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« Lâcher son voile et partir en hélicoptère : Les Aventures de Rabbi Jacob » VADMC

Lâcher son voile et partir en hélicoptère : Les Aventures de Rabbi Jacob

C’est, peut-être, le plus beau « non » de l’histoire du cinéma, qu’il soit français, européen, occidental, mondial. En toute objectivité, bien entendu. C’est un non au voile féminin, donc un oui aux cheveux libres , dans Les Aventures de Rabbi Jacob (Gérard Oury, 1973). Et un grand oui au coup de foudre réciproque, à l’amour.

Ce propos arrive à la fin du film, alors que les deux héros, l’industriel français Victor Pivert (Louis de Funès) et le « leader du Tiers-Monde » Mohammed Larbi Slimane (Claude Giraud) ont échappé à mille dangers depuis la veille au soir. En effet, Slimane, originaire d’un payas arabo-musulman non nommé, est recherché par le sinistre colonel Farès (Renzo Montagnani) et ses tueurs (Malek Kateb, Pierre Koulak et Gérard Darmon), qui veulent maintenir l’ordre capitaliste dans leur pays. Slimane, lui, est à la tête de la révolution, mais a dû fuir, pour sa sécurité.

Le contexte implicite de cette partie du film est l’enlèvement, puis le meurtre, du chef de file des mouvements anticapitalistes et anti-dictatoriaux du Tiers-Monde et du continent africain, Medhi Ben Barka. Homme politique marocain, il a été enlevé devant la brasserie Lipp à Paris, dans le sixième arrondissement, en 1965. Soit juste en face du café Les Deux Magots, où le personnage Slimane est enlevé, plus de sept ans après.

Notons au passage notre déception de spécialiste de Simone de Beauvoir : l’écrivaine ne fait pas de figuration dans cette scène, ni à la terrasse ni dans la salle d’un de ses cafés parisiens favoris. Il est vrai que dans les années 1970 la célébrité l’avait contrainte à écrire chez elle, sans oublier que la santé chancelante de son compagnon Jean-Paul Sartre l’accaparait.

En 1973, il n’est pas besoin d’expliciter le contexte de l’enlèvement de Slimane, encore présent à l’esprit des spectateurs et spectatrices françaises, mis à part la phrase d’un des tueurs de Farès (« ça [l’enlèvement d’un dirigeant politique à Paris] a déjà été fait »). Le public de l’époque s’attend donc au décès violent de Slimane, lors de son emprisonnement, en Normandie, dans une usine de chewing-gum, par Farès et ses hommes.

Ce qui n’est pas le cas, car Victor Pivert sauve malgré lui Slimane. Pivert, lui, est un bourgeois français à tendance monarchiste, raciste et antisémite. Sa fille se prénomme Antoinette, comme la dernière reine de France, moins le premier prénom. Il râle contre les touristes allemands, belges et suisses qui visitent la France en voiture, bloquant la route vers Paris : « On n’est plus en France ici ! » Il s’offusque de voir un couple amoureux s’embrasser avec grand plaisir à la sortie d’une église de campagne, parce que « la mariée, elle est noire », tandis que le marié a la peau blanche. Surgit alors la douce ironie des scénaristes (Gérard Oury, Danièle Thompson et Josy Eisenberg), avec un clin d’œil au premier grand rôle de de Funès, dans Le Gendarme de Saint-Tropez (Jean Girault, 1964). Elle et ils chargent un gendarme lambda (Clément Michu) de répondre à la diatribe raciste de Pivert, d’un air ahuri : « Et alors ? » Oui, et alors, où est le souci ? Aucun, sinon pour les gens racistes.

Oh, pardon, il est vrai que Pivert n’est pas raciste du tout, selon ce qu’il réplique à son chauffeur Salomon (Henri Guybet)… Les scénaristes ont pensé à l’habituelle dérobade des gens racistes, qui se cachent derrière leur absence d’arguments, quand ils sont accusés de racisme. Ce qui est le cas de Pivert, qui passe à un autre sujet, le mariage de sa fille. Pivert est ensuite estomaqué d’apprendre que son chauffeur Salomon est de confession juive, ainsi que toute sa famille, dont son oncle Jacob (Marcel Dalio), qui arrive justement de New York. Il en fait aussitôt part à son épouse Germaine (Suzy Delair), qui l’appelle au téléphone fixe de sa voiture. De même que le gendarme, Germaine lui réplique : « Et alors ? » Il n’y a toujours pas de problème à ce que des Français soient différents, soit, ici, de religion autre que catholique. Question post-film : Pivert sait-il qu’il y a des Français·es, en France, en 1970 et années suivantes, qui sont athées ? Les Aventures de Rabbi Jacob prônant l’œcuménisme, cette question restera sans réponse.

Plus tard, Pivert est à la recherche d’une dépanneuse pour sa voiture, tombée dans une mare, suite à une mauvaise manœuvre de Salomon, qu’il licencie. Heureusement, le toit de la voiture est recouvert par le hors-bord de Pivert, qui flotte. L’industriel est d’autant plus pressé de rentrer à Paris que sa fille Antoinette (Miou-Miou ) doit épouser Alexandre (Xavier Gélin) le lendemain, à la cathédrale parisienne Saint-Louis-des-Invalides. Comme dirait l’humoriste Fernand Raynaud, c’est « Un mariage en grandes pompes » (titre d’un des ses sketchs de 1964) qui se prépare. Cette union est dans la logique de deux familles bourgeoises catholiques françaises qui unissent leurs enfants dans les années 1970. En effet, la deuxième vague des féminismes français ne semble pas avoir impacté cette micro-société.

Notons également que Xavier Gélin hérite du rôle peu flatteur d’imbécile. En effet, outre le vif chuintement de son élocution, il incarne ici un jeune bourgeois cramponné à ses parents, un général et son épouse au foyer (Jacques François et Denise Péronne). Chahuté par ses amis venus à la noce, il n’est pas très intelligent ni adroit, et acrimonieux. Nous nous moquons de lui dès sa première réplique, pour ensuite le prendre en grippe. Les scénaristes, heureusement, nous prépare un retournement de situation à la dernière scène… 

En attendant, Slimane emmène Pivert dans sa cavale, comme otage. Le but de Slimane est de retourner dans son pays en avion et de devenir premier ministre. Leurs parcours semé d’embûches les conduit notamment à se travestir en rabbins. Toutes ces épreuves amènent Pivert à détruire et son racisme et son antisémitisme. Il apprend que Slimane est un être humain comme un autre, de même pour les juifs et les juives, et que la religion juive vaut la religion catholique. Il apprend même à respecter son ex-chauffeur, Salomon, qui tire Slimane et Pivert d’un mauvais pas.

Pivert pense même à résoudre le déjà long conflit israélo-palestinien en demandant à Salomon et  Slimane s’ils ne seraient pas « un peu cousins ». Les deux personnages renâclant à cette parenté, la scène se termine par les remerciements de Slimane à Salomon, pour l’aide qu’il leur a apportée. Slimane et Salomon se serrent alors la main. Comme pour tout accord politique, si nous continuons sur la lancée de Pivert, ce serrement de main ô combien symbolique est filmé en gros plan. Mais n’aura aucun impact, hélas, sur la réalité politique et humaine du Moyen-Orient.

Place donc au final, sur l’esplanade de Saint-Louis-des-Invalides, avec, entre autres, Farès, ses tueurs, Slimane, le véritable Rabbi Jacob, Pivert, son épouse Germaine. Sont également là, logiquement, leur fille Antoinette, tout en coiffe serrée masquant ses cheveux, long voile blanc et longue robe blanche, et leur futur gendre Alexandre. Et toute la noce d’A. et A. C’est alors qu’un ministre français (André Falcon) a l’idée d’atterrir sur l’esplanade en hélicoptère, afin d’amener ensuite Slimane dans son pays.

La révolution a triomphé, Slimane a été nommé, non pas premier ministre, mais président de la république. Certes, il n’a pas pu retenir la jolie rousse rencontrée à Orly, et il a été soulagé de ne pas se fiancer avec la jeune juive rousse, mais au physique qui n’a pas attiré son attention, qu’on lui a présentée dans sa cavale. Mais le principal est là : il a réussi ! Enfin, comme le déclare Pivert avec jubilation : « Nous avons réussi ! »

À Saint-Louis-des-Invalides, les pales de l’hélicoptère font alors reculer tout le monde par leur puissance. Et les chapeaux de ces dames s’envolent, et les habits de ces messieurs claquent au vent. Et le bonnet de bain fleuri, pardon, la coiffe de mariée d’Antoinette, ainsi que son voile, sont arrachés. Heureux hasard ou bienheureuse coïncidence, son voile vole jusqu’à Slimane :

Antoinette (levant les yeux vers Slimane) – Mon voile, rendez-moi mon voile.

Slimane (souriant) – Non.

 

Bien sûr que la réponse de Slimane est négativo-charmante, puisque le coup de foudre existe, d’autant plus qu’Antoinette a les cheveux roux. Et la « grande main poilue » (dixit Pivert)  de Slimane s’enlace à la main menue, gantée de blanc, d’Antoinette. Il la conduit à l’hélicoptère, où ils s’embrassent avec fougue, longuement.

Ils s’envolent, sur un air lyrique de Vladimir Cosma. Longue vie à eux !

 

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Lâcher son voile et partir en hélicoptère : Les Aventures de Rabbi Jacob », Voyages autour de mon cerveau, février 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28278

Folle Embellie et Folles de joie VADMC

Folle Embellie et Folles de joie : la force de vivre

Que représente la folie féminine au cinéma ? Une révolte et/ou une fuite de l’autorité patriarcale ou une névrose bien hystérique, c’est-à-dire issue des ovaires, donc biologique, donc impossible à guérir et non imputable à la société ?

Les cinéastes de Folle Embellie et Folles de joie ont choisi la première alternative, ce qui leur permet également d’ausculter l’époque où se déroule leur long-métrage. Qu’il s’agisse de la France de l’exode de juin 40 (Folle Embellie, Dominique Cabrera, 2004) ou de l’Italie de 2016 (Folles de joie, La Pazza Gioia, Paolo Virzi, 2016), la situation politique et économique est problématique, et les marginaux sont exclus de la roue capitaliste, sans aucune surprise.

La condition des gens considérés comme fous est cependant plus dure, au vu de l’époque1, dans Folle Embellie. Au début du fils, la caméra s’attarde brièvement sur des lits en plein air, où des malades sont enchaînés, criant leur souffrance. Est-ce sous l’effet de l’affolement général que personne ne s’en occupe, ou est-ce l’habitude ? Les conditions matérielles des asiles n’étaient pas si brillantes, ni les traitements administrés, pas si évolués depuis le dix-neuvième siècle2. Quant à la psychanalyse, freudienne ou non, sa pénétration est lente en France3. D’où l’état d’hébétude et/ou de violence de l’ensemble des patient·es de Folle Embellie. Le petit groupe qui s’échappe (mère, père, fils, et deux sœurs, une femme et un homme) ne sort pas indemne de sa liberté retrouvée pour autant, à l’instar de Beatrice et de Donatella dans Folles de joie.

Pourtant, ces deux femmes ont des conditions de vie optimales dans leur enfermement : médecin·es, psychiatres qui sont à leur écoute, minimum de médicaments, des travaux encadrés peu contraignants à l’extérieur de la structure hospitalière, qui se trouve dans la campagne, une liberté de mouvements à l’intérieur. Ce n’est pas un paradis, mais un endroit où les souffrances sont entendues et prises en compte au maximum, contrairement à ce qui se déroulait dans la plupart des instituts psychiatriques jusque dans les années soixante, comme on le voit dans le film fleuve Nos meilleures années (La Meglio Gioventù, Marco Tullio Giordana, 2003).

C’est que, la liberté, oui, mais pour en faire quoi ? Donatella (Micaela Ramazotti) veut reprendre son fils, que l’assistance publique lui a ôté, après qu’elle a tenter de se noyer avec lui. Beatrice (Valeria Bruni Tedeschi) souhaite reprendre son existence confortable de grande bourgeoise proche de Berlusconi et des politiques qui ont mis l’Italie à genoux, tout en jouant avec le corps des femmes4.

Côté français, Hélène (Yolande Moreau), suit ses compagnes et compagnons, sans poser de questions, enfermée dans son univers, mais souriant aux autres, tout comme Florent (Philippe Grand’Henry). Colette (Maryline Canto), une jeune femme, et sa sœur cadette Lucie (Julie-Marie Parmentier) se libèrent progressivement de leurs miasmes de mal-être, de timidité, de manque de confiance en elles et, pour Lucie, de mutité. Les entraves liées à une éducation féminine type tombent alors. Quant à Alida (Miou-Miou), elle a simplement suivi son mari Fernand (Jean-Pierre Léaud) à l’asile, lorsque celui-ci y a été enfermé pour démence. Elle n’a pas de séquelles du harcèlement sexuel qu’elle a subi dans sa jeunesse, lorsqu’elle était domestique chez des bourgeois. On apprend à la fin du film son ascendance italienne, par une chanson qu’elle entonne afin de remercier la fermière de l’avoir recueilli avec sa famille et ses compagnes et compagnon de voyage. Son fils Julien (Morgan Marinne), presque adulte, protège sa mère des violences subites de son père et tente de construire sa propre vie.

Par conséquent, se trouver loin des médecin·es et des murs des structures psychiatriques devrait aboutir uniquement à d’heureux résultats, notamment pour les femmes, qui ne sont plus sous surveillance patriarcale.

C’est ce qui se passe pour presque toutes, sauf Hélène, qui accepte la condamnation à mort imposée par Fernand. Elle se pend dans la cour d’une ferme abandonnée. Colette et Lucie rejoignent la vie normale par la fréquentation d’autres personnes que les malades de l’asile et par le trajet qu’elles accomplissent avec leur groupe, spatial donc mental, et trouvent chacune un petit ami, Julien pour Colette, le fils de la fermière, pour Lucie.

Alida, après s’être libérée, pour quelques jours, de la présence de son mari, connaît une sexualité heureuse avec un batelier, Moïse (Gabriel Arcand), avant de reprendre la route et de recroiser Fernand et de s’installer dans une ferme tenue par la patronne, qui a besoin de bras et qui tient à conserver Alida, Lucie et Julien, qui se sont bien intégrés. Un retour à la terre bien différent que celui imaginé et imposé ensuite par le maréchal Pétain.

Ce n’est qu’à la fin du film qu’elle affronte son époux et refuse de réintégrer le foyer-asile conjugal. Alida protège également Julien du même sort. Elle lui conseille de faire sa vie loin de Fernand – et d’elle. Alida offre la liberté à son fils tout autant qu’à elle-même.

De même, c’est Beatrice qui convainc Donatella de s’enfuir de leur structure psychiatrique et qui l’aide à retrouver son fils, adopté par un couple. La volubilité de Beatrice et sa faconde font sortir Donatella de son mutisme et de son désespoir. Elle lui donne la force d’affronter ses nombreux problèmes qui l’ont conduit à tenter de se suicider avec son fils. Et, par conséquent, de laisser son enfant dans sa nouvelle famille. De son côté, Donatella apaise Beatrice et lui fait trouver moins insupportable leur retour dans la structure psychiatrique, loin de l’Italie à peine sortie de l’ère Berlusconi, c’est-à-dire dans un monde extérieur bien plus dur et violent que là où elles ont été placées.

La force de vivre soutient l’ensemble de ces femmes, à une exception près. Elles luttent contre des systèmes politiques qui les oppriment car ne voulant pas les écouter, ni les aider à sortir de leurs maux, provoqués par ledit système. Un cercle vicieux dont seule la sororité les sort. Debout pour la vie !

 

1 Isabelle von Bueltzingsloewen, « Les “aliénés” morts de faim dans les hôpitaux psychiatriques français sous l’Occupation », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 2002/4 (no 76), p. 99-115. URL : https://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2002-4-page-99.htm

2 Fanny Le Bonhomme, Anatole Le Bras , « Les institutions psychiatriques en Europe, XIXe-XXe siècles », Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe [en ligne]. URL : https://ehne.fr/fr/node/14132

Hervé Guillemain, « Le soin en psychiatrie dans la France des années 1930 », Histoire, médecine et santé [En ligne], 7|printemps 2015. URL : http://journals.openedition.org/hms/804      Cf. aussi Elisabeth Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France, Paris, Seuil, 1994. 2 tomes.

 4 Lorella Zanardo, Il Corpo delle Donne, Universale Economica Feltrinelli, 2010.

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Folle Embellie et Folles de joie : la force de vivre », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/7297