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Le mort raconte - Sunset Boulevard J’ai vu tuer Ben Barka VADMC.001

Le mort raconte : Sunset Boulevard, J’ai vu tuer Ben Barka 

La mort de ces deux narrateurs ne suscite pas vraiment la compassion. Les cinéastes Billy Wilder comme Serge Le Péron choisissent des personnages moralement ambigus, dont la disparition intrigue davantage qu’elle n’émeut. D’un côté, Joe Gillis (William Holden), un scénariste hollywoodien devenu le gigolo d’une star du muet (Billy Wilder, Sunset Boulevard, 1950). De l’autre, Georges Figon (Charles Berling), un voyou mêlé à un enlèvement politique qui le dépasse (Serge Le Péron, J’ai vu tuer Ben Barka, 2005).

Tous deux racontent ce qu’ils n’auraient plus dû pouvoir raconter. Leur assassinat est donc inutile. Ricanant d’outre-tombe, ils font un pied de nez moqueur à leur meurtrière (Wilder) et à leurs meurtriers (Le Péron), puis nous dévoilent les dessous de l’affaire.

Soit un scandale à la sauce hollywoodienne, la relégation d’une star du muet (Gloria Swanson) dans sa grande demeure peu meublée, entretenue dans ses illusions de retour sur l’écran par son amoureux (Erich von Stroheim), un cinéaste lui aussi mis sur la touche par les producteurs. Est-ce vraiment une preuve d’amour de sa part ? Ou une manière de rester près d’elle en la coupant du monde réel ? Billy Wilder reviendra sur cette tension entre illusion et réalité dans Fedora (1978). William Holden, monté en grade, incarne alors un cinéaste nord-américain, à la recherche de son ancienne star, cloîtrée chez elle.

Côté français, Serge Le Péron revient sur l’affaire Ben Barka. Soit l’enlèvement de Mehdi Ben Barka, leader tiers-mondialiste marocain, devant la brasserie parisienne Lipp, au sein du quartier littéraire et touristique de Saint-Germain-des-Prés, en octobre 1965. Si Figon n’est pas celui qui a arrêté Ben Barka, mais bien des policiers français, il a participé au complot visant à faire disparaître le leader.

Pour mémoire, le personnage de Ben Barka et son enlèvement constituent également l’arrière-plan historique des Aventures de Rabbi Jacob (Gérard Oury, 1973). Nous avons montré, dans un précédent article, comment cette mémoire encore récente permettait aux scénaristes de faire planer sur Mohammed Larbi Slimane la menace d’un assassinat politique avant de renverser les attentes du public par une fin heureuse. Dans Rabbi Jacob, l’affaire Ben Barka demeure hors-champ. Elle n’est jamais nommée explicitement (à une allusion près), mais elle structure la peur du spectateur. Dans J’ai vu tuer Ben Barka, elle devient le cœur du récit. Et nous ne pouvons pas  sauver Mehdi Ben Barka.

Chez Wilder, Joe Gillis est opportuniste, cynique, parfois lâche, mais il finit par retrouver une certaine honnêteté morale lorsqu’il décide de quitter Norma, après avoir tenté de lui ouvrir les yeux sur le Hollywood des années cinquante, qui lui refusera toujours son grand retour dans les studios, donc auprès du public. Nous pouvons nous demander si c’est véritablement le départ de Joe qui pousse Norma à le tuer, ce qui le fait gracieusement atterrir dans la piscine de la star. Ne serait-ce pas, aussi, le choc du réel, qu’elle refuse jusque dans son arrestation, qu’elle scénarise et joue comme une scène de film ?

Georges Figon, lui, appartient dès le départ au milieu du banditisme. Son récit est celui d’un homme qui découvre progressivement qu’il participe à une affaire politique dont il ne mesure pas les enjeux, et dont il finit par ne tirer aucun profit. Mis à part le plaisir post-mortem de nous révéler les coulisses de l’enlèvement de Ben Barka.

Les deux morts ne racontent pas seulement leur propre histoire. Parce qu’ils sont déjà sortis du monde des vivants, ils observent désormais les survivants avec une lucidité nouvelle. La mort fait d’eux des témoins privilégiés des illusions humaines : celles du cinéma chez Billy Wilder, celles de la politique chez Serge Le Péron.

Frissons – cinématographiques – garantis.

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Le mort raconte : Sunset Boulevard, J’ai vu tuer Ben Barka », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31673

En tente avec Beauvoir, l’art de voyager léger VADMC

En tente avec Beauvoir, l’art de voyager léger

Simone de Beauvoir a beaucoup voyagé : à pied, à bicyclette, en train, en voiture, en bateau ou en avion. Mais elle a aussi emporté, pendant quelques années, sa maison avec elle. Une maison de toile, assez légère pour disparaître chaque matin et renaître chaque soir ailleurs.

La tente occupe dans son œuvre une place discrète, mais singulièrement persistante. Souvenir émerveillé des voyages de jeunesse, instrument concret de liberté pendant l’Occupation, espace romanesque, pratique évoquée dans Le Deuxième Sexe, elle apparaît aussi au cours de ses voyages sous des formes très différentes, jusqu’à désigner des habitats que leurs occupant·es n’ont pas choisis. Et, en 1977 encore, Beauvoir confie qu’elle aimerait vivre dans les campings italiens si elle avait vingt ans de moins. Que raconte donc la tente des manières beauvoiriennes d’habiter le monde ?

Une maison ambulante

C’est dans La Force de l’âge que Beauvoir raconte sa découverte du camping, en Corse, avec son ami Pagniez, sa sœur et deux de ses cousines. L’expérience commence avant même qu’elle ait posé le pied sur l’île. Partie de Marseille, elle voyage sur le pont du bateau et découvre le plaisir de dormir à la belle étoile : elle entrouvre les yeux, et « le ciel [est] là » (Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », p. 227).

Puis vient le camping proprement dit. Beauvoir se dit toujours émue lorsqu’elle découvre, le soir, les tentes dressées dans un pré ou une châtaigneraie (La Force de l’âge, op. cit., p. 227) :

Je découvris les joies du camping. J’étais toujours émue, le soir, quand j’apercevais les tentes dressées sur l’herbe d’un pré ou sur la mousse d’une châtaigneraie, si légères, si précaires et, cependant, accueillantes et sûres.

Elle insiste sur un paradoxe : elles sont à la fois « légères », « précaires », « accueillantes et sûres ». Leur toile ne sépare presque pas les voyageur·euses de la terre et du ciel, tout en les protégeant des orages.

La tente réalise surtout un rêve d’enfance : celui d’une « maison ambulante », inspiré par les roulottes foraines et La Maison à vapeur de Jules Verne (La Force de l’âge, op. cit., p. 227) :

Dormir dans une maison ambulante : là aussi je réalisai un vieux rêve enfantin, inspiré par les roulottes foraines, par La Maison à vapeur de Jules Verne.

Mais elle est plus séduisante encore qu’une roulotte. Chaque matin, elle disparaît ; chaque soir, elle « renaît », ailleurs (La Force de l’âge, op. cit., p. 227) :

La tente avait quelque chose de plus charmant encore : au matin, on l’escamotait, elle renaissait le soir, ailleurs.

La formule contient peut-être toute une philosophie beauvoirienne du voyage. Habiter ne signifie plus nécessairement s’établir. La maison n’est plus ce qui fixe : elle accompagne le déplacement. Il suffit de quelques gestes pour effacer le lieu où l’on a dormi et en créer un autre quelques kilomètres plus loin. La légèreté matérielle permet ainsi la mobilité. On emporte sa maison avec soi, précisément parce qu’elle ne pèse presque rien.

Apprendre la liberté

Quelques années plus tard, pendant l’Occupation, la tente prend une autre dimension. Sartre et Beauvoir décident de passer leurs vacances en zone libre. Sartre souhaite s’y faire démobiliser, mais aussi établir des liaisons entre « Socialisme et Liberté » et des personnes vivant de l’autre côté de la ligne de démarcation. Bost leur prête une tente et un équipement sommaire (La Force de l’âge, op. cit., p. 561) :

Il n’était pas très difficile, si on s’amenait sans bagage, les mains dans les poches, de franchir la ligne de démarcation. Sartre décida que nous passerions nos vacances en zone libre ; il pourrait ainsi se faire démobiliser ; mais surtout, il souhaitait établir des liaisons entre “Socialisme et Liberté” et certaines gens de l’autre zone. (…) Bost nous prêta une tente et un équipement sommaire.

Ils franchissent donc la ligne de démarcation clandestinement. Sartre et Beauvoir gagnent Montceau-les-Mines en train, après avoir expédié leurs bicyclettes et leurs bagages à Roanne. Ils y trouvent une passeuse qui les conduit de nuit à travers prés et bois jusqu’au-delà de la ligne de démarcation. Leur itinéraire correspond très vraisemblablement à la filière clandestine attestée entre Montceau-les-Mines et Mont-Saint-Vincent, dans l’état actuel de nos recherches, empruntée notamment par Suzanne Werth quelques mois plus tôt, en janvier 1941 (voir le récit de son mari, Léon Werth, dans Déposition, paru en 1946). Ils passent la nuit dans une auberge d’un village de la zone libre, avant de gagner Roanne en train et d’y récupérer bicyclettes, bagages et matériel de camping.

L’expérience prend immédiatement la dimension d’un acte de liberté retrouvée (La Force de l’âge, op. cit., p. 562) :

Mais quelle allégresse, le lendemain matin, quand nous nous promenâmes sur la route, en attendant l’heure du train pour Roanne ! Parce que j’avais enfreint un interdit, il me semblait avoir reconquis la liberté.

Puis les deux voyageur·euses récupèrent leurs bagages et leurs bicyclettes. Beauvoir apprend en chemin à réparer elle-même son matériel (La Force de l’âge, op. cit., p. 562) :

Heureusement, un mécanicien se trouva là qui m’enseigna l’art de démonter un pneu et de coller des rustines.

Aux portes de Mâcon, ils plantent leur tente dans une prairie (La Force de l’âge, op. cit., p. 562) :

Nous repartîmes. Il y avait des années que Sartre n’avait pas fait de long trajet à bicyclette et, au bout de quarante kilomètres, il était très mal en point ; il roula plus gaillardement le lendemain et, au soir, nous plantâmes la tente dans une grande prairie, aux portes de Mâcon : cela non plus n’alla pas sans peine, car nous n’étions ni l’un ni l’autre bien adroits. Néanmoins, au bout de quelques jours, nous dressions, nous démontions la tente en un tournemain.

Le voyage léger n’a donc rien d’une abstraction romantique. Il faut savoir réparer un vélo, attacher ses bagages, planter une tente, supporter l’inconfort, improviser lorsque quelque chose ne fonctionne pas.

La liberté s’apprend. Et elle ne suppose d’ailleurs aucun purisme. Beauvoir et Sartre campent volontiers près des villes ou des villages : après une journée champêtre, Sartre éprouve le besoin de retrouver la fumée des bistrots. La tente ne signifie pas le rejet de la civilisation. Elle permet au contraire de circuler librement entre nature et ville.

Cette pratique marque durablement leurs voyages. Dans les entretiens avec Sartre, lorsqu’ils évoquent leur périple en Grèce avec Bost, ils se rappellent avoir très souvent couché dans la nature : « Sans tente, sans rien », précise Beauvoir (Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux, suivi de Entretiens avec Jean-Paul Sartre, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 333). À Délos, à Syra, dans la campagne grecque ou jusque dans une église byzantine, dormir dehors fait partie du voyage.

La tente dans la fiction

Cette expérience personnelle passe aussi dans la fiction. Dans L’Invitée, Françoise et son jeune ami Gerbert voyagent avec une tente. Mais les conditions météorologiques transforment leur projet (Simone de Beauvoir, L’Invitée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 446) :

On ne va pas pouvoir planter la tente, dit-elle. Le sol est tout mouillé.

Il leur faut chercher une grange et dormir dans le foin, ce qui les rapprochera dangereusement. Rappelons que Françoise est la compagne de Pierre et que Gerbert est sentimentalement engagé avec Xavière.

La tente possède cependant une autre fonction, beaucoup plus intime. Françoise, couchée près de Gerbert, s’y sent protégée par l’inconfort même du lieu et par le piquet de bois qui les sépare. L’abri extrêmement mince crée paradoxalement une frontière (L’Invitée, op. cit., p. 446). La tente rapproche et s’interpose entre eux.

L’espace minuscule exacerbe ainsi les rapports entre les personnages. L’objet issu des voyages réels de Beauvoir devient un dispositif romanesque permettant de mettre les corps à proximité tout en matérialisant ce qui les tient encore à distance. Jusqu’à ce que…

Camping à deux

Le camping apparaît également dans Le Deuxième Sexe. Dans le chapitre « La femme mariée », Beauvoir observe les transformations du mariage contemporain. Certains jeunes couples semblent vivre dans une plus grande égalité : ils partagent davantage les tâches, ont des distractions communes, et la femme ne passe plus nécessairement ses journées à attendre son mari. Parmi ces activités communes figurent : « camping, bicyclette, natation, etc. » (Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe II, Paris, Gallimard, 1987, p. 286). Le rapprochement est remarquable. Camping et bicyclette sont précisément deux pratiques auxquelles Beauvoir a associé sa propre liberté de mouvement.

Elle refuse de confondre cette évolution des mœurs avec une émancipation accomplie. Mais Beauvoir nuance immédiatement cette apparente égalité (Le Deuxième Sexe II, op. cit., p. 286-287) :

Beaucoup de jeunes ménages donnent l’impression d’une parfaite égalité. Mais tant que l’homme conserve la responsabilité économique du couple, ce n’est qu’une illusion.

Tant que l’homme conserve la responsabilité économique du couple, écrit-elle, l’égalité n’est qu’une illusion. Le camping peut donc manifester une liberté nouvelle du couple sans abolir les structures matérielles de sa dépendance.

Sous la tente des autres

Beauvoir ne rencontre évidemment pas seulement les tentes des campeurs et campeuses européen·nes. Au cours de ses voyages, elle observe des tentes qui constituent des habitats, des lieux collectifs, parfois des espaces rituels. À Marrakech, elle voit rôtir des quartiers de mouton à l’ombre des tentes tandis que cuisent de grands ragoûts et que la foule vend, achète, parle et se dispute. La tente appartient au bouillonnement de la ville (La Force de l’âge, op. cit., p. 378-379). À Tamanrasset, elle rend visite à l’Aménokal. Sa tente, tendue de tapis et meublée de coffres, est relativement luxueuse, quoique trop petite pour accueillir tout le monde (Simone de Beauvoir, La Force des choses I, Gallimard, « Folio », 1998, p. 291) :

Sa tente se dressait, entourée de quelques autres, à une quinzaine de kilomètres du bourg ; tendue de tapis, meublée de coffres, elle était assez luxueuse mais trop petite pour nous abriter tous ; nous nous assîmes dehors, autour d’un feu qui nous réchauffait mal : des couvertures jetées sur nos épaules, nous frissonnions en buvant notre thé ; mais je goûtai l’insolite de ma présence, sous ces étoiles neuves, dans ce campement que séparaient de moi tant d’espace et de temps.

Elle remarque surtout la femme de l’Aménokal, « mince, nerveuse », qui dirige la réception avec « courtoisie et autorité » (La Force des choses I, op. cit., p. 291) :

Affranchie des servitudes de l’opulence, mince, nerveuse, le visage dur et fier, la femme de l’Aménokal dirigeait la réception avec courtoisie et autorité : c’était elle, nous dit-on, le véritable chef.

Ailleurs encore apparaissent une tente estonienne au dessus d’un lac (Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Gallimard, « Folio », 1998, p. 427), les tentes des Bédouins et Bédouines, aperçues dans le désert entre le Liban et la zone de Gaza (Tout compte fait, op. cit., p. 520), de vastes tentes dans un village autochtone d’Amérique du Sud (Simone de Beauvoir, La Force des choses II, Gallimard, « Folio », 1999, p. 373), ou, au Caire, de grandes tentes rouges brodées servant de halls funéraires où sont accueillis le cercueil, la famille et les proches (Tout compte fait, op. cit., p. 502). Nous retrouvons ici le rouge que Beauvoir associe à la mort depuis sa plus tendre enfance.

La tente cesse alors d’être seulement l’espace mobile du voyageur occidental. Elle devient un lieu d’habitation collective, inscrit dans une organisation sociale et culturelle différente.

La tente qu’on ne peut pas quitter

Dans La Force des choses, évoquant la guerre d’Algérie, elle cite le reportage de Pierre Macaigne sur le camp de Bessombourg. Des familles y vivent entassées, parfois à quinze sous une tente, dans des conditions effroyables : sous-alimentation et manque d’hygiène (La Force des choses II, op. cit., p. 241-242) :

Entassés au petit malheur, à quinze personnes par tente depuis 1957, ces épaves vivent là dans un mélange humain indescriptible. À Bessombourg vivent 1 800 enfants… actuellement la population est uniquement nourrie de semoule. Chacun des regroupés reçoit environ 120 grammes de semoule par jour… Du lait est attribué deux fois par semaine : un demi-litre par enfant… Aucune distribution de matière grasse n’a été faite depuis huit mois. Aucune distribution de pois chiches depuis un an… Aucune distribution de savon depuis un an…

Quoique l’hygiène française laissât fortement à désirer à la même époque, il n’empêche que c’est là une situation infâme pour les Algérien·nes, forcé·es à quitter leurs habitations.

Plus tard, à la fin des années 1960, au Tribunal Russell, où siège Beauvoir comme jurée, ce n’est pas mieux pour les Vietnamien·nes :

Un journaliste français, Bardolini, a lui aussi dépeint l’enfer des “hameaux stratégiques” et il nous a montré un film en couleurs : d’immenses tentes rouges où étaient entassés des vieillards, des femmes, des enfants. On les voyait assis sur le seuil, les bras ballants, l’air perdus, éperdus. Vol, prostitution, toute cette population paysanne aux principes sévères, arrachée à ce qui avait été sa vie, perdait non seulement sa culture mais ses mœurs. C’était un véritable assassinat moral.

Beauvoir décrit sobrement, sans rien ajouter d’affect, ce qu’elle voit dans ce film. Et cela nous suffit à visualiser l’horreur quotidienne de ce peuple forcé de vivre autrement par l’occupant nord-américain.

La précarité choisie par la voyageuse dans ses propres voyages n’a évidemment rien à voir avec celle qui est imposée à des populations déplacées. Et c’est précisément cette différence qui empêche de transformer la légèreté en valeur absolue. Le même objet recouvre des réalités radicalement différentes.

La tente de 1977

En septembre 1977, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre rencontrent à Rome des militant·es de Lotta continua. Le journal italien présente Sartre en rappelant que, depuis de nombreuses années, il passe avec Beauvoir ses mois d’été dans un hôtel romain. Au cours de la conversation, Beauvoir s’intéresse notamment aux dissensions entre Lotta continua et les féministes, qui ont presque toutes quitté le groupe. Mais une autre de ses remarques retient ici notre attention. À propos des campings, elle s’exclame (Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, « Libertà e potere non vanno in coppia », Lotta continua, septembre 1977, p. 39) :

È appassionante. Se avessi vent’anni di meno, anche a me piacerebbe molto abitare in quei camping!

C’est-à-dire : « si j’avais vingt ans de moins, j’aimerais moi aussi vivre dans ces campings ! » Cette remarque enthousiaste n’est pas anecdotique quand on connaît l’importance capitale des voyages pour Beauvoir, telle qu’elle la transcrit dans l’intégralité de son œuvre. À près de soixante-dix ans, le camping continue de représenter pour elle quelque chose qu’elle avait passionnément aimé dans sa jeunesse : une façon de voyager avec peu, de dormir presque dehors, de se déplacer sans s’encombrer d’une maison. Soit l’art de voyager léger, pour reprendre le beau titre français d’un recueil de nouvelles de Tove Jansson paru en 2015. Mais, pour les femmes, habiter ainsi hors des murs du foyer ne signifie pas seulement voyager léger : c’est aussi revendiquer le droit d’occuper l’espace extérieur sans protection masculine. Or, au moment même où Beauvoir manifeste cet enthousiasme pour la vie dans les campings, ce droit est au cœur d’un combat féministe et judiciaire français.

La tente de 1978

Plus de trente ans après les vacances à bicyclette et sous la tente de Simone de Beauvoir, le camping féminin se trouve au cœur d’une affaire qui marque l’histoire du féminisme français. Dans la nuit du 21 au 22 août 1974, Anne Tonglet et Araceli Castellano, deux jeunes Belges qui campent dans la calanque de Morgiou, près de Marseille, sont agressées et violées par trois hommes. Elles portent plainte et se battent pour que les faits, d’abord menacés de correctionnalisation, soient jugés comme un crime. Défendues notamment par Gisèle Halimi, elles obtiennent en 1978 un procès devant la cour d’assises d’Aix-en-Provence et refusent le huis clos : il s’agit aussi de rendre public le mécanisme par lequel la victime d’un viol se trouve elle-même mise en accusation. La défense des trois hommes repose en effet sur l’affirmation que les jeunes femmes auraient été consentantes ; leur vie commune et leur homosexualité sont également exposées et commentées au cours du procès.

L’affaire éclaire ainsi rétrospectivement ce que peut signifier, pour des femmes, le geste apparemment anodin de planter une tente et de dormir hors du domicile. La tente permet d’emporter avec soi un espace privé et d’habiter provisoirement le monde ; mais ses parois de toile rendent en même temps cette appropriation particulièrement vulnérable. Anne Tonglet et Araceli Castellano ne sont pas agressées parce qu’elles campent : il importe évidemment de ne pas établir ce lien causal. Mais les discours suscités par l’affaire montrent combien la présence autonome de femmes dans un espace isolé peut encore être soumise au soupçon, comme si sortir sans protection masculine impliquait d’avoir accepté les risques encourus. Le procès d’Aix contribue précisément à retourner cette logique : ce n’est pas la liberté de circuler, de voyager ou de camper des femmes qui doit être jugée, mais la violence de ceux qui la leur contestent. Par son retentissement, le procès participe au mouvement qui aboutit à la loi du 23 décembre 1980 donnant au viol une définition légale précise et renforçant sa répression criminelle.

Par son retentissement, le procès participe au mouvement qui aboutit à la loi du 23 décembre 1980 donnant au viol une définition légale précise et renforçant sa répression criminelle. Le refus du huis clos participe lui aussi de cette transformation politique du procès : il s’agit de rendre publique la violence plutôt que de soustraire les victimes aux regards. Près d’un demi-siècle plus tard, lors du procès des viols de Mazan, Gisèle Pelicot fera à son tour le choix d’un procès public, afin que, selon la formule devenue emblématique, « la honte change de camp ».

L’art de voyager léger

La tente aura donc accompagné Beauvoir très longtemps : matériellement dans les voyages de sa jeunesse, littérairement dans ses romans et ses Mémoires, politiquement dans son regard sur le monde, puis affectivement dans ses souvenirs et ses désirs. De la Corse aux campings de Lotta continua, elle demeure associée à une manière d’habiter sans s’établir, de dormir presque dehors et de pouvoir repartir.

Mais le même objet aura aussi révélé son envers. Maison et presque absence de maison, protection et ouverture, la tente peut être un habitat choisi ou imposé, un instrument de mobilité ou le signe d’une assignation. Voyager léger suppose d’avoir le choix. La tente beauvoirienne est merveilleuse lorsque, le matin, on peut « l’escamoter » et décider de la faire renaître ailleurs ; elle cesse de l’être lorsque d’autres ont décidé où elle serait dressée et qui devrait y vivre.

À cette liberté de partir s’ajoute enfin, pour les femmes, celle de pouvoir habiter le dehors. Le procès d’Aix aura montré avec une violence particulière combien la présence de deux femmes seules sous une tente pouvait être retournée contre elles, comme si leur autonomie autorisait l’agression ou permettait de supposer leur consentement. De la tente rêvée par Beauvoir à celles qu’elle observe au cours de ses voyages, de la précarité choisie à la précarité imposée, une même question finit ainsi par traverser ces usages pourtant radicalement différents : qui peut habiter le monde, à quelles conditions, et avec quelle liberté ?

Voyager léger, dès lors, ne consiste pas seulement à posséder peu. C’est pouvoir choisir son abri et pouvoir le quitter. C’est apprendre les gestes qui permettent de repartir. C’est ne pas demander à la maison de nous immobiliser. C’est aussi pouvoir sortir de ses murs sans que cette liberté soit retournée contre soi.

Et peut-être est-ce pourquoi, en 1977 encore, près de quarante ans après ses premiers campements, Beauvoir entend parler de campings et pense aussitôt qu’elle aimerait y vivre si elle avait vingt ans de moins. La tente peut désormais rester pliée. Le désir de repartir, lui, est intact.

Alors, on campe ?

 

Couverture : https://www.reconstit.fr/materieldecamping1930/

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « En tente avec Beauvoir, l’art de voyager léger », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL :

« Antimilitarisme (1) - Maxime Le Forestier, Jean Ferrat.001

Antimilitarisme (1) : Maxime Le Forestier, Jean Ferrat

La libération des pays européens du joug nazi n’a pas signé la fin de la guerre, au moins en France. Les gouvernements socialistes français ont exporté les conflits en Indochine/Vietnam (1946-1954), puis en Afrique : Algérie (1945/1954-1962) ; Tunisie (1952-1956) ; Maroc (1953-1956) ; AEF et AOF (indépendances en 1950). N’oublions pas les massacres à Madagascar en 1947, les trois Martiniquais tués en 1959 lors des « Trois Glorieuses »1, et tant d’autres combats pour l’indépendance des peuples, réprimés dans le sang par l’État français.

Rappelons, pour mémoire, les propos de l’écrivain Paul Léautaud à son jeune confrère Jules Roy, à l’époque de la Libération2 :

“Pour moi, claironna-t-il, les militaires sont des imbéciles et des massacreurs…”

C’est cette opinion qui ressort des deux chansons que nous avons choisies ici.

Quelques années après la Guerre d’Algérie, deux chanteurs français, Maxime Le Forestier et Jean Ferrat, parlent de ce traumatisme, côté algérien, et côté français, celui qui a résisté auprès des Algérien·nes. Maxime Le Forestier, dans « Parachutiste » (Mon frère, 1972), s’adresse à un jeune parachutiste, au passé :

Tu avais juste dix-huit ans

Quand on t’a mis un béret rouge

Quand on t’a dit : “rentre dedans tout ce qui bouge”

C’est pas exprès que t’étais fasciste

Parachutiste

(…)

Puis on t’a donné des galons

Héros de toutes les défaites

Pour toutes les bonnes actions que tu as faites

Tu torturais en spécialiste

Parachutiste

Alors sont venus les honneurs

Les décorations, les médailles

Pour chaque balle au fond d’un cœur pour chaque entaille

Pour chaque croix noire sur ta liste

Le Forestier fait rimer avec humour et conviction « parachutiste » avec « fasciste », « spécialiste », « artiste », « police », « terroristes », « liste », « yeux tristes » et « antimilitariste ». L’auteur-compositeur-interprète rappelle ainsi que les violences ont eu lieu tant en Algérie, du fait des militaires français, qu’en France, du fait des policiers français. Pensons, par exemple, côté Algérie, à la « bataille d’Alger », en 19573. Côté France, dans la capitale, pensons, par exemple, au 17 Octobre 19614 et au 08 Février 19625.

Le Forestier souligne également que les soldats qui ont torturé « en spécialiste » n’ont pas tous la conscience tranquille, d’où, peut-être, leurs « yeux tristes ». Songeons aux témoignages des anciens appelés en Algérie, récoltés par l’historien et réalisateur Patrick Rotman et par le réalisateur Bertrand Tavernier dans La Guerre sans nom (1991).

L’ironie de Le Forestier fait ressortir toute l’horreur de la « pacification », des « évènements » en Algérie, qui ont abouti à l’indépendance de ce pays, tout comme les horreurs commises par les soldats et leurs supérieurs en Indochine ont abouti à l’indépendance du Vietnam. Il en est de même pour la Tunisie, le Maroc et les pays constituant l’AEF et l’AOF. Partout, malgré ses violences, l’État français doit céder leur pays aux autochtones et arrêter la colonisation et ses violences policières. Du moins jusqu’en Mai 68.

Quant à Jean Ferrat, il chante la résistance à lesdites violences, dans deux couplets distincts de sa chanson « En groupe en ligue en procession » (1967) :

Le plus complet des défaitistes

L’empêcheur de tuer en rond

Perdant avec satisfaction

Vingt ans de guerres colonialistes

La petite voix qui dit non

Dès qu’on lui pose une question

Quand elle vient d’un parachutiste

(…)

Je n’ai fait que penser aux autres

Pareil à tous ces compagnons

Qui de Charonne à la Nation

En ont vu défiler, parole,

Des pèlerines et des bâtons

Sans jamais rater l’occasion

De se faire casser la gueule

En groupe, en ligue, en procession

Ferrat revendique son soutien aux résistant·es des pays colonisés par la France. Il se place du côté des intellectuel·es, race honnie par les gens de droite et d’extrême-droite au moins depuis l’affaire Dreyfus, où ce terme apparaît pour fustiger celles et ceux qui prennent parti pour Dreyfus, donc pour la justice et contre l’antisémitisme. Comme ses pairs des années 1960, dont les écrivain·es Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, Ferrat refuse les violences coloniales et se réjouit de l’indépendance des peuples opprimés par les colons français. Il se place aux côtés des résistants français, comme Maurice Audin et Henri Alleg, pour résister à la torture pratiquée par les parachutistes. Il ne craint pas les coups, ceux des parachutistes et ceux des policiers, ici désignés par la synecdoque « des pèlerines et des bâtons ». Il rappelle à cette occasion le massacre commis par des policiers sur des manifestant·es, tous et toutes membres de la CGT6, à la station de métro parisienne Charonne, le 08 février 1962. Ferrat plaide pour des résistances collectives, tout en se montrant actif au singulier. En outre, tout comme Le Forestier cinq années après avec le terme « terroristes » (les résistant·es algériens·es), Ferrat reprend, pour s’en moquer, le terme de « défaitiste » (les anticolonialistes). Les deux auteurs-compositeurs-interprètes ridiculisent ainsi le langage utilisé par les colonialistes. Ils prennent aussi le pouvoir par ce biais. Dire non est être du bon côté de l’Histoire, dans leur cas.

Alors, on écoute, on réfléchit, on réécoute, on se fait une opinion ?

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Quelques ressources autres sur la Guerre d’Algérie :

Yasmina Adi, Ici, on noie des Algériens, 2011.

Florence Beaugé, Algérie, une guerre sans gloire, Paris, Le passager clandestin, 2025.

Simone de Beauvoir, La Force des choses, Paris, Gallimard, 1963.

Charlotte Delbo, Les Belles Lettres, Paris, Éditions de Minuit, 1961.

Emmanuel Laurentin, « Armée et politique », série Guerre d’Algérie 1958, 22 février 2018, France Culture. URL : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-fabrique-de-l-histoire/armee-et-politique-6340861

François Malye, Benjamin Stora, François Mitterand et la guerre d’Algérie, Paris, Pluriel, 2012.

Fabrice Riceputi, Le Pen et la torture, Paris, Le passager clandestin, 2024.

Jean-Marc Tennberg, Le Sang des hommes, Production Jean-Marc Tennberg – Distibution CBS, 1968.

Les Temps Modernes, n°119, novembre 1955.

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2 Jules Roy, Mémoires barbares, Paris, Le Livre de Poche, 1991, p. 408.

3 Gilles Pontecorvo, La Bataille d’Alger, 1966.

4 Jean-Luc Einaudi, Élie Kagan, 17 octobre 1961, Arles/Paris, Actes Sud/Solin/BDIC, 2001.

5 Alain Dewerpe, Charonne. 8 février 1962, Paris, Gallimard, « Folio Histoire », 2006.

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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Antimilitarisme (1) : Maxime Le Forestier, Jean Ferrat », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30141

Affiche Simone de Beauvoir-Parcours d’une intellectuelle VADMC

Simone de Beauvoir, parcours d’une intellectuelle – La noce de l’entre-deux-guerres – 1929-1939

Diplôme d’agrégation de philosophie en poche, Beauvoir souffle deux années à Paris, avec ou sans Jean-Paul Sartre. Elle se remet tant bien que mal du décès brutal de Zaza, due à une encéphalite aiguë. Elle habite seule, dans une pension. Elle donne quelques cours particuliers de philosophie. Surtout, elle voyage : en France (à Lyon, en Bretagne…) et en Espagne.

Elle poursuit sa conquête du monde lorsqu’elle est nommée professeure à Marseille en 1931, puis à Rouen de 1932 à 1936. Elle parcourt volontiers les calanques et les pics provençaux, à raison de cinquante kilomètres par jour.  Elle trompe alors et son ennui de Parisienne « exilée » (selon ses propres termes) et le manque physique de Sartre, nommé professeur de philosophie dans un lycée du Havre. Quand elle enseigne à Rouen, si la Normandie ne l’attire guère, elle profite des trains pour se rendre régulièrement à Paris, avant d’y être nommée, à partir de 1936.

Les vacances scolaires sont l’occasion d’aller en Allemagne, en Italie, en Grèce, au Maroc, et à nouveau en Espagne. Elle entame une liaison avec Jacques-Laurent Bost, élève de Sartre, qui a huit ans de moins qu’elle.

Elle s’astreint à l’écriture. Après des brouillons infructueux, elle parvient à façonner un recueil de nouvelles. Refusé, il sera publié en 1979, sous le titre Quand prime le spirituel.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, parcours d’une intellectuelle – La noce de l’entre-deux-guerres – 1929-1939 », Voyages autour de mon cerveau, juin 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/25756

 

Présentation Beauvoir-Delarus-Mardrus

Amanit et Fosca, l’aventure de la traversée des siècles

L’immortalité est-elle un bien, un mal, une aventure exaltante ou un poids terrible ? Irina Durnea, chercheuse en littérature féminine au centre LaPRIL de l’Université Bordeaux Montaigne qui s’intéresse à l’étude de l’image de la femme et aux auteures oubliées par la critique littéraire, et moi-même avons souhaité répondre à cette interrogation en questionnant nos autrices de référence, Lucie Delarue-Mardrus (1874-1945) et Simone de Beauvoir (1908-1986), via leurs romans Amanit (1929) et Tous les hommes sont mortels (1946), suite à une discussion privée au colloque international Sorcières, êtes-vous là ? (Mix-Cité 45, Orléans, 2020).

Éditions utilisées :

Amanit, Paris, Eugène Fasquelle, 1929.

Tous les hommes sont mortels, Paris, Gallimard, « Folio », 1974.

Tiphaine Martin – Irina, comment en es-tu venue à rapprocher Amanit de Tous les hommes sont mortels ?

 

Irina Durnea – En lisant le roman Amanit de Lucie Delarue-Mardrus j’avais une impression de déjà-vu en prenant connaissance du parcours du personnage féminin. J’ai immédiatement pensé au comte Fosca, le personnage de Tous les hommes sont mortels de Simone de Beauvoir. Néanmoins, l’immortalité semble être l’unique caractéristique qui rapproche ces deux personnages ainsi que les crimes qu’ils commettent à travers les siècles. Nous pouvons dire également que leur appartenance sociale et leur attachement à la culture et aux arts sont deux caractéristiques qui les rapprochent mais les ressemblances s’arrêtent là. Tandis que plusieurs éléments rapprochent ces deux personnages, d’autres nous montrent de manière évidente leurs différences. Amanit est condamnée à l’immortalité qui prendra fin le jour où elle connaîtra le véritable amour, alors que Fosca choisit d’être immortel pour échapper à la mort et il ne pourra jamais trouver le repos dans la mort. Puis, Amanit réussit à garder son secret d’immortalité alors que le destin de Fosca est connu par tous (c’est d’ailleurs ce qui le définit aux yeux des autres).

Les motivations qui ont poussé les deux autrices à écrire ces livres sont de toute évidence très différentes. Je me suis donc interrogée : pourquoi les autrices ont-elles choisi le thème de l’immortalité ?

Tiphaine – Et je t’ai proposé que nous fassions un article à ce sujet. Je résume le roman de Beauvoir : à l’époque de la parution du roman (1946), c’est-à-dire dans les années 1940, la belle comédienne Régine est lasse de son existence, de ses partenaires et de son compagnon Roger. Elle s’intéresse à un homme, Fosca, qu’on prétend fou. Régine le prend sous son aile, au grand dam de Roger et de sa petite cour d’ami·es. Régine tente de percer le mystère qui entoure Raymond Fosca (beaucoup de prénoms en « r », un nouveau trio amoureux, comme dans L’Invitée ?). Il finit par céder à son désir et lui raconte son passé tumultueux et envoûtant : il a été chef de sa cité de Carmona, puis conseiller de Charles-Quint et son ambassadeur aux Amériques.

Fosca, écœuré par les tortures envers les Indiens et l’arrogance des colons occidentaux, s’enfonce ensuite dans les vastes étendues du continent américain et croise la route de l’explorateur Carlier (qui ressemble beaucoup à un certain Jacques Cartier). Après plusieurs années passées dans un village autochtone, il se retrouve ensuite en France, au dix-huitième siècle, puis au dix-neuvième, lors de la Révolution de 1832 – Beauvoir réécrit l’attaque du Cloître Saint-Merri des Misérables – et de 1848. Il s’en va alors dormir au pied d’un arbre, puis dans la cellule d’un asile, avant d’en partir et d’être recueilli par Régine.

Beauvoir reprend ici sa pièce de théâtre Les Bouches inutiles (1945), représentées quelques mois avant la publication du roman. La Flandre du quinzième siècle devient une province italienne du treizième siècle. Et les femmes ne sont plus centrales dans l’intrigue romanesque. Comme si la politique et l’aventure étaient réservées aux hommes, comme dans Le Sang des autres (1945) et dans Les Mandarins (1954), alors que l’intime est affaire de femmes : l’amour (L’Invitée, 1943 et La Femme rompue, 1968), la responsabilité éducationnelle (Les Belles Images, 1966). Ceci de manière schématique, bien entendu.

Il n’empêche que Beauvoir préfère donner à Fosca, et plus tard à Henri dans Les Mandarins, son âpreté à vivre, à tout voir, à voyager partout tout le temps, à « vivre sans temps morts », selon le slogan de Mai 68 qu’elle adorait. Il n’y a pas d’arrêts dans la narration et peu de pauses dans l’existence de Fosca, sauf lorsqu’il dort ou qu’il refuse d’agir.

Concernant la thématique centrale, qui hante Beauvoir depuis son enfance et sa crise de rage et d’angoisse contre sa condition mortelle, et qui est réactivée par le quotidien sombre de l’Occupation et de la Libération, la mémorialiste déclare :

Dans Les Bouches inutiles (…), c’est l’horreur de cette distance entre vivants et morts que j’avais eu dessein de peindre. Quand je commençai, en 1943, Tous les hommes sont mortels, je l’envisageai avant tout comme un long vagabondage autour de la mort[1].

Fosca refuse d’affronter sa propre disparition, tout comme les protagonistes masculins des Bouches inutiles. Par contre, aucun d’entre eux n’a les mêmes scrupules en ce qui concerne les femmes, les enfants et les vieillard·es, condamné·es à être violé·es par les soldats ennemis, puis à périr hors de la cité. Dans la pièce de théâtre, les femmes arrivent à infléchir leur sort et celui des plus jeunes et des plus âgé·es, ce qui n’est pas le cas dans le roman, sans doute parce que Catherine Fosca est seule, sans autre présence féminine à ses côtés pour peser dans les décisions du pouvoir masculin et obtenir le partage du politique.

Il existe un désir faustien de toute-puissance chez Fosca (Faust-Fosca, deux noms qui commencent par un « f »). Plus que celles de Gœthe (1808) ou de Gounod (1859), centrées sur l’histoire amoureuse et les joies de la nature, Beauvoir a pu s’inspirer de l’œuvre de Marlowe (1592). Dans cette version-ci, Faust est surtout attiré par la gloire et le pouvoir politique. Comme Fosca, Faust devient le conseiller de Charles Quint. Ensuite, il finit gouverneur des provinces allemandes, tandis que Fosca ne tient pas en place et traverse l’Atlantique pour parcourir le Nouveau Monde. Cependant, tous deux ont le même désir de revenir au Paradis terrestre. Faust souhaite dominer le monde et réunir les continents par la puissance de la magie, pour qu’ils ne forment qu’une seule terre sous sa domination[2]. Fosca est plus en retrait, quoique son souhait revienne au même type démiurgique que le savant de Marlowe :

Des vaisseaux voguaient sur les mers ; des routes sillonnaient les continents : et moi, d’un geste de ma main, j’arrachais les forêts inextricables, j’asséchais les marécages, je réglais le cours des fleuves ; le sol se couvrait de champs et de pâturages, des villes poussaient aux croisements des routes. Les plus humbles tisserands habitaient de grandes maisons claires, les greniers étaient pleins de pur froment ; tous les hommes étaient riches, forts et beaux, tous étaient heureux[3].

Fosca veut bâtir le bonheur et la paix universelles, c’est-à-dire du solide, tandis que Faust est dans la seule ubris. Faut-il y voir un souhait généreux de Beauvoir, après une guerre qui a dévasté un grand nombre de pays ? Fosca ne va pas réussir, parce qu’il va changer d’avis et se rendre compte qu’il ne peut influencer les hommes politiques qui gouvernent, d’où un désespoir tenace et un désenchantement profond.

            Tous les hommes sont mortels est donc un roman d’aventures historico-philosophique. Et Amanit, quel en est le sujet ?

Irina – Les personnages principaux de ce roman sont Amanit, alias la princesse Antigone Antinidès, Charles-Etienne, jeune égyptologue et Geneviève, sa fiancée et puis sa femme. Ces deux derniers, travaillent sur la rédaction d’un livre sur l’Égypte ancienne lorsqu’ils rencontrent, à une soirée, la princesse Antinidès, femme d’une beauté saisissante. La princesse va leur proposer de l’accompagner chez elle, en Égypte, où ils pourront visiter le pays qui fait l’objet de leurs recherches, et, surtout, où elle pourra leur montrer des documents uniques et les riches artefacts qu’elle abrite dans son palais, qui seraient une contribution inestimable à leur livre.

Leur séjour en Égypte semble être plus remarquable que ce qu’ils avaient imaginé. Fascinés par la découverte du pays, qu’ils ne connaissaient qu’à partir des livres et des musées, par le luxe du palais de la princesse et par les riches traces historiques qu’ils y trouvent, les deux amoureux tombent sous le charme. Ils pensent vivre un conte de fée jusqu’à ce que, une nuit, la princesse, d’une agressivité animale, tente de séduire Charles-Etienne. Apeuré, ce dernier prévient sa fiancée de la nécessité immédiate de retourner à Paris et le jeune couple retourne en France, tout en regrettant, bien évidemment, ce départ précipité qui nuit à leurs recherches historiques et culturelles.

Peu de temps après, pour se faire pardonner, la princesse leur envoie, avec ses excuses, des photos des objets de sa collection personnelle et des documents essentiels à la rédaction de leur livre. Après le succès de la publication du livre, qui leur assure une certaine aisance financière, Charles-Etienne et Geneviève officialisent leur union et accueillent un enfant au sein de leur famille. La princesse resurgit à nouveau dans leur vie et leur propose d’entamer l’écriture d’un deuxième livre. À leurs côtés, cette dernière continue à s’intéresser à l’amour que Charles-Etienne porte à Geneviève, tout en s’interrogeant sur le secret de cet amour. Elle ne quitte pas le couple et elle ne livre la véritable histoire de son existence que lorsqu’elle est persuadée de l’authenticité de cet amour.

Nous apprenons que son nom est Amanit et qu’elle est âgée de plus de trois mille ans. Lorsqu’elle était prêtresse au temple de Hathor, la jeune femme fut violée par le grand prêtre du temple qu’elle tua par la suite. La grande déesse Isis la condamna alors à vivre jusqu’à ce qu’elle rencontre le véritable amour. Ainsi, la belle Amanit traverse les millénaires sans vieillir et sans s’enlaidir. Elle doit retrouver l’homme ou l’amour qui va lui permettre de retrouver le repos dans la mort.

Tiphaine – Selon toi, quelles sont les ressemblances entre les deux personnages principaux ?

Irina – Tout d’abord, ils sont les deux issus de la noblesse et occupent donc une bonne position sociale. Physiquement ils sont jeunes, ils ont la trentaine et ils sont extrêmement beaux, mais tout en étant admirés ils sont également craints puisqu’ils dégagent quelque chose d’étrange. Au départ, Amanit perçoit son immortalité comme une punition et elle accepte le sort misérable dont elle est victime comme expiation de son péché. Mais ensuite elle décide de tirer profit de son pouvoir et d’essayer toutes sortes d’expériences de vie. Elle apprend à contrôler son pouvoir d’immortalité en quelque sorte et, surtout, elle n’acceptera plus qu’on lui fasse mal. Amanit supprimera ses amants ou maris jaloux, elle se débarrassera des ennemis malveillants, elle arrêtera le mal avant qu’il ne l’atteigne. De la même manière Fosca se cache derrière l’immortalité pour échapper à la mort ou au mal qu’on lui réserve. Mais lui, il choisit sa condition, l’immortalité est nécessaire selon lui pour mener à bien ses projets politiques et sociaux. Supprimer ses ennemis est une nécessité pour cet homme assoiffé de pouvoir.

De plus, j’ai l’impression qu’ils portent un regard de démiurge sur le monde qui les entoure et qu’ils observent. Dans leur quête, ils décident de qui doit vivre ou mourir et essaient parfois d’imposer leur volonté. Puis, ils se veulent mécènes, amis des arts et de la culture. Ils aiment leurs pays et leurs origines et ils semblent poursuivre chacun une quête (de l’amour, de la gloire ou du bonheur tout simplement).

Tiphaine – Une quête sans fin. Ce qui m’a frappé à la lecture d’Amanit, pourtant féministe à bien des égards, est la froideur des personnages féminins. Un trait caractéristique de Delarue-Mardrus ? Ou est-ce une manière de contrer aussi des stéréotypes attachés à la féminité Belle Époque ?

Irina – Je ne dirais pas que tous les personnages féminins de Lucie Delarue-Mardrus sont froids, mais ce qui est certain c’est que les héroïnes de ses romans semblent être en contrôle d’elles-mêmes (on peut donc dire qu’elles gardent leur sang-froid). Certes il y a des personnages féminins qui affichent de la faiblesse parce qu’elles apparaissent dans des positions de soumission et incarnent donc des stéréotypes attachés à la féminité à la Belle Époque, mais un nombre important de personnages féminins sont des femmes ou des jeunes filles fortes.

Dès son premier roman, Marie Fille-mère (1908), Lucie Delarue-Mardrus met en scène une jeune femme violée par le fils d’un propriétaire terrien (le roman reprend « la triste histoire de la bonne qui (la) servait », confie-t-elle dans ses Mémoires), qui n’acceptera pas la soumission à l’homme. Ludivine Bucaille, dans L’Ex-voto (1922), est une autre femme qui décide de prendre son destin en mains. Elle manifeste sa révolte contre l’oppression de son père alcoolique, qu’elle n’hésite pas à menacer de son poing pour défendre sa mère. Ludivine se montre manipulatrice et déterminée à imposer sa volonté afin de se libérer du joug social et de la volonté masculine. Elle incarne l’image de la femme moderne, intelligente et indépendante : en épousant un homme qui l’aime et qui la respecte, elle n’aura pas le même destin que la génération précédente. Un autre exemple est celui d’Irène Mercier, dans Le Roi des Reflets (1945), qui se comporte comme une épouse amoureuse et soumise malgré l’attitude tyrannique de son époux jusqu’à ce qu’elle connaisse la notoriété et l’aisance financière grâce à son talent de peintre. Elle s’affranchira non seulement des contraintes matérielles mais surtout du devoir sexuel. Plus important encore, grâce à l’argent qu’elle gagne le mari est sauvé de la ruine et la femme assure ainsi la survie du ménage.

Tiphaine – J’ai été gênée, peut-être à tort, par la fin tragique de la princesse. Comme dans les nouvelles fantastiques de Théophile Gautier, grand égyptomane lui aussi, comme « Une nuit de Cléopâtre » (1838) et « Le Pied de momie » (1840), la séductrice est punie et retourne à son néant (enfin… peut-être…). Un retour à l’ordre patriarcal in fine ?

Irina – En effet, je l’ai également perçu comme une punition puisque, au lieu de se réjouir enfin de l’amour, elle doit quitter ce monde. La société patriarcale ne permet pas à la femme d’avoir le pouvoir sur tout. Pour Fosca l’amour le rend vivant, alors que pour Amanit l’amour lui procure la mort. Mais en même temps, pour elle la mort est une délivrance/finalité : elle a profité pleinement de la vie, elle a tout essayé en ce monde donc il ne lui reste plus rien à explorer et il est temps de partir… Ne pas pouvoir mourir devient pour Fosca une véritable torture. Donc la mort serait une récompense.

Concernant le choix de la trame égyptienne du roman, Lucie Delarue-Mardrus parlait couramment l’arabe, qu’elle avait appris en autodidacte, et connaissait parfaitement l’Orient qu’elle avait sillonné avec son mari, l’éminent orientaliste Joseph-Charles Mardrus. Ces voyages lui ont certainement permis de collectionner des objets et réunir des données qu’elle a ensuite utilisées dans ses œuvres. Alors, la question qu’on peut se poser est : aurait-elle prêté à Amanit certains de ses traits? Serait-elle cette Amanit qui peine à trouver l’amour ?

Lucie Delarue-Mardrus

Tiphaine – Bonne question, je te laisse y répondre, en tant que spécialiste de Lucie Delarue-Mardrus. Fosca, lui, est figé à la trentaine, dans « la force de l’âge[4] ». Il se désole de voir vieillir puis mourir de mort naturelle les femmes qu’il ose aimer : Catherine, Laure, Béatrice, Marianne. Et son récit rend folle Régine, car les mots torturent. Pourtant, il ne souhaitait que la prémunir contre sa propre tentation d’immortalité. Sans compter qu’il regrette d’avoir tué la personnalité si vivante de Béatrice, qui lui demandait de s’éloigner de lui et de vivre son existence loin d’un être sans limites terrestres. Fosca apprend ainsi, en expérimentant diverses formes de puissance (politique, des mots) que le patriarcat tue principalement des femmes et que seul un amour partagé sur un pied d’égalité avec Marianne (au début de leur relation), au sein d’un groupe humain auquel il ne demande rien, provoque une véritable euphorie :

Marianne souriait et je ne pouvais pas haïr ce qui faisait naître sur ses lèvres un tel sourire. (…) « Je les regardais. Ils souriaient à leurs femmes, ils chantaient, une flamme brûlait dans leurs cœurs ; une flamme s’était mise à brûler dans mon cœur. Et quand cette flamme brûlait, ni le passé ni l’avenir n’avaient plus d’importance ; qu’on dût mourir demain, dans cent ans ou jamais, ça ne faisait aucune différence. La même flamme. Je pensais : « Je suis un homme vivant ; je suis l’un d’eux. Je me mis à chanter avec eux[5].

C’est la solidarité et l’équité qui soudent le groupe humain, non l’orgueil de vouloir faire seul le bien du progrès de l’humanité. En outre, même si c’est Régine qui le pousse à lui décrire ses passés, il n’empêche qu’il cède à la vanité de pouvoir l’effrayer, tout comme il a déjà fait reculer Béatrice. Il n’a donc, quant à lui, pas encore compris que les mots peuvent abattre des gens : les Indiens puis les Africains sous la coupe des Espagnols, grâce à l’aide de l’Église catholique et de ses prêtres dans les Amériques et les actuels DOM-TOM francophones et anglophones, les femmes en Italie et en France. Fosca n’a pas appris grand-chose des siècles passés, car encore engoncé dans des mythes, fabriqués par d’autres hommes depuis la nuit des temps. Ces représentations du féminin sont donc obscures et fausses, puisque plaquées sur des personnes sans droits et presque sans voix.

Irina – Une clarté féministe de la part de Beauvoir juste avant l’écriture du Deuxième Sexe, par conséquent ?

 Simone de Beauvoir

Tiphaine – Tout à fait. Beauvoir ne s’est déclaré féministe militante que dans les années soixante-dix, lorsque la génération de la deuxième vague du vingtième siècle est venue la chercher, mais l’écriture du Deuxième Sexe commence en 1947. Quoiqu’en écrive Beauvoir a posteriori dans La Force des choses (1963), sa prise de conscience des inégalités femmes-hommes et de la spécificité de la condition féminine n’a pas surgit brusquement, tout comme sa conscience politique.

Dans Tous les hommes sont mortels, les personnages féminins ne sont pas des potiches, elles sont vivantes, intelligentes, belles, talentueuses et cultivées. Catherine et Marianne sont passionnées par la politique, comme Beauvoir l’est devenue de manière consciente à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Pour autant, elles ne sont pas anachroniques par rapport aux époques où elles vivent, d’après les connaissances que Beauvoir et nous-mêmes avons actuellement de l’histoire des femmes : aucune ne réclame de droits politiques ni financiers, ni sexuels à égalité avec les hommes. Fosca, d’ailleurs, est tout à fait paternaliste quand il accorde le droit aux aventures extra-conjugales à Béatrice[6]…

Irina – Mais ! C’est exactement ce que Sartre a proposé à Beauvoir, non ?

Tiphaine – Hum… oui en effet. Sauf que Beauvoir écrit que c’est une « proposition », un « bail »[7].

Irina – Mais Sartre était plus mature que Beauvoir, sexuellement parlant. Et il savait très bien qu’en 1929, les femmes qui avaient des aventures extra-conjugales étaient mal jugées.

Tiphaine – Effectivement. Ou Sartre était conscient que Beauvoir était d’une trempe peu conventionnelle, encore plus que ce que la mémorialiste nous dit dans les Mémoires d’une jeune fille rangée et au début de La Force de l’âge. Et ce que la diariste des Cahiers de jeunesse, tenus entre 1926 et 1930, laisse filtrer de son désir pour les hommes et de ses réalisations sexuelles.

Pourtant, dans ses romans et nouvelles, Beauvoir ne décrit que des échecs amoureux ou des couples à durée fragile. Ses personnages féminins sont complexes, mais plus marqués par la dépression, le pessimisme, la folie, le narcissisme que les hommes. De nombreuses critiques ont d’ailleurs été adressées à Beauvoir à ce sujet, qui répondait invariablement que ses femmes étaient peintes d’après leur condition réelle dans la société patriarcale occidentale et non telles qu’elles devraient être dans une société égalitaire (je paraphrase avec des termes contemporains). Quant au portrait qu’elle trace d’elle-même dans ses mémoires, il est enthousiasmant mais non dénué d’aspérités. Peut-être sa meilleure réussite romanesque.

Pour en revenir à nos romans, je suis frappée, comme toi, par le poids que représente l’immortalité pour la princesse et le comte Fosca. Fosca la veut de toutes ses forces. Il est ravi d’échapper ainsi aux servitudes corporelles, si considérables en temps de disette et de guerre. Sa peur de la mort est exacerbée par la situation critique où il se trouve. Il croit y échapper en avalant le filtre d’immortalité, si ce n’est que la crainte de mourir est remplacée par le supplice de vivre à jamais :

Toujours le même passé, la même expérience, la même pensée raisonnable, le même ennui. Mille ans ; dix mille ans. Je ne me quitterai jamais. (…) Morts pour l’humanité, la liberté, le progrès, le bonheur, morts pour Carmona, pour l’Empire, morts pour un avenir qui n’était pas le leur, morts parce qu’on finit toujours par mourir, morts pour rien. (…) J’avançais pas à pas vers l’horizon qui reculait à chaque pas (…), l’instant détruisait l’instant, mes mains étaient à jamais vides. Un étranger, un mort[8].

Et il erre, à travers les siècles, à travers les corps des femmes qu’il peine à aimer, à travers les bouleversements historiques dont il ne voit donc que le côté répétitif et non progressif. Il ne laisse aucune trace sur terre, pas même un être vivant, puisque ses fils sont morts, soit pour avoir voulu l’assassiner (Tancrède), soit au combat (Antoine). Il finit par ouvrir les portes de Carmona à Maximilien d’Autriche, en disposant de ses habitant·es comme des esclaves, comme si la politique est un jeu de puissants et non de citoyennes et de citoyens. Là encore, rappel d’actualité pour Beauvoir, à destination du lectorat de 1946, qui a vu les dictateurs européens et l’empereur du Japon conduire leurs peuples et d’autres populations mondiales au massacre, puis de nouveaux chefs d’État se partager la planète à la Conférence de Yalta, sans se soucier non plus de libérer les peuples colonisés. Et il faudra d’autres guerres, d’autres tueries, en Indochine, en Inde, en Algérie, au Maroc, en Tunisie, dans les pays d’Afrique de l’est et de l’ouest…. pour ne parler que des années quarante à soixante, pour que le pouvoir occidental recule ici ou là. Finalement, l’échec de Fosca à Carmona est celui de l’humanité, dominée par les mâles, qui va de guerres en conflits, sans jamais pouvoir trouver la paix. D’où le dégoût du comte et son errance sans fin.

Irina – J’ai l’impression que pour Lucie Delarue-Mardrus (qui a consacré son œuvre entière aux femmes), l’immortalité est le moyen de montrer la difficulté de la femme à trouver l’amour et surtout à être respectée et aimée pour ce qu’elle est. Amanit est violée, battue, injuriée, jalousée et tout au long de ses trois mille ans d’existence elle n’arrive pas à trouver quelqu’un (homme ou femme) qui l’aime véritablement. Il s’agit pour moi d’une volonté de souligner une nouvelle fois la condition de la femme dans la société et dans le couple. Lucie Delarue-Mardrus a été mariée parce que la société de l’époque exigeait de suivre ces convenances, mais elle était homosexuelle et elle a très mal vécu les rapports intimes avec son époux. La nuit de noces a été un réel supplice pour elle. La violence des rapports conjugaux est une thématique très présente dans son œuvre. Mais aussi, j’ai l’impression que l’autrice a voulu souligner l’importance de la femme dans la pérennisation de la culture et du savoir. Au fil des siècles, Amanit collectionne des objets et des écrits qui témoignent de l’histoire qu’elle ramène et cache précieusement dans son pays natal. Elle est ainsi à l’origine d’un matrimoine inestimable qui aide la société moderne à découvrir et à comprendre le passé. Alors que Fosca ne laisse rien derrière lui. Aucune transmission de savoir.

Pour Simone de Beauvoir, l’immortalité apparaît comme le moyen de réfléchir sur la condition humaine, mais de l’homme en particulier, alors que Lucie Delarue-Mardrus se penche sur la condition de la femme, qui ne semble pas changer malgré les différentes époques. Le dénouement du roman apporte cependant quelque espoir concernant l’époque moderne. L’œuvre entière de Lucie Delarue-Mardrus est consacrée aux femmes, néanmoins, bien que ses romans suivent une certaine orientation féministe, ne nous trompons pas, elle n’est guère féministe[9]. Alors qu’elle se voyait comme une femme « avec un cerveau d’homme »[10], comme Beauvoir dans son adolescence[11], Lucie Delarue-Mardrus a publiquement affirmé détester les femmes qui veulent singer les hommes et elle a refusé de voir l’utilité du droit de vote accordé aux femmes. Était-ce parce qu’à l’époque, comme le dit Patricia Izquierdo, si on voulait être acceptée dans le monde littéraire, il ne fallait pas afficher des « préoccupations féministes » [12] ? Hélène Plat avait bien cerné Lucie Delarue-Mardrus qui, selon elle, « n’est pas une militante, mais une compatissante »[13]. Sa position antiféministe est cependant assez paradoxale puisqu’elle se trouve en désaccord avec les personnages qu’elle peint dans ses écrits.

Tiphaine – Pour conclure (provisoirement, car nos sujets ne sont pas épuisés), je dirai qu’Amanit et Tous les hommes sont mortels montrent la plaie qu’est l’immortalité pour tous et toutes, ainsi que son inanité, de manière fouillée et passionnante. Aucun sentiment ni aucune émotion n’est finalement possible, même la soif de pouvoir s’étanche assez rapidement. Alors, soyons heureuses et heureux d’être en vie et mortel·les !

 

[1] Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 692.

[2] Marlowe, Faust, Paris, GF, 1997, p. 75, 77.

[3] Simone de Beauvoir, Tous les hommes sont mortels, op. cit., p. 246.

[4] Simone de Beauvoir, Tous les hommes sont mortels, op. cit., p. 213. La Force de l’âge est le titre du deuxième volume des mémoires de Beauvoir, qui couvre la période de ses vingt-et-un ans à ses trente-six ans.

[5] Simone de Beauvoir, Tous les hommes sont mortels, op. cit., p. 402-403.

[6] Simone de Beauvoir, Tous les hommes sont mortels, op. cit., p. 216.

[7] Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, op. cit., p. 31.

[8] Simone de Beauvoir, Tous les hommes sont mortels, op. cit., p. 338, 448, 521.

[9] Dans l’article « Madame si vous vous présentiez à la députation ? » dans « Le Moniteur du Calvados », du 6 mai 1932, Lucie exprime ouvertement sur sa position : « Je ne suis pas féministe du tout ! »

[10] Voir Mélanie Collado, Colette, Lucie Delarue-Mardrus, Marcelle Tinayre : émancipation et résignation, Paris, L’Harmattan, 2003, p.103-104. Elle y cite l’autrice qui dit : « Je déplore tout ce qui déplace la femme, et la femme est un être de calme, d’intérieur et d’ornement…je ne comprends pas que la femme, qui n’y est pas contrainte, songe une seule minute à se charger les épaules d’un fardeau nouveau et à perdre le rang qu’elle détient pour tomber à celui d’égale de l’homme… Elle est la Femme…avec tous les droits que lui a assurés, de siècle en siècle, la puissance de sa faiblesse, de sa grâce et de sa tendresse sur la vigueur de l’homme. »

[11] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 169, 413.

[12] Voir Patricia Izquierdo, « Postures et imposture de Lucie Delarue-Mardrus de 1908 à 1939 » in Fictions modernistes du masculin-féminin : 1900-1940 [online], Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016, p.139-151. Sur Internet : <http://books.openedition.org/pur/55970>. ISBN: 9782753557352. DOI: https://doi.org/10.4000/books.pur.55970.

[13] Voir Hélène Plat, Lucie Delarue-Mardrus, Une femme de lettres des années folles, Paris, Bernard Grasset, 1994, p.135-136.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Irina Durnea, « Amanit et Fosca, l’aventure de la traversée des siècles », Voyages autour de mon cerveau, juin 2021. URL : https://vadmc.hypotheses.org/1942