Archives par étiquette : Limousin

Beauvoir chez Bardot VADMC.001

Beauvoir chez Bardot

Un an après la parution, aux États-Unis, de l’article de Simone de Beauvoir « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome » (Esquire, 1959), le film de Henri-Georges Clouzot, La Vérité (1960) sort sur les écrans français. L’héroïne en est Dominique Marceau, interprétée par Brigitte Bardot. Dominique, lors d’un procès à grand spectacle, est jugée plus pour sa conduite, jugée scandaleuse, que pour le meurtre de son compagnon, Gilbert Tellier (Sami Frey). Comme Meursault, le héros de L’Étranger (1942), d’Albert Camus, Dominique doit répondre de chaque instant de son existence. Cependant, Dominique est jaugée à l’aune de la misogynie et de l’âgisme de ses juges, ce qui n’est pas le cas de Meursault.

Parmi les accusations, celle d’avoir été expulsée de son collège de Rennes, parce que Dominique, jeune fille de la bourgeoisie locale, a fait lire Les Mandarins (1954), de Simone de Beauvoir, à ses camarades, qui, en retour, se le passaient. Le président de la cour d’assises (Louis Seigner), très âgé, fustige l’immoralité de cet ouvrage. Dominique déclare, moue boudeuse à l’appui, qu’elle l’a trouvé « plutôt barbant ». L’avocat de la partie civile, Maître Éparvier (Paul Meurisse), d’âge mur, en lit un court extrait, soigneusement choisi « au hasard » (sic) : la psychanalyste Anne fait l’amour avec l’écrivain Scriassine, dans un hôtel parisien. L’avocat de Dominique, Maître Guérin (Charles Vanel), très âgé, réplique à son confrère : c’est un livre qui a eu le prix Goncourt. Notons que la jeune avocate (Jacqueline Porel) de Dominique ne parle pas à ce moment-ci du film. Il s’agit d’un échange entre hommes, tous d’un âge certain. Ce sont des gens âgés qui jugent Dominique, et pas des plus ouverts d’esprit. Même son avocat fait preuve de cynisme facile après son suicide. Elle n’était qu’un cas parmi d’autres, et non une toute jeune femme amoureuse qui lutte pour sa vie.

Le terme « barbant », utilisé par la jeunesse de l’époque, montre que Dominique n’a pas noté l’érotisme brûlant (et finalement désenchanté) de cette page beauvoirienne. Elle n’a pas été intéressée, non plus, par les presque six cents autres pages, consacrées au petit monde parisien des années 1945-1954, avec des échappées d’Anne hors de Paris, en France, aux États-Unis et au Mexique. Le président de la cour d’assises et l’avocat de la partie civile ont donc sciemment choisi un des rares passages érotiques des Mandarins, dont nous avons brièvement parlé dans un article précédent.

L’écrivain Philippe Jaenada cite également ce moment du film dans son récit La Petite Femelle (2015), consacré à la criminelle Pauline Dubuisson, qui a fortement inspiré le personnage de Dominique Marceau (Philippe Jaenada, La Petite Femelle, Paris, Points, 2016, p. 667). Jaenada rappelle que le film de Clouzot a fait ressortir Dubuisson de l’anonymat où elle avait réussi à vivre, après sa sortie de prison (Op. cit., p. 666-676).

Ainsi, dans le film de Clouzot, ces deux hommes donnent l’impression que la jeune femme a des lectures à contenu sexuel, et qu’elle tente de pervertir ses camarades. Elle est donc hautement dépravée. Tout, soit un extrait de trois lignes d’un roman contemporain, concourt à condamner Dominique et à lui aliéner la sympathie des juré·es, tous et toutes âgé·es. Rien, bien entendu, n’est laissé au hasard.

Cependant, pourquoi citer cette page des Mandarins, et non un autre roman de l’époque ou ancien, avec des scènes de sexe ? Ce n’est pourtant pas ce qui manque dans la littérature française. Le choix des Mandarins, livre paru en 1954, est censé avoir été lu par Dominique au collège, sans précision d’âge. Elle en a vingt-deux au moment du procès, donc en 1961, soit un an après la sortie du film, puisqu’elle est censée être née en 1939.

Notons, tout d’abord, que Bardot, issue de la bourgeoisie parisienne, écrit dans le premier tome de ses mémoires, Initiales B.B. (Paris, Grasset, 1996, p. 88), qu’elle a lu, grâce à son premier mari, Roger Vadim, « les livres de Simone de Beauvoir et de Sartre. ». Cette citation se trouve dans l’année 1952, soit avant le tournage de La Vérité. Y aurait-il, comme souvent dans les films tournés par Bardot, confusion entre la vie privée de l’actrice, de ce qu’elle en écrit a posteriori, et le scénario qu’elle interprète ?

En outre, Henri-Georges Clouzot et ses scénaristes (Simone Drieu, Michèle Perrein, Jérôme Geronimi [Jean Clouzot], Christiane Rochefort, Véra Clouzot) ont-ils lu et Les Mandarins et l’article de Beauvoir sur Bardot ? Cela serait d’autant plus logique que le couple Clouzot a fréquenté le couple Beauvoir-Sartre dans l’après-Libération , comme l’indique Beauvoir dans La Force des choses (tome I, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 275, 320 ; tome II, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 209). Beauvoir cite également certains films de Clouzot au fil de ses mémoires, correspondances et dans son article « La pensée de droite aujourd’hui ». Notons que Christiane Rochefort deviendra une proche de Beauvoir dans les années soixante (La Force des choses II, op. cit., p. 253, 407). D’où, sans doute, le clin d’œil des Clouzot à leur amie.

Le choix des Mandarins peut également s’expliquer par le désir des scénaristes de montrer leur héroïne lire un roman, soi-disant pornographique, écrit par une femme. Double scandale. Mais un roman écrit non pas par une femme âgée, comme l’écrivaine Colette, qui s’est vue refuser des funérailles religieuses à son décès en 1954, sous prétexte de son ancienne activité de comédienne. Et de certains de ses romans, jugés contraires aux bonnes mœurs, comme Chéri (1920 ) et Le Blé en herbe (1923). Beauvoir, bien plus jeune que Colette, aurait-elle pris la suite de sa consœur, comme cible de ces « gens bien », qu’elle n’a cessé de conspuer dans ses romans, nouvelles, pièce de théâtre, mémoires, correspondances, récits, articles, et dont elle dénonce l’hypocrisie, dès son premier recueil de nouvelles, Quand prime le spirituel (1937, publié en 1979) ?

En effet, toujours selon Maître Guérin, dans la scène pré-citée : « Fait-on le procès de Madame de Beauvoir… ? » Nous sommes onze ans après la parution, accompagnée d’articles à charge (cf. Ingrid Galster,˝Le Deuxième Sexe” de Simone de Beauvoir, Presses de l’Université Paris- Sorbonne, 2004), du Deuxième Sexe (1949). Ne s’agirait-il pas, pour Clouzot et ses scénaristes, de montrer que Beauvoir l’athée, la femme de gauche, la non-mariée, la sans enfants, est toujours scandaleuse pour les bien-pensants, les bourgeois·es catholiques dont elle est issue ? Ce ne sont pas tant Les Mandarins qui seraient visés, mais plutôt Le Deuxième Sexe, sa liberté financière et sexuelle réclamées par Beauvoir pour toutes les femmes. Et ses analyses du patriarcat, plutôt ici celui de la bourgeoisie française, parisienne et provinciale.

Rappelons également que Beauvoir rapporte dans ses mémoires son effarement face aux bourgeois·es de Rouen, quand elle y était professeure de philosophie, de 1932 à 1936. Elle y avait retrouvé la même petite société, grouillant de préjugés, pieusement hypocrite, que celle de sa famille (voir La Force de l’âge, publiée en 1960). Entre la ville de Rennes de Dominique Marceau et le Rouen de Simone de Beauvoir, il n’y a que quelques lettres, un département à changer… et trois cents kilomètres de distance à parcourir.

De même, dans le volume précédent, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), Beauvoir fait le procès de cette même bourgeoisie parisienne et provinciale : celle de sa famille paternelle, du Limousin, celle de son amie Élisabeth Lacoin, dite Zaza, des Landes. Mais rien ne prouve que Beauvor ait parlé de tout cela aux Clouzot, ni que Clouzot et ses scénaristes se soient inspirés des Mémoires d’une jeune fille rangée.

Par contre, elles et ils utilisent la réputation sulfureuse de Beauvoir, chez celles et ceux qui ne sont pas sorti·es du pétainisme et du pire des années 1930, pour montrer leur hypocrisie. Elles et ils montrent également, en ce début de film et du procès de Dominique, son côté innocent, puisque la description érotique des Mandarins pré-citée ne l’a pas marquée, ni le reste du roman. Dominique n’est pas une intellectuelle, ce qui rejoint ce que Beauvoir analyse de la persona de Bardot (Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome », The New English Library, 1960, p. 52).

Dans ce moment de La Vérité, il y a donc un mélange de Bardot, de Dominique et de Beauvoir, soit trois femmes libres, qui luttent contre les bien-pensants de leur milieu et contre le poids des gens âgés, qui ne comprennent pas leur soif de liberté (Beauvoir aussi, en son temps). Bardot et Beauvoir ont survécu, Dominique y laisse sa vie.

Non à l’hypocrisie, oui à la liberté en tout consentement !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Beauvoir chez Bardot », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30734

 

Affiche Simone de Beauvoir-Parcours d’une intellectuelle VADMC

Simone de Beauvoir, parcours d’une intellectuelle – Une enfance modèle – 1908-1918

Simone de Beauvoir est la fille de Georges de Beauvoir, rentier, et de Françoise Brasseur, grande bourgeoise. Elle naît dans le sixième arrondissement parisien le 9 janvier 1908. Ses parents sont ravis.

L’arrivée de sa sœur Henriette (qui deviendra peintre sous le nom d’Hélène de Beauvoir) deux années plus tard est moins bien accueillie : les parents espéraient un fils et Simone est jalouse du bébé, qui capte l’attention de sa mère.

Les deux fillettes s’entendent finalement très bien. Simone joue le rôle d’instructrice de « Poupette » dans tous les domaines. Elles aiment passer leurs étés avec leurs parents en Limousin, dans les deux propriétés du côté paternel, La Grillère et Meyrignac.

Simone s’enchante des plantes, des arbres, des prairies qu’elle découvre, toujours accompagnée de sa sœur, de son cousin Jacques, de sa cousine Madeleine ou de sa famille.

Elle aime également faire ses devoirs de vacances, qui deviennent peu à peu des histoires qu’elle écrit elle-même. La guerre de 14 ne la laisse pas indifférente, ses jeux et ses lectures sont chauvines. Cependant, une fois son père muté à l’arrière, elle se laisser à nouveau couler dans la douceur des jours.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, parcours d’une intellectuelle – Une enfance modèle – 1908-1918 », Voyages autour de mon cerveau, juin 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/25695

 

Tout en rouge Jane Eyre Simone de Beauvoir VADMC.001

Tout en rouge : Jane Eyre, Simone de Beauvoir 

Il est toujours délicat de tracer un parallèle et d’établir des similarités entre un personnage de fiction et une personne ayant réellement vécu. Cependant, lorsque la personne écrit ses mémoires, l’écriture de son récit est forcément orienté par ce qu’elle souhaite signifier à son lectorat, tout comme dans la fiction, comme nous l’avons noté dans un article précédent. Dans les Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), Simone de Beauvoir raconte son enfance et son adolescence, ponctuées de crises de colère et de révolte contre la mort. Beauvoir symbolise cette crise existentielle par une scène canonique (Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 2018, p. 127) :

Un après-midi, à Paris, je réalisai que j’étais condamnée à mort. Il n’y avait personne que moi dans l’appartement et je ne refrénai pas mon désespoir ; j’ai crié, j’ai griffé la moquette rouge. Et quand je me relevai, hébétée, je me demandai : « Comment les autres gens font-ils ? Comment ferai-je ? » Il me semblait impossible de vivre toute ma vie le cœur tordu par l’horreur. Quand l’échéance s’approche, me disais-je, quand on a déjà trente ans, quarante ans et qu’on pense : « C’est pour demain », comment le supporte-t-on ? Plus que la mort elle-même je redoutais cette épouvante qui bientôt serait mon lot, et pour toujours.

L’adolescente de dix ans vient de perdre la foi, dans une autre scène canonique, dans la propriété grand-paternelle de Meyrignac, en Limousin (Idem, p. 126), après une autre scène, plus ancienne, toujours à Meyrignac (Idem, p. 44). Dans tous les cas, elle est seule face à elle-même, sans pouvoir exsuder sa terreur du néant. Autant la partie champêtre est calme et belle, autant la partie parisienne frappe par sa violence. Notons en passant l’âgisme dont Beauvoir est imprégnée. Selon elle, l’âge adulte est égal à la vieillesse, donc à la mort. Certes, si l’âge des décès était plus avancé qu’aujourd’hui, il n’empêche que trente ou quarante ans n’a rien de comparable à cent ans. L’adolescente a encore ses grands-parents, qui ont une soixantaine d’années, et ses parents, qui ont, justement, entre trente et quarante ans. Par conséquent, sa révolte contre la mort est également un refus, déjà exprimé, de grandir (Idem, p. 5-6).

Dans l’autobiographie fictionnelle de la préceptrice Jane Eyre (Charlotte Brontë, 1847), une scène de son enfance brimée contraint Jane à affronter l’idée de la mort (Charlotte Brontë, Jane Eyre, London, Bantam Books, 1981, p. 7, 8, 9-10, 11) :

The red-room was a square chamber (…) This room was chill, because it seldom had a fire; it was silent, because remote from the nursery and kitchen; solemn, because it was known to be so seldom entered. (…) Mr. Reed had been dead nine years: it was in this chamber he breathed his last; here he lay in state; hence his coffin was borne by the undertaker’s men; and, since that day, a sense of dreary consecration had guarded it from frequent intrusion. (…) I grew by degrees cold as a stone, and then my courage sank. My habitual mood of humiliation, self-doubt, forlorn depression, fell damp on the embers of my decaying ire. All said I was wicked, and perhaps I might be so; what thought had I been but just conceiving of starving myself to death? That certainly was a crime: and was I fit to die? (…) My heart beat thick, my head grew hot; a sound filled my ears, which I deemed the rushing of wings; something seemed near me; I was oppressed, suffocated: endurance broke down; I rushed to the door and shook the lock in desperate effort.

C’est-à-dire (traduction de Raymond Las Vergnas. Charlotte Brontë, Jane Eyre, Paris, Le Livre de Poche, 1992, p. 26-27, 29-30, 31) :

La chambre rouge était une chambre de réserve (…). Cette chambre était froide, parce qu’on y faisait rarement du feu ; elle était silencieuse, par suite de son éloignement de la nursery et des cuisines ; solennelle, parce qu’au su de tous on y entrait presque jamais. (…) Il y avait neuf ans que Mr. Reed était mort ; c’était dans cette chambre qu’il avait rendu le dernier soupir, qu’il avait été exposé en garde apparat ; c’est de là que son cercueil avait été emporté par les employés des pompes funèbres ; et depuis ce jour-là, le sentiment d’une sorte de consécration lugubre l’avait préservée de fréquentes intrusions. (…) je devins peu à peu froide comme une pierre, mon courage m’abandonna. Mon habituelle disposition d’esprit à m’humilier, à douter de moi-même, à être déprimée jusqu’à désespérer, tomba comme quelque chose d’humide sur les cadres ardentes de ma colère qui diminuait. Tout le monde disait que j’étais mauvaise ; je l’étais peut-être, en effet.  N’avais-je pas eu, un instant auparavant, la pensée de me laisser mourir de faim ? Sans aucun doute cela était un crime ; étais-je, d’ailleurs, prête à mourir ? (…) Mon cœur se mit à battre très vite, ma tête devint brûlante, un son, que je pris pour un bruissement d’ailes, emplit mes oreilles, j’eus l’impression que quelque chose était près de moi, j’étais oppressée, je suffoquais, mon endurance céda, je me précipitai à la porte et secouai la serrure d’un effort désespéré.

L’enfant fait ici une expérience traumatisante. Suite à une crise de colère, elle-même consécutive à des coups reçus de son cousin John Reed, Jane est enfermée dans une chambre où rôde encore le souffle de la mort. Elle doit faire face, seule, sans lumière un jour de pluie hivernale, au souvenir du décès de son oncle, seul aèrent qui l’ait jamais aimée. Ses réflexions profondes sur son sort l’amènent à un état d’exaltation poussée. Ce qui la conduit à éprouver une forte angoisse existentielle et à se jeter contre la porte de sa geôle, fermée à clef, afin d’être délivrée, spatialement et psychologiquement.

Tant Simone que Jane éprouvent la peur de la mort, à des âges similaires. Petites filles sensibles, elles réagissent avec force à ce choc existentiel, qui les marquent à jamais, sur fond rouge. Dans ce contexte, on peut avancer que cette couleur vive symbolise le sang qui s’écoule, même sans mètre en doute la véracité des souvenirs de Beauvoir et le réalisme du décor de la demeure où se trouve Jane Eyre.

Ainsi, tant le personnage que la personne fondent leur sens de la mort à partir d’une expérience forte, ressortant d’autant mieux sur le rouge. Simone tentera d’exorciser cette angoisse de sa mortalité par l’écriture et par le voyage (voir les travaux du professeur Éric Levéel, notamment sa thèse1, et les nôtres), ainsi que par l’écriture d’un roman philosophique d’aventures, Tous les hommes sont mortels (1947).  Jane, quant à elle, va être confrontée à une épidémie de typhus dans la pension où elle a été placée, puis, après quelques années de répit, manquer mourir de faim et de froid au bord d’un fossé, lorsqu’elle fuira un mariage d’amour, mais mariage bigame. Tout finit bien cependant pour nos deux héroïnes : Beauvoir devient une écrivaine célèbre, avec un compagnon principal au long cours, l’auteur Jean-Paul Sartre ; Jane Eyre retrouve l’amour, cette fois sanctifié par un mariage en bonne et due forme, et s’épanouit auprès de son bien-aimé.

1  Eric Levéel, Simone de Beauvoir : l’invitation aux voyages. Une étude biographique et littéraire, sous la direction du Professeur Serge D. Ménager, et de Mesdames Carole M. Beckett, et Vanessa M. Everson, Université du Natal (Pietermaritzburg), 2003.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Tout en rouge : Jane Eyre, Simone de Beauvoir », Voyages autour de mon cerveau, mai 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/24843

Lettres d’amitié, S. de Beauvoir, É. Lacoin, M. Merleau-Ponty : enthousiasme, réflexion, jeunesse

Trois ami·es, un pivot dans ces Lettres d’amitié (Gallimard, 2023) : Maurice Merleau-Ponty, Élisabeth Lacoin, Simone de Beauvoir. Cette dernière fait le lien entre son inséparable (leur signature favorite) Élisabeth dite Zaza, rencontrée sur les bancs du Cours Desir à l’âge de dix ans, et le distingué étudiant en philosophie Maurice, troisième au concours général de la Sorbonne, derrière Simone Weil et elle-même (voir les Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958). Élisabeth et Maurice tombent amoureux à la fin du printemps 1929, après avoir été présentés l’un à l’autre par Simone.

La correspondance réunie ici couvre la période 1920-1959, soit presque quarante ans. Quatre décennies marquées par une guerre mondiale, l’ascension vers la gloire pour Simone et Maurice, devenus écrivains, journalistes et philosophes reconnus, et le décès de Zaza en novembre 1929 d’une encéphalite aiguë. Entre-temps, les trois jeunes gens ont correspondu régulièrement, se répondant d’un jour à l’autre, les services postaux de la première moitié du vingtième siècle fonctionnant parfaitement, à l’image des mails et textos du vingt-et-unième siècle.

La richesse des échanges amicaux, soit entre Simone et Élisabeth, soit entre Maurice et Simone, est frappante : combien ces jeunes gens manient bien la langue française, la drôlerie, la courtoisie envers les aîné·es, et la pensée.

Nous assistons, côté Zaza-Simone, à la vie familiale, aux anecdotes sur le temps, à la vie aux champs (le Limousin de Beauvoir) et à la vigne (les Landes et le pays basque de Zaza), aux intermittences du cœur, aux réflexions sur l’existence, aux lectures, et aux cancans du Cours Desir. Ces demoiselles de bonne famille aiment bien commenter les notes obtenues par leurs camarades – toutes des filles en ces temps de non-mixité, le classement, leur joie ou leur tristesse devant telle ou telle réussite ou échec. En toute charité chrétienne, bien entendu…

Côté Maurice-Simone, les échanges creusent l’âme et l’esprit de chacun·e. Deux apprentis philosophes tâtonnent, (se) cherchent, essaient des analyses, des idées, se répondent, s’interrogent, doutent de ce qu’ils sont et de ce qu’ils veulent. Comme avec Zaza, Simone de Beauvoir ouvre son cœur. Et tous deux s’envoient des textos… des pneumatiques, pour se donner rendez-vous ici ou là dans Paris. Comme une impression d’être aujourd’hui dans les années trente. Les échanges se font franchement lacrymaux fin 1929, lors du décès de Zaza, qui les frappe tous deux en plein cœur. Leurs échanges amicaux continuent, en pointillé, faits, entre autres, de récits de voyage (Beauvoir) et de demande de lectures (Merleau-Ponty), avant la grande explication de Maurice suite à la parution des Mémoires d’une jeune fille rangée en 1958, où Beauvoir trace un portrait à charge de son ancien collègue des Temps modernes (revue fondée par Sartre et elle en 1945). La colère de Simone contre la mort de Zaza est toujours vivace. Elle l’attribue à des causes psychosomatiques, soit les pressions exercées par sa famille pour que Merleau-Ponty demande sa main, ainsi que les fortes réticences de Maurice à ce sujet, car pas assez mature pour entrer dans le mariage ses études à peine terminées, comme il le reconnaît volontiers dans sa dernière lettre à sa pire amie Beauvoir, « une des très rares personnes que je ne discute jamais en moi-même » (p. 445). Messieurs, la reine !

Reine Simone qui a tracé un portrait inoubliable de Zaza dans ses Mémoires… et qui nous a donné envie de connaître plus les différents personnages qu’elle a créés à partir de son vécu auprès d’eux. C’est chose faite, notamment avec ce volume d’amitiés juvéniles. Alors, lisons…

Voir aussi notre exposition Élisabeth Lacoin. Les traces vivantes du Chatfoin : https://vadmc.hypotheses.org/3873

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Lettres d’amitié, S. de Beauvoir, É. Lacoin, M. Merleau-Ponty : enthousiasme, réflexion, jeunesse », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/11988

Simone de Beauvoir, dévorer le monde

Article initialement publié dans Le Castor Magazine en 2014.

Simone de Beauvoir s’est déplacée tant par terre que par mer et dans le ciel, de Paris à Pékin, en passant par Rome, Ismaïlia, Quimper, Stockholm, les Cyclades, Marseille, New York, Tokyo, Rouen, Prague, Bamako, Hambourg, Erivan, Manaus, La Havane, Detroit, Castres, Tarquinia, Davos, Mostar… de sa naissance en janvier 1908 à son décès en avril 1986. Ça veut dire quoi, pour Beauvoir, être une femme qui voyage, puis une écrivaine voyageuse ?

Apprendre le monde, étape 1

Tout d’abord, il s’agit de mettre des mots sur les choses de la nature. Son grand-papa du côté maternel l’y aide : “Il me disait le nom des arbres, des fleurs et des oiseaux.” Pour s’approprier le monde, rien de tel que les mots. Dans son sixième arrondissement parisien, elle passe de longues heures penchée sur les images du monde : “Je m’enchantais aussi des planches de mon atlas. Je m’émouvais de la solitude des îles, de la hardiesse des caps, de la fragilité de cette langue de terre qui rattache les presqu’îles au continent (…).” Les représentations de la planète suscitent autant son intérêt que les mots et que l’immersion dans l’herbe ou dans le sable du jardin du Luxembourg. Et gare à qui ose l’empêcher de profiter jusqu’au bout de ses plaisirs  ! Simone griffe, mord, hurle et grince des dents  : “Je hurlais si fort, pendant longtemps, qu’au Luxembourg on me prit quelquefois pour une enfant martyre. “Pauvre petite !” dit une dame en me tendant un bonbon. Je la remerciai d’un coup de pied.” Puisqu’on vous dit qu’il ne faut pas la contrarier cette petite fille modèle !

Pendant son enfance et son adolescence, son univers reste immuable, concentré sur quelques arrondissements : le sixième et le quatorzième, lieux d’habitation successifs, le septième, où se trouve son école pieuse et quelques parcs. Et les deux maisons familiales dans le Limousin, Meyrignac côté maternel et La Grillère côté paternel. L’évasion provient ensuite de lectures choisies et censurées par sa mère, mais qui lui montre d’autres pays, d’autres lieux  : la Russie avec Le Général Dourakine, quatre des cinq continents avec Les Cinq sous de Lavarède, l’Inde coloniale avec La Maison à vapeur de Jules Verne, puis la découverte des mœurs nord-américaines avec Les Quatre Filles du docteur March, entre autres. Beauvoir s’identifie à Jo “l’intellectuelle“, qui comme elle a en horreur “la couture et le ménage” mais a “l’amour des livres“. Pour voyager, foin de l’aiguille et du torchon, mais vive les livres !

L’expérience pratique vient peu à peu, à la fin de l’adolescence, mais de manière désordonnée. Il y a les séjours en Limousin, il y a aussi la découverte de Paris. Initiée par son cousin Jacques Champigneulle aux bars parisiens et à l’alcool, Simone s’amuse à se faire passer pour une prostituée, ce qui lui vaut une remarque cinglante d’un “homme au nez crochu qui écrivait des romans-feuilletons” : “Vous êtes une petite bourgeoise qui veut jouer à la bohème“. Beauvoir expérimente une manière de voyager qui va devenir la sienne pendant sa jeunesse, c’est-à-dire qu’elle ne refuse aucune expérience, même dangereuse, et qu’elle fréquente les endroits mal-famés. Elle reconnaît dans les Mémoires d’une jeune fille rangée (HEM) qu’elle a échappée à plusieurs agressions.

En 1929, après son succès à l’agrégation de philosophie – à la deuxième place, après Sartre – elle se libère de sa famille et part à la conquête du monde.

Apprendre le monde, étape 2

C’est d’abord une conquête limitée par ses maigres moyens financiers de jeune professeure : Italie, Espagne, Maroc espagnol et français, Grèce.

Le plus important est de rattraper le temps perdu : pas un arbre, pas un musée, pas une crique, pas un bar ne lui échappera désormais. Comme rien dans son éducation ne l’a encouragée à se soucier de la politique, elle l’ignore. Il est vrai qu’à cette époque les filles et les femmes sont écartées de la vie politique puisqu’elles n’ont pas le droit de vote. cependant les années trente voient un engagement massif des femmes dans la vie publique : Simone Weil, Andrée Viollis, par exemple. Mais Beauvoir préfère ne pas se soucier du sort des autres. Elle s’indigne qu’il y ait une ville indigène et une ville européenne quand elle se rend au Maroc avec Sartre à l’été 1932, mais elle reste passive. C’est avec l’Occupation qu’elle va se politiser, puis s’engager concrètement après la Libération, notamment en signant le Manifeste des 121 en 1961. Sa renommée grandissante de romancière, de philosophe, de journaliste, d’essayiste et, soyons honnêtes, de “compagne de Sartre”, lui vaut d’être invitée aux quatre coins du monde. Elle est reçue par ses confrères et consoeurs écrivain-e-s, mais aussi par les chefs d’États et les ministres. Elle raconte ses conversations avec Tito, Nasser, Khrouchtchev, Castro, Che Guevara, ainsi que les tournées officielles auxquelles elle est soumise. Pour autant, elle ne se laisse pas prendre à l’encens d’une notoriété quasi planétaire.

Ce qui est primordial pour Beauvoir est de happer le monde, de le dévorer par tous les pores de sa peau, de le parcourir à la force de ses jarrets avant de le transformer en romans, essais, pièce de théâtre et autobiographie. Accidents de vélo et d’auto, tentatives de viol, vols, rien n’arrête sa volonté de dévorer le monde, de le faire sien encore et encore.

Un calligramme en mouvement

Ce n’est pas une personne aux contours flous que le lecteur entrevoit, c’est un corps plein de vie qui est en marche, dont l’entrain connaît peu d’obstacles. Elle se tourne vers ce qu’elle peut saisir de manière tactile  : aliments, plantes, et, peu à peu, êtres humains hors du cercle de famille. Elle s’ouvre au monde, puis le retient en elle-même afin de l’offrir ultérieurement au lecteur. Elle saisit le monde de tout son être. Les cinq sens participent au plaisir d’exister, de sentir son souffle dans sa poitrine. Simone se meut au fil des pages. Le voyage ne la quitte jamais, car elle rapporte des objets et des vêtements de ses différentes explorations autour de la planète. Il s’agit également de garder de la distance par rapport aux évènements, de ne pas s’apitoyer sur son propre sort, et de ne pas laisser le lecteur chercher si les failles ne sont pas plus profondes qu’elles ne semblent l’être à première vue.

Simone gravit, étape par étape, le chemin qui l’amène à s’assumer comme un être indépendant et fort. Elle peut se permettre de choisir ses amis et ses amant(e)s, où et quand elle le désire. Bien entendu, son parcours n’est pas linéaire, il y a des ratés (les voyages dans Paris), de la souffrance (être ou non avec Sartre, avec Nelson Algren, son amant américain), mais ces revers font partie de l’apprentissage de soi-même.

Si elle se laisse périodiquement abattre par le malheur du monde et par son angoisse de la mort, son volontarisme reprend vite le dessus. Être un corps en mouvement, un corps qui jouit de chaque instant, c’est être un corps qui attire le monde à soi, donc un corps qui reste encore en vie, d’autant plus qu’il est écrit.

Elle est celle qui se déploie avec bonheur sous le doux soleil italien ou poitevin, celle enfin qui continue à lutter. Être Beauvoir, c’est se laisser emporter par le mouvement du monde, en être une partie intégrante, mais aussi se retrouver grâce au monde.

Voyager, c’est augmenter ainsi sa puissance d’exister.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, dévorer le monde », Voyages autour de mon cerveau, juin 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/5464