il fut beaucoup moins sensible que moi aux charmes de cette glorieuse assomption, mais satisfait d’embrasser d’un coup d’œil l’île et ses formes savantes. (…) A Capri, cet été-là, les pierres étaient belles comme des statues, et les mots parfois scintillaient. (…) Peut-être aussi n’y avait-il pas grand-chose à dire sur Capri. Nous avions cette année des chambres ravissantes dans cet hôtel de la Pineta que j’avais repéré l’an dernier, quand je respirais les fumées des cuisines de la Palma. Il y avait une vaste pièce carrelée qui semblait fraîche, bien qu’elle ne le fût pas, une grande terrasse avec des transatlantiques, des chaises, des tables ; on voyait la mer, des pins, le mont Solario et pendant une semaine on a eu le plus beau des clairs de lune. J’aimais le chant des coqs, le matin. L’île avait une bonne odeur de maquis, mais par endroits rôdait un parfum trop sucré de fraises écrasées8.

Beauvoir nous fait voir la montagne d’en haut puis d’en bas, dans un mouvement de plongée puis de contre-plongée, mimant ses allers-retours dans l’île favorite de la jet-set, où sa meilleure amie Zaza était aussi venue au printemps 1922, lors de son tour familial en Italie.

Très loin des stars, des écrivaines et des écrivains venus se reposer sur l’île des chèvres, les montagnes israéliennes sont l’objet de l’attention de Beauvoir en mars 1967 :

Causant, discutant, nous informant, nous découvrions les paysages et les villes d’Israël. La Galilée, le mont Thabor, le Jourdain, la montagne des Béatitudes, le lac Tibériade : ces lieux sacrés dont avait rêvé avec ferveur mon enfance n’étaient plus que des endroits profanes et très différents de ce que j’en avais imaginé. Dans ces campagnes verdoyantes, je ne reconnaissais pas les sèches collines arides où Jésus empoussiérait ses pieds. Le Jourdain m’a paru étriqué. Seul le lac de Tibériade ressemblait à sa légende. Du balcon de notre hôtel, le regard l’embrassait tout entier. En face de nous, s’élevaient les collines de Syrie. Nous avons été voir à une de ses extrémités les ruines bien conservées du temple de Capharnaüm et les mosaïques byzantines de la petite église de Topha : les plus jolies représentaient des canards qui buvaient dans des fleurs. (…) De notre hôtel du lac Tibériade, Ely Ben-Gal nous avait montré, sur l’autre rive, l’étroite bande de terre israélienne qui s’étend au pied des montagnes de Syrie et qu’on appelle, à cause de sa forme, le « nez de De Gaulle »9.

Les mythes de la Bible s’incarnent peu ou prou selon l’humeur de la voyageuse, elle est plus ou moins heureuse de ce qu’elle visite. Son humour, par contre, est toujours vigilant, comme en témoigne sa notation sur la terre israélienne et le profil ô combien reconnaissable du chef de l’État français.

Par contre, elle n’est pas déçue par les Montagnes Rocheuses, qu’elle visite en voiture avec son ex-compagne Nathalie Sorokine, en février-mars 1947 :

En face de notre hôtel se dresse au milieu d’une chaîne neigeuse le mont Whitney qui est le plus haut sommet de l’Amérique ; à 20 miles de distance s’ouvre la « Death Valley », dont le niveau descend au-dessous de celui de la mer, si bien que nous voilà entre la cime la plus élevée et la plus basse dépression du nouveau monde ; il suffirait de quatre heures à dos de mulet pour toucher les glaces des Rocheuses ; en une heure de voiture, nous connaîtrons demain la chaleur salée du désert. Et nous sommes à 200 miles de Los Angeles. (…) Depuis longtemps nous n’avons plus rencontré de maison. Soudain, un écriteau : « 6.000 pieds. » Je regarde, incrédule : la route n’a pas monté depuis Sacramento. 7.000 pieds. On m’avait bien dit que les Montagnes Rocheuses s’élèvent en pente si douce qu’on les escalade sans s’en apercevoir ; mais on dit tant de choses… 8.000 pieds. Il faut se rendre à l’évidence. Le sol s’est peu à peu couvert de neige et le vent qui nous souffle au visage est froid. Nous découvrons de hautes montagnes autour de nous : on se croirait en Suisse. Je pense aussi aux neiges de la Ruée vers l’Or. Nous voilà à un col ; l’écriteau nous avertit : « Route glissante » ; en effet, elle est verglacée. Nous nous rappelons que le garagiste a haussé les épaules en nous regardant démarrer : la voiture tiendra ou ne tiendra pas, a-t-il dit ; et nous avons pensé que, naturellement, elle tiendrait ; cependant si elle tombait en panne, juste ici… Il faudrait au moins une journée de marche pour atteindre une habitation humaine et nous n’avons pas croisé une seule voiture. N. descend lentement. En bas, c’est toujours le froid et la neige10.

Le cinéma est toujours présent chez Beauvoir, ici celui de Chaplin. Si les deux voyageuses ne vivent pas une épopée aussi poignante que celle de Charlot, leur tour montagnard n’est pas exempt de danger ni de suspens. Tout se termine bien heureusement, l’écrivaine sait tenir en haleine son lectorat jusque’à la résolution finale.

Au contraire, ses randonnées de juillet 1938 avec son compagnon Jacques-Laurent Bost, de juillet 1939 seule, et son bel endormissement de décembre 1939 sont fastueux :

(…) mais on a eu une journée formidable, on a fait neuf heures et demie de pleine marche, coupées par une heure et demie seulement de repos et ce faisant on a monté et redescendu en deux temps 2300 mètres—je jouis d’avoir de gros souliers à clous et je n’ai pas senti une seconde de fatigue — on a remonté des gorges, franchi des cols, et vu des panoramas superbes — il y a beaucoup de neige, et du rocher (…) c’est même parfois un peu terrible; mais je suis aux anges, je n’ai jamais rien vu de plus beau. (…) Je suis montée dans la neige et les rochers et j’ai vu un des plus beaux paysages de ma vie, des lacs bleus glacés dans des montagnes déchiquetées aux couleurs de volcan, c’était fameux. Je suis rentrée sans aucune fatigue, j’ai bien dormi et je suis fraîche comme la fleur. Je vous écris du jardin de l’hôtel où quelques villégiaturants en robe de chambre prennent leur petit déjeuner; c’est plaisant, il fait soleil avec un petit vent et ça fait matin de loisir à la campagne. (…) La veillée a été courte, on tombait de fatigue ; j’ai lu encore Le Procès et je l’ai terminé au lit vers 9 h. 3/4 ; ma chambre était chaude comme tout, il y avait une bouillotte dans le lit, et par la fenêtre contre le lit, dont j’avais soulevé le rideau, je voyais toutes les montagnes éclairées comme en plein jour, sous un ciel clair et triste, sans étoiles, c’était beau au possible ce clair de lune sur la neige ; j’étais confortable et béate et dans la paix du cœur11.

Qu’il est bon et doux d’être en montagne, de marcher et de contempler de sublimes paysages ! Les couleurs claquent dans la correspondance et les pics se découpent avec netteté, de jour comme de nuit.

Mais attention à ne pas se mettre en danger, comme cela lui arrive au début de l’année 1957, comme le rapporte Claude Lanzmann :

Le Castor était à bout de forces, son cœur battait la chamade, elle ne réussirait jamais, même si nous ralentissions fortement notre allure, à atteindre le sommet. Nous tînmes tous deux un bref conseil d’urgence, je la fis allonger sur la neige, au plus près d’une roche encore chaude, et partis, moi-même en mauvais état, chercher du secours. Lorsque j’arrivai enfin, épuisé, la dernière benne italienne était déjàen bas et ne reviendrait plus, la nuit tombait et avec elle la froidure, les Suisses semblaient tous frappés de surdité et ce sont les bersaglieri italiens, auxquels je promis de payer tout ce qu’il faudrait, qui montrèrent leur humanité. Il fallait sauver le soldat Castor, je craignais pour son cœur, j’expliquai, en mauvais italien et m’aidant de dessins, à quel endroit je l’avais laissée, trois bersaglieri chaussèrent des skis, s’armèrent de lampes frontales et foncèrent dans l’obscurité, tirant un traîneau équipé de duvets et de couvertures. Ils étaient gais, sérieux, costauds, aguerris. En attendant leur retour, je parlementai et négociai avec leurs camarades et par téléphone avec leur supérieur, lui expliquant quelle lumière du monde était la signorina Simone de Beauvoir. Je dus être convaincant, car il consentit, fait rarissime, à déroger à la routine et à nous envoyer une benne qui parvint au sommet juste au moment où le charmant Castor, ragaillardie par la gentillesse des gaillards transalpins, la chaleur du traîneau et la régularité retrouvée des battements de son cœur, y touchait elle-même. Nous n’étions pourtant pas près de retrouver l’hôtel du Mont Rose12.

La gentillesse italienne prend le pas sur la rigueur administrative helvète, et Beauvoir est saine et sauve, après bien des aventures. La montagne n’est pas que luxe, calme et beauté.

Ce qui est agréable à Beauvoir dans la montagne, c’est aussi le ski, auquel elle se met à partir de 1934. Le passage du temps s’inscrit alors dans le paysage :

Lasse de languir à Paris, j’allai faire du ski à Megève ; je retournai au Chalet Idéal-Sport. Je fus émue lorsqu’en ouvrant les yeux le matin je retrouvai la blancheur des hautes neiges et des souvenirs d’un autre âge. Car ces temps, aujourd’hui tous anciens et que ce recul écrase, comme s’écrasent les reliefs quand on les survole de haut, ma mémoire y discernait d’inégales profondeurs ; le passé encore frais, déjà étranger, l’étonnait. (…) Il m’arrivait, tôt le matin, quand les téléfériques dormaient encore et que la montagne était déserte, de descendre solitairement sur Saint-Gervais, dans le silence et le froid. Mais en général je ne sortais que l’après-midi ; avant le déjeuner, je travaillais à Tous les hommes sont mortels, au cœur d’un vaste paysage étincelant. Jusqu’alors, j’avais été trop excessive pour mélanger labeur et jeu ; je trouvais beaucoup d’agrément à cet alliage13.

Les montagnes enneigées sont vues par en haut, comme depuis l’atlas dans l’enfance. La mémoire dessine sa propre cartographie, dans le même temps que Beauvoir profite du ski tout en travaillant.

Terminons par une large leçon de ski made in Beauvoir, en décembre 1939 :

(…) c’est ma 6e année de sports d’hiver, mon amour, la première sans vous — cinq ans nous avons remonté et descendu ensemble de petites pentes en nous aimant tout fort, et je vous revois avec la petite veste mastic à Montroc, à Chamonix avec votre vilain pull-over rouge, à Megève avec votre belle veste blanche; je suis noyée de tendresse pour vous, mon amour, et de désir de toucher votre petite personne de chair et d’os : dans quinze jours peut-être, ô mon petit je voudrais tant vous retrouver. 

C’est fameux d’être ici vous savez ; de n’avoir pas à redescendre en ville, de penser qu’on va s’endormir et se réveiller en plein dans la neige; j’ai une minuscule charmante petite chambre avec une immense vue sur les montagnes, j’ai déjà fait deux heures de ski : j’ai été jusqu’en haut du Montjoux, vous savez où nous sommes grimpés péniblement un jour où la neige tombait à gros flocons, et on est descendus dans la brume les yeux quasi fermés et un type a dit : « par là c’est penteux », eh bien ! le téléski marche maintenant et m’a grimpée en haut par deux fois, les deux fois j’ai fait une chute à la montée en prenant le départ, et j’ai descendu assez mal, mais enfin j’ai descendu cette grande pente longue et assez raide où la neige était moitié tôlée ; je pense que demain ça marchera bien. (…) On estrepartis à 1h.1/2 et on a travaillé jusqu’à 4h. au monte-pente du Montjoux ; quand la neige est croûteuse comme aujourd’hui, cette penteest drôlement vache. (…) je suis encore montée en téléski en haut de notre pente que j’ai prise au départ des « moyens » et qui m’a semblée enfantine : je la prendrai au départ des « grands », mais là il y aura de la casse. On est remontés à pied à travers prés et en skiant un peu au téléphérique et on est rentrés pour midi 1/4 — il y avait Dalio dans le téléphérique, tout pareil à ce qu’il est au théâtre et flanqué d’une superbe blonde ; ils sont montés à midi et ils sont redescendus en télé également à 4 h. — on se perd en conjectures (…). Les petits carreaux sont tout verglacés, et je sais que dehors il y a une épaisse couche de neige fraîche, en belles paillettes brillantes — c’est plaisant comme tout, on se sent bien au cœur de la montagne, au cœur de l’hiver. Je vis dans l’enchantement, j’ai eu une journée enchantée : il y a le ski, et mon travail qui marche si bien et qui est un plaisir que j’attends avec impatience au cours de la journée (…). Il neigeait à petits flocons serrés et mouillés, je devais être à 9 h. au monte-pente de Rochebrune pour ma leçon et ça m’amusait d’avoir à me servir de mes skis comme d’un vrai moyen de communication. Je suis partie à 8 h. moins 1/4, absolument seule, dans un monde tout feutré, sans personne de vivant, sans bruit, sans lumière; j’ai descendu sur Megève au milieu d’une brume blanche, sur de la neige douce qui fait un petit bruit si plaisant quand les skis la déchirent ; on ne voyait quasi rien, vous savez comme c’est, aussi je n’allais pas très vite et j’avais tout le temps de me réjouir de vivre ; une fois j’ai été soulevée par une énorme bosse invisible, je me suis sentie suspendue en l’air et je suis retombée sur le flanc, mais ç’a été ma seule chute14.

Beauvoir insiste sur la magie de la neige et du ski, tout en rendant compte de son emploi du temps avec sa précision habituelle. Et, ensuite, de décrire ses expériences à ses correspondantes et correspondants avec des odeurs, des bruits, des couleurs et des nuances de couleurs. Un véritable travail d’autrice, qui sait rendre vivant les mille et un détails de son existence de vacancière, avec en toile de fond l’angoisse de mourir d’autant plus présente que le bruit des canons allemands résonne en ces temps de guerre, même dans une station touristique.

Le cancan sur Marcel Dalio n’est pas non plus anodin, puisque l’acteur français est de confession juive. La jeune femme blonde évoquée par Beauvoir est sans doute sa seconde femme, l’actrice Madeleine Lebeau, avec laquelle Dalio fuit les Nazis en 1940, après leur mariage en 193915. Le couple parvient heureusement à trouver des rôles à Hollywood.

Pour Beauvoir, il reste qu’il est bon, doux et agréable de skier et de se régaler de la neige en montagne.

Conclusion

Simone de Beauvoir est une autrice fascinante du vingtième siècle. Elle vit par toutes les pores, mangeant et buvant l’ailleurs. Elle grimpe à (presque) tous les monts, (presque) partout, écrit,  partout, mange, boit, dort, respire… par et pour le voyage. Alors, tous et toutes au sommet avec Beauvoir !

 

 

1 Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 450.

3 Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, Paris, Gallimard, « Folio », 1997, p. 120.

4 Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 308.

6 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 373.

7 Simone de Beauvoir, Tout compte faitop. cit., p. 404-405.

9 Simone de Beauvoir, Tout compte faitop. cit., p. 536, 546.

10 Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jourop. cit., p. 162, 203-205.

12 Claude Lanzmann, Le Lièvre de Patagonie, Paris, Gallimard, 2008, p. 263-264.

13 Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., op. cit., p. 80, 81.

14 Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre. I.op. cit., p. 376, 382, 386, 391, 392.

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes (III) », Voyages autour de mon cerveau, mai 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/15223

Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes VADMC

Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes (II)

Publication en trois parties de notre article « Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes ». Aujourd’hui, partie II.

II. La montagne chez Beauvoir

Passons maintenant à la montagne, espace d’immensité qui ravit Beauvoir, comme elle l’écrit à Nelson Algren :

J’adore grimper sur les montagnes, et vous ? Souvent je prends un sac à dos et pars pour une, deux ou trois semaines, comme en Corse, et j’escalade des montagnes1.

Le plaisir total est de mise. Le pittoresque est souvent présent, comme ici, en septembre 1948, en Algérie :

Dans un hôtel de montagne, hier, des singes et autres animaux vivaient en liberté. Un singe m’a fait grand-peur : rapide et impertinent, il a volé tous les toasts du petit déjeuner. D’autres, minuscules, perchés sur mes épaules, égratignaient ma blouse et s’amusaient entre eux comme des fous2.

L’anecdote est d’autant plus amusante que Beauvoir n’apprécie guère les animaux non humains. Les laisser jouer auprès d’elle et sur elle est méritoire. Elle préfère les êtres humains et leur présence sur cette terre, et ce, depuis l’enfance et ses vagabondages dans son atlas :

Je menchantais aussi des planches de mon atlas. Je m’émouvais de la solitude des îles, de la hardiesse des caps, de la fragilité de cette langue de terre qui rattache les presqu’îles au continent () le monde était un album dimages aux couleurs brillantes que je feuilletais avec ravissement3.

De même, la montagne est d’abord un point sur une carte, avant de devenir, par la seule présence de Beauvoir, un lieu vivant :

Seule, je marchai dans les brouillards sur la crête de Sainte-Victoire, sur la chaîne du Pilon du Roi, contre la violence du vent qui précipita mon béret dans la plaine ; seule je me perdis dans un ravin du Lubéron : ces moments dans leur lumière, leur tendresse, leur fureur nappartenaient qu’à moi. Que jaimais, encore engourdie de sommeil, traverser la ville où s’attardait la nuit et voir naître laube au-dessus dune bourgade inconnue ! Je dormais à midi dans lodeur des genêts et des pins ; je m’accrochais aux flancs des collines, je me faufilais à travers les garrigues, et les choses venaient à ma rencontre, prévues, imprévisibles : jamais je ne me suis blasée sur le plaisir de voir un point, un trait inscrits sur une carte, ou trois lignes imprimées dans un Guide, qui se changeaient en pierres, en arbres, en ciel, en eau4.

Marcher en montagne, c’est parcourir l’atlas de géographie et le transformer en vivant, en mouvant, en émouvant, de par la grâce de la présence humaine. Beauvoir vit par toutes les pores de sa peau, elle s’accroche à la planète et la parcourt sans relâche :

(…) quand je vais à l’étranger je voyage la plupart du temps en avion. Voilà délongtemps que j’y suis montée pour la première fois : en 45 ; et je ne me lasse pas de contempler la terre du haut du ciel. J’aime en découvrir les montagnes, les lacs, les fleuves avec une précision géographique. Mais surtout je suis fascinée par les paysages que les nuages composent sous mes pieds. Ce sont de vastes plaines polaires, creusées de noires crevasses ; ce sont des banquises où moutonnent des congères et où foisonnent de blancs arbustes bourgeonnants. Des fils de la Vierge flottent entre les rochers qui les hérissent : aiguilles, pitons si solides que l’appareil, semble-t-il, va s’y fracasser. Quand il survole de près le plancher neigeux, il me paraît très lent, très lourd, et tout prêt à s’y écraser. Il plonge vers ce sol, il le traverse, des rafales de soleil battent ses ailes. J’aperçois par échappées une plaine dorée et le secret d’un château de bois épais, au bord d’un étang. Ces visions, tant d’autres, je n’aurais pas même été capable, jadis, de les imaginer. J’ai toujours autant de joie à explorercette planète que j’habite, et sur ce plan, le temps m’a apporté autant et plus peut-être qu’il ne m’a pris5.

En bref, le monde est gris, le monde est bleu, le monde est beau, particulièrement quand il est vu depuis un avion. Beauvoir retrouve ainsi sa vision enfantine d’une planète qu’elle contemple en surplomb.

Comme nous l’avons vu précédemment, Beauvoir n’hésite pas à se mettre en danger pour atteindre les sommets… ou leur équivalent, comme en 1947 aux États-Unis :

Il fait un beau soleil et je veux me promener le long de l’East River. Mais la drive, cette large chaussée surélevée qui longe la rivière, est réservée aux autos. J’essaie de tricher, et j’avance, collée au mur. Mais c’est difficile de tricher en Amérique ; les engrenages sont précis, ils servent l’homme à condition que celui-ci s’y emboîte docilement ; les voitures lancées à 60 miles sur cette espèce d’autostrade me frôlent dangereusement. Il y a un square au bord de l’eau, des passants s’y promènent, mais il semble impossible de le rejoindre. Je prends mon élan, j’atteins la ligne qui sépare les deux courants opposés, mais longtemps il me faut rester là, plantée comme un réverbère, attendant qu’une brève éclaircie me permette d’achever ma traversé; je dois encore sauter un grillage avant de me trouver en sécurité. Sous mon manteau d’hiver trop lourd pour ce soleil, je suis plus fatiguée qu’après une ascension en montagne. Quelques instants plus tard, j’apprends qu’il y a sous la drive des passages pour les piétons et que des ponts aussi l’enjambent6.

Le paysage urbain se transforme brièvement en véritable côte escarpée de montagne, comme celle que franchit en juillet 1938 Beauvoir avec son « petit Bost bien aimé », son compagnon du moment. Elle raconte son escalade en duo à Sartre :

(…) un car nous a conduits en haut dune vallée, en un lieu appelé la Chartreuse du Reposoir de là nous sommes montés vers un refuge, à 2 100 m. au pied dune montagne escarpée, et au milieu dun vrai cirque lunaire tout en rochers blancs et en névés. Bost sest foutu le cul parmi des éboulis et a dévalé un grand moment vers un névé en me faisant grand-peur et nous nous sommes aussi un peu perdus, (…) nous sommes quand même montés jusquen haut et nous sommes restés un bon moment à admirer la vue nous sommes redescendus avec aisance, et nous avons encore marché près de 5 h. jusquau village, La Clusaz, où nous nous sommes offert un déjeuner complet, avec risotto et bœuf béarnaise, le premier du voyage nous avons été digérer dans un pré et nous avons marché encore deux heures avant de poser la tente en tout 9 h. 1/2 de dure marche nous étions un peu fatigués, mais allègres et fiers comme des poux d’être grimpés à la Pointe Percée.

Le lendemain, mercredi, nous sommes montés sur une autre montagne, moins vertigineuse mais aussi dure, et nous avons trouvé la montée assez dure on sest un peu reposé, mais ensuite il y a eu une interminable descente sous un soleil de plomb, on a marché en tout 10h.1/2, j’avais un peu d’insolation et de fièvre, le système digestif sens dessus dessous parce que nous buvons trop deau glacée et nous avons cru ne jamais pouvoir atteindre la vallée7.

Marcher en montagne est un plaisir physique à tous points de vue : plaisir de sentir le sentier sous ses pieds, joie de contempler un beau paysage, sensualité d’accomplir cet effort en compagnie de son amant du moment, volupté d’un bon repas, amusement à camper, satisfaction d’avoir fait sienne cette hauteur.

Autre compagnie, celle de Sartre, son compagnon « nécessaire », qui la suit en France, en Grèce et au Japon, des années trente aux années soixante, pour ne citer que quelques-uns de leurs voyages. Commençons notre tour d’horizon par la terre hellène :

J’avais concerté un ingénieux circuit pour gagner Olympie à travers la montagne : par un chemin de fer à crémaillère nous atteignîmes le monastère du Mégas Pileon — célèbre, mais ruiné trois ans plus tôt par un incendie — puis une ville deaux lamentable où nous avons déjeuné ; une auto de louage nous emmena à quarante kilomètres de là et s’arrêta au bord dun torrent qui barrait la route. Nous la poursuivîmes à pied ; elle serpentait parmi les collines dont les couleurs hésitaient entre l’améthyste et le prune, et que veloutait une courte végétation vert sombre ; Sartre portait notre sac à dos, un vaste chapeau de paille, une canne ; moi je tenais sous le bras un carton. Nous ne rencontrâmes pas une âme, seulement de loin en loin des chiens jaunes que Sartre chassait en leur lançant des pierres : il avait peur des chiens. Après quatre heures de marche, je mavisai que, même en Grèce, pour dormir dehors la nuit, à plus de douze cents mètres, il aurait fallu un équipement ; je regardai avec inquiétude noircir le ciel. Soudain, un village brilla, à un tournant, et je lus à un balcon de bois : xenodokeion. Les draps rayonnaient de blancheur et je découvris, le matin, quun autobus descendait sur Olympie. Nous nous laissâmes porter à travers des champs couverts de claies où séchaient des raisins noirs8.

Rendons-nous ensuite au Japon en 1966, pays multi-confessionnel et très moderne :

J’ai vu à Nara d’antiques statues de Bouddha belles comme les Koraï grecques. (…) Nous avons quitté Kyoto. A travers de magnifiques paysages nous sommes montés en auto sur la montagne Koya. Elle est couverte d’une forêt de sapins : à leurs pieds s’étend sur des kilomètres un très ancien cimetière ; il est enveloppé de silence et d’une ombre épaisse où joue de temps en temps un rayon de soleil. Les monuments funéraires sont très simples : des stèles, des colonnes. Souvent ils figurent les cinq éléments : des sphères superposées symbolisent l’eau, la terre, le feu, l’air, le ciel. Ils sont tantôt isolés, tantôt groupés. De loin en loin, on aperçoit le petit dieu rieur qui veille sur l’enfance : il porte un bavoir blanc ou rouge et des fleurs rouges dans les bras ; c’est là la seule touche de couleur parmi les troncs sombres des arbres, et les pierres grises. (…) « Le mont Aso est un volcan à la croûte boursouflée, dont le vaste cratère crache des fumerolles et d’épaisses fumées ; ses parois plissées, crevassées, tourmentées ont des couleurs infernales : vert-de-gris, gris blanchâtre, gris noir. Il lui arrive souvent de vomir de la lave et des pierres. Ses alentours sont un désert de cendres. En descendant on voit naître peu à peu une végétation rabougrie, puis de l’herbe et de beaux chardons roses. (…) Le soir nous sommes arrivés à Nagasaki. (…) Nous sommes remontés vers les temples qui s’alignent au sommet de la colline, dans de beaux jardins. Et nous avons été voir le « parc du souvenir », situé dans un faubourg, à l’endroit où est tombée la bombe atomique. On y a dressé une statue géante et hideuse. A la fin de la journée nous avons pris un petit avion qui pendant vingt-cinq minutes a survolé un beau panorama de montagnes, de rizières et de villages : les vertes cultures recouvraient la plaine et montaient à l’assaut des vallées, se brisant tout au fond contre des rocailles infertiles. Nous avons atterri à Fukuoka, une ville industrielle très laide, mais que transfigurait la nuit le ruissellement du néon9.

Terminons par la Provence des années soixante :

Ces trois dernières années nous avons renoué avec une ancienne tradition : au printemps, nous avons passé une quinzaine de jours en Provence. La première fois ce fut à Antibes, les deux autres à Saint-Paul-de-Vence. De Saint-Tropez à San Remo, de la côte aux neiges de Valberg et du col de Turini, j’ai revu ce pays où se superposent pour moi tant de souvenirs. (…) des remparts d’Antibes et du haut des collines, j’ai retrouvé, semblables à eux-mêmes, les beaux paysages de montagnes descendant doucement vers le bleu de la mer : en cette saison, elles étincelaient de blancheur sous leur capiton de neige. Le chemin de crête qui mène de Gassin à Ramatuelle et que j’ai si souvent parcouru est à présent carrossable : mais il est encore silencieux et solitaire et le dessin de la presqu’île n’a pas bougé. J’ai retrouvé inchangées les gorges du Cians et du Daluis aux belles couleurs rouges, et cette « route aérienne » – selon l’expression du Guide bleu – que j’avais suivie à pied avec Olga : prolongeant la corniche du Var elle court à mille mètres d’altitude, et des deux côtés elle domine de magnifiques panoramas10.

Bien entendu, aucun trajet ne ressemble aux autres. Cependant, ils se répondent les uns aux autres, par la beauté des paysages, leur diversité, les couleurs qui flamboient et le rythme soutenu du récit de voyage, quelle que soit l’époque.

Beauvoir n’hésite pas à voyager seule, bravant les tabous français qui voudraient qu’une femme ne peut se déplacer sans protecteur, d’abord en contexte urbain – d’où les actions féministes des années soixante-dix pour « reprendre la nuit » et celles d’aujourd’hui contre le harcèlement sexuel, mais aussi hors de la ville. Or Beauvoir apprécie également la solitude en voyage, depuis ses longues promenades adolescentes dans les prairies en-dehors de La Grillère, la propriété limousine de son oncle paternel. Si son corps a été construit sur la retenue et le refus de se voir nue, il est aussi, dès l’enfance, libéré de la peur de marcher seule. Et la narration continue, comme en août 1935 en s’adressant à Camille/Simone Jollivet, une ancienne maîtresse de Sartre devenue une amie. Beauvoir est d’abord seule, puis avec Sartre :

(…) pour moi pendant quinze jours jai porté le sac par monts et par vaux, couchant dans des granges et abattant de nombreux kilomètres chaque jour. (…) nous venons de voir les gorges du Tarn et de reconnaître dans les rochers plusieurs figures humaines et animales11.

La voyageuse marche sans relâche, puis le jeune couple fait fonctionner son imagination.

La montagne, c’est aussi rejoindre la politique, que ce soit de manière métaphorique ou réelle. Ainsi, à New-York en 1947, dans Harlem :

Et sur la 125e Rue je retrouvais en effet les cinémas, les drug-stores, les magasins, les bars, les restaurants de la 42e ou de la 14e ; mais l’atmosphère était plus changée que si j’avais traversé une chaîne de montagnes, un bras de mer. C’était soudain un pullulement d’enfants noirs vêtus d’éclatantes chemises à carreaux rouges et verts, d’écolières aux cheveux crépus, aux jambes brunes, jacassant au bord des trottoirs ; des noirs rêvaient sur le pas des portes, et d’autres flânaient les mains dans les poches ; les visages détendus ne semblaient pas fixer un point invisible de l’avenir, mais refléter le monde tel qu’il était donné en cet instant, sous ce ciel12.

La ségrégation est spatiale et donne l’impression à la voyageuse européenne de se trouver, d’une rue à l’autre, dans un autre monde. Si cet extrait est finalement positif car décrivant des Noirs Américains allant bien, c’est que Beauvoir souhaite montrer que ce sont des êtres humains à part entière et égaux aux autres Américains, ce qui n’allait pas de soi à cette époque. Pas de béatitude ni de racisme de la part de la voyageuse, ses descriptions et analyses du racisme nord-américain et européen dans L’Amérique au jour le jour, Le Deuxième Sexe et dans ses mémoires le prouvent.

Plusieurs mois avant son premier séjour aux États-Unis, Simone de Beauvoir s’est rendue en Italie. Nous sommes en août 1946 :

Bolzano, ses coteaux couverts de vigne blonde, Vitipino, ses rues coloriées comme un dessin animé : j’ai découvert cette Italie autrichienne. Et puis de cime en cime, de refuge en refuge, à travers des alpages et des rochers, jai marché. J’ai retrouvé l’odeur de l’herbe, le bruit des cailloux au long des éboulis, leffort haletant de l’escalade, la volupté de la délivrance, quand le sac glisse des épaules qui se collent à la terre, les départs sous le ciel pâle, le plaisir d’épouser de l’aube à la nuit la courbe du jour.

Un soir, au cœur de la montagne, très loin de tous les chemins, dans une auberge-refuge, je demandai une chambre, un dîner ; on me servit, mais sans un mot, sans un sourire. Je remarquai au mur la photo dun jeune homme, endeuillée d’un morceau de crêpe. Comme je me levais de table, la patronne sarracha un mot : « Tedesca ? » Non ! dis-je, j’étais française. Les visages s’illuminèrent. Je parlais litalien, m’expliqua-t-on, avec une sécheresse allemande. Et le fils de la maison avait été tué dans le maquis13.

Beauvoir consigne cet épisode dans son carnet de voyage. Après Vipineto et sa joliesse, place à la montagne. La guerre est finie depuis peu pour l’Italie aussi et les partisans ont œuvré pour libérer leur patrie de l’occupation nazie, comme on le voit, par exemple, dans Nous nous sommes tant aimés d’Ettore Scola, film de 1974. Après le second conflit mondial, Beauvoir ne peut plus échapper à la politique, contrairement à l’avant-guerre, où elle refusait de prendre en compte les évènements mondiaux s’ils ne l’arrangeaient pas. En août 1953, elle fait une rencontre inattendue, d’un genre touristique particulier : « Je montai en téléphérique au sommet du Gran Sasso et je vis l’hôtel lugubre où on avait relégué Mussolini14. » Ce mont des Apennins, au centre de l’Italie, a effectivement abrité la prison de Benito Mussolini – prison confortable tout de même, puisque le dictateur était emprisonné dans l’hôtel Campo Imperatore – entre août et septembre 1943, avant qu’il ne soit récupéré par les Nazis et mis à la tête de la république de Salò, dans le Nord de l’Italie. Beauvoir ne fait pas de commentaire supplémentaire, le symbole est assez fort et assez sinistre par lui-même.

1 Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 96.

2 Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, op. cit., p. 345.

3 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 33.

4 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 107.

5 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 341-342.

6 Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, Paris, Gallimard, « Folio », 1997, p. 25.

7 Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre. I., Paris, Gallimard, 1990, p. 54, 55.

8 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, op. cit., p. 353-354.

9 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 372-373, 376, 377, 378.

10 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 326, 327.

11 Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre. I., op. cit., p. 27-28.

12 Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, op. cit., p. 51.

13 Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 148-149.

14 Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 11.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes (II) », Voyages autour de mon cerveau, avril 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/15129

Christie Beauvoir VADMC

Faire halte ? Christie, Beauvoir

Dans un article précédent, nous avons vu comment l’autrice Agatha Christie met à nu les recoins de l’esprit humain, via son héroïne Joan Scudamore, qui attend son train dans une petite gare du désert syrien, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, dans le roman Loin de vous ce printemps (Absent in the Spring, 1944), publié sous le pseudonyme de Mary Westmacott. Cette bourgeoise égoïste, bornée et superficielle, est alors obligée de faire face à ses mensonges et à découvrir qui elle est véritablement.

Plus tranquillement, l’écrivaine Simone de Beauvoir fait une expérience similaire en Algérie, en février 1946 :

Ouargla ma retenue trois jours. Je voulais aller à Ghardaïa. Un négociant de dattes attendait un camion qui devait y transporter sa marchandise ; chaque matin, je traversais les délirantes esplanades inventées par un colonel pédéraste — le colonel Carbillet — qui s’était visiblement pris pour Lyautey. Je demandais au négociant : « Le camion est-il arrivé ? — Non. Mais demain sûrement… » Je regagnais l’hôtel dont j’étais lunique cliente et où on me nourrissait de chameau ; j’aimais m’asseoir sur sa terrasse, amarrée à la lisière des sables houleux. Je navais plus rien à lire et je ne trouvai au village quun vieux numéro de La Bataille ; par moments, le temps me paraissait sans fond et je me sentais défaillir ; alors je m’avançais, mes sandales à la main, parmi le moutonnement des dunes couleur dabricot que barraient au loin de dures falaises roses ; sous les palmiers passait silencieusement une femme drapée, un vieillard avec un âne : cest beau un pas humain qui traverse, sans la troubler, limmobilité des choses ; je revenais vers l’hôtel, émue dapercevoir sur la douceur du sable lempreinte de mes pieds. Après des années de vie collective, ce tête-à-tête avec moi-même me touchait si fort que je croyais y découvrir laurore dune sagesse : ce n’était quune halte, mais jai longtemps retenu dans mon cœur les palmes, les sables et leur silence1.

Comme Beauvoir, le personnage d’Agatha Christie n’a rapidement plus rien à lire, attend anxieusement des nouvelles de son moyen de transport, et ne converse pas avec les habitants du lieu. Pourtant, état colonial oblige, ils parlent soit anglais soit français. Aucune des voyageuses ne semble intéressée par un échange avec les autochtones.

Leur différence provient de la manière dont elles vivent leur retrait du monde colonial et européen. Là où Joan a peur de la solitude et où elle se retrouve aveuglée par le soleil qui chasse ses faux-semblants, Simone arrive à surmonter l’immobilité temporelle et à goûter son séjour forcé dans l’oasis. Cependant, Beauvoir, lectrice de Christie2, n’aurait-elle pas également lu les romans de Westmacott, dont Loin de vous ce printemps ? Au vu des fortes similitudes entre les deux situations et de l’écriture, dans un ouvrage mémoriel paru en 1963, au sujet d’un séjour fait deux ans après la parution du roman de Christie (1944), et douze ans après sa traduction en français (1951), nous pouvons y penser fortement.

Deux manières de faire halte et de réfléchir à soi, sur soi.

 

1 Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 88.

2 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 391. Cf. aussi Simone de Beauvoir, Journal de guerre, Paris, Gallimard, 1990, p. 79, 80. Et Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre I, Paris, Gallimard, 1990, p. 166, 167. Et Simone de Beauvoir, Jacques-Laurent Bost, Correspondance croisée, Paris, Gallimard, 2004, p. 538.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Faire halte ? Christie, Beauvoir », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/13971