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Beauvoir chez Bardot VADMC.001

Beauvoir chez Bardot

Un an après la parution, aux États-Unis, de l’article de Simone de Beauvoir « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome » (Esquire, 1959), le film de Henri-Georges Clouzot, La Vérité (1960) sort sur les écrans français. L’héroïne en est Dominique Marceau, interprétée par Brigitte Bardot. Dominique, lors d’un procès à grand spectacle, est jugée plus pour sa conduite, jugée scandaleuse, que pour le meurtre de son compagnon, Gilbert Tellier (Sami Frey). Comme Meursault, le héros de L’Étranger (1942), d’Albert Camus, Dominique doit répondre de chaque instant de son existence. Cependant, Dominique est jaugée à l’aune de la misogynie et de l’âgisme de ses juges, ce qui n’est pas le cas de Meursault.

Parmi les accusations, celle d’avoir été expulsée de son collège de Rennes, parce que Dominique, jeune fille de la bourgeoisie locale, a fait lire Les Mandarins (1954), de Simone de Beauvoir, à ses camarades, qui, en retour, se le passaient. Le président de la cour d’assises (Louis Seigner), très âgé, fustige l’immoralité de cet ouvrage. Dominique déclare, moue boudeuse à l’appui, qu’elle l’a trouvé « plutôt barbant ». L’avocat de la partie civile, Maître Éparvier (Paul Meurisse), d’âge mur, en lit un court extrait, soigneusement choisi « au hasard » (sic) : la psychanalyste Anne fait l’amour avec l’écrivain Scriassine, dans un hôtel parisien. L’avocat de Dominique, Maître Guérin (Charles Vanel), très âgé, réplique à son confrère : c’est un livre qui a eu le prix Goncourt. Notons que la jeune avocate (Jacqueline Porel) de Dominique ne parle pas à ce moment-ci du film. Il s’agit d’un échange entre hommes, tous d’un âge certain. Ce sont des gens âgés qui jugent Dominique, et pas des plus ouverts d’esprit. Même son avocat fait preuve de cynisme facile après son suicide. Elle n’était qu’un cas parmi d’autres, et non une toute jeune femme amoureuse qui lutte pour sa vie.

Le terme « barbant », utilisé par la jeunesse de l’époque, montre que Dominique n’a pas noté l’érotisme brûlant (et finalement désenchanté) de cette page beauvoirienne. Elle n’a pas été intéressée, non plus, par les presque six cents autres pages, consacrées au petit monde parisien des années 1945-1954, avec des échappées d’Anne hors de Paris, en France, aux États-Unis et au Mexique. Le président de la cour d’assises et l’avocat de la partie civile ont donc sciemment choisi un des rares passages érotiques des Mandarins, dont nous avons brièvement parlé dans un article précédent.

L’écrivain Philippe Jaenada cite également ce moment du film dans son récit La Petite Femelle (2015), consacré à la criminelle Pauline Dubuisson, qui a fortement inspiré le personnage de Dominique Marceau (Philippe Jaenada, La Petite Femelle, Paris, Points, 2016, p. 667). Jaenada rappelle que le film de Clouzot a fait ressortir Dubuisson de l’anonymat où elle avait réussi à vivre, après sa sortie de prison (Op. cit., p. 666-676).

Ainsi, dans le film de Clouzot, ces deux hommes donnent l’impression que la jeune femme a des lectures à contenu sexuel, et qu’elle tente de pervertir ses camarades. Elle est donc hautement dépravée. Tout, soit un extrait de trois lignes d’un roman contemporain, concourt à condamner Dominique et à lui aliéner la sympathie des juré·es, tous et toutes âgé·es. Rien, bien entendu, n’est laissé au hasard.

Cependant, pourquoi citer cette page des Mandarins, et non un autre roman de l’époque ou ancien, avec des scènes de sexe ? Ce n’est pourtant pas ce qui manque dans la littérature française. Le choix des Mandarins, livre paru en 1954, est censé avoir été lu par Dominique au collège, sans précision d’âge. Elle en a vingt-deux au moment du procès, donc en 1961, soit un an après la sortie du film, puisqu’elle est censée être née en 1939.

Notons, tout d’abord, que Bardot, issue de la bourgeoisie parisienne, écrit dans le premier tome de ses mémoires, Initiales B.B. (Paris, Grasset, 1996, p. 88), qu’elle a lu, grâce à son premier mari, Roger Vadim, « les livres de Simone de Beauvoir et de Sartre. ». Cette citation se trouve dans l’année 1952, soit avant le tournage de La Vérité. Y aurait-il, comme souvent dans les films tournés par Bardot, confusion entre la vie privée de l’actrice, de ce qu’elle en écrit a posteriori, et le scénario qu’elle interprète ?

En outre, Henri-Georges Clouzot et ses scénaristes (Simone Drieu, Michèle Perrein, Jérôme Geronimi [Jean Clouzot], Christiane Rochefort, Véra Clouzot) ont-ils lu et Les Mandarins et l’article de Beauvoir sur Bardot ? Cela serait d’autant plus logique que le couple Clouzot a fréquenté le couple Beauvoir-Sartre dans l’après-Libération , comme l’indique Beauvoir dans La Force des choses (tome I, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 275, 320 ; tome II, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 209). Beauvoir cite également certains films de Clouzot au fil de ses mémoires, correspondances et dans son article « La pensée de droite aujourd’hui ». Notons que Christiane Rochefort deviendra une proche de Beauvoir dans les années soixante (La Force des choses II, op. cit., p. 253, 407). D’où, sans doute, le clin d’œil des Clouzot à leur amie.

Le choix des Mandarins peut également s’expliquer par le désir des scénaristes de montrer leur héroïne lire un roman, soi-disant pornographique, écrit par une femme. Double scandale. Mais un roman écrit non pas par une femme âgée, comme l’écrivaine Colette, qui s’est vue refuser des funérailles religieuses à son décès en 1954, sous prétexte de son ancienne activité de comédienne. Et de certains de ses romans, jugés contraires aux bonnes mœurs, comme Chéri (1920 ) et Le Blé en herbe (1923). Beauvoir, bien plus jeune que Colette, aurait-elle pris la suite de sa consœur, comme cible de ces « gens bien », qu’elle n’a cessé de conspuer dans ses romans, nouvelles, pièce de théâtre, mémoires, correspondances, récits, articles, et dont elle dénonce l’hypocrisie, dès son premier recueil de nouvelles, Quand prime le spirituel (1937, publié en 1979) ?

En effet, toujours selon Maître Guérin, dans la scène pré-citée : « Fait-on le procès de Madame de Beauvoir… ? » Nous sommes onze ans après la parution, accompagnée d’articles à charge (cf. Ingrid Galster,˝Le Deuxième Sexe” de Simone de Beauvoir, Presses de l’Université Paris- Sorbonne, 2004), du Deuxième Sexe (1949). Ne s’agirait-il pas, pour Clouzot et ses scénaristes, de montrer que Beauvoir l’athée, la femme de gauche, la non-mariée, la sans enfants, est toujours scandaleuse pour les bien-pensants, les bourgeois·es catholiques dont elle est issue ? Ce ne sont pas tant Les Mandarins qui seraient visés, mais plutôt Le Deuxième Sexe, sa liberté financière et sexuelle réclamées par Beauvoir pour toutes les femmes. Et ses analyses du patriarcat, plutôt ici celui de la bourgeoisie française, parisienne et provinciale.

Rappelons également que Beauvoir rapporte dans ses mémoires son effarement face aux bourgeois·es de Rouen, quand elle y était professeure de philosophie, de 1932 à 1936. Elle y avait retrouvé la même petite société, grouillant de préjugés, pieusement hypocrite, que celle de sa famille (voir La Force de l’âge, publiée en 1960). Entre la ville de Rennes de Dominique Marceau et le Rouen de Simone de Beauvoir, il n’y a que quelques lettres, un département à changer… et trois cents kilomètres de distance à parcourir.

De même, dans le volume précédent, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), Beauvoir fait le procès de cette même bourgeoisie parisienne et provinciale : celle de sa famille paternelle, du Limousin, celle de son amie Élisabeth Lacoin, dite Zaza, des Landes. Mais rien ne prouve que Beauvor ait parlé de tout cela aux Clouzot, ni que Clouzot et ses scénaristes se soient inspirés des Mémoires d’une jeune fille rangée.

Par contre, elles et ils utilisent la réputation sulfureuse de Beauvoir, chez celles et ceux qui ne sont pas sorti·es du pétainisme et du pire des années 1930, pour montrer leur hypocrisie. Elles et ils montrent également, en ce début de film et du procès de Dominique, son côté innocent, puisque la description érotique des Mandarins pré-citée ne l’a pas marquée, ni le reste du roman. Dominique n’est pas une intellectuelle, ce qui rejoint ce que Beauvoir analyse de la persona de Bardot (Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome », The New English Library, 1960, p. 52).

Dans ce moment de La Vérité, il y a donc un mélange de Bardot, de Dominique et de Beauvoir, soit trois femmes libres, qui luttent contre les bien-pensants de leur milieu et contre le poids des gens âgés, qui ne comprennent pas leur soif de liberté (Beauvoir aussi, en son temps). Bardot et Beauvoir ont survécu, Dominique y laisse sa vie.

Non à l’hypocrisie, oui à la liberté en tout consentement !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Beauvoir chez Bardot », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30734

 

Easy Virtue VADMC

Partir, revenir, pourquoi ? (8) Ne jamais revenir : Un mariage de rêve

Il paraît que l’amour rend aveugle. Ou pas. En effet, l’Américaine Larita (Jessica Biel) sait que son second mari, l’Anglais John Whitaker (Ben Barnes), quoique majeur, est encore un petit garçon. Un enfant fasciné par sa beauté, son intelligence et son modernisme – Larita est pilote de course, ce qui, en cette année 1924, représente un défi au sexisme ambiant, et pas uniquement celui des circuits européens.  

En effet, dans Un mariage de rêve (Stephan Elliott, Easy Virtue, 2008), Larita est fraîchement accueillie par sa belle-famille, beau-père (Colin Firth) excepté. Sa belle-mère Veronica (Kristin Scott Thomas) ne lui pardonne rien : son origine transatlantique, d’être plus âgée que John, son métier, qui la tient éloignée de la verte campagne anglaise, son statut de veuve, son absence de fortune, son nouveau nom, qui la fait déchoir de son rang de maîtresse de maison, ses tenues (pantalons ou robe décolletée), son allergie aux fleurs, sa détestation de la chasse, l’amour de John. Bref, rien ne va. D’autant que la possible perte de pouvoir, sur sa sa maison et sur John, s’accompagne de l’envol de ses grandes espérances de redresser son domaine, par le mariage de John avec Sarah (Charlotte Riley), jeune fille de son riche voisin.

Elle refuse âprement toutes les tentatives d’approche affectueuse et d’aide de Larita, tout comme ses cadeaux et changements : un phonographe, un portrait de Larita par Picasso, une dinde succulente pour fêter l’alliance anglo-américaine. Symboliquement, Veronica noie sa portion de dinde sous la sauce dont elle couvre habituellement la nourriture grisâtre et sans goût dont elle nourrit sa famille. Comme le lui retourne Larita à la fin du film, ses incessantes récriminations sur l’absence d’aide qu’elle reçoit couvrent sa soif de pouvoir, ses frustrations divers et variées, ainsi que son esprit borné et sec.

Car, même si elle chérit son fils, elle ne supporte aucune initiative de sa part, qu’il s’agisse de son mariage ou de son achat d’un tracteur afin de mieux cultiver leurs terres. Pas question non plus de danser le tango lors d’un bal, seule la valse est bienséante. Et nous sommes donc après la Première Guerre mondiale…

Ses filles, Hilda (Kimberley Nixon) et Marion (Katherine Parkinson), ne sont guère mieux. Jalouses, aigries par le manque d’hommes de leur âge à cause de la saignée de 14-18, volontairement confinées dans leur maigre existence et leurs glorieux souvenirs d’avant-guerre, portant des vêtements ternes, elles ne supportent pas le vent de liberté solaire que Larita apporte avec elle. Elles préfèrent participer à la curée contre leur belle-sœur, secondées par leur oncle d’Amérique, qui va fouiller dans le passé de Larita. Hilda et Marion refusent d’entendre Larita, qui leur conseille de partir de leur trou campagnard et d’aller explorer le vaste monde par elles-mêmes et d’utiliser leur intelligence pour acquérir un travail, donc l’indépendance.

Quant au beau-père, Jim, il continue ses sarcasmes envers ses trois enfants, tout en évitant de se trouver longuement en présence de son épouse. Sa sympathie envers Larita se manifeste rarement en public, sauf à la fin du film, où il prend ouvertement son parti en dansant avec elle, lors du bal organisé par Veronica, enfin conscient de la solitude de Larita et de la faiblesse de caractère de John. Secouant finalement sa dépression et sa culpabilité de ne pas avoir ramené vivant un seul des hommes de son village en 1918, il part avec sa future ex-belle-fille. Nous ne sommes pas loin du conte de Cendrillon, version Disney, avec quelques aménagements.

Cendrillon-Larita n’a pas tant besoin d’un prince charmant, toujours perdu dans les jupes maternelles, que de sa propre voiture, pour partir du château. De victime, elle redevient actrice de sa propre vie. Adieu château, courants d’air, absence de chauffage et traditions obsolètes, welcome les Années Folles !

Elle laisse John aux bons soins de Sarah. Intelligente, celle-ci n’en a pas voulu à Larita de son mariage précipité avec John, mais bien du silence de John à ce sujet, alors qu’ils étaient promis l’un à l’autre depuis longtemps. De même, Sarah propose son aide à Larita lorsque celle-ci s’en va et dit la comprendre. Sarah ne saute pas de joie à l’idée de récupérer John, même si elle l’aime et qu’elle sait s’entendre bien avec Veronica. Elle félicite son frère cadet Philip (Christian Brassington) d’être allé vers Larita lors du bal et de lui avoir proposé son aide, alors que John la laissait seule au milieu de la piste de danse, avant que Jim ne prenne le relais. La sororité et la solidarité existent, face à la haine et à la bêtise.

Ce film montre bien à quel point rester engoncé·e dans le passé est mortifère, tout comme l’immobilisme spatial. Souhaitons le meilleur à Larita, libérée de toute obligation maritale, avec ou sans Jim, ainsi qu’à Sarah et à Philip, à la campagne ou ailleurs.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Partir, revenir, pourquoi ? (8) Ne jamais revenir : Un mariage de rêve », Voyages autour de mon cerveau, mai 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/16095

Se libérer Bouches inutiles Patrie VADMC

Se libérer, au féminin, au masculin, ou ensemble ? Les Bouches inutiles, Patrie

L’après-Seconde Guerre mondiale regorge d’œuvres valorisant les résistances aux Nazis, au nazisme et autres fascismes. En France, il y a eu, entre autres, la pièce de théâtre Les Bouches inutiles (Simone de Beauvoir, 1945) et le film Patrie (Louis Daquin, 1946), d’après la pièce de Victorien Sardou (1869). Ce sont deux œuvres historiques, qui se situent dans les temps anciens, le quatorzième siècle chez Beauvoir, le seizième siècle chez Sardou et Daquin, et dans un pays étranger, la Flandre, d’abord sous domination bourguignonne, puis espagnole. L’éloignement temporel et spatial permet une liberté plus grande pour traiter de thématiques contemporaines brûlantes : l’occupation, la résistance et la non résistance. Nous sommes loin de la joyeuse entente entre occupants espagnols et femmes flamandes de La Kermesse héroïque (Jacques Feyder, 1935), vu par Beauvoir à sa sortie ; certains critiques de 1946 font cependant le rapprochement entre La Kermesse héroïque et Patrie1.

Chez Beauvoir, Sardou et Daquin, il est surtout question de libération. Ce sont surtout les hommes qui mènent le jeu, d’un côté comme de l’autre, dans le film. Daquin et son scénariste Charles Spaak privilégient les premiers rôles masculins, oubliant Rafaele, fille du duc d’Albe, représentant de l’occupant. Ils ont resserré l’intrigue sur la trahison d’Élisabeth de Rysoor (Maria Mauban, Dolorès de Rysoor dans la pièce), épouse du comte de Rysoor (Pierre Blanchar) et amante de Karloo Van Der Not (Jean Desailly). Mais qui n’apparaît que peu, l’important étant la résistance, masculine, des Bruxellois à l’occupation espagnole, uniquement incarnée par des hommes, ainsi que l’amitié virile qui lie les résistants entre eux. L’âpreté misogyne du film et de la pièce de Sardou oublie les résistantes, à l’exception de Catherine, la femme (Mireille Perrey) du sonneur (Pierre Dux), qui prend la place de son mari assassiné, à la toute fin du film. Elle ne résiste pas pour sa patrie et par solidarité avec les autres résistants, mais en mémoire de son époux.

Comme nous l’avons déjà analysé dans des articles précédents2, et qui ne ressort pas des critiques des premières représentations3, Beauvoir fait la part belle aux femmes dans sa pièce. Celles-ci font basculer le sort des « bouches inutiles » (femmes, vieillard·es, enfants) en refusant de se faire pousser au-dehors de leur cité, pendant que les hommes valides attendront l’arrivée du roi de France, allié de Vaucelles. Et prendront de nouvelles épouses, qui n’auront pas connu les privations ni le sort terrible des femmes de Vaucelles, jetées en pâture à la concupiscence bourguignonne. Beauvoir refuse le déterminisme masculin, et se range aux côtés de son héroïne Catherine, qui fait honte à son mari Louis, puis aux autres hommes politiques, de leur égoïsme. D’autant que la cité toute entière a déjà vaincu l’ordre despotique masculin qui régnait précédemment dans Vaucelles, mettant à sa place un groupe d’hommes. La décision de ce nouveau pouvoir apparaît d’autant plus injuste, quoique logique, puisque toute la cité n’est pas représentée au niveau politique. Il faut donc la révolte argumentée d’une femme associée au pouvoir par son mariage avec un échevin pour que la représentation politique ne soit plus censitaire mais unitaire et commune. Beauvoir, qui reconnaît dans La Force de l’âge, deuxième tome de ses mémoires (1960), avoir considéré avec indifférence les combats des suffragistes pour le droit de vote féminin4, semble avoir pris conscience, pendant l’Occupation, de l’importance d’une représentativité politique égalitaire, sinon paritaire. Elle ne votera cependant pas une fois le droit de vote acquis pour les femmes5. Beauvoir clôt sa pièce par l’union des habitant·es de Vaucelles contre l’occupant, c’est la solidarité qui gagne, contre l’individualisme masculin adulte de Sardou et Daquin.

Beauvoir est donc plus ancrée dans son époque que Louis Daquin et Charles Spaak, engoncés dans la vision machiste et misogyne de Victorien Sardou. Deux visions et deux imaginaires de la résistance et de la libération de son pays, qui vont se perpétuer jusqu’à… la deuxième vague des mouvements féministes en 1970 ? nos jours ? Qu’en est-il des romans, pièces de théâtre, chansons, films et autres œuvres d’art consacrées aux résistantes françaises, qu’elles soient contemporaines ou anciennes ? À étudier.

 

1 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 272, 369. Le dossier de presse de Patrie est disponible sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b105226442

2 Cf. Tiphaine Martin, « Des femmes en guerre : Le Miracle des loups 1924 et Les Bouches inutiles », Voyages autour de mon cerveau. URL : https://vadmc.hypotheses.org/14033 et « Des Bouches vraiment inutiles ? Voyage et féminisme chez Beauvoir dramaturge », in Dominique Bréchemier (dir.), Femmes en scène, femmes de théâtre, Paris : L’Harmattan, 2020, p. 243-254.

3 Le dossier de presse est disponible sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b105207562?rk=21459;2

4 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, op. cit., p. 246.

5 Simone de Beauvoir, La Force des choses. I, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 109.

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Se libérer, au féminin, au masculin, ou ensemble ? Les Bouches inutiles, Patrie », Voyages autour de mon cerveau, février 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/14590

Priscilla VADMC

Partir, revenir, pourquoi ? (7) Un couple adolescent : Priscilla

Les portes blanches ornées de notes de musique s’ouvrent. Sa voiture franchit la grille. Ça y est, elle est libre. Elle, Priscilla Presley née Beaulieu (Cailee Spaeny), vient de rompre avec son époux, le chanteur et acteur Elvis Presley (Jacob Elordi), dans la bio filmée Priscilla de Sofia Coppola (2023). Ce ne sont pas tant leurs dix années de différence qui ont pesé dans l’échec de leur couple que l’immaturité persistante du King, ainsi que son machisme.

Ce manque de maturité est, dans un premier temps, rassurante pour l’adolescente de quatorze ans qui rencontre son idole de vingt-quatre ans chez lui, car il se conduit correctement avec elle, discutant vaguement à coup de poncifs et de longs silences, l’embrassant délicatement, avant de la ramener chez ses parents à l’heure convenue. Parents qui, contrairement à ceux d’Une éducation (An Education, Lone Scherfig, 2009), sont très réticents à laisser leur fille mineure en compagnie d’un homme majeur et de sa bande d’ami·es. Inquiets aussi à l’idée qu’elle ne réussisse pas au collège puis au lycée, et qu’elle ne poursuive pas ses études. 

Et, comme les parents du Bling Ring (Sofia Coppola, 2013), ils sont dépassés par les évènements, quand le flirt Elvis-Priscilla prend un tour sérieux. Pourtant, la mère de Priscilla a bien tenté de ramener sa fille sur terre, en lui parlant des adolescents de son collège, puis de son lycée. Mais rien n’y fait, Priscilla s’entête dans son syndrome du Grand Meaulnes, attendant que son prince charmant la rappelle.

Et gagne ainsi le droit d’être claquemurée dans la mal-nommée Graceland, la demeure de Presley à Memphis, avec un fiancé souvent absent pour cause de concert et de tournage de films. Quand il est là, il passe beaucoup de temps avec son groupe d’ami·es, tout en restant sous la coupe de son père et de son imprésario. Les échanges verbaux entre le couple sont toujours aussi brefs et remplis de clichés.

Lorsque Priscilla exprime son désir pour Elvis, il refuse tout contact charnel, alors qu’ils dorment dans le même lit. Elle a alors dix-sept ans et plus, elle est donc sexuellement majeure. Elvis préfère regarder la télévision en mangeant du pop-corn, ou lire des ouvrages de spiritualité hindoue, ou la photographier dans des tenues qui correspondent à ses fantasmes à lui. Le consentement féminin est totalement nié, à l’instar du choix des tenues de jour de Priscilla, de sa couleur de cheveux et de son maquillage, sans oublier l’addiction aux amphétamines. Toutes choses que la jeune femme balaie quand elle décide de prendre sa vie en main. Elle redevient physiquement Priscilla Beaulieu, avant de l’être psychiquement.

Ce qui l’aide dans sa transformation en femme libre et indépendante est de quitter Graceland  une première fois, pour Los Angeles, où elle apprend le karaté, et s’occupe de sa fille, qu’elle a eu avec Elvis après leur mariage. Priscilla voit également des amies qui ne font pas partie du clan Presley. Ouvrir les portes par elle-même est essentiel et lui permet de sortir définitivement de sa cage dorée de bonne épouse obéissante.

Sofia Coppola sort du cas singulier et réel de Priscilla pour dresser, aussi, le portrait d’une femme ordinaire qui sort d’un mariage désastreux par ses propres moyens. Un bel exemple combatif.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Partir, revenir, pourquoi ? (7) Un couple adolescent : Priscilla », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/14281

Bandes de jeunes (1) : West Side Story, Grease, Dirty Dancing VADMC

Bandes de jeunes (1) : West Side Story, Grease, Dirty Dancing

Le fil musical qui parcourt le vingtième siècle fait la part belle aux morceaux de groupe, chorégraphies à l’appui. Ce sont plutôt des bandes de jeunes qui dansent et chantent, les personnages âgées ne pouvant pas forcément suivre le mouvement, et ne le souhaitant pas non plus, à l’instar des vieux messieurs du club londonien où Jerry Travers (Fred Astaire) attend son ami Horace Hardwick (Edward Everett Horton) dans Le Danseur du dessus (Top Hat, Mark Sandrich, 1935). Furieux du grincement de la page de journal que tient Jerry, ils le fusillent du regard.

Trois films musicaux se déroulant dans la décennie cinquante-soixante, en été, mettent en scène des hordes plus ou moins sauvages : West Side Story (Jerome Robbins et Robert Wise, 1961, s’y déroulant), Grease (Randal Kleiser, 1978, se déroulant en 1958), Dirty Dancing (Emile Ardolino, 1987, se déroulant en 1963). Ces jeunes forment bloc de manière ultra-genrée dans les deux premiers films, plus homogène dans le dernier. La classe sociale est homogène dans West Side Story et dans Grease, sauf pour l’Australienne Sandy (Olivia Newton-John), plus aisée que ses camarades de lycée états-unien·nes, quand la différence de classe entre les client·es de la pension de vacances et les employé·es forment un des fils directeurs de Dirty Dancing, comme nous avons pu le démontrer dans un article précédent .

Les morceaux musicaux sont également représentatifs du sexisme, ou non, des réalisateurs et des compositeurs, tous des hommes. Dans West Side Story, l’héroïne, Maria (Nathalie Wood), a une seule chanson solo, « I Feel Pretty ». Le reste de la bande-son est dévolue aux hommes, soit seuls, comme pour Tony (Richard Beymer), qui a deux chansons, « Somethin’ Comin’ » et « Maria », soit en bande, comme pour le reste des chants, à l’exception d’« America » et « Quintet », où voix masculines et féminines alternent. Dans Grease, l’héroïne Sandy Olson chante seule deux chansons, « Hopelessly Devoted to You » et « Look at Me, I’m Sandra Dee » (reprise), sa camarade Betty Rizzo (Stockard Channing) deux également, « Look at Me, I’m Sandra Dee », et « There Are Worse Things I Could Do ». Danny Zuko (John Travolta), le héros, lui, n’a qu’une chanson solo, « Sandy ». Les autres chansons sont soient chantées en duo Danny-Sandy, « You’re the One That I Want », soit en bande non-mixte, « Summer Nights », « Greased Lightnin’ ». Dans Dirty Dancing, l’héroïne Frances Houseman (Jennifer Grey) ne chante pas, contrairement à sa sœur Lisa (Jane Brucker), qui hésite, pour un spectacle musical joué par les client·es, entre chanter « I Feel Pretty » de West Side Story (la comédie musicale de broadway et/ou le film), ou « What Do the Simple Folk Do? » de Camelot (comédie musicale créée en 1960). Le héros, Johnny Castle (Patrick Swayze), chante « She’s Like the Wind », le reste de la bande-son étant composé de chanteurs et groupes majoritairement masculins.

Dans West Side Story et dans Grease, les jeunes filles et jeunes hommes n’occupent pas les mêmes espaces. Pourtant, aux États-Unis, la mixité scolaire date du début du dix-neuvième siècle, et non des années 1950 comme en France (même si des exceptions existaient dans certaines campagnes pour des raisons de locaux depuis le siècle précédent), mais l’après-guerre est dure aux femmes et les verrouille au maximum dans leur foyer, ou les contraint à se déplacer accompagnées. Sans surprise, Maria et Sandy chantent dans un espace clos : magasin de confection pour la première, porche et jardin de la demeure parentale pour la seconde. Dans le reste de la diégèse, filles et garçons ont tendance à s’affronter, soit en ayant deux visions de leur pays d’accueil, dans « America » (West Side Story), espace légèrement libérateur pour les filles portoricaines, lieu de racisme et d’humiliation pour les garçons portoricains, soit en ayant deux visions d’un même évènement, dans « Summer Nights » (Grease), récit romantique dégoulinant de guimauve et a-sexuel pour les filles, légèrement écorné par l’humour de Betty, récit ultra-sexuel et mensonger pour les garçons.

Nous ne reviendrons pas sur le défi à l’autorité que constitue « Gee, Officer Krupkee », déjà analysé ici. Notons que les filles de la bande des Jets, né·es aux États-Unis de parents polonais, participent aussi peu à cette chanson qu’à la « Jet Song », à « Cool », et qu’elles restent passives lorsque les Jets harcèlent Anita (Rita Moreno). Leurs mâles les autorisent à être dehors avec eux, c’est déjà plus que ce qui est permis aux Portoricaines. Des étapes de l’immigration, de l’intégration et des machismes dans une société donnée, en somme.

Le droit du sol ne garantit pas un meilleur traitement, comme la jeune Frenchy (Didi Conn) en fait l’expérience, puisque la chanson qui lui est dédiée, « Beauty School Drop-Out », la rabaisse en se moquant de ses prétentions à devenir coiffeuse, via la voix masculine du chanteur Frankie Avalon, et avec la complicité de ses amies Betty et Jan (Jamie Donnelly), qui font partie de la troupe de danseuses de la chanson. Par contre, « Greased Lightnin’ » est une apologie de la virilité, par Danny et sa bande non-mixte, via l’éloge de la voiture et de la vitesse, instruments associés au masculin. Les filles et les garçons se rejoignent pour le final, « We Go Together », dans une explosion de couleurs, de chants et de danse mixte, après que Sandy ait adopté le code vestimentaire et comportemental de Danny, s’assujettissant volontairement, en supprimant son individualité.

Si Frances n’a pas de chanson seule, contrairement à son Johnny, elle finit par s’insérer dans le groupe mixte des danseuses et des danseurs, à la toute fin du film. C’est une scène parallèle de celle du début du film, lorsque Frances, encore nommée « Bébé », n’osait se lancer sur la piste de danse et rejoindre les danseuses et les danseurs. Et, de même qu’au début du film, c’est Johnny qui l’appelle. Mais cette fois, il est accompagné de toute la troupe de danseuses et de danseurs. Tous et toutes s’avancent sur un rythme syncopé à la rencontre de Frances, comme les Jets lorsqu’ils défient les Sharks au début de West Side Story. Sauf que dans Dirty Dancing, c’est une approche énergique et amicale. Et amoureuse, puisque Johnny et Frances forment un couple. Après avoir rampé et avoir paradé de concert sur « Love Is Strange » dans une salle de danse de la pension de vacances, Frances réussit le porté volant au bout des bras de Johnny. Et ils se mêlent à la foule dansante, employé·es et client·es réuni·es. Les différences sociales sont, le temps d’une chanson, d’une danse,  abolies.

Être en bande, pourquoi pas, mais sans machisme ni classisme.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bandes de jeunes (1) : West Side Story, Grease, Dirty Dancing », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/13663