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Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie II.

Entendre, apprendre, transmettre

Je vais commencer cette seconde partie par un hommage à mon professeur de musique de collège, monsieur Martin – aucun lien de parenté, juste une fine plaisanterie de temps en temps : « Alors, mademoiselle Martin ? – Oui, monsieur Martin ? – Vous nous jouez quoi à la flûte ? – “Les Chariots de feu”, de Vangelis. » Non pas pour m’avoir obligée, comme toute la classe, à chanter seule depuis ma place chaque chanson apprise par cœur en Sixième puis en Cinquième, ni parce que j’ai eu des très bonnes notes en flûte à bec pendant quatre ans, au vu de mes entrainements quotidiens chez mes parents. Mais pour deux choses :

  1. avoir remis à sa place, pédagogiquement, une… hum… une camarade de Troisième, qui voulait qu’on apprenne une chanson des 2B3 (prononcer « tou bi threeeee »), un de ces horribles « boys band » qui ont fleuri (sic) à la fin des années 90, pile pendant mes années collège. Après avoir dû supporter les Pokémon en primaire, je n’étais pas prête pour une autre vague de médiocrité. Or donc, monsieur Martin nous a expliqué que les « boys band » et les « girls band » étaient fabriqués par type physique, afin de plaire à une pléthore de décérébré·es, de fans, pardon. Et que les chansons étaient calibrées pour plaire à la même foultitude. Mine dépitée de la camarade. Joie intense de moi. Qui, mais si mais si, avait fait l’effort d’écouter, sur le walkman d’amies, une chanson de chaque groupe en question. Je précise également que : a) le paysage musical des années 90 était particulièrement horrible, avec toutes ces chanteuses qui criaient au lieu d’articuler, tous ces groupes pré-fabriqués, d’un côté, et de l’autre, des chanteurs marmonnants leur envie de suicide en se regardant le nombril ; b) que lesdits groupes pré-fabriqués ont brisé des amitiés de maternelle, car il n’était pas question, si j’ai bien compris, d’aimer les trois groupes. Comme pendant la Première Guerre mondiale, il fallait être soit du côté de la Triple Entente, soit du côté de la Triple Alliance. La cour de récréation du collège s’est transformée en guerre des tranchées, jusqu’à ce que le mondial de football de 98 mette tout le monde d’accord.
  2. nous avoir appris, à la fin de la Troisième, à regarder une musique de film. Je m’explique : monsieur Martin avait fait un montage, sur une VHS, d’extraits d’Indiana Jones, de Star Wars et de Rambo. Il nous a projeté plusieurs fois ces extraits, sur la télévision roulante du collège, en nous faisant écouter l’arrivée du thème du héros, par exemple, qui précède/accompagne l’action. Ou comment le thème d’amour se mêle et remplace le thème du héros.
  3. oui je sais, ça fait trois choses, et alors ? Dans le picon-citron de Marius, il y a bien quatre tiers. Bon, je reprends : nous avoir/m’avoir fait découvrir, entre autres, le continent irlandais, grâce aux chansons des Cranberries : « Zombie », « Just my imagination », « In the Ghetto » ; et grâce à un des spectacles de River Dance, dont je ne suis toujours pas sortie, plus de trente ans après. Et pour m’avoir fait découvrir que John Lennon était aussi un chanteur tout seul, qui avait composé cet hymne pacifiste qu’est « Imagine ».

Merci, monsieur Martin !

Avant les chansons et les musiques au collège, il y a eu celles en Maternelle (sic et re-sic pour le sexisme de cette appellation) et en Primaire. Dans mes toutes premières années de scolarité, j’ai appris, dont je me souviens : « Hérisson », « Nage, nage », « Bel escalier », « Petit Sapin », « Flocon papillon », d’Anne Sylvestre ; « Par les prés, par les bois », « Toi mon petit âne », de Raymond Fau ; « Petrouchka » et « Une fleur m’a dit », de Mannick ; « Un petit hamster », de Jo Akepsimas. Puis, en Primaire (sic et re-sic pour le côté « primitif » de cette appellation) : en CE1, mon institutrice, Nelly, nous avait fait écouter Piccolo & Saxo. Je m’étais alors drapée dans un sentiment – secret, je l’espère a posteriori -, de supériorité, car je connaissais ce conte musical depuis toute petite, ainsi que deux de ses suites, Passeport pour Piccolo & Saxo (mon favori), Piccolo & Saxo et le cirque Jolibois (bof au niveau de l’histoire, et puis, le cirque qui maltraite les animaux, sans façon !). En CM1, Jean-Paul, décharge de mon instituteur Francis et mari de Nelly, nous avait fait apprendre : « Santiano » et « Le Petit Âne gris » (non, je ne pleure pas), d’Hugues Aufray ; « Fye-Faye » (un crapaud qui « jouait du banjo ») ; « Les filles de Redon ». En CM2, Claudine, décharge de Francis, nous avait fait apprendre « San Francisco », de Maxime Le Forestier. Que de très bons souvenirs.

Ce qui m’amène, naturellement, aux spectacles de l’école. J’ai parlé, dans ma première partie d’article, du spectacle de Moyenne Section, à partir du Magicien des couleurs.

Quand j’étais en primaire, en CP puis au CE2, mon institutrice (la même), Jo, nous avait fait écrire des poèmes en vers libres : 1) rêves d’escaliers et d’échelles ; 2) la violence. Puis, un comédien était venu à l’école pour nous faire travailler ces poèmes et on avait fait un spectacle à la fin de l’année, dans la salle de répétition, en bas de notre école.

En CM1-CM2, Jean-Paul, la décharge de Francis, nous a fait apprendre des poèmes (Prévert et autres) et on a fabriqué un spectacle de poésie, que l’on a fait devant nos parents dans une salle de l’École normale d’Auxerre, non loin de notre école primaire.

En CM2, Francis nous a fait adapter un conte sénégalais, « Bakari » : on a transformé le conte en pièce de théâtre, puis on a peint les décors sur de grands draps blancs, puis nos mères et grands-mères ont cousu nos costumes. Puis, on a répété et on a joué, dans la « salle de théâtre » de l’École normale d’Auxerre. J’incarnais une partie du héros, joué par trois d’entre nous : Justine, une élève de CM1 (classe double), moi, Noëllie, une amie de CM2. Je faisais la partie où Bakari, rejeté par les villageois·es, trop trouillard·es pour combattre le monstre à trois têtes qui terrorisent leur village, part rencontrer trois marabouts, qui vont lui donner un conseil ou une amulette. En échange, Bakari leur donne un lingot d’or. Ces fichus lingots étaient trois ballons de hand-ball, entourés de papier doré, que je portais dans un sac de jute. Certes, j’étais grande et j’avais quelques muscles, mais c’était lourd. Est-ce pour cela que j’ai vibré, très très longtemps après, au Train sifflera trois fois ?

Je tiens d’autant plus à raconter tous ces souvenirs de Primaire que Jo, Nelly et Francis sont aujourd’hui décédés. Ils me manquent.

Les musiques héritées

Passons maintenant à la maison, à la famille. Comme pour la télévision et les films, il y a ma grand-mère maternelle et mes parents. Chez ma grand-mère, il y a une France qui s’étend des années 1930 aux années 1960 :

  • Fernand Raynaud, un 45T et un 33T de sketchs ;
  • Les Compagnons de la chanson, en vinyle ;
  • Jacques Lantier, en vinyle  ;
  • Les Frères Jacques, en vinyle ;
  • la bande originale du Bal, d’Ettore Scola, en vinyle  ;
  • Gilbert Bécaud, en vinyle et en CD, sa Bécaulogie ;
  • La Valse des patineurs, d’Émile Waldteufel, en vinyle tout petit ;
  • Sur un marché persan, de Ketelbey, en vinyle ;
  • le coffret vinyle 33T Pleins feux sur Franck Pourcel.

De ce coffret, je me souviens de : « La chanson de Lara », Sibelius, « Chariot ». J’ai mis des années à trouver son interprète, Petula Clark, mais j’ai réussi, quand j’étais étudiante à Paris, grâce à l’émission de Pierre Lescure et Dominique Besnehard sur les années 60. J’étais très heureuse.

Il y a aussi le duo Stone et Charden, via « Le prix des allumettes », entendu à Fa Si La Chanter. Comme j’avais adoré cette chanson, ma grand-mère, me gâtant comme toujours (oui, et alors ? des jaloux dans la salle ?), m’a offert la K7 audio de tubes de Stone et Charden, que j’ai retrouvé il y a peu en CD, en une bouffé de bonheur. Marcel P., c’est toi là-bas dans le noir ?

Chez mes parents, le paysage change complètement. Il est beaucoup plus marqué par les années 1960-1990 et par une ouverture internationale, en CD et en vinyle :

  • Anne Sylvestre et son répertoire adulte ;
  • Bruce Springsteen, Born in the USA ;
  • Renaud ;
  • Yves Simon ;
  • Maxime Le Forestier ;
  • Françoise Hardy ;
  • Marie Laforêt ;
  • Cat Stevens ;
  • la bande originale du Lauréat, portée par Simon & Garfunkel ;
  • Gene Vincent ;
  • Eddie Cochran ;
  • Jacques Higelin, Tombé du ciel, surtout ;
  • Georges Brassens ;
  • Boby Lapointe ;
  • Vivaldi et son Concerto pour mandoline en ut majeur, RV 425, subi mis à chaque Noël.

Pour ce qui est de Cat Stevens, Gene Vincent et Eddy Cochran, en vinyle, je les ai écoutés et réécoutés à l’adolescence, en faisant des parties de solitaire sur le PC de mon père, ou en faisant du repassage, dans le bureau de mon père donc.

Ma musique à moi-je

Bon, maintenant, ma musique à moi-je, en vinyle, en K7, puis en CD :

  • Anne Sylvestre, côté Fabulettes ;
  • Imbert et Moreau ;
  • Mannick ;
  • Jo Akepsimas ;
  • Pierre Lozère (vu en concert à la bibliothèque musicale d’Auxerre, joie !) ;
  • Henri Dès ;
  • Raymond Fau ;
  • une K7 de La Flûte enchantée (le petit ménestrel) ;
  • un 45T de l’histoire de Peter et Elliot le dragon.
  • un coffret CD de La Flûte enchantée et celui des Nozze di Figaro, pour mes dix ans, en même temps qu’un poste radio-cd-k7, couleur bleu nuit, que j’ai gardé jusqu’en 2007, date de mon départ pour l’université Paris VII en Master 2, puis en thèse, pendant mes trois années à la Cité Internationale Universitaire, à la Maison de la Suède, puis trois mois au Kremlin-Bicêtre, puis six mois d’Erasmus à Bologne, puis retour au Kremlin-Bicêtre ;
  • coffret vinyle illustré de Pierre et le Loup, chez Duculot ;
  • Les Lettres de mon moulin, par Fernandel ;
  • Piccolo & Saxo, comme expliqué plus haut.

Bref, j’ai une enfance terrible (au sens Johnny Hallyday du terme), comme vous pouvez le constater.

Pendant mon adolescence, il y a eu les CD empruntés à la bibliothèque municipale d’Auxerre, la Jacques Lacarrière :

  • Claude François ;
  • Charles Trenet ;
  • Françoise Hardy 89 ;
  • Jane Birkin ;
  • Pierre Dac ;
  • Les Maîtres du mystère ;
  • les livres audio : La Mariée était en noir, La Nuit du renard ;
  • Fellag ;
  • Offenbach.

J’ai découvert Offenbach sur ARTE, par Orphée aux Enfers, version Marc Minkowski. Étudiant le latin depuis la Cinquième et attendant d’être en Troisième pour commencer enfin le grec ancien, j’ai évidemment adoré la parodie du mythe antique d’Offenbach et de ses librettistes. J’ai continué mon exploration du monde d’Offenbach par La Belle Hélène (youpi, l’opéra-bouffe a donné son nom à la glace !) et Les Contes d’Hoffman, puis par un CD regroupant Les Dames de la Halle, Pomme d’Api et Monsieur Choufleuri. Aujourd’hui encore, je continue à découvrir l’œuvre d’Offenbach avec ravissement, après avoir appris deux trois choses sur sa vie son œuvre sur France musique, au début des années 2000, dans l’émission du regretté Benoît Duteurtre, « Étonnez-moi Benoît ».

Il faut que j’ajoute aussi que mes débuts avec Charles Trenet ont été compliqué. En effet, monsieur Martin, mon professeur de musique de collège, quand j’étais en sixième, nous a fait apprendre comme première chanson « Je chante », soit l’histoire d’un suicide. Je m’étais dit, en mon for intérieur, que les cours de musique allaient être bien ennuyeux et bien sombres. Et que je n’allais certes pas écouter autre chose de Trenet. Comme je vous l’ai dit au début de cet article, j’ai adoré mes cours de musique. Quant à mon écoute de Trenet, elle est devenue virale pendant mon année de Cinquième (ou de Quatrième, je ne sais plus). En effet, à Fa Si La chanter, une des chansons à découvrir était « Boum ». Et là, j’ai tout de suite accroché, et je suis allée emprunter un CD de Trenet à la discothèque municipale. C’est là que mon long compagnonnage avec Trenet et ses chansons a commencé. Ceci étant dit, j’ai toujours du mal avec « Je chante ».

Par contre, sa naissance à Narbonne, où je suis allée pendant dix ans et plus avec mes parents en vacances, l’été ou à l’automne, a fortement plaidé en sa faveur. Ainsi, quand j’ai entendu « La Mer » pour la première fois, j’ai tout de suite visualisé ce dont il parlait. Parce que quand on est au-dessus de Narbonne-Plage, sur la colline, et qu’on voit la mer, c’est bien une mer avec « reflets d’argent/le long des golfes clairs », comme dans la chanson de Trenet. Ce n’est pas la mer pailletée d’or comme à Capri, quand j’y suis allée en 2011, quand j’étais en Erasmus à Bologne. Effectivement, tout autour de Narbonne, dans la campagne, il y a aussi ces étangs dont Trenet parle dans « La Mer ». Adolescente, je n’ai pas pris « La Mer » comme une chanson ultra célèbre, de toute façon, je ne le savais pas, mais vraiment comme une chanson locale, régionale, d’un coin aimé.

Sans surprise, Trenet est devenu mon chanteur favori, à partir de ce moment-là. Je n’ai jamais trouvé, dans la musique de mon adolescence, un·e artiste qui me convienne, puisque j’étais, sinon, coincée entre les artistes commerciaux fabriqués à la chaîne (voir plus haut), les chanteuses à la voix en sirène d’alarme et les dépressifs marmonnants, pompeux et nombrilistes adoubés par France Inter, Télérama et Les Inrockuptibles. Le côté fabrication commerciale d’artistes m’a, cependant, permis de ne pas être trop surprise par les émissions de télé-réalité du début des années 2000, puisque c’était une logique similaire.

Ce qui me rappelle une autre forme de souffrance sonore : la « musique » dans les supermarchés. J’ai entendu tous ces tubes en CD quand j’étais étudiante à Paris. Tout cela est dû à mon écoute, en 2008, d’une émission de France Inter sur la musique en Mai 68. Dans cette émission, j’avais retrouvé, heureusement pour moi, la chanson « California Dreamin’ » que j’avais entendue dans Three Times de Hou Hsiao-hsien et que je cherchais depuis. Après avoir écouté cette émission, j’ai emprunté un super coffret de musiques des années 60 à la Médiathèque musicale à Paris. Et je me suis dit que j’allais continuer mon exploration musicale des tubes de la musique populaire dans les années 70, 80, 90, 2000. Ce que j’ai fait. Quand j’en suis arrivée aux années 80, je me suis aperçue à ma grande horreur que je connaissais toutes les paroles de quasiment tous les tubes que j’entendais dans les coffrets que j’avais empruntés. Gloups. Vite, une cure de Maurice Chevalier ! (Autre découverte d’adolescence.)

Par contre, je ne me souviens aucunement des musiques qui passaient dans les boums auxquelles j’ai assisté, soit à la fin des voyages scolaires de primaire et de collège : en CM1 à Saint-Aignan, dans le Morvan ; en CM2 à Six-Fours ; en Sixième à Super-Besse ; en Cinquième à ? (classe de neige), soit chez une amie, M., à la fin de notre année de CM2. Juste le souvenir de mon incapacité à danser. Ceci dit : 1) en CM1, j’ai pris plaisir à observer mes ami·es et camarades danser ; 2) en CM2, à Six-Fours, j’ai finalement dansé, grâce à mes amies, qui se sont relayées pour m’encourager ; 3) en Sixième, je me suis vaguement dandiné cinq minutes ; 4) en Cinquième, j’ai dansé un slow (oui, je suis une dinosaure) avec un ami de maternelle, A. Pour ce qui est de la boum de fin de CM2, chez M., elle a été gâchée par les histoires d’amours contrariées des uns et des autres – sauf moi, au-dessus de la mêlée. Conclusion : ma danse à moi passait ailleurs, par la danse contemporaine.

Quittons le terrain de proximité pour partir, brièvement, à la radio : tant enfant qu’adolescente, je n’écoutais pas beaucoup la radio. Mes petits-déjeuners, en compagnie de mon père, étaient rythmés par les infos et la météo de Jacques Kessler, sur France Inter. C’est à ce moment-là que j’ai appris le décès de Roald Dahl, un de mes écrivains favoris, depuis que j’avais appris à lire avec Le Doigt magique. Mes céréales ont eu un drôle de goût, tout d’un coup. Bien plus amusante était l’écoute, chaque dimanche en fin de matinée, de l’émission humoristique « Rien à cirer ». Je me souviens, je l’écoutais avec mes parents dans le salon : Laurent Gerra, Anne Roumanoff, Virginie Lemoine, Patrick Font, Jean-Jacques Vannier, Jacques Ramade… et Laurent Ruquier en maître d’œuvre… et un des génériques de l’émission était signé…. Charles Trenet ! Autrement, je me suis mise à France Culture à partir du lycée, comme je l’ai raconté ailleurs , mais uniquement le week-end et pendant les vacances scolaires, bien entendu.

Les musiques imagées

Dernier aspect de mon rapport à la musique, l’écran. Soit la musique de film, écoutée pour retrouver un film, et/ou pour elle-même.

Par exemple : une musique ample, lyrique. Et je vois tout de suite une place italienne écrasée de soleil, avec une église au bout. Puis j’entends la voix de Jean Debucourt (de la Comédie française), parlant à son prêtre favori, Don Camillo (Fernandel), de ses démêlés éternels avec le maire communiste du village, Peppone (Gino Cervi). Un sifflement joyeux : des gendarmes du sud de la France. Une chanson joyeuse et énergique : la fille d’un des gendarmes, qui danse avec ses amies et ses amis, dans un bar de Saint-Tropez.

Le Concerto pour mandolines de Vivaldi dont j’ai parlé il y a quelques pages : L’Enfant sauvage, de Truffaut. Le Concerto pour flautino de Vivaldi : le même film, et sa citation, par cette musique classique, dans Le Pornographe, de Bonello. Des bruits de balles de tennis : Les Vacances de M. Hulot, de Tati. Comment ça, je triche ? Même pas vrai. « Le Grand Choral » de Georges Delerue pour La Nuit américaine, de Truffaut : la chair de poule, la gorge serrée par l’émotion. Le flamboyant Concerto flamand de Maurice Jaubert, ré-enregistré pour La Chambre verte, de Truffaut : idem.

Un groupe de voyous, leurs donzelles, un juge et son épouse, égarés là par la jalousie de leur chauffeur : « Comme de bien entendu », morceau d’anthologie dansé et chanté dans Circonstances atténuantes, de Jean Boyer. Autre comédie de Jean Boyer, Nous irons à Paris, avec « À la mi-août », entonnée par Ray Ventura et son orchestre dans une grange languedocienne, en compagnie de… chut, il ne faut pas le dire, nous sommes sur Radio X, radio clandestine.

Une place ensoleillée, dans l’ouest de la France. Où plutôt non, je préfère le début : un pont transbordeur, autre que celui, marseillais, de Pagnol. Sur ce pont glissant, des camions. La musique du début du film continue. Mais elle s’adapte subtilement aux mouvements des camionneurs, qui s’étirent et font sortir les femmes des camions. Puis, tous et toutes s’étirent encore, puis… se mettent à danser. Jacques Demy, Michel Legrand, les troupes nord-américaines de danseurs et danseuses : Les Demoiselles de Rochefort.

Une salle de bal, en France, à différentes époques, avec le glissement temporel grâce au sublime thème de Vladimir Cosma : Le Bal, d’Ettore Scola. Et toutes les autres musiques du film, sauf les allemandes (période de l’Occupation), et sauf « T’es Ok », à la fin, parce que c’est une chanson horriblement bête.

De là, je passe naturellement à « Parlami d’amore Mariù », citée dans Le Bal, qui est une scène forte en douceur de Ces hommes, quels mufles !, de Mario Camerini. Réalisé en 1932, sous le fascisme, ce film n’a rien d’un film de propagande. Il raconte une histoire sentimentale dans l’Italie populaire de son temps (voir notre article ici).

Terminons ce très bref tour d’horizon de mes listes musicales filmiques par quelque chose de plus rythmé, à savoir la reprise, en mode électro, de « A far l’amore comincia tu », de Raffaella Carrà, dans La Grande Bellezza, de Paolo Sorrentino. Pas besoin de dialogues pour faire ressortir le vide de ces gens riches, très riches, à Rome, dans la seconde décennie du vingt-et-unième siècle.

Hum… non, c’est trop triste. Alors, je conclus par un chant solidaire, entonné par des êtres qui ont envie de porter secours à leur prochain, sous l’égide… d’Euripide : je parle, comme de bien entendu, de « SOS Société » (en VF) au début de Bernard et Bianca, des Studios Disney. Les souris déléguées de chaque pays se lèvent et chantent, sous la photo du fondateur de la société en question, la souris Euripide. Je m’interroge encore sur ce beau, mais très étonnant, choix de patronnage – peut-être déjà présent dans le roman de Margery Sharp, The Rescuers (1959).

D’ici la prochaine étape de mon palimpseste personnel, je vous souhaite beaucoup de curiosité, de découvertes, d’enchantements, de réflexion. À vous les studios !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie II. », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32826

« Antimilitarisme (1) - Maxime Le Forestier, Jean Ferrat.001

Antimilitarisme (1) : Maxime Le Forestier, Jean Ferrat

La libération des pays européens du joug nazi n’a pas signé la fin de la guerre, au moins en France. Les gouvernements socialistes français ont exporté les conflits en Indochine/Vietnam (1946-1954), puis en Afrique : Algérie (1945/1954-1962) ; Tunisie (1952-1956) ; Maroc (1953-1956) ; AEF et AOF (indépendances en 1950). N’oublions pas les massacres à Madagascar en 1947, les trois Martiniquais tués en 1959 lors des « Trois Glorieuses »1, et tant d’autres combats pour l’indépendance des peuples, réprimés dans le sang par l’État français.

Rappelons, pour mémoire, les propos de l’écrivain Paul Léautaud à son jeune confrère Jules Roy, à l’époque de la Libération2 :

“Pour moi, claironna-t-il, les militaires sont des imbéciles et des massacreurs…”

C’est cette opinion qui ressort des deux chansons que nous avons choisies ici.

Quelques années après la Guerre d’Algérie, deux chanteurs français, Maxime Le Forestier et Jean Ferrat, parlent de ce traumatisme, côté algérien, et côté français, celui qui a résisté auprès des Algérien·nes. Maxime Le Forestier, dans « Parachutiste » (Mon frère, 1972), s’adresse à un jeune parachutiste, au passé :

Tu avais juste dix-huit ans

Quand on t’a mis un béret rouge

Quand on t’a dit : “rentre dedans tout ce qui bouge”

C’est pas exprès que t’étais fasciste

Parachutiste

(…)

Puis on t’a donné des galons

Héros de toutes les défaites

Pour toutes les bonnes actions que tu as faites

Tu torturais en spécialiste

Parachutiste

Alors sont venus les honneurs

Les décorations, les médailles

Pour chaque balle au fond d’un cœur pour chaque entaille

Pour chaque croix noire sur ta liste

Le Forestier fait rimer avec humour et conviction « parachutiste » avec « fasciste », « spécialiste », « artiste », « police », « terroristes », « liste », « yeux tristes » et « antimilitariste ». L’auteur-compositeur-interprète rappelle ainsi que les violences ont eu lieu tant en Algérie, du fait des militaires français, qu’en France, du fait des policiers français. Pensons, par exemple, côté Algérie, à la « bataille d’Alger », en 19573. Côté France, dans la capitale, pensons, par exemple, au 17 Octobre 19614 et au 08 Février 19625.

Le Forestier souligne également que les soldats qui ont torturé « en spécialiste » n’ont pas tous la conscience tranquille, d’où, peut-être, leurs « yeux tristes ». Songeons aux témoignages des anciens appelés en Algérie, récoltés par l’historien et réalisateur Patrick Rotman et par le réalisateur Bertrand Tavernier dans La Guerre sans nom (1991).

L’ironie de Le Forestier fait ressortir toute l’horreur de la « pacification », des « évènements » en Algérie, qui ont abouti à l’indépendance de ce pays, tout comme les horreurs commises par les soldats et leurs supérieurs en Indochine ont abouti à l’indépendance du Vietnam. Il en est de même pour la Tunisie, le Maroc et les pays constituant l’AEF et l’AOF. Partout, malgré ses violences, l’État français doit céder leur pays aux autochtones et arrêter la colonisation et ses violences policières. Du moins jusqu’en Mai 68.

Quant à Jean Ferrat, il chante la résistance à lesdites violences, dans deux couplets distincts de sa chanson « En groupe en ligue en procession » (1967) :

Le plus complet des défaitistes

L’empêcheur de tuer en rond

Perdant avec satisfaction

Vingt ans de guerres colonialistes

La petite voix qui dit non

Dès qu’on lui pose une question

Quand elle vient d’un parachutiste

(…)

Je n’ai fait que penser aux autres

Pareil à tous ces compagnons

Qui de Charonne à la Nation

En ont vu défiler, parole,

Des pèlerines et des bâtons

Sans jamais rater l’occasion

De se faire casser la gueule

En groupe, en ligue, en procession

Ferrat revendique son soutien aux résistant·es des pays colonisés par la France. Il se place du côté des intellectuel·es, race honnie par les gens de droite et d’extrême-droite au moins depuis l’affaire Dreyfus, où ce terme apparaît pour fustiger celles et ceux qui prennent parti pour Dreyfus, donc pour la justice et contre l’antisémitisme. Comme ses pairs des années 1960, dont les écrivain·es Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, Ferrat refuse les violences coloniales et se réjouit de l’indépendance des peuples opprimés par les colons français. Il se place aux côtés des résistants français, comme Maurice Audin et Henri Alleg, pour résister à la torture pratiquée par les parachutistes. Il ne craint pas les coups, ceux des parachutistes et ceux des policiers, ici désignés par la synecdoque « des pèlerines et des bâtons ». Il rappelle à cette occasion le massacre commis par des policiers sur des manifestant·es, tous et toutes membres de la CGT6, à la station de métro parisienne Charonne, le 08 février 1962. Ferrat plaide pour des résistances collectives, tout en se montrant actif au singulier. En outre, tout comme Le Forestier cinq années après avec le terme « terroristes » (les résistant·es algériens·es), Ferrat reprend, pour s’en moquer, le terme de « défaitiste » (les anticolonialistes). Les deux auteurs-compositeurs-interprètes ridiculisent ainsi le langage utilisé par les colonialistes. Ils prennent aussi le pouvoir par ce biais. Dire non est être du bon côté de l’Histoire, dans leur cas.

Alors, on écoute, on réfléchit, on réécoute, on se fait une opinion ?

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Quelques ressources autres sur la Guerre d’Algérie :

Yasmina Adi, Ici, on noie des Algériens, 2011.

Florence Beaugé, Algérie, une guerre sans gloire, Paris, Le passager clandestin, 2025.

Simone de Beauvoir, La Force des choses, Paris, Gallimard, 1963.

Charlotte Delbo, Les Belles Lettres, Paris, Éditions de Minuit, 1961.

Emmanuel Laurentin, « Armée et politique », série Guerre d’Algérie 1958, 22 février 2018, France Culture. URL : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-fabrique-de-l-histoire/armee-et-politique-6340861

François Malye, Benjamin Stora, François Mitterand et la guerre dAlgérie, Paris, Pluriel, 2012.

Fabrice Riceputi, Le Pen et la torture, Paris, Le passager clandestin, 2024.

Jean-Marc Tennberg, Le Sang des hommes, Production Jean-Marc Tennberg – Distibution CBS, 1968.

Les Temps Modernes, n°119, novembre 1955.

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2 Jules Roy, Mémoires barbares, Paris, Le Livre de Poche, 1991, p. 408.

3 Gilles Pontecorvo, La Bataille d’Alger, 1966.

4 Jean-Luc Einaudi, Élie Kagan, 17 octobre 1961, Arles/Paris, Actes Sud/Solin/BDIC, 2001.

5 Alain Dewerpe, Charonne. 8 février 1962, Paris, Gallimard, « Folio Histoire », 2006.

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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Antimilitarisme (1) : Maxime Le Forestier, Jean Ferrat », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30141

Halte au béton VADMC

Halte au béton en chanson, années 1960-1970

Les Trente Glorieuses ont été l’époque, entre autres, de la construction à tout crin et presque sans frein, en tout cas sans souci d’offrir un véritable confort pérenne aux classes populaires. Les artistes s’en sont insurgé·es, du moins certain·es. Pensons par exemple au roman de Christiane Rochefort, Les Petits Enfants du siècle (1961) et à sa triste banlieue pleine de HLM, à l’adaptation du Chat de Simenon (1967) par Pierre Granier-Deferre (1971), avec ses démolitions de vieux quartiers (certes en mauvais état, mais possiblement réfectibles) pour les remplacer par des tours d’immeubles sans âme.

Les chanteurs, leurs musiciens et leurs paroliers (parfois ce sont les mêmes) se sont également emparés du sujet. Ainsi, Henri Gougaud, avec « Béton armé » (Béton armé, 1967), Maxime Le Forestier, « Comme un arbre » (Mon frère, 1972), Jacques Dutronc, « Le petit jardin » (Le Petit Jardin, 1972) et Yves Simon, « Les promoteurs » (Au pays des merveilles de Juliet, 1973). L’ensemble de ces chansons fait état d’une industrialisation à outrance, bruyante, polluante, donc très agressive :

Du ciment à l’horizontale, du ciment à la verticale, et puis le vacarme têtu (…)

Dieu faites-moi changer d’adresse, et faites que le vent caresse encore une fois mes mains nues

Du vent, du vrai, pas cette crasse qui nous fait le cœur dégueulasse en ramonant les avenues

🎶

Entre béton et bitume

Pour pousser je me débats

Mais mes branches volent bas

Si près des autos qui fument

(…)

J’ai la fumée des usines

Pour prison (…)

On m’arrachera des rues

Pour bâtir où j’ai vécu

Des parkings d’honneur posthume

🎶

A la place du joli petit jardin

Il y a l’entrée d’un souterrain

Où sont rangées comme des parpaings

Les automobiles du centre urbain

🎶

Ils arrivent loin derrière

Leurs armées de buldozers

Depuis leurs grues miradors

Ils veillent si le peuple dort

C’est Yves Simon qui va le plus loin dans la politisation, en assimilant les promoteurs aux Nazis des camps de la mort, qui surveillaient les déporté·es du haut de leurs miradors. Chez Simon, c’est le peuple français tout entier, cinq ans après Mai 68, qu’il s’agit de contrôler. Surtout que les Français·es ne se révoltent plus ! Les séparer en les mettant dans des cases de béton, type immeubles/tours, comme montré, par exemple, dans le Play Time de Jacques Tati (1967), y aiderait-il ? Sans oublier, qu’elles et ils consomment consomment consomment.

Jacques Dutronc passe, quant à lui, par la nostalgie d’une banlieue parisienne paisible, avec son bout de nature humanisée tranquille, le fameux petit jardin, pour montrer le contraste avec l’implacable ordre de la consommation capitaliste : les voitures bien alignées dans le parking souterrain d’un centre commercial, et, en creux, les client·es compacté·es dans le centre, puis les voiture prêtes à vrombir pour en repartir. Rappelons que, dans le même ordre d’idées, l’écrivain René Fallet grince des dents dans son roman Paris au mois d’août (1964) contre le tout-voiture qui envahit également la capitale.

Maxime Le Forestier se met dans le bois d’un arbre d’une rue, sans distinction particulière, un arbre « coincé entre deux maisons », né hors de la forêt, loin de son milieu naturel et des autres arbres. Le chanteur-arbre décrit son quotidien, pris entre le béton des constructions et le goudron du trottoir où, solitaire, il est d’autant plus prisonnier que « mes racines/On les recouvre de grilles ». La nature urbaine n’est tolérée que parcimonieusement, et encagée. Et provisoire, puisque l’arbre et ses rares autres confrères seront bientôt remplacés, comme le petit jardin de Dutronc, par des parkings, que Le Forestier décrit ironiquement comme une marque d’hommage aux arbres.

Pourtant, l’arbre dans la ville est un poète : « J’ai des chansons sur mes feuilles ». Mais, lesdites paroles « s’envoleront sous l’œil/De vos fenêtres serviles ». Comme chez Yves Simon, le peuple dort, ou, du moins, est indifférent à la poésie, tout en étant un bon serviteur du système en place.

Henri Gougaud décrit avec rapidité et netteté les violences des nouveaux habitats, à savoir le coupant des architectures des bâtiments, associé au bruit assourdissant et aux malpropretés dans l’air. L’auteur-compositeur souligne que la pollution est tout autant sonore qu’atmosphérique. Les Trente Glorieuses ne se déroulent donc pas si bien que l’Histoire l’a écrit a posteriori.

Contre l’étouffement, que faire ? Dutronc ne propose rien, il conclue sa chanson sur le refrain, rappel du bon vieux temps des « petits jardins ». Par contre, voici, toujours dans l’ordre Gougaud-Le Forestier-Simon, des propositions d’action :

Avant de payer l’échéance

Je voudrais encore la chance d’une chanson sans hystérie

Et s’il n’y a plus rien à faire, mettez-moi sous un peu de terre

Si vous en trouvez à Paris…

🎶

Ami, fais après ma mort

Barricade de mon corps

Et du feu de mes brindilles

🎶

Tous les arbres de Paris

Viennent de prendre un fusil

Pour percer des trous au cœur

Aux armées de promoteurs

(…)

Deux cents arbres de rasés

Deux cents promoteurs tués

Plus question de sentiment

Arbre pour arbre, dent pour dent

Gougaud profite de sa chanson pour se moquer des chansons de la vague yé-yé, dont la musique, importée/imitée plus ou moins légalement des États-Unis, est effectivement bien plus vive que celle des chansons à texte de la Rive Gauche. Sans oublier les paroles, dont le niveau intellectuel est peu élevé, voire inexistant, comme, à toutes les époques, les chansons à but purement commerciales. Mais il y a aussi sa volonté, en écrivant « Béton armé » d’écrire cette fameuse « chanson sans hystérie ». Sera-ce suffisant ? Le dernier couplet laisse planer le doute, dans son pessimisme. La mort semble être la solution à l’horreur moderne, mais même elle peut être problématique, puisque soumise aux diktats de l’absence de nature à Paris,  même dans les cimetières.

Le Forestier, qui porte d’autant mieux son nom de famille dans cette chanson, demande, au nom de l’arbre, de le transformer post-mortem en arme, c’est-à-dire en barricade et en feu. Mai 68 pas mort ! Larzac vaincra !

Il en est de même chez Simon, mais en encore plus offensivement joyeux, comme le soulignent la musique et le ton allègre du chanteur. Dès le début de sa chanson, Yves Simon imagine une réaction des arbres en colère, en armes contre les promoteurs qui les tuent. Plus loin, il chante une nouvelle version de l’expression devenue proverbiale, « œil pour œil, dent pour dent ». Les arbres répliquent sans concession (immobilière) à leurs ennemis. Simon clôt sa chanson par la répétition des arbres en armes. Vaincront-ils, comme les paysan·nes  au Larzac ? Le mouvement écologiste est en route, rien ne l’arrêtera, semble-t-il.

Quatre chansons, quatre protestations contre la bétonnisation massive de la France des Trente Glorieuses. À chanter encore en notre début de vingt-et-unième siècle ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Halte au béton en chanson, années 1960-1970 », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/19798

 

Feux follets fées elfes M. Le Forestier, J. Higelin VADMC

 Feux follets, fées et elfes : M. Le Forestier, J. Higelin

Les créatures imaginaires sont de bonne compagnie tant qu’on ne les ennuie pas. C’est le cas  dans au moins deux chansons françaises : « Mourir pour une nuit », de Maxime Le Forestier (Mon frère, 1972, paroles de Jean-Pierre Kernoa) et « Tom Bombadilom », de Jacques Higelin (Tombé du ciel, 1988). La première est une chanson d’amour, la seconde une chanson joyeusement délirante, dans la droite ligne de celles de Charles Trenet, avec une pointe de Ray Ventura et ses Collégiens et de leur chanson « Tout va très bien madame la Marquise » (1935).

En effet, comment ne pas penser, tout d’abord, pour la chanson d’Higelin, à la descente progressive dans la destruction, chantée par Ventura et ses Collégiens :

Eh bien ! Voila, Madame la Marquise,

Apprenant qu’il était ruiné,

À peine fut-il rev’nu de sa surprise

Que M’sieur l’Marquis s’est suicidé,

Et c’est en ramassant la pelle

Qu’il renversa toutes les chandelles,

Mettant le feu à tout l’château

Qui s’consuma de bas en haut ;

Le vent soufflant sur l’incendie,

Le propagea sur l’écurie,

Et c’est ainsi qu’en un moment

On vit périr votre jument !

Mais, à part ça, Madame la Marquise,

Tout va très bien, tout va très bien.

Le rythme et le ton entraînants feraient passer la cascade de catastrophes, annoncées progressivement tout au long de la chanson, pour une plaisanterie. Cette chanson, il est vrai, n’est pas à prendre au sérieux, le but de Ray Ventura et ses Collégiens n’étant pas d’asséner une leçon de courage à leur public, mais de le faire rire. Higelin reprend de manière courte cette énumération :

Le drôle d’homme que l’on nomme Tom Bombadilum

N’a pas fini d’entendre les passants lui crier

Le loup a croqué ta femme

Y a ton château qu’est en flammes

Bombadilom ne fait que hausser les épaules à ces apostrophes moqueuses. Lui, préfère s’adresser ainsi à ses voisins, au narrateur, donc également à nous, public :

Tant que le soleil et la pluie

Enfanteront des arcs-en-ciel

Tant que les elfes sauteront sur mes genoux

(…)

Tant que le diable chaque soir

Jouera du luth dans mon placard

Tant que les fées viendront rêver sous mon chapeau

(…)

Moi je retourne chez les lutins et les fous

Chez les fous

Tom Bonbadilom m’a dit « venez-vous ? »

Venez-vous ?

Comment ne pas penser, ici, à « Y’a d’la joie » (1937), à « Boum » (1938), à « La route enchantée » (1939) et au « Jardin extraordinaire » (1957), entre autres tubes trenetiens ? La même drôlerie, la même énergie, le même envol surréaliste se retrouvent chez Higelin, qui n’a jamais caché son admiration pour Trenet (cf. par exemple https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/jacques-jacques-higelin/j-ai-vraiment-rencontre-charles-trenet-7247964).

Higelin ajoute une conclusion politique à sa chanson, ce qui n’est pas le cas pour Trenet dans les chansons citées ci-dessus. Chez Higelin, Tom Bombadilom refuse le monde humain et sa véritable folie destructrice :

S’ils n’en font jamais qu’à leur tête

Ils feront sauter la planète (…)

Il préfère son univers imaginaire et sa richesse, et, peut-être, si nous prenons ses propos au sens littéral, un asile à la vie en société. Ce que confirment les bruits assourdissants à la fin de la chanson : sonneries de téléphone fixe, klaxons de voiture, sirène de police et sirène d’ambulance. Oui, une cellule capitonnée semble reposante face à cette cacophonie.

Higelin pose la question de la folie, tel un nouveau Chat de Cheshire : qui est véritablement fou ? Et est-ce que tout le monde ne serait pas fou ? Et, dans ce cas, comment définir la folie ? Celle de Bombadilom semble attirante, avec arc-en-ciel, elfes, fées, diable musicien et rêves. À chacun·e de décider de suivre ou non l’imagination de Bombadilom/Higelin.

Le Forestier, quand à lui, chante les plaisirs érotiques :

Mourir pour un regard au fond d’un mausolée

Pour discuter ce soir avec les feux follets.

Mourir pour un baiser, mourir pour cette main

Qui viendra caresser mon corps demain matin.

Mourir, mourir, mourir pour une nuit, pour un après-midi.

Mourir, mourir comme on s’endort, faire la nique à la mort.

L’intensité des paroles est renforcée par la douce langueur de la musique. Le chanteur se place dans la lignée des poètes prêts à mourir pour leur dame, puisque le chanteur s’adresse à une femme, mais de « mort lente », comme chez Brassens (« Mourir pour des idées », Fernande, 1972), quoique dans un contexte différent. Et une mort qui serait délectable, faisant suite à un acte d’amour. Pensons, outre Brassens, à l’adaptation chantée par Jean Ferrat du poème de Louis Aragon (Le Fou d’Elsa, 1963) « Nous dormirons ensemble » (1963) :

Que ce soit dimanche ou lundi

Soir ou matin minuit midi

Dans l’enfer ou le paradis

Les amours aux amours ressemblent

C’était hier que je t’ai dit

Nous dormirons ensemble

(…)

Aussi longtemps que tu voudras

Nous dormirons ensemble.

Tant Aragon/Ferrat, avant Mai 68, que Le Forestier, après Mai 68, chantent le plaisir partagé et une masculinité non agressive. Côté Le Forestier, cette chanson peut être considérée comme un ajout à son « Éducation sentimentale », figurant sur le même disque, qui propose un contrat de silence masculin suite à une nuit d’amour partagée.

La présence des « feux follets » peuvent nous rappeler le court roman (pour une fois) de George Sand, La Petite Fadette (1848), son atmosphère berrichonne de cours d’eau embrumés, son héroïne villageoise qui s’amuse à mystifier le naïf paysan Landry en se faisant passer pour un être magique, d’un autre monde (George Sand, La Petite Fadette, Paris, Le Livre de Poche, 1996, p. 68-69) :

Vous savez tous que le fadet ou le farfadet, qu’en d’autres endroits on appelle aussi le follet, est un lutin fort gentil, mais un peu malicieux. On appelle aussi fades les fées auxquelles, du côté de chez nous, on ne croit plus guère. Mais que cela voulût dire une petite fée, ou la femelle du lutin, chacun en la voyant s’imaginait voir le follet, tant elle était petite, maigre, ébouriffée et hardie. C’était un enfant très causeur et très moqueur, vif comme un papillon, curieux comme un rouge-gorge et noir comme un grelet.

Sand plante un personnage haut en couleurs et malicieux, que nous découvrons progressivement comme une jeune fille pleine de qualités, ce que Landry mettra un certain temps à découvrir, ce qui est logique, puisque le but de la narration est de le défaire de son esprit étroit, plein de préjugées, et par trop cartésien. Sa transformation l’emmènera à tomber fou amoureux de la Fadette. Magie et amour se combinent ici aussi, comme chez Le Forestier, au fil de la narration.

Le but de la chanson de Le Forestier n’est pas de conclure sur de la tristesse, bien au contraire :

Mourir comme on s’endort, mourir comme on s’enivre

Pour changer de décor et puis renaître et vivre.

La musique augmente en intensité lyrique, pour appuyer et soutenir l’envolée vers la vie du couple. La mort débouche sur la vie. Le sexe partagé dans un double consentement et compréhension sensuelle aboutit à une très belle acmé existentielle. À tester, éventuellement, en tout consentement.

Dans ces deux chansons, l’évocation de créatures imaginaires créée une atmosphère magique propre au rêve : rêve d’un monde plus doux, rêve d’un plaisir partagé. À dispenser sans modération.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Feux follets, fées et elfes : M. Le Forestier, J. Higelin », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/18346

 

Bande dessinée en chansons VADMC

Bande dessinée en chansons

D’un art à l’autre, de la page en images à la page en écriture, il y a parfois des porosités. C’est le cas pour la bande dessinée, parfois citée dans les films , parfois adaptée à l’écran. Il existe également des citations en chansons, parmi lesquelles nous avons extrait les chansons françaises suivantes :

– « Mickey, Tintin et Spirou » (Claude Bolling et Frank Gérald, interprétée par Les Parisiennes, 1966) ;

– « Comic Strip » (Serge Gainsbourg, 1967) ;

– « Sensationnel Jeffrey » (Florence Véran et Raymond Bravard, interprétée par Annie Philippe, 1967) ;

– « L’Aventurier » (Nicola Sirkis et Dominique Nicolas, interprétée par le groupe Indochine, 1982) ;

– « Femme libérée » (Joëlle Kopf et Christian Dingler, interprétée par Cookie Dingler, 1984).

Tandis que Serge Gainsbourg se rêve en créateur de bande dessinée, y invitant sa dulcinée, puis en super-héros, Annie Philippe et le groupe Indochine font état de leur admiration pour les héros durs à cuire. Cookie Dingler souligne un trait de société qui a une longue histoire, à savoir l’insertion de la bande dessinée dans les journaux, et Les Parisiennes se moquent des lecteurs de bande dessinée.

Gainsbourg se chante en Pygmalion d’une Galatée infantilisée qu’il attire dans sa création « à l’américaine » : « Viens petite fille dans mon comic strip », avant de se prendre pour un super-héros dirigeant les mouvements de sa compagne : « J’distribue les swings et les uppercuts (…)/Viens avec moi par-dessus les buildings (…). » La violence ultra-virile est présente, sans surprise. La même année sort « Madame Superman », chantée par Elizabeth, dont le texte est bâti sur le même principe. Notons qu’il ya une référée explicite à Superman dans « Sensationnel Jeffrey ».

Annie Philippe et Indochine promeuvent leur héros favori, soit violent et sûr de lui, soit simplement héroïque. Philippe le chante avec un recul humoristique, Indochine au premier degré. La chanson d’Indochine est un éloge du héros seul contre tous :

Il s’en sortira toujours à temps

Tel l’aventurier solitaire

Bob Morane est le roi de la terre

Et soudain surgit face au vent

Le vrai héros de tous les temps

Bob Morane contre tous chacal

L’aventurier contre tout guerrier

Bob Morane est le héros de la bande dessinée éponyme, après les romans populaires, de l’écrivain belge Henri Vernes. Il est l’archétype de l’homme viril, toujours poings en avant, combattant, comme James Bond, les forces du Mal, du moment qu’elles sont extra-européennes. Les clichés racistes et sexistes abondent. Le groupe de musique fait donc l’éloge de ce type d’homme, sans aucun recul par rapport à ses lectures d’adolescence (Source : Europe 1 https://www.europe1.fr/culture/qui-etait-laventurier-du-tube-dindochine-3980158).

Annie Philippe, quant à elle, chante un héros dur à cuire, aussi, mais non violent, car sans armes. Et qui est également confronté à toutes sortes d’aventures, en une compilation comique et farfelue :

Seul tu as capturé et fait prisonnier

Le masque de fer au pied bot

Qui faisait de la fausse monnaie

L’accumulation invraisemblable, soutenue par l’interprétation énergique de la chanteuse, provoque le rire à l’écoute, loin de la pesanteur machiste d’Indochine et de Gainsbourg. Rien n’indique non plus qu’il faille prendre au sérieux le souhait de la narratrice de rencontrer dans la réalité son héros de papier, dont elle lit les aventures chaque jour dans son « journal attitré ».

À une vingtaine d’années de distance, Les Parisiennes et Cookie Dingler se penchent eux aussi sur la publication de bandes dessinées dans les quotidiens et hebdomadaires. Cookie Dingler se moque de son héroïne, la « femme libérée » des années quatre-vingts : « (…) dans Le Nouvel Obs elle ne lit que Bretécher (…). » Surtout pas de lectures qui seraient politiques ! Encore que l’on puisse s’interroger sur la portée politique de l’œuvre de Bretécher, dont ses fameux « Frustrés », publiés de 1973 à 1981 dans le journal cité dans la chanson (Source : Éditions Dargaud https://www.dargaud.com/bd/les-frustres ). Mais, dans les années quatre-vingts, la bande dessinée, quoique sortie de la case jeunesse, semble être encore une lecture de relaxation, produit d’un sous-genre littéraire et artistique. Pour le chanteur, une femme de 1984 ne peut donc qu’être futile.

Les Parisiennes, de leur côté, s’adressent uniquement aux lecteurs de bande dessinée, les « gentils garçons (…) qui connaissent par cœur les blagues de Donald et de l’oncle Picsou », qui les « draguent », et avec lesquels elles sortent éventuellement. Elles moquent leur passion pour les illustrés, qui les coupe de la réalité. Réalité qu’ils rejettent, au nom de l’apolitisme. Ce qui, finalement, « reposent » les chanteuses, au moins pour un temps.

Sans oublier une pique classiste contre ces jeunes hommes qui ne sont pas intéressés par la culture classique, dispensée en classe et dans les bonnes familles bourgeoises et petites-bourgeoises (La Bruyère,  Pascal, Stendhal, Alexandre Dumas fils). Deux ans avant Mai 68, aucune analyse n’est faite sur une éventuelle pesanteur de cette culture classique, pesanteur due au poids social et éducatif plus qu’à l’intérêt réel de ces auteurs et de leurs œuvres.

Ce sont des histoires d’amour qui durent peu, car comment construire un avenir (un mois, deux mois…) avec un garçon qui n’a qu’un sujet de conversation, ses chères bandes dessinées (Mickey, Tintin, Spirou, et Lucky Luke et Astérix, également cités), et qui ne s’intéressent à rien d’autre ? La voix acidulée des chanteuses et leur abattage nous rassurent : leur chagrin est aussi minuscule que celui de leur ex-petit ami.

Serait-il possible d’appliquer les mêmes observations à notre époque de portables absorbants, de séries à suivre des années durant, de jeux vidéos captivants, et autres activités non communicantes et sans contact direct avec la réalité et les autres êtres humains ?

Ce bref tour chanté des bandes dessinées a montré la persistance des clichés classistes et sexistes, avec une belle échappée humoristique, celle chantée par Annie Philippe. À vos claviers, stylos et calames pour changer la donne !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bande dessinée en chansons », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/18231