Archives par étiquette : Londres

Partir, revenir, pourquoi ? (25) Partir ou non à Rome : Le Canard à l’Orange VADMC

Partir, revenir, pourquoi ? (25) Partir ou non à Rome : Le Canard à l’Orange

Ou comment parvenir à séparer sa femme de son amant pour partir avec elle à Rome plutôt que de la laisser s’y rendre avec lui. Il s’agit du Canard à l’orange, vaudeville français adapté par Marc-Gilbert Sauvajon de la pièce The Secretary Bird de William Douglas-Home (1967). Hugh Preston (Michel Roux), présentateur humoristique à la BBC, est marié à Liz (Nadine Alari), femme au foyer tombée dans les rets de l’agent de change John Brownlow (Alain Lionel).

La mise en scène de Pierre Mondy et d’Alain Lionel, filmée en 1995 pour la télévision, joue notamment sur le contraste physique entre les quatre personnages principaux : Michel Roux, de taille moyenne et au physique enrobé, s’oppose ainsi à Alain Lionel, grand et mince. Côté femmes, Nadine Alari, brune, est de la même taille et de la même génération que Michel Roux, tandis que Rachel Genevin, qui incarne la secrétaire d’Hugh Preston, Patricia Forsythe, dite « Paty Pat », est elle aussi de taille moyenne, mais blonde et mince. Le dialogue entre Hugh et Liz indique que John a « onze ans de moins [que Hugh] » et « trois mois [de moins que Liz] ».

Ces quatre personnages, auxquels s’ajoute Madame Grey (Arlette Gilbert), la gouvernante des Preston, passent un week-end dans la maison familiale à déterminer qui sera avec qui le lundi matin, et vers quelle destination. Liz veut partir avec Brownlow en Italie. Rome apparaît comme la promesse d’une nouvelle vie, après ses voyages de la campagne vers Londres, sous couvert de rendez-vous de beauté, où elle retrouvait en fait John. Hugh veut garder sa femme chez eux à la campagne, sans passer par la case divorce, puis partir à Rome avec elle, avec les billets volés dans la poche de Brownlow. Patricia a son billet pour Florence, car, selon Hugh, elle est « mordue de la Renaissance italienne (…) elle compte pousser jusqu’à Rome » et elle a décidé d’y passer ses vacances. Nous retrouvons ici deux clichés viatiques : le voyage vers l’Italie comme terre des amoureux (John/Liz/Hugh). Ainsi que l’Italie comme terre de culture, avec le choix de Florence, qui incarne la ville du XIVe au XVIe siècle, figée dans son passé historique et artistique (Laurent le Magnifique, l’Arno, les Offices, le baptistère), et Rome, terre antique et terre baroque. Pour autant, Patricia est la seule à envisager le voyage pour lui-même, alors que Hugh, Liz et Brownlow font de l’Italie le décor d’un nouveau départ sentimental.

Autre ailleurs, mais qui ne sera jamais réalisé, à savoir le Kent, où John a une propriété de campagne. Hugh s’y invite pour après le mariage de Liz et de John : « Je vous aiderai à rentrer les foins. » L’imaginaire campagnard traditionnel surgit sous la pique humoristique de Hugh. Étant bien entendu que, au vu de leur statut social, ni John, ni Liz, ni Hugh ne vont avoir à effectuer ce genre de tâches. Le Kent rêvé par Hugh Preston appartient au même imaginaire que les campagnes chantées par les artistes urbains : un espace de simplicité retrouvée, débarrassé du travail réel de la terre. En promettant d’aider John à rentrer les foins, Hugh ne se convertit pas au monde paysan : il parodie une image bourgeoise de la ruralité. À la propriété du Kent s’ajoute celle de Montreux, qui complète le portrait social de John, homme habitué à multiplier les espaces de vie et les possibilités de déplacement.

Par contre, l’ailleurs réel est convoqué par Liz quand elle parle à Hugh de sa première rencontre avec John, à l’ambassade du Chili, à Londres. Le monde extérieur est déjà présent dans la maison avant même que Rome ne surgisse. Dans ce milieu international, Hugh était présent, mais il ne s’en souvient pas, car, selon Liz : « Tu étais tombé dans le whisky avant de passer à table et il n’avait pas eu le temps de sécher. » Les seules remémorations de Hugh concernent : 1) ses voisins de table : un Uruguayen à sa gauche et un Paraguayen à sa droite. Ou le contraire ; 2) sa dispute avec il ne sait plus qui au sujet du nombre de marches de la Tour Eiffel, avec une mauvaise foi partagée par son adversaire. Comment ne pas évoquer ici le Ninotchka (1939) d’Ernst Lubitsch ? L’envoyée soviétique (Greta Garbo) monte à pied au sommet de l’attraction touristique parisienne majeure, au désespoir de son soupirant, le comte Léon d’Agout (Melvyn Douglas). Ninotchka veut vérifier par elle-même le nombre de marches de la Tour.

Les autres voyages réellement effectués sont, tout d’abord, ceux des « voyages de noces » de Liz et Hugh depuis leur mariage, une fois par an, dont un en Norvège et un en Écosse. Leur voyage à Rome avec les billets de John en fera partie. Cette fois, cap au Sud !

Il y a également les trajets gare-voiture-gare-voiture de Patricia au cours du week-end, lors de son arrivée chez les Preston, puis à son départ. À chaque fois, c’est John qui conduit la voiture, celle avec laquelle il est venu de Londres. Rien que de très ordinaire et de tout à fait logique. Il n’empêche que, narrativement et scénographiquement parlant, ces actions rapprochent John de Patricia. Comme le conclut philosophiquement Hugh, lorsqu’il constate à la fin de la pièce, pour rassurer Liz sur l’étendue du chagrin de John, que Patricia et John sont finalement partis ensemble dans la voiture de John : « C’est la lutte éternelle du rail et de la route. »

Rappelons, clin d’œil au public français, la blague ferroviaire de Preston à Brownlow sur l’utilisation indue de sa brosse à dents par un voyageur, lors d’un trajet en train, en pleine nuit, « du côté de Laroche[-Migennes] ». Cette gare icaunaise se trouve, ô stupeur, sur le parcours Paris-Lyon-Marseille, soit celui qui peut se prolonger jusqu’en Italie. Notons pour l’anecdote que cette gare a également fait l’objet d’une chanson satirique, par l’humoriste Jean Raymond, en 1958, « Rien ne vaut novembre à Laroche-Migennes ». L’Italie rêvée par les personnages n’est pas seulement une construction sentimentale : elle s’inscrit aussi dans des circulations européennes réelles. Aujourd’hui, le voyage ferroviaire vers Rome rappelle que les portes françaises de l’Italie se situent davantage du côté méditerranéen que dans l’imaginaire parisien ou londonien.

Dernier déplacement, celui que nous nommerons « le coup du rossignol ». Hugh emmène sa secrétaire, Paty Pat/Patricia, dans le jardin, au motif de lui faire « écouter le rossignol », tout en citant quelques vers de Tennyson. Non seulement John n’a pas la référence culturelle, mais il ne rit pas quand Liz lui explique que le fameux rossignol est un enregistrement. Et que Hugh a, une fois, remplacé le rossignol enregistré par le cri d’un lion. Au-delà de l’effet comique d’illusion sonore, il peut introduire une forme de rivalité masculine, de parade. Comme le « canard à l’orange » du titre français, c’est un animal invisible. Ledit oiseau aquatique, offert en plat sophistiqué par Liz et Hugh à John et Patricia leurs invité·es, permet, par la lenteur de sa cuisson, des échanges supplémentaires entre les personnages. Le « canard à l’orange » est encore plus discret que son cousin français Pouic-Pouic (film de Jean Girault, 1963, d’après sa pièce Sans cérémonie, co-écrite avec Jacques Vilfrid, 1952).

Outre le rossignol, le lion et le canard, il y a l’agneau. Madame Grey compare Liz à cet animal considéré comme touchant et sans défense, dans un contexte français, au moins depuis la fable de La Fontaine « Le loup et l’agneau » (1668). Il faut toute la persuasion de Liz pour que Madame Grey passe d’un extrême à un autre. Elle arrête de considérer Liz comme une faible femme sans défense, victime d’un méchant homme trompant son épouse sous le toit conjugal, pour s’écrier, enthousiaste : « Mais c’est un saint, cet homme-là ! » Ce à quoi Liz répond, caustique : « Mademoiselle Forsythe a passé la nuit avec un saint. »

Liz tempère l’adhésion de Madame Grey au double standard dont Hugh bénéficie depuis longtemps : alors que ses propres écarts ont été absorbés par la vie conjugale, ceux de son épouse deviennent soudain une faute majeure. Et nécessitent l’écriture d’un scénario destiné à garder son épouse auprès de lui. Cette intrigue remet la norme patriarcale en place. Le faux constat d’adultère sous le toit conjugal imaginé par Hugh, avec l’adhésion de sa secrétaire, récompensée par une promotion, lui offre néanmoins la possibilité de rejouer une situation d’infidélité masculine socialement tolérée. À savoir, passer, consommée ou non, une nuit avec une jolie jeune femme.

Ce n’est pas un hasard si la pièce s’ouvre sur une partie d’échecs vespérale entre Hugh et Liz. Liz perd, face à son mari, « imbattable aux échecs ». Hugh est le maître du jeu conjugal, jusque dans sa succession d’infidélités. Hugh est un personnage de vaudeville, il manipule les situations pour éviter de perdre son épouse, tout en ayant lui-même longtemps profité d’une liberté n’envisageait pas pour son épouse.

À ce sujet, Patricia rappelle à John que Hugh est un vrai mari, car il trompe sa femme en pensant à elle, alors que John épouse ses maîtresses, en pensant à lui. Patricia, pourtant présentée comme la jeune femme susceptible de remplacer Liz, refuse finalement cette logique de substitution. Elle reconnaît à Hugh une forme d’attachement conjugal paradoxal, tout en percevant l’égoïsme de John, qui transforme ses relations en étapes de sa propre trajectoire. À la fin de la pièce, elle félicite même Liz, devant John, de ne pas partir avec lui : loin d’être la gagnante d’une compétition amoureuse, Patricia refuse d’en être le prix. Rappelons que Patricia déclare à John avoir des amants, en toute liberté, sans que le mariage constitue la récompense sociale attendue d’une relation amoureuse.

Si son voyage italien va véritablement passer par Rome et non plus uniquement par Florence, Patricia ne sera plus seulement une touriste amoureuse des siècles passés (ce qui n’a rien à voir avec sa différence d’âge importante avec John). Elle n’est pas non plus l’arriviste type : elle profite d’une occasion qui lui permet de vivre un voyage plus agréable qu’elle ne l’avait imaginé, avec un homme qui a environ vingt ans de plus qu’elle, et qui est célibataire. Dans cette nouvelle configuration, Patricia n’est pas une briseuse de ménage : elle ne s’insère pas dans un couple constitué, mais rencontre un homme dont la relation précédente est déjà remise en question. Le contraste entre Patricia et John n’est pas uniquement une différence de génération ou de physique, c’est une différence de rapport au récit amoureux. John construit un récit chevaleresque en épousant ses trois maîtresses successives, Liz étant la quatrième. Patricia profite de son indépendance financière et de sa liberté amoureuse pour vivre des vacances différentes de celles qu’elle avait prévues. Elle n’est jamais impressionnée par la richesse de John, dont témoigne notamment la boîte de caviar offerte à Liz et Hugh.

Ainsi, un couple désuni qui s’est retrouvé en toute lucidité partira à Rome pour continuer son mariage, tandis que deux autres êtres se réunissent dans un pays qu’ils apprécient.

On part avec eux ?

Image de couverture : Canva.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Partir, revenir, pourquoi ? (25) Partir ou non à Rome : Le Canard à l’Orange », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31701

Pas fraternel 4 La Dernière Énigme VADMC.001

Pas fraternel (4) : La Dernière Énigme

C’est vraiment chic de se retrouver sur le sol natal après toutes ces belles années en Nouvelle-Zélande. Et ce, à tout jamais. Il ne reste plus qu’à trouver une maison où vivre avec Gilles. Gwenda est toute contente de l’avoir trouvée, leur demeure familiale, dans la campagne anglaise. Mais, comme nous sommes dans un roman policier, La Dernière Énigme (Agatha Christie, Sleeping Murder: Miss Marple’s Last Case, 1940/1976), ladite maison est étrange et le court séjour à Londres de Gwenda n’arrange rien.

Car Gwenda connaît cette maison. Sans savoir qu’elle la connaît. Elle sait où se trouvait une porte qui a été condamnée, quel papier peint recouvrait autrefois un mur, et se souvient progressivement d’un escalier et d’un cadavre. À Londres, une représentation de La Duchesse d’Amalfi (John Webster, The Duchess of Malfi, 1614), dont Christie ne nous donne le titre qu’à la fin du roman, fait brutalement ressurgir une phrase entendue autrefois et la vision d’une femme morte au pied de l’escalier. Jolie mise en abyme théâtrale d’un meurtre enfoui dans la mémoire. Seul subsiste un prénom : Helen.

Heureusement pour Gwenda, la détective Miss Marple va dénouer les fils de cette vieille affaire familiale. La Dernière Énigme appartient ainsi à une catégorie relativement rare chez Christie : le cold case, l’enquête sur un crime ancien, comme dans Cinq Petits Cochons (Five Little Pigs, 1942) et, beaucoup plus tard, Une mémoire d’éléphant (Elephants Can Remember, 1972), deux enquêtes d’Hercule Poirot. Ici, il ne s’agit pas seulement de savoir qui a tué, mais de reconstituer des souvenirs déformés ou incomplets et de faire parler un passé que tout le monde croyait définitivement enterré.

Cette vieille affaire est basée sur l’inceste, mais elle fait également appel au gaslighting, cette technique de manipulation qui consiste à persuader une personne que ses perceptions, ses souvenirs ou son jugement sont faux, jusqu’à la faire douter de sa propre santé mentale. Christie décrit le mécanisme sans employer, bien entendu, notre vocabulaire actuel. Ici, la victime de cette technique patriarcale est aussi un homme.

Le criminel procède en différents temps. D’abord, continuer à être, en apparence, un bon frère et un beau-frère admirable. Le docteur Kennedy dispose même d’un avantage supplémentaire : son statut de médecin lui confère autorité et respectabilité. Il peut parler des autres, de leur santé physique ou mentale, et être cru.

Puis, il drogue progressivement son beau-frère, le major Halliday, avant et après le meurtre d’Helen, jusqu’à le persuader qu’il a lui-même tué son épouse, Helen, la sœur de Kennedy. Halliday finit par demander son internement. Kennedy continue alors à le droguer, et le major se suicide, convaincu d’être un meurtrier. Le docteur Kennedy ne se contente donc pas de dissimuler son propre crime : il fabrique un coupable.

Le procédé rappelle, avec des différences importantes, Cinq Petits Cochons. Caroline Crale, condamnée pour le meurtre de son mari Amyas, se laisse accuser parce qu’elle croit sa jeune sœur Angela coupable et qu’elle souhaite la protéger, comme une manière d’expier un geste violent qu’elle avait commis contre elle lorsqu’elles étaient plus jeunes. Dans La Dernière Énigme, le major Halliday ne décide pas lui-même de porter la culpabilité d’un autre : Kennedy construit méthodiquement sa conviction d’avoir tué Helen. Mais, dans les deux romans, Christie s’intéresse à une culpabilité qui ne correspond pas au crime commis, à la manière dont un être humain peut porter jusqu’au sacrifice la faute d’un autre.

Les deux romans se répondent également par leurs assassins. Dans Cinq Petits Cochons, Elsa Greer tue Amyas Crale lorsqu’elle comprend que l’homme dont elle est la maîtresse ne quittera pas sa femme pour elle. Pire encore, Caroline la plaint, elle, la jeune, la belle, la fringante, l’étincelante Elsa ! Sa jalousie, son orgueil et son incapacité à accepter le rejet la conduisent au meurtre. Et elle punit Caroline d’avoir osé la prendre en pitié, en la faisant accuser du meurtre d’Amyas. Dans La Dernière Énigme, le docteur Kennedy a enfoui son désir incestueux pour sa sœur Helen au plus profond de lui-même. Il préfère la tuer plutôt que d’accepter qu’elle lui échappe et vive avec un autre homme. Deux criminels très différents, mais deux personnages chez lesquels Christie fouille l’obsession, la possession et l’impossibilité d’accepter que l’être désiré puisse choisir sa propre vie.

Helen, elle, a compris depuis longtemps que quelque chose ne va pas (Agatha Christie, La Dernière Énigme, Paris, Le Masque, 1980, p. 245) : « Je crois que j’ai toujours eu peur de toi. » Elle le dit à son frère. Et Kennedy ne tue pas seulement Helen. Leonie, la nurse suisse, a vu quelque chose le soir du meurtre : elle doit disparaître. Elle meurt. Lorsque, des années plus tard, Gwenda et Gilles commencent à remuer le passé, Lily, ancienne femme de chambre, revient vers la demeure où elle travaillait et pense pouvoir apporter un témoignage. Elle est assassinée près de la gare.

Trois femmes : Helen, Leonie, Lily. Trois féminicides qui permettent au même homme de conserver son secret.

Kennedy brouille également les pistes en parlant de sa sœur selon des clichés sexistes. Helen serait une femme instable, légère, partie avec un homme. Or l’histoire des vêtements qu’elle aurait soi-disant emportés dans sa fuite ne tient pas : les habits laissés ou prétendument pris ne correspondent pas au comportement attendu d’une femme préparant réellement son départ. Le récit de la fuite d’Helen est une reconstruction masculine maladroite. Le meurtrier a inventé les gestes d’une femme qu’il ne comprend pas.

Il a surtout utilisé une position particulièrement commode : celle du frère protecteur. Plus Kennedy paraît respectable, attentionné et raisonnable, moins on songe à le soupçonner. Le frère qui devrait protéger est précisément celui dont Helen doit avoir peur. Difficile de faire plus « pas fraternel ».

Ce mécanisme du gaslighting n’est d’ailleurs pas isolé dans l’œuvre de Christie. Dans Le Major parlait trop (A Caribbean Mystery, 1964), autre enquête de Miss Marple, la manipulation psychologique et la fabrication de la folie féminine par un homme jouent également un rôle essentiel. Miss Marple, qui connaît trop bien la violence tapie derrière les apparences respectables, ne se laisse guère impressionner par les beaux discours et découvre le meurtrier.

Dans ce même roman, Christie fait dire à sa détective (Agatha Christie, Le Major parlait trop, Paris, Le Club des Masques, 1989, p. 9) :

Pourtant l’existence à la campagne était loin du tableau idyllique que son neveu et les ignorants de sa sorte imaginaient. (…) beaucoup d’histoires sentimentales légales ou illégales, viols, incestes, perversions de toutes sortes, quelques-unes même inconnues des austères et savants jeunes gens d’Oxford qui écrivent sur ce sujet.

Après avoir égratigné au passage le travail d’écrivain de romans noirs de son neveu, Miss Marple analyse avec finesse l’aveuglement de gens qui ne regardent que leurs livres, et non la réalité. Son analyse convient parfaitement à La Dernière Énigme. Derrière une jolie maison de la campagne anglaise, son jardin et la respectabilité des familles se cachent inceste, meurtre, manipulation et suicide provoqué.

Miss Marple a d’ailleurs une philosophie assez peu sentimentale de la confiance (Agatha Christie, La Dernière Énigme, op. cit., p. 248) :

Non (…), parce que vous croyiez ce qu’il vous racontait. Il est très dangereux de croire les gens. En ce qui me concerne, il y a bien des années que je ne donne plus dans ce travers.

Il ne suffit donc pas d’écouter ce que les gens disent d’eux-mêmes et des autres. Il faut confronter les récits, observer les actes, retrouver les témoins, et accepter que le frère admirable, le médecin respectable ou le proche serviable puisse être celui qui ment.

Et, comme souvent sur Voyages autour de mon cerveau, voyageons. Gwenda quitte l’Angleterre pour la Nouvelle-Zélande après le meurtre de sa belle-mère et juste avant l’internement de son père. Adulte et mariée, elle effectue le trajet inverse, de la Nouvelle-Zélande vers l’Angleterre, puis depuis Londres vers la campagne pour acheter une maison. Elle revient ensuite à Londres pour assister à la pièce de Webster qui provoque la remontée de ses souvenirs.

Pour Helen comme pour Leonie, le retour est associé à la mort. Helen voyage de la maison de son frère, en Inde, pour épouser William Fane, puis revient en Angleterre, où elle meurt. Leonie voyage de la Suisse vers l’Angleterre, puis repart. Elle meurt chez elle. Miss Marple quitte St Mary Mead pour Londres afin de voir son neveu Raymond, écrivain de romans policiers pleins de sang et de fureur, et son épouse Joan, peintre, puis se rend dans le village où habitent Gwenda et Gilles afin de les aider à résoudre le cold case. Lily, enfin, revient vers la demeure où elle travaillait autrefois et meurt près de la gare avant de pouvoir révéler ce qu’elle sait.

Les voyages ne sont donc pas nécessairement libérateurs. Certains personnages parcourent des milliers de kilomètres et sont rattrapés par le passé. Trois trajectoires féminines dessinent d’ailleurs un mouvement géographique similaire, mais aux issues opposées : Helen quitte l’Angleterre pour l’Inde, puis revient en Angleterre, où elle est assassinée ; Leonie quitte la Suisse pour l’Angleterre, puis regagne la Suisse, où elle meurt ; Gwenda, enfin, quitte enfant l’Angleterre pour la Nouvelle-Zélande avant de revenir, adulte, dans son pays natal.

Pour Helen et Leonie, le retour est ainsi associé à la mort. Pour Gwenda, au contraire, il permet la connaissance et la vie. Elle accomplit le même grand mouvement géographique en sens inverse : partie enfant d’Angleterre pour la Nouvelle-Zélande afin d’être éloignée du drame, elle revient adulte en Angleterre et peut enfin découvrir ce qui s’est réellement passé. Son retour n’est donc pas un enfermement dans le passé. Il permet d’en sortir.

Pour autant, la fin de La Dernière Énigme n’est pas extrêmement heureuse. Comment le serait-elle ? Helen, Leonie et Lily sont mortes. Le major Halliday s’est suicidé en se croyant meurtrier. Découvrir la vérité ne ressuscite personne.

Mais la fin est soulagée. Gwenda sait enfin ce qu’elle a vu lorsqu’elle était enfant. Son père n’était pas un assassin. Helen n’était pas la femme instable et volage décrite par son frère. Le véritable criminel est démasqué. La maison elle-même semble pouvoir être enfin aérée de l’horreur qui l’habitait.

Et surtout, une autre famille est en train de naître. Gwenda est enceinte, Gilles est auprès d’elle. Leur enfant pourra grandir dans cette maison où une famille avait autrefois été détruite, mais dont le crime et les mensonges ont enfin été mis au jour. Christie ne ressuscite pas les morts et ne répare pas miraculeusement le passé. Elle permet simplement aux vivants de reprendre leur place.

Après l’inceste, les féminicides, le gaslighting, la culpabilité fabriquée et les secrets de famille, une maison redevient une maison.

Non aux secrets, donc. Et vive les familles où l’on peut enfin vivre sans peur.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pas fraternel (4) : La Dernière Énigme », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33912

Partir, revenir, pourquoi ? (16) Ne pas revenir. Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates VADMC.001

Partir, revenir, pourquoi ? (16) Ne pas revenir. Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates

Pour l’une, Juliet, ne pas revenir est un soulagement. Pour l’autre, Elizabeth, c’est une tragédie. En cette année 1946, dans le roman Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates (Mary Ann Shafer et Annie Barrows, The Guernesey Literary and Potato Peel Pie Society, 2009), l’Angleterre et les îles anglo-normandes commencent à se remettre du choc de la Seconde Guerre mondiale. Juliet, journaliste anglaise, a écrit des articles humoristiques sur Londres pendant le conflit. Ses articles viennent d’être publiés en recueil et elle en fait la promotion dans les librairies du pays.

Trentenaire, célibataire, fille de fermier et de libraire, elle correspond avec son éditeur et ami d’enfance, Sidney, ainsi qu’avec Sophie, sœur de Sidney et amie d’enfance. Nous percevons ainsi le lent retour à la vie d’un pays qui a victorieusement résisté aux bombardements hitlériens et aux restrictions. Comme en France à la même époque, le gouvernement britannique maintient les tickets de rationnement. La nourriture est dure à trouver, tout comme les vêtements et les chaussures.

Heureusement, un milliardaire nord-américain, Markham, fait une cour assidue à Juliet, la comblant de bons repas, de bouquets (non comestibles, mais agréables à recevoir), de sorties au théâtre et au concert. Juliet a beau se méfier des intentions de Markham, qui est éditeur, elle profite sans vergogne des attentions de ce dernier, vêtue d’une nouvelle robe. Elle plonge dans une autre vie, différente de celle de la guerre, mais aussi de celle, plutôt retirée, qu’elle menait avant-guerre. Et de celle qu’elle expérimente lors de vacances studieuses à Guernesey.

C’est alors que, selon la formule consacrée, « le roman mérite son titre ». Titre ô combien intrigant, surtout en français, puisque la traductrice, Aline Azoulay, a choisi de couper la référence à Guernesey et à la fameuse tarte, le titre anglais étant The Guernesey Literary and Potato Peel Pie Society, soit, littéralement (et lourdement, traduction personnelle) : La Société littéraire de Guernesey et de la tarte aux épluchures de pomme de terre. Il est vrai que pour les Français·es cultivé·es, le nom de Guernesey fait référence à Victor Hugo, donc au dix-neuvième siècle et à un écrivain français, et non à ses habitant·es et à leur martyre pendant la Seconde Guerre mondiale, puisqu’elles et ils ont fait partie des populations occupées par les nazis.

Or donc, Juliet reçoit un beau matin la lettre d’un certain Dawsey, cultivateur, qui a acheté d’occasion un livre de Charles Lamb ayant autrefois appartenu à Juliet. Ou, de l’utilité de tamponner nommément ses livres… Leur duo par correspondance s’élargit rapidement à d’autres habitant·es de Guernesey : Amelia, Isola, Eben, Adelaide Addison (Miss), Clovis, John, Will, Clara, Micah. Tous et toutes lui parlent de la fondation du Cercle, de leur existence juste avant l’occupation allemande, pendant, et depuis la libération. Et d’Elizabeth, inventrice du Cercle et déportée on ne sait où.

Finalement, Juliet se rend sur place. Elle est en panne d’inspiration pour son prochain livre, en attendant d’écrire trois articles pour le Times. Elle est dévorée de curiosité par rapport à ses nouveaux et nouvelles ami·es. Elle est impatiente de connaître Elizabeth à son retour du camp de concentration. Elle est désireuse d’échapper à Markham, de plus en plus insistant sur leur futur mariage, dont il ne doute pas, malgré ses refus explicitement répétés.

Juliet s’installe donc à Guernesey, dans le cottage d’Elizabeth, tout en prenant soin de Kit, la fille d’Elizabeth et de Christian, un chirurgien nazi mort noyé. Christian, d’après Dawsey, n’était pas un fanatique, mais un médecin qui ne se préoccupait pas de politique, d’où son histoire d’amour avec Elizabeth. Elle raconte toutes ses découvertes et son quotidien à Sidney et Sophie. Tout comme Isola, qui se prend d’affection pour Sidney, venu rendre visite à Juliet et qui rend compte dudit séjour à sa sœur Sophie. Isola écrit donc à Sidney.

Et oui, bien sûr, Juliet finit par s’installer définitivement à Guernesey. Elle demande Dawsey en mariage, adopte légalement Kit, et devient propriétaire du cottage d’Elizabeth. Car celle-ci a laissé sa vie à Ravensbrück, victime de son bon cœur. Elizabeth n’a pas supporté une énième vexation d’une énième kapo à l’encontre d’une déportée. Elizabeth a donc été abattue. C’est Remy, une déportée française, qui raconte le tout par écrit au Cercle, avant de le leur dire en face-à-face, quand elle a suffisamment récupérée, au moins physiquement, des horreurs du camp. Elizabeth devient alors le personnage du futur livre de Juliet, figure sacrificielle de la guerre et de la déportation.

À un voyage positif, celui de Juliet vers l’accomplissement de son destin de femme et d’écrivaine, s’oppose le voyage négatif d’Elizabeth vers sa mort ignominieuse.

Tourner spatialement le dos à son passé, pourquoi pas, mais comment et dans quelles conditions ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Partir, revenir, pourquoi ? (16) Ne pas revenir. Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates », Voyages autour de mon cerveau, mai 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/24969

Partir, revenir, pourquoi ? (14) Faire des études malgré tout VADMC.001

Partir, revenir, pourquoi ? (14) Faire des études malgré tout ? : Le Beau Mariage, Backstage, Une éducation, Priscilla 

Cet article se situe dans la continuité de notre communication « De Colette à Jacqueline Cervon, école, femmes et émancipation », au colloque A Room of One’s Own : l’apprentissage au féminin, Université de Mulhouse, février 2018, édité dans les actes Frédérique Toudoire-Surlapierre, Alessandra Ballotti, Inkar Kuramayeva (dir.), A Room of One’s Own : l’apprentissage au féminin, Reims, Éditions et presses universitaires de Reims, pages 107-121. Notre corpus est aujourd’hui cinématographique : Le Beau Mariage (Éric Rohmer, 1982), Backstage (Emmanuelle Bercot, 2005), Une éducation (Lone Scherfig, An Education, 2009), Priscilla (Sofia Coppola, 2023).

Gagner soi-même son pain ne va pas de soi pour les femmes occidentales bourgeoises et petites-bourgeoises du vingtième siècle. Les avancées politiques et sociales, obtenues grâce aux nombreuses actions des mouvements féministes, sont régulièrement contrecarrées voire arrêtées, soit par des personnalités politiques réactionnaires, soit par des citoyen·nes désireuses et désireux que rien ne change dans leur quotidien étriqué et leur monde étroit. Certaines jeunes filles des classes sociales favorisées peuvent alors être tentées de ne pas faire d’études, quand elles y sont autorisées, et de rentrer dans le rang social. Le mariage apparaît alors comme un refuge idéalisé, et l’école/l’université comme inutiles. Mais est-ce vraiment le cas ?

Les trois films d’apprentissage choisis se caractérisent par la jeunesse de leurs héroïnes et leur appartenance à des classes sociales inférieures à celle des héros. Cependant, l’âge peu élevé des personnages féminins principaux ne peut constituer une caractéristique positive dans l’absolu, comme en témoigne le film d’Emmanuelle Bercot Backstage.

De nos jours, Lucie (Isild Le Besco), adolescente de classe populaire habitant dans un pavillon d’une province française non identifiée, avec sa mère (Edith Le Merdy) et son demi-frère en bas âge. Brusquement confrontée à sa chanteuse favorite, Lauren Waks (Emmanuelle Seigner), lors d’une émission de télé-réalité, Lucie arrive à s’introduire dans son intimité, dans le grand hôtel parisien où Lauren habite.

Plutôt que de profiter de cette occasion pour tracer sa route et sortir de son milieu, populaire et provincial, elle se laisse entraîner dans une descente aux enfers qui la reconduit, finalement, chez sa mère. Enceinte de l’ex-compagnon de Lauren, Daniel (Samuel Benchetrit), Lucie ne reprend pas sa scolarité après avoir accouché. Elle trouve cependant un travail d’employée dans sa ville natale, mais, chez sa mère, elle reste prostrée dans sa chambre recouverte de posters de Lauren, tandis que sa mère s’occupe de son bébé. La réalisatrice met en garde contre l’addiction aux fantasmes et contre la confusion entre personnalité publique, contenu des œuvres produites par cette personnalité, et personne réelle.

De souche populaire, Lucie n’a pas les outils intellectuels de mise à distance et de partage entre son admiration pour la chanteuse et ses chansons, et sa propre vie. Elle n’a aucune culture livresque, hormis celle apportée par l’école, à laquelle elle ne fait jamais allusion. Aucun livre chez sa mère, pas même de bibliothèque municipale, aucune affiche d’exposition, pas de disque hormis ceux de Lauren. Or, comme le déclare la Prix Nobel de littérature Annie Ernaux : « Je pense que, plus que l’argent, ce sont les acquisitions intellectuelles et culturelles qui font la transfuge de classe. » (Annie Ernaux, Rose-Marie Lagrave, Une conversation, Paris, Éditions de l’EHESS, 2023, p. 91). Livres et autres passeurs culturels permettraient l’émancipation, celle qui est empêchée par le manque financier.

Spécialistes du voyage, nous ne souscrivons cependant pas entièrement à l’affirmation d’Annie Ernaux, tant le manque d’espace restreint la liberté et l’indépendance humaine, particulièrement celle des femmes. Elles sont généralement éduquées à rester au foyer, même à la fin du vingtième siècle et au début du vingt-et-unième, même dans les pays occidentaux autoproclamés « évolués », qu’il s’agisse de la cuisine, du salon (où la mère de Lucie repasse) ou de la chambre (où Lucie passe son temps à rêver). Lorsque Lucie voyage, c’est pour s’enfermer dans l’hôtel où Lauren est en dépression et se drogue. Lucie ne découvre pas Paris ni ses lieux culturels, n’y cherche pas un autre travail que celui, très vague et soumis aux brimades, d’assistante de Lauren. Seule jeune fille parmi les adultes, Lucie est encore plus fragilisée qu’elle ne l’était chez elle, où elle ne semble n’avoir qu’une seule amie.

L’ailleurs sinon le voyage, les échanges multiples et variés sont absents de son quotidien, tout comme une conscience politique qui pourrait la pousser à se révolter contre le cercle vicieux qu’elle subit depuis toujours. Les chansons de Lauren ne l’aide pas à vivre, à rire, à pleurer, à imaginer, à s’en sortir, mais à plonger dans le mal-être et le refus du monde extérieur. Bercot montre le danger de l’irréalité (cf. ci-dessus) et, en filigrane, de la déscolarisation, qui bouche encore plus l’avenir personnel de Lucie.

C’est ce qui arrive aussi à Priscilla Beaulieu (Cailee Spaeny), qui, une fois distinguée par le chanteur de Rock’N’Roll Elvis Presley, néglige sa scolarité. Nous ne reviendrons pas sur les étapes de son existence avec le King, déjà analysées ici. Nous soulignerons simplement que l’espace est essentiel, tant pour Priscilla que pour Lucie, ainsi que pour Jenny (Carey Mulligan) dans Une éducation, et pour Sabine (Béatrice Romand) dans Le Beau Mariage. En effet, Priscilla est encagée dans le somptueux domaine de Presley, Graceland, alors qu’elle est encore scolarisée. Coupée de ses parents et de ses ami·es, elle prépare seule l’équivalent nord-américain du baccalauréat, qu’elle obtient en trichant.

Vivant dans les années 1960, elle est encouragée par la société, moins ses parents, qui voudraient qu’elle étudie, à remettre son sort entre les mains de son mari et à se fondre dans ses attentes à lui. C’est-à-dire à ne rien faire et à rester cachée, non par souci de discrétion, de droit à la vie privée et pour sa sécurité, pour la protéger des ragots de la presse et de fans prêt·es à tout pour vivre par procuration plutôt que leur propre existence, mais parce que Presley a construit sa persona sur son statut de célibataire à conquérir, encourageant ainsi lesdit·es fans, dans un cercle vicieux. Notons que c’est également ce qui est montré dans la biographie filmée Cloclo (Florent-Emilio Siri, 2011), d’abord pour l’épouse de Claude François, puis pour leurs deux fils, dont l’existence est d’abord et longuement cachée au grand public, uniquement afin que le chanteur conserve son image de séducteur célibataire. Chez Coppola, Priscilla finit par se rebeller, ce qui passe par des études, puis par le divorce. Elle quitte donc Graceland. L’acquisition de connaissances et de savoirs multiples s’ajoute à la liberté amoureuse et à l’indépendance spatiale et financière.

C’est ce qui arrive à Jenny à la fin d’Une éducation. Lycéenne dans le Londres petit-bourgeois morose de 1961, elle intègre ensuite Oxford, où elle s’épanouit. C’est une victoire sociale, genrée et personnelle, car elle a failli renoncer à ses études pour se marier. Heureusement, elle a découvert in extremis que son amant, David (Peter Sarsgaard), a déjà une épouse. Nous avons déjà signalé le manque de réactivité des parents de Jenny, se laissant impressionner par David, son bagout, son charme, et son appartenance à une classe sociale un peu plus élevée que la leur. Là où les parents de Priscilla, bourgeois, sont méfiants face à Elvis Presley, les parents de Jenny, petits-bourgeois, ne le sont pas face à David, qui se présente comme ex-étudiant en littérature faisant désormais des affaires.

Jenny, de son côté, s’ennuie trop dans son quotidien laborieux et sans surprises pour ne pas être attirée par David, un adulte, d’autant que son ami Graham (Matthew Beard) est trop timide et immature pour lui inspirer un quelconque sentiment. Sans oublier l’existence peu récompensée de ses enseignantes, toutes célibataires par obligation et non par choix, mal payées et enfermées dans un programme scolaire peu inspirant et peu en prise avec le monde moderne. David, lui, sort, voyage, voit du monde.

C’est justement cet élargissement de son univers qui fascine Jenny, en plus de l’attirance qu’elle éprouve pour David. Elle qui adore la France, l’existentialisme et les chansons de Juliette Gréco, découvre Paris grâce à lui, lors d’un week-end semi-clandestin. Légèreté française contre pesanteur anglaise, clichés du Paris romantique (Seine, Sacré-Cœur…), goût savoureux de l’interdit, nouveaux codes vestimentaires et perte de sa virginité… tout a été préparé par les différentes étapes de l’exploration du monde de David par Jenny, à Londres puis à la campagne. L’épisode parisien, quoique court, constitue l’apothéose de la transformation de Jenny en jeune femme, avant la retombée dans la réalité : David est un voleur, un homme marié, un père de famille qui n’en est pas à son coup d’essai de séduction réussie de jeunes filles. Ayant interrompu sa scolarité, elle ne peut pas revenir en arrière. Heureusement, une de ses enseignantes, Miss Stubbs (Olivia Williams), l’aide bénévolement à préparer son examen d’entrée à Oxford. Que Jenny réussit. C’est la conclusion heureuse de ce film, montrant Jenny à l’université, épanouie, dans son élément. Son travail a payé. Et elle sort avec un de ses camarades.

Le cas de Sabine du Beau Mariage est le plus complexe, dans un film peu agréable, où l’héroïne échappe finalement au destin anti-féministe qu’elle s’était tracé. Ses vicissitudes, conséquences directes de ses fantasmes matrimoniaux et de son acharnement à poursuivre un homme qui ne l’aime pas, sont peinantes pour le public, qui espère en même temps qu’elle échoue et continue ses études d’histoire de l’art. Cette position inconfortable dans laquelle nous plonge le cinéaste provoque notre malaise, tout en maintenant notre curiosité en alerte tout au long du film : Sabine parviendra-t-elle à ses fins ?

Notons tout d’abord que le projet farfelu et anti-féministe de Sabine, se marier avec le premier venu le plus rapidement possible et arrêter ses études, germe dans son esprit suite à une déception amoureuse. En effet, son amant, un peintre marié (Féodor Atkine), n’est pas aussi disponible qu’elle le souhaite. Elle rompt brusquement avec lui et proclame qu’elle va se marier jeune (cf. la même réplique de son personnage de Laura dans Éric Rohmer, Le Genou de Claire, 1970) et qu’elle décide de rencontrer quelqu’un (cf. son personnage de Magali dans Éric Rohmer, Conte d’automne, 1998, qui veut rencontrer quelqu’un, mais qui n’ose pas).

Outre ses propos explicitement anti-féministes et classistes, elle a un problème d’espace, comme d’autres héroïnes rohmériennes de la série des « comédies et proverbes », à savoir qu’elle n’est bien nulle part, ni à Paris dans son studio, ni au Mans ni chez sa mère. C’est la même valse-hésitation pour Louise (Pascale Ogier) dans Les Nuits de la pleine lune (1984) et pour Léa (Sophie Renoir, qui joue Lise, sœur cadette de Sabine dans Le Beau Mariage) dans L’Amie de mon ami (1987). Pour Sabine, se marier, c’est se poser dans un lieu unique, avec un homme à soi (et une batterie de cuisine à soi, sans doute).

Sabine fait de grands discours sur son envie d’être idolâtrée, de faire attendre l’homme qu’elle aime(ra) afin qu’il la désire et qu’il fasse sa demande. Avant tout chose, la bague au doigt ! En outre, elle attend de son futur mari qu’il l’entretienne et qu’il travaille à l’extérieur, afin qu’elle puisse être tranquille. Il devra donc être riche, soit d’une classe sociale plus élevée que la sienne, puisque Sabine ne veut faire aucun effort par elle-même, par exemple par des études puis par un métier, pour changer de classe sociale. Infantilement et égoïstement, elle veut tout recevoir sans rien, ou presque rien, donner. Enfin, si : un coup de tournevis dans une prise défaite chez son ex-compagnon Claude (Vincent Gauthier). Ce dernier fait partie des proches de Sabine qui tentent de lui faire entendre raison, soit en lui rappelant qu’elle vient de subir un choc amoureux en quittant Simon, soit en argumentant contre elle sur l’irréalisme et le dangereux passéisme de ses projets.

Son amie Clarisse (Arielle Dombasle) en fait partie. Elle lui présente tout de même un de ses cousins, Edmond (André Dussolier), un avocat, avec lequel elle, femme mariée, flirte un peu beaucoup. Est-ce pour cette raison qu’elle appuie lourdement sur la soi-disant connivence entre Edmond et Sabine, à peine les a-t-elle présentés l’un à l’autre, puis plus tard, allant jusqu’à parler du « coup de foudre » qu’elle aurait vu entre les deux ? C’est aussi ce qui se produit dans L’Ami de mon amie, Léa, en couple avec Fabien (Éric Viellard) mais secrètement amoureuse d’Alexandre (François-Éric Gendron), poussant son amie Blanche (Emmanuelle Chaulet) à s’attacher à Alexandre, qui ne l’aime pourtant pas.

C’est ce qui se produit déjà dans Le Beau Mariage, mais de manière beaucoup plus crue. Edmond est poli, agréable, fait bien la conversation, mais se dérobe tout au long du film, surtout physiquement, par ses refus : il ne veut pas venir voir la porcelaine de Jersey que Sabine lui a trouvé, alors qu’il les collectionne ; il ne veut pas voir Sabine quand elle lui téléphone de Paris pour le voir. Au restaurant, son langage corporel est éloquent : yeux qui ne regardent pas Sabine et corps en arrière, il est tout éloignement courtois. Hum… faut-il faire ici un lien entre l’amour courtois recherché par Sabine, avec le preux chevalier qui gagne in fine la main de sa dame, et le rôle de Gauvain tenu par Dussolier dans Perceval le Gallois de Rohmer en 1978 ? Gauvain qui défend  l’honneur des dames, mais ne se marie pas…

Lors de la fête d’anniversaire de Sabine, Edmond traîne en arrière dans l’escalier qui mène à la chambre de la jeune femme. Une fois dans la place, quand ils sont assis tous deux sur canapé, il refuse le baiser que lui donne Sabine, et il reste les coudes écartés. Finalement, il « oublie » le dessin d’adolescence que Sabine lui a offert. Après la fête, il ne la prend pas au téléphone. Lorsque Sabine se rend à son cabinet, il refuse d’abord de la recevoir dans son bureau, puis cède devant son insistance. Il se place alors derrière son bureau, ou perché sur un coin, ou dans un fauteuil face à Sabine, le corps en arrière.

Le discours qu’il lui tient est tout de raison, au grand dam des illusions fleuries d’oranger de Sabine : il ne l’aime pas, tout en étant un peu attiré par elle. Et, pour l’instant, il n’a pas envie de s’engager, tout entier dévoué à son travail. Sabine prend mal de voir détruit son magnifique « syndrome du Grand Meaulnes », sortant en trombe du bureau d’Edmond et de sa vie, au grand soulagement de celui-ci. Cette longue scène permet non seulement un retour salutaire à la réalité pour Sabine, mais également un retour à la réalité de 1982 : certes, le retour du bâton anti-féministe est là, après les victoires sociales et politiques des années soixante-dix. Mais non, le retour dans les années cinquante n’est pas si aisé, ni au Moyen Âge. Sabine passe ses nerfs sur Clarisse, puis prend le train. Et c’est dans cet entre-deux spatial qu’elle va s’assoir en face d’un homme bien habillé, à peine plus âgé qu’elle, et qu’ils finissent par se sourire, yeux dans les yeux. Tout est bien qui finit bien.

Excepté Lucie, c’est le cas pour les héroïnes que nous avons choisies. Leur appartenance à des classes sociales plutôt aisées, leur socle familial solide, l’amour de leurs parents, leurs amitiés, leur caractère affirmé, le développement de leur intelligence grâce à leur scolarité, la possibilité de faire des études et de choisir leur espace existentiel, qu’il s’agisse d’un lieu unique et stable (la nouvelle maison de Priscilla, Oxford pour Jenny), ou d’un lieu en mouvement (le train).

Le destin tragique de Lucie serre d’autant plus le cœur qu’on ne voit pas comment elle pourrait se sortir de son univers imaginaire ? À inciter d’autant plus les filles et les femmes à sortir de la maison et à faire des études.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Partir, revenir, pourquoi ? (14) Faire des études malgré tout ? Le Beau Mariage, Backstage, Une éducation, Priscilla », Voyages autour de mon cerveau, février 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/21619

 

Imiter Charlot VADMC

Imiter Charlot : Un Américain à Paris, Mary Poppins, Grease

Le vagabond créé et immortalisé par Charlie Chaplin a inspiré de nombreux avatars et de nombreux hommages, par exemple dans les comédies musicales. Nous en avons sélectionné trois, dans l’après-Seconde Guerre mondiale, avant et juste après le décès de son créateur en 1977. Dans ces trois longs-métrages, l’imitation de Charlot est faite par un homme pour amuser les autres personnages. Le mime est reconnaissable à son pantalon baissé, à sa démarché saccadée, à la petite moustache qu’il se fabrique, les doigts devant sa bouche, à la canne ou à son fac-similé.

Dans Un Américain à Paris (An American In Paris, Vincente Minelli, 1951), c’est l’ex-soldat nord-américain et peintre Jerry Mulligan (Gene Kelly) qui démontre sa faconde aux enfants français de Montmartre, où il habite. Il leur fait deviner ce qu’il dit en anglais et celui qu’il copie, donc Charlot.

Un Américain à Paris VADMC 1

©Tiphaine Martin

Filles et garçons le reconnaissent bien, puisque ses aventures avaient traversé l’océan avant-guerre. C’est une manière de se cultiver en riant.

Dans le Mary Poppins (Robert Stevenson, 1964) des studios Disney, le dessinateur des rues de Londres Bert (Dick Van Dyke) emmène Mary Poppins (Julie Andrews) et les deux enfants dont elle a la garde, dans un dessin animé. Bert se retrouve seul avec Mary. Après lui avoir offert un bouquet de fleurs bleues qui se transforment en papillons, il la conduit dans un estaminet en plein air. Afin de la séduire un peu plus, tout en restant dans les bornes du divertissent familial disneyien, il danse avec les pingouins-serveurs animés, tout comme Gene Kelly avait dansé avec la souris Jerry dans Escale à Hollywood (Anchors Aweigh, George Sidney, 1945).

Mary Poppins VADMC 3

©Tiphaine Martin

Cette parade humain-oiseaux marins a tout l’air d’une imitation de Charlot par son côté saccadé et burlesque.

Dans le final de Grease (Randal Kleiser, 1978), le réalisateur a fait la part belle aux groupes d’élèves du lycée où se déroule la majeure partie du film. Un élève, vêtu d’un pantalon clair et d’une chemise vert pomme, se détache de la ligne de danseurs et de danseuses pour occuper le centre de l’écran et imiter Charlot, doigt devant la bouche en petite moustache, démarche saccadée et pantalon un peu baissé.

Grease VAMDC 6

©Tiphaine Martin

Chaplin est toujours bien présent dans l’imaginaire collectif état-unien, malgré son exil forcé en Europe.

Trois films, trois hommages à revoir.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Imiter Charlot : Un Américain à Paris, Mary Poppins, Grease », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/14156