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Beauvoir athéisme VADMC.001

Simone de Beauvoir et l’athéisme

Il y a plusieurs années, j’avais été sollicitée pour rédiger la notice consacrée à Simone de Beauvoir dans un projet de dictionnaire de l’athéisme destiné aux Presses Universitaires de France. À ma connaissance, ce dictionnaire n’a finalement jamais paru.

La notice, elle, était restée dans mes archives. Je l’ai reprise aujourd’hui, considérablement revue, corrigée et augmentée à la lumière de mes recherches sur Beauvoir. De son enfance catholique à la perte de la foi, de Meyrignac à Lourdes et à Ávila, de la prière à l’écriture et du pèlerinage au voyage, il s’agit de suivre un déplacement essentiel : comment la petite fille qui cherchait le Paradis a appris à habiter la Terre.

I. Courte biographie

Simone de Beauvoir (Paris, 1908-1986) est une écrivaine, philosophe, dramaturge, journaliste, scénariste et militante féministe française.

Née dans un milieu grand bourgeois catholique, elle connaît, après la Première Guerre mondiale, un déclassement social lié aux difficultés financières de son père, Georges de Beauvoir, qui a spéculé sur les emprunts russes. La famille conserve cependant longtemps les valeurs morales, politiques et culturelles de son milieu d’origine.

Simone de Beauvoir commence sa scolarité au Cours Désir, institution privée catholique du sixième arrondissement parisien, de 1913 à 1925. Elle poursuit ensuite ses études à l’Institut catholique de Neuilly et à la Sorbonne, où elle étudie la philosophie. Elle obtient l’agrégation de philosophie en juillet 1929.

En 1931, elle commence sa carrière d’enseignante au lycée Montgrand de Marseille. Elle enseigne ensuite à Rouen, puis au lycée Molière à Paris. En 1943, elle est contrainte de quitter l’Éducation nationale, notamment en raison de son opposition à l’idéologie pétainiste et de son enseignement jugé contraire à la « rénovation nationale », comme l’a montré Ingrid Galster dans son Beauvoir dans tous ses états (Paris, Taillandier, 2007, p. 97-109).

Après la Libération, elle ne reprend pas l’enseignement. Elle se consacre alors pleinement à l’écriture et fonde, avec Jean-Paul Sartre et d’autres intellectuel·les, la revue Les Temps modernes.

Son œuvre est considérable : romans, essais philosophiques, essais féministes, récits de voyage, mémoires, théâtre, articles et correspondance. Elle publie notamment Le Deuxième Sexe (1949), Les Mandarins (1954), Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), La Force de l’âge (1960), La Force des choses (1963), Tout compte fait (1972) et La Cérémonie des adieux (1981).

Beauvoir mène également une existence profondément marquée par le voyage. Avant la Seconde Guerre mondiale, les déplacements permettent d’échapper à un quotidien encore largement déterminé par les normes familiales et sociales ; après 1945, ils deviennent une manière d’observer le monde, ses inégalités et ses rapports de domination.

Le voyage n’est donc jamais chez elle une simple distraction : il participe d’une connaissance du réel et d’un engagement intellectuel et politique.

II. Le chemin vers l’athéisme

A) Être une bonne petite fille pieuse

Simone de Beauvoir est née catholique : personne ne lui demande son avis.

Elle ne raconte pas son baptême dans Mémoires d’une jeune fille rangée, mais elle revient longuement sur l’univers religieux dans lequel elle grandit, notamment à travers le récit de sa communion solennelle, célébrée lorsqu’elle a douze ans.

La religion n’est cependant pas seulement une série de pratiques imposées. Elle constitue l’architecture symbolique de son enfance. Elle donne une cohérence au monde, distribue les places, distingue le bien du mal et protège l’enfant contre l’angoisse de la disparition.

Sa mère lui fait découvrir un univers peuplé de figures protectrices (Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 15) :

(…) maman m’avait conduite à l’église ; elle m’avait montré en cire, en plâtre, peints sur les murs, des portraits du petit Jésus, du bon Dieu, de la Vierge, des anges, dont l’un était, comme Louise, spécialement affecté à mon service. Mon ciel était étoilé d’une myriade d’yeux bienveillants.

L’enfant vit donc dans un monde surveillé et rassuré par une multitude de présences invisibles. Dieu n’est pas une notion abstraite : il est une présence quotidienne. Cette organisation du réel repose sur une opposition fondamentale (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 22) : « Les deux catégories majeures selon lesquelles s’ordonnait mon univers, c’était le Bien et le Mal. »

Simone appartient naturellement au royaume du Bien (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 22) : « J’habitais la région du Bien, où régnaient — indissolublement unis — le bonheur et la vertu. » Cette enfance religieuse explique également l’importance du Paradis dans l’imaginaire beauvoirien. Tant que la foi demeure intacte, la mort n’est pas une disparition définitive : elle ouvre sur un ailleurs promis, un espace où les anges recueillent l’enfant fidèle. La croyance protège donc contre la finitude.

Dans son récit autobiographique, Beauvoir raconte ainsi comment une histoire enfantine sur une larve transformée en papillon lui donne provisoirement une certitude sur l’au-delà (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 67) :

(…) contre la mort, la foi me défendait : je fermerais les yeux, et en un éclair, les mains neigeuses des anges me transporteraient au ciel.

Cette protection imaginaire disparaîtra avec la foi elle-même. L’athéisme beauvoirien n’est donc pas seulement une position intellectuelle : il est aussi l’expérience douloureuse d’une perte de garantie métaphysique.

Outre ces croyances, la petite Simone est formée par des lectures religieuses : Bible, Évangiles, vies de saints, ouvrages pieux. Les récits sacrés nourrissent son imagination et structurent son rapport au monde.

La religion est d’abord une histoire racontée par les adultes, et particulièrement par les femmes.

Chez les Beauvoir, la pratique religieuse est en effet principalement féminine. Les prières se font avec la mère, les lectures sont surveillées par elle. Le père, Georges de Beauvoir, est sceptique sur le plan religieux, même s’il demeure attaché aux valeurs sociales et politiques du catholicisme conservateur de son époque.

Cette situation diffère de celle de sa meilleure amie Élisabeth Lacoin, dite Zaza, issue d’une famille catholique où hommes et femmes participent davantage ensemble aux pratiques religieuses. Les deux jeunes filles appartiennent au même monde social, mais la religion ne joue pas exactement le même rôle dans leur famille.

Cette différence sera décisive : Zaza restera longtemps dans un horizon catholique où la foi peut devenir une forme d’action et de soin. Simone déplacera progressivement son besoin d’absolu vers d’autres objets, notamment la littérature et la pensée.

Le Cours Désir : apprendre un monde religieux

L’éducation catholique se poursuit hors de la famille, au Cours Désir.

Beauvoir insiste sur le fait que cette institution ne se présente pas seulement comme une école, mais comme un lieu de formation morale. Les enseignantes ne se nomment pas « institutrices » mais « éducatrices », terme qui marque leur ambition de former les consciences autant que les intelligences.

L’école fonctionne comme un univers presque religieux (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 33) :

Chaque mercredi, chaque samedi, je participai pendant une heure à une cérémonie sacrée, dont la pompe transfigurait toute ma semaine.

Les récompenses, les cérémonies, les figures d’autorité contribuent à produire une vision globale du monde où savoir, morale et religion demeurent inséparables.

La petite Simone participe elle-même à cette fiction sacrée lorsqu’elle incarne Jésus enfant lors d’une fête de Noël (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 32):

(…) on m’habilla d’une robe blanche bordée d’un galon doré et je figurai l’enfant Jésus : les autres petites filles s’agenouillaient devant moi.

Elle n’est donc pas seulement spectatrice du religieux : elle en devient un personnage. De même, l’Histoire sainte est d’abord reçue comme une histoire vraie (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 33) :

L’Histoire sainte me semblait encore plus amusante que les contes de Perrault puisque les prodiges qu’elle relatait étaient arrivés pour de vrai.

La future philosophe se souvient ainsi d’une enfance où le récit religieux n’était pas encore identifié comme une construction symbolique : il constituait la réalité même. C’est pourquoi elle pourra écrire rétrospectivement (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 177) :

On ne peut imaginer enseignement plus sectaire que celui que je reçus.

La formule de l’adulte Beauvoir ne signifie pas qu’elle nie les apprentissages intellectuels reçus, mais qu’elle analyse un système où une seule interprétation du monde se présentait comme vérité absolue. Cette éducation religieuse participe aussi d’un apprentissage plus large : celui d’une certaine définition du féminin.

Dans Le Deuxième Sexe, Beauvoir montrera que la féminité n’est pas une essence naturelle mais une construction historique et sociale. L’éducation reçue par les filles contribue à leur apprendre une place déjà définie : celle de l’être destiné à autrui, à la modestie, au dévouement et à la limitation de ses ambitions.

Ainsi, le catholicisme de l’enfance beauvoirienne ne transmet pas seulement une vision de Dieu. Il transmet également une vision du corps féminin, du désir, de la vertu et du rôle social des femmes.

Ce point permet de relire l’enfance de Simone à la lumière de son œuvre adulte : le passage à l’athéisme ne correspond pas seulement à l’abandon d’une croyance métaphysique. Il accompagne une remise en cause plus vaste des autorités qui prétendent définir à l’avance le sens d’une existence.

Le même geste critique traverse toute l’œuvre de Beauvoir :

  • comprendre comment une vérité devient une évidence ;
  • analyser comment une norme devient une nature ;
  • montrer comment un destin présenté comme nécessaire peut être transformé.

B) Perdre la foi, pourquoi ?

L’athéisme beauvoirien ne naît pas d’une décision brutale. Il se construit par une série de fissures successives. Ce ne sont pas d’abord les dogmes qui disparaissent : ce sont les évidences qui cessent progressivement d’aller de soi.

La rupture religieuse n’est donc pas un simple abandon intellectuel. Elle est une transformation profonde du rapport au monde : ce qui était reçu comme une vérité donnée doit désormais être interrogé.

La découverte des « certitudes fausses »

Une première rupture intervient avec l’épisode du père Noël.

Enfant, Simone adhère entièrement au monde construit par les adultes. La révélation de la supercherie provoque moins une tristesse qu’un bouleversement intellectuel (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 29) :

Ce qui me stupéfia, ce fut d’avoir cru si solidement une chose qui n’était pas vraie, c’est qu’il pût y avoir des certitudes fausses.

Cette phrase est capitale pour comprendre le futur athéisme beauvoirien. La question n’est pas encore celle de l’existence de Dieu, mais celle de la vérité : comment distinguer ce qui est réel de ce qui n’est qu’une croyance transmise ? Le doute entre ainsi dans un univers jusque-là organisé par des évidences. L’enfant découvre qu’une parole d’adulte peut être sincère tout en étant erronée. Cette découverte ouvre une brèche décisive : les vérités reçues doivent désormais pouvoir être examinées. Ce qui était auparavant garanti par l’autorité devient susceptible d’un jugement personnel.

Le confesseur : la faillibilité des représentants du sacré

La véritable crise religieuse se produit ensuite autour de la figure du confesseur. Vers douze ans, Simone découvre que celui qui reçoit ses confidences et semble représenter une autorité spirituelle n’est pas un intermédiaire transparent entre elle et Dieu, mais un homme soumis aux limites humaines. Elle raconte une expérience mystique intense durant laquelle elle cherche ensuite un accompagnateur religieux capable de comprendre ce qu’elle éprouve (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 188) :

J’errai sous les voûtes de Saint-Sulpice, à la recherche d’un confesseur qui n’altérât point, par d’impures paroles humaines, les messages venus d’en haut.

La phrase est extrêmement révélatrice. La jeune Simone ne veut pas encore renoncer à Dieu ; elle veut protéger Dieu contre les hommes qui prétendent parler en son nom. Mais cette volonté même révèle une contradiction : le divin ne lui parvient qu’à travers des médiations humaines, donc faillibles. La religion commence ainsi à perdre son caractère d’évidence absolue. Le problème n’est pas seulement l’existence de Dieu : c’est la difficulté d’accéder à une vérité divine qui passerait nécessairement par des institutions, des discours et des individus.

Saint-Sulpice : le sacré confronté au corps

Quelques années plus tard, d’autres expériences contribuent à désacraliser les représentants du religieux. Le libraire qui l’agresse travaille dans une : « (…) pieuse librairie proche de Saint-Sulpice » (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 224) Beauvoir ne réduit évidemment pas les violences sexuelles au seul univers religieux : elle rapporte également des agressions commises dans des espaces parfaitement laïques, notamment lors d’une projection à la salle Pleyel. Cependant, dans son récit, ces expériences participent d’un même mouvement : les figures censées incarner une autorité morale apparaissent comme des êtres humains, avec leurs contradictions et leurs fautes.

Le sacré descend dans le monde ordinaire. Cette découverte est essentielle dans le parcours athée de Beauvoir : l’ordre moral n’est plus garanti par la fonction sociale de ceux qui le représentent. Une soutane, une institution ou un discours religieux ne suffisent plus à produire la vérité.

La littérature contre les « textes sacrés »

Autre motif essentiel de détachement : les lectures. L’enfant Simone a d’abord été nourrie par des ouvrages religieux et par des récits où la souffrance, le sacrifice et la sainteté occupent une place centrale. Mais progressivement, la littérature profane devient plus forte. Elle raconte ainsi son exaspération devant certains romans chrétiens, notamment ceux de François Mauriac (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 405) : « Je fus exaspérée par Souffrance du chrétien de Mauriac. » Ce rejet n’est pas un rejet de la littérature. Au contraire : il montre que la littérature prend désormais une place centrale. Beauvoir ne quitte pas l’absolu, elle en déplace le lieu.

Les récits religieux cessent d’être les seuls textes capables d’éclairer l’existence. Les œuvres humaines deviennent des espaces de connaissance, de consolation et de découverte de soi. Elle formule explicitement ce déplacement (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 259) :

La littérature prit dans mon existence la place qu’y avait occupée la religion : elle l’envahit tout entière, et la transfigura.

Elle reprend même le vocabulaire religieux pour parler des livres (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 259) :

Les livres que j’aimais devinrent une Bible où je puisais des conseils et des secours.

L’expression est essentielle. L’athéisme beauvoirien ne supprime pas toute recherche de sens : il transforme le lieu où ce sens peut apparaître. Les textes révélés sont remplacés par les œuvres humaines.

La mère, le père et la fin d’un monde religieux

La croyance de Simone est également liée aux rapports familiaux. La religion est d’abord transmise par sa mère, Françoise de Beauvoir, qui surveille les lectures, la morale et la vie spirituelle de ses filles. Chez les Beauvoir, le catholicisme appartient ainsi principalement à l’univers féminin. La mère incarne la continuité d’une tradition religieuse où la foi structure la vie quotidienne, les pratiques, les devoirs et la définition du bien.

Mais Georges de Beauvoir joue un rôle paradoxal. Il n’est pas croyant, et son scepticisme contribue progressivement à fissurer l’univers religieux de Simone. La jeune fille découvre ainsi qu’une personne qu’elle admire intellectuellement peut ne pas adhérer aux vérités qui organisaient jusque-là son monde. La relation familiale participe donc au déplacement de l’autorité. Comme l’ont analysé Caroline Eliacheff et Nathalie Heinich dans Mères-Filles (2002), la relation mère-fille ne peut être pensée isolément : elle se construit dans un ensemble de relations où interviennent également les figures paternelles et sociales.

Chez Beauvoir, le mouvement est complexe :

  • la mère incarne l’ordre religieux et moral ;
  • le père transmet le goût de l’intelligence, de la culture et de la liberté critique ;
  • mais aucun des deux ne pourra finalement fournir une réponse existentielle durable.

L’adolescente cherche alors ailleurs. Elle ne quitte pas seulement une croyance : elle quitte une organisation du monde dans laquelle le sens venait d’une autorité extérieure.

Le corps féminin : quand la religion produit malgré elle un imaginaire corporel

La crise religieuse est également une crise du rapport au corps. L’éducation reçue apprend à Simone que le corps féminin doit être contrôlé, dissimulé, discipliné. Elle raconte avoir appris enfant à se laver sans se regarder ; adolescente, elle associe le maquillage aux femmes considérées comme moralement suspectes, actrices ou prostituées. Le corps apparaît ainsi comme un lieu de surveillance morale. Cette expérience personnelle trouvera plus tard une formulation philosophique dans Le Deuxième Sexe. Beauvoir y montre que le corps n’est jamais seulement une réalité biologique : il est toujours vécu dans une situation historique et sociale. La femme n’est pas enfermée par son corps en lui-même, mais par les significations que la société lui impose.

La célèbre formule (Le Deuxième Sexe. II., Gallimard, 1987, p. 13) : « On ne naît pas femme : on le devient. » exprime précisément cette idée : la féminité n’est pas une essence naturelle qui déterminerait à l’avance une existence ; elle est produite par une éducation, des normes, des représentations et des pratiques sociales.

L’enfance catholique de Simone participe donc à cette construction. La religion ne lui transmet pas seulement une conception de Dieu : elle lui apprend aussi une certaine manière de considérer le féminin, la pureté, la faute, le désir et la place sociale des femmes.

Le paradoxe des images religieuses du corps

Mais la relation de Beauvoir à l’imaginaire religieux est plus complexe qu’un simple rejet. Les récits de saintes, les vies de martyrs et les figures chrétiennes nourrissent profondément son imagination. Les vies de saintes, notamment celles issues de La Légende dorée de Jacques de Voragine, proposent des images où le corps féminin est exposé, souffrant, transformé et parfois glorifié. La petite Simone peut ainsi se rêver en sainte Blandine livrée aux lions.

Le christianisme destiné à détourner les jeunes filles du corps fournit donc paradoxalement des représentations puissantes du corps féminin : un corps qui endure, qui agit, qui témoigne, qui devient le lieu d’une expérience exceptionnelle. Cette contradiction sera analysée dans Le Deuxième Sexe à travers la question de la mystique féminine.

Certaines femmes ont pu trouver dans la relation à Dieu un espace d’affirmation personnelle. La mystique leur permet parfois d’accéder à une forme de transcendance dans un monde qui les enferme pourtant dans l’immanence.

Mais cette liberté demeure ambiguë : elle dépend encore d’un ordre religieux qui définit l’horizon ultime de leur existence. Le passage à l’athéisme transforme radicalement cette structure. La femme n’a plus besoin d’une reconnaissance divine pour être un sujet. Elle n’a plus à s’élever vers un ailleurs sacré : elle peut agir dans le monde humain.

C) Devenir athée : Meyrignac, l’anti-conversion

La scène décisive se déroule à l’été 1922, à Meyrignac, dans la propriété limousine du grand-père paternel de Simone de Beauvoir. La chercheuse Élaine Lecarme-Tabone, dans son analyse des Mémoires d’une jeune fille rangée (Paris, Gallimard, « Foliothèque », 2000, p. 76-82), a proposé de parler d’un « anti-récit de conversion » : au lieu de raconter une rencontre avec Dieu, Beauvoir raconte le moment où Dieu cesse d’être une évidence.

Le basculement passe par le corps, les sensations et la lecture. Avant cette rupture, Simone cherche encore à défendre les vérités religieuses. Elle connaît les arguments destinés à répondre aux objections contre la foi. Pourtant, elle constate progressivement que ces vérités reposent finalement sur une autorité reçue. Elle découvre que croire ne suffit pas à prouver. La scène de Meyrignac commence alors par une expérience très concrète (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 136) :

Un soir, à Meyrignac, je m’accoudai, comme tant d’autres soirs, à ma fenêtre ; une chaude odeur d’étable montait vers les glacis du ciel ; ma prière prit faiblement son essor, puis retomba.

Puis vient l’aveu décisif (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 136) :

J’avais passé ma journée à manger des pommes interdites et à lire, dans un Balzac prohibé, l’étrange idylle d’un homme et d’une panthère.

La rupture passe donc par deux transgressions :

  • le fruit défendu ;
  • la littérature interdite.

La pomme de Meyrignac : réécrire Ève, transformer la faute en liberté

La scène de Meyrignac peut être relue à la lumière de l’analyse des mythes féminins développée dans Le Deuxième Sexe. La pomme qui accompagne la rupture religieuse de Simone de Beauvoir n’est pas seulement une image de transgression individuelle : elle constitue une véritable réécriture du mythe biblique d’Ève.

Dans la tradition chrétienne occidentale, Ève est celle par qui la faute entre dans le monde. En mangeant le fruit défendu, elle introduit la désobéissance, la chute et la séparation d’avec Dieu. La femme devient ainsi associée à une faute originelle qui pèsera durablement sur les représentations du féminin.

Dans Le Deuxième Sexe, Beauvoir analyse précisément la manière dont les mythes ont contribué à construire des figures féminines destinées à expliquer et à justifier la place assignée aux femmes. Ève apparaît ainsi comme l’une des grandes figures symboliques par lesquelles la femme est représentée comme autre, dangereuse ou responsable d’un désordre premier.

Or, dans Mémoires d’une jeune fille rangée, Simone accomplit un geste inverse. Elle mange les « pommes interdites » non pour provoquer une chute, mais pour accéder à la connaissance. La transgression ne l’éloigne pas de la vérité : elle lui permet de découvrir que l’ancien système de croyances ne peut plus répondre à son expérience du monde. Elle écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 190) :

“Ce sont des péchés”, me dis-je. Impossible de tricher plus longtemps : la désobéissance soutenue et systématique, le mensonge, les rêveries impures n’étaient pas des conduites innocentes.

Mais cette reconnaissance de la faute marque paradoxalement le début de la liberté. La jeune fille comprend que l’ordre religieux existe, mais elle découvre aussi qu’elle peut désormais le juger de l’extérieur. La pomme cesse alors d’être le symbole d’une chute. Elle devient le symbole d’une naissance intellectuelle.

Là où Ève est traditionnellement présentée comme celle qui désobéit par faiblesse ou par tentation, Simone fait de la désobéissance une étape nécessaire vers l’autonomie. Cette réécriture rejoint directement la pensée du Deuxième Sexe : aucune existence humaine ne possède un destin fixé d’avance.

Ni la religion, ni les mythes, ni les représentations sociales ne peuvent décider définitivement de ce qu’une femme doit être. La pomme biblique séparait symboliquement l’être humain de Dieu. La pomme de Meyrignac sépare Simone d’un monde où son existence était définie par des vérités reçues. Elle n’entre pas dans le péché. Elle entre dans l’histoire.

La littérature remplace la religion

C’est ensuite la littérature qui occupe la place auparavant tenue par la religion. Beauvoir décrit explicitement ce déplacement (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 258-259) :

Je m’abîmai dans la lecture comme autrefois dans la prière. La littérature prit dans mon existence la place qu’y avait occupée la religion : elle l’envahit tout entière, et la transfigura.

Elle poursuit avec un vocabulaire volontairement religieux (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 259) :

Les livres que j’aimais devinrent une Bible où je puisais des conseils et des secours ; j’en copiai de longs extraits ; j’appris par cœur de nouveaux cantiques et de nouvelles litanies, des psaumes, des proverbes, des prophéties et je sanctifiai toutes les circonstances de ma vie en me récitant ces textes sacrés.

Cette reprise du vocabulaire religieux est essentielle. Beauvoir ne remplace pas simplement une croyance par une autre. Elle ne transforme pas la littérature en nouvelle religion. Elle déplace les fonctions autrefois assurées par la foi. La religion donnait une interprétation globale de l’existence ; la littérature donne désormais un espace de compréhension, d’exploration et de communion entre les consciences. Elle écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 259) :

(…) ils sauvaient du silence toutes ces intimes aventures dont je ne pouvais parler à personne ; entre moi et les âmes sœurs qui existaient quelque part, hors d’atteinte, ils créaient une sorte de communion.

La littérature devient ainsi une manière d’habiter le monde. Elle ne promet pas un salut après la mort. Elle permet une présence plus intense à l’existence présente.

Elle substitue l’écriture à Dieu

Cette formule doit donc être comprise avec précision. Elle ne signifie pas que Beauvoir remplace une transcendance religieuse par une transcendance littéraire. L’écriture n’est pas une nouvelle divinité. Elle est une activité humaine. Elle ne garantit aucune éternité ; elle permet seulement de comprendre, de transmettre et d’agir.

Là où la religion promettait une inscription dans un ordre supérieur, l’écriture propose une autre forme de durée : celle des œuvres, de la mémoire et de la rencontre entre les êtres humains. Ainsi, le salut n’est plus attendu d’un ailleurs céleste. Il se construit ici-bas, dans les livres, les lecteurs et les lectrices. Le mouvement commencé à Meyrignac trouve alors son accomplissement : Simone ne cherche plus une vérité descendue du ciel ; elle cherche une vérité produite par l’expérience humaine.

La Grillère (1919) : la dernière expérience mystique

Cette transformation est d’autant plus frappante qu’elle vient après une véritable expérience religieuse. Avant Meyrignac, avant la rupture, Beauvoir raconte une scène où le monde est encore entièrement habité par Dieu : celle de La Grillère, en 1919. La nature n’est pas alors une réalité autonome. Elle est une création divine offerte au regard humain. Beauvoir écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 175) :

Quand le matin je franchissais en courant les barrières blanches pour m’enfoncer dans les sous-bois, c’était lui-même qui m’appelait. Il me regardait avec complaisance regarder ce monde qu’il avait créé afin que je le voie.

Dans cette expérience enfantine, Dieu n’est pas seulement le créateur du monde : il est aussi celui qui donne une place particulière à Simone dans ce monde. Le regard humain est lui-même regardé. La nature n’est pas encore un paysage autonome : elle est un signe. Chaque beauté du monde renvoie à une présence supérieure qui l’a créée et offerte à la contemplation. La scène est placée sous le signe de François d’Assise (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 175) :

Un soir, je m’oubliai. C’était à La Grillère. J’avais lu longtemps, au bord d’un étang, une histoire de saint François d’Assise ; au crépuscule, j’avais fermé le livre ; couchée dans l’herbe, je regardais la lune.

Tous les éléments traditionnels de l’expérience mystique sont présents :

  • le retrait du monde ordinaire ;
  • la solitude ;
  • le contact avec la nature ;
  • la lecture spirituelle ;
  • la perte momentanée de soi ;
  • le sentiment d’une union avec une réalité supérieure.

Mais un élément annonce déjà la future écrivaine : Simone veut conserver cette expérience par les mots. La littérature est déjà présente au cœur même du religieux. Elle ne remplacera pas seulement Dieu plus tard : elle est déjà le moyen par lequel l’expérience devient durable.

Deux expériences limousines, deux rapports au monde

La Grillère et Meyrignac doivent donc être lues ensemble. Elles constituent deux moments symétriques de l’itinéraire beauvoirien.

À La Grillère :

  • la nature parle de Dieu ;
  • la beauté du monde est le signe d’une transcendance ;
  • François d’Assise offre un modèle spirituel ;
  • l’écriture cherche à retenir une révélation.

À Meyrignac :

  • la nature demeure belle sans garant divin ;
  • les pommes remplacent la prière ;
  • Balzac remplace les textes religieux ;
  • l’écriture conserve une expérience humaine.

Le geste fondamental reste pourtant le même : regarder, éprouver, écrire. Ce qui change, c’est l’interprétation. L’enfant croyante reçoit le monde comme une création. L’écrivaine athée l’habite comme une réalité. Cette évolution rejoint la réflexion du Deuxième Sexe sur le passage de l’immanence à la transcendance.

La croyance religieuse peut offrir une ouverture vers une réalité supérieure ; mais elle peut aussi détourner l’individu de la construction concrète de son existence.

Chez Beauvoir adulte, la transcendance ne disparaît pas : elle change de lieu. Elle n’est plus tournée vers Dieu. Elle devient capacité humaine de dépasser ce qui est donné par l’action, la pensée et la création. Ainsi, la petite fille qui cherchait dans la nature la présence divine devient une écrivaine qui cherche dans le monde lui-même une source d’émerveillement et de connaissance.

De La Grillère à Ávila : le déplacement du sacré vers le monde

Ce mouvement permet également de comprendre son rapport aux lieux religieux dans ses voyages. La croyante cherche derrière le monde la trace d’une présence divine. La voyageuse athée regarde le monde lui-même. Le sacré ne disparaît pas totalement : il devient humain. Une cathédrale, un sanctuaire, une ville mystique ne sont plus des preuves d’une vérité révélée. Ils deviennent des créations historiques, artistiques et culturelles. Cette transformation apparaît particulièrement à Ávila. La ville de sainte Thérèse pourrait être le lieu d’un retour à la mystique chrétienne. Elle devient au contraire le lieu d’une expérience de présence au monde.

III. Engagements viatiques athées

Voyager sans Dieu, habiter le monde

Comme nous avons pu le montrer dans nos travaux depuis 2007, le voyage est un moteur existentiel de Simone de Beauvoir. Il n’est pas seulement un déplacement géographique : il est une manière de rencontrer le réel, de sortir des cadres hérités et d’observer les conditions d’existence des femmes et des hommes.

L’athéisme beauvoirien ne conduit donc pas à un désenchantement du monde. Il transforme au contraire la manière de l’habiter. Le monde n’est plus un espace créé par Dieu et destiné à conduire l’être humain vers une vérité supérieure. Il devient un espace humain, historique, politique et sensible, qu’il faut parcourir, comprendre et raconter. Le pèlerinage devient voyage. La prière devient attention. La révélation devient découverte.

Lourdes : voir le religieux sans croire

Le cas de Lourdes est particulièrement révélateur. La ville appartient d’abord à l’univers religieux de l’enfance de Beauvoir. Dès ses jeunes années, elle connaît les récits de miracles liés au sanctuaire marial. Son père lui-même, pourtant incroyant, évoque les miracles de Lourdes avec distance (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 58) :

(…) papa n’allait pas à la messe, il souriait quand tante Marguerite commentait les miracles de Lourdes : il ne croyait pas.

Cette coexistence entre une mère croyante et un père sceptique constitue une première expérience de pluralité des rapports au religieux. La petite Simone accepte alors cette contradiction sans encore pouvoir véritablement la penser (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 58) : « Ce scepticisme ne m’atteignait pas, tant je me sentais investie par la présence de Dieu. » Mais plus tard, Lourdes devient précisément l’un des lieux où s’effondre l’idée d’un monde protégé par une harmonie divine. Lorsqu’elle y séjourne adolescente, Beauvoir ne reçoit pas une révélation religieuse. Elle découvre au contraire brutalement la réalité des corps souffrants.

Elle écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 286) :

Avant de regagner Meyrignac, nous nous arrêtâmes deux jours à Lourdes. Je reçus un choc. Moribonds, infirmes, goitreux : devant cette atroce parade, je pris brutalement conscience que le monde n’était pas un état d’âme.

Cette phrase est essentielle. Elle marque une sortie définitive d’un univers centré sur l’intériorité religieuse. Jusqu’alors, Simone vivait principalement dans son rapport à Dieu, à ses émotions, à son âme. À Lourdes, elle découvre que le monde existe indépendamment d’elle. Les humains ont des corps (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 286) :

Les hommes avaient des corps et souffraient dans leurs corps.

Lourdes : de la prière à la responsabilité humaine

Le déplacement est donc complet. La croyante cherche dans le sanctuaire une intervention surnaturelle. L’athée observe les souffrances humaines et comprend qu’elles exigent une réponse humaine. La compassion demeure, mais son fondement change. Elle n’est plus une charité inspirée par Dieu. Elle devient une responsabilité envers autrui. Cette évolution rejoint directement l’analyse du Deuxième Sexe : Beauvoir refuse les systèmes qui promettent aux êtres humains une justification extérieure de leur existence. L’éthique ne repose plus sur un commandement venu d’un ailleurs transcendant. Elle repose sur la reconnaissance concrète des autres existences. Le monde souffrant n’appelle pas une prière.

Il appelle une action.

Zaza : Lourdes comme action catholique

La comparaison avec Élisabeth Lacoin est ici particulièrement éclairante. Dans la famille Lacoin, la religion est collective et active. Le pèlerinage de Lourdes s’inscrit dans une pratique familiale (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 163) :

Chaque année, pendant le pèlerinage national, ils allaient à Lourdes ; les garçons servaient comme brancardiers ; les filles lavaient la vaisselle dans les cuisines des hospices.

Zaza appartient donc à un catholicisme qui associe croyance, engagement et service. Chez elle, la foi ne se limite pas à une relation intérieure : elle produit une manière d’agir dans le monde. Beauvoir, elle, suivra une autre voie. Elle conservera l’attention aux autres, mais elle la détachera de toute justification transcendante. La solidarité ne vient plus de Dieu. Elle vient de la conscience de partager une même condition humaine.

Les lieux religieux : patrimoine humain, non révélation divine

Cette évolution explique également le rapport de Beauvoir aux édifices religieux pendant ses voyages. Beauvoir visite les églises, les cathédrales, les sanctuaires et les monuments religieux, mais elle ne les considère plus comme des lieux où une vérité divine se manifesterait. Ils deviennent des œuvres humaines :

  • créations artistiques ;
  • témoignages historiques ;
  • productions culturelles ;
  • traces des sociétés qui les ont édifiés.

La croyante regarde un édifice religieux comme une ouverture vers Dieu. La voyageuse athée regarde ce même édifice comme une réalisation humaine. Le sacré devient patrimoine.

Ce déplacement est essentiel : il ne signifie pas une disparition de l’émerveillement. Au contraire, libéré d’une interprétation unique, le monde devient disponible dans toute sa richesse. Les pierres ne renvoient plus nécessairement à un au-delà. Elles témoignent de l’activité humaine qui les a façonnées.

Voyager sans Dieu, mais non sans émerveillement

L’athéisme beauvoirien n’est donc pas un désenchantement. Il est une nouvelle manière d’être au monde. L’enfant cherchait derrière les choses une présence divine. L’écrivaine cherche désormais dans les choses elles-mêmes leur richesse, leur complexité et leur histoire. Le voyage remplace le pèlerinage. Mais il ne supprime pas la quête. Il la transforme.

Le déplacement géographique devient un déplacement philosophique : il ne s’agit plus de retrouver un sens déjà donné, mais de rencontrer une réalité qui résiste aux images toutes faites. Cette démarche rejoint celle du Deuxième Sexe : refuser les essences figées, les définitions imposées, les mythes qui prétendent dire une fois pour toutes ce que sont les êtres humains.

Ávila : de la cité mystique au monde sensible

Ávila pourrait être, pour une catholique cultivée, un lieu privilégié de retour au religieux. La ville est associée à sainte Thérèse d’Ávila, grande figure de la mystique chrétienne. Or, lorsque Beauvoir découvre la ville en 1932 avec Sartre, ce n’est pas une révélation spirituelle qui se produit. Elle écrit (La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 102) :

De Madrid, nous fîmes plusieurs brefs voyages. L’Escurial, Ségovie, Avila, Tolède : certains lieux, par la suite, purent me paraître encore plus beaux, mais jamais la beauté n’eut pareille fraîcheur.

Le vocabulaire est révélateur. Beauvoir parle de beauté, non de sainteté. Elle décrit une expérience esthétique, non une expérience mystique. Le lieu religieux devient un lieu humain. L’ancienne croyante aurait pu chercher Dieu derrière les pierres d’Ávila. La voyageuse athée contemple les pierres elles-mêmes.

Le passage suivant est encore plus important (La Force de l’âge, op. cit., p. 103-104) :

A Avila, le matin, j’ai repoussé les volets de ma chambre ; j’ai vu, contre le bleu du ciel, des tours superbement dressées ; passé, avenir, tout s’est évanoui ; il n’y avait plus qu’une glorieuse présence : la mienne, celle de ces remparts, c’était la même et elle défiait le temps.

Cette phrase pourrait presque être qualifiée de mystique — mais il s’agit d’une mystique sans Dieu. La « glorieuse présence » n’est plus celle d’une divinité. Elle est celle du sujet humain et du monde matériel. La communion recherchée autrefois avec l’au-delà devient une communion immanente entre une conscience et une réalité terrestre. Beauvoir ne retrouve pas Dieu à Ávila. Elle se retrouve elle-même dans le monde.

Une mystique athée de l’existence

C’est ici que l’athéisme beauvoirien se distingue d’un simple rationalisme désenchanté. Elle ne remplace pas une croyance par un vide. Elle remplace une transcendance religieuse par une intensité de présence. Le monde n’est plus un signe renvoyant à une réalité supérieure. Il est la réalité. La pierre, la lumière, les paysages, les œuvres d’art n’ont pas besoin d’être créés par Dieu pour être admirables. Ils valent par leur existence même.

Cette conception rejoint le mouvement philosophique de toute son œuvre : l’être humain n’a pas à découvrir un sens préexistant ; il doit construire des significations à partir d’une situation concrète.

De Lourdes à Ávila : deux déplacements décisifs

Lourdes et Ávila encadrent ainsi deux moments essentiels de l’athéisme beauvoirien.

À Lourdes, adolescente, Beauvoir découvre que le monde n’est pas un état d’âme (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 286) : « Les hommes avaient des corps et souffraient dans leurs corps. » La souffrance humaine fait éclater l’univers religieux centré sur l’âme. À Ávila, adulte, elle découvre une présence intense au monde sans médiation divine. Le monde n’a pas besoin d’être garanti par Dieu pour être source d’émerveillement.

Entre ces deux expériences, un même mouvement apparaît :

  • le religieux cesse d’être une explication du monde ;
  • le monde devient lui-même l’objet d’une attention absolue.

Tout compte fait : affronter le néant sans refuge religieux

Cette position est confirmée plusieurs décennies plus tard dans Tout compte fait (1972). Beauvoir revient alors sur les arguments souvent opposés aux athées : l’angoisse devant le néant serait la preuve que l’être humain est destiné à une immortalité, et la religion offrirait une réponse nécessaire à cette inquiétude. Elle refuse cette interprétation.

Elle écrit (Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 632) :

Le néant me donne le vertige : donc nous sommes immortels. Étrange raisonnement qui dévoile le rôle joué par la religion dans la plupart des cas : une fuite, une désertion.

L’athée n’est donc pas celui qui aurait perdu une consolation indispensable. Il est celui qui accepte de regarder en face une réalité que la religion permet parfois d’éviter : la finitude humaine. Beauvoir poursuit (Tout compte fait, op. cit., p. 632) :

Les difficultés que l’athée affronte honnêtement, la foi permet de les éluder.

Cette affirmation rejoint tout son parcours. À l’enfant qui cherchait dans la religion une protection contre la mort, l’adulte répond que la condition humaine doit être assumée sans garantie extérieure.

L’existence n’a pas besoin d’être prolongée par une éternité pour avoir une valeur. Elle vaut par les projets, les relations et les actions que les êtres humains construisent dans le temps limité qui leur est donné.

C) Écrire un univers athée

1. Une œuvre débarrassée de toute Providence

Beauvoir ne construit pas une littérature « contre Dieu » au sens polémique du terme.

Elle écrit un monde où les individus doivent agir dans une histoire qui ne possède ni plan divin ni finalité préétablie. Ses personnages vivent dans un univers de liberté, de choix et de responsabilité. La disparition de Dieu ne crée pas un vide narratif. Elle modifie la structure même des récits : les êtres humains ne peuvent plus attendre une justification venue d’ailleurs. Ils doivent répondre eux-mêmes de leurs actes.

Dans Tous les hommes sont mortels (1946), la tentation d’échapper à la condition humaine par l’immortalité ne produit pas un salut, mais une forme d’enfermement. L’éternité rêvée ne donne pas automatiquement un sens à l’existence. Elle ne remplace pas la Providence religieuse. Elle montre au contraire que le sens ne peut être reçu d’une durée infinie : il doit être construit dans le temps concret d’une vie.

2. Une histoire humaine sans jugement dernier

Dans ses mémoires, Beauvoir refuse également toute lecture providentielle de son existence.

Dans La Force des choses, elle présente son projet autobiographique non comme une confession devant une instance supérieure, mais comme une tentative humaine de comprendre une trajectoire singulière. Elle écrit (La Force des choses. I.,  Paris, Gallimard, « Folio », 1998,  p. 7) :

J’ai voulu que dans ce récit mon sang circule ; j’ai voulu m’y jeter, vive encore, et m’y mettre en question…

La formule est essentielle. L’écriture n’est pas un examen de conscience devant Dieu. Elle n’est pas une préparation au salut. Elle est une enquête sur une existence située dans une époque, une société et une histoire. La vérité recherchée n’est pas révélée. Elle est construite par le travail de la mémoire et de l’analyse.

3. Le monde réel contre les images toutes faites

Cette dimension apparaît particulièrement dans La Longue Marche. Avant d’arriver en Chine, Beauvoir reconnaît qu’elle porte en elle des représentations préalables (La Longue Marche, Paris, Gallimard, « Folio », 2022, p. 15):

La terre où j’allais aborder m’apparaissait aussi irréelle que le Shangri-La des Horizons perdus

Puis le voyage transforme cette image (La Longue Marche, op. cit., p. 16) :

La vraie Chine avait infiniment débordé les concepts et les mots avec lesquels j’essayai de la prévoir. Elle n’était plus une Idée ; elle s’était incarnée.

Cette phrase pourrait presque résumer l’ensemble du parcours athée beauvoirien.

Sortir de la religion, c’est aussi sortir des représentations qui prétendent donner immédiatement un sens au monde. L’athéisme n’est pas seulement refus d’une croyance. Il est une exigence de confrontation avec le réel. Le monde n’est pas un symbole à déchiffrer. Il est une réalité à rencontrer.

4. Les religions comme constructions historiques

Dans ses essais et ses récits politiques, Beauvoir analyse les religions non comme des vérités révélées, mais comme des phénomènes humains inscrits dans l’histoire.

Dans Le Deuxième Sexe, cette démarche apparaît particulièrement clairement. Les mythes religieux ne sont pas seulement des récits du passé : ils continuent de structurer les représentations du féminin. Les figures d’Ève, de la Vierge ou de la sainte montrent comment une société peut transformer une construction historique en vérité supposée éternelle.

L’athéisme beauvoirien rejoint donc ici son féminisme. Déconstruire les mythes religieux et déconstruire les mythes de la féminité relèvent d’un même mouvement intellectuel :

  • retrouver l’histoire derrière ce qui semble naturel ;
  • retrouver les choix humains derrière ce qui semble nécessaire ;
  • rendre aux individus leur capacité d’agir.

Écrire après Dieu : la littérature comme présence au monde

À la fin de son parcours, Beauvoir ne remplace donc pas Dieu par une autre croyance. Elle ne substitue pas une transcendance littéraire à une transcendance religieuse. L’écriture ne sauve pas.

Elle ne promet aucune éternité. Elle permet seulement de comprendre, de transmettre et d’agir. La littérature devient une pratique humaine de connaissance et de partage. Elle conserve ce qui aurait pu disparaître : les expériences singulières, les émotions, les pensées, les luttes et les rencontres. Elle crée un espace où les consciences peuvent se rejoindre.

Cette fonction apparaît déjà dans Mémoires d’une jeune fille rangée, lorsque Beauvoir décrit la littérature comme une nouvelle forme de communion (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 124) :

(…) ils sauvaient du silence toutes ces intimes aventures dont je ne pouvais parler à personne ; entre moi et les âmes sœurs qui existaient quelque part, hors d’atteinte, ils créaient une sorte de communion.

La littérature ne remplace donc pas une vie après la mort. Elle permet une présence plus intense dans la vie présente. Elle ne promet pas un salut extérieur. Elle produit une relation entre des êtres humains.

Le Deuxième Sexe : écrire contre les destins imposés

Cette conception de l’écriture rejoint la démarche du Deuxième Sexe. Beauvoir y applique à la condition féminine le même geste critique que celui qui l’a conduite à l’athéisme. Elle refuse qu’une vérité présentée comme éternelle serve à enfermer les individus dans une place déterminée. Les mythes religieux, les discours philosophiques, les traditions sociales et les représentations culturelles ont souvent contribué à présenter la féminité comme une essence. Beauvoir montre au contraire que les êtres humains sont des existences situées, capables de dépasser ce qui leur est imposé. La formule (Le Deuxième Sexe. II., op. cit., p. 13) : « On ne naît pas femme : on le devient. » exprime cette rupture fondamentale. Comme l’existence humaine n’est pas déterminée par un ordre divin préétabli, l’existence féminine n’est pas déterminée par une prétendue nature féminine.

Dans les deux cas, il s’agit de libérer le devenir.

Une œuvre sans Providence

L’univers beauvoirien est donc un univers sans Providence. Mais il n’est pas un univers sans sens.

Le sens n’existe plus avant l’action humaine. Il naît de l’action humaine. Ses romans, ses mémoires, ses essais et ses récits de voyage montrent des individus confrontés à une liberté difficile : ils doivent choisir, agir, répondre de leurs actes, sans pouvoir se réfugier derrière une justification supérieure. Cette absence de garantie divine n’est pas seulement une perte. Elle est aussi une responsabilité. Parce qu’aucune justice n’est assurée dans un autre monde, les êtres humains doivent construire la justice ici. Parce qu’aucun salut n’est promis après la mort, chaque existence présente acquiert une valeur particulière. Parce qu’aucune vérité n’est révélée une fois pour toutes, il faut chercher, questionner, écrire.

Conclusion

L’athéisme de Simone de Beauvoir n’est pas seulement le refus d’une croyance religieuse : il est une transformation complète de son rapport au monde. L’enfant catholique qui grandit dans l’attente d’une protection divine, qui imagine les anges venant la conduire au Paradis et qui cherche dans les vies de saintes des modèles d’existence, devient une écrivaine qui refuse toute garantie transcendante.

Mais cette rupture ne signifie pas l’effacement de son passé religieux. Les images, les récits et les structures de pensée hérités du catholicisme demeurent présents dans son imaginaire et nourrissent son œuvre. L’athéisme beauvoirien est donc moins une disparition du religieux qu’une métamorphose de ses fonctions. Ce qui était autrefois assuré par Dieu — donner un sens à l’existence, inscrire l’individu dans une histoire plus vaste, protéger contre l’angoisse de la mort — est désormais confié aux humains eux-mêmes.

Le parcours de Beauvoir est ainsi celui d’un passage :

  • du ciel vers la Terre ;
  • de la révélation vers l’expérience ;
  • de la prière vers l’écriture ;
  • du salut promis vers l’action présente.

La littérature devient un lieu de compréhension et de transmission. Le voyage devient une manière de rencontrer le réel. L’engagement politique devient une réponse humaine aux injustices du monde. Sans Dieu, le monde ne perd pas son sens. Il change de centre.

Cette évolution explique pourquoi le voyage occupe une place essentielle dans son existence et son œuvre. Beauvoir ne voyage pas pour retrouver des traces du divin. Elle voyage pour découvrir des sociétés, des paysages, des histoires, des individus. À Lourdes, elle découvre moins la puissance miraculeuse d’un sanctuaire que la réalité des corps souffrants. À Ávila, elle ne retrouve pas la mystique de Thérèse : elle éprouve une présence intense au monde sensible. En Chine, elle abandonne les images préconstruites pour rencontrer une réalité historique et humaine. Partout, le même mouvement apparaît : le monde cesse d’être un signe renvoyant à une vérité supérieure ; il devient une réalité à observer, comprendre et transformer.

L’athéisme de Beauvoir n’est donc pas un désenchantement. Il est une autre forme d’attention au monde. Parce qu’il n’existe pas de salut extérieur, chaque existence humaine devient précieuse. Parce qu’il n’existe pas de justice garantie après la mort, les humains doivent construire eux-mêmes les conditions de la justice. Parce qu’il n’existe pas de vérité révélée, il faut chercher, questionner, écrire.

Elle substitue l’écriture à Dieu. Non pas une nouvelle transcendance à une ancienne transcendance, mais une pratique humaine à une garantie divine. L’écriture ne remplace pas Dieu comme une nouvelle divinité. Elle remplace l’attente d’une réponse venue d’ailleurs par une activité humaine : raconter, penser, transmettre. Le sens n’est plus reçu d’un ailleurs céleste. Il se construit ici-bas, dans les livres, les rencontres et les engagements.

L’itinéraire beauvoirien pourrait alors se résumer ainsi : La petite fille qui cherchait le Paradis apprend à habiter la Terre. L’adolescente qui perd Dieu découvre la liberté. L’écrivaine qui refuse toute transcendance construit, par son œuvre, une manière humaine d’affronter la finitude. Et c’est peut-être là que réside la force singulière de son athéisme : il ne ferme pas le monde.

Il l’ouvre.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir et l’athéisme », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/34471

Banane Colette Beauvoir VADMC

Le goût de la banane : Colette, S. de Beauvoir

Les deux écrivaines françaises Colette et Simone de Beauvoir ont de nombreux points communs, dont celui de la gourmandise, transposée dans leur œuvre. La chair est présente chez elles dans tous ses aspects. Rappelons également  l’admiration de Beauvoir pour son aînée et les lectures assidues de ses romans et autobiographies (voir par exemple Frédéric Maget, Notre Colette, Paris, Flammarion, 2023, p. 18-36).

Ainsi, dans le roman Claudine à Paris (1901), l’héroïne Claudine, adolescente de dix-sept ans qui a de nombreuses ressemblances avec sa créatrice, avoue aimer « les bananes pourries » à son parent par alliance le beau Renaud (Colette, Claudine à Paris, Paris, Le Livre de Poche, 1979, p. 90) :

– (…) qu’est-ce que vous aimez ?

Je m’illumine.

– Tant de choses ! Les bananes pourries, les bonbons en chocolat, les bourgeons de tilleul, l’intérieur des queues d’artichaut, le coucou (…) des arbres fruitiers, les livres nouveaux et les couteaux à beaucoup de lames, et…

Essoufflée, j’éclate de rire, parce que mon cousin l’Oncle a tiré gravement un carnet de sa poche et note :

– Une seconde de répit, je vous supplie, chère enfant ! Les bonbons en chocolat, les bananes pourries – horreur ! – et l’intérieur d’artichaut c’est un jeu d’enfant, mais, pour les bourgeons de tilleul, et le coucou qui perche sur les arbres fruitiers, exclusivement, je ne connais pas de maisons de dépôt à Paris. Est-ce qu’on peut s’adresser en fabrique ?

A la bonne heure ! Voilà un monsieur qui sait bien amuser les enfants !

Le joyeux mélange sucré-salé, nourriture-objets et campagnard-urbain de Claudine rencontre l’approbation malicieuse de Renaud, au cours d’un échange amicalo-parental. Seules les bananes pourries (pourtant un met de choix) font réagir Renaud avec force. S’agit-il d’un décalage Province/Paris, un conflit de générations et de sexe, ou des goûts différents ? Claudine n’hésite d’ailleurs pas à manger, bien plus loin dans la narration, à table avec son père, de la « marmelade d’oranges et de[s] frites » (Idem, p. 230), dans cet ordre sucré-salé, et seulement.

De son côté, dans le deuxième tome de ses mémoires La Force de l’âge (1960), Simone de Beauvoir raconte comment elle s’est mise à randonner aux alentours de Marseille, quand elle y a été nommée professeure de philosophie au lycée Montgrand, pendant l’année scolaire 19311932. Outre un habillement non conforme au confort d’une randonneuse – elle n’aime ni les jupes ni les chaussures de randonnée -, Beauvoir se sustente de sucré (Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 106) :

Je ne m’attardais pas aux préliminaires ; jamais je ne me procurai le classique attirail : sac à dos, souliers ferrés, jupe et cape de Loden ; j’enfilais une vieille robe, des espadrilles, et j’emportais dans un cabas quelques bananes et des brioches : plus d’une fois, me croisant sur une cime, mes collègues sourirent avec dédain.

Certes, l’allitération en « b » est heureuse, et rebondit tout aussi joyeusement que Beauvoir dans la garrigue marseillaise, mais l’anticonformisme beauvoirien va au-delà de sa sécurité et de son appétit de jeune femme, tout en respectant sa bourse de nouvelle professeure (voir aussi Lettres à Sartre I, Paris, Gallimard, 1990, p. 42).

Outre différentes apparitions en contexte viatique, mémoriel et romanesque, la citation bananière qui nous intéresse ici est extraite du premier roman publié de Beauvoir, en 1943, L’Invitée (Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 283-284) :

– Quand je m’amuse, je ne suis jamais fatiguée, dit Xavière. Elle avait posé devant elle un sac plein de crevettes roses, deux énormes bananes et trois artichauts crus.

Xavière est la jeune femme que le couple Françoise-Pierre, deux des trois personnages principaux, deux adultes, ont recueillie à Paris. Elle est l’invitée du titre. Sa récolte au petit matin dans les Halles parisiennes, le « ventre de Paris » d’Émile Zola (1873), ressemble fortement aux goûts de Claudine, crustacés inclus. En effet, Claudine dévore des « écrevisses au poivre » (Idem, p. 216), toujours en compagnie de Renaud, dans une brasserie parisienne. Et si Xavière était un avatar de Claudine ?

En effet, toutes deux sont des jeunes filles gâtées, sauf du côté familial, qui n’en font qu’à leur tête, devant l’existence et par rapport aux autres. Elles sont les héroïnes de leurs créatrices. Elles viennent toutes deux de la province française, toutes deux bourgeoises. Et elles ont des goûts en commun. Et de même que Colette a puisé en elle pour composer Claudine, Beauvoir a puisé dans sa compagne Olga Kosakiewcz pour composer Xavière (La Force de l’âge, op. cit., p. 277).

De bananes en crustacés, d’artichauts en artichauts, nous ouvrons une nouvelle voie d’exploration commune de l’œuvre des deux écrivaines. À suivre.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Le goût de la banane : Colette, S. de Beauvoir », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/18292

Simone de Beauvoir, dévorer le monde

Article initialement publié dans Le Castor Magazine en 2014.

Simone de Beauvoir s’est déplacée tant par terre que par mer et dans le ciel, de Paris à Pékin, en passant par Rome, Ismaïlia, Quimper, Stockholm, les Cyclades, Marseille, New York, Tokyo, Rouen, Prague, Bamako, Hambourg, Erivan, Manaus, La Havane, Detroit, Castres, Tarquinia, Davos, Mostar… de sa naissance en janvier 1908 à son décès en avril 1986. Ça veut dire quoi, pour Beauvoir, être une femme qui voyage, puis une écrivaine voyageuse ?

Apprendre le monde, étape 1

Tout d’abord, il s’agit de mettre des mots sur les choses de la nature. Son grand-papa du côté maternel l’y aide : “Il me disait le nom des arbres, des fleurs et des oiseaux.” Pour s’approprier le monde, rien de tel que les mots. Dans son sixième arrondissement parisien, elle passe de longues heures penchée sur les images du monde : “Je m’enchantais aussi des planches de mon atlas. Je m’émouvais de la solitude des îles, de la hardiesse des caps, de la fragilité de cette langue de terre qui rattache les presqu’îles au continent (…).” Les représentations de la planète suscitent autant son intérêt que les mots et que l’immersion dans l’herbe ou dans le sable du jardin du Luxembourg. Et gare à qui ose l’empêcher de profiter jusqu’au bout de ses plaisirs  ! Simone griffe, mord, hurle et grince des dents  : “Je hurlais si fort, pendant longtemps, qu’au Luxembourg on me prit quelquefois pour une enfant martyre. “Pauvre petite !” dit une dame en me tendant un bonbon. Je la remerciai d’un coup de pied.” Puisqu’on vous dit qu’il ne faut pas la contrarier cette petite fille modèle !

Pendant son enfance et son adolescence, son univers reste immuable, concentré sur quelques arrondissements : le sixième et le quatorzième, lieux d’habitation successifs, le septième, où se trouve son école pieuse et quelques parcs. Et les deux maisons familiales dans le Limousin, Meyrignac côté maternel et La Grillère côté paternel. L’évasion provient ensuite de lectures choisies et censurées par sa mère, mais qui lui montre d’autres pays, d’autres lieux  : la Russie avec Le Général Dourakine, quatre des cinq continents avec Les Cinq sous de Lavarède, l’Inde coloniale avec La Maison à vapeur de Jules Verne, puis la découverte des mœurs nord-américaines avec Les Quatre Filles du docteur March, entre autres. Beauvoir s’identifie à Jo “l’intellectuelle“, qui comme elle a en horreur “la couture et le ménage” mais a “l’amour des livres“. Pour voyager, foin de l’aiguille et du torchon, mais vive les livres !

L’expérience pratique vient peu à peu, à la fin de l’adolescence, mais de manière désordonnée. Il y a les séjours en Limousin, il y a aussi la découverte de Paris. Initiée par son cousin Jacques Champigneulle aux bars parisiens et à l’alcool, Simone s’amuse à se faire passer pour une prostituée, ce qui lui vaut une remarque cinglante d’un “homme au nez crochu qui écrivait des romans-feuilletons” : “Vous êtes une petite bourgeoise qui veut jouer à la bohème“. Beauvoir expérimente une manière de voyager qui va devenir la sienne pendant sa jeunesse, c’est-à-dire qu’elle ne refuse aucune expérience, même dangereuse, et qu’elle fréquente les endroits mal-famés. Elle reconnaît dans les Mémoires d’une jeune fille rangée (HEM) qu’elle a échappée à plusieurs agressions.

En 1929, après son succès à l’agrégation de philosophie – à la deuxième place, après Sartre – elle se libère de sa famille et part à la conquête du monde.

Apprendre le monde, étape 2

C’est d’abord une conquête limitée par ses maigres moyens financiers de jeune professeure : Italie, Espagne, Maroc espagnol et français, Grèce.

Le plus important est de rattraper le temps perdu : pas un arbre, pas un musée, pas une crique, pas un bar ne lui échappera désormais. Comme rien dans son éducation ne l’a encouragée à se soucier de la politique, elle l’ignore. Il est vrai qu’à cette époque les filles et les femmes sont écartées de la vie politique puisqu’elles n’ont pas le droit de vote. cependant les années trente voient un engagement massif des femmes dans la vie publique : Simone Weil, Andrée Viollis, par exemple. Mais Beauvoir préfère ne pas se soucier du sort des autres. Elle s’indigne qu’il y ait une ville indigène et une ville européenne quand elle se rend au Maroc avec Sartre à l’été 1932, mais elle reste passive. C’est avec l’Occupation qu’elle va se politiser, puis s’engager concrètement après la Libération, notamment en signant le Manifeste des 121 en 1961. Sa renommée grandissante de romancière, de philosophe, de journaliste, d’essayiste et, soyons honnêtes, de “compagne de Sartre”, lui vaut d’être invitée aux quatre coins du monde. Elle est reçue par ses confrères et consoeurs écrivain-e-s, mais aussi par les chefs d’États et les ministres. Elle raconte ses conversations avec Tito, Nasser, Khrouchtchev, Castro, Che Guevara, ainsi que les tournées officielles auxquelles elle est soumise. Pour autant, elle ne se laisse pas prendre à l’encens d’une notoriété quasi planétaire.

Ce qui est primordial pour Beauvoir est de happer le monde, de le dévorer par tous les pores de sa peau, de le parcourir à la force de ses jarrets avant de le transformer en romans, essais, pièce de théâtre et autobiographie. Accidents de vélo et d’auto, tentatives de viol, vols, rien n’arrête sa volonté de dévorer le monde, de le faire sien encore et encore.

Un calligramme en mouvement

Ce n’est pas une personne aux contours flous que le lecteur entrevoit, c’est un corps plein de vie qui est en marche, dont l’entrain connaît peu d’obstacles. Elle se tourne vers ce qu’elle peut saisir de manière tactile  : aliments, plantes, et, peu à peu, êtres humains hors du cercle de famille. Elle s’ouvre au monde, puis le retient en elle-même afin de l’offrir ultérieurement au lecteur. Elle saisit le monde de tout son être. Les cinq sens participent au plaisir d’exister, de sentir son souffle dans sa poitrine. Simone se meut au fil des pages. Le voyage ne la quitte jamais, car elle rapporte des objets et des vêtements de ses différentes explorations autour de la planète. Il s’agit également de garder de la distance par rapport aux évènements, de ne pas s’apitoyer sur son propre sort, et de ne pas laisser le lecteur chercher si les failles ne sont pas plus profondes qu’elles ne semblent l’être à première vue.

Simone gravit, étape par étape, le chemin qui l’amène à s’assumer comme un être indépendant et fort. Elle peut se permettre de choisir ses amis et ses amant(e)s, où et quand elle le désire. Bien entendu, son parcours n’est pas linéaire, il y a des ratés (les voyages dans Paris), de la souffrance (être ou non avec Sartre, avec Nelson Algren, son amant américain), mais ces revers font partie de l’apprentissage de soi-même.

Si elle se laisse périodiquement abattre par le malheur du monde et par son angoisse de la mort, son volontarisme reprend vite le dessus. Être un corps en mouvement, un corps qui jouit de chaque instant, c’est être un corps qui attire le monde à soi, donc un corps qui reste encore en vie, d’autant plus qu’il est écrit.

Elle est celle qui se déploie avec bonheur sous le doux soleil italien ou poitevin, celle enfin qui continue à lutter. Être Beauvoir, c’est se laisser emporter par le mouvement du monde, en être une partie intégrante, mais aussi se retrouver grâce au monde.

Voyager, c’est augmenter ainsi sa puissance d’exister.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, dévorer le monde », Voyages autour de mon cerveau, juin 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/5464

Simone de Beauvoir

Simone de Beauvoir, un monde de voyages. Introduction

Coordination scientifique : Tiphaine Martin, Laboratoire Babel, Université de Toulon

Le but de ces articles est de présenter une Beauvoir en marche et non sur un rayon empoussiéré, telle une gentille féministe, une romancière existentialiste copieuse de Sartre et une mémorialiste attachée à son ego.

Le goût de Simone de Beauvoir pour les voyages est bien connu, l’ensemble de ses biographes l’évoque. Cependant, les études de fond sur ce sujet sont rares. Ce collectif entend contribuer à la diffusion d’une relecture de l’existence et de l’œuvre beauvoiriennes, à travers une approche centrée sur les (récits de) voyages. Ceux-ci sont des vecteurs de notre rapport au monde et de nos échanges avec nos contemporaines et contemporains.

Simone de Beauvoir vit son enfance dans un univers qui n’a que peu de points communs avec le nôtre. Il a plus à voir avec les romans de la Comtesse de Ségur – origine aristocratique incluse et dans le meilleur sens du terme – qu’avec le monde démocratique du vingt-et-unième siècle. Cependant, les expériences que la jeune fille fait lors de ses rares déplacements ont un fort impact sur le reste de son existence.

La jeune professeure, nommée à Marseille puis à Rouen, découvre les joies de la randonnée. La passion qu’elle met en toutes choses lui fait parcourir jusqu’à soixante kilomètres par jour. La guerre n’arrête pas les voyages, que Beauvoir accomplit en zone libre, à bicyclette. Se nourrir est une préoccupation aussi sérieuse et constante que celle de fonder un réseau de résistance – projet qui avorte en peu de temps.

La Libération signe le retour des départs à l’étranger, de plus en plus loin. Beauvoir fait partie d’une avant-garde privilégiée, qui parcourt le globe, jusqu’en Orient et au Moyen-Orient (Tiphaine Martin). Elle devient l’ambassadrice de la gauche française dans ce qu’elle a de moins sectaire, navigant tant bien que mal dans les flots agités de la Guerre froide. Compagne de route du Parti communiste français, elle s’engage pour les décolonisations, pour le droit à l’insoumission, puis pour la défense de la liberté de la presse, dans les années soixante-dix.

Ses romans, sa pièce de théâtre, ses essais et ses mémoires sont orientés par le voyage, donc par l’espace. Le lieu dit l’histoire du pays traversé, d’hier à aujourd’hui, saturé de références culturelles, politiques, sociales. Pensons à Ma vie sur la route (Gloria Steinem, 2015) et à Nomadland (Jessica Bruder, 2017) pour des références récentes. Les choix spatiaux de Beauvoir sont tout sauf anodins (Barbara Klaw).

La construction autobiographique dépend également de la primauté du voyage dans sa pratique existentielle. La circulation des idées beauvoiriennes est fluide, constante et importante, de génération en génération, de pays en pays (Björn Larsson). Elle n’est pas figée dans une posture auctoriale statufiée. L’autrice met en actes son refus de l’œuvre d’art comme « statue qui s’ennuie dans le jardin dune villa », comme elle le souligne dans le pacte autobiographique de la préface à La Force des choses (1963), troisième volume de ses mémoires[1].

N’oublions pas ses nombreux articles, parus ou non dans Les Temps modernes, la revue qu’elle a fondée avec son compagnon principal, l’écrivain Jean-Paul Sartre, en 1945. Pensons à son article bouleversant en faveur du film Shoah, de Claude Lanzmann, paru dans Le Monde en 1986. Son ouverture totale à la culture et au quotidien de personnes étrangères ressort dans ses nombreux récits de voyage, dont L’Amérique au jour le jour (1948) et La Longue Marche (1954). Beauvoir fait une large place à la ségrégation raciale dans L’Amérique au jour le jour, ainsi qu’à la condition féminine, deux fils qu’elle noue brièvement dans la préface du Deuxième Sexe, essai déjà commencé à écrire bien avant son départ pour les États-Unis[2]. Souvrir à lautre, cest aussi partager des moments avec des hommes, des femmes de son pays qui surgissent au cours de son existence et influencer les jeunes gens.

Le militantisme féministe, à partir des années soixante-dix, lui a apporté énormément de chaleur humaine et l’a fait – un peu – sortir de son milieu intellectuel, artiste et politique. La richesse de son existence, consacrée au voyage, n’a pas fini de nous étonner.

Notre article « Les Orientales de Beauvoir : des voyages uniquement politiques ? » porte sur le tour en Orient et au Moyen-Orient de l’écrivaine voyageuse. Nous récusons la mythologie médiatique qui voudrait que les voyages beauvoiriens des années cinquante et soixante ne soient que pure politique, avec ce que cela impliquerait de mauvais choix – être compagne de route du Parti communiste plutôt que du côté des États-Unis. Nous abordons ces tours dans une optique sensorielle plutôt que rationnelle.

Les couleurs chantent aux yeux de Beauvoir, qu’elle se trouve à Paris ou hors du sixième et du quatorzième arrondissements. Pour elle, depuis son enfance, la vue est le sens le plus important, et comme elle est élevée en bonne patriote par ses parents, la trilogie bleu-blanc-rouge, avec ses nuances et ses dérivés, domine dans ses descriptions viatiques. La politique fait logiquement son apparition dans ce trio, au vu de l’évolution politique de la jeune fille, puis de la femme engagée contre toutes les injustices. D’autres couleurs chatoient et virevoltent dans les récits de voyage orientaux, formant un arc-en-ciel vivant.

Les sons sont aussi très présents, mais plus contrastés. Les cris de faux enthousiasme en Palestine, les orchestres et les danses dirigées en Chine, le tohu-bohu des rues de Turquie, rien n’est véritablement agréable, d’autant qu’ils signifient le dirigisme, voire la dictature. Au contraire, quoique surprenants, combien sont agréables les bavardages des Japonais et des Japonaises dans les rues de Tokyo ! L’autrice est également touchée par l’accueil délirant que Sartre et elle reçoivent à leur arrivée à l’aéroport.

Simone de Beauvoir mémorialiste s’est plu à noter sa gourmandise enfantine dans les Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), tout en faisant un saut spatio-temporel par son envie de 1947 de dévorer les néons new-yorkais, qu’elle voit comme de gigantesques bonbons : « Adulte, jaurais voulu brouter les amandiers en fleur, mordre dans les pralines du couchant. Contre le ciel de New York, les enseignes au néon semblaient des friandises géantes et je me suis sentie frustrée[3]. » Autant la Turquie est, encore une fois, déceptive à ce niveau, au vu du machisme qui y règne, autant la Chine et le Japon constituent des terres où coulent le lait et le miel. La voyageuse en profite pour décrire les endroits où elle mange et boit. Ces lieux communautaires disent la culture et l’histoire d’un pays, ainsi que l’état de la condition féminine, à l’instar des mets et des boissons.

L’être Beauvoir saisit les mouvances corporelles du monde dans ses moindres détails, sans pour autant verser dans le féminin tel qu’on le conçoit ordinairement, à savoir du délicat, du futile, du niais. Si la voyageuse est bien une femme, elle récuse les clichés essentialistes et fait de ses tours un fer de lance contre l’étroitesse patriarcale et contre des dirigeants politiques qui tentent de masquer les réalités de leur contrée. Mais les perceptions et les sensations sont les plus fortes. Malgré la bonne volonté de gauche de Beauvoir, son corps viatique dit les contraintes politiques, ou au contraire la liberté démocratique. La voyageuse ne part pas la tête vide, mais avec une orientation politique, sociale et artistique précise. Pas de snobisme chez la voyageuse et pas de prise en otage par ses guides non plus, contrairement à d’autres pays, dont la Palestine.

Beauvoir se positionne également par rapport à la situation politique française. La Guerre d’Algérie, conflit nié par l’État et les médias français qui préfèrent alors parler de « pacification » dans les « territoires français », pèse lourdement sur la voyageuse, engagée pour la décolonisation et contre la torture : signature du Manifeste des 121 en 1960, préface et endossement auctorial du recueil Djamila Boupacha (1962), participation à des manifestations pour la paix au Maghreb. Or, le grand gaulliste André Malraux a profité de sa tournée brésilienne en 1959 pour faire l’éloge de la politique française en Algérie et fustiger les (autres) intellectuels qui n’y font pas allégeance, ce qu’attaque Beauvoir dans son récit de voyage.

L’article de Barbara Klaw, « Le Paris de LInvitée de Simone de Beauvoir : du réel à limaginaire », propose des pistes d’analyse stimulantes quant à l’espace dans le premier roman publié de Simone de Beauvoir. En partant de cette – fausse – simple question, « pourquoi Paris et non Rouen ? », Barbara Klaw attire notre attention sur le choix spatial de l’autrice pour son trio amoureux.

En effet, Beauvoir reconnaît dans La Force de l’âge (1960), deuxième tome de ses mémoires, avoir déplacé de la ville normande à la capitale le triangle formé par son compagnon Jean-Paul Sartre, son élève Olga Kosakievicz et elle-même. L’écrivaine nie par contre que le personnage de Gerbert, véritablement inspiré de son amant Jacques-Laurent Bost et élève de Jean-Paul Sartre au Havre, soit une création tirée de la réalité. On passe au du triangle rectangle au carré d’as, avec Françoise en marionnettiste/marionnette qui passe du statut de metteuse en scène à celle de personnage manipulé, avec une belle mise en abyme du ballet d’Igor Stravinski Petrouchka (vu par Beauvoir le mardi 11 juin 1929[4]).

Barbara Klaw souligne que Beauvoir a préféré Paris à Rouen d’abord pour des raisons auctoriales : Paris comme capitale des plaisirs, de la culture, du mouvement et des avant-gardes artistiques attire plus l’intérêt du lectorat qu’une ville de province, même proche de la capitale, et même auréolée du prestige flaubertien. La vie parisienne et son tourbillon est essentielle dans la progression de Xavière, cette Invitée qui pèse sur le dess(e)in de Pierre et Françoise, couple d’artistes en mal de bonne action.

Ce sauvetage juvénile tourne au cauchemar pour le couple, surtout pour Françoise, qui ne peut ou ne veut pas se passer de Pierre et de l’amour de celui-ci. Le large espace parisien se réduit au fur et à mesure des pages du roman, la claustrophobie des personnages s’installe. Celle-ci est d’ailleurs redoublée par l’installation de la population française dans la « Drôle de guerre », où chacun et chacune est priée de se cloîtrer chez soi au maximum, jusqu’aux fenêtres, obstruées, et de respecter le couvre-feu.

La jalousie féminine peut alors se donner à plein, les hommes étant occupés aux nobles tâches guerrières, tandis que la bataille des femmes a lieu en intérieur, mais avec le même outil, à savoir le gaz. Quand les tensions belliqueuses sont exacerbées, la division des sexes en hommes à l’extérieur, au front, et en femmes à l’intérieur, dans les appartements et les maisons, est abolie.

Le troisième article est une entrevue avec l’écrivain voyageur Björn Larsson, spécialiste de Simone de Beauvoir, à laquelle il a consacré sa thèse « La Réception des Mandarins : Le roman de Simone de Beauvoir face à la critique littéraire en France » (Université de Lund, 1988). Parfaitement francophone et francophile, Björn Larsson a construit une œuvre multiple, avec pour fil conducteur un Besoin de liberté (titre de son ouvrage de 2006) qui brise le conformisme ambiant et fait éclater les faux-semblants de nos sociétés occidentales, qu’il s’agisse de la France du Mauvais Œil (1999) ou de la Suède de La Véritable Histoire dInga Andersson (2002), sans tomber dans la caricature.

La liberté est également un des moteurs existentiels de Simone de Beauvoir et de ses personnages romanesques, avec toujours cette question : la liberté, pour quoi faire ? L’écrivaine répond, entre autres : pour voir comment les autres vivent. C’est aussi un des buts de l’écrivain Björn Larsson que de faire exister des personnages confrontés à l’autre, sur leur sol natal ou dans un pays étranger. Le tout, afin de ne rentrer dans aucune des cases voulues par la société et d’être soi-même, en liberté, en retour.

L’influence de Beauvoir sur Larsson est subtile mais présente dans ses personnages féminins, qui refusent le statut d’objet, qui simpliquent dans la politique. Ce sont aussi des femmes qui ont un goût de finitude et qui vont jusqu’au meurtre. Tout cela sans tomber dans la misogynie, ni pour Beauvoir, ni pour Larsson. Tous deux envisagent les femmes et les personnages féminins comme des êtres à part entière, à égal des hommes, même si leur situation dans le monde est inégalitaire. Côté hommes, Björn Larsson insiste sur la singularité de ses personnages masculins, qui tendent à exprimer une particularité de l’humanité, contrairement à ceux de Beauvoir, analysés par Larsson comme « trop réels ». Certains des personnages masculins de Björn Larsson sont aussi des rêveurs, qui changent les autres par leur puissance imaginative – une posture auctoriale, en somme.

L’importance de Simone de Beauvoir sur l’œuvre larssonienne est à l’ordre du jour, puis l’écrivain voyageur nous offre la primeur de son nouvel opus, The Story of the Human and not so Human being, où souffle l’esprit de l’existentialisme beauvoirien.

À lire :

Tiphaine Martin, « Les Orientales de Beauvoir : des voyages uniquement politiques ? » URL : https://vadmc.hypotheses.org/2510

Barbara Klaw, « Le Paris de L’Invitée de Simone de Beauvoir : du réel à l’imaginaire » URL: https://vadmc.hypotheses.org/2565

Tiphaine Martin, Björn Larsson, « Le Goût des autres. Interview de Björn Larsson » URL : https://vadmc.hypotheses.org/2626

Tiphaine Martin

[1] Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 8.

[2] Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 136.

[3] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 12.

[4] Simone de Beauvoir, Cahiers de jeunesse, Paris, Gallimard, 2008, p. 692.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, un monde de voyages. Introduction », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/2471

Texte Beauvoir E. Levéel

Eric Levéel – Beauvoir au masculin

Eric Levéel est maître de conférences en langue et litterature francaises à l’Université de Stellenbosch (Afrique du Sud). Il est le premier à avoir écrit sa thèse sur les voyages dans l’œuvre de Simone de Beauvoir, dont il est spécialiste1.

Tiphaine Martin – Quand avez-vous rencontré Simone de Beauvoir ?

Eric Levéel – Ce ne fut pas une rencontre en vrai, même si Beauvoir était encore en vie à cette époque (le début des années quatre-vingts), mais une rencontre entre deux portes, au lycée Pierre-de-Coubertin de Meaux, dans le Lagarde et Michard, fameuse référence parmi les manuels de littérature française – en existaient-ils d’ailleurs d’autres, je n’en sais rien. Dans mon souvenir, il y avait uniquement une horrible photo de Beauvoir, pas souriante du tout, qui ne donnait pas du tout envie de la lire. Bien entendu, elle était désignée au masculin, comme « écrivain ». Je ne pense pas qu’il ya avait de texte, en tous cas cela ne m’a pas frappé. Elle n’était pas au programme du lycée, c’était un personnage controversé, tout comme Sartre, décédé depuis peu – je me rappelle ses funérailles gigantesques. Etaient-ils encore mal vus à cause de leurs erreurs politiques ? En outre, d’autres penseurs et penseuses avaient pris leur place.

T.M. – Quand est-ce que vous l’avez lue ?

E.L. – Je l’ai lue en anglais, lorsque j’étais assistant de langue en Ecosse, cela devait être en 1988 ou 1989. Un après-midi, à la bibliothèque du lycée où je travaillais, la tête un peu fatiguée, je me suis approché du rayon des œuvres françaises. J’ai lu les Mémoires d’une jeune fille rangée en anglais.

La deuxième fois, c’était en Afrique du Sud en 1992 ou 93 : assistant à l’Université du Natal et secrétaire de l’Alliance française de Piermaritzburg, la bibliothèque de l’Alliance se trouvait dans mon bureau. En novembre, il faisait une chaleur épouvantable et je n’avais pas l’air conditionné. Comme en Ecosse, je me suis approché d’un des rayons, et je suis tombé sur La Force des choses. Je l’ai parcourue, et le hasard a fait que je suis tombé sur ses voyages, d’où le début de mon grand intérêt pour Beauvoir. Les Mémoires d’une jeune fille rangée m’avaient intéressées, mais sans m’accrocher définitivement. Dans La Force des choses, j’avais l’impression qu’elle me parlait de ma vie et de ce que je voulais que ma vie soit. Et le récit de son voyage au Brésil et de la chaleur qui y régnait faisait écho à ma situation personnelle de Français habitant un pays étranger alors en pleine canicule.

T.M. – Avez-vous continué à la lire immédiatement ?

E.L. – Oui, j’ai recommencé les mémoires par La Force de l’âge. Puis les Mémoires d’une jeune fille rangée en français plus tard, au Zimbabwe. Puis, j’ai fait mon doctorat à l’université du Natal (Pietermaritzburg), là où j’enseignais auparavant, sur les récits de voyage chez Beauvoir. Pour moi, Beauvoir est liée au voyage, à l’étranger, à l’ailleurs. Pour elle comme pour moi, voyager, c’est le plaisir de manger comme dans le pays visité, pour être profondément dans le lieu, comme les locaux. Lorsque je voyage, je n’ai pas peur de me perdre dans une ville nouvelle, et à la fin de mon séjour je maîtrise la ville, comme Beauvoir. Le voyage n’est pas un dépaysement gratuit, mais une compréhension du pays, en faisant les choses comme dans le pays. Être dans le voyage avec les autres.

T.M. – Pour vous, en tant qu’homme, que représente-t-elle ?

E.L. – J’ai lu Le Deuxième Sexe pendant mon doctorat. Je l’avais acheté à libraire Gallimard à Paris, un dépaysement moindre donc que mes précédentes expériences de lectures de Beauvoir., mais tout de même très fortement relié à Beauvoir., puisqu’éditée par Gallimard. Le Deuxième Sexe n’est pas du tout rébarbatif, au contraire. Je suis intimement convaincu qu’un homme peut être féministe. L’essai de Beauvoir a pris quelques rides car il y a eu une évolution de la société. Mais le côté égalitariste reste fondamentalement vrai. Beauvoir ne nie pas les différences biologiques, mais elle démontre que les femmes ont les mêmes capacités et les mêmes possibilités que les hommes, quand on leur laisse l’opportunité de devenir ce qu’elles souhaitent. L’humanisme de Beauvoir est très important. C’est donc une bonne chose de lire Le Deuxième Sexe quand on est un homme, pour comprendre le conditionnement perpétuel des femmes, conditionnement auquel les hommes sont aussi confrontés, d’une manière autre. Je rappellerai cette citation Beauvoir dans L’Amérique au jour le jour, qui s’applique aux femmes : «  Il n’y a pas de problème noir, il n’y a qu’un problème blanc.  » Qu’un groupe dominant choisisse pour vous et vous définisse, sous prétexte que vous êtes minoritaires (en nombre, socialement parlant). Le Deuxième Sexe est un vrai contrat social et défend la possibilité de fonder son existence à sa guise. Ce n’est pas une philosophie théorique, mais une philosophie pratique. Le Deuxième Sexe est dense, mais parle toujours à un grand public. D’après mon expérience d’enseignant en université, Beauvoir est toujours une grande révélation pour les jeunes aujourd’hui. Elle a le don pour savoir communiquer pas seulement dans une chapelle, mais aussi en-dehors de la chapelle. Sa philosophie est applicable et prend en compte la complexité du monde, sans binarité. On retrouve cette complexité dans ses romans et ses amours viatiques : aimer le jazz et les nuits de Moscou, la vodka et le whisky, etc. Son parcours politique est une tentative d’espoir vers la réalisation d’un communisme qui apporterait la paix et le bonheur à toutes et à tous, y renoncer lui a coûté. N’oublions pas que Les Temps modernes ont accueilli les témoignages des dissidents soviétiques dans les années soixante-dix, par exemple. En outre, son soutien à Israël n’a pas été inconditionnel (voir les travaux de Denis Charbit).

T.M. – Avez-vous fantasmé sur Beauvoir ?

E.L. – Oui, il y a dans son existence des choses qui me font fantasmer : sa vie extrêmement libre, des passages formidables dans ses récits de voyage, ses voyages au bout du monde, ses fêtes, son existence, sa fréquentation de travestis à Berlin et de boîtes à matelots à Marseille, le bateau qui traverse la mer Egée, avec son énorme lune rousse et le bonheur aigu qui la traverse, sa vie à Paris, ses rencontres d’autres écrivains. Je la vois comme une personne amusante et pleine de vie, tout comme Sartre, bien loin des clichés de l’intellectuelle coincée – nous revenons à la photo du Lagarde et Michard. Une fois qu’elle s’est émancipée de son milieu familial, c’était une personne débordante de gaité et de vie, quelqu’un qui a eu une existence pleine, avec un amour de la vie formidable. Quelqu’un de libre et qui crée sa propre liberté, en toute occasion, même les pires (Occupation).

T.M. – Quelle a été, quelle est, l’influence de Beauvoir sur votre existence ?

E.L. – On a qu’une seule existence, donc ne pas la rater. Je comprends l’envie de Beauvoir de tout voir, de tout faire. Rater certaines choses, oui bien sûr, mais être soi-même, construire l’existence dont on rêvait quand on était enfant, jeune. Rester actif, curieux. La curiosité comme une qualité, apprendre une chose par jour, rester curieux de l’actualité, des autres. Rester en vie.

T.M. – Le symbole de Beauvoir pour vous ?

E.L. – Le turban : son côté élégant, avec de la couleur. Le turban et plus généralement son élégance comme se faire plaisir à elle-même, pas seulement plaire aux autres ou pour obéir à la mode. Ne pas oublier que Beauvoir a été mal attifée dans son adolescence et que le maquillage et les couleurs vives étaient connotés comme appartenant aux prostituées. Elle a rattrapé le temps perdu ainsi, en choisissant de se maquiller et de bien s’habiller. L’habitude de ramener des habits ethniques (blouses mexicaines par exemple) est aussi tout à fait singulier. Je vous laisse le soin de creuser cet aspect…

Eric Levéel

Pour contacter Eric Levéel :

eleveel@sun.ac.za

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Eric Levéel, Simone de Beauvoir. Tout connaître du monde, Paris, Louis Vuitton, 2008 : https://www.fabula.org/actualites/s-de-beauvoir-tout-connaitre-du-monde_28278.php

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Eric Levéel, « Eric Levéel – Beauvoir au masculin », Voyages autour de mon cerveau, juin 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/310