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Le mort raconte - Sunset Boulevard J’ai vu tuer Ben Barka VADMC.001

Le mort raconte : Sunset Boulevard, J’ai vu tuer Ben Barka 

La mort de ces deux narrateurs ne suscite pas vraiment la compassion. Les cinéastes Billy Wilder comme Serge Le Péron choisissent des personnages moralement ambigus, dont la disparition intrigue davantage qu’elle n’émeut. D’un côté, Joe Gillis (William Holden), un scénariste hollywoodien devenu le gigolo d’une star du muet (Billy Wilder, Sunset Boulevard, 1950). De l’autre, Georges Figon (Charles Berling), un voyou mêlé à un enlèvement politique qui le dépasse (Serge Le Péron, J’ai vu tuer Ben Barka, 2005).

Tous deux racontent ce qu’ils n’auraient plus dû pouvoir raconter. Leur assassinat est donc inutile. Ricanant d’outre-tombe, ils font un pied de nez moqueur à leur meurtrière (Wilder) et à leurs meurtriers (Le Péron), puis nous dévoilent les dessous de l’affaire.

Soit un scandale à la sauce hollywoodienne, la relégation d’une star du muet (Gloria Swanson) dans sa grande demeure peu meublée, entretenue dans ses illusions de retour sur l’écran par son amoureux (Erich von Stroheim), un cinéaste lui aussi mis sur la touche par les producteurs. Est-ce vraiment une preuve d’amour de sa part ? Ou une manière de rester près d’elle en la coupant du monde réel ? Billy Wilder reviendra sur cette tension entre illusion et réalité dans Fedora (1978). William Holden, monté en grade, incarne alors un cinéaste nord-américain, à la recherche de son ancienne star, cloîtrée chez elle.

Côté français, Serge Le Péron revient sur l’affaire Ben Barka. Soit l’enlèvement de Mehdi Ben Barka, leader tiers-mondialiste marocain, devant la brasserie parisienne Lipp, au sein du quartier littéraire et touristique de Saint-Germain-des-Prés, en octobre 1965. Si Figon n’est pas celui qui a arrêté Ben Barka, mais bien des policiers français, il a participé au complot visant à faire disparaître le leader.

Pour mémoire, le personnage de Ben Barka et son enlèvement constituent également l’arrière-plan historique des Aventures de Rabbi Jacob (Gérard Oury, 1973). Nous avons montré, dans un précédent article, comment cette mémoire encore récente permettait aux scénaristes de faire planer sur Mohammed Larbi Slimane la menace d’un assassinat politique avant de renverser les attentes du public par une fin heureuse. Dans Rabbi Jacob, l’affaire Ben Barka demeure hors-champ. Elle n’est jamais nommée explicitement (à une allusion près), mais elle structure la peur du spectateur. Dans J’ai vu tuer Ben Barka, elle devient le cœur du récit. Et nous ne pouvons pas  sauver Mehdi Ben Barka.

Chez Wilder, Joe Gillis est opportuniste, cynique, parfois lâche, mais il finit par retrouver une certaine honnêteté morale lorsqu’il décide de quitter Norma, après avoir tenté de lui ouvrir les yeux sur le Hollywood des années cinquante, qui lui refusera toujours son grand retour dans les studios, donc auprès du public. Nous pouvons nous demander si c’est véritablement le départ de Joe qui pousse Norma à le tuer, ce qui le fait gracieusement atterrir dans la piscine de la star. Ne serait-ce pas, aussi, le choc du réel, qu’elle refuse jusque dans son arrestation, qu’elle scénarise et joue comme une scène de film ?

Georges Figon, lui, appartient dès le départ au milieu du banditisme. Son récit est celui d’un homme qui découvre progressivement qu’il participe à une affaire politique dont il ne mesure pas les enjeux, et dont il finit par ne tirer aucun profit. Mis à part le plaisir post-mortem de nous révéler les coulisses de l’enlèvement de Ben Barka.

Les deux morts ne racontent pas seulement leur propre histoire. Parce qu’ils sont déjà sortis du monde des vivants, ils observent désormais les survivants avec une lucidité nouvelle. La mort fait d’eux des témoins privilégiés des illusions humaines : celles du cinéma chez Billy Wilder, celles de la politique chez Serge Le Péron.

Frissons – cinématographiques – garantis.

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Le mort raconte : Sunset Boulevard, J’ai vu tuer Ben Barka », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31673

« Lâcher son voile et partir en hélicoptère : Les Aventures de Rabbi Jacob » VADMC

Lâcher son voile et partir en hélicoptère : Les Aventures de Rabbi Jacob

C’est, peut-être, le plus beau « non » de l’histoire du cinéma, qu’il soit français, européen, occidental, mondial. En toute objectivité, bien entendu. C’est un non au voile féminin, donc un oui aux cheveux libres , dans Les Aventures de Rabbi Jacob (Gérard Oury, 1973). Et un grand oui au coup de foudre réciproque, à l’amour.

Ce propos arrive à la fin du film, alors que les deux héros, l’industriel français Victor Pivert (Louis de Funès) et le « leader du Tiers-Monde » Mohammed Larbi Slimane (Claude Giraud) ont échappé à mille dangers depuis la veille au soir. En effet, Slimane, originaire d’un payas arabo-musulman non nommé, est recherché par le sinistre colonel Farès (Renzo Montagnani) et ses tueurs (Malek Kateb, Pierre Koulak et Gérard Darmon), qui veulent maintenir l’ordre capitaliste dans leur pays. Slimane, lui, est à la tête de la révolution, mais a dû fuir, pour sa sécurité.

Le contexte implicite de cette partie du film est l’enlèvement, puis le meurtre, du chef de file des mouvements anticapitalistes et anti-dictatoriaux du Tiers-Monde et du continent africain, Medhi Ben Barka. Homme politique marocain, il a été enlevé devant la brasserie Lipp à Paris, dans le sixième arrondissement, en 1965. Soit juste en face du café Les Deux Magots, où le personnage Slimane est enlevé, plus de sept ans après.

Notons au passage notre déception de spécialiste de Simone de Beauvoir : l’écrivaine ne fait pas de figuration dans cette scène, ni à la terrasse ni dans la salle d’un de ses cafés parisiens favoris. Il est vrai que dans les années 1970 la célébrité l’avait contrainte à écrire chez elle, sans oublier que la santé chancelante de son compagnon Jean-Paul Sartre l’accaparait.

En 1973, il n’est pas besoin d’expliciter le contexte de l’enlèvement de Slimane, encore présent à l’esprit des spectateurs et spectatrices françaises, mis à part la phrase d’un des tueurs de Farès (« ça [l’enlèvement d’un dirigeant politique à Paris] a déjà été fait »). Le public de l’époque s’attend donc au décès violent de Slimane, lors de son emprisonnement, en Normandie, dans une usine de chewing-gum, par Farès et ses hommes.

Ce qui n’est pas le cas, car Victor Pivert sauve malgré lui Slimane. Pivert, lui, est un bourgeois français à tendance monarchiste, raciste et antisémite. Sa fille se prénomme Antoinette, comme la dernière reine de France, moins le premier prénom. Il râle contre les touristes allemands, belges et suisses qui visitent la France en voiture, bloquant la route vers Paris : « On n’est plus en France ici ! » Il s’offusque de voir un couple amoureux s’embrasser avec grand plaisir à la sortie d’une église de campagne, parce que « la mariée, elle est noire », tandis que le marié a la peau blanche. Surgit alors la douce ironie des scénaristes (Gérard Oury, Danièle Thompson et Josy Eisenberg), avec un clin d’œil au premier grand rôle de de Funès, dans Le Gendarme de Saint-Tropez (Jean Girault, 1964). Elle et ils chargent un gendarme lambda (Clément Michu) de répondre à la diatribe raciste de Pivert, d’un air ahuri : « Et alors ? » Oui, et alors, où est le souci ? Aucun, sinon pour les gens racistes.

Oh, pardon, il est vrai que Pivert n’est pas raciste du tout, selon ce qu’il réplique à son chauffeur Salomon (Henri Guybet)… Les scénaristes ont pensé à l’habituelle dérobade des gens racistes, qui se cachent derrière leur absence d’arguments, quand ils sont accusés de racisme. Ce qui est le cas de Pivert, qui passe à un autre sujet, le mariage de sa fille. Pivert est ensuite estomaqué d’apprendre que son chauffeur Salomon est de confession juive, ainsi que toute sa famille, dont son oncle Jacob (Marcel Dalio), qui arrive justement de New York. Il en fait aussitôt part à son épouse Germaine (Suzy Delair), qui l’appelle au téléphone fixe de sa voiture. De même que le gendarme, Germaine lui réplique : « Et alors ? » Il n’y a toujours pas de problème à ce que des Français soient différents, soit, ici, de religion autre que catholique. Question post-film : Pivert sait-il qu’il y a des Français·es, en France, en 1970 et années suivantes, qui sont athées ? Les Aventures de Rabbi Jacob prônant l’œcuménisme, cette question restera sans réponse.

Plus tard, Pivert est à la recherche d’une dépanneuse pour sa voiture, tombée dans une mare, suite à une mauvaise manœuvre de Salomon, qu’il licencie. Heureusement, le toit de la voiture est recouvert par le hors-bord de Pivert, qui flotte. L’industriel est d’autant plus pressé de rentrer à Paris que sa fille Antoinette (Miou-Miou ) doit épouser Alexandre (Xavier Gélin) le lendemain, à la cathédrale parisienne Saint-Louis-des-Invalides. Comme dirait l’humoriste Fernand Raynaud, c’est « Un mariage en grandes pompes » (titre d’un des ses sketchs de 1964) qui se prépare. Cette union est dans la logique de deux familles bourgeoises catholiques françaises qui unissent leurs enfants dans les années 1970. En effet, la deuxième vague des féminismes français ne semble pas avoir impacté cette micro-société.

Notons également que Xavier Gélin hérite du rôle peu flatteur d’imbécile. En effet, outre le vif chuintement de son élocution, il incarne ici un jeune bourgeois cramponné à ses parents, un général et son épouse au foyer (Jacques François et Denise Péronne). Chahuté par ses amis venus à la noce, il n’est pas très intelligent ni adroit, et acrimonieux. Nous nous moquons de lui dès sa première réplique, pour ensuite le prendre en grippe. Les scénaristes, heureusement, nous prépare un retournement de situation à la dernière scène… 

En attendant, Slimane emmène Pivert dans sa cavale, comme otage. Le but de Slimane est de retourner dans son pays en avion et de devenir premier ministre. Leurs parcours semé d’embûches les conduit notamment à se travestir en rabbins. Toutes ces épreuves amènent Pivert à détruire et son racisme et son antisémitisme. Il apprend que Slimane est un être humain comme un autre, de même pour les juifs et les juives, et que la religion juive vaut la religion catholique. Il apprend même à respecter son ex-chauffeur, Salomon, qui tire Slimane et Pivert d’un mauvais pas.

Pivert pense même à résoudre le déjà long conflit israélo-palestinien en demandant à Salomon et  Slimane s’ils ne seraient pas « un peu cousins ». Les deux personnages renâclant à cette parenté, la scène se termine par les remerciements de Slimane à Salomon, pour l’aide qu’il leur a apportée. Slimane et Salomon se serrent alors la main. Comme pour tout accord politique, si nous continuons sur la lancée de Pivert, ce serrement de main ô combien symbolique est filmé en gros plan. Mais n’aura aucun impact, hélas, sur la réalité politique et humaine du Moyen-Orient.

Place donc au final, sur l’esplanade de Saint-Louis-des-Invalides, avec, entre autres, Farès, ses tueurs, Slimane, le véritable Rabbi Jacob, Pivert, son épouse Germaine. Sont également là, logiquement, leur fille Antoinette, tout en coiffe serrée masquant ses cheveux, long voile blanc et longue robe blanche, et leur futur gendre Alexandre. Et toute la noce d’A. et A. C’est alors qu’un ministre français (André Falcon) a l’idée d’atterrir sur l’esplanade en hélicoptère, afin d’amener ensuite Slimane dans son pays.

La révolution a triomphé, Slimane a été nommé, non pas premier ministre, mais président de la république. Certes, il n’a pas pu retenir la jolie rousse rencontrée à Orly, et il a été soulagé de ne pas se fiancer avec la jeune juive rousse, mais au physique qui n’a pas attiré son attention, qu’on lui a présentée dans sa cavale. Mais le principal est là : il a réussi ! Enfin, comme le déclare Pivert avec jubilation : « Nous avons réussi ! »

À Saint-Louis-des-Invalides, les pales de l’hélicoptère font alors reculer tout le monde par leur puissance. Et les chapeaux de ces dames s’envolent, et les habits de ces messieurs claquent au vent. Et le bonnet de bain fleuri, pardon, la coiffe de mariée d’Antoinette, ainsi que son voile, sont arrachés. Heureux hasard ou bienheureuse coïncidence, son voile vole jusqu’à Slimane :

Antoinette (levant les yeux vers Slimane) – Mon voile, rendez-moi mon voile.

Slimane (souriant) – Non.

 

Bien sûr que la réponse de Slimane est négativo-charmante, puisque le coup de foudre existe, d’autant plus qu’Antoinette a les cheveux roux. Et la « grande main poilue » (dixit Pivert)  de Slimane s’enlace à la main menue, gantée de blanc, d’Antoinette. Il la conduit à l’hélicoptère, où ils s’embrassent avec fougue, longuement.

Ils s’envolent, sur un air lyrique de Vladimir Cosma. Longue vie à eux !

 

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Lâcher son voile et partir en hélicoptère : Les Aventures de Rabbi Jacob », Voyages autour de mon cerveau, février 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28278