Archives par étiquette : Misogynie

Mon Palimpseste littéraire et expositions I

Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie I.

Je ne sais pas quel est le premier livre que mes parents m’ont lu. Je ne sais pas davantage quelle est la première exposition que j’ai vue. C’est peut-être mieux ainsi. Les livres et les images étaient là avant que ma mémoire ne commence à les classer.

Tous les soirs, mes parents me lisaient un album. Il y en avait d’autres le week-end, pendant les vacances. Je me souviens de L’Énorme Crocodile, des Deux Gredins, de Max et les Maximonstres, des Trois Brigands, du Chat ne sachant pas chasser, de Matilthe et le fantôme, de Cache-cache cochon, de William cochon, des Dessous du sable (livre sans texte, mais qui peut être parcouru à plusieurs). Je me souviens des animaux, surtout. Ils ont toujours beaucoup peuplé mes livres.

Il y a eu, aussi, L’Homme qui plantait des arbres. Je crois que mes parents m’ont d’abord montré le film d’animation de Frédéric Back. J’en ai conservé une image qui est encore un éblouissement : à la fin, cette mer d’arbres plantés par Elzéard Bouffier, tout ce vert et ce bleu qui bougent sous le vent. Plus tard, quand j’ai su lire, j’ai lu Giono. Je le relis toujours volontiers. Et je regarde toujours volontiers le film d’animation.

Mes parents, écologistes, m’ont également offert plusieurs livres consacrés à la protection de l’environnement : Ma planète, ça me regarde, 50 trucs faciles pour embellir la Terre, puis, quelques années plus tard, Déluge sur Monteyrac. Comme je l’ai raconté dans mon premier Palimpseste, ils m’ont sensibilisée à l’écologie dès mon enfance.

À l’école maternelle, il y avait des livres. Mes parents m’avaient abonnée à L’École des loisirs et, régulièrement, un album arrivait à l’école. Il y avait aussi les lectures mises en scène par les adultes,  dans l’émission jeunesse Les Badabocks. J’en parle déjà dans un autre Palimpseste : un album respecté, accompagné plutôt que transformé, ce qui est peut-être une des raisons pour lesquelles je supporte si mal certaines adaptations qui prétendent améliorer ce qui n’avait pas besoin de l’être. Et qui changent le sens du récit voulu par l’auteur ou l’autrice.

À la maison arrivaient aussi les revues. Popi, d’abord, dont il me reste surtout la peluche qui m’accompagnait toute petite. Pomme d’Api, Les Belles Histoires, avec à chaque fois une histoire et des univers graphiques différents. Puis J’aime lire, avec un graphisme plus vif, toujours agréable.

Je ne me rappelle pas non plus ma première visite au Musée en Herbe. D’après mes parents, j’étais toute petite. Le musée se trouvait alors dans le parc parisien où il y a des miroirs déformants. Aujourd’hui, le musée se trouve en plein cœur de Paris. Je n’en ai gardé aucune exposition précise, seulement l’idée, transmise par leur souvenir, d’un musée réellement conçu à hauteur d’enfant.

Mes parents me lisaient et me commentaient également des livres d’art. Bruegel est ainsi entré très tôt dans la maison. J’avais un livre pour enfants consacré aux Jeux d’enfants, que j’ai toujours. Mes parents avaient accroché une reproduction des Chasseurs dans la neige dans un des couloirs de la maison. J’aimais ce tableau : la neige, les personnages qui rentrent, les maisons au loin, le calme. Beaucoup plus tard, à Vienne, j’ai vu l’original. L’émotion était forte, puisque j’ai enfin rencontré en vrai un tableau que je connaissais depuis toujours.

Mais le véritable coup de foudre a eu lieu ailleurs. J’avais environ six ans. Nous étions à la Fondation Maeght, entre Saint-Paul et Saint-Paul-de-Vence, en Provence, loin de ma Yonne natale. Pas de collines ni de vignes, mais des pins parasols et du plat. Je me souviens… La pinède où nous garions la voiture, les quelques minutes à pied, puis le bâtiment apparaissant entre les arbres. Les poissons de Braque dans le petit couloir d’eau à l’entrée. Le sol en terre cuite rouge du Midi. Les sculptures de Giacometti (Le Chien, Le Chat) et celles de Miró, toutes délirantes, donc merveilleuses. Les mosaïques de Miró sur les murs extérieurs. Le jardin. Les expositions temporaires. Le Tigre de Jacques Monory à l’étage, un de ses Pique-nique bleu glacé, magnifique. Un grand Chagall, genre Les Mariés de la Tour Eiffel. Je continue d’ailleurs à trouver profondément regrettable que la Fondation Maeght ne soit pas une location de vacances : je m’y installerais très volontiers.

À six ans pourtant, je trouvais encore volontiers les musées ennuyeux. Puis je suis arrivée devant Le Carnaval d’Arlequin de Miró. Coup de foudre. Du coup, je ne me suis plus jamais ennuyée dans une exposition ni dans un musée, même lorsque je ne vibre pas à l’œuvre. Mes parents m’avaient appris à aller voir. À partir de ce moment-là, je crois que j’ai commencé à regarder.

Quand j’ai su lire, ou, plus exactement, quand j’ai commencé à savoir déchiffrer suffisamment pour essayer, j’ai naturellement voulu choisir moi-même mes livres, encouragée, comme mes ami·es et camarades, par mes instituteurs et institutrices, avant le dirigisme des professeurs du Secondaire et de l’université de Dijon, sauf en Maîtrise, où j’ai choisi mon sujet de recherche. Et j’ai continué à être libre de mes choix littéraires en Master 2 et en thèse à l’université Paris 7, et depuis. Au CP, dans la bibliothèque de l’école primaire, j’ai tenté un Oui-Oui. Peut-être Oui-Oui et le taxi jaune. J’ai dû tenir un paragraphe et demi. J’ai reposé le livre. Je trouvais ça vraiment trop crétin. En outre, l’illustration triade de la couverture, en mode Oui-Oui est un nain de jardin (je déteste les nains de jardin, même kitschs), ne m’a pas aidée à entrer dans le récit.

Cette expérience malheureuse ne m’a heureusement pas détournée d’Enid Blyton : j’ai adoré Le Club des Cinq, Le Clan des Sept et La Famille Tant-Mieux. Dans cette même bibliothèque, j’ai découvert l’adaptation illustrée du film Tintin et la Toison d’or. Je n’ai vu le film que beaucoup plus tard, vers vingt ans, comme Tintin et les Oranges bleues, mais pendant des années le livre m’a fait rêver. Il y avait aussi, en bibliothèque internationale Nathan, les Moomins, C’est la vie, mon vieux chat, Monsieur Ouiplala et d’autres livres, venus notamment du nord de l’Europe. J’en ai racheté certains bien plus tard.

Parmi ces premières lectures, il y a…. tellement de livres : Bulle ou la voix de l’océan, Treize à la douzaine, Le Fantôme de Thomas Kempe, Les Patins d’argent, Le Bon Gros Géant… Le Vent dans les saules reste un très, très, très bon souvenir. Lassie, chien fidèle me faisait pleurer. Il y avait aussi Au revoir Blaireau, petit livre d’une immense douceur malgré son sujet. Les animaux étaient décidément partout.

Chez mon ami C., je lisais aussi les livres de ses deux petites sœurs, M. et E. Martine ne m’intéressait guère. Je préférais Caroline, car il y avait les animaux. Et, comme j’adorais Mimi Cracra, les albums et le dessin animé, H., la mère de C., m’avait même fabriqué pour mon anniversaire un coussin Mimi Cracra, que j’ai toujours. Mimi Cracra est là, en robe rouge, bondissante, un tuyau d’arrosage à la main. Merci H.

En CE1, une entorse m’a ouvert un autre continent. Nous passions les vacances de février dans le Doubs, en location avec mes parents. J’avais fait une mauvaise chute à vélo et je devais garder le lit. Dans la location, il y avait une petite bibliothèque. Mes parents y ont repéré L’Auberge de l’Ange-Gardien de la Comtesse de Ségur et m’ont conseillé de le lire. J’ai adoré. Eux l’avaient lu bien avant moi et savaient qu’il existait une suite, Le Général Dourakine. Ils me l’ont acheté et me l’ont offert. Je l’ai dévoré aussitôt. Après cela, j’ai lu la Comtesse de Ségur. Puis relu. Puis rerelu. Puis rerelu encore. Tout.

Certains de ses livres m’ont davantage marquée que d’autres. Mémoires d’un âne, par exemple, n’est pas pour moi le gentil récit animalier auquel on pourrait le réduire : il raconte aussi la condition faite aux animaux, et particulièrement aux ânes.

François le Bossu m’a beaucoup touchée. Le livre montre ce que le regard des autres et leurs insultes peuvent faire à une personne handicapée, mais aussi comment l’affection et l’amour peuvent apaiser une partie de ces blessures. Christine, petite fille puis jeune fille, ne regarde pas François comme les autres le regardent. Elle-même est mal aimée dans sa propre famille. Son père est largement indifférent, tout entier dévoué à une épouse qui n’est pas piquée des hannetons : vulgaire, parlant fort, portant des toilettes voyantes et, surtout, refusant de voir grandir sa fille parce qu’elle tient elle-même à paraître éternellement jeune. Christine trouve donc refuge auprès de François et de son père, qui a perdu son épouse. Elle passe auprès d’eux une grande partie de son enfance puis de son adolescence. Cette famille presque choisie, substituée à une famille biologique défaillante, n’était pas tout à fait banale.

Peut-être étais-je particulièrement sensible à cette histoire parce que la question du handicap ne m’était pas étrangère. Ma mère, qui avait été mon institutrice en maternelle, avait monté un projet d’école avec un IME près d’Auxerre. Lorsque j’étais en grande section, si mon souvenir est bon, nous étions notamment allés pique-niquer avec les personnes accueillies dans cet établissement. Le handicap n’appartenait donc pas seulement pour moi aux livres.

Quel amour d’enfant ! me faisait, lui, beaucoup ricaner amèrement. Giselle n’est pas mal aimée : ses parents l’aiment, mais ils l’aiment en lui passant tous ses caprices. Elle fait ce qu’elle veut, comme elle veut, quand elle veut. Elle est odieuse avec les domestiques et avec à peu près tout le monde. Elle n’apprend rien, puisque ses préceptrices ne restent guère auprès d’elle. Les domestiques s’en vont régulièrement. Toute la maison vit dans l’instabilité. Jusqu’à ce que ses parents finissent, sur les conseils d’autres adultes, par modifier durablement leur manière de l’élever. Je n’avais évidemment pas le vocabulaire pédagogique pour analyser cela. J’avais en revanche parfaitement compris qu’aimer un enfant ne consiste pas à lui permettre absolument tout. Aujourd’hui, je pense parfois que certains parents qui, sous prétexte de suivre Maria Montessori, laissent leurs enfants faire tout ce qu’ils veulent (pour leur propre tranquillité, nous sommes bien d’accord), feraient bien de lire Quel amour d’enfant !

Et puis il y avait la fin d’Un bon petit diable, dont j’ai gardé une véritable philosophie de la suffisance. Une fortune arrive au héros à la fin du livre : elle pourrait bouleverser entièrement son existence. Mais pourquoi diable faudrait-il se mettre à consommer davantage ? On ne peut porter qu’un costume à la fois. On ne peut pas faire trente-six repas par jour, ni être dans quarante-six endroits en même temps. Il est donc possible de continuer à vivre simplement et d’utiliser l’argent autrement, notamment pour faire du bien autour de soi. Je n’appellerais certainement pas cela de l’épicurisme chez la très catholique Comtesse de Ségur. Aujourd’hui, je parlerais plutôt de sobriété volontaire : savoir ce qui suffit.

Dans Les Petites Filles modèles, j’aimais particulièrement toute l’histoire de la fête improvisée. Elle se déroule dans un univers entièrement féminin et tout le monde participe : les mères aristocrates et leurs filles, certes, mais aussi la bonne Élisa. Et Élisa n’est justement pas une figurante. C’est elle qui accomplit une bonne partie du travail, notamment lorsqu’elle évide des coquilles de noix pour les remplir de cire et y placer une mèche afin d’en faire de petits lampions. Cela me paraissait fantastique. Il y avait également un petit buffet, préparé sans doute par la cuisinière. Tout un travail féminin, habituellement invisible, devenait donc visible. Je ne crois pas que la Comtesse de Ségur le fasse avec maternalisme, même si cela peut évidemment se discuter. Et rien que le terme « croquettes de riz » me met(tait) l’eau à la bouche.

Dans Les Vacances, j’adorais toute l’histoire des cousins et des cousines qui construisent des cabanes. Les filles aussi construisent des cabanes, ça compte et ça ne va pas de soi, ni au dix-neuvième siècle, ni au vingtième. Et aujourd’hui ? Par contre, ce roman m’avait réservé une déception : Sophie n’épouse finalement pas Paul, son ami d’enfance, qu’elle retrouve après son incroyable réapparition. Paul a passé des années sur une île avec le père de Marguerite de Rosbourg et ceux que la Comtesse de Ségur appelle alors des « sauvages », lesquels ont bien entendu été « civilisés » par les Européens. Tout cela appartient à l’imaginaire colonial du XIXe siècle. Mais enfant, ce n’était pas cela qui m’avait déçue. Je voulais que Sophie épouse Paul, et non pas l’insignifiant Jean. Quelques années plus tard, à quinze ans, j’ai lu Mémoires d’une jeune fille rangée et découvert avec ravissement que Simone de Beauvoir avait éprouvé, à peu près au même âge que moi, la même déception devant le destin matrimonial de Sophie et Paul. Voilà qui me rassurait rétrospectivement. Je n’étais plus seule face à mes lectures d’enfance. En outre, adulte, j’ai pu constater que l’intérêt de Jean pour Sophie est inscrit dès le début des Vacances, et se poursuit tout au long du roman. Mouais.

J’avais éprouvé une déception très semblable avec Louisa May Alcott, tout comme, là aussi, Simone de Beauvoir. Après Les Quatre Filles du docteur March, j’avais lu la suite publiée en français sous le titre Les Quatre Filles du docteur March se marient. Bon, déjà, gros problème avec le titre, qui masque la mort tragique de la douce Beth – alors qu’Amy la pimbêche, elle, reste en vie. En outre, j’avais été très déçue que Jo n’épouse pas Laurie, son ami d’enfance. Mais cette déception-là n’a pas duré. À dix ans, j’ai vu au cinéma l’adaptation des Quatre Filles du docteur March avec Winona Ryder. Et tout à coup, quelque chose qui ne m’était pas apparu avec la même évidence à la lecture est devenu parfaitement logique : Jo aime beaucoup Laurie, mais elle ne l’aime pas d’amour. Elle a même tout à fait raison lorsqu’elle comprend que, s’ils étaient ensemble, ce serait l’enfer. Ce n’est pas ce qu’elle cherche chez un mari. Ce n’est pas parce qu’un garçon et une fille ont grandi ensemble, sont extrêmement proches et s’aiment profondément qu’ils doivent nécessairement former un couple. Et c’est précisément à ce moment-là que Jo décide de quitter la maison familiale. Elle part à New York, poursuit sa propre vie et y rencontre l’homme qu’elle aimera, le professeur Bhaer. Je dois ajouter, pour être tout à fait honnête, que la réalisatrice a magnifiquement choisi, aussi, ses interprètes masculins : l’acteur qui joue Laurie a des traits jolis, jeunes bien sûr, mais reste peu mature. Par contre, l’acteur aux cheveux noirs et yeux bleus qui joue le professeur Bhaer est très beau et viril. Ahem. Enfin bref.

Entre Sophie et Paul d’un côté, Jo et Laurie de l’autre, quelque chose avait donc déjà bougé dans ma manière de lire les histoires d’amour. Je pouvais souhaiter très fort qu’un couple se forme, puis changer d’avis si l’histoire me faisait comprendre que l’amitié et l’amour n’étaient pas interchangeables.

À l’école primaire, il y a eu une rencontre importante. Dans mon livre de lecture de CE1 figurait un extrait de La Chatte de Colette, sur le « Kashasaha de Saha ». Cela m’avait fascinée. En outre, Colette, pour moi, n’était pas d’abord « Colette, grande écrivaine française ». Elle était une écrivaine de l’Yonne. Une locale.

Vers neuf ou dix ans, je suis d’ailleurs allée avec mon père à la librairie Obliques, rue Joubert, à Auxerre. Le libraire de l’époque avait une grande barbe et m’impressionnait un peu. J’ai choisi La Chatte et Dialogues de bêtes. Un peu plus  tard, j’ai lu Claudine à l’école. Claudine disait « je » ; j’ai donc commencé par croire que tout cela était vrai. Il m’a fallu comprendre progressivement qu’une narratrice disant « je » n’était pas nécessairement l’autrice et que Claudine, malgré tout ce qu’elle avait d’apparemment vivant, n’existait pas.

La librairie Obliques, quant à elle, est devenue MA librairie. Quelques années plus tard, le premier propriétaire l’a cédé à son employée George. Je l’ai beaucoup connue ainsi. Quand nous nous croisons encore par hasard dans Auxerre, elle me salue comme l’une de ses plus anciennes clientes. Cela me fait toujours plaisir.

À neuf ans, mes grands-parents m’ont offert Quelle vie de chat ! J’étais chez eux pour une semaine de vacances, dans la ferme icaunaise héritée du père de ma grand-mère. Mon anniversaire tombe en avril. Parmi mes cadeaux se trouvait ce livre, sur le chat Jacob, qui raconte sa vie. C’est très amusant et très délicat.

Chez ma grand-mère maternelle, je lisais ce que je trouvais. Vers dix ans, j’ai lu Rebecca. Je l’ai adoré et je l’aime toujours. Bien plus tard, j’ai été heureuse de découvrir enfin le texte français intégral grâce à une nouvelle traduction, sans pour autant renier la traduction abrégée de mon enfance. J’ai aussi lu Autant en emporte le vent, dans l’édition Gallimard de 1939, dont j’ai hérité à la mort de ma grand-mère, en 2017. Là, j’ai éprouvé beaucoup moins d’enthousiasme que pour Rebecca. Je préférais le film, car, dans le roman, Scarlett est absolument insupportable.

Par contre, j’aimais beaucoup Stéphanette, de René Bazin. Je percevais déjà, sans employer évidemment le terme, son caractère contre-révolutionnaire : les révolutionnaires français y sont présentés comme des êtres assoiffés de sang. Cela ne m’empêchait pas d’aimer le style et la jolie histoire d’amour entre l’aristocrate et la jeune fille pauvre, malmenée par un ancien révolutionnaire, qui, ô stupeur, se trouve être une aristocrate. Comment ça, c’est cliché-ultra ?

J’ai lu aussi Une jeune fille voyagea, de Claude Farrère, que je recevais surtout comme un roman d’aventures et d’émancipation féminine. La fin, où l’héroïne finit par se ranger et épouser l’homme plus âgé dont elle ne voulait pas au départ, m’intéressait nettement moins. Toujours, d’ailleurs.

Ma grand-mère possédait quelques Astérix, que je lisais et relisais, et un très bel album de Sempé dont j’ai également hérité. Sempé à son plus haut point : tendresse, humour, délicatesse.

Chez sa sœur aînée, ma grand-tante, il y avait presque tout Pagnol. C’est là que j’ai découvert Pagnol écrit, en commençant par Marius, Fanny et César, que j’ai ensuite vus en films chez ma grand-mère. Lorsque ma grand-tante est entrée en maison de retraite et qu’il a fallu vider son appartement, ma grand-mère m’a autorisée à prendre quelques livres : des Pagnol, mais aussi Ces dames aux chapeaux verts, de Germaine Acremant, en m’assurant que ça allait me plaire. Oh que oui : gaieté, jeunesse, vieillesse, amours finalement heureuses, bref, les années 1920 telles qu’on se les imagine. En 2014, j’ ai même fait une communication sur ce roman.

Vers neuf ans, également, je suis entrée dans le roman policier. Il y a eu, probablement, d’abord, Une étude en rouge de Conan Doyle, auquel j’étais arrivée par une adaptation en bande dessinée dans Je bouquine. J’ai adoré, puis j’ai enchaîné avec tous les Sherlock Holmes, puis avec les Conan Doyle qui n’étaient pas des Sherlock Holmes. C’est resté l’un de mes grands amours policiers. Et j’ai versé ma petite larme d’émotion quand Sherlock Holmes surgit devant le docteur Watson, qui le croit mort. Et, avant, j’avais pleuré à gros bouillon quand Holmes est entraîné par l’infâme Moriarty dans je en sais plus quelles chutes d’eau. Mais non, IL n’est pas mort !!! Snif de soulagement.

J’ai lu aussi Le Mystère de la chambre jaune, puis Le Parfum de la dame en noir. Je les adore toujours. Et j’attends toujours une adaptation cinématographique qui soit fidèle à l’esprit de suspens et de mystère qui plane sur ces deux romans, sans oublier de tout adapter de chaque roman. À la limite, les deux films de L’Herbier sont corrects. Mais certainement pas ceux de Podalydès. Comme je fais généralement lorsque j’aime un auteur, j’ai poursuivi ma lecture des Gaston Leroux. Le Fantôme de l’Opéra m’a moins intéressée, mais m’a plu. Bon, bof. Par contre, j’ai adoré Chéri-Bibi, le garçon boucher devenu assassin par malheur, et pas parce qu’il veut venger sa sœur victime du viol d’un aristocrate local : « Fatalitas ! » Là aussi, j’attends toujours la série télé/internet qui rende justice à cette pentalogie excellente – sauf le dernier volume, grossièrement anti-anarchiste. La Poupée sanglante est affreuse et terrifiante, j’ai adoré. Quant au Fauteuil hanté, beaucoup plus drôle, avec ses académiciens assassinés les uns après les autres parce qu’un homme aimerait beaucoup devenir académicien à leur place. Un peu comme dans La Cité de la peur…

En CM2, ma mère m’a prêté ses P. D. James. J’ai lu et relu ces romans jusqu’au début du collège. Puis je suis passée à autre chose avant d’y revenir bien des années plus tard et de compléter tout ce que je n’avais pas lu, jusqu’à La Mort s’invite à Pemberley, sa suite d’Orgueil et Préjugés, que j’ai trouvée remarquablement respectueuse de Jane Austen, y compris de son ironie.

Je peux témoigner ici de l’homophobie, bête et méchante comme il se doit, de certain·es de mes camarades de CM2, qui ricanaient devant les initiales P.D. N’étant pas homophobe, comme je l’ai expliqué dans mon premier article palimpseste, il a fallu qu’elles et ils m’expliquent leurs ricanements. Sans commentaire autre.

À la bibliothèque municipale d’Auxerre, j’ai découvert La Nuit du renard de Mary Higgins Clark, en K7 audio, puis je l’ai lu. Les deux me faisaient atrocement peur. Des expériences géniales.

Pour La Mariée était en noir de William Irish, c’était pareil. Le roman m’est arrivée d’abord en K7 audio, empruntée à la bibliothèque. Puis j’ai lu le roman. Beaucoup plus tard, le film de Truffaut m’a déçue : le roman retourne finalement l’histoire contre son héroïne d’une manière, misogyne certes, mais tellement fabuleuse, que le film ne reproduit pas. C’est tout à l’honneur de Truffaut d’avoir fait de la mariée une héroïne un peu féministe, mais ça n’a rien à voir avec le roman.

Et puis Agatha Christie, pendant l’été 1997. Premier essai : son roman policier qui s’appelait alors Dix petits nègres. J’ai détesté. Trop noir, trop désespéré, trop désespérant. Je me suis dit que j’étais peut-être simplement tombée sur le mauvais. Deuxième essai, avec Le Meurtre de Roger Ackroyd. Le narrateur était le meurtrier. OK. Mais en fait non. Moi qui étais habituée à une distribution relativement stable entre enquêteur et coupable, j’ai trouvé cela très fort, mais je n’ai pas aimé du tout. Puisque c’était ainsi, j’arrêtais Agatha Christie.

Enfin… jusqu’au troisième essai. L’Homme au complet marron. Et là : l’aventure, l’exotisme colonial, l’amour, le danger et surtout l’humour, partout, y compris dans les passages les plus inattendus. Je ris encore lorsque je le relis. Par exemple, l’héroïne va chercher à la bibliothèque municipale de son petit village des romans d’amour qui lui mettent « la tête en ébullition ». Elle rentre chez elle et trouve une lettre menaçant de couper le gaz. Son père est un savant absorbé par la préhistoire. Le vocabulaire scientifique devient lui-même matière à plaisanterie jusque dans la dernière phrase du roman. Du grand art. Le roman se déroule dans un univers colonial sans remise en cause du système colonial. Cela existe et il ne faut pas censurer ce genre de roman, sous peine de ne plus pouvoir faire d’histoire ni d’analyse du passé et de ses représentations.

Après cela, j’ai lu tout Agatha Christie : les romans policiers, ses mémoires (La Romancière et l’Archéologue), puis les romans psychologiques publiés sous le nom de Mary Westmacott, que j’ai découverts grâce à leurs rééditions. Le rendez-vous avait simplement nécessité trois tentatives.

Il y a d’ailleurs un point commun entre ma lecture d’Agatha Christie et celle, quelques années auparavant, de la Comtesse de Ségur. En effet, j’ai lu et relu les deux suffisamment souvent pour être assez bien immunisée contre les discours sexistes tenus à leur sujet. Pendant longtemps, j’ai entendu dire de l’une comme de l’autre qu’elles étaient des autrices « gentillettes », sans grande profondeur ni grand intérêt littéraire. J’ai surtout entendu cela à l’adolescence puis à l’âge adulte, et généralement énoncé avec beaucoup d’assurance par des gens qui ne les avaient pas lues.

Or je les avais lues. Beaucoup. Il était donc assez difficile de me faire croire que la Comtesse de Ségur se résumait à de charmantes histoires pour petites filles lorsque j’y avais trouvé la maltraitance des enfants, le handicap et le regard porté sur lui, la condition animale, l’éducation, les rapports de classe, l’argent, la famille et ses défaillances ; tout comme il était difficile de me faire prendre Agatha Christie pour une aimable fabricante de petits meurtres anglais lorsque j’avais lu ses variations sur la violence, le couple, la famille, l’argent, le pouvoir, les rapports entre les sexes et les classes sociales, sans oublier son humour.

Toutes deux avaient en outre contre elles d’être des femmes qui écrivent. La Comtesse de Ségur écrivait pour les enfants, et notamment pour les petites filles. Agatha Christie écrivait des romans policiers, lus par un immense public et notamment par des femmes. À la hiérarchie des genres littéraires s’ajoutait donc celle des sexes : des œuvres écrites par des femmes, largement lues par des femmes et, dans le cas de Ségur, adressées aussi aux filles pouvaient être d’autant plus facilement renvoyées du côté du mineur, du léger, du « gentil ». Rien à voir avec la littérature « sérieuse », parce que masculine, par exemple celle du « pif paf boum » raciste et sexiste des romans noirs et des thrillers, sans oublier les resucées des romans médiévaux via la fantasy.

Ce discours sexiste commence heureusement à changer, notamment grâce aux travaux des chercheuses et des chercheurs qui prennent les œuvres, entre autres, de Ségur et de Christie, au sérieux. Mais, dans mon cas, je n’ai pas eu besoin d’attendre leur réhabilitation critique pour savoir qu’elles étaient beaucoup plus intéressantes que ce qu’on racontait sur elles.

J’avais lu les livres.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie I. », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL :  https://vadmc.hypotheses.org/36644

« Cerf-volant misogyne : Mary Poppins, version Disney », Voyages autour de mon cerveau

Cerf-volant misogyne : Mary Poppins, version Disney

Oh… le joli cerf-volant, qui flotte gaiement au vent frais du matin ! Et quel joli film des Studios Disney que Mary Poppins (Robert Stevenson, 1964) ! Mignon, familial, agréable. Bref, Disney. Rien à analyser, donc. Et surtout pas le fait que la traîne dudit cerf-volant soit faite avec… l’écharpe de suffragette de la maman de la famille Banks.

Nous avons donc, en apparence, un beau doublet sexiste : le cerf-volant réparé par George Banks (David Tomlinson) est finalement confié à son fils Michael (Matthew Garber), tandis que son épouse Winifred (Glynis Johns) offre son écharpe « Votes for Women » pour en fabriquer la traîne. Sans tomber dans la psychanalyse de comptoir, la tentation est grande d’y voir l’abandon symbolique du militantisme féminin au profit du bonheur familial retrouvé.

Sauf que… le film est plus retors que cela.

Winifred Banks ne renonce jamais explicitement à son militantisme suffragiste. Bien au contraire. Elle part encore à une réunion alors que Mary Poppins est absente, que la servante refuse de s’occuper des enfants et que la cuisinière est occupée à sa mayonnaise. Elle reprend même son « Votes for Women » au milieu de la joyeuse invasion des ramoneurs. Le film ne raconte donc pas exactement le retour au foyer d’une militante enfin guérie de ses velléités d’émancipation.

Il n’empêche qu’au début du film, le foyer Banks voit défiler les nurses. La dernière en date avant l’arrivée de sainte Mary Poppins (Julie Andrews), Katie Nanna (Elsa Lanchester), est franchement revêche. Et cette cravate… tellement masculine… brr… cette prise de pouvoir des femmes par le vêtement… tout aussi affreuse que la désertion du foyer conjugal par ces mères occupées à lutter pour leurs droits… et celui de leurs filles…

Mary Poppins, elle, a un joli nœud-nœud rouge. Et puis, elle, Mary Poppins… eh bien… elle est financièrement indépendante, prend un travail quand cela lui chante, dicte ses conditions de travail à son patron, George Banks, emmène les enfants où cela lui chante : dans un dessin animé, sur les toits, chez un loufoque qui vit au plafond quand il rit, les fait ranger leur chambre alors qu’elle devrait s’en occuper elle-même, leur donne du sirop qui a un goût différent selon la personne (le sien est alcoolisé, merci gentil-niais Disney d’avoir pensé aux adultes)… et repart une fois la famille Banks ressoudée, père inclus.

Elle fait mieux encore. Lorsque George Banks la convoque pour lui demander des explications sur le désordre qu’elle aurait provoqué, elle lui cloue le bec : elle « n’explique jamais rien ». Petit sourire satisfait en coin.

Et lorsque Bert (Dick Van Dyke) invite Mary à entrer dans le groupe exclusivement masculin des ramoneurs qui dansent sur les toits. Puis elle donne le la : un geste, tous les ramoneurs l’imitent. Ensuite, elle danse avec Bert, puis avec d’autres ramoneurs, et les atomise joyeusement avant d’aller se rassoir, refusant de continuer. Mary Poppins ne se contente pas d’entrer dans un espace masculin : pendant quelques instants, elle en prend la tête.

Le propos du film est donc plus complexe qu’une simple dénonciation du militantisme féministe. Il plaide notamment pour que les pères s’occupent de leurs enfants. Ce qui ne va de soi ni en 1910, date du récit, ni en 1964, date de sortie du film, et d’autant moins dans la bourgeoisie anglaise et occidentale mise en scène.

George Banks commence par se concevoir comme le pater familias : il travaille, pourvoit aux besoins des siens, donne des ordres et explique à tout le monde comment une famille doit fonctionner. Lorsque l’amiral Boom (Reginald Owen) fait trembler quotidiennement le quartier à coups de canon, ce n’est d’ailleurs pas George qui s’affaire à retenir et remettre en place les objets et l’horloge : Winifred et les domestiques – deux femmes -, s’en chargent. L’imaginaire militaire masculin fait trembler la maison. Les femmes s’occupent de l’intendance.

George explique aussi beaucoup. Il coupe la parole à son épouse, qui tente pourtant de lui rappeler que Jane et Michael « ne sont que des enfants ». Il coupe également la parole à Jane (Karen Dotrice). Il décide de conduire les enfants à la banque afin de leur montrer le monde réel, son monde, et d’apprendre à Michael ce qu’il convient de faire de ses deux pence.

Face à lui, Bert incarne une autre masculinité. Artiste des rues, ramoneur, homme sans autorité familiale ni statut bourgeois, il écoute les enfants, les protège, les rassure. Lorsque Jane et Michael se retrouvent perdus dans Londres, il leur promet de s’occuper d’eux comme le ferait leur propre père. Plus tard, c’est lui qui fait comprendre à George que ses enfants vont grandir et que, lorsqu’il s’en apercevra, leur enfance sera passée.

George voulait apprendre à son fils la valeur future de deux pence. Bert lui apprend la valeur présente du temps passé avec ses enfants.

Et Michael finit par donner volontairement à son père ces mêmes deux pence qu’il avait refusé de céder aux banquiers. La banque n’avait pas réussi à les obtenir par l’autorité ; George les reçoit comme un don de son fils. Il les emporte avec lui lorsqu’il répond à sa convocation à la banque.

Là, l’institution qu’il admirait entreprend de le dégrader méthodiquement, parapluie compris. George sort alors les deux pence. Il rit. Il prononce le fameux « Supercalifragilisticexpialidocious » qu’il refusait auparavant d’entendre de la bouche de ses enfants. Il raconte la blague de l’oncle Albert (Ed Wynn). Enfin, il fourre les deux pièces dans la main de Dawes Sr. (Dick van Dycke), le vieux banquier qui avait voulu les prendre à Michael.

Le trajet des deux pence s’est inversé : George voulait faire entrer son fils dans le monde de la banque ; c’est finalement son fils qui contribue à en faire sortir son père.

Mais la banque, elle, n’est pas détruite. Elle est humanisée. Dawes Sr. rit à son tour, au point de s’envoler comme l’oncle Albert ; les banquiers finiront par faire voler des cerfs-volants ; George devient même leur nouvel associé. De même, le pater familias n’est pas aboli : il est humanisé. George revient chez lui en chantant, embrasse Winifred, manifeste son affection à ses domestiques et répare le cerf-volant de ses enfants.

Il n’y a pas destruction de la structure , mais une humanisation de la structure.

Et c’est là que Jane devient particulièrement intéressante.

Dans tout le film, Jane Banks agit et s’exprime. Elle chante l’annonce pour une nounou que son frère et elle ont concoctée. Elle remercie Bert pour l’exploration dans le paysage animé. Elle comprend souvent les situations avant son frère. Elle analyse. Elle rassure Michael lorsqu’il a peur. À la banque, lorsque les vieillards acculent les deux enfants pour obtenir les deux pence, elle intervient. Perdus dans Londres, Michael saura à son tour protéger physiquement sa sœur, allant jusqu’à bourrer Bert de coups de poing avant de le reconnaître.

Jane manifeste aussi régulièrement le désir de l’aventure avant son frère. Elle veut monter dans la cheminée ; Michael aussi. Bert propose une promenade sur les toits : Jane veut ; Michael aussi. Lors de la danse des ramoneurs, Jane bat des mains et accompagne immédiatement le rythme ; Michael ne commence à s’agiter que plus tard, en imitant sa sœur. Lorsque Bert donne son bâton de ramoneur à Michael, Jane prend elle-même un autre bâton et le suit.

Elle n’est donc certainement pas la petite fille passive qui regarderait son frère vivre.

Mais.

Ses paroles sont régulièrement coupées par son père et par Michael. Elle est parfois associée au rose — peignoir, cheval de manège — quoique le codage chromatique ne soit nullement systématique : elle porte notamment du bleu dans la dernière partie du film. Elle range sa chambre et les jouets de son frère — cubes à grosses lettres, soldats de plomb — tandis que Michael n’arrive pas à ranger ses livres et se fait enfermer dans la penderie par un chariot récalcitrant. Chez l’oncle Albert, elle sert le thé, comme Mary Poppins.

Surtout, l’initiation financière se recentre spectaculairement sur Michael. Un banquier parle bien d’ouvrir un compte aux deux enfants. Pourtant, pendant la chanson-leçon de Dawes Sr., Michael est au centre de l’échange avec son père et le vieux banquier. Jane finit même hors cadre. Les deux enfants sont censés ouvrir un compte. Seule l’initiation financière de Michael est véritablement mise en scène. Jane y assiste.

Ce déséquilibre est d’autant plus frappant que Jane apparaît souvent plus mûre que son frère.

Michael est décrit comme très… enfantin… dans la lignée de certains petits garçons des films d’Hitchcock : effet d’une éducation genrée qui exige des filles qu’elles soient matures très tôt ? Nous songeons plus particulièrement à Roger Newton (Charles Bates), le petit frère d’Ann (Edna May Wonacott) et de la jeune Charlie (Teresa Wright), dans L’Ombre d’un doute (Shadow of a Doubt, 1943). Roger est très enfantin, tandis que sa sœur Ann, plus jeune que leur sœur aînée Charlie et un peu plus âgée que Roger, est déjà extrêmement sérieuse : petite lectrice intellectuelle de la famille, avec ses livres, ses réflexions et son aplomb tranquille.

Dans Mary Poppins, le garçon peut chouiner, laisser traîner ses livres et refuser son sirop ; il demeure celui autour duquel se cristallisent l’argent, la banque, le père et, souvent, le courage physique.

La fille peut être intelligente, autonome, aventureuse, courageuse, éloquente et protectrice ; elle reste aussi celle qui range et sert le thé.

Ce serait pourtant encore trop simple.

Michael sait protéger Jane : lorsqu’ils sont perdus dans Londres, il l’entraîne loin des dangers et frappe Bert parce qu’il croit celui-ci en train de s’en prendre à sa sœur. Il résiste surtout admirablement aux banquiers qui veulent lui arracher ses deux pence destinés à nourrir les oiseaux. Jane, de son côté, n’est nullement cantonnée au care. Jane protège tout autant son frère. À la banque, lorsque Dawes Sr. s’empare des deux pence de Michael, elle s’accroche au bras du très vieux banquier pour tenter de les lui faire rendre. Le film montre donc deux enfants qui se protègent mutuellement, mais distribue différemment certaines qualités et, surtout, certains grands enjeux symboliques.

Car voici le cerf-volant.

George vient de le réparer. Jane pose une question à son père. Celui-ci regarde d’abord ses deux enfants, puis recentre son regard et son adresse sur Michael.

Winifred sort alors son écharpe de suffragette « Votes for Women » et l’offre pour compléter la traîne.

Or, contrairement à ce que pouvait laisser croire une première lecture du film, Winifred n’a jamais explicitement renoncé à son militantisme. C’est précisément ce qui rend le geste final plus intéressant. L’emblème politique féminin est littéralement recyclé dans l’objet qui matérialise la réconciliation de la famille autour du père transformé.

Les quatre Banks partent ensemble, se tenant par la main, pour faire voler le cerf-volant. Jane n’est donc pas exclue de la réunion familiale. Et le film montre même Bert, reconverti en vendeur de cerfs-volants, en remettre un à une petite fille vêtue d’une robe orange, semblable à certaines tenues de Jane : le cerf-volant n’est pas présenté en lui-même comme un jouet réservé aux garçons.

Et pourtant.

Une fois le cerf-volant des Banks dans le ciel, c’est Michael, et lui seul, qui le fait voler.

Voilà donc le joli objet final : réparé par le père ; complété grâce à l’écharpe suffragiste de la mère ; partagé symboliquement par toute la famille ; mais tenu, concrètement, par le fils.

Jane agit, choisit, comprend, analyse, rassure et protège Michael ; elle prend elle-même son bâton de ramoneur et participe spontanément au rythme. Michael est émotif, suit souvent sa sœur dans l’aventure, mais sait aussi se montrer courageux et protecteur. Mary entre dans un groupe masculin, en prend momentanément la tête et l’atomise. Winifred continue à militer. Bert propose une masculinité non autoritaire. Une autre petite fille possède un cerf-volant.

Et pourtant : l’écharpe suffragiste finit dans la queue du cerf-volant ; George répare celui-ci ; Jane pose une question ; George recentre son attention sur Michael ; Michael seul le fait voler.

Que retenir de cette exploration volante ?

Mary Poppins est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, et beaucoup plus complexe que je ne le pensais avant de le revoir attentivement. Il ne condamne pas purement et simplement l’émancipation féminine ; ses personnages féminins sont actifs, indépendants, intelligents, parfois même extraordinairement puissants. Il propose plusieurs modèles de masculinité et remet sérieusement en cause le père autoritaire, absent et obsédé par sa fonction sociale. Il permet même à une femme, Mary Poppins, de dicter ses conditions à son employeur, de mener une troupe d’hommes à la danse, de transformer une famille et de repartir librement quand bon lui semble.

Quand Mary Poppins part, elle est émue, certes, mais sans torrents de larmes. Elle reste maîtresse de ses sentiments comme de ses déplacements. Cette émotion tenue rappelle la fin de Peter et Elliott le dragon (Don Chaffey, 1977) : Peter laisse partir Elliott, qui doit désormais veiller sur une autre enfant, avec une larme pour tout adieu. Mary Poppins, elle aussi, s’émeut à peine avant de reprendre son envol : on ne sait pas où elle va, mais on devine qu’ailleurs, d’autres enfants auront besoin d’elle.

Mais le film ne renverse pas les structures qu’il critique. Il les adoucit.

La banque demeure, mais les banquiers font désormais voler des cerfs-volants. George demeure le pater familias, mais il est devenu tendre, joueur et disponible — et même associé de la banque. Winifred demeure suffragette, mais son écharpe « Votes for Women » est transformée en queue du cerf-volant familial. Jane demeure brillante et active, mais c’est Michael qui tient le fil.

Le patriarcat occidental peut donc encore durer quelques milliers d’années. Mais gentiment, bien sûr.

Sauf si…

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Cerf-volant misogyne : Mary Poppins, version Disney », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33474

Beauvoir chez Bardot VADMC.001

Beauvoir chez Bardot

Un an après la parution, aux États-Unis, de l’article de Simone de Beauvoir « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome » (Esquire, 1959), le film de Henri-Georges Clouzot, La Vérité (1960) sort sur les écrans français. L’héroïne en est Dominique Marceau, interprétée par Brigitte Bardot. Dominique, lors d’un procès à grand spectacle, est jugée plus pour sa conduite, jugée scandaleuse, que pour le meurtre de son compagnon, Gilbert Tellier (Sami Frey). Comme Meursault, le héros de L’Étranger (1942), d’Albert Camus, Dominique doit répondre de chaque instant de son existence. Cependant, Dominique est jaugée à l’aune de la misogynie et de l’âgisme de ses juges, ce qui n’est pas le cas de Meursault.

Parmi les accusations, celle d’avoir été expulsée de son collège de Rennes, parce que Dominique, jeune fille de la bourgeoisie locale, a fait lire Les Mandarins (1954), de Simone de Beauvoir, à ses camarades, qui, en retour, se le passaient. Le président de la cour d’assises (Louis Seigner), très âgé, fustige l’immoralité de cet ouvrage. Dominique déclare, moue boudeuse à l’appui, qu’elle l’a trouvé « plutôt barbant ». L’avocat de la partie civile, Maître Éparvier (Paul Meurisse), d’âge mur, en lit un court extrait, soigneusement choisi « au hasard » (sic) : la psychanalyste Anne fait l’amour avec l’écrivain Scriassine, dans un hôtel parisien. L’avocat de Dominique, Maître Guérin (Charles Vanel), très âgé, réplique à son confrère : c’est un livre qui a eu le prix Goncourt. Notons que la jeune avocate (Jacqueline Porel) de Dominique ne parle pas à ce moment-ci du film. Il s’agit d’un échange entre hommes, tous d’un âge certain. Ce sont des gens âgés qui jugent Dominique, et pas des plus ouverts d’esprit. Même son avocat fait preuve de cynisme facile après son suicide. Elle n’était qu’un cas parmi d’autres, et non une toute jeune femme amoureuse qui lutte pour sa vie.

Le terme « barbant », utilisé par la jeunesse de l’époque, montre que Dominique n’a pas noté l’érotisme brûlant (et finalement désenchanté) de cette page beauvoirienne. Elle n’a pas été intéressée, non plus, par les presque six cents autres pages, consacrées au petit monde parisien des années 1945-1954, avec des échappées d’Anne hors de Paris, en France, aux États-Unis et au Mexique. Le président de la cour d’assises et l’avocat de la partie civile ont donc sciemment choisi un des rares passages érotiques des Mandarins, dont nous avons brièvement parlé dans un article précédent.

L’écrivain Philippe Jaenada cite également ce moment du film dans son récit La Petite Femelle (2015), consacré à la criminelle Pauline Dubuisson, qui a fortement inspiré le personnage de Dominique Marceau (Philippe Jaenada, La Petite Femelle, Paris, Points, 2016, p. 667). Jaenada rappelle que le film de Clouzot a fait ressortir Dubuisson de l’anonymat où elle avait réussi à vivre, après sa sortie de prison (Op. cit., p. 666-676).

Ainsi, dans le film de Clouzot, ces deux hommes donnent l’impression que la jeune femme a des lectures à contenu sexuel, et qu’elle tente de pervertir ses camarades. Elle est donc hautement dépravée. Tout, soit un extrait de trois lignes d’un roman contemporain, concourt à condamner Dominique et à lui aliéner la sympathie des juré·es, tous et toutes âgé·es. Rien, bien entendu, n’est laissé au hasard.

Cependant, pourquoi citer cette page des Mandarins, et non un autre roman de l’époque ou ancien, avec des scènes de sexe ? Ce n’est pourtant pas ce qui manque dans la littérature française. Le choix des Mandarins, livre paru en 1954, est censé avoir été lu par Dominique au collège, sans précision d’âge. Elle en a vingt-deux au moment du procès, donc en 1961, soit un an après la sortie du film, puisqu’elle est censée être née en 1939.

Notons, tout d’abord, que Bardot, issue de la bourgeoisie parisienne, écrit dans le premier tome de ses mémoires, Initiales B.B. (Paris, Grasset, 1996, p. 88), qu’elle a lu, grâce à son premier mari, Roger Vadim, « les livres de Simone de Beauvoir et de Sartre. ». Cette citation se trouve dans l’année 1952, soit avant le tournage de La Vérité. Y aurait-il, comme souvent dans les films tournés par Bardot, confusion entre la vie privée de l’actrice, de ce qu’elle en écrit a posteriori, et le scénario qu’elle interprète ?

En outre, Henri-Georges Clouzot et ses scénaristes (Simone Drieu, Michèle Perrein, Jérôme Geronimi [Jean Clouzot], Christiane Rochefort, Véra Clouzot) ont-ils lu et Les Mandarins et l’article de Beauvoir sur Bardot ? Cela serait d’autant plus logique que le couple Clouzot a fréquenté le couple Beauvoir-Sartre dans l’après-Libération , comme l’indique Beauvoir dans La Force des choses (tome I, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 275, 320 ; tome II, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 209). Beauvoir cite également certains films de Clouzot au fil de ses mémoires, correspondances et dans son article « La pensée de droite aujourd’hui ». Notons que Christiane Rochefort deviendra une proche de Beauvoir dans les années soixante (La Force des choses II, op. cit., p. 253, 407). D’où, sans doute, le clin d’œil des Clouzot à leur amie.

Le choix des Mandarins peut également s’expliquer par le désir des scénaristes de montrer leur héroïne lire un roman, soi-disant pornographique, écrit par une femme. Double scandale. Mais un roman écrit non pas par une femme âgée, comme l’écrivaine Colette, qui s’est vue refuser des funérailles religieuses à son décès en 1954, sous prétexte de son ancienne activité de comédienne. Et de certains de ses romans, jugés contraires aux bonnes mœurs, comme Chéri (1920 ) et Le Blé en herbe (1923). Beauvoir, bien plus jeune que Colette, aurait-elle pris la suite de sa consœur, comme cible de ces « gens bien », qu’elle n’a cessé de conspuer dans ses romans, nouvelles, pièce de théâtre, mémoires, correspondances, récits, articles, et dont elle dénonce l’hypocrisie, dès son premier recueil de nouvelles, Quand prime le spirituel (1937, publié en 1979) ?

En effet, toujours selon Maître Guérin, dans la scène pré-citée : « Fait-on le procès de Madame de Beauvoir… ? » Nous sommes onze ans après la parution, accompagnée d’articles à charge (cf. Ingrid Galster,˝Le Deuxième Sexe” de Simone de Beauvoir, Presses de l’Université Paris- Sorbonne, 2004), du Deuxième Sexe (1949). Ne s’agirait-il pas, pour Clouzot et ses scénaristes, de montrer que Beauvoir l’athée, la femme de gauche, la non-mariée, la sans enfants, est toujours scandaleuse pour les bien-pensants, les bourgeois·es catholiques dont elle est issue ? Ce ne sont pas tant Les Mandarins qui seraient visés, mais plutôt Le Deuxième Sexe, sa liberté financière et sexuelle réclamées par Beauvoir pour toutes les femmes. Et ses analyses du patriarcat, plutôt ici celui de la bourgeoisie française, parisienne et provinciale.

Rappelons également que Beauvoir rapporte dans ses mémoires son effarement face aux bourgeois·es de Rouen, quand elle y était professeure de philosophie, de 1932 à 1936. Elle y avait retrouvé la même petite société, grouillant de préjugés, pieusement hypocrite, que celle de sa famille (voir La Force de l’âge, publiée en 1960). Entre la ville de Rennes de Dominique Marceau et le Rouen de Simone de Beauvoir, il n’y a que quelques lettres, un département à changer… et trois cents kilomètres de distance à parcourir.

De même, dans le volume précédent, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), Beauvoir fait le procès de cette même bourgeoisie parisienne et provinciale : celle de sa famille paternelle, du Limousin, celle de son amie Élisabeth Lacoin, dite Zaza, des Landes. Mais rien ne prouve que Beauvor ait parlé de tout cela aux Clouzot, ni que Clouzot et ses scénaristes se soient inspirés des Mémoires d’une jeune fille rangée.

Par contre, elles et ils utilisent la réputation sulfureuse de Beauvoir, chez celles et ceux qui ne sont pas sorti·es du pétainisme et du pire des années 1930, pour montrer leur hypocrisie. Elles et ils montrent également, en ce début de film et du procès de Dominique, son côté innocent, puisque la description érotique des Mandarins pré-citée ne l’a pas marquée, ni le reste du roman. Dominique n’est pas une intellectuelle, ce qui rejoint ce que Beauvoir analyse de la persona de Bardot (Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome », The New English Library, 1960, p. 52).

Dans ce moment de La Vérité, il y a donc un mélange de Bardot, de Dominique et de Beauvoir, soit trois femmes libres, qui luttent contre les bien-pensants de leur milieu et contre le poids des gens âgés, qui ne comprennent pas leur soif de liberté (Beauvoir aussi, en son temps). Bardot et Beauvoir ont survécu, Dominique y laisse sa vie.

Non à l’hypocrisie, oui à la liberté en tout consentement !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Beauvoir chez Bardot », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30734

 

Misogynie hésitante : La Vierge du Rhin VADMC

Misogynie hésitante : La Vierge du Rhin

Dans l’après-Seconde Guerre mondiale, les films français manifestent une misogynie généralement abrupte, afin de remettre les femmes au pas, elles qui viennent enfin d’obtenir le droit de vote, elles qui ont été sans eux, prisonniers ou résistants (mais pas collabos, certes non), ou presque, pendant l’Occupation. Le film policier de Gilles Grangier, La Vierge du Rhin (1953) semble faire partie de ces films violemment misogynes.

À première vue, il s’agit d’un énième long-métrage ayant pour but de châtier une mauvaise femme. Geneviève Labbé (Élina Labourdette) a tout fait pour mettre la main sur la compagnie fluviale de son premier mari, Jacques Ledru (Jean Gabin), disparu pendant la Drôle de guerre. Puis, Geneviève a épousé le meilleur ami de son mari, Maurice Labbé (Renaud Mary). Finalement, elle tente d’assassiner Jacques, une fois celui-ci revenu de la Pologne où il a été prisonnier, puis travailleur pauvre. Elle est ensuite soupçonnée, par Jacques, d’avoir tué Maurice, car ce dernier ne pouvait se résoudre à faire disparaître définitivement Jacques. Geneviève fait porter les soupçons de la police sur son premier mari, autre moyen de s’en débarrasser. Mais est-ce bien Geneviève la meurtrière de Maurice ? 

La fin du film nous apprend que ce n’est pas le cas. L’assassin est un homme, le marin allemand Pietr (Claude Vernier), qui faisait du trafic de devises avec Maurice. Nous passons donc du sexisme au racisme, en ces temps post-conflit. Le racisme est cependant altéré, très légèrement, par la responsabilité de Maurice dans la contrebande qu’il entretient, lui le Français, avec un Allemand. Un mauvais Français, une sorte de collaborateur en temps de paix, ne peut donc qu’être éliminé.

Geneviève n’est pas pure non plus : elle est âpre au gain, sous couvert d’avoir été très pauvre avant d’épouser Jacques, en tant que prostituée. Et, dans la société des années trente-quarante-cinquante, seul un riche mariage permet aux femmes pauvres d’être à l’aise financièrement, sauf rares exceptions. Mais, comme toujours, aucun arrière-plan social n’est évoqué à ce sujet. Geneviève est donc coupable de vouloir continuer à être riche, de manière sexiste, alors que Maurice lui propose de s’enfuir avec lui et de tout laisser à Jacques. 

Geneviève fait tout pour convaincre Maurice de supprimer Jacques, afin de conserver la compagnie fluviale, jusqu’à ce que Maurice arrive à la vendre. Quand Geneviève tente d’assassiner Jacques avec sa voiture, c’est avec la complicité de Maurice, qui la fait dévier au dernier moment. Elle joue double jeu avec ses deux maris, jusqu’à l’assassinat de Maurice. En effet, elle fait des tentatives de séduction à chacun, pour qu’ils tuent l’autre homme, voire, pour qu’ils s’entre-tuent. Geneviève est au courant de la contrebande faite par Maurice avec Pietr et s’en sert comme appât pour mettre Jacques et Maurice face à face, espérant que l’un des deux soit tué par l’autre. 

Elle essaie de tuer Maurice, puis Jacques, les deux en vain. Quand elle échoue, elle utilise les pleurs, les lourds sanglots, puis les supplications. Mais ces comédies, qui suivent le féminin traditionnel, n’impressionnent aucun de ses époux. Elle n’a aucun scrupule, non plus, à faire porter les soupçons de l’assassinat de Maurice sur Jacques. Le tout est donc très grave. 

Pour ces raisons, Geneviève est sommée, sur un ton calme mais ferme, par Jacques de partir définitivement de la compagnie, à la fin du film. Il est logique que ce soit son ex-victime qui décide de son sort. Il n’y a pas de justice immanente, ni de vengeance sanglante, finalement, de la part de Jacques. Geneviève ne meurt pas. Le châtiment est léger, sans que la misogynie n’apparaisse. C’est le féminin traditionnel et le goût pour l’argent et les dépenses somptuaires qui sont condamnés, plus qu’une femme fatale. Sexisme oui, misogynie non.

Notons que Geneviève ignorait que Maurice avait reconnu Jacques dans un camp de prisonniers, mais qu’il avait nié le connaître, afin de pouvoir épouser Geneviève, et d’avoir la main sur la compagnie fluviale. Maurice le lui avoue peu de temps avant son assassinat. Jacques, lui, est au courant de la traîtrise de son ami depuis de longues années, mais il n’a pu rien faire, puisque déclare mort et vivant chichement, sous une fausse identité, en pays étranger. Geneviève se défend calmement des accusations de Maurice, qui lui déclare que c’est de sa faute à elle s’il a trahit Jacques et s’il a fait « beaucoup de saloperies ». Maurice reconnaît la fausseté de ses accusations. Les responsabilités sont partagées, ici, à égalité.

Quant aux deux autres personnages féminins, alliés de Jacques, la caricature est évitée, tant du coté de la pure jeune fille, Maria Meister (Nadia Gray), tombée amoureuse de Jacques, que du côté de la fidèle secrétaire, Anna Berg (Andrée Clément). Certes, Anna déteste Geneviève, mais tout autant qu’elle déteste Maurice. Anna est célibataire, mais elle le regrette, vissée qu’elle est à son bureau pour empêcher la compagnie de couler, suite à la mauvaise gestion de Maurice et aux dépenses somptuaires de Geneviève et de Maurice. Anna est intelligente, bien habillée, bien coiffée, elle est jeune. Rien n’indique qu’elle soit amoureuse de Jacques. Elle n’a rien de la vieille fille refoulée, chère aux misogynes. Les tirades misogynes dans le film sont celles de Pietr, donc du méchant de l’histoire, et d’aucun autre personnage, féminin ou masculin.

Maria, elle, paraît l’antithèse de Geneviève, car peu élégante et préférant travailler sur la péniche de son père, plutôt que de se vêtir de coûteuses fourrures. Mais ce contraste est altéré par l’intelligence de Maria, son courage et sa détermination à prouver l’innocence de Jacques, qui s’opposent à l’intelligence, au courage et à la détermination de Geneviève à accabler Jacques. Maria n’a rien d’une jeune fille naïve ni d’une virago en devenir, tout comme Geneviève n’est pas un monstre à abattre, finalement.

Quant aux différences d’âge, elle est de dix-neuf ans entre Maria et Jacques, de quinze entre Geneviève et Jacques. Et d’un an entre Geneviève et Maurice. Nous sommes bien dans la tradition française des « pères incestueux » de l’avant-guerre (voir Noël Burch et Geneviève Sellier, La Drôle de guerre des sexes dans le cinéma français, Paris, Nathan, 1996). Si le scénariste, Jacques Sigurd, a pris soin, ce qui n’est pas courant, de faire évoquer par Jacques son âge mûr, comme un obstacle entre Maria et lui, cette observation est balayée d’un sourire par Maria. Le personnage féminin se charge donc lui-même de sa soumission au patriarcat, ce qui renforce, également, le prestige érotique du héros.

Maria n’en est pas moins un sujet actif de la narration. Elle convainc son père d’embaucher Jacques sur La Vierge du Rhin, elle coupe court aux questions de Pietr et de son père à Jacques sur son passé. Elle fait rentrer Jacques dans le bateau, pour le soustraire à la reconnaissance de Geneviève. Elle tente de dissuader Jacques de se venger, et lui demande, plutôt, de reprendre sa place de patron. Elle est témoin de la tentative de meurtre de Jacques, en voiture, par Geneviève et Maurice. Elle pousse Jacques à prouver son innocence du meurtre de Maurice, quand Jacques voudrait se rendre à la police, fatigué, et de la situation et de se cacher depuis des années sous une fausse identité.

En outre, Maria résiste vaillamment à la tentative de viol de Pietr, le mordant, le griffant, lui donnant des coups de pied, tentant aussi de donner de la voix. Elle est certes sauvée par Jacques, mais celui-ci ne fait que demander à Pietr d’arrêter, sans élever la voix :

Lâche-la, puisqu’elle te le demande. Il faut toujours obéir aux femmes.

Jacques se place du côté du consentement de Maria. Il lui vient en aide, mais il ne se place pas en situation de pouvoir machiste. Il ne commande pas virilement à un autre homme de ne pas violer une femme, il établit l’égalité. Le sauvetage de Maria par Jacques n’est donc pas tout à fait similaire à celui de Jacques par Maria, sur toute la durée du film, donc plus impressionnant. Notons cependant que Maria diminue la responsabilité de Pietr en soulignant qu’il est ivre. Il semble impossible, en 1953, de mettre en scène une scène de viol, sans tout de suite amoindrir la faute du criminel. Par contre, notons que ni Maria ni Jacques ne font allusion à la germanité de Pietr. Le racisme est ici absent.

Si c’est Jacques qui découvre l’identité de l’assassin, il a besoin de Geneviève, de Maria et d’Anna pour dénouer les fils de l’assasinat de Maurice et pour prévenir les douaniers d’arrêter Pietr. Les trois femmes et Jacques assistent au dénouement, c’est-à-dire à la capture de Pietr par les douaniers er les policiers.

Notons pour finir que le générique de fin présente les « assistantes », la « script-girl », l’« assistante », la « secrétaire » (terme épicène), la « chef maquilleuse », la « coiffeuse », les « habilleuses » au féminin, et non au masculin, ce qui n’est pas le cas des films français de cette époque. Heureusement, tout est rentré dans l’ordre de nos jours, et les féminins apparaissent systématiquement quand il le faut dans les génériques de films…

Ainsi, ce film policier présente trois personnages féminins qui échappent le plus souvent aux archétypes misogynes, même Geneviève. La conclusion du film est également en faveur du nouveau couple Jacques-Maria et de la splendeur retrouvée, à venir, de la compagnie fluviale, plus que contre Geneviève. Celle-ci une fois disparue de l’écran, place au couple neuf, souriant, et au bateau éponyme du film, La Vierge du Rhin. Le couple et l’entreprise plutôt que la haine et la vengeance, c’est une belle conclusion, non misogyne. Un long-métrage à redécouvrir.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Misogynie hésitante : La Vierge du Rhin », Voyages autour de mon cerveau,  mars 2026. URL :  https://vadmc.hypotheses.org/29266

Il est temps de (s’)aérer : propositions vitales VADMC

Il est temps de (s’)aérer : propositions vitales

Cet article est issu de notre communication au colloque international Chloé Delaume : une œuvre intermédiale, en 2024.

🔆

Que nous propose Chloé Delaume dans Mes bien chères sœurs (2019) pour sortir du patriarcat ? Nous souhaiterions analyser la forme de Mes bien chères sœurs afin de mettre en évidence la force de sa dénonciation du système misogyne français.

À quel(s) corp(s) s’adresse-t-elle et comment les met-elle en scène dans cet ouvrage ? De quel âge, de quelle catégorie sociale, de quel(s) sexe(s) ? En effet, l’écriture de Chloé Delaume est ancrée dans le charnel, elle s’adresse à des êtres de chair et d’os, non à de pures intelligences.

Pour ce faire, dans quelle langue s’adresse-t-elle aux lecteurs et aux lectrices : féminine, encore masculinisée, « féminine universelle » (Typhaine D, Contes à rebours, 2012) ? Quelles sont ses propositions à ce sujet ? L’autrice manie ainsi, et construit, sa langue afin de nous faire comprendre les enjeux et la dangerosité du patriarcat.

Enfin, comment l’autrice passe-t-elle du « je » au « iels », du « patriarcat » au « nous » ? Y a-t-il un cheminement linéaire, des retours en arrière, des projections ? Un corps entier, celui de l’écrivaine, qui s’adresse à d’autres entités corporelles, lecteurs et lectrices, certes, mais pour dire quoi ? Ou comment le biais autobiographique chemine vers l’universel singulier, afin de tous et toutes nous englober dans une vie meilleure, en proposition existentielle joyeuse.

Ce sont ces trois pistes que nous explorerons, en citant Simone de Beauvoir, Andrea Dworkin et Virginie Despentes, ainsi que le récent Vieille Fille de Marie Kock (2022). Leurs ouvrages mêlent analyses et témoignage autobiographique, diffractant le combat contre le patriarcat dans le « je » pour mieux l’encercler et le vaincre.

I. Des corps multiples

S’il y a peu d’adresses directes aux lecteurs et lectrices, l’écrivaine incarne sa dénonciation du patriarcat occidental dans des corps multiples, féminins, masculins, transexuels, aux âges divers et aux sexualités plurielles. La transexualité est présente après la page du titre, dans la première épigraphe, extraite du Manifeste d’une femme trans et autres textes de Julia Serano, paru en français en 2020. Chloé Delaume s’identifie ensuite à :

Celles qui perçoivent une sœur dans chaque transexuelle et admirent leur courage au point de puiser dedans1.

La sororité est acte de chair, en tout consentement. La sororité des corps, hétérosexuels et transexuels, s’étend aussi aux corps homosexuels, ceux « nés dans une enveloppe de chair inadaptée », ceux douchés encore et encore pour cause de maladie mentale, jusque’à la déclassification française de juin 19812. Pourtant, Simone de Beauvoir, en 1949, dans Le Deuxième Sexe, conteste scientifiquement l’existence de deux sexes biologiques, en tous lieux et à toute époque :

L’existence de gamètes (…) hétérogènes ne suffit pas à définir deux sexes distincts ; en fait, il arrive souvent que la différenciation des cellules génératrices n’amène pas la scission de l’espèce en deux types : elles peuvent appartenir toutes deux à un même individu3.

L’essayiste féministe souligne, ici et dans la suite de ce chapitre, que ce que nous appelons aujourd’hui homosexualité et transexualité existent chez l’être humain et hors être humain.

C’est donc le corps social qui décide ou non d’accepter la multiplicité biologique, ou de le rejeter comme anormal, quitte à pousser ces individu·es-ci au suicide, et ou à la folie. Et d’user de certains corps comme support non consentant, soit des corps féminins soumis à de soi-disant besoins irrépressibles, qui se conjuguent uniquement au masculin :

Dans le bus et le métro, les frotteurs anonymes, la bosse dans le pantalon, leur souffle nous brûle la nuque (…)4.

Les différentes formes de harcèlement sexuel, banalisés, portent pourtant des coups et laissent des traces, à tenter d’effacer par l’eau :

(…) sans trop savoir pourquoi on se met, sous la douche, soudainement, à pleurer5.

Les descriptions de ces situations sont ancrées dans le charnel, elles n’en édulcorent pas la matérialité, physique et psychique. Et elles concernent toutes les femmes, réunit sous le pronom personnel « on », qui s’entend, écrit et se lit normalement au masculin. Chloé Delaume transforme ainsi la langue patriarcale, sans oublier de rappeler que :

La dame n’est pas à toi, la dame est une personne6.

L’infantilisation des prédateurs les ridiculise grâce à l’humour.

Le corps social hétéronomé rejette également les corps racisés, ou plutôt elle les engloutit pour mieux leur ôter tout pouvoir social :

Les biscuits Bamboula (…) commercialisés par St Michel entre 1987 et 1994. Le petit Bamboula, vêtu d’un pagne léopard et d’une toque assortie, en était la mascotte7.

L’autrice nous rappelle que la fin du vingtième siècle français n’était pas sortie du colonialisme, symbolisée par un enfant cliché. Souvenons-nous également que ces biscuits ont donné lieu à un nouveau zoo humain, calqué sur ceux des expositions universelles françaises de la première moitié du vingtième siècle, à Port Saint-Père, en Bretagne, en 19948.

Autre corps rejeté par le système patriarcal, celui des femmes qu’il juge moins ou plus désirable. Chloé Delaume navigue entre réécriture du misogyne Ronsard d’une part, et autoportrait intersectionnel d’autre part :

Quand vous serez bien vieille, des piles dans la chandelle, assise seule et en feu, tortillant vainement, direz, jouissant sévère, en vous émerveillant : au standard on me violait, du temps que j’étais belle9. En seconde partie de vie assumer l’ineptie de toute catégorie n’est plus à l’ordre du jour10. (…) Avoir 45 ans, c’est surtout avoir le droit de ne plus se reproduire11.

Deux âges, deux attitudes possibles. L’une encore soumise à l’ordre paternaliste, via les « Sonnets [Sonnettes/Sornettes] à Hélène » (1578), qui intime d’être sexuellement disponible à toute heure en tous lieux, et d’aimer être violée et d’en garder un souvenir émouvant. Tout en étant jetée hors du circuit du désir (brutal et non consenti) et de la sexualité. Il n’est toujours pas question de ses propres envies. L’autre, dégagée de toute injonction et de tout cadre, se meut en liberté, sous une forme subjective croisant sexe, âge et origine ethnique, et déclarative, qui incite à tracer sa propre route, hors de la reproduction, sociale et biologique.

Et ce, après avoir fait partie des hyper-sexualisées, en un retournement de l’incipit du King-Kong Théorie de Virginie Despentes (2006). À Despentes d’écrire « de chez les moches, pour les moches, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du marché à la bonne meuf12. » À Chloé Delaume d’écrire, entre autres,

(…) de chez les ex-bonnasses, les suffisamment cotées sur le marché pour avoir reçu des appels d’offres et avoir eu le choix des options13.

D’un bord du (non) désir à un autre, le combat pour l’indépendance et la sororité reste le même. Chloé Delaume enchaîne cette profession de foi en décrivant ses expériences de prostituée et de caissière de supermarché. Ses choix sexuels en tant que prostituée sont malgré tout réduits, son corps étant une marchandise, comme celles vendues en supermarché. Quant à son travail en magasin, Chloé Delaume parle de soi comme étant devenue « un corps complétant, fusionnant une machine14. » Ce sont donc deux existences similaires, avec des corps objetifiés, mécaniques. La dénonciation du patriarcat passe par l’expérience personnelle, celle du corps féminin devenu produit de consommation pour des supérieurs masculins, clients prostituteurs et chef hiérarchique.

Autres formes de prostitution féminine, celles des strip-teaseuses vues à la télévision lors de l’adolescence15, dans les années quatre-vingts, dans l’émission de l’animateur Stéphane Collaro Cocoricoboy, dont le titre indique clairement le positionnement graveleux et masculiniste. On peut voir un extrait de cette émission dans le documentaire de Pascal Drapier, La Télé des années 80, diffusé sur France 3 en 201816. Ces corps féminins proposés comme objet de désir consumériste sont esclavagisés, rien ne reste de leur individualité, comme les « soubrettes » italiennes de la télévision berlusconienne analysées par Lorella Zanardo dans Il Corpo delle Donne en 2010. Ces corps prostituées sont aussi proposés au regard des spectatrices, dont les femmes de la famille de Chloé Delaume, ainsi que les épouses, mères et filles de l’immeuble où elle vit à cette époque17. L’analyse individuelle s’étend, devient sociologique et genrée :

Scène de la vie de banlieue. (…) Scène de la vie de banlieue (…). Scène de la vie de famille, représentation de la femme, espace public espace privé18.

L’autrice dépasse son cas pour approfondir l’analyse de classe et de sexe. Mais n’oublions pas que la seconde épigraphe de Mes bien chères sœurs annoncent la mort du coq.

L’émission de Stéphane Collaro se termine en 1987. Entre-temps, le corps des hommes hétérosexuels de banlieue et d’autres classes sociales (sauf si achat de VHS pornographiques et/ou de prostituées19) aura vibré au spectacle des femmes exposées :

(…) le silence est gluant, les hommes s’enferment dans les toilettes et y restent plus ou moins longtemps20.

Les époux et pères de famille préfèrent expurger leur frustration sexuelle de cette façon plutôt que d’en parler avec leur femme. Le voyeurisme vertical plus que la communication horizontale. Le corps masculin réagit de manière autonome, sans consulter les désirs du corps féminin qui lui est le plus proche. Nous sommes dans la lignée des Petits Enfants du siècle de Christiane Rochefort (1961).

Les corps explorés par Chloé Delaume dans cet ouvrage sont multiples, ils couvrent l’échelle sociale dans son ensemble ainsi que les âges adolescents et adultes. Comment ces corps parlent-ils ?

II. Libérer les paroles des femmes

Ils parlent d’abord à travers des chansons, chanteurs et groupes de musique populaires et rock n’roll, plutôt au masculin : le titre de l’essai, qui reprend la partie féminine du refrain de « Pas de Boogie Woogie » d’Eddy Mitchell, la chanson traditionnelle « Le Coq est mort », « Femme libérée » de Cookie Dingler, « Un été de porcelaine » de Mort Shuman, « La Madelon » de Louis Bousquet, « Viens poupoule » de Henri Christiné, « Être une femme » de Michel Sardou, Jean-Jacques Goldman, The Cure et Indochine21. Les deux groupes de rock sont connotés positivement, comme contre-exemple des masculinités toxiques mises en scène dans les chansons du début du vingtième siècle et chez Michel Sardou. Rappelons ici les propos de Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe : « 

La représentation du monde comme le monde lui-même est l’opération des hommes ; ils le décrivent du point de vue qui est le leur et qu’ils confondent avec la vérité absolue22.

La chanteuse, actrice et mannequin Samantha Fox est également citée, comme modèle féminin. Ce tout forme également un tableau sociologique de la France des années quatre-vingts. Il y a aussi des « chants scouts » féminins, dont les paroles ne sont pas précisées, chantés notamment par Lapinette Pieuse, Loutre Savante et Chevrette Curieuse23. Il ne manquerait presque que le Castor/la Grenouille (selon les époques) Simone de Beauvoir pour faire cercle avec ses consœurs. Chloé Delaume nous offre aussi un nouvel hymne des femmes24, sur l’air du « Chant des partisans » :

Copine, entends-tu rire ce jour où ta vie vaut la sienne ? Ohé ! féministes, suffragettes jusqu’au boutistes, c’est l’alarme25 !

Chloé Delaume s’interroge sur la force du langage au début de Mes bien chères sœurs :

Je suis maîtresse en ma parole et pour le partage du pouvoir. Le langage, le choix de chaque mot, relève du politique. La question est de savoir comment s’en emparer26.

Loin des injonctions de Michel Sardou sur ce que devrait être une femme, l’écrivaine ouvre l’ensemble des mots à tous et, surtout, à toutes. Elle conclue, provisoirement, à la fin de l’ouvrage, en développant son idée initiale :

La qualité de sœur, expériences, âges multiples, le cercle est de paroles qui s’écoutent en égales. Différentes mais égales. Qui possède le langage possède le pouvoir. Le pouvoir absolu, où dire c’est faire27.

Une individualité, une pluralité de voix, une écoute égale.

Le chemin vers cet état idéal passe d’abord par une nomination précise, ce qui n’est pas facile, comme le rappelle l’essayiste nord-américaine Andrea Dworkin :

Nous utilisons un langage qui est sexiste par essence : développé par les hommes pour leurs propres intérêts ; conçus spécifiquement pour nous exclure ; utilisé spécifiquement pour nous opprimer28.

Comment en sortir ?

La première étape consiste à chercher le sens des mots, comme pour « féministe », en espérant vivre à une époque où le dictionnaire lui-même est sorti du patriarcat. Ce qui est le cas pour l’adolescente Chloé Delaume :

En vérité j’étais juste “partisane du féminisme”, une “doctrine qui préconise l’extension des droits, du rôle de la femme dans la société.” (…) J’étais peut-être prétentieuse, mais il n’y avait pas de quoi en faire une maladie29. 

Le Petit Robert qu’elle consulte est objectif et ne présente pas d’exemple tendancieux, ce qui est le cas pour le dictionnaire de L’Académie française (huitième édition, 1932-1935) : « Propagande féministe. » Se nommer donc, pour se connaître précisément.

Autre terme, « uxoricide » et non « drame conjugal »30. L’autrice, de part son vécu, pointe l’hypocrisie sociétale qui camoufle un crime envers les femmes en situation tragique, dont la définition est applicable à beaucoup d’évènements de l’existence, dont, par exemple, un divorce. le détour par le latin permet de viser juste au cœur de l’horreur. Chloé Delaume redonne ainsi un statut et une dignité à sa mère, non pas inconnue reléguée au rang des faits divers, mais victime d’un meurtre précis. L’écrivaine retourne ensuite la langue contre les bourreaux, en définissant sa misandrie31 comme protection corporelle contre l’espèce masculine, coupable de violences menant au meurtre. Comme le décrit l’écrivaine, comédienne et metteuse en scène Typhaine D dans la partie « Cendrillon » de ses Contes à rebours (2012) :

(…) quand ils commencent à Noues frapper, c’est bien parce qu’on ne peut plus partir. (…) Pour Moie, l’escalade de la violence avait tout brouillé, tout verrouillé32.

Pas d’échappatoire possible dans une société patriarcale qui ferme les yeux sur ce qui se passe dans le foyer, au sein du couple.

Puis, plus tard, Chloé Delaume passe à l’écriture :

J’écris pour ne pas mourir puisque c’est déjà fait33 .

Dans une même phrase, l’écrivaine expose son mal-être profond, nœud existentiel posé sur le papier : lui est-il possible d’être vivante et de le rester après une telle horreur ? Car, « qui suis-je en ma parole ?34 » Donc, se classifier, mais dans plusieurs cases, et toutes différentes et parfois opposées, en reprenant le leitmotiv de Virginie Despentes déjà cité. Chloé Delaume écrit :

J’écris de chez les féministes qui se maquillent. (…) J’écris de chez les ex-bonnasses (…). J’écris de chez les tox à boîtes à pharmacie (…). J’écris de chez les connasses qui font du shopping. (…) J’écris de chez les vraiment toutes seules. (…) J’écris de chez celles qui ont des douleurs menstruelles effroyables (…). J’écris de chez les chieuses, les princesses hystériques, authentiques drama queens, la Reine des pommes. (…) J’écris depuis vingt ans35.

Toutes ses identités se rassemblent dans celle de l’écrivaine. Mais non pas une écrivaine dans sa tour d’ivoire avec son beau miroir, autre mythe patriarcal du narcissisme féminin, mais une autrice qui agit en écrivant :

S’emparer, appliquer des mots au quotidien36. (…) Pour que circulent les armes autant que les la parole, pour que se pense un monde hors de toute érection37.

… même si cela peut sembler, dans un premier temps, une non action38.

Mais nommer est effectivement un combat, ce qui ferait donc courir un « péril mortel », comme l’a écrit l’Académie française le 26 octobre 201739 à la « langue de Molière40 », à moins de refuser les cadres établis par ladite Académie française au dix-septième siècle, cadres non mixtes, donnant la supériorité au masculin qui l’emporte sur le féminin, taillant dans les noms féminins qui existaient, les faisant disparaître, notamment le terme « autrice ».

Chloé Delaume, afin d’abattre la langue meurtrière, propose des solutions pour démasculiniser et la féminister, dont la règle de proximité et l’usage du pronom non genré iel41. Comme la linguiste Éliane Viennot, comme l’écrivaine et actrice Aurore Evain, comme l’autrice et comédienne Typhaine D, Chloé Delaume propose l’égalité langagière, que Typhaine D a rassemblé dans son « Manifeste de la féminine universelle », dont le texte est disponible sur son site42. Aux claviers citoyennes !

III. Du « je » au « iel »

En effet, Chloé Delaume s’inscrit dans une pluralité joyeuse, condition essentielle pour se passer du patriarcat. Elle diffracte les pièces de son histoire personnelle tout au long de son essai, y mêlant analyses féministes, hymne au monde sorore, réflexion sur l’écriture, fragments d’histoire politique, au féminin et au masculin, avant d’aboutir au « iel » ouvert aux mondes, débarrassés des vieux mythes patriarcaux.

Ceux-ci résistent, dans l’univers usé de la nouvelle vague féministe de #MeToo et de ses suites :

C’est l’histoire de la chute du vieux papatronat à l’heure où la puissance ne sait plus dans quel corps elle devrait s’incarner43.

Chloé Delaume, après Beauvoir, Halimi, Groult, lie système capitalisme et système patriarcal, tout en les moquant, à l’instar de ses devancières, qui manient l’humour et l’ironie, que ce soit dans Le Deuxième Sexe, La Cause des femmes (1973) ou Ainsi soit-elle (1977). Pensons également aux romans de Christiane Rochefort, Stances à Sophie (1963) en tête, où les corps, féminins et masculins, hétérosexuels et homosexuels, sont bien présents.

Ce vieux monde est incarné dans l’adolescence de Chloé Delaume par des propos racistes tenus par des membres de sa famille :

(…) elle parle d’Indochine avec des Portugaises et est déléguée d’une classe pleine d’Arabes (…)44.

Famille où les « dominants » croquent allègrement dans les biscuits Bamboula déjà cités45, avant de faire partie d’un passé raciste donc patriarcal révolu :

(…) il paraîtrait qu’avant, les Noirs étaient des esclaves, les Algériens des crouilles, les mamans en cuisine, les papas jamais là (…)46.

Comme Beauvoir dans Le Deuxième Sexe, Chloé Delaume relie racisme et inégalités de genre, d’où son bref arrêt sur le terme « intersectionnalité47 ». Signalons également la bande dessinée de 2023 Comment je me suis radicalisée en féminazie, d’Isa & Gaudelette, où la narratrice raconte à ses nièces et neveux le vieux monde patriarcal et les années glorieuses post-#MeToo. N’oublions pas l’ouvrage d’Alex Tamécyclia, Les Féministes t’encouragent à quitter ton mari, tuer tes enfants, pratiquer la sorcellerie, détruire le capitalisme et devenir trans-pédé-gouine, en 2025. L’autrice y monte une machine de destruction du patriarcat à coup de citations féministes et anti-féministes, les premières dynamitant les secondes, tout en exposant ses fluctuations personnelles et amoureuses.

Son univers familial est également contre les progrès sociaux incarnés par la ministre socialiste Édith Cresson, au motif que « dans la tradition tout est bon, personne ne peut prouver le contraire et surtout pas les socialistes et leur chiennasse d’Édith Cresson48 ». Le cadre ferme du cliché s’allie à la grossièreté, la fermeture d’esprit à la misogynie. Et aucun des membres de sa famille n’a participé aux révolutions des années soixante-dix, pas de Mai 68 ni de MLF ici, mais, éventuellement, une participation à la contre-manifestation du 30 mai 196849. Chloé Delaume, par conséquent, insère dans Mes bien chères sœurs des rappels de l’histoire politique des femmes, au vingtième et vingt-et-unième siècles, celle des « vagues » successives du monde occidental, et de leurs différentes orientations, puisque :

Féminisme s’écrit au pluriel50.

Là aussi, l’autrice ouvre les portes à la diversité, aérant largement le fauve patriarcal.

Fauve qui est encore bien vivant, ce dont témoignent les violences contre les femmes et, hélas, le manque de sororité. Ainsi, Chloé Delaume rapporte, par exemple, le traitement esclavagiste enduré par les ouvrières chinoises des usines Mattel51, le harcèlement sexiste au collège et sa riposte52, le harcèlement sexuel et les harceleurs sur les réseaux sociaux :

Perversion mise à jour, ils n’ont plus à prendre froid pour surprendre leur victime, panoplie obsolète, gogo Skype, Snap roulette ; en pièce jointe ma bite, c’est Photoshop53. 

L’autrice montre ainsi, également, l’évolution des méthodes des violences sexistes. Le patriarcat et ses sbires savent se réinventer, pour leur plus grand bien.

Ils sont appuyés par certaines femmes, qui préfèrent juger et condamner les autres femmes plutôt que de les comprendre, aider et soutenir. Souvenons-nous de la solitude de la jeune Annie Ernaux suite au viol lorsqu’elle était monitrice dans une colonie de vacances, viol rapporté dans Mémoire de fille en 2018. Chloé Delaume souligne ainsi la participation des animatrices du Cocoricoboy au jugement des stripteaseuses54, dans une complicité de classe avec les animateurs. Elle fait état de l’anti-intellectualisme des « femmes de cette famille » (la sienne) :

Ce qui les unifiait (…), c’était la haine des femmes qui pensaient par elles-mêmes. J’étais prête à terminer vieille fille, si c’était le prix à payer55.

Car une longue tradition assimile femmes ayant un cerveau et bas-bleus, donc femmes repoussantes, donc restant fille, sans sexualité, qui serait forcément hétérosexuelle. Pourtant, l’essayiste Marie Kock, dans son Vieille Fille paru en 2022, rappelle :

Je ne suis plus dans l’attente d’être complétée. Je suis déjà entière. C’est donc ça mon standard : quelqu’un dont je n’aurai pas besoin56.

Être pensante, c’est être désirante comme tout être humain. Et le célibat féminin peut tout à fait, s’il est débarrassé du poids patriarcal, être aussi viable que le célibat masculin, ou que le couple.

Chloé Delaume, tout comme Beauvoir, Gisèle Halimi et Benoîte Groult à la fin de leurs essais, appelle à briser le cercle vicieux de la compétition féminine pour entrer dans l’ère de la sororité, auquel elle consacre l’avant-dernière et la dernière parties de Mes bien chères sœurs, c’est-à-dire que le titre de l’ouvrage prend alors tout son sens. L’intitulé des chapitres est programmatique : « Pour une sororisation générale », « Badaboum Manifesto (Propositions d’actions concrètes et agréables ». Soit se parler sans hiérarchie, sans maternalisme, en ne rapportant pas tout aux mâles. S’apprécier, se regarder. Parler et se parler dans un langage enfin égalitaire, ce que nous avons évoqué dans notre deuxième partie. Arrêter les violences, « Pour l’avènement d’un monde qui mérite qu’on soit dedans57. » Et pratiquer l’humour à haute dose, d’où la proposition delaumienne de ponctuer d’un « badaboum » chaque remarque sexiste58.

Conclusion

Chloé Delaume nous invite, en s’exposant, à agir pour la construction d’un monde pluriel, libre, sorore et fraternel, solidaire. Alors, oui, « il est temps d’aérer59 », de « rigoler60 », de « danser sur l’eau61 », bref, d’être en vie, heureuses et heureux de l’être, ensemble.

🔆

1 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs (Seuil, 2019), 26-27.

2 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 19-20.

3 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. I. (Gallimard, 2000), 37.

4 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 41.

5 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 41.

6 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 46.

7 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 44.

9 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 45.

10Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 23.

11Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 107.

12 Virginie Despentes, King-Kong Théorie (Livre de Poche, 2011), 9.

13 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 24.

14 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 24.

15 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 30-31, 32-36.

16 Pascal Drapier, La Télé des années 80 (France 3, 2018).

17 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 32-35.

18 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 32, 33, 34.

19 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 32.

20 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 35.

21 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 5, 7, 31, 39, 42, 84-85, 53, 30, 37, 38.

22 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. II. (Gallimard, 1987), 228.

23 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 88.

24 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 91-92, 101-102.

25 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 101.

26 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 28.

27 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 93.

28 Andrea Dworkin, Notre sang (M éditeur, 2021), 66.

29 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 37.

30 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 29.

31 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 29-30.

32 Typhaine D, Contes à rebours (Les Solanées, 2017), 45.

33 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 44.

34 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 13.

35 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 23-27.

36 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 78.

37 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 98.

38 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 27-28.

40 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 84.

41 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 111.

43 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 11.

44 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 38.

45 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 44.

46 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 74.

47 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 44-45.

48 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 42-43.

49 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 40.

50 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 65.

51 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 50-51.

52 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 57-58.

53Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 41.

54 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 33.

55 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 40.

56 Marie Kock, Vieille Fille (La Découverte, 2022), 56.

57 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 121.

58 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 118.

59 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 15.

60 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 117.

61Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 47.

🔆

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Il est temps de (s’)aérer : propositions vitales », Voyages autour de mon cerveau, mars 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28389