Archives par étiquette : Louis de Funès

Partir, revenir, pourquoi ? (24) Partir en voiture Pouic Pouic » VADMC

Partir, revenir, pourquoi ? (24) Partir en voiture Pouic Pouic

Quand le mariage d’amour est la conséquence d’une voiture et d’un téléphone, et non du poulet domestique qui donne son nom au film de Jean Girault, Pouic-Pouic (1963), nous ne pouvons que rire et nous interroger sur ces curieux cheminements matrimoniaux.

Ces deux objets, vecteurs de la modernité des années 1960, permettent la rencontre entre Patricia Monestier (Mireille Darc), jeune fille de la bourgeoisie parisienne, et Simon Guilbaud (Philippe Nicaud), jeune homme qui, depuis le matin, est employé de garage. Simon entre dans l’univers de Patricia grâce au cadeau d’Antoine Brévin (Guy Tréjean), riche industriel d’âge mûr, amoureux de Patricia. Antoine a successivement offert à Patricia : des fleurs, un collier de perles, un dogue, une voiture. L’animal est compté au rang des objets, dans la société française des années 1960.

Pour ce faire, il utilise son téléphone, ici ancêtre des commandes en ligne. Antoine et Simon ne se sont pas rencontrés, Antoine ayant uniquement échangé avec le patron de Simon. Cet épisode fondateur du trio amoureux montre que la toute-puissance financière d’Antoine se heurte à l’imprévu des sentiments. Patricia et Simon tombent amoureux, même si Patricia s’en défend jusqu’à la fin du film, tout comme Loretta Castorini (Cher), dans Éclair de lune (Norman Jewison, Moonstruck, 1987).

Antoine se refuse à entendre les refus répétés de Patricia face à ses cadeaux, quand il l’assomme de coups de fil pour s’assurer que ses cadeaux lui plaisent et insister pour qu’elle l’épouse. Autant que ses cadeaux, le téléphone est un moyen de pression sur Patricia.

Là où Antoine pose en harceleur type de tous les temps, Patricia représente la jeune fille moderne : elle tire sur des palets ; elle nage ; elle conduit ; elle fume ; elle boit un peu ; elle apparaît en bikini ; elle refuse un mariage arrangé. Tout cela dessine une héroïne moderne, jamais ridicule, toujours intelligente et énergique.

En outre, comme elle le rappelle à Antoine, elle n’a pas besoin d’argent, donc elle n’est pas en son pouvoir de ce côté-ci non plus. Elle lui remémore également que le coup de la crampe dans l’eau lui a « déjà coûté un maillot ». C’est-à-dire qu’Antoine a dévêtu Patricia lors d’une baignade, sous prétexte d’être pris de crampe. Juste retour de son karma de masculinité aquatique, il se retrouve coincé au milieu de la rivière de la propriété des Monestier. Accroché à la rame de la barque qu’il a fait dériver, il appelle au secours. Il est secouru, mais cela n’altère pas sa morgue.

Remarquons que presque tous les types d’homme sont ridiculisés, surtout quand ils sont riches. Antoine apparaît comme archaïque. Paul, le fils Monestier (Roger Dumas) fait ce qu’il peut pour aider son père Léonard (Louis de Funès) à fourguer la soi-disant concession vénézuélienne bourrée de pétrole à Antoine, mais sans succès et en prenant des crises de jalousie intempestives. Léonard est totalement dépassé, quoique en survoltage perpétuel. Simon improvise sans cesse.

Quant à Droopy… pardon, Charles (Christian Marin), le maître d’hôtel, il aide la famille Monestier autant qu’il le peut, mais en se faisant constamment rabrouer. Il s’agit d’ailleurs d’un ressort comique très intéressant, puisque le personnage qui paraît le plus passif est, peut-être, celui qui possède la plus grande maîtrise de la situation. Cela crée un contraste magnifique avec Antoine. Brévin possède tant le pouvoir économique que les moyens matériels et technologiques que la possibilité de commander. Mais il manque de lucidité.

Le personnage de Charles a beaucoup moins de prestige social, mais il a le sens de l’observation, le sang-froid et la capacité de détourner les dispositifs technologiques des autres. Ainsi, son intervention avec Lulu la téléphoniste, « qui n’a rien à [lui] refuser », est particulièrement révélatrice. Antoine pense que le téléphone est un outil à son service, fait pour, dans cette scène, joindre son homme d’affaires en tout lieu à toute heure, afin de vérifier si la concession vénézuélienne est une bonne affaire.

Charles comprend les règles humaines qui se cachent derrière l’appareil. Il sait qu’un réseau de relations vaut parfois plus qu’un portefeuille. En outre, il utilise le poste de radio pour faire croire à Brévin et aux Monestier que la concession : 1) existe vraiment ; 2) qu’elle regorge de pétrole. Seul souci, il ne met dans le coup que Paul, qui omet de prévenir son père. Paul, mal-aimé, espère ainsi avoir enfin l’estime, sinon l’affection, parentale.

Charles/Droopy rejoint d’ailleurs une grande tradition de comédie, du personnage modeste qui voit plus clair que les puissants, tel Sganarelle chez Molière. Ce n’est pas un hasard si Pouic-Pouic vient du boulevard, puisque Jean Girault adapte sa pièce Sans cérémonie (1952), co-écrite avec Jacques Vilfrid, qui est aussi au scénario et aux dialogues de Pouic-Pouic. L’adaptation filmée conserve peu de lieux, une temporalité courte, beaucoup de dialogues, un rythme trépidant, plus adapté, nous semble-t-il, aux années 1960 qu’aux années de la reconstruction (années 1950). Le voyage est alors paradoxal.

L’ailleurs existe énormément… mais presque personne ne part. Léonard et son épouse Cynthia (Jacqueline Maillan) reviennent de Paris dans leur maison de campagne au début du film. Simon arrive du garage en voiture, puis fait un aller-retour au village pour chercher ses affaires et s’installer chez le Monestier en qualité de gendre/de fils/de grand voyageur. Paul, soi-disant parti au Brésil, n’a pas dépassé les cabarets de Pigalle, où il a trouvé Palma Diamantino (Maria-Riosa Rodriguez), entraîneuse, qu’il ramène chez ses parents comme « fille d’un général [brésilien] ». Seul l’escroc Pedro Caselli (Daniel Ceccaldi) a peut-être voyagé au Venezuela, où il aurait acheté la concession. Notons qu’il se signale à l’attention de tous, à la Bourse de Paris, par son large chapeau blanc, tout droit sorti de l’opérette Le Chanteur de Mexico (Francis Lopez, 1951 ; film de Richard Pottier, 1956) ou d’Ignace (Roger Dumas, 1935 ; film de Pierre Colombier, 1937). Autre appel exotique, cette fois vestimentaire…

Dans Pouic-Pouic, le véritable départ est réservé à la toute fin, et c’est précisément ce qui lui confère une valeur symbolique. Au début du film, Antoine croit que tout s’achète. La voiture, offerte à Patricia, constitue un paradoxe : conçue pour la posséder, elle devient le moyen de son émancipation. Elle change plusieurs fois de statut : objet de luxe, signe de richesse, instrument de séduction, moyen de circulation, espace du couple amoureux, véhicule du départ final. Autrement dit, la même automobile passe de la possession à la liberté. Antoine offre un moyen de transport pour enfermer Patricia. La jeune fille l’utilise pour partir avec celui qu’elle a librement choisi. Rappelons que la propre voiture de Brévin lui sert à venir chez les Monestier, puis à en partir, cette fois accompagné de Palma Diamantino, qui a trouvé l’homme rêvé, et… de la concession, qui se révèle finalement vraie. Brévin n’a pas tout perdu, finalement.

Dans Pouic-Pouic, le voyage est souvent raconté plutôt que vécu. Les faux voyages incluent : Paul au Brésil, Simon au Venezuela (encore que…), la soi-disant Brésilienne Palma Diamantino. Tous sont des exotismes de fabrication. L’Amérique du Sud fonctionne comme un immense décor imaginaire. Les clichés accumulés par Simon servent autant à tromper Antoine qu’à faire rire le public. Pigalle, où Palma Diamantino est entraîneuse, produit un Brésil imaginaire, un ailleurs qui n’existe que dans la tête des personnages. Palma, par son accent, par ses robes courtes et très décolletés, par ses gestes exubérants, participe à la construction du personnage fictif, mais son rôle est surtout celui d’accessoire narratif de l’exotisme, contribuant à crédibiliser l’illusion pour les Monestier et le spectateur.

Simon, lui, est un véritable aventurier, contrairement à Antoine, qui consomme le voyage comme un objet. En effet, Antoine offre une voiture et possède un yacht. Il promet une croisière sur son yacht à Patricia, en croyant donc que l’argent peut acheter le dépaysement et les sentiments.

Simon se déplace réellement. Il improvise, s’adapte, invente des histoires. Même lorsqu’il participe à la mystification de Palma Diamantino, en échange que celle-ci fasse acheter le terrain vénézuélien à Antoine, il agit avec intelligence et discernement, et non pour impressionner par sa richesse. Simon incarne la liberté vécue, et c’est naturellement avec lui que Patricia fait son premier départ en voiture du film.

Rappelons que dans Certains l’aiment chaud (Billy Wilder, Some Like It Hot, 1959), le yacht du véritable milliardaire rapproche les amoureux malgré les mensonges. Dans Pouic-Pouic, le yacht est une promesse, un instrument de séduction qui échoue. La richesse ne garantit pas la réussite sentimentale. Au contraire, elle peut devenir l’instrument involontaire de la liberté des héroïnes et héros (la voiture). L’eau est véritablement un élément négatif, au contraire.

Pouic-Pouic s’inscrit ainsi dans une tradition française plus ancienne de l’étranger fabriqué. Depuis le Brésilien de La Vie parisienne (Jacques Offenbach, 1866/1873), l’Amérique du Sud est moins un lieu réel qu’un réservoir de fantasmes mondains. Dans les deux cas, la le Brésilien·ne est une invention destinée à produire un effet sur les autres. Le public rit des personnages qui prennent ces signes extérieurs pour une vérité. Chez Girault comme chez Offenbach, le voyage est d’abord une performance : il s’agit moins de parcourir un territoire que de jouer un rôle social. Palma Diamantino est un costume, un masque, tandis que Simon est le voyageur authentique.

Pouic-Pouic montre que ce qui circule — objets, discours, apparences — n’est pas toujours ce qui produit le véritable voyage. Seule la liberté choisie par Patricia, celle de se marier par amour, ce qui réduit tout de même sa liberté financière, juridique et sociale, concrétise un départ authentique. La voiture et le téléphone, initialement outils de possession et de contrôle, deviennent des instruments de libération et d’action choisie.

Parfois, partir commence simplement par reconnaître ce qui est réel et ce qui n’est qu’un costume social.

Couverture générée par intelligence artificielle.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « « Partir, revenir, pourquoi ? (24) Partir en voiture Pouic Pouic », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32027

« Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie I. » VADMC

Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie I.

Moi, je préférais le jaune, plus sérieux et plus calme que le violet. Qui était très sympa, très drôle par sa mauvaise foi. Mais je préférais le jaune.

Voir, aimer, retenir

Vous aurez tous et toutes reconnu la fameuse émission Les Badaboks, diffusée sur FR3 de la fin des années 1980 au début des années 1990. Ma mère, qui était aussi mon institutrice de maternelle, nous la diffusait à l’école, le jeudi après-midi. Dans cette émission, il y avait, outre les chamailleries du Jaune et du Violet, une mise en images soignée d’un album jeunesse, une émission de jardinage. Plus tard, une peluche de Maki a agrandi la famille des marionnettes. Et leur fameux « arrête de me dire arrête », à dire en fronçant le nez. Et leur parler « schtroumpf », à base de « bidulbuk », à décliner sous forme de nom, de verbe… et, à la fin, depuis leur toit en fer-blanc, les Badabok lançaient leur jeu, à savoir trouver l’énigme de la semaine. On pouvait leur envoyer notre réponse sur papier, d’autant que : « On adore les cartes postales. » Dont acte.

Dans mon quotidien d’enfant née en 1984, il y avait aussi, côté émission télé, chez ma meilleure amie de primaire, F., Le Club Dorothée. Certes, j’étais d’accord avec Télérama et Télérama Junior, qui hurlaient à la vulgarité, mais j’aimais beaucoup les histoires tellement compliquées d’Hélène et les garçons. Et Cri-Cri d’amour, avec sa mèche romantique, sa boucle d’oreille et son côté rebelle. Daniel était fade, mais formait un beau couple avec Hélène.

Il y avait, aussi, mes parents qui m’ont réveillée à cinq ans, un beau soir d’été 1989, pour que je regarde avec eux La Flûte enchanté, en direct, sur FR3 – oui, c’était la chaîne culturelle de l’époque. Je renvoie ici à mon article à ce sujet : https://vadmc.hypotheses.org/19301

Il y avait, aussi, chez ma grand-mère maternelle, à partir de l’enfance, à ses côtés sur son canapé : les films du dimanche soir sur TF1 (Pagnol, Fernandel, Louis de Funès) ; la messe retransmise en direct sur Antenne 2, chaîne du service public, le dimanche matin ; les feuilletons d’été (je me souviens du Château des Oliviers, avec la solaire Brigitte Fossey) ; les Maigret avec Bruno Cremer ; les Nestor Burma avec Guy Marchand et son saxophone ; Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy ; Le Bal d’Ettore Scola. Et en VHS, enregistrées ou offertes à ma grand-mère : Pagnol, Fernandel, films et sélection de sketchs et de chansons, Louis de Funès ; Fernand Raynaud (sélection de sketchs) ; Le Canard à l’orange, version Michel Roux et Nadine Alari. Par contre, adolescente, j’ai fermement refusé de voir La Cage aux folles, n’étant pas homophobe.

Par contre, j’ai totalement adhéré à la leçon antispéciste, anti-corrida, d’Heureux qui comme Ulysse, le dernier film de Fernandel, avec la très belle chanson de Georges Brassens. Il faut dire que j’étais élevée ainsi par mes parents, depuis ma première écoute de l’Histoire de Babar et mon premier visionnage de Bambi, entre autres. D’où, aussi, un de mes jeux d’enfance, où mes poupées Corolle protégeaient mes peluches des méchants chasseurs.

Chez ma grand-mère, on regardait aussi, ensemble : Dallas et son super-méchant JR, La Roue de la fortune, Christian Marin et sa clarinette, Les Chiffres et les lettres, plutôt soporifique, Pyramide, avec Patrice Lafont que je n’avais pas relié à son rôle dans Le Gendarme de Saint-Tropez, Maguy et son héroïne énergique, drôle et survoltée, Questions pour un champion et l’impeccable Julien Lepers, Fa Si La Chanter et Pascal Bruner, L’École des fans, 30 Millions d’amis et sa mascotte Mabrouk, Alf, Le Bébête Show, Fort Boyard, ses énigmes sportives et ses tigres qui me faisaient mal à voir tourner en rond. Ma grand-mère avait toutes les réponses aux jeux culturels, sauf pour le sport et le fromage. En plus de son tricot, elle faisait beaucoup de parties de Scrabble et des mots croisés.

Comme très bons souvenirs d’enfance, un qui date de mes six ans. Ma meilleure amie de primaire, F., m’avait proposé de regarder soit La Petite Sirène, de Disney, soit Dirty Dancing. Comme j’avais lu le conte, et que je ne savais pas que Disney avait changé la fin, j’ai choisi Dirty Dancing. Et, là : Patrick Swayze dans toute sa splendeur, dans l’eau, juste en pantalon chez lui, sur un tronc d’arbre, rossant l’infect Robbie, protégeant son amie d’enfance Penny. Et Jennifer Grey/Frances qui s’énerve car elle se trompe dans ses pas, en répétant sur l’escalier extérieur de la pension de famille où elle passe l’été en famille, sur « Wipe Out ».

Trois ans après, j’ai commencé la danse contemporaine, à la MJC d’Auxerre. Et ce, jusqu’à mes dix-huit ans, date de mon départ en fac. Neuf ans de bonheur hebdomadaire, chaque mercredi après-midi, avec d’autres filles et notre prof, Noëlle. Sans oublier le spectacle de fin d’année, soit dans notre salle de danse à la MJC, soit devant la MJC, juste sur le parvis de l’église Saint-Pierre, attenante à la MJC, en mode groupe d’Esmeralda (non, je n’ai pas aimé cette expérience). Soit au théâtre d’une petite ville proche d’Auxerre, Héry, grâce à une autre prof de danse, Pascale, tuée en 2020 avec son mari, par un chauffard. Revenons à quelque chose de plus sympathique : soit, aussi, au théâtre d’Auxerre, comme pour le spectacle de la fin d’année de Moyenne section, sur le thème de l’album jeunesse Le Magicien des couleurs. En effet, ma mère, qui était mon institutrice, avait fait un projet d’école avec une de ses collègues d’une autre école : adapter en spectacle de danse contemporaine Le Magicien des couleurs. Pendant l’année scolaire, nous sommes allé·es répéter et travailler au CREPS de Dijon, avec des danseurs et des danseuses, et des musiciens, dont Pascal, le mari de Pascale la prof de danse contemporaine. Puis, spectacle au théâtre d’Auxerre à la fin de l’année. Des souvenirs flous mais agréables.

Un autre visionnage et re-visionnage, en VHS, grâce à mon meilleur ami de maternelle et de primaire, C. : Tintin et le lac aux requins. Même en connaissant l’histoire, j’avais toujours peur pour Tintin, Nico et Nouchka, enfermés dans une pièce où l’eau monte inexorablement, dans le repaire sous-marin de l’infâme Rastapopoulos. Depuis, je me méfie des personnages adipeux qui portent une bague au petit doigt, comme l’avocat de 120, rue de la Gare, de Léo Malet, lu à l’adolescence, d’abord en bande dessinée dans l’adaptation de Tardi, grâce à la bibliothèque de BD de mon père, puis en roman.

Outre plusieurs Disney, vus en VHS et/ou cinéma (La Belle au bois dormant, Cendrillon, Bambi, Merlin l’enchanteur, Mowgli, Robin des bois, Dumbo, Fantasia, Les Aristochats, Peter et Elliott le dragon, La Belle et la Bête, Bernard et Bianca, Bernard et Bianca au pays des kangourous, Toy Story, Aladin, Le Roi Lion….), il y avait, chez mes parents, ma VHS du Roi et l’Oiseau. Mon demi-frère, plus âgé que moi, se plaint encore d’avoir mal au pouce d’avoir dû lancer et relancer ce chef-d’œuvre cinématographique avec la télécommande du magnétoscope.

Comme pour Bambi et Babar, j’avais bien retenu le côté anti-chasse de ce film, même si je n’avais pas déchiffré le message sur la tombe de la femme de l’Oiseau (je cite de mémoire) : « à mon épouse regrettée, victime d’un accident de chasse ». Et j’ai applaudi, tout en ayant très peur pour eux, à l’histoire d’amour du « petit ramoneur de rien du tout » et de sa « charmante bergère ». Sans oublier la faconde de l’Oiseau : « Mesdames, Messieurs… » ; « (…) et pour qui les gardait-elle, ses bons gros moutons ?? Mais pour vous, mes amis les lions ! » ; « Et soudain : le Roi ! » ; « (…) échevelés, livides [les moutons]… au milieu des tempêtes ! » (merci Victor Hugo). Et d’autres phrases, d’autres personnages : « Mais… vous m’aviez dit qu’ils seraient libres ! » (la bergère au Roi) ; « le travail, c’est la liberté. » (le Roi à la bergère, merci Hitler et son humour au fronton des camps de la mort) ; « les oiseaux, les oiseaux, les voilà, ils arrivent ! » (un petit garçon de la ville basse aux autres habitant·es) ; « tiens, c’est drôle, je ne les voyais pas du tout comme ça. » (une vieille dame, à sa fenêtre, tout en essuyant une assiette). Il faut dire que les oiseaux, outre l’Oiseau, sont… des lionnes, des lions, un tigre, un petit chat tigré, sauvé par le tigre d’un dompteur, le ramoneur, un ours. Mais, chez Grimault et Prévert, il n’y a pas de barrières entre les espèces !

Merci à eux, merci à leur troupe d’animateurs et d’animatrices, merci aux voix des personnages. Dont Claude Piéplu, voix de l’obséquieux maire du palais, retrouvé bien plus tard dans un Maigret avec Bruno Crémer, puis dans la comédie légère Le Diable par la queue. Et Raymond Bussières, dont la voix était bien moins grave quand il était jeune, assis sur un réverbère, à se moquer des gendarmes, dans L’Assassin habite au 21 . Ou à dire « boulot boulot, menuise menuise » à Serge Reggiani dans Casque d’or. Jusqu’à le retrouver, quand j’étais jeune adulte, en voyou dans la comédie nord-américaine Deux têtes folles. C’est d’ailleurs à la voix grave qu’il y a que je l’ai reconnu et que j’ai fait le lien entre toutes les fois où je l’avais vu puis entendu.

Je garde précieusement de ce film, aussi, l’image immobile du couple du ramoneur et de la bergère regardant les étoiles scintillantes, assis sur un toit, avec la musique cristalline de W. Kilar.  De même, je garde quelques images de films que mes parents m’ont fait voir à la télévision, sur VHS enregistrée, ou en direct, dans les années 1990, et que j’ai vus et revus depuis – ou pas : Letal (Miguel Bosé), un travesti, écartant doucement un rideau de perles, sur les premières notes de « Un año de amor », dans Talons aiguilles ; Edward Ferras (Hugh Grant) jouant avec des ciseaux plutôt que de se jeter aux pieds de sa bien-aimée (Emma Thompson), dans Raison et Sentiments ; Nanni Moretti à Vespa dans Rome, dans Journal intime ; l’atmosphère moite de L’Odeur de la papaye verte ; l’énergie, la joie, l’intelligence, la peine, la sournoiserie, puis le bonheur double final, dans Beaucoup de bruit pour rien ; des souvenirs désagréables mais non identifiés de Raining Stone et de Ladybird de Ken Loach ; les courses-poursuites dans L’Année du dragon (celui-là… l’ai-je vu en entier, ou me suis-je faufilée dans le salon, avant d’être ramenée dans ma chambre ?). Et Resnais-Arditi-Azéma, avec Smoking/No Smoking : ma préférence va (toujours) à Smoking, plus drôle, avec quelques répliques cultes, passées dans le langage familial : « p’tites dalles brisées, Mâme Tisdel ? » ; « APPLEWICK ! Mais où il est, ce c… ? » ; « Et Carl Nielsen, vous connaissez, Carl Nielsen ? » ; « Non ! Monsieur Lapin ! » Mémorable. Et les films de Rohmer, à la fin de l’adolescence. À jamais, un de mes cinéastes favoris.

Il y a eu aussi la violence de Capitaine Conan, vu au cinéma lors de sa sortie, comme je l’ai raconté ailleurs . Très bon souvenir, par contre, dans le même cinéma haut-savoyard, à l’été 98, de la reprise de Grease, certes en VF (sauf pour les chansons, incompréhensibles du coup), toujours avec mes parents. J’avais cru, d’ailleurs, que les lycéens du film étaient des collégiens, au vu de leur peu de maturité, et qu’ils passaient leur brevet à la fin du film, et non leur bac.

Avec mes parents, au cinéma d’Auxerre (salut salut aux propriétaires de l’époque, les L.), il y a eu, entre autres, Sur la route de Madison : douceur, mélancolie, amour impossible. Et cette danse, lente, entre le héros et l’héroïne. Va savoir, de Rivette : intelligence, fluidité, humour, absurde. Et le Paris estival du tout début du vingt-et-unième siècle : chef-d’œuvre tranquille. La Parenthèse enchantée, de Michel Spinosa : la jeunesse de mes parents, leurs combats féministes.

Il y a eu, avant, L’Étrange Noël de M. Jack et Un Noël chez les Muppets, deux films que j’avais beaucoup aimés, mais où j’étais, aussi, bien contente d’être en sécurité entre mes parents, parce que, tout de même, le savant fou et Oogie de M. Jack font peur, de même que le fantôme des Noëls à venir dans les Muppets – et peut-être quand même le fantôme des Noëls passés, avec ses yeux fixes de droguée. Et les courts-métrages de Nick Park, avec et sans Wallace et Gromit. Puis les autres aventures du duo chien-homme. Et Les Quatre Filles du Docteur March, avec Winona Ryder et les yeux bleus, si bleus, de Gabriel Byrne, que je retrouvais quelques années après Le Cheval venu de la mer. Avec juste ma mère, à Paris, aux Sept Parnassiens, il y a eu Le Jardin secret. J’ai lu tout de suite ensuite le roman, offert par J., une amie de mes parents. Et Princes et Princesses, ressorti pendant le succès de Kirikou, au même cinéma, toujours avec ma mère. Et, à Auxerre, La Vie ne me fait pas peur, de Noémie Lvosky : je ne m’y suis pas retrouvée, mais j’ai beaucoup aimé le film et la dernière partie, celle du voyage en Italie, comme une promesse de voyages personnels à venir.

À la maison, il y avait, aussi, quelques vieux films, à partir de l’adolescence  – pas ceux avec Gabin en vieillard hurlant contre les jeunes, les femmes, les… , ni ceux avec Fernandel montrant sa dentition et rien d’autre, ceux-là, mes parents les avaient supportés étant enfants et adolescents -, plutôt La Dolce Vita, ma révélation du cinéma italien, avant les Moretti. Et, avec mon père, les James Bond version Sean Connery, Willow, les Indiana Jones, Les Tontons flingueurs et les westerns spaghettis : oh là là, Clint Eastwood !! Poncho, chapeau, barbe de trois jours, yeux verts fendus…. miaou miaou miaou. Ok, aussi, le talent de Sergio Leone et la musique d’Ennio Morricone. Ok. Certes.

Apprendre à regarder

De mon côté, côté films, émissions et documentaires vus à la télévision et au cinéma, enfant puis adolescente, il y a, d’abord, beaucoup de vieux films. Ceux du lundi et du mercredi après-midi, quand j’étais au début du collège, donc milieu des années 90 (que saint Patrick Brion soit remercié pour des siècles et des siècles) : La Belle et la Bête, cette fois version Cocteau, qui m’a fait autant peur, voire plus, que celle de Disney, à cause du noir et blanc et de l’apparition de la Bête ; les Sinbad ! : aventures, Technicolor, effets spéciaux qui m’impressionnaient, car pas soignés à l’ordinateur ; L’Assassin habite au 21 ; Jason et les Argonautes (idem que pour les Sinbad) ; Jason contre les Amazones – je suis flottante sur le titre exact : là, la misogynie du film m’a fait hurler (intérieurement) : non mais oh, c’est quoi ces filles qui se battent pour un type, même pas beau ni intelligent ? Et même, de toute façon, quand un garçon essaye de semer la zizanie dans un groupe de filles…. on le vire ! Bouge, abruti !

Merci papa-maman, maman-papa, de m’avoir créée féministe, en plus d’athée, d’écologiste, anti-raciste, pro-LGBTQIA+, anti-validiste, anti-spéciste, anti-âgiste.

Comme notre professeure d’anglais de Cinquième, Mme R., nous avait fait regarder un extrait de L’Inconnu du Nord -Express, d’Hitchcock, le père d’un de mes amis, A., lui avait offert la collection VHS d’Hitchcock. Ou du moins une bonne partie. A., très généreusement, m’avait prêté ses VHS. J’ai vu : Les Oiseaux (plus jamais jamais jamais. Jamais, même avec la lumière allumée) ; La Main au collet ; Le Procès Paradine ; Soupçons ; Rebecca ; La Maison du Dr Edwards ; Les Enchaînés.

Mme R., quant à elle, m’avait prêté L’Inconnu du Nord -Express. Heureusement, car quand elle a voulu nous le passer en entier à la fin de l’année, mes camarades ont protesté (« le noir et blanc, ça fait mal aux yeux »). Puis se sont jetés sur Independance Day, suite à l’invitation de la classe d’à côté. J’ai été soulagée d’entendre la sonnerie de la fin de l’heure de cours, même en n’ayant pas vu la fin de cette grosse machinerie hollywoodienne. Pendant l’année, Mme R. m’avait très gentiment prêté, aussi, Le Faucon maltais, qui m’a laissée perplexe, et Corinna, Corinna, beau et solide film antiraciste. Je l’ai aujourd’hui, en DVD. Thank you, Mrs R.!

Enfant, j’ai vu quelques vieux films de La Dernière Séance, animée par Eddy Mitchell. Je me souviens de Prince Valiant, celui qui coupe une plante pour arriver à respirer sous l’eau, qui poursuit en vain le Chevalier noir, qui tombe amoureux de la belle Aletha, promise à un autre… et qui a pour ami d’enfance un autre Viking, Voltar, qui a son franc-parler : « Un signe ne vaincra pas Sligon ! » Par contre, un bon coup d’épée dans le dos du traître en question, si. Et Les Vikings, justement, avec un conflit fraternel souterrain, Janeth Leigh à nouveau en prix du vainqueur, et, scène époustouflante, Kirk Douglas en prince viking, marchant sur les rames enflammées d’un drakkar mortuaire.

À l’adolescence, je me suis mise au Cinéma de minuit (saint Patrick Brion, etc., bis). Ma mère enregistrait le film le dimanche soir, puis je le regardais le samedi après-midi suivant. Parfois, mon père venait « lire le journal », pendant que je regardais le film. Et donc, mon père regardait le film avec moi. Parmi les dizaines de films, que retenir, quelles titres écrire ici, et sans me tromper d’époque de visionnage ? Tant pis, je me lance. Les westerns avant Leone : John Ford, Howard Hawks, Delmer Daves, le menton sexy de Kirk Douglas. Les films avec Errol Flynn : L’Aigle des mers, Capitaine Blood, Robin des bois (aussi bien que le Disney). Bette Davis dans Eve. Richard Burton et Elizabeth Taylor dans Cléopâtre. Gene Tierney dans Laura. Suzy Delair dans Quai des orfèvres (impossible de la relier à Madame Pivert des Aventures de Rabbi Jacob à l’époque). Les films de Carné, Duvivier, Grémillon, avec ou sans Gabin jeune (plutôt avec). Barbra Streisand dans son film Yentl. La même dans On s’fait la valise, doc ? Bernadette Lafont dans La Fiancée du pirate. Françoise Fabian, Dominique Blanc et ? et Pierre Arditi dans Plaisir d’amour. Marcello Mastroianni dans Les Nuits blanches. Gassman, Sordi, Tognazzi dans Les Nouveaux Monstres. Alain Delon dans Rocco et ses frères. Et le très beau Vittorio de Sica, si jeune alors, dans Il signor Max et Ces hommes, quels mufles ! Que j’ai retrouvé, plus tard, toujours aussi élégant, dans Madame de… Bon, je m’arrête ici, sur la valse de George van Parys dans ce joyau de film.

Passons aux émissions et documentaires. Oh ! Mais aussi… au duo anglais déjanté d’Ab’Fab’ ! Absolutely Fabulous, feuilleton anglais, diffusé le samedi en début de soirée sur cette nouvelle chaîne du service public, ARTE, que je suis depuis le premier mouton (les fans d’ARTE me comprendront, les autres chercheront ce générique fameux des débuts de la chaîne).

J’enchaînais avec Histoire parallèle, de et avec Marc Ferro. Et le dimanche après-midi, sur la Cinquième, j’ai un temps suivi l’émission historique de Laurent Joffrin : Chantons sous l’Occupation, La Délation sous l’Occupation, Le Voyage d’Automne.

Retour sur ARTE le dimanche soir, pour les dessins animés anciens. Quand j’étais petite, j’étais plutôt Ça Cartoon ! sur Canal +, en clair. Sur la même chaîne, enfant, je suivais, plus ou moins avec l’autorisation de mes parents, Les Nuls (« Mais où ai-je mis mon stylo ? »). Bon, en fait, j’avais le droit de regarder l’émission en famille (mes parents, mon demi-frère, ma demie-sœur, plus grands que moi) uniquement le samedi soir, mais j’arrivais parfois à regarder quelques bribes des émissions de la semaine. Puis, ce furent Les Guignols et Les Deschiens, autres éclats de rire quotidiens, heureusement pendant de longues années. J’ai parlé ailleurs des spectacles de danse contemporaine, et de marionnettes de Philippe Gentil, vus avec mes parents à Paris. J’ajoute ici les spectacles de la troupe Deschamps-Makeïeff, celle des Deschiens et d’autres intermittent·es du spectacle. Que de rires et d’émotions, là encore.

Au cinéma, je suis allée voir…. non, attendez, je vais tout de même parler des quelques séances ciné avec mes amies : certains Disney des années 90, vus avec ma meilleure amie F., sa sœur aînée, amie de collège de ma demie-sœur, et ma demie-sœur. Je garde un meilleur souvenir de ses séances de cinéma amicales que de quelques-uns des films vus : autant La Belle et la Bête m’avait enthousiasmée, et j’avais été stupéfaite de la nouveauté graphique de Toy Story, autant Le Roi Lion et Aladin ne correspondaient pas à mes images de l’Afrique et du Moyen-Orient. Et je trouvais leur dessin laid.

Quant à Titanic, je l’ai vu à sa quarante-sixième semaine d’exploitation à guichets fermés (au moins), une des seules fois où j’ai cédé à la mode et à l’invitation d’une amie, et où je m’en suis bien repentie. En effet, le groupe d’amies et de mères dont je faisais partie était dispersé dans la salle, au vu de l’abondance du public. Du coup, je n’étais pas à côté de l’amie qui m’avait invitée. Et, je me suis ennuyée, quelque chose de bien, à cet énorme chose croulante, et bien patriarcale. Oui, parce qu’à cette époque, j’avais lu et relu Le Deuxième Sexe, et lu La Drôle de guerre des sexes dans le cinéma français, mes deux piliers critiques du moment – qui sont toujours là aujourd’hui, d’ailleurs. Donc, la scène soi-disant ultra-romantique où machin soutient chose sur le pont arrière du bateau…. non merci. Quant au reste… quel ennui !

Par contre, j’ai été prise jusqu’aux larmes par La Vie est belle, celle de Benigni, film vu avec mon amie Sarah, ma meilleure amie du collège. Quelques années auparavant, nous avions vu Anastasia, de Don Bluth. À la sortie, j’avais dit mon agacement devant l’anti-communisme primaire de ce film. Sarah m’avait alors raconté qu’un de ses grands-pères avait dû fuir l’URSS, à cause de l’antisémitisme qui y régnait. Du coup, je me suis tue. Pour le film de Benigni, nous étions d’accord : très grand.

Pour les films vus seule, outre les films anciens vus seule et les films récents vus avec mes parents à Paris, dont j’ai parlé ailleurs , il y a quelques films récents, vus à Auxerre dans les années 90. En vrac : Matilda, James et la Pêche géante, Le Mariage de mon meilleur ami, Austin Powers, Mon beau-père et moi, Mafia Blues, les James Bond avec Pierce Brosnan, Chapeau melon et bottes de cuir. Et le premier Star Wars, repris en version restaurée en 99, si mes souvenirs sont bons. Mon demi-frère m’a alors prêté ses VHS de L’Empire contre-attaque et du Retour du Jedi. Je suis alors allée voir l’épisode un de Star Wars, La Menace fantôme, qui m’a déçue : beaucoup d’effets spéciaux, peu de scénario.

Quand les images deviennent une pensée

Au cinéma d’Auxerre, j’ai aussi vu mon premier Truffaut : Jules et Jim, suivi, la semaine suivante, des Deux Anglaises et le Continent. J’ai réussi, adolescente petite-bourgeoise gâtée que j’étais, à persuader mes parents de m’acheter les romans tout de suite. Et quelle merveilleuse soirée j’ai passé dans ce même cinéma, pendant mon année de Quatrième : Un Américain à Paris, sur le très grand écran de la plus grande salle, puis intervention de Leslie Caron en personne. Quelle émotion de la voir en vrai ! Puis, pour finir la soirée, mon premier Lubitsch : La Veuve joyeuse, Maurice Chevalier qui accentue son accent français, Jeannette MacDonald qui tourbillonne, Edward Everett Horton qui fait très bien le « oui oui, bien sûr… mais comment ?? », comme dans Top Hat et d’autres films sublimes.

Moins sublimes, parfois bien, ces quelques films vus pendant mes deux voyages scolaires en Italie (Quatrième et Première). Toujours en vrac, sans rappel chronologique : Le Grand Bleu (tellement ennuyeux que je ne suis pas arrivée à m’endormir devant) ; Sleepy Hollow (oui, j’ai bien dormi, merci) ; La Septième Porte (j’ai beaucoup aimé) ; euh… aucun autre souvenir.

Je terminerai cette partie par un hommage à mon professeur de français de Seconde, monsieur D.. Pendant cette année-là, 1999-2000, il nous a appris à regarder un film, grâce à Une partie de campagne, de Renoir. Nous avions déjà étudié la nouvelle de Maupassant. Monsieur D. nous a décomposé le film, par plan, si je me souviens bien. Merci, monsieur D.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie I. », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32675

« Lâcher son voile et partir en hélicoptère : Les Aventures de Rabbi Jacob » VADMC

Lâcher son voile et partir en hélicoptère : Les Aventures de Rabbi Jacob

C’est, peut-être, le plus beau « non » de l’histoire du cinéma, qu’il soit français, européen, occidental, mondial. En toute objectivité, bien entendu. C’est un non au voile féminin, donc un oui aux cheveux libres , dans Les Aventures de Rabbi Jacob (Gérard Oury, 1973). Et un grand oui au coup de foudre réciproque, à l’amour.

Ce propos arrive à la fin du film, alors que les deux héros, l’industriel français Victor Pivert (Louis de Funès) et le « leader du Tiers-Monde » Mohammed Larbi Slimane (Claude Giraud) ont échappé à mille dangers depuis la veille au soir. En effet, Slimane, originaire d’un payas arabo-musulman non nommé, est recherché par le sinistre colonel Farès (Renzo Montagnani) et ses tueurs (Malek Kateb, Pierre Koulak et Gérard Darmon), qui veulent maintenir l’ordre capitaliste dans leur pays. Slimane, lui, est à la tête de la révolution, mais a dû fuir, pour sa sécurité.

Le contexte implicite de cette partie du film est l’enlèvement, puis le meurtre, du chef de file des mouvements anticapitalistes et anti-dictatoriaux du Tiers-Monde et du continent africain, Medhi Ben Barka. Homme politique marocain, il a été enlevé devant la brasserie Lipp à Paris, dans le sixième arrondissement, en 1965. Soit juste en face du café Les Deux Magots, où le personnage Slimane est enlevé, plus de sept ans après.

Notons au passage notre déception de spécialiste de Simone de Beauvoir : l’écrivaine ne fait pas de figuration dans cette scène, ni à la terrasse ni dans la salle d’un de ses cafés parisiens favoris. Il est vrai que dans les années 1970 la célébrité l’avait contrainte à écrire chez elle, sans oublier que la santé chancelante de son compagnon Jean-Paul Sartre l’accaparait.

En 1973, il n’est pas besoin d’expliciter le contexte de l’enlèvement de Slimane, encore présent à l’esprit des spectateurs et spectatrices françaises, mis à part la phrase d’un des tueurs de Farès (« ça [l’enlèvement d’un dirigeant politique à Paris] a déjà été fait »). Le public de l’époque s’attend donc au décès violent de Slimane, lors de son emprisonnement, en Normandie, dans une usine de chewing-gum, par Farès et ses hommes.

Ce qui n’est pas le cas, car Victor Pivert sauve malgré lui Slimane. Pivert, lui, est un bourgeois français à tendance monarchiste, raciste et antisémite. Sa fille se prénomme Antoinette, comme la dernière reine de France, moins le premier prénom. Il râle contre les touristes allemands, belges et suisses qui visitent la France en voiture, bloquant la route vers Paris : « On n’est plus en France ici ! » Il s’offusque de voir un couple amoureux s’embrasser avec grand plaisir à la sortie d’une église de campagne, parce que « la mariée, elle est noire », tandis que le marié a la peau blanche. Surgit alors la douce ironie des scénaristes (Gérard Oury, Danièle Thompson et Josy Eisenberg), avec un clin d’œil au premier grand rôle de de Funès, dans Le Gendarme de Saint-Tropez (Jean Girault, 1964). Elle et ils chargent un gendarme lambda (Clément Michu) de répondre à la diatribe raciste de Pivert, d’un air ahuri : « Et alors ? » Oui, et alors, où est le souci ? Aucun, sinon pour les gens racistes.

Oh, pardon, il est vrai que Pivert n’est pas raciste du tout, selon ce qu’il réplique à son chauffeur Salomon (Henri Guybet)… Les scénaristes ont pensé à l’habituelle dérobade des gens racistes, qui se cachent derrière leur absence d’arguments, quand ils sont accusés de racisme. Ce qui est le cas de Pivert, qui passe à un autre sujet, le mariage de sa fille. Pivert est ensuite estomaqué d’apprendre que son chauffeur Salomon est de confession juive, ainsi que toute sa famille, dont son oncle Jacob (Marcel Dalio), qui arrive justement de New York. Il en fait aussitôt part à son épouse Germaine (Suzy Delair), qui l’appelle au téléphone fixe de sa voiture. De même que le gendarme, Germaine lui réplique : « Et alors ? » Il n’y a toujours pas de problème à ce que des Français soient différents, soit, ici, de religion autre que catholique. Question post-film : Pivert sait-il qu’il y a des Français·es, en France, en 1970 et années suivantes, qui sont athées ? Les Aventures de Rabbi Jacob prônant l’œcuménisme, cette question restera sans réponse.

Plus tard, Pivert est à la recherche d’une dépanneuse pour sa voiture, tombée dans une mare, suite à une mauvaise manœuvre de Salomon, qu’il licencie. Heureusement, le toit de la voiture est recouvert par le hors-bord de Pivert, qui flotte. L’industriel est d’autant plus pressé de rentrer à Paris que sa fille Antoinette (Miou-Miou ) doit épouser Alexandre (Xavier Gélin) le lendemain, à la cathédrale parisienne Saint-Louis-des-Invalides. Comme dirait l’humoriste Fernand Raynaud, c’est « Un mariage en grandes pompes » (titre d’un des ses sketchs de 1964) qui se prépare. Cette union est dans la logique de deux familles bourgeoises catholiques françaises qui unissent leurs enfants dans les années 1970. En effet, la deuxième vague des féminismes français ne semble pas avoir impacté cette micro-société.

Notons également que Xavier Gélin hérite du rôle peu flatteur d’imbécile. En effet, outre le vif chuintement de son élocution, il incarne ici un jeune bourgeois cramponné à ses parents, un général et son épouse au foyer (Jacques François et Denise Péronne). Chahuté par ses amis venus à la noce, il n’est pas très intelligent ni adroit, et acrimonieux. Nous nous moquons de lui dès sa première réplique, pour ensuite le prendre en grippe. Les scénaristes, heureusement, nous prépare un retournement de situation à la dernière scène… 

En attendant, Slimane emmène Pivert dans sa cavale, comme otage. Le but de Slimane est de retourner dans son pays en avion et de devenir premier ministre. Leurs parcours semé d’embûches les conduit notamment à se travestir en rabbins. Toutes ces épreuves amènent Pivert à détruire et son racisme et son antisémitisme. Il apprend que Slimane est un être humain comme un autre, de même pour les juifs et les juives, et que la religion juive vaut la religion catholique. Il apprend même à respecter son ex-chauffeur, Salomon, qui tire Slimane et Pivert d’un mauvais pas.

Pivert pense même à résoudre le déjà long conflit israélo-palestinien en demandant à Salomon et  Slimane s’ils ne seraient pas « un peu cousins ». Les deux personnages renâclant à cette parenté, la scène se termine par les remerciements de Slimane à Salomon, pour l’aide qu’il leur a apportée. Slimane et Salomon se serrent alors la main. Comme pour tout accord politique, si nous continuons sur la lancée de Pivert, ce serrement de main ô combien symbolique est filmé en gros plan. Mais n’aura aucun impact, hélas, sur la réalité politique et humaine du Moyen-Orient.

Place donc au final, sur l’esplanade de Saint-Louis-des-Invalides, avec, entre autres, Farès, ses tueurs, Slimane, le véritable Rabbi Jacob, Pivert, son épouse Germaine. Sont également là, logiquement, leur fille Antoinette, tout en coiffe serrée masquant ses cheveux, long voile blanc et longue robe blanche, et leur futur gendre Alexandre. Et toute la noce d’A. et A. C’est alors qu’un ministre français (André Falcon) a l’idée d’atterrir sur l’esplanade en hélicoptère, afin d’amener ensuite Slimane dans son pays.

La révolution a triomphé, Slimane a été nommé, non pas premier ministre, mais président de la république. Certes, il n’a pas pu retenir la jolie rousse rencontrée à Orly, et il a été soulagé de ne pas se fiancer avec la jeune juive rousse, mais au physique qui n’a pas attiré son attention, qu’on lui a présentée dans sa cavale. Mais le principal est là : il a réussi ! Enfin, comme le déclare Pivert avec jubilation : « Nous avons réussi ! »

À Saint-Louis-des-Invalides, les pales de l’hélicoptère font alors reculer tout le monde par leur puissance. Et les chapeaux de ces dames s’envolent, et les habits de ces messieurs claquent au vent. Et le bonnet de bain fleuri, pardon, la coiffe de mariée d’Antoinette, ainsi que son voile, sont arrachés. Heureux hasard ou bienheureuse coïncidence, son voile vole jusqu’à Slimane :

Antoinette (levant les yeux vers Slimane) – Mon voile, rendez-moi mon voile.

Slimane (souriant) – Non.

 

Bien sûr que la réponse de Slimane est négativo-charmante, puisque le coup de foudre existe, d’autant plus qu’Antoinette a les cheveux roux. Et la « grande main poilue » (dixit Pivert)  de Slimane s’enlace à la main menue, gantée de blanc, d’Antoinette. Il la conduit à l’hélicoptère, où ils s’embrassent avec fougue, longuement.

Ils s’envolent, sur un air lyrique de Vladimir Cosma. Longue vie à eux !

 

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Lâcher son voile et partir en hélicoptère : Les Aventures de Rabbi Jacob », Voyages autour de mon cerveau, février 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28278

Renforcer le patriarcat Mariages Pièce montée VADMC

Renforcer le patriarcat ? Mariages !, Pièce montée

Qu’en est-il de la représentation de l’amour blanc hétérosexuel au tout début du vingt-et-unième siècle au cinéma, alors que le retour du bâton des années quatre-vingt-dix perdurait ? Nous avons choisi deux comédies romantiques françaises populaires : Mariages ! (Valérie Guignabodet, 2004) et Pièce montée (Denys Granier-Deferre, 2010), d’après le roman de Blandine Le Callet Une pièce montée (2007). Ces deux longs-métrages reposent sur le même principe de se dérouler pendant un mariage blanc bourgeois, et d’être joués par une pléiade d’acteurs et d’actrices connu·es, facilitant ainsi l’identification de la partie blanche du public entre l’acteur·trice et son personnage, et du public avec les personnages. Nous sommes loin du mariage entre un Français à la peau blanche et une Française à la peau noire des Aventures de Rabbi Jacob (Gérard Oury, 1972), où le raciste Victor Pivert (Louis de Funès) et ses préjugés sont ridiculisés.

Ces deux films reposent sur le même principe, qui est celui du cinéma populaire occidental, au moins depuis l’arrivée du cinéma parlant en 1927 : un conflit, des conflits, pour une résolution qui va dans le sens le plus fermé de la société. Soit ici, des couples mariés qui gravitent autour du couple qui va se marier. Si, dans Pièce montée, roman et film, il y a une célibataire, Marie (Julie Depardieu), elle accumule les clichés : universitaire, habillée de couleurs voyantes qui détonnent au milieu des pastels distingués des autres invitées, et elle se révèle homosexuelle. L’équation sexiste et lesbophobe est faite entre célibat féminin, vie professionnelle centrée sur la réflexion et l’analyse, et une orientation sexuelle différente de celle autorisée par la société patriarcale, avec le mariage à l’église et à la mairie, puisque le mariage civil du début des années deux mille était encore réservé aux couples hétérosexuels, tout comme l’est toujours le mariage catholique en 2024.

Dans ces deux films, nous sommes loin de la modestie du mariage de Geneviève et de Jacques dans Après la pluie, le beau temps (Comtesse de Ségur, Paris, Hachette, « Bibliothèque rose », 1989, p. 270) : « Le mariage se fit le matin à dix heures, sans cérémonie, sans invitations, sans tout ce qui fait de ce jour une corvée générale. » C’est l’exact contraire : nombreuses grappes d’invité·es, nombreuses tentes dans un grand espace campagnard (Mariages !), château avec parc idoine (Pièce montée) pour ces Parisien·nes qui restent entre eux sans se mêler aux provinciales et provinciaux, pardon, aux campagnard·es, et qui se marient à l’église – la cérémonie à la mairie n’est jamais montrée ni même mentionnée, comme si la séparation de l’Église et de l’État de 1905 n’avait jamais eu lieu, comme si les luttes féministes françaises millénaires contre l’institution matrimoniale n’avaient jamais existé. Il s’agit d’en mettre plein la vue des familles et des invité·es, tout en tenant son rang social, d’une part, et, d’autre part, d’amortir le prix du billet pour la spectatrice et le spectateur, uniquement parisien·ne donc.

Les femmes rêvent de mariage, de belles robes, de belles danses à deux, de buffets carnistes (ni bio ni végétarien ni vegan), d’église et de grandes pompe, bref, de clichés dégoulinants. Les hommes s’en accommodent très bien et jouent volontiers le jeu. Certes, certains personnages refusent de jouer le jeu de l’hypocrisie sociale, mais si peu, et elles, puisque ce sont uniquement des femmes, restent dans les bornes de l’attendu.

Dans Pièce montée, outre Marie, il y a Madeleine (Danielle Darrieux), la grand-mère, qui fait exploser un secret de famille dont elle est responsable au beau milieu du repas de noces de sa petite-fille. Mais elle en est immédiatement châtiée, puisqu’elle décède juste après. Quant à Hélène (Léa Drucker), plus que quadragénaire, si elle quitte son mari Alexandre (Christophe Alévèque), elle prend avec elle leurs deux enfants. Certes, elle les protège d’une image masculine toxique, mais quid de sa future vie amoureuse ? Et de sa situation financière après le divorce, s’il y en a un ? Toutes questions qui sont éludées par la narration.

Dans Mariages !, Micky (Lio), quinquagénaire soumise, se révolte et part seule après le mariage, lassée de son époux. Mais pour aller où et avec quelle indépendance financière ? Le scénario évite soigneusement d’y répondre. Tous les autres couples restent ensemble, malgré disputes et violences diverses, dont les coups de fusil donnés par Alex (Jean Dujardin), témoin du marié, sur fond de consommation excessive d’alcool. Ce personnage est finalement récupéré par sa femme Valentine (Mathilde Seigner) et pardonné. une violence masculine type (arme et alcool) est absorbée et dissoute dans le pardon féminin, au nom de l’amour. Le patriarcat peut dormi tranquille, les violences masculines continueront encore longtemps.

Ainsi, ces deux films tournés au début des années deux mille auraient très bien pu être tournés au vingtième siècle, avec quelques micro-ajustements (pas question de divorce, par exemple). Ce qui compte est le globe patriarcal, qui n’est finalement pas remis en question, entourant le public de son verre protecteur, loin des tentations égalitaires et des débats socio-politiques de 2004 et 2010.

En 2024, existent-ils des comédies romantiques populaires, outre Notre tout petit mariage (Frédéric Quiring, 2023), qui mettent en scène des couples avec des couleurs de peau différentes, hétérosexuels et/ou homosexuels, français et/ou étrangers ? Et, qui seraient mariés, ou pas.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Renforcer le patriarcat ? Mariages !, Pièce montée », Voyages autour de mon cerveau, juin 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/16330

Présences de la bande dessinée dans les films VADMC

Présences de la bande dessinée dans les films

La bande dessinée, ses auteurs, ses autrices, ses illustrateurs et ses illustratrices ont dû longuement bataillé pour gagner le droit à être reconnus comme des artistes du Neuvième Art. La représentation de la bande dessinée dans les fictions est une des preuves de cette condescendance. Si Françoise Sagan base une scène de sexe hétérosexuel sur le rire commun d’une lecture partagée de La Famille Fenouillard de Christophe dans Un certain sourire (1956), certains réalisateurs de cinéma et leurs scénaristes s’en moquent, prenant les lecteurs et les lectrices de bande dessinée pour des gens peu cultivés.

C’est le cas d’Ernst Lubitsch et de Samson Raphaelson dans l’adaptation de la pièce de Leslie Bush-Fekete Le Ciel peut attendre (Heaven Can Wait, 1943) ; de Jean Girault et de Jacques Wilfrid dans l’adaptation de leur pièce Pouic-Pouic (1963) ; et de Roger Vadim et Claude Choublier dans l’adaptation de la pièce de Sagan Château en Suède (1963). Ces trois films se déroulent au sein de la grande bourgeoisie, nord-américaine chez Lubitsch, française chez Girault, voire de l’aristocratie, suédoise, chez Vadim.

La lecture de bande dessinée y est montrée comme le fait d’un couple de parvenus (Lubitsch), d’une grande bourgeoise folle de son poulet Pouic-Pouic (Girault), d’un frère et d’une sœur qui s’ennuient (Vadim). Sauf chez Vadim, aucun de ses personnages n’est montré en train de lire autre chose, indiquant par là leur manque de culture et d’intelligence. Toutes ses scènes se situent à la campagne, lieu dépréciatif dans l’échelle des valeurs du « bon goût », espace aussi du repos, quand on se situe du point de vue des urbain·es.

Pour ces trois cinéastes, l’espace de lecture de la bande dessinée n’est pas un pré, sous un chêne verdoyant, ou sur un banc dans une roseraie, mais à la table de la salle à manger, soit pendant le petit-déjeuner dominical (Lubitsch), soit après (Vadim), soit après le déjeuner (Girault). Et dans le salon après le dîner, chez Lubitsch que chez Vadim. Ce sont des moments de détente, ou qui devraient l’être. 

En effet, le couple du Kansas du Ciel peut attendre, les Strabel (Marjorie Main et Eugene Pallette), dont le nom résonne harmonieusement avec le nom de leur vache-totem, Mabel, se disputent, d’un bout à l’autre d’une immense table en bois ciré, le journal comique où se trouve la bande dessinée, The Katzenjammer Kids. Madame pousse le sadisme jusqu’à révéler à haute voix à Jasper (Clarence Muse), leur domestique noir, le moyen par lequel le héros s’est sorti de la situation délicate où il se trouvait dans le numéro précédent. Monsieur fulmine, car il voulait connaître par lui-même la suite de l’histoire. Nous retrouvons ledit journal sur son ventre proéminent dans la séquence post-dîner, signe que son épouse le lui a cédé. 

Dans Pouic-Pouic, Cynthia Monestier (Jacqueline Maillan) commente la bande du jour du Professeur Nimbus, dont les aventures ont été dessinées par André Daix, puis, à partir de la Libération, par J. Darthel, « pseudonyme collectif » de plusieurs dessinateurs (Antoine Sausverd, Dans l’ombre du professeur Nimbus, Paris, PLG, 2023, p. 135). Pendant ce temps, son époux Léonard (Louis de Funès) grogne, se plaint et tire des plans sur la comète, comme à son habitude. 

Sous le comique de ces scènes dans les deux films pointe la mésentente conjugale et les rapports de pouvoir, les épouses tentant de renverser leur position subordonnée et, pour Cynthia, d’éviter une énième scène conjugale. 

Dans Château en Suède, Sébastien (Jean-Claude Brialy) lit nonchalamment le journal Spirou, avant que sa sœur,  plus ou moins incestueuse, Éléonore (Monica Vitti) ne le ramasse et ne s’y plonge. Cette référence bédéesque souligne leur complicité et leur côté infantile, mais d’enfants cruels, gâtés, sans bornes morales, se réjouissant des assassinats successifs des amants d’Éléonore par son mari Hugo (Curd Jürgens), pourtant lui-même bigame.

Nous pouvons mesurer à travers ces trois exemples l’évolution de la vision de la bande dessinée, désormais considérée et étudiée, ainsi que la dynamique des rapports entre septième et neuvième arts.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Présences de la bande dessinée dans les films », Voyages autour de mon cerveau, mai 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/15956