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En tente avec Beauvoir, l’art de voyager léger VADMC

En tente avec Beauvoir, l’art de voyager léger

Simone de Beauvoir a beaucoup voyagé : à pied, à bicyclette, en train, en voiture, en bateau ou en avion. Mais elle a aussi emporté, pendant quelques années, sa maison avec elle. Une maison de toile, assez légère pour disparaître chaque matin et renaître chaque soir ailleurs.

La tente occupe dans son œuvre une place discrète, mais singulièrement persistante. Souvenir émerveillé des voyages de jeunesse, instrument concret de liberté pendant l’Occupation, espace romanesque, pratique évoquée dans Le Deuxième Sexe, elle apparaît aussi au cours de ses voyages sous des formes très différentes, jusqu’à désigner des habitats que leurs occupant·es n’ont pas choisis. Et, en 1977 encore, Beauvoir confie qu’elle aimerait vivre dans les campings italiens si elle avait vingt ans de moins. Que raconte donc la tente des manières beauvoiriennes d’habiter le monde ?

Une maison ambulante

C’est dans La Force de l’âge que Beauvoir raconte sa découverte du camping, en Corse, avec son ami Pagniez, sa sœur et deux de ses cousines. L’expérience commence avant même qu’elle ait posé le pied sur l’île. Partie de Marseille, elle voyage sur le pont du bateau et découvre le plaisir de dormir à la belle étoile : elle entrouvre les yeux, et « le ciel [est] là » (Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », p. 227).

Puis vient le camping proprement dit. Beauvoir se dit toujours émue lorsqu’elle découvre, le soir, les tentes dressées dans un pré ou une châtaigneraie (La Force de l’âge, op. cit., p. 227) :

Je découvris les joies du camping. J’étais toujours émue, le soir, quand j’apercevais les tentes dressées sur l’herbe d’un pré ou sur la mousse d’une châtaigneraie, si légères, si précaires et, cependant, accueillantes et sûres.

Elle insiste sur un paradoxe : elles sont à la fois « légères », « précaires », « accueillantes et sûres ». Leur toile ne sépare presque pas les voyageur·euses de la terre et du ciel, tout en les protégeant des orages.

La tente réalise surtout un rêve d’enfance : celui d’une « maison ambulante », inspiré par les roulottes foraines et La Maison à vapeur de Jules Verne (La Force de l’âge, op. cit., p. 227) :

Dormir dans une maison ambulante : là aussi je réalisai un vieux rêve enfantin, inspiré par les roulottes foraines, par La Maison à vapeur de Jules Verne.

Mais elle est plus séduisante encore qu’une roulotte. Chaque matin, elle disparaît ; chaque soir, elle « renaît », ailleurs (La Force de l’âge, op. cit., p. 227) :

La tente avait quelque chose de plus charmant encore : au matin, on l’escamotait, elle renaissait le soir, ailleurs.

La formule contient peut-être toute une philosophie beauvoirienne du voyage. Habiter ne signifie plus nécessairement s’établir. La maison n’est plus ce qui fixe : elle accompagne le déplacement. Il suffit de quelques gestes pour effacer le lieu où l’on a dormi et en créer un autre quelques kilomètres plus loin. La légèreté matérielle permet ainsi la mobilité. On emporte sa maison avec soi, précisément parce qu’elle ne pèse presque rien.

Apprendre la liberté

Quelques années plus tard, pendant l’Occupation, la tente prend une autre dimension. Sartre et Beauvoir décident de passer leurs vacances en zone libre. Sartre souhaite s’y faire démobiliser, mais aussi établir des liaisons entre « Socialisme et Liberté » et des personnes vivant de l’autre côté de la ligne de démarcation. Bost leur prête une tente et un équipement sommaire (La Force de l’âge, op. cit., p. 561) :

Il n’était pas très difficile, si on s’amenait sans bagage, les mains dans les poches, de franchir la ligne de démarcation. Sartre décida que nous passerions nos vacances en zone libre ; il pourrait ainsi se faire démobiliser ; mais surtout, il souhaitait établir des liaisons entre “Socialisme et Liberté” et certaines gens de l’autre zone. (…) Bost nous prêta une tente et un équipement sommaire.

Ils franchissent donc la ligne de démarcation clandestinement. Sartre et Beauvoir gagnent Montceau-les-Mines en train, après avoir expédié leurs bicyclettes et leurs bagages à Roanne. Ils y trouvent une passeuse qui les conduit de nuit à travers prés et bois jusqu’au-delà de la ligne de démarcation. Leur itinéraire correspond très vraisemblablement à la filière clandestine attestée entre Montceau-les-Mines et Mont-Saint-Vincent, dans l’état actuel de nos recherches, empruntée notamment par Suzanne Werth quelques mois plus tôt, en janvier 1941 (voir le récit de son mari, Léon Werth, dans Déposition, paru en 1946). Ils passent la nuit dans une auberge d’un village de la zone libre, avant de gagner Roanne en train et d’y récupérer bicyclettes, bagages et matériel de camping.

L’expérience prend immédiatement la dimension d’un acte de liberté retrouvée (La Force de l’âge, op. cit., p. 562) :

Mais quelle allégresse, le lendemain matin, quand nous nous promenâmes sur la route, en attendant l’heure du train pour Roanne ! Parce que j’avais enfreint un interdit, il me semblait avoir reconquis la liberté.

Puis les deux voyageur·euses récupèrent leurs bagages et leurs bicyclettes. Beauvoir apprend en chemin à réparer elle-même son matériel (La Force de l’âge, op. cit., p. 562) :

Heureusement, un mécanicien se trouva là qui m’enseigna l’art de démonter un pneu et de coller des rustines.

Aux portes de Mâcon, ils plantent leur tente dans une prairie (La Force de l’âge, op. cit., p. 562) :

Nous repartîmes. Il y avait des années que Sartre n’avait pas fait de long trajet à bicyclette et, au bout de quarante kilomètres, il était très mal en point ; il roula plus gaillardement le lendemain et, au soir, nous plantâmes la tente dans une grande prairie, aux portes de Mâcon : cela non plus n’alla pas sans peine, car nous n’étions ni l’un ni l’autre bien adroits. Néanmoins, au bout de quelques jours, nous dressions, nous démontions la tente en un tournemain.

Le voyage léger n’a donc rien d’une abstraction romantique. Il faut savoir réparer un vélo, attacher ses bagages, planter une tente, supporter l’inconfort, improviser lorsque quelque chose ne fonctionne pas.

La liberté s’apprend. Et elle ne suppose d’ailleurs aucun purisme. Beauvoir et Sartre campent volontiers près des villes ou des villages : après une journée champêtre, Sartre éprouve le besoin de retrouver la fumée des bistrots. La tente ne signifie pas le rejet de la civilisation. Elle permet au contraire de circuler librement entre nature et ville.

Cette pratique marque durablement leurs voyages. Dans les entretiens avec Sartre, lorsqu’ils évoquent leur périple en Grèce avec Bost, ils se rappellent avoir très souvent couché dans la nature : « Sans tente, sans rien », précise Beauvoir (Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux, suivi de Entretiens avec Jean-Paul Sartre, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 333). À Délos, à Syra, dans la campagne grecque ou jusque dans une église byzantine, dormir dehors fait partie du voyage.

La tente dans la fiction

Cette expérience personnelle passe aussi dans la fiction. Dans L’Invitée, Françoise et son jeune ami Gerbert voyagent avec une tente. Mais les conditions météorologiques transforment leur projet (Simone de Beauvoir, L’Invitée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 446) :

On ne va pas pouvoir planter la tente, dit-elle. Le sol est tout mouillé.

Il leur faut chercher une grange et dormir dans le foin, ce qui les rapprochera dangereusement. Rappelons que Françoise est la compagne de Pierre et que Gerbert est sentimentalement engagé avec Xavière.

La tente possède cependant une autre fonction, beaucoup plus intime. Françoise, couchée près de Gerbert, s’y sent protégée par l’inconfort même du lieu et par le piquet de bois qui les sépare. L’abri extrêmement mince crée paradoxalement une frontière (L’Invitée, op. cit., p. 446). La tente rapproche et s’interpose entre eux.

L’espace minuscule exacerbe ainsi les rapports entre les personnages. L’objet issu des voyages réels de Beauvoir devient un dispositif romanesque permettant de mettre les corps à proximité tout en matérialisant ce qui les tient encore à distance. Jusqu’à ce que…

Camping à deux

Le camping apparaît également dans Le Deuxième Sexe. Dans le chapitre « La femme mariée », Beauvoir observe les transformations du mariage contemporain. Certains jeunes couples semblent vivre dans une plus grande égalité : ils partagent davantage les tâches, ont des distractions communes, et la femme ne passe plus nécessairement ses journées à attendre son mari. Parmi ces activités communes figurent : « camping, bicyclette, natation, etc. » (Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe II, Paris, Gallimard, 1987, p. 286). Le rapprochement est remarquable. Camping et bicyclette sont précisément deux pratiques auxquelles Beauvoir a associé sa propre liberté de mouvement.

Elle refuse de confondre cette évolution des mœurs avec une émancipation accomplie. Mais Beauvoir nuance immédiatement cette apparente égalité (Le Deuxième Sexe II, op. cit., p. 286-287) :

Beaucoup de jeunes ménages donnent l’impression d’une parfaite égalité. Mais tant que l’homme conserve la responsabilité économique du couple, ce n’est qu’une illusion.

Tant que l’homme conserve la responsabilité économique du couple, écrit-elle, l’égalité n’est qu’une illusion. Le camping peut donc manifester une liberté nouvelle du couple sans abolir les structures matérielles de sa dépendance.

Sous la tente des autres

Beauvoir ne rencontre évidemment pas seulement les tentes des campeurs et campeuses européen·nes. Au cours de ses voyages, elle observe des tentes qui constituent des habitats, des lieux collectifs, parfois des espaces rituels. À Marrakech, elle voit rôtir des quartiers de mouton à l’ombre des tentes tandis que cuisent de grands ragoûts et que la foule vend, achète, parle et se dispute. La tente appartient au bouillonnement de la ville (La Force de l’âge, op. cit., p. 378-379). À Tamanrasset, elle rend visite à l’Aménokal. Sa tente, tendue de tapis et meublée de coffres, est relativement luxueuse, quoique trop petite pour accueillir tout le monde (Simone de Beauvoir, La Force des choses I, Gallimard, « Folio », 1998, p. 291) :

Sa tente se dressait, entourée de quelques autres, à une quinzaine de kilomètres du bourg ; tendue de tapis, meublée de coffres, elle était assez luxueuse mais trop petite pour nous abriter tous ; nous nous assîmes dehors, autour d’un feu qui nous réchauffait mal : des couvertures jetées sur nos épaules, nous frissonnions en buvant notre thé ; mais je goûtai l’insolite de ma présence, sous ces étoiles neuves, dans ce campement que séparaient de moi tant d’espace et de temps.

Elle remarque surtout la femme de l’Aménokal, « mince, nerveuse », qui dirige la réception avec « courtoisie et autorité » (La Force des choses I, op. cit., p. 291) :

Affranchie des servitudes de l’opulence, mince, nerveuse, le visage dur et fier, la femme de l’Aménokal dirigeait la réception avec courtoisie et autorité : c’était elle, nous dit-on, le véritable chef.

Ailleurs encore apparaissent une tente estonienne au dessus d’un lac (Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Gallimard, « Folio », 1998, p. 427), les tentes des Bédouins et Bédouines, aperçues dans le désert entre le Liban et la zone de Gaza (Tout compte fait, op. cit., p. 520), de vastes tentes dans un village autochtone d’Amérique du Sud (Simone de Beauvoir, La Force des choses II, Gallimard, « Folio », 1999, p. 373), ou, au Caire, de grandes tentes rouges brodées servant de halls funéraires où sont accueillis le cercueil, la famille et les proches (Tout compte fait, op. cit., p. 502). Nous retrouvons ici le rouge que Beauvoir associe à la mort depuis sa plus tendre enfance.

La tente cesse alors d’être seulement l’espace mobile du voyageur occidental. Elle devient un lieu d’habitation collective, inscrit dans une organisation sociale et culturelle différente.

La tente qu’on ne peut pas quitter

Dans La Force des choses, évoquant la guerre d’Algérie, elle cite le reportage de Pierre Macaigne sur le camp de Bessombourg. Des familles y vivent entassées, parfois à quinze sous une tente, dans des conditions effroyables : sous-alimentation et manque d’hygiène (La Force des choses II, op. cit., p. 241-242) :

Entassés au petit malheur, à quinze personnes par tente depuis 1957, ces épaves vivent là dans un mélange humain indescriptible. À Bessombourg vivent 1 800 enfants… actuellement la population est uniquement nourrie de semoule. Chacun des regroupés reçoit environ 120 grammes de semoule par jour… Du lait est attribué deux fois par semaine : un demi-litre par enfant… Aucune distribution de matière grasse n’a été faite depuis huit mois. Aucune distribution de pois chiches depuis un an… Aucune distribution de savon depuis un an…

Quoique l’hygiène française laissât fortement à désirer à la même époque, il n’empêche que c’est là une situation infâme pour les Algérien·nes, forcé·es à quitter leurs habitations.

Plus tard, à la fin des années 1960, au Tribunal Russell, où siège Beauvoir comme jurée, ce n’est pas mieux pour les Vietnamien·nes :

Un journaliste français, Bardolini, a lui aussi dépeint l’enfer des “hameaux stratégiques” et il nous a montré un film en couleurs : d’immenses tentes rouges où étaient entassés des vieillards, des femmes, des enfants. On les voyait assis sur le seuil, les bras ballants, l’air perdus, éperdus. Vol, prostitution, toute cette population paysanne aux principes sévères, arrachée à ce qui avait été sa vie, perdait non seulement sa culture mais ses mœurs. C’était un véritable assassinat moral.

Beauvoir décrit sobrement, sans rien ajouter d’affect, ce qu’elle voit dans ce film. Et cela nous suffit à visualiser l’horreur quotidienne de ce peuple forcé de vivre autrement par l’occupant nord-américain.

La précarité choisie par la voyageuse dans ses propres voyages n’a évidemment rien à voir avec celle qui est imposée à des populations déplacées. Et c’est précisément cette différence qui empêche de transformer la légèreté en valeur absolue. Le même objet recouvre des réalités radicalement différentes.

La tente de 1977

En septembre 1977, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre rencontrent à Rome des militant·es de Lotta continua. Le journal italien présente Sartre en rappelant que, depuis de nombreuses années, il passe avec Beauvoir ses mois d’été dans un hôtel romain. Au cours de la conversation, Beauvoir s’intéresse notamment aux dissensions entre Lotta continua et les féministes, qui ont presque toutes quitté le groupe. Mais une autre de ses remarques retient ici notre attention. À propos des campings, elle s’exclame (Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, « Libertà e potere non vanno in coppia », Lotta continua, septembre 1977, p. 39) :

È appassionante. Se avessi vent’anni di meno, anche a me piacerebbe molto abitare in quei camping!

C’est-à-dire : « si j’avais vingt ans de moins, j’aimerais moi aussi vivre dans ces campings ! » Cette remarque enthousiaste n’est pas anecdotique quand on connaît l’importance capitale des voyages pour Beauvoir, telle qu’elle la transcrit dans l’intégralité de son œuvre. À près de soixante-dix ans, le camping continue de représenter pour elle quelque chose qu’elle avait passionnément aimé dans sa jeunesse : une façon de voyager avec peu, de dormir presque dehors, de se déplacer sans s’encombrer d’une maison. Soit l’art de voyager léger, pour reprendre le beau titre français d’un recueil de nouvelles de Tove Jansson paru en 2015. Mais, pour les femmes, habiter ainsi hors des murs du foyer ne signifie pas seulement voyager léger : c’est aussi revendiquer le droit d’occuper l’espace extérieur sans protection masculine. Or, au moment même où Beauvoir manifeste cet enthousiasme pour la vie dans les campings, ce droit est au cœur d’un combat féministe et judiciaire français.

La tente de 1978

Plus de trente ans après les vacances à bicyclette et sous la tente de Simone de Beauvoir, le camping féminin se trouve au cœur d’une affaire qui marque l’histoire du féminisme français. Dans la nuit du 21 au 22 août 1974, Anne Tonglet et Araceli Castellano, deux jeunes Belges qui campent dans la calanque de Morgiou, près de Marseille, sont agressées et violées par trois hommes. Elles portent plainte et se battent pour que les faits, d’abord menacés de correctionnalisation, soient jugés comme un crime. Défendues notamment par Gisèle Halimi, elles obtiennent en 1978 un procès devant la cour d’assises d’Aix-en-Provence et refusent le huis clos : il s’agit aussi de rendre public le mécanisme par lequel la victime d’un viol se trouve elle-même mise en accusation. La défense des trois hommes repose en effet sur l’affirmation que les jeunes femmes auraient été consentantes ; leur vie commune et leur homosexualité sont également exposées et commentées au cours du procès.

L’affaire éclaire ainsi rétrospectivement ce que peut signifier, pour des femmes, le geste apparemment anodin de planter une tente et de dormir hors du domicile. La tente permet d’emporter avec soi un espace privé et d’habiter provisoirement le monde ; mais ses parois de toile rendent en même temps cette appropriation particulièrement vulnérable. Anne Tonglet et Araceli Castellano ne sont pas agressées parce qu’elles campent : il importe évidemment de ne pas établir ce lien causal. Mais les discours suscités par l’affaire montrent combien la présence autonome de femmes dans un espace isolé peut encore être soumise au soupçon, comme si sortir sans protection masculine impliquait d’avoir accepté les risques encourus. Le procès d’Aix contribue précisément à retourner cette logique : ce n’est pas la liberté de circuler, de voyager ou de camper des femmes qui doit être jugée, mais la violence de ceux qui la leur contestent. Par son retentissement, le procès participe au mouvement qui aboutit à la loi du 23 décembre 1980 donnant au viol une définition légale précise et renforçant sa répression criminelle.

Par son retentissement, le procès participe au mouvement qui aboutit à la loi du 23 décembre 1980 donnant au viol une définition légale précise et renforçant sa répression criminelle. Le refus du huis clos participe lui aussi de cette transformation politique du procès : il s’agit de rendre publique la violence plutôt que de soustraire les victimes aux regards. Près d’un demi-siècle plus tard, lors du procès des viols de Mazan, Gisèle Pelicot fera à son tour le choix d’un procès public, afin que, selon la formule devenue emblématique, « la honte change de camp ».

L’art de voyager léger

La tente aura donc accompagné Beauvoir très longtemps : matériellement dans les voyages de sa jeunesse, littérairement dans ses romans et ses Mémoires, politiquement dans son regard sur le monde, puis affectivement dans ses souvenirs et ses désirs. De la Corse aux campings de Lotta continua, elle demeure associée à une manière d’habiter sans s’établir, de dormir presque dehors et de pouvoir repartir.

Mais le même objet aura aussi révélé son envers. Maison et presque absence de maison, protection et ouverture, la tente peut être un habitat choisi ou imposé, un instrument de mobilité ou le signe d’une assignation. Voyager léger suppose d’avoir le choix. La tente beauvoirienne est merveilleuse lorsque, le matin, on peut « l’escamoter » et décider de la faire renaître ailleurs ; elle cesse de l’être lorsque d’autres ont décidé où elle serait dressée et qui devrait y vivre.

À cette liberté de partir s’ajoute enfin, pour les femmes, celle de pouvoir habiter le dehors. Le procès d’Aix aura montré avec une violence particulière combien la présence de deux femmes seules sous une tente pouvait être retournée contre elles, comme si leur autonomie autorisait l’agression ou permettait de supposer leur consentement. De la tente rêvée par Beauvoir à celles qu’elle observe au cours de ses voyages, de la précarité choisie à la précarité imposée, une même question finit ainsi par traverser ces usages pourtant radicalement différents : qui peut habiter le monde, à quelles conditions, et avec quelle liberté ?

Voyager léger, dès lors, ne consiste pas seulement à posséder peu. C’est pouvoir choisir son abri et pouvoir le quitter. C’est apprendre les gestes qui permettent de repartir. C’est ne pas demander à la maison de nous immobiliser. C’est aussi pouvoir sortir de ses murs sans que cette liberté soit retournée contre soi.

Et peut-être est-ce pourquoi, en 1977 encore, près de quarante ans après ses premiers campements, Beauvoir entend parler de campings et pense aussitôt qu’elle aimerait y vivre si elle avait vingt ans de moins. La tente peut désormais rester pliée. Le désir de repartir, lui, est intact.

Alors, on campe ?

 

Couverture : https://www.reconstit.fr/materieldecamping1930/

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « En tente avec Beauvoir, l’art de voyager léger », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL :

Scruter son corps Beauvoir, Varda VADMC.001

Scruter son corps : Beauvoir, Varda

Quand on est une intellectuelle, une artiste, que faire lorsque l’on vieillit ? Sinon faire œuvre de mémoire, publiquement, avec l’orientation singulière qu’on veut bien lui donner. C’est le cas pour l’autrice Simone de Beauvoir (1908-1986) et la cinéaste Agnès Varda (1928-2019). Toutes deux se retournent vers leur passé, décrivent leur présent, et regardent leur avenir, la première dans ses mémoires (1958, 1960, 1963, 1972), la seconde notamment dans Les Plages d’Agnès (2008). Leurs mémoires ne sont pas qu’individuelle, elles font entrer le monde dans son univers, à l’image de son existence.

La contextualisation mémorielle de ces deux autrices permet de retracer, outre leur amour profond pour leurs compagnons, l’évolution de la condition féminine, donc du corps féminin. Nous avons analysé, dans nos travaux antérieurs, le corps beauvoirien mémoriel comme corps se libérant progressivement des pesanteurs françaises, bourgeoises et catholiques de la Belle Époque et du début de l’entre-deux-guerres. Pour Varda, il s’agit de se détacher de son milieu petit-bourgeois belge, par exemple de découvrir ce que sont les relations sexuelles, dont elle ignore, classiquement, le fonctionnement, comme son aînée Beauvoir.

L’artiste et l’intellectuelle suivent leur existence au fil de leur œuvres : récits, nouvelles, romans, essais, scénarios pour Beauvoir ; photographies, scénarios et réalisations pour Varda. Elles font corps avec elles.

L’une et l’autre continuent à se regarder, sans complaisance. Beauvoir rage contre l’avancée de la vieillesse et de la mort, dont elle déclare à la toute fin de La Force des choses (1963) :

Oui, le moment est arrivé de dire : jamais plus ! Ce n’est pas moi qui me détache de mes anciens bonheurs, ce sont eux qui se détachent de moi : les chemins de montagne se refusent à mes pieds. Jamais plus je ne m’écroulerai, grisée de fatigue, dans l’odeur du foin ; jamais plus je ne glisserai solitaire sur la neige des matins. Jamais plus un homme. Maintenant, autant que mon corps mon imagination en a pris son parti. Malgré tout, c’est étrange de n’être plus un corps ; il y a des moments où cette bizarrerie, par son caractère définitif, me glace le sang. Ce qui me navre, bien plus que ces privations, c’est de ne plus rencontrer en moi de désirs neufs : ils se flétrissent avant de naître dans ce temps raréfié qui est désormais le mien.

Si elle modère cet épilogue dans Tout compte fait (1972), elle ne se réconcilie pas pour autant avec l’idée de sa finitude. Varda est plus sereine, jouant à la caméra avec les taches de vieillesse de ses mains, tout en s’inscrivant dans son installation Les Veuves de Noirmoutier (2006). Elle aussi est « dans le tableau », assise sur une chaise, muette, à côté d’une chaise vide, sur une plage.

Chacune clôt son autobiographie corporelle par… une ouverture aux autres : ennemis, amis et son œuvre pour Beauvoir, sa famille pour Varda :

Je voulais me faire exister pour les autres en leur communiquant, de la manière la plus directe, le goût de ma propre vie : j’y ai à peu près réussi. J’ai de solides ennemis, mais je me suis aussi fait parmi mes lecteurs beaucoup d’amis. Je ne désirais rien d’autre.

Cette fois, je ne donnerai pas de conclusion à mon livre. Je laisse au lecteur le soin d’en tirer celles qui lui plairont.

 

Je me souviens pendant que je vis.

 

Tant l’écrivaine que l’artiste se disent en vie, avec les autres. Avec nous ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Scruter son corps : Beauvoir, Varda », Voyages autour de mon cerveau, juin 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/26634

Amitié fidèle Helen, Zaza VADMC.001

Amitié fidèle : Helen, Zaza

And the vision that was planted in my brain

Still remains

Within the sound of silence1

Nous reprenons dans cet article un extrait de notre travail de Master 22, que nous complétons.

S’il est complexe et délicat de comparer un personnage et une personne, rappelons que l’écriture autobiographique suppose un point de vue singulier, donc une orientation particulière du récit, comme pour les œuvres de fiction. Tant l’écrivaine anglaise Charlotte Brontë que l’autrice française Simone de Beauvoir mettent en valeur l’amitié féminine, la première dans son roman Jane Eyre (1847), écrit à la première personne et sous-titrée « une autobiographie », la seconde dans le premier volume de ses mémoires, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958). Rappelons que Beauvoir a lu et relu le roman de Brontë, comme elle le note dans son Journal de guerre : « (…) je commence Jane Eyre qui est moins ennuyeux que je ne me le rappelais3. » Cette relecture a peut-être influencé l’écriture, des années après, d’une partie de son portrait de son amie Zaza.

L’amitié entre Jane Eyre et Hélène Burns décrite dans le roman de Charlotte Brontë ressemble à celle de Simone de Beauvoir et d’Élisabeth Lacoin, dite Zaza. Ces deux amitiés sont fortes, durables et revivent sous la plume des survivantes. Simone et Zaza se rencontrent à l’école, à l’âge de dix ans4, tout comme Jane et Helen5. École privée catholique parisienne pour les deux premières, pension/orphelinat perdu·e dans la campagne anglaise pour les deux secondes. Tant Zaza qu’Helen deviennent les amies uniques de Simone et de Jane, et leur modèle. Jane et Simone se comparent de manière défavorable à Helen et Zaza, qu’elles jugent meilleures qu’elles et plus douées :

I knew and felt this: and though I am a defective being, with many faults and few redeeming points, yet I never tired of Helen Burns; nor ever ceased to cherish for her a sentiment of attachment, as strong, tender, and respectful as any that ever animated my heart. How couldit be otherwise, when Helen, at all times and under all circumstances, evinced for me a quiet and faithful friendship, which ill-humour never soured, nor irritation never troubled?6

C’est-à-dire (traduction de Raymond Las Vergnas) :

(…) je savais, je sentais tout cela et, bien que je sois une créature imparfaite, avec de nombreux défauts et peu de qualités pour les racheter, je ne me suis jamais lassée d’Helen Burns ; mon cœur ne fut jamais animé d’un sentiment d’affection plus fort, plus tendre et respectueux que celui que j’éprouvais sans cesse pour elle. Comment eût-il pu en être autrement, alors qu’en tout temps, en toutes circonstances, Helen m’avait manifesté une douce et fidèle amitié qui n’avait jamais été gâtée par la mauvaise humeur ni troublée par un accès de colère ?7

Jane exalte la figure d’Helen et porte au pinacle une amitié sans nuages, à rebours du cliché sexiste de l’impossibilité des filles et des femmes à être amies.

Quant à Simone, elle s’humilie devant Zaza et l’éclat de sa personnalité :

Je n’ai pas de personnalité”, me disais-je tristement. (…) Au lieu de demeurer la pure conscience incrustée au centre du Tout, je mincarnai : ce fut une douloureuse déchéance. (…) j’aimais tant Zaza quelle me semblait plus réelle que moi-même : j’étais son négatif” ; au lieu de revendiquer mes propres particularités, je les subis avec dépit. (…) Zaza ne soupçonnait pas combien je la vénérais, ni que je m’étais démise en sa faveur de tout orgueil8.

Comme Jane, Simone s’abîme devant son amie et sa supériorité, façonnant une amie idéale parce qu’idéalisée.

C’est cette dévotion à leur amie qui les pousse plus tard à parler d’elle longuement, une fois Zaza et Helen mortes tragiquement. Zaza meurt d’une encéphalite aiguë (voir notre exposition Zaza. Les traces vivantes du Chatfoin, partie « Élisabeth Lacoin. Les traces vivantes du Chatfoin. Paris. Famille, amitiés, musique, scolarité »), Helen de pneumonie. Problèmes familiaux et fragilité nerveuse d’une part, mauvais traitements d’autre part, les deux camarades de nos héroïnes décèdent brutalement, laissant Jane et Simone inconsolables. Il est gravé sur la tombe d’Hélène « resurgam9 », Zaza vient hanter le sommeil de Simone10 jusqu’à l’écriture de son histoire dans les Mémoires d’une jeune fille rangée (1958).

Afin de ne pas perdre leur amie définitivement, Jane et Simone écrivent longuement sur cette amitié essentielle de leur jeunesse. Helen et Zaza revivent sur le papier mémoriel, leur figure s’imprime durablement dans l’esprit de la lectrice et du lecteur, se haussant à la hauteur de figure sacrificielle, victimes d’une société bourgeoise impitoyable aux faibles. Seules les plus fortes s’en sortent. Et, dans le cas de Jane et de Simone, elles s’en sortent en se révoltant à certains moments de leur existence, et non en acceptant absolument la société patriarcale de leur époque.

Ces deux jeunes filles refusent le déterminisme social de leur temps et de leur trame existentielle. Toutes deux enseignantes, leurs chemins bifurquent ensuite : Beauvoir devient autrice, aux côtés d’un autre écrivain, Jean-Paul Sartre ; Jane Eyre est également autrice, après avoir épousé son ancien employeur, Edward Rochester.

Pour les deux femmes, le voyage est important. Jane Eyre rencontre Rochester à Thornfield Hall, la demeure de Rochester, loin de la pension où Helen est morte et où Jane est devenue enseignante. Beauvoir ne peut se définir sans ses voyages réguliers tout au long de son existence (voir nos travaux). Cependant, les déplacements de Jane sont régulièrement chargés de négatif, contrairement à ceux de Beauvoir.

Ainsi, Jane est heureuse d’aller à Lockwood, quittant enfin sa tante Reed, ses deux cousines et son cousin, tous et toutes violent·es à son égard. Mais les conditions d’existence à la pension/orphelinat sont rudes et le typhus décime la population d’élèves. Son séjour à Thornfield débouche sur une demande en mariage, après plusieurs épisodes dramatiques (départ de feu, tentative de meurtre), mais Rochester est déjà marié, à une folle. S’enfuyant alors de Thornfield, Jane perd le peu d’argent qu’elle a, et manque mourir de faim et de froid dans un fossé. Devenue maîtresse d’école, elle retrouve par un heureux hasard ses deux cousines, Mary et Diana, ainsi que son cousin, Saint-John. Jane hérite également d’un lointain cousin. Mais Saint-John lui enjoint d’apprendre l’hindoustani pour lui plaire, et voudrait la forcer à l’épouser, afin qu’elle lui serve de domestique non salariée dans son futur travail de missionnaire. Et, lorsque Jane repart à Thornfield, après avoir trouvé la force de briser la domination de Saint-John, profondément vexé de sa résistance, c’est pour ne plus bouger du manoir de Ferndean, après s’être mariée avec Rochester, devenu veuf. Pas d’Italie ni de France pour le voyage de noces, pas de France pour devenir religieuse catholique dans un couvent comme sa cousine Eliza Reed. Peut-être l’empreinte d’Helen sur l’existence de Jane est à voir de ce côté paisible, loin de ses révoltes initiales.

Concernant Beauvoir, comme le remarque la chercheuse Elène Cliche :

() c’était grâce à une autre petite fille que Simone de Beauvoir allait aimer follement, Zaza, quelle allait apprendre l’indépendance, la hardiesse et lirrespect (sans quoi je dirais la figure de lexploratrice ne pourrait prendre forme) ()11.

L’apport du caractère de Zaza serait donc essentiel dans la sortie des sentiers battus de Simone et dans son impulsion viatique existentielle. Si nous ne contestons pas cette contribution, beaucoup d’autres facteurs infantiles et adolescents expliquent la pulsion viatique de Beauvoir : lectures, écriture de récits avec voyages, étouffement dans la cellule familiale, voyages réguliers en Limousin dans sa famille paternelle mais très rarement ailleurs, envie d’imiter Zaza en voyageant elle aussi à l’étranger, etc. (voir nos travaux).

Ainsi, tant Helen que Zaza marquent à jamais Jane et Simone, tant dans leurs existences que dans leurs écrits. Beauvoir s’inspire, semble-t-il, de la fiction de Brontë pour construire son personnage de Zaza, inoubliable et qui marque son lectorat, à cause du tragique de son destin. Jane et Simone placent haut l’amitié, amitié féminine, loin des clichés patriarcaux de femmes qui se déchireraient systématiquement entre elles.

Une belle forme d’amitié, oui.

1 C’est-à-dire (traduction personnelle) : « Et la vision implantée dans mon cerveau/reste à jamais/accompagnée du son du silence. » Paul Simon and Art Garfunkel, « The Sound of Silence », 1964.

2 Tiphaine Martin, « Les récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir », Master 2 de Lettres, Langues, Sciences Humaines et Sociales, Université Paris Diderot-Paris 7, 2008, sous la direction de la Professeure Julia Kristeva, p. 110-111.

3 Simone de Beauvoir, Journal de guerre , Paris, Gallimard, 1990, p. 43. Cf. aussi Simone de Beauvoir, Jacques-Laurent Bost, Correspondance croisée, Paris, Gallimard, 2004, p. 266.

4 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 125.

5 Charlotte Brontë, Jane Eyre, London, Bantam Books, 1981, p. 42, 47-48 (anglais) ; Charlotte Brontë, Jane Eyre, Le Livre de Poche, 1992, p. 75, 83 (français).

6 Charlotte Brontë, Jane Eyre, op. cit., p. 70.

7 Charlotte Brontë, Jane Eyre, op. cit., p. 116.

8 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 157, 158, 165. Cf. aussi Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 385.

9 Charlotte Brontë, Jane Eyre, op. cit., p. 75 ; Charlotte Brontë, Jane Eyre, op. cit., p. 122.

10 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, op. cit., p. 74, 691.

11 Elène Cliche, « La figure de lexploratrice dans le discours de Simone de Beauvoir », Simone de Beauvoir Studies, 1989, Volume 6, p. 57-67, p. 59.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Amitié fidèle : Helen, Zaza », Voyages autour de mon cerveau, mai 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/25250

Aller au Paradis ? Simone de Beauvoir, Petula Clark VADMC.001

Aller au Paradis ? Simone de Beauvoir, Petula Clark

Les religions monothéistes promettent monts et merveilles à leurs fidèles après leur mort, si elles et ils se comportent bien pendant leur existence terrestre. Dans les religions chrétiennes, c’est un jardin de félicités, le Paradis, qui les attend. De nombreuses fictions le mettent en scène. Nous en avons choisi deux, un récit pour enfant du début du vingtième siècle, et une chanson du milieu de cette même ère. L’autrice française Simone de Beauvoir raconte dans ses Mémoires d’une jeune fille rangée (1958) comment un récit infantile à visée moralisatrice l’a rassurée, provisoirement, contre son angoisse existentielle :

(…) contre la mort, la foi me défendait : je fermerais les yeux, et en un éclair, les mains neigeuses des anges me transporteraient au ciel. Dans un livre doré sur tranche, je lus un apologue qui me combla de certitude ; une petite larve qui vivait au fond d’un étang s’inquiétait ; l’une après l’autre ses compagnes se perdaient dans la nuit du firmament aquatique : disparaîtrait-elle aussi ? Soudain, elle se retrouvait de l’autre côté des ténèbres : elle avait des ailes, elle volait, caressée par le soleil, parmi des fleurs merveilleuses. L’analogie me parut irréfutable ; un mince tapis d’azur me séparait des paradis où resplendit la vraie lumière ; souvent je me couchais sur la moquette, yeux clos, mains jointes, et je commandais à mon âme de s’échapper. Ce n’était qu’un jeu ; si j’avais cru ma dernière heure venue, j’aurais crié de terreur.

La petite Simone s’amuse à jouer sa mort, à l’image de ce qu’elle voit sur les images pieuses et de ce qu’elle lit. L’écrivaine se représente allongée sur la moquette de l’appartement parental, moquette rouge sur laquelle elle va, plus tard, hurler sa peur de la mort. Dans ce second épisode, l’adolescente a perdu la foi. Aucune entité ne la protège plus contre la finitude, ni contre le néant à venir.

C’est cette protection imaginaire dont parle la chanteuse anglaise d’expression française Petula Clark, dans sa chanson « Tout le monde veut aller au ciel mais personne ne veut mourir » (C’est ma chanson, 1967. Chanson de J. Kluger, Cy Coben, G. Aber) :

Je voudrais être un ange et puis vivre au paradis

Là tout l’monde est heureux, il y fait beau à ce qu’on dit

J’aimerais faire le voyage un jour, ce qui m’inquiète un peu

Y’a pas d’ticket pour le retour du paradis tout bleu.

Le rythme enjoué de la chanson et l’adverbe explétif « un peu » édulcorent la portée angoissante du couplet. La chanteuse décrit une image topique du paradis (ange, beau temps, donc ciel bleu), avant de souligner que c’est un voyage sans retour dont il s’agit, et non, par exemple, d’un séjour aux Bahamas ou tout autre lieu touristique enchanteur (si on n’est pas un autochtone subissent l’invasion touristique). Petula Clark rappelle ainsi, en creux, que la fiction religieuse masque une réalité angoissante. L’ironie du titre de la chanson et du refrain, qui reprend le titre, insiste sur cette réalité, sans donner de réponse.

Tant Beauvoir que Clark nous invitent à penser notre mort, et l’angoisse qui l’accompagne. Alors, on lit, on chante, on réfléchit, on vit ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Aller au Paradis ? Simone de Beauvoir, Petula Clark », Voyages autour de mon cerveau, mai 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/24806

Sartre par Beauvoir, Beauvoir par Sartre

Publication de deux montages faits pour les réseaux sociaux : Sartre par Beauvoir, Beauvoir par Sartre.

Sartre par Beauvoir VADMC

Beauvoir par Sartre VADMC

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Sartre par Beauvoir, Beauvoir par Sartre », Voyages autour de mon cerveau, avril 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/24628