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Bandes de jeunes (1) : West Side Story, Grease, Dirty Dancing VADMC

Bandes de jeunes (1) : West Side Story, Grease, Dirty Dancing

Le fil musical qui parcourt le vingtième siècle fait la part belle aux morceaux de groupe, chorégraphies à l’appui. Ce sont plutôt des bandes de jeunes qui dansent et chantent, les personnages âgées ne pouvant pas forcément suivre le mouvement, et ne le souhaitant pas non plus, à l’instar des vieux messieurs du club londonien où Jerry Travers (Fred Astaire) attend son ami Horace Hardwick (Edward Everett Horton) dans Le Danseur du dessus (Top Hat, Mark Sandrich, 1935). Furieux du grincement de la page de journal que tient Jerry, ils le fusillent du regard.

Trois films musicaux se déroulant dans la décennie cinquante-soixante, en été, mettent en scène des hordes plus ou moins sauvages : West Side Story (Jerome Robbins et Robert Wise, 1961, s’y déroulant), Grease (Randal Kleiser, 1978, se déroulant en 1958), Dirty Dancing (Emile Ardolino, 1987, se déroulant en 1963). Ces jeunes forment bloc de manière ultra-genrée dans les deux premiers films, plus homogène dans le dernier. La classe sociale est homogène dans West Side Story et dans Grease, sauf pour l’Australienne Sandy (Olivia Newton-John), plus aisée que ses camarades de lycée états-unien·nes, quand la différence de classe entre les client·es de la pension de vacances et les employé·es forment un des fils directeurs de Dirty Dancing, comme nous avons pu le démontrer dans un article précédent .

Les morceaux musicaux sont également représentatifs du sexisme, ou non, des réalisateurs et des compositeurs, tous des hommes. Dans West Side Story, l’héroïne, Maria (Nathalie Wood), a une seule chanson solo, « I Feel Pretty ». Le reste de la bande-son est dévolue aux hommes, soit seuls, comme pour Tony (Richard Beymer), qui a deux chansons, « Somethin’ Comin’ » et « Maria », soit en bande, comme pour le reste des chants, à l’exception d’« America » et « Quintet », où voix masculines et féminines alternent. Dans Grease, l’héroïne Sandy Olson chante seule deux chansons, « Hopelessly Devoted to You » et « Look at Me, I’m Sandra Dee » (reprise), sa camarade Betty Rizzo (Stockard Channing) deux également, « Look at Me, I’m Sandra Dee », et « There Are Worse Things I Could Do ». Danny Zuko (John Travolta), le héros, lui, n’a qu’une chanson solo, « Sandy ». Les autres chansons sont soient chantées en duo Danny-Sandy, « You’re the One That I Want », soit en bande non-mixte, « Summer Nights », « Greased Lightnin’ ». Dans Dirty Dancing, l’héroïne Frances Houseman (Jennifer Grey) ne chante pas, contrairement à sa sœur Lisa (Jane Brucker), qui hésite, pour un spectacle musical joué par les client·es, entre chanter « I Feel Pretty » de West Side Story (la comédie musicale de broadway et/ou le film), ou « What Do the Simple Folk Do? » de Camelot (comédie musicale créée en 1960). Le héros, Johnny Castle (Patrick Swayze), chante « She’s Like the Wind », le reste de la bande-son étant composé de chanteurs et groupes majoritairement masculins.

Dans West Side Story et dans Grease, les jeunes filles et jeunes hommes n’occupent pas les mêmes espaces. Pourtant, aux États-Unis, la mixité scolaire date du début du dix-neuvième siècle, et non des années 1950 comme en France (même si des exceptions existaient dans certaines campagnes pour des raisons de locaux depuis le siècle précédent), mais l’après-guerre est dure aux femmes et les verrouille au maximum dans leur foyer, ou les contraint à se déplacer accompagnées. Sans surprise, Maria et Sandy chantent dans un espace clos : magasin de confection pour la première, porche et jardin de la demeure parentale pour la seconde. Dans le reste de la diégèse, filles et garçons ont tendance à s’affronter, soit en ayant deux visions de leur pays d’accueil, dans « America » (West Side Story), espace légèrement libérateur pour les filles portoricaines, lieu de racisme et d’humiliation pour les garçons portoricains, soit en ayant deux visions d’un même évènement, dans « Summer Nights » (Grease), récit romantique dégoulinant de guimauve et a-sexuel pour les filles, légèrement écorné par l’humour de Betty, récit ultra-sexuel et mensonger pour les garçons.

Nous ne reviendrons pas sur le défi à l’autorité que constitue « Gee, Officer Krupkee », déjà analysé ici. Notons que les filles de la bande des Jets, né·es aux États-Unis de parents polonais, participent aussi peu à cette chanson qu’à la « Jet Song », à « Cool », et qu’elles restent passives lorsque les Jets harcèlent Anita (Rita Moreno). Leurs mâles les autorisent à être dehors avec eux, c’est déjà plus que ce qui est permis aux Portoricaines. Des étapes de l’immigration, de l’intégration et des machismes dans une société donnée, en somme.

Le droit du sol ne garantit pas un meilleur traitement, comme la jeune Frenchy (Didi Conn) en fait l’expérience, puisque la chanson qui lui est dédiée, « Beauty School Drop-Out », la rabaisse en se moquant de ses prétentions à devenir coiffeuse, via la voix masculine du chanteur Frankie Avalon, et avec la complicité de ses amies Betty et Jan (Jamie Donnelly), qui font partie de la troupe de danseuses de la chanson. Par contre, « Greased Lightnin’ » est une apologie de la virilité, par Danny et sa bande non-mixte, via l’éloge de la voiture et de la vitesse, instruments associés au masculin. Les filles et les garçons se rejoignent pour le final, « We Go Together », dans une explosion de couleurs, de chants et de danse mixte, après que Sandy ait adopté le code vestimentaire et comportemental de Danny, s’assujettissant volontairement, en supprimant son individualité.

Si Frances n’a pas de chanson seule, contrairement à son Johnny, elle finit par s’insérer dans le groupe mixte des danseuses et des danseurs, à la toute fin du film. C’est une scène parallèle de celle du début du film, lorsque Frances, encore nommée « Bébé », n’osait se lancer sur la piste de danse et rejoindre les danseuses et les danseurs. Et, de même qu’au début du film, c’est Johnny qui l’appelle. Mais cette fois, il est accompagné de toute la troupe de danseuses et de danseurs. Tous et toutes s’avancent sur un rythme syncopé à la rencontre de Frances, comme les Jets lorsqu’ils défient les Sharks au début de West Side Story. Sauf que dans Dirty Dancing, c’est une approche énergique et amicale. Et amoureuse, puisque Johnny et Frances forment un couple. Après avoir rampé et avoir paradé de concert sur « Love Is Strange » dans une salle de danse de la pension de vacances, Frances réussit le porté volant au bout des bras de Johnny. Et ils se mêlent à la foule dansante, employé·es et client·es réuni·es. Les différences sociales sont, le temps d’une chanson, d’une danse,  abolies.

Être en bande, pourquoi pas, mais sans machisme ni classisme.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bandes de jeunes (1) : West Side Story, Grease, Dirty Dancing », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/13663

Yentl anti-Titanic VADMC

Yentl, l’anti-Titanic

Être une jeune fille et parvenir à être libre sans aide est possible, que ce soit dans la réalité ou dans la fiction. Dans certaines fictions. Ainsi, la longue, très longue, comédie romantique Titanic (James Cameron, 1997) est-elle d’un sexisme absolu de ce point de vue-là, contrairement à la comédie dramatique Yentl (Barbra Streisand, 1983). S’il est dommage que ce soit le film le plus ancien qui soit féministe et non le plus récent, il n’est hélas pas étonnant que ce soit le long-métrage réalisé par une femme qui montre l’ascension vers sa liberté de l’héroïne.

Yentl (Barbra Streisand) est une jeune fille juive polonaise du début du vingtième siècle. Orpheline de mère, fille de rabbin, elle étudie le Talmud en cachette, car interdit aux filles et aux femmes, trop impures pour toucher le saint texte et pour avoir le droit de prendre goût aux études. La réalisatrice montre l’intégrisme religieux dans toute sa splendeur, donc la misogynie et le machisme de ce milieu, qui ne doit pas être moindre chez les catholiques et les orthodoxes polonais.

À la mort de son père, Yentl décide de partir à la découverte du monde et de faire des études. Par mesure de sécurité et parce qu’elle n’a pas le droit d’étudier en tant que femme, elle coupe ses cheveux et revêt un costume masculin. Croisant la route d’Avigdor (Mandy Patinkin), elle fait des études en sa compagnie. Amoureuse de lui, dans le cheminement habituel des jeunes filles de son époque retranscrit dans les contes, les romans puis dans les films classiques, elle fait la connaissance de sa fiancée, Hadass (Amy Irving).

La réalisatrice évite avec brio l’affrontement sexiste, via la chanson « No wonder » (« Ce n’est pas étonnant »). Yentl y exprime sa jalousie, vite remplacée par la liste des qualités d’Hadass, tant physiques que ménagères. Hadass correspond en effet au topique de la jeune bourgeoise européenne de la Belle Époque : cheveux longs, élégante, polie, devançant les moindres désirs de ces messieurs, sachant coudre, cuisiner, tenir une conversation mondaine. Elle est tout ce que Yentl n’est pas, non seulement de par sa classe sociale, mais également par son conformisme aux cadres patriarcaux. Et c’est Yentl, Pygmalionne pleine d’allant, qui va l’en émanciper, un peu, en lui apprenant à lire et à écrire, quand elle va se marier avec elle, sous son identité masculine.

Mais la destinée de Yentl ne s’arrête pas dans l’enclos de cette demeure bourgeoise. Afin de réunir son épouse à son ancien fiancé, qui l’aime toujours, Yentl révèle qu’elle est une femme, et émigre aux États-Unis. Elle rejoint sa classe sociale d’origine, mais avec de la maturité, et en étant libre de ses mouvements, sans aucune tutelle ni entraves. Sur le pont du bateau qui s’éloigne, elle chante son bonheur de tout son cœur, faisant rimer « voice » (voix) avec « choice » (choix), dans « A Piece of Sky » (« Un morceau de ciel »). Yentl, femme indépendante, n’a besoin de personne pour parcourir le bateau et s’accouder au rebord, tournée vers son futur pays. Alors que James Cameron n’a su qu’imaginer son héroïne bourgeoise Rose (Kate Winslet) en besoin de soutien – masculin. Et ce, alors que le début du film montre le caractère rebelle de Rose et son peu d’empressement à se plier aux règles de la bonne société. Mais le réalisateur l’a dotée d’un Pygmalion, Jack (Leonardo di Caprio) qui la porte et la retient au fronton du paquebot. Et qui, étant d’un milieu populaire, lui fait découvrir la « vraie vie ». Qu’elle vivra seule, bien entendu, telle une veuve éternelle, sans être là aussi autorisée par le réalisateur à avoir une vie sexuelle.

Au contraire, l’histoire de Yentl n’est pas terminée à la fin du film, libre à elle de vivre, d’étudier, d’aimer, de travailler. Et, peut-être, sa petite-fille étudiera-t-elle à Cornell, rencontrant un bel étudiant (Robert Redford), et nous serons alors dans Nos plus belles années (The Way We Were, Sydney Pollack, 1973).

En attendant, place au chant, au ciel, aux mouettes et à la liberté conquise par soi-même.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Yentl, l’anti-Titanic », Voyages autour de mon cerveau, avril 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/9711

Fanfan la Tulipe VADMC

Fanfan la Tulipe : vraie misogynie ou faux féminisme ?

Et là, elle le gifle. Puis, elle court, trouvant refuge chez la marquise de Pompadour (Geneviève Page). Ravie, cette dernière avoue, dans un soupir, après le récit haletant d’Adeline (Gina Lollobrigida) : « Mon rêve. » (… de le gifler). Ces yeux pleins d’étoiles sont-ils un réflexe de classe, de sexe, ou les deux ? Et Adeline, dans tout ça ?

Dans le Fanfan la Tulipe de Christian-Jaque (1952), les relations femmes-hommes ont plus à voir avec la France de 1950 qu’avec celle du dix-huitième siècle et des « guerres en dentelle », encore que l’image du « Bien-Aimé » corresponde à son image d’Épinal, à savoir libidineux et harceleur sexuel, chargeant son premier valet Lebel d’enlever filles et femmes pour son bon plaisir.

Les portraits de femmes sont contrastés, entre la douce et timide Henriette de France (Sylvie Pelayo), la marquise pleine d’allant mais sans vulgarité, madame Tranche-Montagne (Georgette Anys), femme de soldat, massive et maternelle, Marion (Irène Guillot), jeune paysanne amoureuse de Fanfan, et Adeline, qui passe de la libre gaieté à la presque soumission amoureuse.

La vision du réalisateur, de ses scénaristes et de son dialoguiste reste, à première vue, conforme à la condition féminine post-Seconde Guerre mondiale. Les femmes sont définies par leur utilité sexuelle alliée au physique canonique des vedettes de l’époque, telle Michèle Morgan (blonde, mince, élégante, plutôt bourgeoise). Telle sont la fille du roi, sa maîtresse, et même Marion. Adeline, en revanche, est plutôt du côté de la nouveauté Martine Carol (en brun), avec poitrine avancée et pigeonnante, et de classe populaire. À une classe sociale correspond un type physique, donc moral, selon l’essentialisation habituelle du patriarcat. Comme le déclare Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe (1949), au sujet de l’encadrement des femmes :

Dès qu’elle pense, qu’elle rêve, qu’elle dort, qu’elle désire, qu’elle respire sans consigne, elle trahit l’idéal masculin1.

La singularité individuelle est réduite à un type, la femme. Ce qui n’est pas le cas pour les hommes.

Même esquissée à grands traits, chaque femme acquière une personnalité. Henriette de France est caractérisée par sa naïveté et son peu de courage, comme une jolie poupée. Le contraste entre son effarement et l’irruption intrépide de Fanfan, à deux reprises, peut prêter à sourire. Cependant, sa peur de se trouver seule, la seconde fois, avec un homme inconnu qui surgit, le soir, dans sa chambre, est tout à fait compréhensible… pour le public du vingt-et-unième siècle.

De même, la goujaterie de Fanfan avec Marion, qu’il humilie publiquement, n’est combattue par aucun des personnages présents, des hommes en majorité, qui rient des larmes de la jeune fille. Aucun épisode ultérieur ne remet en cause son machisme, puisqu’il est condamné à mort non pour attentat à la pudeur, mais pour effraction dans un domicile royal. Marion, de son côté, est condamnée à se marier parce qu’elle vaut de l’argent (comme dot, la prime d’engagement de Fanfan), et non par amour, comme cela se passe tant au dix-huitième que dans les années 1950 dans les milieux paysans.

Toute cette partie de l’intrigue ne figure pas dans le récit, tiré du film, raconté par Gérard Philippe et édité en vinyle. Parce que le public visé est ici enfantin, donc forcément angélique, dans la mentalité de l’époque ? De même, la tentative de viol de Louis XV sur Adeline est passée sous silence. Par contre, le rédacteur/la rédactrice anonyme du Film complet décrit Marion comme « une jolie blonde, appétissante2 » et l’écrivain Georges-Gustave Toudouze, dans sa novélisation du film, décrit les « témoins amusés de la bagarre qui se déroule sous leurs yeux pour la possession de la bourse3 », sans autre commentaire.

Madame de Pompadour est mieux traitée, dans le film. Elle tente de défendre Henriette de France des voleurs de grand chemin, avant l’arrivée de Fanfan, tout en gardant son sang-froid. Toujours calme et souriante, elle offre sa broche en forme de tulipe au jeune homme, après qu’il a tué les bandits. Elle intercède pour que Louis XV reçoive Adeline, venue demander la grâce de Fanfan, en sa présence. Elle cache Adeline et fait confiance à Fanfan pour l’emmener loin du roi, ce qui échoue, par la faute de Fier-à-bras, espion et collaborateur zélé du pouvoir, prêt à tout pour avoir Adeline.

Il est d’autant plus étonnant que Toudouze transforme Madame de Pompadour, personnage montré comme honnête dans le film, en femme complaisante aux violences sexuelles de son royal amant4.

Explicitement, dans le long-métrage, rien ne justifie qu’elle reste avec le pervers sexuel qu’est le Louis XV campé par un Marcel Herrand au sommet de sa méchanceté froide. Nous sommes certes dans un film historique, avec images d’Épinal had hoc, dont, dans ce cas, la maniaquerie sexuelle royale et sa maîtresse en titre, protectrice des Arts et des Lettres. C’est le décalage entre ces clichés et l’explosion de joie anti-sexiste qui provoque la connivence entre les deux femmes, et du public, ainsi que son rire. Le roi, giflé, par une femme, du peuple, empêché dans sa tentative de viol, mais à quand la Révolution ?… politique, donc féministe. Peut-être dans La Tulipe noire (1964), du même Christian-Jaque ?

En effet, Adeline n’est pas qu’un symbole sexuel, dont l’incarnation très charnelle va lancer la carrière de Gina Lollobrigida5. Notons que la remarque machiste de Fanfan sur la gorge décolletée d’Adeline est assortie d’un plan en plongée sur cette partie de l’anatomie de la jeune fille. Le regard masculin personnage et spectateur est explicite. Il en est de même dans la novélisation6. On peut se demander ce qu’en a pensé l’actrice, ainsi que les spectatrices et lectrices de 1952. L’habitude de l’objectification a-t-elle été la plus forte ? Notons que dans Pain, amour et fantaisie (Pane, amore e fantasia, Luigi Comencini, 1953), tourné plus tard par l’actrice italienne, la bergère qu’elle interprète est en butte au harcèlement constant des hommes, quel que soit leur âge ou leur classe sociale. Mais c’est elle qui a mauvaise réputation, ce dont elle se plaint amèrement au curé de son village.

Adeline est, heureusement, également actrice de sa destinée. Elle tient à distance le maréchal des logis Fier-à-bras (Noël Roquevert) et sa drague très lourde, elle résiste des poings et des pieds lorsqu’elle est enlevée sur ordre du roi, elle saute de la calèche de ses ravisseurs sur le cheval de Fanfan, venu à sa rescousse, elle crie pour l’avertir du danger. Son langage est simple mais non populaire, contrairement à Madame Tranche-Montagne (qui n’a pas de prénom ni de fonction autre qu’épouse et mère). De même, l’actrice Claire Guibert, qui double Gina Lollobrigida, a une voix claire et châtiée, à l’inverse du débit haut, rapide, avec des mots avalés, de Madame Tranche-Montagne. En outre, contrairement à Fanfan, elle ne rêve pas d’un amour impossible, mais à sa portée, tout en se faisant respecter par tous et toutes, roi compris. Louis XV reconnaît dans son discours final son intégrité, méritoire.

Le film oscille entre misogynie et tentatives, réussies pour partie, de créer des personnages féminins qui sont des sujets. Tant mieux.

1 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. II., Paris, Gallimard, 1987, p. 276.

2 Film complet, n°318, 10 juillet 1952, p. 3.

3 Georges-G. Toudouze, Fanfan la Tulipe, Paris, Taillandier, 1952, p. 47.

4 Ibid., p. 164.

5 Gina Lollobrigida, in Le Cercle De Minuit, France 2, 28/12/1992 : https://www.youtube.com/watch?v=bjDDP92WPX0

6 Georges-G. Toudouze, Fanfan la Tulipe, op. cit., p. 106.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Fanfan la Tulipe : vraie misogynie ou faux féminisme ? », Voyages autour de mon cerveau, février 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/8064

Simone de Beauvoir

Simone de Beauvoir, un monde de voyages. Introduction

Coordination scientifique : Tiphaine Martin, Laboratoire Babel, Université de Toulon

Le but de ces articles est de présenter une Beauvoir en marche et non sur un rayon empoussiéré, telle une gentille féministe, une romancière existentialiste copieuse de Sartre et une mémorialiste attachée à son ego.

Le goût de Simone de Beauvoir pour les voyages est bien connu, l’ensemble de ses biographes l’évoque. Cependant, les études de fond sur ce sujet sont rares. Ce collectif entend contribuer à la diffusion d’une relecture de l’existence et de l’œuvre beauvoiriennes, à travers une approche centrée sur les (récits de) voyages. Ceux-ci sont des vecteurs de notre rapport au monde et de nos échanges avec nos contemporaines et contemporains.

Simone de Beauvoir vit son enfance dans un univers qui n’a que peu de points communs avec le nôtre. Il a plus à voir avec les romans de la Comtesse de Ségur – origine aristocratique incluse et dans le meilleur sens du terme – qu’avec le monde démocratique du vingt-et-unième siècle. Cependant, les expériences que la jeune fille fait lors de ses rares déplacements ont un fort impact sur le reste de son existence.

La jeune professeure, nommée à Marseille puis à Rouen, découvre les joies de la randonnée. La passion qu’elle met en toutes choses lui fait parcourir jusqu’à soixante kilomètres par jour. La guerre n’arrête pas les voyages, que Beauvoir accomplit en zone libre, à bicyclette. Se nourrir est une préoccupation aussi sérieuse et constante que celle de fonder un réseau de résistance – projet qui avorte en peu de temps.

La Libération signe le retour des départs à l’étranger, de plus en plus loin. Beauvoir fait partie d’une avant-garde privilégiée, qui parcourt le globe, jusqu’en Orient et au Moyen-Orient (Tiphaine Martin). Elle devient l’ambassadrice de la gauche française dans ce qu’elle a de moins sectaire, navigant tant bien que mal dans les flots agités de la Guerre froide. Compagne de route du Parti communiste français, elle s’engage pour les décolonisations, pour le droit à l’insoumission, puis pour la défense de la liberté de la presse, dans les années soixante-dix.

Ses romans, sa pièce de théâtre, ses essais et ses mémoires sont orientés par le voyage, donc par l’espace. Le lieu dit l’histoire du pays traversé, d’hier à aujourd’hui, saturé de références culturelles, politiques, sociales. Pensons à Ma vie sur la route (Gloria Steinem, 2015) et à Nomadland (Jessica Bruder, 2017) pour des références récentes. Les choix spatiaux de Beauvoir sont tout sauf anodins (Barbara Klaw).

La construction autobiographique dépend également de la primauté du voyage dans sa pratique existentielle. La circulation des idées beauvoiriennes est fluide, constante et importante, de génération en génération, de pays en pays (Heci Regina Candiani, Björn Larsson). Elle n’est pas figée dans une posture auctoriale statufiée. L’autrice met en actes son refus de l’œuvre d’art comme « statue qui s’ennuie dans le jardin d’une villa », comme elle le souligne dans le pacte autobiographique de la préface à La Force des choses (1963), troisième volume de ses mémoires[1].

N’oublions pas ses nombreux articles, parus ou non dans Les Temps modernes, la revue qu’elle a fondée avec son compagnon principal, l’écrivain Jean-Paul Sartre, en 1945. Pensons à son article bouleversant en faveur du film Shoah, de Claude Lanzmann, paru dans Le Monde en 1986. Son ouverture totale à la culture et au quotidien de personnes étrangères ressort dans ses nombreux récits de voyage, dont L’Amérique au jour le jour (1948) et La Longue Marche (1954). Beauvoir fait une large place à la ségrégation raciale dans L’Amérique au jour le jour, ainsi qu’à la condition féminine, deux fils qu’elle noue brièvement dans la préface du Deuxième Sexe, essai déjà commencé à écrire bien avant son départ pour les États-Unis[2]. S’ouvrir à l’autre, c’est aussi partager des moments avec des hommes, des femmes de son pays qui surgissent au cours de son existence et influencer les jeunes gens.

Le militantisme féministe, à partir des années soixante-dix, lui a apporté énormément de chaleur humaine et l’a fait – un peu – sortir de son milieu intellectuel, artiste et politique. La richesse de son existence, consacrée au voyage, n’a pas fini de nous étonner.

Notre article « Les Orientales de Beauvoir : des voyages uniquement politiques ? » porte sur le tour en Orient et au Moyen-Orient de l’écrivaine voyageuse. Nous récusons la mythologie médiatique qui voudrait que les voyages beauvoiriens des années cinquante et soixante ne soient que pure politique, avec ce que cela impliquerait de mauvais choix – être compagne de route du Parti communiste plutôt que du côté des États-Unis. Nous abordons ces tours dans une optique sensorielle plutôt que rationnelle.

Les couleurs chantent aux yeux de Beauvoir, qu’elle se trouve à Paris ou hors du sixième et du quatorzième arrondissements. Pour elle, depuis son enfance, la vue est le sens le plus important, et comme elle est élevée en bonne patriote par ses parents, la trilogie bleu-blanc-rouge, avec ses nuances et ses dérivés, domine dans ses descriptions viatiques. La politique fait logiquement son apparition dans ce trio, au vu de l’évolution politique de la jeune fille, puis de la femme engagée contre toutes les injustices. D’autres couleurs chatoient et virevoltent dans les récits de voyage orientaux, formant un arc-en-ciel vivant.

Les sons sont aussi très présents, mais plus contrastés. Les cris de faux enthousiasme en Palestine, les orchestres et les danses dirigées en Chine, le tohu-bohu des rues de Turquie, rien n’est véritablement agréable, d’autant qu’ils signifient le dirigisme, voire la dictature. Au contraire, quoique surprenants, combien sont agréables les bavardages des Japonais et des Japonaises dans les rues de Tokyo ! L’autrice est également touchée par l’accueil délirant que Sartre et elle reçoivent à leur arrivée à l’aéroport.

Simone de Beauvoir mémorialiste s’est plu à noter sa gourmandise enfantine dans les Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), tout en faisant un saut spatio-temporel par son envie de 1947 de dévorer les néons new-yorkais, qu’elle voit comme de gigantesques bonbons : « Adulte, j’aurais voulu brouter les amandiers en fleur, mordre dans les pralines du couchant. Contre le ciel de New York, les enseignes au néon semblaient des friandises géantes et je me suis sentie frustrée[3]. » Autant la Turquie est, encore une fois, déceptive à ce niveau, au vu du machisme qui y règne, autant la Chine et le Japon constituent des terres où coulent le lait et le miel. La voyageuse en profite pour décrire les endroits où elle mange et boit. Ces lieux communautaires disent la culture et l’histoire d’un pays, ainsi que l’état de la condition féminine, à l’instar des mets et des boissons.

L’être Beauvoir saisit les mouvances corporelles du monde dans ses moindres détails, sans pour autant verser dans le féminin tel qu’on le conçoit ordinairement, à savoir du délicat, du futile, du niais. Si la voyageuse est bien une femme, elle récuse les clichés essentialistes et fait de ses tours un fer de lance contre l’étroitesse patriarcale et contre des dirigeants politiques qui tentent de masquer les réalités de leur contrée. Mais les perceptions et les sensations sont les plus fortes. Malgré la bonne volonté de gauche de Beauvoir, son corps viatique dit les contraintes politiques, ou au contraire la liberté démocratique. La voyageuse ne part pas la tête vide, mais avec une orientation politique, sociale et artistique précise. Pas de snobisme chez la voyageuse et pas de prise en otage par ses guides non plus, contrairement à d’autres pays, dont la Palestine.

Beauvoir se positionne également par rapport à la situation politique française. La Guerre d’Algérie, conflit nié par l’État et les médias français qui préfèrent alors parler de « pacification » dans les « territoires français », pèse lourdement sur la voyageuse, engagée pour la décolonisation et contre la torture : signature du Manifeste des 121 en 1960, préface et endossement auctorial du recueil Djamila Boupacha (1962), participation à des manifestations pour la paix au Maghreb. Or, le grand gaulliste André Malraux a profité de sa tournée brésilienne en 1959 pour faire l’éloge de la politique française en Algérie et fustiger les (autres) intellectuels qui n’y font pas allégeance, ce qu’attaque Beauvoir dans son récit de voyage.

Heci Regina Candiani prolonge cette réflexion dans son article « Simone de Beauvoir au Brésil : dévoilements croisés ». Elle replace le séjour de Beauvoir et Sartre en 1960 dans la longue histoire des échanges intellectuels entre la France et le Brésil. En s’appuyant sur la notion de champ intellectuel de Pierre Bourdieu, elle montre comment le récit beauvoirien dépasse le simple récit de voyage : Beauvoir observe, échange et débat avec les intellectuelles et intellectuels brésiliens, tout en dévoilant les hiérarchies, les alliances et les oppositions qui structurent leurs relations. Le regard est également politique et social : la voyageuse s’intéresse au candomblé, aux inégalités de classe, à la condition des travailleuses et travailleurs, au racisme et à la ségrégation.

Heci Regina Candiani analyse également les deux conférences données par Beauvoir à Rio de Janeiro et São Paulo sur la condition des femmes et la réception parfois hostile de ses idées par la presse brésilienne. Le dévoilement est enfin croisé : aux souvenirs de Beauvoir répondent ceux des écrivaines Zélia Gattai et Lygia Fagundes Telles. La voyageuse devient à son tour celle que l’on regarde et dont on se souvient. À côté de l’intellectuelle engagée apparaît ainsi une Beauvoir curieuse du quotidien brésilien et de la situation des femmes, mais aussi l’amie de Zélia Gattai et de Jorge Amado. Voyager, c’est regarder l’autre, mais aussi accepter d’être regardée par lui.

L’article de Barbara Klaw, « Le Paris de L’Invitée de Simone de Beauvoir : du réel à l’imaginaire », propose des pistes d’analyse stimulantes quant à l’espace dans le premier roman publié de Simone de Beauvoir. En partant de cette – fausse – simple question, « pourquoi Paris et non Rouen ? », Barbara Klaw attire notre attention sur le choix spatial de l’autrice pour son trio amoureux.

En effet, Beauvoir reconnaît dans La Force de l’âge (1960), deuxième tome de ses mémoires, avoir déplacé de la ville normande à la capitale le triangle formé par son compagnon Jean-Paul Sartre, son élève Olga Kosakievicz et elle-même. L’écrivaine nie par contre que le personnage de Gerbert, véritablement inspiré de son amant Jacques-Laurent Bost et élève de Jean-Paul Sartre au Havre, soit une création tirée de la réalité. On passe du triangle rectangle au carré d’as, avec Françoise en marionnettiste/marionnette qui passe du statut de metteuse en scène à celle de personnage manipulé, avec une belle mise en abyme du ballet d’Igor Stravinski Petrouchka (vu par Beauvoir le mardi 11 juin 1929[4]).

Barbara Klaw souligne que Beauvoir a préféré Paris à Rouen d’abord pour des raisons auctoriales : Paris comme capitale des plaisirs, de la culture, du mouvement et des avant-gardes artistiques attire plus l’intérêt du lectorat qu’une ville de province, même proche de la capitale, et même auréolée du prestige flaubertien. La vie parisienne et son tourbillon sont essentiels dans la progression de Xavière, cette Invitée qui pèse sur le dess(e)in de Pierre et Françoise, couple d’artistes en mal de bonne action.

Ce sauvetage juvénile tourne au cauchemar pour le couple, surtout pour Françoise, qui ne peut ou ne veut pas se passer de Pierre et de l’amour de celui-ci. Le large espace parisien se réduit au fur et à mesure des pages du roman, la claustrophobie des personnages s’installe. Celle-ci est d’ailleurs redoublée par l’installation de la population française dans la « Drôle de guerre », où chacun et chacune est priée de se cloîtrer chez soi au maximum, jusqu’aux fenêtres, obstruées, et de respecter le couvre-feu.

La jalousie féminine peut alors se donner à plein, les hommes étant occupés aux nobles tâches guerrières, tandis que la bataille des femmes a lieu en intérieur, mais avec le même outil, à savoir le gaz. Quand les tensions belliqueuses sont exacerbées, la division des sexes en hommes à l’extérieur, au front, et en femmes à l’intérieur, dans les appartements et les maisons, est abolie.

Enfin, une entrevue avec l’écrivain voyageur Björn Larsson, spécialiste de Simone de Beauvoir, à laquelle il a consacré sa thèse « La Réception des Mandarins : Le roman de Simone de Beauvoir face à la critique littéraire en France » (Université de Lund, 1988). Parfaitement francophone et francophile, Björn Larsson a construit une œuvre multiple, avec pour fil conducteur un Besoin de liberté (titre de son ouvrage de 2006) qui brise le conformisme ambiant et fait éclater les faux-semblants de nos sociétés occidentales, qu’il s’agisse de la France du Mauvais Œil (1999) ou de la Suède de La Véritable Histoire d’Inga Andersson (2002), sans tomber dans la caricature.

La liberté est également un des moteurs existentiels de Simone de Beauvoir et de ses personnages romanesques, avec toujours cette question : la liberté, pour quoi faire ? L’écrivaine répond, entre autres : pour voir comment les autres vivent. C’est aussi un des buts de l’écrivain Björn Larsson que de faire exister des personnages confrontés à l’autre, sur leur sol natal ou dans un pays étranger. Le tout, afin de ne rentrer dans aucune des cases voulues par la société et d’être soi-même, en liberté, en retour.

L’influence de Beauvoir sur Larsson est subtile mais présente dans ses personnages féminins, qui refusent le statut d’objet, qui s’impliquent dans la politique. Ce sont aussi des femmes qui ont un goût de finitude et qui vont jusqu’au meurtre. Tout cela sans tomber dans la misogynie, ni pour Beauvoir, ni pour Larsson. Tous deux envisagent les femmes et les personnages féminins comme des êtres à part entière, à égal des hommes, même si leur situation dans le monde est inégalitaire. Côté hommes, Björn Larsson insiste sur la singularité de ses personnages masculins, qui tendent à exprimer une particularité de l’humanité, contrairement à ceux de Beauvoir, analysés par Larsson comme « trop réels ». Certains des personnages masculins de Björn Larsson sont aussi des rêveurs, qui changent les autres par leur puissance imaginative – une posture auctoriale, en somme.

L’importance de Simone de Beauvoir sur l’œuvre larssonienne est à l’ordre du jour, puis l’écrivain voyageur nous offre la primeur de son nouvel opus, The Story of the Human and not so Human being, où souffle l’esprit de l’existentialisme beauvoirien.

À lire :

Tiphaine Martin, « Les Orientales de Beauvoir : des voyages uniquement politiques ? » URL: https://vadmc.hypotheses.org/2510

Heci Regina Candiani, « Simone de Beauvoir au Brésil : dévoilements croisés » URL: https://vadmc.hypotheses.org/5656

Barbara Klaw, « Le Paris de L’Invitée de Simone de Beauvoir : du réel à l’imaginaire » URL: https://vadmc.hypotheses.org/2565

Tiphaine Martin, Björn Larsson, « Le Goût des autres. Interview de Björn Larsson » URL : https://vadmc.hypotheses.org/2626

Tiphaine Martin

[1] Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 8.

[2] Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 136.

[3] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 12.

[4] Simone de Beauvoir, Cahiers de jeunesse, Paris, Gallimard, 2008, p. 692.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, un monde de voyages. Introduction », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/2471

Texte Ma J.A.P.D.

Ma J.A.P.D.

En 2001, j’avais été convoquée à la Journée d’Appel à la Préparation à la Défense, lumineuse idée du gouvernement alors en place. Voici mon témoignage, publié dans Parler Paix en octobre, novembre et décembre 2001. Je remercie vivement Denis Martin, le directeur de cette revue, de m’avoir autorisée à publier à nouveau mon premier texte imprimé.

 

1) Tiphaine est une jeune Auxerroise de 17 ans. Comme tous les garçons et les filles de son âge elle a été convoquée pour accomplir sa Journée d’Appel à la Préparation à la Défense (J.A.P.D.). Les derniers appelés du contingent ont terminé voici quelques mois leur période de service militaire obligatoire. Désormais ce dernier n’existe plus. La France n’a plus d’armée de conscription. Le relais est pris par une armée de métier. Chaque jeune Français est cependant appelé à effectuer une journée de préparation à la défense. Cette journée a deux objectifs : mesurer le niveau scolaire de tous les jeunes qui ont entre 17 et 18 ans (ce qui peut toujours donner une image à un instant donné et permettra de comparer année après année l’évolution) et donner aux jeunes une leçon d’instruction civique. C’est là qu’a lieu le débat qu’ouvre Tiphaine. Quelle orientation a cette instruction civique ? Est-ce une journée citoyenne ou de la propagande pour l’armée ? Tiphaine nous livre son sentiment.

Le 22 septembre, à 9 heures, arrivée à l’IUFM. C’est un samedi matin, je vais rater quatre heures de cours, deux heures de Philo et deux heures d’Histoire-Géo, pour faire mon « devoir de citoyenne » qui consiste à … quoi ? Je regarde mon programme ; j’en suis à « accueil et formalités administratives, durée : 0h40 ». Bon, jusque là, ça va : deux dames nous accueillent, moi et mes 51 autres camarades dans une salle (je précise qu’il y a une autre salle à côté), vérifient si nous avons nos cartes d’identité et nous indiquent nos places, signalées par un numéro et un code, comme au bac français. A chaque place, un crayon de papier blanc avec « J.A.P.D. » marqué dessus et le drapeau tricolore, et trois brochures sur l’armée, que nous sommes priés d’emporter chez nous et de lire attentivement. Puis appel et distribution du premier test.

Il est maintenant 9h30, déjà 10 minutes d’avance ! Le test comporte deux pages : une page de programmes télévision et un court texte plus une feuille de réponse. Que nous demande-t-on ? Par exemple, de savoir trouver l’émission une telle sur telle chaîne et de dire quel était l’invité de l’émission, ou, plus dur encore, de savoir à quoi correspond dans le texte le pronom « lui » à la ligne tant. Cela en 20 minutes. Puis pour nous remettre de cette fatigue intellectuelle si intense, il y a une pause jusqu’à 10h05. J’en profite pour reprendre Trois Guinées de Virginia Woolf, écrit en 1932, un livre excellent qui pose la question : est-il préférable de financer une société pacifiste dans le but d’éviter une Seconde Guerre Mondiale ou un collège pour les filles où l’on enseignerai que la guerre est dangereuse ? J’aurai bien demandé la réponse aux gendarmes qui nous ont été présentés après la pause mais je n’ai pas osé car la première chose qu’ils nous ont dite a été : « Les filles doivent se demander pourquoi elles sont là ? »

(à suivre)

 

 

2) Nous continuons de publier le témoignage de Tiphaine, jeune Auxerroise de 17 ans qui a accompli sa Journée d’Appel à la Préparation à la Défense (J.A.P.D.). (cf. Parler Paix d’octobre)

Programme de 10h à 11h : premièrement, une vidéo sur « pourquoi se défendre ». Sur l’écran, un drapeau tricolore qui flotte et sur lequel s’inscrit « valeurs démocratiques » avec un commentaire, appuyé par une musique qui rappelle un peu celle de la 20th Century Fox, sur : « Les libertés sont (…) sans distinction de race et de religion. » Et les femmes ? Il n’y a aucun problème de distinction de sexe ? Je passerais rapidement sur les seconde partie de la vidéo qui nous présente des images de la Grande Guerre, de tanks, peut-être allemands, peut-être de la Seconde Guerre Mondiale à ce que nous pouvons deviner, puisque juste après il y a le Général de Gaulle acclamé par les Parisiens à la Libération.

Après le film, nous avons droit à un discours des gendarmes sur ls droits et les devoirs du citoyen « acquis depuis 1789 ». Quand on sait qu’Olympe de Gouges est montée sur l’échafaud le 3 novembre 1793 pour avoir osé écrie une Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne, que dit-on ? On se tait et on regarde une vidéo sur soi-disant l’histoire de France, mais c’est plutôt sur les guerres menées par la France, avec un commentaire légèrement tendancieux.

Par exemple, pour la défaite de 1940, on entend « résistance héroïque des soldats ». C’est étonnant, il me semble avoir appris que les soldats se sont très peu battus et qu’ils se sont rendus facilement aux Allemands. Passons. Second exemple, la guerre d’Indochine. Là encore, « l’héroïsme, le courage ne suffisent pas aux combattants français qui doivent quitter l’Indochine ». Aucune explication sur le pourquoi cela s’est mal passé en Indochine et pas dans les autres colonies françaises. Exception faite de l’Algérie, où les sommets de l’incompréhension sont atteints : le commentateur n’expliquant, bien sûr, pas pourquoi il y a eu la guerre et pourquoi les Algériens ont eu du mal à obtenir leur indépendance, même s’il est précisé que « la France tient beaucoup à l’Algérie et a du mal à l’abandonner », le fond n’est pas dit clairement et il n’ya aucune référence de faite ni au FLN ni à l’usage de la torture par les soldats. Mais le pire reste à venir : on précise que « les Harkis ont été massacrés ». Par qui ? Pourquoi ? La vidéo se termine par des images de casques bleus.

Et la lumière fut. Pause de 11h à 11h15. Puis une vidéo sur la guerre froide, le terrorisme.

Après la vidéo, de nouveau, commentaires des gendarmes : « Certains pays continuent à fabriquer des armes. » Lesquels ? Pas précisé. A propos de l’immigration (je suis déoslée, j’ai oublié comment nous sommes passés de la dissuasion nucléaire à ce sujet) : « Les Roumains [?] qui nous enquiquinent, enfin vous voyez ce que je veux dire. » Silence des « vous » dans la salle.

Et maintenant nous révisons notre programme de géographie, grâce à de superbes transparents, bien plus beaux que ceux de l’Education Nationale : PNB, énergies, matières premières, puissances des Etats…

Puis, histoire de nous réveiller, ils nous demandent si nous avons des questions. Cinquante-deux paires d’yeux endormis et affamés se braquent sur eux, mais personne ne répond, tout le monde étant trop occupé à bailler.

Pour nous revigorer, il y a le second teste, aussi difficile que le premier, avec un texte de deux pages, des questions le concernant et un texte, de cet imbécile de Maupassant, à trous, avec un choix de plusieurs orthographes : dent/dans/d’en…

(à suivre)

 

3) Nous finissons de publier le témoignage de Tiphaine, jeune Auxerroise de 17 ans qui a accompli sa Journée d’Appel à la Préparation à la Défense (J.A.P.D.). Cette publication nous a valu quelques courriers de lecteurs (cf. ci-dessous).

Et c’est enfin le déjeuner, à 12h30, après un voyage en car, au FJT : nourriture sèche de cantine, avec la bonne surprise au dessert : la pomme à scier. J’ai attaqué la première moitié et l’ai broyée énergiquement, mais j’ai renoncé à la seconde. L’estomac lesté, nous sommes retournés à l’IUFM à 14h.

De nouveau, transparents avec des diagrammes circulaires, sur l’armée en général, après que les gendarmes nous ont précisé que « le service national n’est que momentanément suspendu pour les garçons. » Et les filles ? Nous comptons pour rien, comme d’habitude, même si nous représentons 50% de l’humanité. Puis, à 14h20, arrive le gag qui va détendre toute la salle et la faire exploser de rire devant la confusion et la colère des gendarmes : c’est la coupure de courant, jusqu’à 14h40. Vidéo sur la défense militaire : que des hommes, sauf dans la partie gendarmerie, sans explication. Puis pause de 15h jusqu’à 15h20. Quand c’est qu’on s’en va ? On nous passe une vidéo sur les métiers de la défense, qui me rappelle ce qu’un soldat romain disait : « Engagez-vous, rengagez-vous qu’ils disaient ! Vous verrez du pays qu’ils disaient ! » Pour l’armée de terre, trois hommes et une femme témoignent. Les hommes sont pilotes et mécaniciens, la femme secrétaire d’un gradé. Pour l’armée de l’air, où il y a 13% de femmes, deux femmes témoignent, pour rassurer les éventuelles candidates : « Les femmes sont très bien intégrées », dit l’une, « on peut concilier vie familiale et vie professionnelle », dit l’autre. Pour la marine nationale, on ne voit que des hommes, qui eux, bizarrement, ne parlent pas u problème conciliation via familiale-vie professionnelle. Auraient-ils, comme les prêtres catholiques, fait vœu de chasteté ?

La vidéo finit à 15h50 ! Mais déjà les éternels transparents font leur réapparition. Ce que l’on peut faire après la JAPD (à part rentrer chez soi et boire un bon coca-cola, pour se remettre de cette journée) : un dialogue personnalisé, une préparation militaire, du volontariat, des réserves militaires, puis s’engager, enfin, soit par les voies d’accès aux sous-officiers, soit par concours administratifs. Et après…une vidéo ! Zut ! On n’est pas encore parti ! La vidéo portant sur les préparations militaires, le volontariat, les réserves. Fin de la cassette à 16h. Distribution d’un questionnaire : « Pensez-vous vous engager ? OUI-NON. » Remplissage, et ça y est, on y… va pas. Second questionnaire : « Pensez-vous que les mots : héroïsme, courage… soient démodés ? OUI-NON », plus quelques dates d’Histoire : « A quoi correspondent ces dates : 11 Novembre, 8 Juin, 14 Juillet ? Fête Nationale, débarquement en Normandie, fin de la 1ère Guerre Mondiale ? » Remplissage, et par… ne partons pas, il y a un troisième questionnaire ! Le suspens dure ! « Cette journée a-t-elle correspondu à vos attentes ? » Il aurait déjà fallu qu’il y ait eu des attentes de notre part. Mais bon. Remplissons, donnons, recevons le papier pour lequel nous n’avons spas « séché » cette JAPD, franchissons le portail de l’IUFM, et je suis

LIBRE !!

Tiphaine

Pour citer cet article : Tiphaine Martin,  « Ma J.A.P.D. », Voyages autour de mon cerveau, juillet 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/481